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21/11/2018

KR'TNT ! 394 : ENDLESS BOOGIE / LITTLE BARRIE / BILL CRANE / NO HIT MAKERS / CARLA BLEY / ROCKAMBOLESQUES ( 8 )

 KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 394

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

22 / 11 / 2018

 ENDLESS BOOGIE / LITTLE BARRIE

BILL CRANE / NO HIT MAKERS / CARLA BLEY

ROCKAMBOLESQUES ( 8 )

TEXTES + PHOTOS SUR :  http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

On ne tient pas les Endless Boogie en laisse - Part Three

Visiblement, Paul Major et son Endless Boogie ne font pas l’unanimité, chez les festivaliers binicais. Certains leur volaient même dans les plumes, ici et là. C’est vrai que ces New-Yorkais échappent un peu aux normes. Quatre morceaux en une heure, c’est d’un rapport qualité/prix qu’on pourrait qualifier de mauvais, si le concert n’était pas gratuit. Mais si on réfléchit une minute, le vrai problème qui se pose est de savoir si l’endless boogie peut se saucissonner en chapelets de deux minutes. Pas évident ! Même John Lee Hooker qu’on disait expert en la matière ne savait pas le faire. Par définition, l’endless boogie ne devrait jamais s’arrêter et quand Paul Major décide de couper court pour respecter les conventions de Genève, on sent bien qu’il le fait à contre-cœur, car c’est un non-sens. On pourrait même aller jusqu’à le soupçonner d’avoir reçu un pot de vin pour accepter de jouer quatre morceaux en une heure, au lieu d’un seul morceau en trois heures. Au pays de Descartes, la notion d’endless boogie ne correspond à rien de connu. L’endless boogie n’est ni référencé aux Arts & Métiers, ni considéré comme étalonnable par l’ISO, l’Organisation Internationale de Normalisation. Encore moins susceptible d’entrer dans un programme de recherche à des fins normatives, car il faudrait alors doper les cervelles des chercheurs, comme on dope celles des cyclistes professionnels. Examiner l’endless boogie de bout en bout équivaudrait en gros à grimper un col des Alpes en échappée solitaire. On mesure d’ici l’effort à fournir. Et les conséquences judiciaires en cas de contrôle médical. Risque auquel se plaît à échapper Paul Major, car vu qu’on fout la paix à son endless boogie, il peut s’allumer la lanterne à l’acide en toute impunité. C’est ce qui fait sa grandeur. Paul Major est l’acid-Fantomas, le shaman psychédélique par excellence, la résurrection de l’acid-freak mythique des seventies, le prince du blow out patenté. La seule chose qu’on pourrait lui reprocher serait de ne pas partager. Il part en voyage avant même d’avoir lancé son endless boogie, et il faut en moyenne une demi-heure à trois-quarts d’heure au festivalier à jeûn pour commencer à tripper, d’où sa colère légitime. C’est comme une poule qui prend son pied sans vous. Ce décalage est extrêmement désagréable. Contraire au principe d’harmonie universelle et aux règles intrinsèques du romantisme. Si Paul Major se doutait des conséquences de sa passion pour l’endless boogie, ça le rendrait immanquablement triste, car de toute évidence, il prêche pour la concorde psychédélique. Sa naïveté frise le génie. Il fait un peu penser à Gandhi qui aimait tellement les hommes qu’à aucun moment il n’aurait imaginé qu’on allait lui tirer dessus à bout portant. D’aucuns diront que la naïveté fait bon ménage avec l’irresponsabilité et qu’un coup de dés jamais n’abolira le hasard, mais ce n’est pas une raison pour condamner l’endless boogie, l’une des dernières valeurs refuges des temps modernes, l’endless boogie refuse les notions de croissance et de rentabilité, de respectabilité et d’autorité, l’endless boogie adresse des pieds de nez au Monde Diplomatique et à toutes les petites menaces que nous cuisinent quotidiennement nos chers médias, l’endless boogie s’amuse bien dans son bac à sable pendant que les autres essaient désespérément de trouver du sens à la vie dans des réseaux sociaux, l’endless boogie prend son temps quand d’autres vont pointer pour des clopinettes, la chevelure de Paul Major flotte dans le vent breton comme l’étendard d’une Table Ronde contente d’avoir trouvé son Graal, l’endless boogie, précisément. Plus besoin d’aller errer au-delà des frontières du Nord, plus besoin d’aller affronter le chevalier noir au pont du Bec Hélouin, on joue l’accord et Paul Major part en vrille, au propre comme au figuré, tissant sur le manche de sa Les Paul d’infinies variations névralgiques, histoire de tonifier l’endless boogie et de le voir prendre son envol dans l’éclat subsonique d’un crépuscule des dieux.

Inespéré, Paul Major et ses amis font halte en Normandie pour distribuer une fois encore les mannes de leur endlessy endless boogie so far out. Ce qui frappe le plus dans leur attitude, c’est bien leur absence totale de frime. Ils se branchent, s’accordent et jouent. Et Paul Major attaque avec cette histoire mirobolante de Kiss on stage at the kite festival, un concours de cerfs-volants doublé d’un festival pop auquel il se rendit avec ses amis en 1974 à Saint-Louis pour voir a new band called Kiss. On aurait tendance à croire que le far out ne concerne que la musique de Paul Major, mais tous ceux qui ont lu son livre et ses notes de pochette savent que le far out concerne aussi les textes. Il manie les deux extrêmes stylistiques avec un brio stupéfiant, l’aphorisme comme la prose au long cours - I didn’t have kites of my own/ I didn’t want anybody ele’s kites either/ I wanted to see Kiss - Chez lui fond et forme ne font qu’un, il développe ses climats, y installe des images et gronde au coin du bois comme Captain Beefheart - I saw John Zorn put ice-cream into a trumpet/ But I saw Kiss at a kite contest - tout sonne irrémédiablement, tout indique que nous atteignons le maximum des possibilités du genre. Avec ce mec-là, nous ne sommes plus dans l’approximatif, nous sommes dans ce qu’il faut bien appeler l’impact orgasmique, celui que pratiquaient de leur vivant des gens comme Lou Reed, Captain Beefheart ou Mick Farren. En d’autres termes, il s’agit d’un art bâti sur l’expérience d’une vie de transgression, où dope et culture musicale jouent le rôle principal - We make our way up to the stage/ Right up front and the acid’s kicking in - Paul Major nous invite à partager des moments ordinaires qu’il transforme en moments d’exception. Et si vous voulez savoir si les gens de Kiss avaient des cerfs-volants, il saura vite vous rassurer, car non, Kiss did not bring their own kites/ They were kiteless/ Carefree/ It was either spring or fall/ Kiteless - Kiteless at a kite festival, ça résume bien Kiss. Était-ce le printemps ou l’automne, en tous les cas, ils n’avaient pas de cerfs-volants. Par contre des mecs qui étudiaient le théâtre au collège s’étaient rasé les sourcils because of David Bowie et Paul Major fut blessé : en se retournant pour observer attentivement les langues dans les bouches des gens, il reçut une bouteille en pleine poire. Comme à Binic, le set se déroule paisiblement, au rythme de quatre cuts à l’heure, en de lentes montées de libre arbitre patiemment élaborées et émaillées de violentes poussées de fièvre, moments tellement intenses qu’on croit entendre des chœurs alors que personne ne chante. Comme John Lee Hooker avant eux, les New-Yorkais travaillent la matière du climax et montent leur rock en neiges du Kilimanjaro. Chacun sait qu’il faut laisser du temps au temps pour gagner l’état de transe. Par certains côtés, le Dropout Boogie de Paul Major rejoint le Babaluma de Can ou la Ray du cul du Velvet. «I couldn’t hit sideways» et «I saw Kiss at a Kite festival» même combat. Prodigieuse extension du domaine de la lutte intestine. Toute la problématique du rock scénique se situe là, très précisément : comment sort-on de l’ordinaire ? Comment marque-t-on les imaginaires au fer rouge ?

Paul Major vient de faire paraître Feel The Music Vol. 1, une compile de cuts qu’il aime bien, tirés d’albums inconnus au bataillon et souvent d’une qualité acid-folk stupéfiante, à commencer par «The Travesty Of My Life» de Tim Lonergan & Buddy Kelly, cut qu’on dirait hanté par le vent des plaines - Nearly all human beings endure certains moments of bleak clarity leading them to believe their entire existence is a hopeless disaster (presque tous les êtres humains connaissent des moments de lucidité qui leur font croire que leur vie entière est un désastre) - C’est bien le son de la désespérance - Few have captured it - Bravo Paul Major ! C’est une énormité jouée au psyché de cabane en bois. L’autre grosse bombe de l’album s’appelle «Let It All Hang Out» par The Yays & Nays. Absolument dément ! C’mon fevah ! Ils grattent ça à la folie pure. Explosif ! Chanté au gras du menton, on a là une vraie sensation de génie sonique en gestation. Cette musicalité frise la folie. Paul Major enchaîne ça avec «Ruby» de Merkin - Impossibly rare LP. Music From Merkin Manor, the sort of house where you can’t quite tell if strange things are really happening or it’s just your mind playing tricks on you (Le genre de maison où des phénomènes étranges se produisent. Vous ne savez pas s’ils se produisent réellement ou si c’est votre cerveau qui vous joue des tours) - Joli shoot de rumble psyché chanté à deux voix. Ahhh Ruby Ruby Ruby, c’est à la fois soft et musculeux, chargé de son comme une mule, bien troussé du beat, avec un départ en solo claironnant. Voilà encore un grand rock US complètement inconnu au bataillon. On peut dire la même chose du «Run» de Ray Harlowe & Gyp Fox, une ballade rongée par la fuzz. Tout est fascinant sur cette compile et ça continue avec «Behold» de Justyn Rees - Death is mere illusion and Justyn has the ethereal psychedelic sound to make a believer out of you. Works quite well while you are still alive (la mort est une pure illusion et grâce à son pouvoir psychédélique, Justyn peut vous en convaincre. Ça marche mieux si vous êtes vivant) - C’est une sorte de psychedelia définitive, une horreur lysergique. On la suivrait jusqu’en enfer. Ce cut dégage un fort parfum de mort psychédélique. Les notes de Paul Major sont une aubaine pour l’intellect en manque d’aubaines. Elles sonnent comme des aphorismes. Pour le «Passages» de Sebastian, il écrit : «When 10 000 weeds are smiling and talking to you, the acid has definitely kicked in.» (Quand 10 000 brins d’herbe vous sourient et commencent à vous parler, ça veut dire que l’acide commence à faire son effet). Paul Major présente Sebastian comme the Canadian king of dried hair psychedelia. Avec le «Saturday Thought» de Bob Edmund, Paul Major recommande d’appeler de l’aide, une aide qui n’arrivera jamais because your system only exist in the past or future, not now. Paul Major s’exprime dans une langue prophétique. Le garage psyché de Bob Edmund vaut largement celui de Byrds, no no no no ! Par contre, Jerry Solomon se prend pour Donovan avec un «Denied» qui sonne comme «Hurdy Gurdy Man». Spécial et spectral. Chanté au trembling électronique. On note l’extraordinaire portée de Dave Porter et de son «Where Do Clouds Go» - Asking the question in such a melancholy world weary way that the question becomes the answer (Dans un monde aussi mélancolique que le notre, on aurait tendance à penser que la réponse est dans la question). Paul Major se demande qui est la mystérieuse fille qui chante avec Marcus dans «Captain Zolla Queen». Et il termine cette émouvante compile avec un autre empereur assyrien, Darius et son «I Feel The Need To Carry On», absolument dégoulinant de psychédélia verdâtre. Ode à la morve.

Signé : Cazengler, endless raboogri

Endless Boogie. Binic Folk Blues Festival (22). 29 juillet 2018

Endless Boogie. Le 106. Rouen (76). 3 novembre 2018

Paul Major. Feel The Music Vol. 1. Anthology Recordings 2017

Il est cinq heures, Barrie s’éveille

Il s’appelle Barrie Cadogan et rêve de freakbeat. Alors il fait Little Barrie. Dans Shindig, il dit à Paul Osborne qu’il essaye de faire something different avec les vieux sons qu’il adore. Il cite par exemple les Silver Apples et les weird sci-fi/electronic sounds. Il cite aussi Can qui avait un rock’n’roll gear et qui a trouvé un moyen de faire quelque chose de différent.

Little Barrie vient de sortir un nouvel album, Death Express. Barrie Cadogan y évoque des sujets aussi réjouissants que la surveillance policière («Copter»), la peur savamment entretenue par les médias («New Disease») et le vent de folie qui souffle actuellement sur le monde («Golden Age») - Things are definitively not good now - ajoute Barrie Cadogan. Little Barrie est en fait un trio dans lequel joue aussi le fils de Steve Howe, on devrait plutôt dire jouait, car il vient de mourir. Death Express est salué dans la presse anglaise par une sorte de buzz, mais ce n’est pas non plus l’album du siècle, pas d’affolement. Les compos sont parfois terriblement faibles, comme justement le «Copter» auquel Cadogan fait allusion dans l’article. Le groove de «Golden Age» et connu comme le loup blanc, puisqu’il s’agit de celui de «Little Johnny Jewel». Exactement le même. Little Barrie est un trio de groovers. Ils jouent pas mal de heavy-rock revanchard sans aucun intérêt. Par contre «You Can’t Stop Us» vaut le détour, c’est un vrai dévergondage, joué par vagues assez violentes et ultra-remué par la basse. Le bassman tient bien son rang. Il s’impose dans certains cuts comme «Count To Ten». Encore un cut intéressant, «Love Or Love», joué au maximum overdrive. Terrific, digne des Seeds et de tout les garages de banlieue. Ces trois-là sont des surdoués de la voltige, ils sonnent comme les Seeds, mais en plus musculeux. Cadogan sur-joue «Molotovcop» à la guitare, il claque ses notes à la Clapton sixties, on se croirait chez John Mayall, c’est un son qui ne trompe pas. Virgil Howe sur-joue lui aussi, mais il est vrai que dans un trio, il faut ce qu’il faut. Peut-être sont-ils trop doués, comme pouvait l’être la première mouture de Lizzy avec Eric Bell. Question guitare, Cadogan en connaît un rayon, comme on le voit avec «Produkt». Il vient toujours se positionner sur le spot du guitar hero. Il en a les moyens, il adore s’exprimer sur fonds bien syncopés, mais ça tourne au ridicule, sans doute à cause du jeu trop tarabiscoté de Virgil Howe. Par contre, «Ultraviolet Blues» redevient intéressant, avec le chant perdu dans le fond du studio. Mais Virgil Howe est beaucoup trop présent dans le mix. Il n’empêche que ce cut est bardé de son, c’est l’un des hauts faits des riches heures du duc de Barrie. Ça repart de plus belle avec le morceau titre et son brouet d’electro. La guitare sonne comme un synthé. C’est dire s’ils bouffent à tous les râteliers. L’album est long, vingt cuts, ça ne s’écoute pas en cinq minutes. On fatigue un peu. Heureusement, «Shoulders Up» réveille en sursaut, car c’est très hot et joué au gras double. Mais la section rythmique finit par agacer. Trop présente. Elle ruine un peu l’album par sa technicité.

Quand on lit l’article de Paul Osborne, on éprouve un immense respect pour ces journalistes qui parviennent à remplir une page avec rien. Ce pauvre Barrie Cadogan n’a hélas pas grand chose à raconter. Il faut donc se contenter des albums, Death Express étant le cinquième.

Le premier date de 2005 et s’appelle We Are Little Barrie. Avec la pochette rouge, ils tentent de renouer avec l’esprit des grandes pochettes rouges de l’histoire du rock, celles de Slade Alive et de Grand Funk. L’album est excellent et plutôt chaudement recommandé. Cadogan attaque «Free Salute» au heavy groove. Il sonne comme un mec qui cherche un son et qui le trouve, et qui en plus le farcit de tortillettes de notes claires. C’est ultra-convaincu d’avance. Il chante avec l’haleine puante d’une hyène. Quel merveilleux mélange de volonté d’en découdre et de son instinctif. Cadogan chante en demi-lune et claque de choses à la cantonade. C’est tellement bon que ça dépasse toutes les attentes. Il impressionne encore avec «Burned Out». Cadogan chante avec un petit ton bien perverti. Il est bon d’emblée. Il sonne bien. Avec le glouglou de la basse, on croirait entendre de la Soul. Il chante aussi «Greener Pastures» avec une petite insistance merveilleuse. Il est frénétique dans son pantalon, il shake son shook avec de la rémona, on se croirait presque à Muscle Shoals, mais en plus jazzy. Il joue de l’acou jazz comme un démon, du coup, on prend ce mec très au sérieux. Ces trois-là sont des surdoués, on le voit bien avec «Be The One». Il jouent le groove à l’anti-groove, ils ultra-jouent et installent une sacrée ambiance. On le voit aussi chanter «Well And Truly Done» d’une petite voix judicieuse et compressée. Cadogan invente un système. Il se mêle de Soul. Il claque des accords de white Soul et multiplie les incursions vénales, alors ça prend une tournure prodigieusement intéressante, ça vire white niggah, il fait ses yeah yeah yeah à la bonne franquette de black joint. Quelle belle énormité ! Encore du groove avec «Stone Throw». Cadogan renoue avec le feeling du vieux swinging London. Il se sent concerné par le London groove. C’est assez fascinant. On le voit revenir à l’esprit Savoy Brown/Ten Years After avec «Long Hair». On se croirait à Londres en 1967. C’est sa came, et c’est bien shaké du coconut, avec un solo d’intraveineuse. Comme c’est bien foutu ! Ce mec est fiable, et dans «Thinking On The Mind», il soigne son petit accent pervers à la Aubrey Beardsley et joue des notes claires comme l’eau du lac. Et puis il prend son temps avec «Move So Easy». Il adore les cuts de cinq minutes. Ça lui permet de s’exprimer. Il n’y va pas par quatre chemins. Le groove d’abord. Pour le reste, on verra. Une folle vient faire les chœurs. Elle n’est même pas créditée, mais ce n’est pas si grave. L’important c’est de participer.

Changement de registre avec Stand To Your Ground paru deux ans plus tard. Cet album est beaucoup moins intense que le premier, même si on retrouve ces parti-pris de beat sophistiqués et de groove salé et poivré. On a l’impression que Virgil Howe fait tout le boulot. Cadogan joue sec, lui aussi, mais pas autant que Virgil. Le point fort de l’album s’appelle «Cash In». Pas facile d’entrer dans cet album, ils tentent des choses, mais ça reste d’un conformisme beaucoup trop épais, même lorsque Cadogan chante à la glotte folle. «Cash In» sonne pourtant comme un hit. On se croirait sur le premier album des Ten Years After. C’est un son incroyablement anglais. On trouve aussi un beau degré d’intentionalité dans «Love You». Mais avec «Pin That Badge», ça tourne en rond. Ils s’engluent dans leur modèle groovytal et on finit par s’ennuyer comme des rats morts. «Green Eyed Fool» agace un peu, car c’est du garage convenu, chargé de son, c’est vrai, mais bon. On passe à travers. On sent bien qu’on se fait rouler. Encore du groove systématique avec «Just Wanna Play», et pourtant on a là un bassmatic inventif. Mais la viande fait cruellement défaut. Il faut tout de même reconnaître que Barrie Cadogan dispose d’un don particulier pour revenir à des formats anciens. Il est dans le son de 1968, avec un goût acéré pour la modernité commerciale. Il termine avec un «Pay To Join» assez solide. Mais le côté petit chant d’accent avarié ne passe pas. Ce mec et ses deux bras droits tentent toujours le tout pour le tout.

Belle pochette de Polaroids pour King Of The Waves. L’imagerie se veut très sixties, très soignée. Virgil Howe joue «How Come» au stomp, il faut voir comme c’est envoyé. Quelle belle énergie de groove anglais. On sent qu’ils sont là pour de vrai dès «Surf Hell». Les voilà de retour avec leurs petits bras et leurs idées de pacotille, mais que de ferveur ! Edwyn Collins les produit. «Does The Halo Rust» est beaucoup moins réjouissant. On ne gagne pas à tous les coups, mais le final peut hanter un château d’Écosse. Avec «Precious Pressure», on voit que le rock de Barrie Cadogan peut passer par des phases laborieuses. Pas facile d’avoir toujours des bonnes idées. Parfois, il arrive qu’on n’en trouve pas, même pas sous le sabot d’un cheval. De cut en cut, on réalise que l’album est cousu de fil blanc. On sait bien qu’ils cherchent à percer. Barrie Cadogan joue avec tout ce qu’il a dans le ventre, et des deux bras droits aussi, mais visiblement ça ne suffit pas. Leur système ne mène nulle part. Alors ils cherchent des idées au hasard, comme avec «Dream To Live». Edwyn Collins vielle au grain, mais ça ne résout pas le problème du manque de viande. Heureusement, quand barrie Cadogan barre en couille, on retrouve la terre ferme. Dommage qu’il ne se laisse pas aller plus souvent. Ils ramène son petit timbre d’Oliver Twist dans «I Can’t Wait», mais c’est Vrirgil Howe qui fait tout le boulot, une fois de plus. Ils sont marrants, ils se prennent pour les rois du monde. Petit sursaut avec «New Diamond Love», ils chargent toutes les dynamiques à fond de train et reviennent au heavy beat de syncope avec «Money In Paper». Ces mecs-là ont un sens du beat qui défie toute concurrence. Pendant que Virgil Howe fait tout le boulot, Cadogan vire sa cutie et ça tourne à la foire à la saucisse.

On trouve une belle énormité sur Shadow : «Pauline». Enfin un hit ! Cadogan y claque de violents accords de storm. Il tente de sauver son album. Voilà une Pauline qui vaut tout l’or du monde. Mais pour le reste, il faut vraiment se forcer. «It Don’t Count» sonne vraiment comme un vieux groove usé et on s’ennuie un peu. Ils jouent leur va-tout sur «Everything You Want Will Be Yours Tonight», un groove de bass/drum assez intéressant, mais ils constatent une fois de plus qu’il est difficile de percer. Ils s’enlisent dans un manque de perspectives. Ils tentent le coup du raout funky avec «Realise», ils y croient dur comme fer, mais c’est du funk anglais. Et c’est vrai, dès le «Bonneville Ride» d’ouverture de bal, on sent qu’on sera privé de surprises, comme d’autres sont privés de dessert. Ce pauvre Barrie Cadogan s’épuise à vouloir créer la sensation. Il n’a jamais su retrouver la niaque de son premier album. La vie est parfois cruelle. Le pire est qu’on attend des miracles de ces gens-là, mais quand on écoute «Sworn In», tout espoir s’envole. Ils y deviennent laborieux et même ridicules. Ils retapent dans leur vieux groove pour «Stop or Die» et il faut attendre «Eyes Were Yound» pour retrouver la terre ferme. Gros groove seventies, mais pas de surprise. Barrie Cadogan n’invente ni le fil à couper le beurre, ni la poudre, ni la roue. C’est un honnête ouvrier du rock, un mec qui s’efforce de bien faire son boulot du matin au soir. Tout cela se termine avec le morceau titre en forme de fin de non-recevoir, un peu absurde de la part d’un mec capable de pondre des hits comme «Pauline», mais il veut se montrer attachant jusqu’au bout de la nuit, alors on le suit sans moufter.

Signé : Cazengler, Little Barrique

Little Barrie. We Are Little Barrie. Guenine 2005

Little Barrie. Stand To Your Ground. Guenine 2007

Little Barrie. King Of The Waves. Bumpman Records 2010

Little Barrie. Shadow. Tummy Touch Records 2013

Little Barrie. Death Express. Hotless Entertainment Unlimited 2017

Paul Osborne. First Class Return. Shindig #69 - July 2017

MONTREUIL-SOUS-BOIS

17 / 11 / 2018 / L'ARMONY

BILL CRANE / NO HIT MAKERS

Les gens sont méchants. Ne supportent pas que chaque semaine j'aille en concert, sont jaloux. Ce weed-end ils ont inventé un jeu, se sont mobilisés par centaines de milliers pour m'empêcher de chercher ma ration de décibels. Comme ils ne savaient pas où je me rendais exactement, ils ont occupé pas moins de deux mille axes de circulation sur tout le territoire national. Je trouve cela particulièrement stupide, il existe bien d'autres raisons hautement plus essentielles pour bloquer le pays, je cite en vrac, les salaires minuscules, les taxes majuscules, la misère qui monte, la mal-bouffe,... mais non se sont focalisés sur le fait de me barrer le chemin. Un truc à devenir parano. C'était un pari perdu d'avance, comment empêcher un rocker d'assister à un concert ! Autant s'acharner à vider les océans à la petite cuillère. Imaginez un vampire à qui l'on refuserait son bol de sang frais au petit déjeuner du matin. S'en est fallu de peu pour qu'ils réussissent, deux barrages successifs sur la N4, le dernier au rond-point stratégique et les forces du désordre qui nous ont rejetés dans un labyrinthe sans fin... Bref a contrario de Bobby Fuller IV, la teuf-teuf et moi, on a gagné, avec une demi-heure d'avance sur le début des festivités. Pas question de rater deux de mes groupes préférés ! Surtout que les deux sets ont été fastueux !

BILL CRANE

Se cherchent des yeux, Bobo au fond, dans sa marinière, un vieux loup de mer qui a navigué sur tous les océans et essuyé toutes les tempêtes, fidèle à son poste, Eric devant, au centre, avec sa Fender toute pourrave, style radeau de la Méduse qui flotte l'on ne sait comment, mais totalement insubmersible, Gwen le gabier prêt à aux acrobaties les plus dangereuses sur les cordes de sa basse, à l'autre extrémité Patrice, tient entre ses mains une lourde couleuvrine, son arme fétiche pour les abordages de haut vol. Bref un équipage de pirates qui s'apprête à hisser les voiles.

Dès Move It en ouverture, l'on sent que le vent cogne dans la voilure et que c'est parti pour l'aventure. Patrice use de son sax baryton comme d'un troupeau de mammouths antédiluviens dans un magasin de porcelaines de saxe. L'a le souffle qui carbure au grabuge. L'emporte tout sur son passage et les autres se coulent dans la trouée comme le Mississippi dans la digue renversée. Ne vous étonnez pas si quelques bestioles peu engageantes nagent à vos côtés. Dans l'aquarium du rock'n'roll surnagent toujours quelques alligators. Dans l'équipage Bill Crane vous avez deux bordées. A tribord Eric et Gwen. A bâbord Bobo et Patrice. Eric mène la barque et Gwen souque ferme. L'a intérêt à ne pas quitter le Ric des yeux, car le Ric à la guitare, il est du genre cascadeur sans filet, se rattrape au bout du riff à la dernière seconde, l'on ne sait pas comment, mais il vous réalise les miracles à la chaîne, joue à la déglingue, se réclame d'une éthique peu commune, pour lui il n'y a pas de rock'n'roll sans danger, commence par abattre les arbres à la tronçonneuse et coupe les branches à la hache, sa guitare miaule comme un tigre qui a faim, à ses côtés Gwen essaie de le rassurer, sa basse est une voix grave apaisante, lourde et ronde, qui essaie de caresser le fauve dans le sens de la fourrure, mais l'animal est si agité que l'ensemble sonne à la manière d'un tourbillon frénétique infini, qui se transforme en le combat du Yin contre le Yang. Imaginez que vous ayez à accompagner ce nœud de serpents entremêlés, que feriez-vous, sinon donner votre démission ? Eric n'entrevoit pas le rock comme un long fleuve tranquille, plutôt comme une ultra-rapide glissade reptatrice expérimentale. Mais il la fomente bourrée d'énergie pure, et vous la refile en morceaux saignants, un peu comme ces serpents vivants que l'on vous découpe en tranche sur les marchés en Inde et que vous déchirez à pleines dents tout crus, une bouchée de chair sanguinolente, une bouchée gorgée de venin. Le cassoulet d'Eric Calassou est un peu sauvage.

Vous n'avez pas répondu à la question, bandes d'ignorants. Heureusement que Bobo et Patrice, sont des gars solides qui savent orchestrer les réponses satisfaisantes. Deux solistes qui marchent ensemble. Pour Patrice, c'est clair et net. Fonce sans se perdre dans d'abstruses interrogations métaphysiques. N'arrête pratiquement jamais de souffler. L'Eric ne peut pas envoyer une giclée de barrés totalement barrés sans que le sax ne se jette dessus et ne vous les enveloppe de barrissements monstrueux. Le Pat vous sature l'ossature des morceaux. Vous rature la tessiture. Bombarde d'abord. Bombarde ensuite. Bombarde encore. Devant un tel déluge Eric et Gwen ne peuvent qu'accélérer la rythmique. C'est en ces moments qu'intervient Bobo. Non il ne fait pas dodo. Il veille, en stéréo. Ce zigue il a les deux lobes du cerveau qui fonctionnent en même temps. L'a un coup d'avance sur les trois-quarts de l'humanité. Se la donne à mort, mais avec cette attitude olympienne du mec peu émotif pas pressé pour un empire et qui vient de sauver le monde en un tournemain parce que vous avez beaucoup insisté alors qu'il aurait eu mieux à faire chez lui. D'abord d'un coup de baguette lourd comme un paquebot et fuselé comme un air-craft il rétablit l'équilibre avec les deux zozos qui courent vers le zoo, ensuite il s'occupe de l'autre zèbre au sax à fond. Entre en dialogue avec lui, vous froisse le rythme pour mieux l'accompagner dans ces interminables souffleries de trompes tibétaines, et du coup se mettent à dialoguer comme s'ils prenaient le thé chez Mme de Récamier. Mais en plus brutal, en plus pressé, interjectent des plus précipitamment, et évidemment Gwen et Eric se mêlent à la conversation. Une partie carrée, l'un ramène sa fraise et l'autre le pot de confiture, ça fuse de tous les côtés, ça jacte et ça déblatère sans fin. Tous ensemble, mais chacun à sa place, le combo se fait quatuor, l'on dézingue à fond la caisse, mais les réparties sont fignolées au millimètre. En plein rock, avec des relents de traitements de sons à la free-jazz. Rien que ces manières sur les fins de morceaux de faire crisser le bout de la baguette sur la baguette de la cymbale, et ces chorus sandwichés de sax et de batterie...

L'ensemble balance et roule à la perfection. Sonne garage et rappelle le son du Velvet Underground en ses plus beaux moments. Inutile de vous la péter à l'objection votre honneur, le Velvet sans la voix ouatée du grand méchant Lou... justement mes agneaux, j'ai gardé le meilleur pour la fin. Le Calassou sonne fort. Certes le rock instrumental c'est bien, avec le vocal en plus c'est mieux. L'a la voix comme la truffe du chien, toujours devant, en éveil, le fouet à lanières coutes qui vous galvanise, le coutelas qui pique la couenne et vous tranche la chair. C'est elle qui fouette les chevaux et rameute le public devant la scène. Faudrait énumérer tous les morceaux, les reprises et les originaux, toutes mixées selon une interprétation d'enfer. L'assistance enfiévrée, vont nous allonger dix-huit titres qui mettent le public au bord de la dépression nerveuse. Un set roc'n'roll éblouissant !

NO HIT MAKERS

Bitter Taste en introduction. Orange amère si vous voulez, mais quelle merveilleuse potion. Le goût de l'ambroisie que goûtaient les Bienheureux sur le Mont-Olympe. On les connaît les No Hit Makers, mais nous refont le coup à chaque set. C'est comme la charge héroïque, une fois qu'elle est lancée, vous ne l'arrêtez plus, de la première seconde au dernier rappel. Vous n'y échappez plus. Néo Rockabilly si vous le désirez, c'est inscrit sur le flyer, mais avant tout c'est de toute beauté, une grande flamboyance qui vous scotche et qui ne vous lâche plus. Fascinatoire, l'assistance sous le charme – entendez ce mot en le sens de rite incapacitant qui vous immobilise et vous submerge de l'intérieur. Vous avez l'impression que l'on allume une lumière dans les organes vitaux de votre corps. La musique se mélange à la lymphe de vos rêves et vous pénétrez en des royaumes qui gisent tapis en de secrètes et mystérieuses parties de vous-mêmes dont vous ignoriez jusques à lors l'existence.

Quatre à s'insinuer en vous, à entrer sans frapper, et à vous baigner d'extasies musicales. Forment un tout indissociable, les grains d'une grenade fermée comme le poing que vous ne sauriez dissocier. Eric est au centre, guitare à ouïe de serpent orange, casquette plate et barbichette pointue, fin sourire malicieux et voix qui coule sans fin comme le vent caresse les épis de blés et les emporte en une vague à l'autre bout du monde. Une rythmique incessante, une flamme qui se propage parmi les herbes. Larbi collé à la tranche de sa big mama, la tricote sans fin, l'on entend le tac-tac des aiguilles qui se cognent et se pressent, le même bruit que les écailles du crotale qui s'en vient imperturbablement sonner à votre porte l'heure de votre mort. Ces deux-là pour le mécanisme de fond, fournissent et fourbissent la musique du film, celle qui court du générique aux séquences palpitantes, celle qui cliquette dans votre tête même si vous ne savez pas que vous êtes en train de l'écouter. Celle qui déroule d'inquiétantes images sur les vitraux de votre âme.

Derrière, pratiquement caché par le mur mouvant des trois camarades, Jérôme. Comme les autres le balancier de la pendule devenu fou. Fait partie de cette famille des batteurs qui ne bougent pratiquement pas les bras. Ce sont ses poignets qui s'activent, une frénésie articulatoire démoniaque, une espèce de robotique délirante qui parcourt le champ des toms à la vitesse d'un cheval en fuite. Une cavalcade en accélération constante, la production d'une poussée phénoménale, un moteur à plein régime qui ne sait pas s'arrêter.

A côté, c'est le mot, un peu en aparté, Vincent, ce n'est pas qu'il ne joue pas avec les autres, c'est qu'il se permet l'accélération des particules des tuyères adjacentes de la fusée. Alors que le trio file droit à la façon d'une charge de cavalerie, il infléchit le sens de la course, prend les devants et délivre du bout des doigts des ruissellements de tonitruance, sa Gretsch crache la foudre et explose, ou alors il s'enfonce tout seul dans des dédales rythmiques labyrinthiques qui éclatent comme autant de broderies de feu, dont il ressort vainqueur, immanquablement en tête.

No Hit Makers, aux réactions du public, on s'aperçoit qu'ils ont malgré ce qu'ils affichent et proclament quelques hits, Soldier of Peace ou The Doors of Heaven par exemple pour n'en citer que deux. Au fur et à mesure que les titres défilent la tension monte, les exclamations fusent et certains se laissent emporter par le rythme. Maintiennent la pression, et tout s'accélère. Larby ne s'appartient plus, sa longue silhouette saccadée semble vouloir pénétrer et se fondre en sa big mama, existe-t-il meilleure métamorphose pour un musicien que se transformer en son propre instrument, sa tête roule comme si elle ne demandait qu'à se détacher, le bouchon que l'on dévisse pour sortir de soi et se fondre et peut-être même se dissoudre dans le reste de l'univers.

Le groupe atteint à un certain vertige psychédélique. Les pieds dans le rockab mais l'esprit beaucoup plus haut. Le chant d'Eric porte l'empreinte d'une certaine emphase hypnotique, ouvre des portes ignorées vous catapulte en des hauteurs inconnues. Le timbre est doux, mais puissant, vous dépose vous ne savez trop où en orbite de vous-même. Il semble murmurer au micro, mais les paroles bruissent de mille affects et éclatent dans vos tympans comme mandragores au pied des gibets.

Si Jérôme agit comme un pusher, un intensificateur des battements d'ailes astrales, un pulsar métronomique infatigable, Vincent, les doigts dans la réalité des cordes, reste le pieu planté dans le cœur du rock'n'roll, pour qu'il ne s'échappe point, pour qu'il ne quitte pas la boue originelle du delta et la terre gestatrice des Appalaches. Il est le point d'ancrage, le cordon d'or qui accompagne tous les envols et assure le retour dans les fondrières du rock. Faut le voir, courbé, attentif, précis, incisif, découpe les séquences, les délimite, ouvre et ferme les grilles, assure et règle la circulation sanguine de la musique du Diable. Ne vous y trompez pas, c'est bien le pouls de la bête hideuse qui bat dans la fragrance safranée des No Hit Makers. Si vous clignez des yeux sans doute arriverez-vous à entrevoir son regard d'eau glauque dans lequel vous aurez envie de vous noyer.

Une espèce de transe a saisi l'assistance. Un envoûtement collectif. Lorsque le concert s'arrête, le public s'ébroue, la chute dans la réalité est trot abrupte, insupportablement brutale. L'exigence minimale d'un rappel se fait entendre. Il y en aura trois. Depuis nous sommes en manque.

Damie Chad.

 

CARLA BLEY L'INATTENDU-E

LUDOVIC FLORIN / JEAN – MICHEL COURT

ALEX DUTHIL / JEAN-FRANCOIS MONDOT

( Naïve Livres / 2013 )

Longtemps que Carla Bley ne s'était imposée à mon esprit. C'était aux heures glorieuses de Rock & Folk. En ces temps-là on ne dormait plus de la nuit ( gros mensonge ) l'on se demandait ce qu'allait faire Mick Taylor après avoir quitté les Rolling Stones et voilà que l'on nous apprenait qu'il s'acoquinait avec Jack Bruce, le bassiste de Cream ( et plus tard de West Bruce & Laing ) et... Carla Bley... pendant d'autres nuitées on a attendu en vain une véritable concrétisation... et puis plus rien, une bulle de savon éclatée et perdue à jamais dans le vol transparent d'un cygne éblouissant qui n'a pas fui, pour singer Mallarmé.

Décidément l'on n'en a jamais fini avec son passé, vous mord aux mollets à la manière des chiens enragés de l'enfer. Tout de suite sur la jaquette intérieure, j'apprends que nos écrivains sont des passionnés de jazz - nul n'est parfait – que certains d'entre eux ont contribué à Jazz Hot, à Jazz Magazine, à Jazzman, je n'en suis guère surpris, par contre totalement stupéfait d'apprendre que deux d'entre eux sont Maîtres de Conférences à l'UTM. Moi aussi j'y ai traîné quelque peu mes guêtres en cette université à une époque très remuante, c'est-là qu'aux temps de mes chères études j'ai peaufiné mon sujet de maîtrise '' Défense et illustration du rock'n'roll français'' dans le sous-département, un peu à part, Musique et Littérature, on y étudiait Richard Wagner. Tout se transforme rien ne se perd dixunt Lavoisier et Anaxagore, l'UTM vous prépare maintenant à une Licence Jazz et Cultures Musicales, Jean-Michel Court et Ludovic Florin – ce sont eux les coupables – ont même imaginé de remettre à Carla Bley son diplôme Doctor Honoris Causa de l'Université Toulouse-Le Mirail. Et la Carla n'a pas hésité à venir chercher son diplôme...

Nombre de nos lecteurs qui ne possèdent pas sur leurs étagères sa discographie complète doivent se demander qui est cette Carla. Nous ne les laisserons pas en proie aux affres de l'ignorance.

Au début de sa vie Carla était une petite fille qui avait tout pour être heureuse et devenir une grande personne sage. Certes elle a grandi, mais n'a jamais fait preuve d'une exemplaire sagesse. L'était mignonnette la jeune Lovella May Borg, quand vous regardez les photos, avec sa petite gueule d'angelot vous la confondriez avec Boucle d'Or, l'héroïne du conte aux trois ours. Plus tard elle a changé sa coiffure, sur la couve du bouquin l'on dirait qu'elle pose pour une pub des balais O-Cédar tout juste sortis de l'eau sale... Et pourtant elle naquit dans une famille aimante, un papa pasteur, une maman pianiste. Des gens très bien qui écoutaient et jouaient de la musique classique. La Lovella s'est entichée du piano. Ses parents devaient la rêver en concertiste, se hâtèrent de lui infliger les rudiments et les bases de l'instrument roi. Mal leur en prit. Dans cette jeune âme, rôdaient des ferments d'anarchie et ce bout de chou ( né en 1938 ) se mit, bien avant qu'elle ne soit inventée ,à l'école de la pratique punk du Do It Yourself. L'a bouté les profs parentaux du clavier, l'a claironné qu'elle apprendrait toute seule, et elle n'en a pas démordu une seconde. Le paternel a essayé de rattraper la situation par la bande. Lui a montré que certes on jouait la musique mais que pour cela il fallait d'abord la lire. Et l'écrire. Vous pigez le sous-entendu, la musique ma chérie c'est beaucoup plus difficile que la peinture à l'huile, alors je vais te montrer. Inutile, s'exclama Lovella, et hop illico elle se saisit d'une feuille de cahier de musique vierge et s'employa à remplir les portées d'une foultitude de notes. Lorsque toute fière elle montra le résultat à son père, celui-ci ne put que laisser échapper cette phrase qui devait avoir de grandes conséquences pour l'avenir de la musique populaire américaine '' Mais il y a beaucoup trop de notes !''

Adolescente, elle n'échappe pas à l'american way of life, tient l'orgue à l'Eglise, s'adonne au skate, occupations bien innocentes mais le démon de la perversité la pousse à jouer du piano dans les bars et commence ainsi à entendre des pointures comme Chet Baker, Lionel Hampton, Dave Brubeck, mais le saxophoniste Teo Macero qui joue du saxophone et qui deviendra le producteur de Miles Davis, l'enjoint de se rendre à New York, là où tout se passe...

L'AVENTURE FREE

Pas blaireaute la demoiselle Bley, s'introduit au cœur de la citadelle, vendra des cigarettes – à la manière des ouvreuses de cinéma qui les années cinquante offraient des bonbons et autres friandises pendant les entractes. Nous sommes en 1955, et le jazz arrive à sa plus grande effulgence, Carla se tait et écoute. Tous les grands ténors défilent dans ses oreilles. Sans doute dans sa tête se demande-t-elle, comment toute cette magnificence évoluera-t-elle ? Elle ne le sait pas encore, mais elle sera au centre du maelström sonore qui s'approche. La faute en revient à un certain Paul Bley, se rencontrent en 1956, se marient en 1959. Paul Bley est moins connu que Jerry Lou, mais peut-être son approche du piano est-elle beaucoup plus révolutionnaire. A la base il est un musicien classique, mais il a envie de pousser les murs, se rend bien compte qu'autour de lui ce sont les jazzmen qui font bouger les choses. Alors il rôde dans les clubs, il montre que question touches il touche un max. Un soir Charlie Parker lui demande de jouer avec lui, mais c'est Charlie Mingus qui le lance dans le grand bain, lui fait enregistrer son premier disque Introducing Paul Bley avec Mingus et Art Blakey.

Paul le surdoué et Carla l'autodidacte ! Le feu et l'eau se marièrent très bien. Carla se sent toute petite face au savoir de Paul, et Paul qui cherche toujours à casser les murs de la musique n'est pas insensible aux brisures du savoir amassé au hasard des découvertes par son épouse. Carla doute, et construit ses redoutes. Les évènements s'enchaînent Paul Bley compte désormais Don Cherry, Billy Higgins et Ornette Coleman dans son quintette... Mais le coup décisif et emblématique de cette nouvelle musique qui pointe à l'horizon sera porté par le Kind of Blue de Miles Davis. En 1960, Paul rencontre Steve Swallow qui deviendra l'ami et le confident de Carla. Plus tard son mari. Mais nous n'en sommes pas encore là. Carla a de plus en plus de boulot. Ce qui lui prend un peu le ciboulot. Elle ne se sent pas assez douée pour jouer en public, par contre elle compose à la maison, et écrit ses partitions. Le big problem, c'est que ses connaissances sont plutôt défaillantes, elle connaît la marche à suivre, un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout... Alors elle vous écrit des trucs minuscules – ça tient facilement sur deux portées - pas très précises. Justement le truc que recherche la nouvelle génération de musiciens en quête de choses nouvelles. Avec ses débris de partoche, Carla devient une des pierres angulaires de la New Thing. George Russel, Don Ellis, Albert Ayler, et bien d'autres interprètent ses compositions...

Carla possède une autre particularité, ses œuvres laissent une très grande liberté aux interprètes, chacun l'arrange à sa façon, l'accentue selon sa personnalité, la Bley c'est la copine imaginative capable de vous filer une idée follement originale et atypique pour votre rédaction, mais le gars à qui elle la souffle est très souvent un mec un peu génial... mais de surcroît elle est capable de la modifier pour l'adapter aux manières de jouer de deux musiciens aux styles diamétralement antithétiques. Le free-jazz est une musique extrémiste. Le public n'y adhère pas vraiment. Un peu de scandale au début, un peu de curiosité par la suite, mais au final les musiciens ont du mal à trouver des labels pour enregistrer. Le côté Diy de Carla ne manque pas de trouver une parade à cette situation exaspérante. En 1964, avec le trompettiste Bill Dixon, elle pousse à la fondation de Jazz Composers Guild Association, dont le but est de regrouper des musiciens pour interpréter les essais et créations d'auteurs qui ne parviennent pas à se faire connaître. Archie Shepp et Sun Ra apporteront leur soutient. Un certain Michael Mantler aussi. Ne tardera pas à remplacer Paul Bley dans la vie de Carla. Mantler travaille dans la même optique que Carla, européen il apporte un regard plus intellectuel que les américains sur leur musique. Il ne peut que pousser Carla à approfondir la désorganisation structurale de son écriture. Des albums comme Communication, Jazz Reality et Agenuine Tong Funeral dans lesquels on remarquera la présence de Steve Lacy, ne poussent plus les murs, ils les dynamitent.

LE GRAND OEUVRE

Ils ont réussi leur coups. Ils ont cassé la maison. Z'y ont mis toute leur force. Mais pendant qu'ils s'acharnaient à réduire en poussière les gravats, d'autres s'activaient à la reconstruire. Ce ne sont pas des jazzmen, mais cette engeance maudite des rockers. Le parallèle avec le surréalisme poussant sur les ruines de Dada s'avère judicieux. Certes en 56 Presley avait une belle voix mais pour un amateur de jazz ce n'était que de la variété rythmée... Quinze ans plus tard, la désaffection du public emmène les puristes du jazz à reconsidérer le phénomène. Carla la première. D'abord elle sait faire amende honorable, oui il y a chez les rockers des instrumentistes doués par exemple ce Jack Bruce, et puis il lui faut reconnaître avoir subi la commotion Beatles. Voici des jeunes gens qui ont imposé au monde entier un album composé selon des idées qui ressemblent aux siennes, le Sergeant Pepper Lonely Heart Club Band propose une musique nouvelle, des chansons-collage, des sonorités-exploratoires, des couches musicales successives et entremêlées, ces blancs-becs ont retrouvé ( repris ? ) à leur manière la démarche du free-jazz... en plus ils vendent des disques par millions... Qui dit mieux ?

Carla s'y colle. Les Beatles ont produit un double-blanc, elle commettra un triple-mordoré. Lui file même un titre : Escalator Over The Hill. Me suis souvent demandé si le Stairway To Heaven de Led Zeppelin... je parle du titre, pas de la forme du morceau. Parce que l'Escalator de Carla, c'est plutôt un escalier branlant. A part qu'il vous mène au moins au sixième ciel. L'est fait avec des matériaux récupérés un peu partout. Des musiques de tous genres, d'occident et d'orient, un patchwork inimaginable qui retrace l'explosion musicale des années 68. L'a même recruté des musicos de vingt-cinquième zone pour que les cadors qui y participent ne se lancent pas dans la construction d'un double-escalier spiralé monumental en porphyre. Les morceaux sont écrits par Carla, mais l'enregistrement est improvisé. Aucune compagnie n'a voulu prendre la bête en charge, l'on grapille des heures de studio, un peu partout, au pied levé. Pas d'argent pour réunir les solistes, chacun enregistre sa partie chez lui, parfois à des milliers de kilomètres, miracles du re-recording... L'ensemble se présente comme une espèce d'opéra-jazz à partir de quelques textes plutôt énigmatiques du poète anglais Paul Haines, lorsque Carla ne sait plus quoi faire d'un personnage elle téléphone à Haines, qui réside en Inde, pour qu'il lui envoie une solution, lui refourgue quelques textes tout aussi mystérieux censés amener quelques éclaircissements... Lui faudra quatre ans pour mener l'entreprise à bien. Les amateurs de rock seront heureux de savoir que John McLaughin, Jack Bruce, Linda Ronstadt ont participé à ce monstre hybride... L'ensemble sonne comme un étrange mix entre L'Opéra des Quat'sous de Kurt Weil und Berthold Bretch et le Finnegans Wake de Joyce... Vous trouverez la bête sur Spotify et des extraits de la version live avec Jack Bruce et Mick Taylor sur You Tube. L'écoute n'est pas obligatoirement de tout repos...

AFTER WORK

Après Escalator Over the Hill, Carla ne sera plus tout à fait la même. Se sent capable de monter sur scène et de jouer. Une tournée avec le Jack Bruce's Ochestra lui permettra de goûter à la grande vie, beaux hôtels et bons vins... Ses choix musicaux se diversifient, elle enregistre avec Jack Bruce mais travaille aussi avec Keith Jarrett, Nick Mason du Pink Floyd, Chris Spedding, Charlie Haden, slalomant entre rock-fusion, valse, latino-style, et Nino Rota... comme si elle recherchait à un niveau formel un déséquilibre perpétuel, elle délaisse peu à peu les parties chantées, se consacrant à l'aspect strictement sonore de la musique.

En 1991 devenue la compagne de Steve Swallow elle en subit quelque peu l'influence... Elle n'est plus une partisane convaincue des ruptures musicales, au contraire, ses nouvelles partitions, ses disques et son Big Band se présentent comme un retour décalé à l'histoire du jazz. Peut-être s'est-elle prise à son propre piège. La jeune compositrice un peu ignorante des arcanes de l'écriture musicale, après de longues années de travail, a acquis d'impressionnantes connaissances, elle a atteint le niveau de ces illustres devanciers contre lesquels elle s'était élevée... Le serpent du jazz se mord la queue...

Très beau livre. Très riche illustration. Avec interview de la dame. Pas de surprise, tous les gars qui sortent de l'UTM sont des GSH.

Damie Chad.

N. B. : GSH : Génie Supérieur de l'Humanité.

 

ROCKAMBOLESQUES

FEUILLETON HEBDOMADAIRE

( … le lecteur y découvrira les héros des précédentes Chroniques Vulveuses

prêts à tout afin d'assurer la survie du rock'n'roll

en butte à de sombres menaces... )

EPISODE 8 : ROCK'N'ROLL FOR EVER

( Fuego explosivo )

Le Chef arrêta le fourgon à une quarantaine de mètres de l'Oslo Lines, juste en face de la porte. L'escalier de descente tardait à arriver. Régnait un semblant de panique dans l'aéroport, des camions de pompiers arrivaient de tous côtés, des flammes géantes de cinquante mètres de haut embrasaient la tour de contrôle, des gens affolés couraient en tous sens, à l'autre bout du tarmac l'Airbus s'ouvrit brutalement en deux, l'on vit des passagers qui s'enfuyaient de la carlingue éventrée, ils sautaient sur la piste, mais un sort funeste les attendait, les réservoirs crevés avaient laissé échapper des milliers de litres de kérosène qui s'enflammèrent soudainement, les malheureux furent instantanément transformés en torches vivantes qui s'éparpillaient comme des feux follets, on les entendait hurler de leurs toutes dernières forces !

    • Quelle horreur, s'exclama le Chef, ces idiots empuantent déjà la barbaque grillée, ils se prennent pour quoi ces sauvages, leurs relents de saucisses graisseuses, rissolant sur une grille de barbecue, altèrent jusqu'au délicat fumet de mon Coronado. Agent Chad, retenez bien ceci, nous sommes une poignée d'esthètes assiégés par des hordes de malappris qui ne savent pas quoi imaginer pour nous empêcher de nous adonner aux plaisirs les plus subtils et et les plus innocents.

    • Le pire ajouta Cruchette c'est les taches noirâtres qu'ils laissent, ne pensent même pas aux pauvres gars qui vont venir nettoyer, sûr qu'ils vont gratter dur !

Pendant que nous devisions, un escalier roulant avait été poussé contre la porte de l'Oslo Line, les passagers commençaient à descendre, jetaient des yeux hagards sur le spectacle d'apocalypse qui s'offrait à leurs yeux. Ne s'attardaient pas galopaient ventre à terre vers les deux bus qui espéraient-ils les mèneraient hors de ce maelström, il en passa une centaine devant nous, les femmes se débarrassaient de leurs nourrissons qu'elles jetaient à terre sans ménagement, les pères les expédiaient au loin d'un coup de pied : '' C'est bien chérie, ne t'inquiète pas avec le fric des assurances, je pourrai t'en faire d'autres''. Se battirent méchamment pour squatter les places assises dans le bus qui déjà s'éloignaient. Claudine ne put retenir un cri d'angoisse :

    • Darky n'est pas là ! mais où sont les Svarts ?

LES SVARTS

Ils étaient là. Tous les cinq. Sur le haut de la passerelle. Quatre gars avec des mines de croque-morts déterrés de l'avant-veille. Tenaient leurs étuis de guitare avec le soin maniaque des tueurs de la mafia qui ne quittent jamais de leur œil torve leur flight-case à mitraillette. Paraissaient même soucieux de n'avoir encore eu personne à tuer. Cheveux blonds et perfectos noirs. Plus punk qu'eux tu meurs. Mais au milieu cette monture de diamants noirs resplendissait une opaline rouge sang. Une chevelure rousse écarlate retombait jusqu'au bas des fesses sur un pantalon en sky de très mauvaise qualité déchiré juste à l'endroit du sexe. Son téton gauche qui s'échappait de son t-shirt maculé au sang de ses dernières règles, s'agrémentait d'un piercing au bout duquel pendait un porte-clé '' Just fuck You'' Darky leva les bras au ciel et se lança d'une voix métallique à faire fuir les serpents à une invocation odinique : '' Odin dieu de la guerre et des catastrophes, tu as ravagé de tes flammes la Rome de Néron et maintenant tu fais honneur à ta prêtresse en lui offrant en holocauste Paris en feu, sois-en remercié''

    • Elle n'est pas un peu givrée, hasarda Cruchette

    • Pas du tout, répondit le Chef, c'est une parfaite allumeuse.

    • La bestialité rock'n'roll incarnée, me sentis-je obligé de préciser.

Mais déjà Darky se jetait dans les bras de Claudine. Il y eut des cris, des embrassades, des pleurs, des rires, des effusions interminables jusqu'à l'instant où Darky abaissant jusqu'à son nombril l'encolure de son T-shirt retira d'entre ses deux seins d'airain une petit objet parallélépipédique qu'elle tendit fièrement à sa copine :

    • Tiens, la cassette que tu m'as demandée, tu vois que je ne l'avais pas perdue !

Le Chef s'en saisit vivement et décréta avec un grand sourire :

    • C'est maintenant que les ennuis vont commencer !

DANS LE FOURGON

Nous extraire des abords de l'aérogare ne fut pas facile. Un embouteillage monstre, des centaines de véhicules de secours affluaient de partout, la circulation fut même longuement interrompue pour laisser passer un cortège de voitures noires escorté par des motards, comme nous avions accès aux ondes réservées à la police nationale nous apprîmes qu'il s'agissait du Président de la République et d'une ribambelle de ministres. Moi je buvais du petit lait, sur la banquette avant coincé entre Darky et Claudine. Toutefois je connaissais le Chef et à sa manière d'allumer un nouveau Coronado je compris qu'un détail le turlupinait. Aussi ne m'étonnai-je point lorsqu'il se permit d'interrompre le papotage émotionnel des deux anciennes collégiennes :

    • Charmante Darky – s'enquit-il – vous avez bien dit que Claudine vous avait contacté pour la cassette ?

    • Mais non, s'exclama Claudine, j'ignorais ce que tu étais devenue !

    • Tu m'as pourtant envoyé un E-mail ! Et le même jour j'ai reçu une offre d'un booker français qui me proposait de m'offrir un voyage gratuit en France, moi et les Svarts, afin de préparer une tournée, j'ai tout de suite téléphoné à Popol, un de mes anciens petits copains quand j'étais au lycée qui m'a proposé un premier concert dans son bar. Normalement nous aurions dû arriver hier en fin d'après-midi, mon booking-tour avait prévu que nous logerions dans à l'Hôtel du Papillon, mais on a raté l'avion, une calamité, je n'avais plus un T-shirt sale chez moi, que des propres, j'ai dû improviser, heureusement alors que je désespérais j'ai eu mes règles. J'ai perdu un peu de temps à réaliser une véritable œuvre d'art, bref l'avion a décollé sous notre nez, j'ai appelé Popol pour qu'il vienne nous chercher, et quel plaisir de retrouver Claudine, au lieu de Popol.

    • Ne vous inquiétez pas, Darky, on passe d'abord à la maison, j'ai quelques Coronados à récupérer et ensuite l'on fonce chez Popol.

SUR LA ROUTE DU QG

Nous nous étions enfin dégagé des encombrements. Darky s'était endormie les deux pieds sur le tableau de bord après avoir avalé une douzaine de pilules multicolores.

    • Agent Chad, ne m'avez-vous pas parlé d'un vieux copain de maternelle qui galère méchant, un certain Alfred ?

    • Oui Chef, il s'est improvisé reporter free-lance, mais aucun journal n'a encore voulu d'un seul de ses articles, et pourtant il touche un max, vous verriez ses photos, et en plus il a une sacrée belle plume, mais que voulez-vous il n'a aucune relation !

    • Parfait, appelez-le d'urgence, dites-lui de nous attendre devant le QG, nous allons lui offrir le scoop de sa vie. Il est bon d'encourager la jeunesse.

A peine le fourgon s'était-il arrêté qu'Alfred bondit son Gamex à la main, et commença à mitrailler la camionnette sous tous les angles. Le Chef descendit prestement et lui adressa un salut militaire.

    • Brigadier Dupont, pour mon ami Chad sur sa demande et parce que par le plus grand des hasards il m'a permis de sauver une jeune innocente des flammes de l'enfer, nous revenons de Roissy, nous avons été un des tous premiers véhicules de secours sur place, je n'ai même pas eu le temps d'endosser ma tenue réglementaire...

    • De Roissy ! mais la zone est interdite même aux journalistes professionnels, les chaînes TV et la radio ont été refoulées, et une zone de brouillage électronique empêche le fonctionnement des portables des témoins qui voudraient envoyer des messages et des photos à leurs proches, tout ce que l'on sait c'est que le Président de la République est sur place, les rumeurs les plus folles courent, est-ce que vous me permettriez de vous poser quelques questions.

    • Certes, mais montez avec nous, je vous expliquerai en fumant un Coronado.

L'on ne parvint pas à réveiller Darky, les boys durent la monter dans le QG, ils la jetèrent dans un canapé et coururent s'enfermer dans la cuisine avec Cruchette, manifestement ils avaient sympathisé durant le voyage. Cruchette referma la porte non sans avoir annoncé :

    • Ils ont faim, je vais leur préparer une purée mousseline !

Alfred s'assit en face du Chef et prit consciencieusement des notes, quand il s'apprêta à nous quitter il avait des étoiles qui brillaient dans ses yeux !

    • Je vais le proposer à la République de Seine & Marne !

Mais le Chef décrochait son téléphone :

    • Allo Paris-Match, ici le SSR, une édition spéciale – premier tirage à cinq-cent mille exemplaires, grand-format avec photos couleurs à l'appui, ça vous irait... oui je sais vous êtes un hebdomadaire, mais là c'est de première main sur les évènements de Roissy – nous entendîmes un rugissement au bout du fil – nous vous envoyons l'article dans vingt minutes par le net, faites chauffer vos rotatives et prévoyez une distribution par voitures particulières ! Non, non, c'est gratuit, par contre je vous recommande le jeune free-lance Alfred, c'est lui qui nous a apporté le document, mais comme nous ne savions pas quoi en faire, nous avons pensé à vous.

    • Agent Chad, empruntez son portable à Cruchette, elle a pris quelques photos des incidents de Roissy, aidez un peu Alfred à mettre sa copie au propre.

Je dois le reconnaître je n'eus que quelques fautes d'orthographe à corriger, Alfred n'avait pas tout à fait assimilé les accords du participe passé, mais il était survolté, écrivait, dictait et montait la maquette en même temps, le Chef fumait placidement un Coronado, mais quand au bout d'un quart-d'heure nous lui présentâmes la maquette, il laissa échapper un petit sifflement d'admiration :

    • Bien, très bien, cher Alfred vous avez de l'imagination, du style et le sens de l'image, agent Chad vous devriez l'embaucher pour rédiger vos mémoires, votre demi-page que vous avez laissée traîner sur le bureau ne m'a guère convaincu... Maintenant cher Alfred, deux minutes qu'ils ont reçu votre prose, courez chez Paris-Match, je pense qu'ils doivent déjà être en train de préparer votre contrat d'embauche. N'oubliez pas d'exiger une secrétaire jeune et jolie, ce sont des vieux renards, si vous n'y faites pas gaffe, ils vont vous refiler une vieille bique ménopausée à trois ans de la retraite sous prétexte qu'elle a de l'expérience.

Alors qu'Alfred descendait quatre à quatre son escalier, Cruchette ouvrait la porte de la cuisine :

    • Chef, ils sont marrants les copains de Darky, ils ont mis de la mousseline partout, sur les murs, jusqu'au plafond et même dans ma culotte, ça chatouille et ça fait une drôle d'impression, il ne me reste plus qu'à récater !

    • Vous nettoierez plus tard, quatre heures du matin, à cinq nous devons être chez Popol, réveillez Darky, mes enfants de grandes choses nous attendent, n'ayez crainte je vous mènerai à la victoire, mais sachez que ce sera dur, très dur, extrêmement dur ! N'oubliez jamais notre maxime : Rock'n'roll for ever !

      ( A suivre. )

14/11/2018

KR'TNT ! 393 : JIM YOUNGER'S SPIRIT / DREAM SYNDICATE / JUNIOR MARVEL & THE HI-TOMBS / NUT JUMPERS / CRASHBIRDS / ROCKAMBOLESQUES ( 7 )

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 393

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

15 / 11 / 2018

JIM YOUNGER'S SPIRIT / DREAM SYNDICATE

JUNIOR MARVEL & THE HI-TOMBS /

THE NUT JUMPERS / CRASHBIRDS

ROCKAMBOLESQUES ( 7 )

TEXTES + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

Younger Than Yesterday

 

Eh oui, les Aixois de Jim Younger’s Spirit et les Byrds ont un sacré point commun : Jesse James. Ce pilleur de banques et de trains fut le héros du Byrd de Sweetheart Rodeo, Gram Parsons. Et qui chevauchait dans le gang de Jesse James ? Vous l’aurez deviné : Jim Younger. Et c’est là qu’entre en scène Polar Younger. Historienne fascinée par la Guerre de Sécession, comme Tardi le fut par la Première Guerre Mondiale, elle décida voici quelques années de bâtir un univers de cosmic Americana autour de l’esprit de Jim Younger, l’un des trois frères Younger capturés après un casse foireux du gang James-Younger dans le Minnesota, en 1876. Pour mener son projet à bien, Polar fit sur place un authentique travail d’investigation, fouillant bibliothèques et archives pénitentiaires.

Le grand banditisme est l’une des séquelles des guerres civiles. Transplantés dans une autre époque, les frères James et Younger auraient de toute évidence pillé des banques françaises après la Guerre d’Algérie. Ils sont le fruit du chaos, et retourner à une vie normale n’est tout simplement pas possible. Un guerrier ne plante pas des choux. Jim Dickinson décrit très bien cet état d’esprit dans « Wildwood Boys » : « On n’était rien que des jeunes types sortis des bois/ Aussi neufs que la nation/ Le genre de jeunes que l’armée recrute/ On est devenus les Rebs du Missouri/ On a combattu pour les gris/ On s’est retrouvés dans le bruit et la fureur/ Et la vie est devenue un enfer/ Après la bataille et la victoire de l’Union/ On a dû partir et on a tout perdu/ Alors on a fait ce qu’on avait appris à faire/ Chevaucher ensemble/ On pillait les trains et les banques/ On récupérait l’argent volé par les Carpetbaggers/ Et on foutait la râclée aux yanks ! » Ce couplet illustre à la perfection le destin des deux fratries, Jesse et Frank James d’une part, Cole, John, Jim et Robert Younger d’autre part. Ils ne connaissaient qu’un seul métier, se battre, et son corollaire, la liberté, au sens anarchique du terme, cette liberté à tout crin qui fut un siècle avant eux l’essence même de la flibuste. Parti-pris d’autant plus viscéral qu’ils vouent une haine incurable aux vainqueurs, autre séquelle mécanique des guerres civiles. Capturés après l’échec du casse de 1876, les trois frères Younger sont condamnés à la prison à vie. (Il n’en reste plus que trois sur quatre, car John Younger est déjà mort, abattu par un détective de l’agence Pinkerton). Le plus jeune des trois prisonniers, Robert, va mourir de tuberculose dans sa cellule. Cole et Jim retrouveront leur liberté vingt ans plus tard, mais Jim va se suicider, peu de temps après, laissant une lettre qui va fasciner Polar. Elle repart de cette fin tragique pour invoquer l’esprit de Jim Younger. Le travail de remise en perspective du destin de ce desperado est tout simplement exceptionnel, d’autant plus exceptionnel que sur scène, Polar et ses amis déploient les ailes d’une authentique Cosmic Americana, celle dont rêvait justement Gram Parsons. Pas la moindre trace de prétention, chez eux, ils jouent la carte de l’invocation avec une réelle abnégation, celle qui découle naturellement du privilège d’avoir des chansons parfaites. Tout dans le Jim Younger’s Spirit est ultra-écrit, ultra-joué, ultra-chanté et ultra-inspiré. Et quand on a dit ça, on n’a rien dit ! Ils n’ont pas besoin d’en rajouter, on a même l’impression qu’ils s’effacent devant la manifestation du phénomène. Ils se font les simples vecteurs d’une légende qui revient vers nous à travers le temps, et ça devient extrêmement cocasse : se retrouver dans une cave rouennaise, si loin de ces réalités et entendre Polar nous raconter la mort la Robert Younger - There was a man called Robert Younger/ The young Robert was now slowly dying - Dans notre époque en mal de mythes, ça fait mouche. C’est aussi bon et aussi bien senti qu’un épisode de Blueberry, mais il faut imaginer quelque chose de beaucoup plus poétique et de terriblement émouvant - Where’s the good boy gone ? - À la tombe. Vous retrouverez cette ode à la mort lente en ouverture du troisième album du groupe qui s’appelle No Human Tongue Can Tell, mais si vous en avez l’occasion, voyez-les sur scène, car ils s’y montrent beaucoup plus présents que sur l’album. Notamment avec un cut nommé «Theirs Be The Guilt», où l’on entend la basse de Kino Frontera voyager dans le néant, avec une grâce irréelle, comme si elle se profilait à l’horizon, avant de descendre gronder dans les infra et de remonter vers la lumière en de prodigieuses émanations voilées. Le texte de Guilt est d’une rare noirceur, on se croirait sous le gibet de Montfaucon en compagnie de François Villon - Wild wide open eyes/ Dead wide open eyes - Polar y décrit l’errance d’un homme sur un champ de bataille couvert de charognes, il ne sait pas qui a gagné. On retrouve ce cut qu’il faut bien qualifier de hit sur la B de No Human Tongue Can Tell. Wow ! La basse le hante jusqu’à la dernière goutte de son. Polar et ses amis frappent d’autant plus les imaginaires qu’ils jouent sur scène avec une réelle intensité, et ce dès «Galveston», tiré du deuxième album (Wantonwan River) et hanté par les phrasés infectueux de Vincent Maurin. L’effet est immédiat. Polar donne vie à sa vision d’une voix qu’on cherche à comparer, mais non, c’est sa voix, rien à voir avec l’Airplane, son style n’appartient qu’à elle, c’est du pur Polar, comme l’est le style de Paula dans J.C. Satan. Polar parvient à swinguer la lancinance, elle dose sa gravité à merveille et revient percher sa voix sur les grooves panoramiques que construisent lentement ses amis. Le groupe semble taillé sur mesure pour elle et l’esprit de Jim Younger. Elle évoque aussi sa passion pour l’histoire des Indiens d’Amérique dans cette pure merveille mélodique qu’est «(She’s) The Trickster». Polar nous explique que the trickster est une sorte de femme-esprit qui joue avec des notions de bien et de mal qui ne correspondant pas aux nôtres. Comme d’ailleurs toute la structure de la mentalité indienne, qui parce qu’elle ne correspondait pas à la mentalité des pionniers, leur a valu d’être tout simplement éradiqués. Mais il vrai que l’incompréhension a bon dos. Les Indiens, comme tous les autres peuples visités puis colonisés et asservis par les Occidentaux au cours des trois derniers siècles ont d’abord été victimes de cette barbarie qui connut son apogée dans l’Allemagne nazie, un sulfureux mélange de cupidité, de brutalité et d’ignorance crasse, car il faut bien dire que tous ces peuples, et les Indiens en premier lieu, avaient de la civilisation une notion un peu plus évoluée que celle véhiculée par ces Tuniques Bleues dont parle encore aujourd’hui Buffy Sainte-Marie dans ses chansons. Écoutez son dernier album, elle fait encore battre les tambours, sa colère reste intacte.

À défaut de tambours, Polar embouche parfois un saxophone pour en mêler le son aux échappées sidérales des deux guitares. C’est du meilleur effet, en tous les cas, ça sonne juste, incroyablement juste. On disait même après le show que ces moments de fusion valaient bien ceux d’Hawkwind, du temps de Nik Turner. Dans «The Drowned Boy», Chris Parre joue la carte du tribal indien et très vite les deux guitaristes, Diégo Lopez et Vincent Maurin s’en viennent hanter un panoramique patiemment élaboré. On croit voir le son courir sur l’horizon, effet garanti. Tiens, encore un voyage sidéral avec «The Robber Barons», la bassline hante la Mesa du Cheval Mort. Ils jouent à l’éperdue arizonienne et ça entrera directement dans votre imaginaire. Un vrai boulevard. D’autant que Polar joue avec l’image des dollars en argent qu’on mettait sur les yeux du mort et elle rappelle qu’au temps de la construction de cheval de fer - comme disait Charlier - les riches devenaient plus riches et l’honnêteté était... passée de mode - Cause back then the rich got richer/ And honesty was.../ Out of fashion - Fantastique déclic, comme le bruit d’une gâchette, et soudain les sons s’entrecroisent dans un beau fracas d’Americana aixoise, mais tellement inspirée, jouée dans les règles de l’art et alors que voit-on ? Les solos se croiser et s’entortiller comme les serpents des légendes indiennes. Ils terminèrent brillamment leur set avec deux cuts tirés de leur premier album, Missouri Woods : «Cosmic» où Jim Younger se souvient de la blissfull California, et «Here I Go» où il raconte que les Jayhawkers ont tué son père, qui était favorable à l’Union. Et pourtant, nous dit Polar, Jim aimait la campagne de son enfance, les fermes, les champs, les chevaux et l’odeur de l’herbe fraîchement coupée - Then the Jayhawkers/ They killed my father/ My sisters were jailed/ And my brother chased - Voilà comment Polar nous ressuscite cet homme.

C’est grâce à l’interview de Bertrand Lamargelle dans Dig It ! qu’est venue l’envie de voir jouer ce groupe. Il est lui aussi tombé sous le charme de Jim Younger dans un petit bar de Toulouse qui s’appelle le Ravelin et qui est certainement l’un des endroits les plus rock’n’roll en France. La photo du groupe pourrait laisser de marbre, mais encore une fois, il ne faut jamais se fier aux apparences. Bertrand Lamargelle mène son interview avec une passion évidente, et ce qu’on soupçonne n’être qu’une envie dévorante de la partager avec tout le monde. Il tape en plein dans le mille.

Signé : Cazengler, Jim Older

Jim Younger’s Spirit. Le Trois Pièces. Rouen (76). 25 octobre 2018

Jim Younger’s Spirit. Missouri Woods. Not On Label 2014

Jim Younger’s Spirit. Watonwan River. Pop Sisters Records 2016

Jim Younger’s Spirit. No Human Tongue Can Tell. Closer 2018

Dig It! # 73. Bertrand Lamargelle : Dans les Mesas Fantômes avec Jim Younger’s Spirit. Août 2018

 

Syndicate d’initiatives -
Part Two

Dans Uncut, Stephen Deusner revient longuement sur l’histoire de Dream Syndicate, histoire qu’il titre joliment, d’ailleurs : Requiem for the dream. Eh oui, il ne s’agit pas de n’importe quel syndicat. Entrer dans leur univers sonore, c’est un peu entreprendre un voyage psychédélique. Mais Deusner nous prend un peu pour des cons en voulant nous faire croire que le Syndicate se réveille avec un nouvel album après trente ans de silence, ce qui est faux puisque Steve Wynn, l’âme du Syndicate et Syndicaliste dans l’âme, n’a jamais cessé d’enregistrer. Ce nouvel album sonne comme ceux du Dream Syndicate, bien sûr, mais aussi comme ceux des Miracle 3. D’ailleurs le lien entre les deux groupes s’appelle Jason le démon, ce petit mec qu’on a vu jouer au FGO Barbara en octobre dernier. Si Deusner avait bien fait son boulot, il aurait fait mettre la photo de Jason le démon en couverture du magazine. Quand on écoute How Did I Find Myself Here, le nouvel album du Syndicate, on n’entend que lui. Jason le démon vole le show. On retrouve dès «Filter Me Through You» cette belle ambiance de low-down psychedelia qui caractérisait si bien le groupe à ses débuts. S’il fallait qualifier leur son, on pourrait parler de psyché infectueux, l’antithèse du psyché infructueux qu’on voit prospérer aujourd’hui. S’ensuit un «Glide» bardé de son dès l’intro, c’est même visité par le vieux sonic boom - I don’t have to come down/ I just glide - Et tout se gorge de son à l’extrême, ce démon de Jason trame sans trêve et bourre d’ouate sonique toutes les couches intermédiaires - Just to get out of my head - c’est fin et délicat, ouvragé à gogo. On se régalera aussi du «80 West», Steve Wynn raconte qu’il conduit et sur l’auto-radio, there’s some talk-show zombie boring me to death. C’est tout même fantastique de puissance vocale. Notre brillant Wynner a su créer son monde. En B, il chante «The Circle» à la poigne - I found a way to slow it down - et ce démon de Jason arrose tout ça de vitriol. Pshhhhh ! Ils amènent ensuite le morceau titre au vieux groove cousu de fil blanc comme neige. Ils ne se cassent pas trop la tête, ils ont bien raison. Mais heureusement, Jason le démon en profite pour envenimer les choses ad nauseam. Il crée des climats indigènes et envoie planer de longs filaments soniques au dessus des ruines de nos vieilles civilisations.

La grande force de Steve Wynn est d’avoir su s’entourer de guitaristes exceptionnels. Aujourd’hui, Jason le démon, hier, Karl Precoda. Avec son allure de corbeau dégingandé et ses faux airs de Keith Richards, Precoda captait bien l’attention. Steve Wynn et Kendra Smith le recrutèrent au début des années quatre-vingt pour jammer sur «Susie Q» et éventuellement monter le Dream Syndicate. Ils tiraient le nom du groupe d’un collectif expérimental des sixties, le Theatre Of Eternal Mucic de LaMonte Young, et devinrent bientôt les Velvet de Los Angeles. Kendra Smith passait pour la Nico de service et Steve Wynn ramenait en dote toutes ses Big Star obsessions. Dennis Duck qui bat toujours le beurre aujourd’hui était fan de punk et de Can. Il se régalait de voir le groupe touiller toutes les influences dans la mighty psychedelia. Ils se taillèrent vite une solide réputation à base de wild live shows et de cuts à rallonges. Steve Wynn déclarait alors : «You’re going to hate us or you’re going to love us», c’est à prendre ou à laisser - It made sure we stayed on a cult level for a long time - En fait, le Syndicate était très différent des groupes du fameux Paisley Underground californien avec lequel on tentait de les amalgamer dans la presse. Rien à voir ! Wynn et Precoda ne juraient par le mayhem et le chemistry - That kind of mayhem made their shows magical.

Dans son fantastique ouvrage consacré à Alex Chilton (A Man Called Destruction), Holly George-Warren revient sur the Big Star obsession de Steve Wynn qui en 1981 fait le trajet Los Angeles à Memphis en bus pour rencontrer son idole Alex. Et c’est en rentrant de ce voyage qu’il démarre Dream Syndicate. Leurs chemins se recroiseront à plusieurs reprises, notamment à la Nouvelle Orleans. Steve Wynn arrive avec son groupe dans un club où il doit jouer et qui voit-il balayer la salle ? Alex ! Remember me ? Pour la petite histoire, écœuré par les pratiques du show-business, Alex Chilton s’était retiré. Il travaillait comme plongeur dans des restaurants de la Nouvelle Orleans et s’accommodait fort bien de sa pauvreté. Il ne souhaitait qu’une seule chose : qu’on lui foute la paix.

Leur premier album fit du Syndicate the hottest band in LA. Chef-d’œuvre de psyché infectueux, «Tell Me When It’s Over» ouvre le bal de leur premier album, the mighty The Days Of Wine And Roses paru en 1982. Le son est là et comme on va pouvoir le constater au fil de ce panorama syndical, il sera toujours là. Steve Wynn chante déjà bien dans la douleur du style. Il soigne sa traînarderie. On assiste à des descentes terribles, tell me, et ce corbac de Karl gratte des arpèges dramatiquement pervertis. Plus loin, ils sabrent «That’s What You Always Say» au heavy slab et passent carrément à la stoogerie avec «Then She Remembers». C’est d’une rare violence. Steve Wynn se positionne déjà dans la vérité du son, celle qui nous intéresse. Il plante sa croix en terre indienne d’Amazonie. Il est dans la dynamique des Stooges. Il a tout bon. Quand arrive «Halloween», on s’effare encore plus. Steve Wynn est un pur rock’n’roll animal. C’est ultra-joué aux guitares et ce démon de Precoda perce un trou pour y shooter ses violentes montées en température. On reste dans l’heavy as hell en B avec «When You Smile». Voilà un nouveau brouet d’explosivité guitaristique. Encore plus diabolique : «Until Lately» - It just goes how wrong it can be - C’est joué au back-up de slide. Tout cela est passionnant et très moderne pour l’époque. Ils traquent leur cut à coups d’harmo. C’est noyé de son et d’espoir, can you believe it, yeah ! Ils terminent cet album faramineux avec le morceau titre qui les fit alors entrer dans la légende. C’est tout simplement du dylanex explosif. Wynn wins ! Il chante véritablement comme Dylan. On a là un fabuleux assemblage d’idées préraphaélites, de Dylan et de wine & roses. C’est battu à la vie à la mort. Ils élèvent l’autel du mythe sous nos yeux globuleux. Ces gens-là avaient déjà tout compris. Ils virent même carrément hypno. Steve Wynn fonctionne exactement comme le Lou Reed du Velvet, il mène son cut droit dans l’enfer du White Light/White Heat. Mais l’impact de cet album fut overshadowed par ceux de REM, Husker Dü et Dinosaur Jr. Kendra Smith quitta le groupe pour aller chercher fortune ailleurs. Il paraît aujourd’hui évident que le Dream Syndicate avait alors autant d’allure et d’ampleur que le Velvet.

Mark Walton remplaça Kendra Smith pour l’enregistrement de Medecine Show, sorti deux ans plus tard. Cet album souffre d’un mal bien connu : une mauvaise production. Visiblement, Sandy Pearlman ne sait pas ce qu’est un Syndicat. Il a sans doute voulu formater le son du groupe sur la grosse powerhouse américaine, c’est une grave erreur, car le Syndicat est un groupe essentiellement psychédélique, doué d’un sens aigu du mad-psyché. Le son de l’album manque totalement de caractère et ce volontarisme qui sortait si bien The Days Of Wine And Roses de l’ordinaire brille par son absence. Dommage, car certains cuts comme «Armed With An Empty Gun» et «Bullet With My Name On It» auraient pu exploser. Mais le son est désespérément sec. Un légionnaire dirait du son qu’il n’a rien dans la culotte. Quand on compare avec le son des Screaming Trees, c’est criant de sécheresse. Pearlman a limé les dents de Precoda et Steve Wynn sonne comme un miauleur d’indie pop. Pearlman n’a RIEN compris au Syndicat. Absence totale de culture politique. Le morceau titre qui ouvre le bal des maudits de la B retombe aussi comme une bite molle. C’est monté sur un riff de basse tellement enregistré que ça en devient grotesque. Alors que ça ne demande qu’à exploser. On pourrait citer comme exemple le «Death Party» du Gun Club monté lui aussi sur un riff de basse et qui explose. On ne parle même pas de «John Coltrane Stereo Blues» qui est une insulte à la mémoire de Coltrane, et ce n’est pas de la faute de Steve Wynn. On est loin du compte et même loin de tout. Le pauvre Precoda essaye de percer des murailles mais dans cette absence de démesure, ça ne sert à rien. En plus c’est monté sur le plus plan-plan des plans de basse. Quelle catastrophe productiviste ! Il y a sur cet album au moins quatre titres qui auraient dû éclater au grand jour. Mais le plus grave dans cette histoire est que le groupe explose à cause de cet album. Steve Wynn : «It was a real ugly time. Karl and I fought a lot. Eventually we weren’t talking. The band broke up making that record.»

Avec Out Of The Grey, on note un nouveau changement de personnel. Paul B. Cutler remplace Karl Precoda. Steve Wynn conserve son statut de popster enchanteur. La petite pop du morceau titre qui ouvre le bal de l’A trottine gaiement à travers le temps d’avant. Mais ça se gâte avec «Forest For The Trees». On a trop entendu cette pop éperdue montée sur un beat sec et sans âme. On croyait alors entendre les Dire Straits. Mais c’est encore une fois le soliste qui fait le show, comme on le constate à l’écoute de «50 In A 25 Zone». Paul B. Cutler joue un killer solo flash qui transperce le cœur du cut. Ils terminent la B avec le brillant «Boston» pris au chant tordu. Steve Wynn sait imposer un chant généreux de gorge pleine. L’animal sait finir un cut en beauté. Et ça repart de plus belle en B avec «Slide Away». Ce diable de Wynner sait rester très bon esprit, il chante toujours à l’accent tranchant et sait imposer un style. Il revient au heavy smokin’ beast avec «Now I Ride Alone», véritable coup de Jarnac stoner, bien lesté de son. L’aimable Wynner sait doser ses puissants effets et proposer de véritables débinades de power surge. On reste dans le so solid stuff avec «Dancing Blind», encore une merveille du winning Wynner, bien montée, et même montée comme un âne, développée jusqu’à l’admirabilité des choses, quasi-diskoïdale, tellement le beat se veut mécanique.

On retrouve un joli clin d’œil à Dylan sur Ghost Stories paru en 1989 : «See That My Grave Is Kept Clean». C’est une reprise d’un vieux coucou poilu. Steve Wynn en fait du Dylanex bardé de son. On sent chez lui l’artisan préoccupé de bien fondre son minerai. Quel fantastique shouter ! L’autre hit du disk s’appelle «Weathered And Torn». Il y va de bon cœur avec ce boogie de wynny wynny wynny pussycat. Voilà encore un fabuleux bouquet garni de son explosif - Hey sugar/ I’m on the floor - Ce mec a le génie du son. Ce que corrobore «The Side I’ll Never Show» d’ouverture de bal, joli cut de pop-rock élégante et tellement électrique. Avec «Loving The Sinner Hating The Sin», Steve Wynn revient à l’écrasante supériorité du son à guitares. Il sait pimenter la pop. Il poppise un brin, mais il ne s’éloigne jamais de son fonds de commerce qui est le beau fouillis sonique écarlate. C’est ramoné de frais et tapé au pur et dur. Ah il faut aussi écouter «Black», ce mid-tempo d’énervement sous-jacent. Chez Wynn, tout est à la fois extrapolé et extraverti. Ça joue aux power-chords chromatiques. Tout est slammé aux arpèges lumineux. Steve Wynn s’éclaire de l’intérieur. Il dispose de cette profondeur de champ extraordinaire qui permet de rendre les cuts uniques. Ce mec est un artiste présent, une force de la nature, un vrai sorcier du son. Comme tous les géants du rock, il crée son monde, un monde dans lequel on se sent merveilleusement bien.

À cette époque sort Weathered And Torn, un docu de Jonathan Baskin sur Dream Syndicate. On suit la fine équipe Wynn/Cutler/Walton/Duck en tournée aux États-Unis. Chaque fois qu’on les voit sur scène, ça reste très intense, surtout quand ils tapent des cuts comme «Weatered And Torn» ou «Boston» tiré d’Out Of The Grey - I don’t want to be here anymore - avec ses faux accents d’«All Along The Watchtower». Avec «Medecine Show», ils jouent la montre molle d’Avida Dollar. Paul B. Cutller porte une casquette CCCP et joue au golf. Sur scène, il joue comme un guitar God. On comprend que Steve Wynn l’ait enrôlé. Ils atteignent l’heure de gloire du docu avec une version demented de «John Coltrane Stereo Blues» montée sur un drive de r’n’b imparable et Cutler joue comme une vraie bête de Gévaudan. C’est bien meilleur que la version studio massacrée par Sandy Pearlman sur l’album Medecine Show. Le docu se termine avec une version acou de «Weathered And Torn». Steve Wynn s’arroge la part du lion. C’est de bonne guerre.

Quand on aime, on ne compte pas. Alors on écoute aussi The Lost Tapes. On y trouve une belle pièce de Stonesy intitulée «Killing Time». Il s’y niche de faux accents de «Dead Flowers» et ces relents de virtuosité guitaristique prévalente. Quel fourbi ! Joli cut aussi que cet «I Ain’t Living Long Like This» claqué au riff vainqueur, celui qui emporte tous les suffrages, qui ronfle comme un moteur débridé, mais globalement, ça reste assez conventionnel. On retrouve aussi le «Weathered And Torn» de Ghost Stories et à la suite, voilà le wild ride de «The Best Year Of My Life». Steve Wynn y part en quête de fame. C’est la loi du rock. Sans fame, pas de foin. Alors l’âne Wynn quête le Graal du son. Il va là où bon lui semble. On retrouve aussi l’élégant «When You Smile», amené en douceur et en profondeur, sanctifié au heavy drone des guitares aventureuses du Dream come true.

Avant de refermer le volet Dream des années quatre-vingt, on peut aussi jeter un coup d’œil sur ce très beau live, The Day Before Wine And Roses, qui comme son nom l’indique fut enregistré juste avant la parution du premier album. Steve Wynn en parle dans l’infernal Babylon’s Burning - From Punk to Grunge de Clinton Heylin - There was a radio show that we did a month before recording The Days Of Wine And Roses that best illustrates what we were doing. Very extreme noise, cacophony to a beautiful ballad, back and forth - C’est exactement ça. Ils tapent une belle reprise du Buffalo Springfield avec «Mr Soul». Puis Steve Wynn se prend pour Lou Reed dans «Sure Things». C’est chauffé à blanc dans l’esprit white heat et ce sont les accords de «Waiting For The Man». Ils tapent plus loin une reprise de l’«Outlaw Blues» de Bob Dylan, et Karl Precoda fait le show. Il déraille dans sa choucroute. Steve Wynn sonne comme une sorte d’Hugues Auffray sous speed. Precoda cloue son son sur la porte de l’église, c’est assez ultime et d’une rare sauvagerie. Il revient swinguer la java des atomes sauvages dans «Open Hour» et il fait gicler sa lave dans un «When You Smile» amené à l’orage sous-jacent. Ils sont extrêmement psychédéliques, au sens de l’Airplane. Precoda entre dans le lard du riff en tonitruant. Quel hit dément ! C’est plombé du parterre ! S’ensuit une grosse version de «Season Of The Witch». Fabuleux choix. Ils jouent ça très Velvet, aux accords de l’underground new-yorkais. Ça barre en couille grâce à Karl. Il reste dans son délire interventionniste et outrancier. Il presse bien sa poire. Et pouf, ils terminent avec le morceau titre de leur premier album. Precoda sature ça d’unisson du saucisson. Quel admirable blast de blurring buzz ! Les descentes aux enfers valent bien les pires cauchemars littéraires. Precoda balaie la littérature du rock à coups d’ouragans. Nous voilà projetés dans un monde parallèle d’excellence oscillante et d’éclats écarlates de lattes azurées dans le flash du continental freight et ce dingue de Precoda transperce les mailles de la cotte, il joue tout à la débinade occidentale, il rue dans les brancards de ses cordes graves et sature tout à la folie exacerbatoire. La pire qui soit ! Tout est joué en mode supersonique.

Quand Stephen Deusner demande : quelles sont les raisons de la reformation du Dream Syndicate, Steve Wynn explique qu’on l’a contacté en 2012 pour jouer dans un festival à Bilbao. L’organisateur lui demandait de venir avec un groupe. Quel groupe ? Les Miracle 3 n’étaient pas disponibles, le Baseball Project non plus. Alors, il ne restait plus qu’une solution : remonter le Syndicate. Et comme Kendra Smith et Karl Precoda opposèrent un refus catégorique, alors Steve sollicita Jason le démon. Quant à Duck, il accepta immédiatement.

Mais d’où sort ce démon ? Pas d’un bréviaire, hélas, ce serait trop beau. Steve Wynn l’a rencontré dans les années quatre-vingt dix. Jason bossait dans un magasin de disques à St Mark’s Place, Manhattan - I used to stop here and this kid said he liked my music - En plus, Jason lui faisait de bonnes remises. Ils sont allés jammer ensemble et sont devenus inséparables - It turned out he’s amazing - Eh oui, on s’en est aperçu ! En plus il connaissait toutes les chansons du Syndicate, ce qui n’a pas manqué de bluffer notre Wynner.

Pour Steve Wynn, l’idée de reformation est capitale, surtout, ajout-t-il, quand on dispose d’un passé prestigieux. Il cite les exemples de Redd Kross et des Mary Chain qui ont accepté de jouer le jeu de la reformation - If you don’t have connections to who you were, though, it’s pointless - Steve Wynn ne compte pas lâcher la rampe. Il vit toujours l’esprit gorgé de distorse, de Velvet, de Velvet, et Nuggets et de Can. C’est un fan de rock qui joue pour des fans de rock. Tout bêtement.

Signé : Cazengler, Steve wine (en cubi)

Dream Syndicate. The Days Of Wine And Roses. Ruby Records 1982

Dream Syndicate. Medecine Show. A&M Records 1984

Dream Syndicate. Out Of The Grey. Big Time 1986

Dream Syndicate. Ghost Stories. Enigma Records 1989

Dream Syndicate. 3 1/2 (The Lost Tapes 1985-1988). Normal 1993

Dream Syndicate. The Day Before Wine And Roses. Atavistic 1994

Dream Syndicate. How Did I Find Myself Here. Anti- 2017

Dream Syndicate. Weathered And Torn. Atavistic DVD 1992

Stephen Deusner. Requiem for the dream. Uncut #245 - October 2017

TROYES – 08 / 11 / 2018

LE 3 B

JUNIOR MARVEL & THE HI-TOMBS

L'avant-dernier concert de l'année au 3 B, pas question de le rater, la teuf-teuf filoche comme si elle avait la pétoche. En plus des Hollandais, une denrée rare dans la région. Malgré les trottoirs en grand désarroi – mais l'été venu nous aurons une terrasse assez grande pour recevoir un hélicoptère – le monde se presse vers le 3 B, commence à être un endroit couru...Un, deux, Troyes, c'est parti !

JUNIOR MARVEL & THE HI-TOMBS

Yves Vaillant a calé sa haute stature pratiquement dans l'embrasure de la porte de la cuisine, domine sa batterie, Gretsch argentée, de toute sa masse, les trois autres de front, sur la même ligne, ne parviennent pas effacer sa présence physique, Mike von Lierop s'inscrit pourtant dans le genre montagne colossale, l'est sûr qu'entre ses mains chamarrées de tatouages sa big mama a intérêt à turbiner sans rouspétance. A l'autre bout de la file, Fredo Minic arbore guitare Gretsch, anneau de pirate à l'oreille et sourire sardonique, au centre, Junior Marvin deux têtes de moins que ses acolytes caresse sa rythmique engoncée dans une housse de cuir, imitation ébénisterie country au bois de rose.

C'est parti, sans préavis ni acte notarié. Ça vous déboule dessus sans que vous ayez vu venir. Par contre, vous entendez méchant. Va vous falloir six morceaux pour comprendre comment la machine fonctionne. Z'avez l'impression d'une muraille de forteresse imprenable, avec derrière un arc-boutant qui lui confère une force indestructible. Le malheur c'est que cette monumentalité pierreuse ne reste pas immobile, galope comme un troupeau de bisons, pas pour un sou bisounours, qui ont décidé de vous piétiner allègrement, pas de panique, allongez-vous et laissez passer les bulldozers sans bouger, tout compte fait l'effet bœuf sauvage est des plus agréables.

Facile de déterminer leur technique d'ébranlement, Fredo effleure une corde de sa guitare, tout doux, tout gentillou, le froissement d'une aile de papillon dans un rai de soleil printanier, Yves ne doit pas aimer ces dentelles volantes, préfère les éléphants, de colère vous en assène un, d'un seul coup de baguette sur le premier tom qui passe à sa portée, et les deux autres prennent feu, Mike vous avoine de trois tapes sa contrebasse blanche, l'est si convaincant qu'elle se transforme illico en torchère meurtrière, et là-dessus Junoir se précipite sur le micro, l'a déjà la rythmique qui batifole comme une folle, mais ça ne lui suffit pas, ce mec-là chaque fois qu'il ouvre la bouche c'est pour vous prouver qu'il va vous engloutir le monde en moins de deux. Ne peut pas entonner un lyric sans entrer en guerre avec l'humanité entière. Et quand il a achevé son morceau, qu'il a fait table rase du passé, du présent et du futur, il refile le bébé à Mike. Du même acabit. Ne chante pas des berceuses pour endormir les petites filles, se colle les lèvres au cromi et vous aboie dessus si férocement que votre cœur est aux abois. Z'avez intérêt à courir vite avant qu'ils ne vous rattrapent. Les quatre cavaliers de l'apocalypse ont décidé d'avoir votre peau et vous mènent une chasse tambour battant. D'ailleurs question tambour le Yves il n'en démord pas. Quand il frappe c'est d'une brutalité efficiente. L'a jamais entendu parler de résonance, c'est sec et franc, un coup et il vous fracasse un arbre qui tombe sur vous sans préavis, ces chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule, disait Victor Hugo, il vous les dépiaute sans se presser, vous les pousse de l'épaule, craquent tout du long et déjà il est en route pour le suivant.

Pour ceux qui n'ont rien compris au film et qui se demandent quel genre de musique peuvent jouer ces hollandais détonants, et qui désireraient deux mots d'explication, je me contenterais de deux chiffres : 54 – 56. Mais je m'aperçois qu'il y a des nuls en math qui ont besoin de soutien scolaire prolongé. Du pur rockab. De celui d'avant l'électrification à outrance. Certes l'on avait déjà électrifié les campagnes, mais les gars étaient encore des rustauds, fallait qu'à tous moments ils montrent leur force, alors dès qu'ils saisissaient leurs instruments, ça s'entendait. Z'avaient de l'énergie à revendre, le vieil honky tonk des familles ils vous l'irriguaient d'un sang farouche et radieux. Les Hi-Tombs puisent dans ces anciennes mines, quand vous les entendez, vous avez l'impression qu'ils creusent votre tombe et c'est normal parce qu'ils en font des tombereaux. Puisent dans ce filon d'or pur, et vous le transmuent en gerbes d'étoiles filantes.

Le premier set, on ne l'a pas vu passer. Z'ont sorti une douzaine de leurs rockets de leurs pockets et nous ont aspergé du sel le plus astringent. Une bourrasque, quand elle est partie, vous ne pouvez même plus compter vos abattis. Emportés, ils ont tout pris avec eux. Pour le deuxième set, ont utilisé la technique du match de boxe, un round destructeur, puis une séquence respiratoire pour coup d'éponge sur les blessures, juste pour vous mettre à vif les ecchymoses, et aussitôt après une nouvelle dégelée d'uppercuts sur le museau, façon de vous refaire le portrait à la Picasso. Ont décidé de vous forcer à réviser la notion d'alternance. Un brûlot à la Johnny Burnette pour vous arracher les burnes et une consolation à la Carl Perkins pour vous refiler le parkinson. A ce jeu-là le Junior Marvel est mauvais comme la gale. Et les autres le soutiennent dans ces intentions martyrisantes. L'a de ces manières de presser les burettes à la Burnette, d'en extraire la substantifique moelle à vous déchirer l'épinière, wilder vous ne trouverez pas sur le marché. Son côté Perkins il vous l'offre en supplice de Tantale, de temps en temps au milieu de l'orage qui sort de son œsophage, vous remerciez alors le diable d'une éclaircie, d'immenses prairies dont les herbes ondoient sous le vent, d'un coucher de soleil sur le granite rose de la montagne rocheuse, mais cela disparaît aussi vite qu'apparu, Marvel vous fait le coup du havre de paix dans la tempête, l'allonge les syllabes comme les jambes devant la cheminée et l'on est déjà reparti au grand galop sur le dos de chevaux indociles. Vingt secondes plus tard une nouvelle vision édénique chromo-country vous saute aux yeux, tous les quatre vous prennent un de ces airs d'innocence, tapotent leurs instruments comme les mères affectueuses cajolent leur marmot à la sortie de la maternelle, crac vous déchirent la lithographie paradisiaque et ça pétarade une nouvelle fois dans tous les azimuts. Yves en profite pour vous égrener quelques rotondités jazzesques à vous rappeler la noirceur de votre âme, puis il détale comme si de rien n'était et vous étale un slap de crotale des plus orthodoxes.

L'existe une poésie du rockab – le rock qui cabre – n'y a qu'à égrener quelques titres du répertoire pour en être convaincu, Treat Me Right, Rock Pretty Mama, Love Crazy Baby, Flat Black Cadillac, en trois mots tout est dit, nous touchons-là à la tria nomina romaine, suffisait de compter jusqu'à trois ( surtout à Troyes ) pour comprendre que vous aviez en face de vous la majesté purpurale d'un sénateur de l'assemblée qui dominait le monde, idem pour le rockab, dites All By Myself et tout de suite vous êtes en présence d'une gigantesque trombe dantesque qui va vous nettoyer les synapses pour huit jours.

Ce précédent paragraphe pour vous ménager. Pour vous permettre de respirer et de prendre des forces avant le troisième set. L'assistance est comblée. Le quarteron des vieux rockers ronronne comme un gros matou au septième ciel des souris grasses. Les Hi-Tombs nous ont caressé dans le sens du poil. Rien que du premier choix. Et maintenant le surchoix, le fin du fin. Après les tempêtes, la commotion cérébrale. Plus fort, plus vite, plus violent, plus rapide, avec en prime cette impeccabilité de précision sans laquelle le rockab n'est plus qu'une serpillère inutile agitée par un vent désordonné. Round-up est-il écrit au bas de la robe de mariée de sa big mama, alors Mike commence par répandre le glyphosate, il l'éclate à grands coups de savate sur les quatre misérables cordes, elles plient mais ne rompent pas. Parallèlement Yves édifie des architectures sonores à vous couper le souffle, vous renverse d'une chiquenaude le château de cartes qu'il vient d'équilibrer et vous en rebâtit un autre épais comme des donjons sonores. Le plus surprenant reste Fredo, jusqu'à lors, il n'a pas joué franc jeu, le top du départ, et puis s'est mêlé dans l'orgie sans se faire spécialement remarquer. Suivait le mouvement, en douce, sans se faire voir. On se doutait qu'il n'était pas pour rien dans la symphonie, mais là il s'est décidé à nous apprendre comment l'on se sert d'une Grestch, vous pointe des ses solos à vous étriper la concurrence, pas besoin de s'étendre vingt minutes, une vingtaine de notes lancées au couteau, aucune en dehors de votre cœur et il reprend le leader ship une demi-minute après pour ceux qui atteints d'Alzheimer auraient oublié qu'il vient de leur révéler l'incisive beauté du monde. Sont déchaînés, Marvel se roule par terre, suffoque dans le micro, tout petit le chien enragé du rockabilly a dû lui infliger une terrible morsure, l'est comme Attila, plus rien ne repousse là où sa voix passe. Yves survolté cogne à grands coups de gourdin sur sa batterie, sa baguette s'est métamorphosée en manche de pioche et il entreprend de desceller les dalles de ciment de votre raison qui s'effrite et se lézarde sans rémission. Mike se moque de sa grand-mère, l'on devine qu'il vous l'enterrerait vivante rien que pour le plaisir d'imiter ses imprécations au micro. Duduche n'y tient plus vient bopper aux côtés de Junior le Marveilleux en compagnie de Fredo qui n'en lacère pas moins sa guitare. Il se fait tard, Béatrice la patronne demande un ultime morceau. L'on frôle le suicide collectif, les Hi-Tombs prêts à se faire harakiri sur scène et le public à arrêter de respirer. L'on aura droit à un supplément de cinq ou six brochettes, mais ils auraient bien voulu continuer encore deux heures, nous aussi... Il est une heure du matin à l'o-clock du rock'n'roll qui rounde toujours trop vite, et Fab qui nous a offert un son de velours reprend son rôle de disc-jockey... Duduche tire conclusion de la soirée : ''En Hollande, si le pays est plat, le rock est hot.'' Qui oserait lui donner tort ?

Damie Chad.

 

BOOGIE IN THE SHACK

THE NUT JUMPERS

 

Rhythm Bomb Records : RBR5879 / 2018

Helen Shadow : guitar, vox / Ricky Lee Brown : drums / Jake Calypso : bass, vox, harmonica.

Quelle pochette ! Et encore je n'ai à ma disposition que le CD, celle du vinyle est nettement plus belle. Les grands écrans flasshy sont toujours supérieurs à un timbre-poste en taille douce. A la limite vous pouvez vous contenter de l'image. Un film à elle seule. Une unique scène, même si les personnages ne parlent pas. A vous d'imaginer le scénario. Trois malfrats, lunettes noires et une femme entre les deux mecs, la touche féminine est encore plus glaçante, transportent d'inquiétantes mallettes, genre docteur de la mort amère qui viennent chez vous pour vous faire une piqûre. Ne regardez pas avant de vous endormir, les cauchemars fondront sur vous comme les mouches sur une charogne. Au mieux un des romans les plus sombres de Giono, style Un Roi sans Divertissement, ou Deux Cavaliers de l'Orage, au pire un commando en mission très spéciale.

C'est quoi des nut jumpers, des pois sauteurs, des casseurs de noisettes, perso je traduirai par des tourneurs d'écrou. De ceux qui servent à faire dérailler les trains ou de ceux qui font coulisser le garrot létal sur votre cou. En tout cas sont formés de trois individus peu recommandables. Des vétérans revenus vivants de tous les sales coups, honneur à la dame, Helen Shadow, vous retrouvez son ombre maléfique dans pas moins d'une demi-douzaine de gangs recherchés par les amateurs de hot rock du genre The Johnson Family ou The Shooting Stars, en queue de peloton Ricky Lee Brown, une silhouette malfaisante qui sévit en sous-main dans d'interlopes cellules criminelles surnommées The Big Six ou Johnny Back & The Moonshine Boosers, et devant, en costume cravate c'est Jake Calypso qui vous fixe d'un air mauvais... Z'ont mis treize titres, parce que ça porte malheur.

 

Woah Oh Ho : cela va vous paraître idiot mais je n'ai jamais entendu un titre commencer si abruptement, à la première seconde vous êtes en plein rock'n'roll, il semble que vous les prenez en marche qu'ils sont déjà en train de jouer depuis deux heures, qu'ils ne vous ont pas attendu. Question son, ce n'est pas du garage mais de la grange bouseuse spécial crétinoïdes, le Ricky démantibule un vieux chaudron et Hélène a décidé de mener la guerre aux riffs de guitare de Buddy Holly. Vous les combat férocement. Là-dessus vous avez le Loison qui chante la danse du scalp. Z'avez pas intérêt à être chauve il vous arrachera la calotte crânienne. Set Me Free : z'ont dû traverser le temps et l'Atlantique à la nage, bye-bye les bleds perdus des Appalaches, nous voici chez la bonne mamy old-england, à l'époque où ses petites-filles se promenaient en mini-jupes, du coup ils sonnent comme les Kings mais du temps où ils répétaient dans des caves, ça résonne lugubrement, le Loison vous sert deux traits d'harmonica british-boom artificiellement non maîtrisé et après vous avez droit à un hachis parmentier de guitares servi par la belle Hélène que vous avez intérêt à ne pas prendre pour une poire parce que le Ricky Lee, il tape sur tout ce qu'il n'aime pas, et il est manifeste qu'ils vous ont dans le collimateur. Si vous en sortez vivant, soyez heureux. Love Truck : au début ça ronronne comme un bon vieux rock certifié années cinquante, mais le vocal vous arrache les tripes et c'est parti pour une farandole dans laquelle personne ne maîtrise plus rien, au milieu vous servez de punching-ball, et vous devez être méchamment maso, parce que vous repassez le morceau dix-sept fois d'affilée. My Pearly Doll : l'avenir s'éclaire le son des années heureuses, ça sautille comme un sixty-hit, la batterie qui caracole, la voix qui flatte la croupe des dames et la guitare vibro-masseur qui allume les lampions de la fête. Vous avez treize ans et des poussées acnéiques ne vous empêchent pas d'embrasser votre cavalière sur la bouche. Pourvu qu'elle se soit lavé les dents. Parce que les Nut Jumpers ils ont oublié. Boogie In The Shack : C'était trop beau, l'on file sous Memphis, Loison vous harmonicanise comme un nègre issu de la pire plantation, et c'est parti pour un boogie pénitentiaire, manière de vous apprendre que la vie c'est au bout des poings que ça se gagne, et les Nut Jumpers vous foutent KO en moins de deux. Sortez de votre cabane ! On n'attrape pas les alligators avec du vinaigre sur la queue. Pandit : un petit instrumental, un peu Shadows et un peu Link Wray en sous-main dans les coins et au milieu, le Ricky rétame toujours son chaudron et ce coup-ci il fait jeu égal avec la guitare. Bonne idée pour un instrumental. C'mon, C'mon : un peu la même chose que le précédent mais l'on pose le vocal dessus comme le garum sur les frites, mélangé avec la pourriture des patates c'est perfect, du coup les instruments vous piquent une crise de jalousie. Et vous n'avez rien mangé de meilleur depuis l'année dernière. Blow Your Top : hurlements. Et c'est parti, guitare et batterie s'en donnent à cul-joie, dans ce charivari on ne peut que pousser des cris comme quand le train vous roule sur le pied. El cantaor s'égosille, le taureau a dû l'encorner. L' homme n'est qu'un animal déguisé. Catholic Boy : la petite Helen vous psalmodie un truc qui ne semble pas si catholique que ça, les deux gars ne la ramènent pas trop, bossent sans lever la tête, veulent pas se faire remarquer, la demoiselle possède un esprit frondeur. Ouf, c'est fini ! On peut respirer ! Gonna Stand My Ground : du coup, on pose les instruments, l'on tape entre les mains et l'on gospellise à qui mieux-mieux. Pas très longtemps, les diététiciens conseillent de quitter la table avant d'être rassasié. No Good, No Good : le rock'n'roll revient à fond, tous ensemble, la voix qui ne loupe pas ses loops, et les instruments qui laissent passer le copain, après vous, je n'en ferais rien, je vous en prie, juste pour me faire plaisir, OK mais n'oubliez pas de prendre le relais. Une merveilleuse mécanique de précision. Keep A Little Place : deux cases en arrière, une rengaine honky tonk comme l'on n'en fait plus depuis un demi-siècle. Ne faut pas exagérer, je ne suis pas sûr qu'ils auraient été acceptés au Grand Ole Opry. Au Louisiana Hayride certainement. Nut Jump : comment dire ce ravage en peu de lettres, un peu moins rockabilly, un peu plus rawckabilly, ça glousse dans le poulailler de Charlie Feathers, même qu'à la fin le grand coq qui passait les poulettes à la casseroles – ah, ces piaillements de plaisir ! - se fait couper le cou en deux coups sec. Il n'est pas vain le coq au vin ! Sacrée ratatouille.

 

Les amateurs de rock sauvage et déjanté adoreront. Z'ont réussi à faire du psychobilly avec le son de 1954. Fort très fort. J'ai passé toute la journée à le repasser !

Damie Chad.

WEEKEND LOBOTOMY / CRASHBIRDS

PIERRE LEHOULIER

( Clip / FB )

C'est terrible, il y a des gens habités par le génie de la perversion. Des oiseaux de mauvais augure. Certains sont plus malfaisants que d'autres. Dans Kr'tnt ! nous en avons repéré deux depuis quelques temps. Comme nous tenons à faire œuvre de morale et de salubrité publique nous avons pris l'habitude d'alerter nos lecteurs chaque fois que les méchants cui-cuis s'adonnent à leur étrange, incompréhensible et détestable manie. Voici quinze jours s'en sont pris à la moitié de la population terrestre, celle qui réside dans l'occidentale partie du globe. Qui ne leur avait rien fait. La plupart de ces peuples ignorent jusqu'à leur existence. Cela ne les a pas empêché de les insulter. Tarif de groupe, les ont traités d'esclaves, les ont agonis d'injures durant presque une heure. Pour que personne ne l'ignore, ils ont enregistré leur vindicte crachatière sur un CD et ont averti la planète entière par internet de l'existence de cette mauvaise action.

Manifestement cela ne leur a pas suffi. Z'ont joint l'image à la musique. Soyons juste, sur les deux cui-cui, manifestement un cui est plus teigneux que l'autre. Pour une fois ce n'est pas la femelle – comme chez les êtres humains et les araignées - mais le mâle, Lehoulier n'en rate pas une pour jeter sa Pierre à tous les malheureux. Ne se contente pas de faire du bruit avec sa compagne, se plaît aussi à griffonner des insanités. En rajoute, pourrait se contenter d'images immobiles, mais non dans la série si tu vois un misérable fais-lui un beau dessin, lui il crée une animation pour le rendre encore plus honteux de son sort.

Donc un clip. Si vous vous obstinez à le regarder, n'allez pas plus loin que les vingt-cinq premières secondes. Déprimantes au possible. Une palissade démantibulée et la façade d'une maison triste comme un jour sans pain, mais nous sommes dans le domaine de l'acceptable. Même dans la Bible, Dieu n'a pas osé dire qu'il avait créé l'Homme à l'image d'un placard de cuisine. Et si ce n'était que ça ! Notre dessinateur ne lui a même pas fourgué une copinote pour qu'il puisse lui visiter son four à micro-ondes hyper sensible. L'est tout seul. Un beau robot sans pied-bot – livré en kit chez Ikea. Possède un lit, une cuisine et un écran. Lehoulier n'est pas cruel, il lui permet de sortir. Au boulot. Devant un autre écran. Pas folichon, mais Lehoulier vous veut du mal. Pourrait l'emmener dans les bois cueillir les jonquilles et courir les filles, ben non, le renvoie au chagrin, sempiternellement tous les jours.

J'en vois qui lèvent la main pour protester. Oui je sais, vous vivez la même vie que lui, et vous ne vous en plaignez pas, au moins vous êtes occupés, même que si l'on vous écoutait l'on supprimerait les dimanches, les jours fériés et les 35 heures. Lehoulier est d'accord avec vous. Les weekends sont de véritables supplices. A part vider une procession de bouteilles alcoolisées d'ultra moderne solitude, comme disait l'autre, et se préparer un rail de coke... Vous vous en doutez, pas de véritable fin, no happy end, rue sans issue, no man's land. Je traduis pour ceux qui ne connaissent pas l'anglais : terre sans l'Homme. Ce doit être juste après l'époque que Nietzsche prophétisait peuplée par le dernier homme...

Ben, c'est ce portrait peu flatteur de notre présent que Monsieur Lehoulier met en libre circulation sur internet, livre un dessin animé mais déshumanisé, qui pourrait atterrir sous les yeux bleus de nos charmantes têtes blondes. Ne sommes-nous pas face à un crime contre l'Humanité, lorsque l'on lobotomise l'espoir ! Le rock'n'roll serait-il un accélérateur de notre déchéance civilisatrice ? Faudra-il un jour l'interdire quod corumpet juventus !

Damie Chad.

N.B. : dernier mot, pas nécessairement une équipe de foot-ball.

ROCKAMBOLESQUES

FEUILLETON HEBDOMADAIRE

( … le lecteur y découvrira les héros des précédentes Chroniques Vulveuses

prêts à tout afin d'assurer la survie du rock'n'roll

en butte à de sombres menaces... )

EPISODE 7 : HASARD OBJECTIF

( Splendido amoroso )

Je m'étais glissé sous l'amas de couverture que le Chef avait emmené pour se protéger du froid. Il se passait quelque chose dans l'hôtel borgne, des lumières s'allumaient un peu partout dans les trois étages, des cris et des bruits sourds nous parvenaient. Brusquement nous vîmes au troisième étage une fenêtre s'ouvrir et un lit bascula dans le vide. L'était plein, le gars qui pionçait dedans essaya de se raccrocher au drap, mais il fut le premier à rejoindre le sol, et le sommier en lourde ferraille qui le suivait de près, lui tomba dessus et lui brisa les reins. Ces gens-là avaient des façons particulièrement violentes de faire le ménage. Des coups de feu résonnèrent lugubrement. Puis ce fut le silence. Un homme sortit et le temps d'une seconde un éclair de lumière fusa vers le ciel. Un signal ! Déjà deux limousines noires enfilaient la rue, elles passèrent devant nous et s'arrêtèrent devant l'hôtel, il y eut une ruée, les portières claquaient, mais l'une d'entre elles se rouvrit, un gars surgit, tira une arme de sa poche et négligemment tira deux balles sur le Chef qui s'écroula. Les deux voitures démarrèrent sur les chapeaux de roue. Je me précipitais sur le Chef :

    • Chef ! Chef !

    • Agent Chad, arrêtez ce sentimentalisme idiot, vous pensez bien que je ne suis pas venu en maillot de bain, je ne suis pas né de la dernière pluie ! J'ai simplement endossé un gilet pare-balles.

La visite de l'immeuble ne fut pas ragoûtante. Des morts et des mortes plus ou moins dénudés, la plupart sur le retour d'âge – hôtel de passe des plus sordides – un peu partout, certains surpris dans leur sommeil, d'autres qui avaient tenté de fuir abattus sans pitié dans les couloirs et les escaliers.

    • C'est un scandale, affirma le Chef, avez-vous pensé que j'ai dû attendre planqué deux heures sous des couvertures puantes sans pouvoir fumer un Coronado. Je vous le dis, agent Chad, ces tueurs sont sans pitié.

    • Mais Chef comment saviez-vous qu'ils allaient venir ici ?

    • Agent Chad, un peu de jugeote, vérifiez sur internet, sur tout le territoire national, il n'y a qu'un établissement hôtelier qui se pare du nom printanier d'Hôtel du Papillon !

    • Chef, vous aussi vous en avez déduit que...

    • Facile, agent Chad, suffisait juste de fumer un Coronado.

BRAIN TRUST

Nous avions rejoint le QG. Cruchette était aux anges. Le Chef l'avait laissée dans un restaurant. S'était offerte une orgie de frites. L'en était au dessert quand nous sommes passés la reprendre. La curiosité féminine avait puni Claudine, l'avait voulu à tout pris visiter l'hôtel avant de partir. Cela l'avait refroidi. Je la réchauffai de mes bras puissants;

    • Ce n'est rien, Claudinette, à peine une vingtaine de macchabées, une paille, vous en verrez d'autres. Par contre Chef, je me demande bien quelle relation nous devons établir entre ces dignes dames occupées à besogner leur clients et la troisième cassette des Désaxées !

    • Enfantin, agent Chad, l'on s'énerve en face, ne font plus dans la dentelle, en sont au stade de l'élimination générale. La véritable question est la suivante – n'oubliez pas qu'Heidegger a rédigé plus de cents volumes pour nous apprendre que la question est beaucoup plus importante que la réponse – qu'allait donc faire la personne porteuse de la troisième cassette dans un bordel, excusez-moi Cruchette d'employer ce terme si trivial, mais le philosophe se doit de regarder la vérité en face, de vingt-cinquième zone ?

Claudine, Cruchette et moi-même passâmes la soirée à tenter de trouver la solution. En vain, le Chef ferma les yeux et se contenta de fumer quelques Coronados. Nous élaborâmes une foultitudes d'hypothèses. La plus convaincante resta une des propositions de Cruchette, vu l'état de saleté la maison, sans doute était-elle venue postuler pour une place de ménagère. Au bout de trois heures de tâtonnements intellectuels infructueux, un peu agacé par l'air absent et rêveur du Chef, je l'interpellais vivement :

    • Enfin Chef, vous avez bien une idée derrière la tête !

    • Pas du tout, ni derrière, ni devant, ni dedans. Toutefois, agent Chad, l'expérience m'a appris que quand l'on cherche, l'objet inconnu n'est jamais loin. André Breton théorisait cela sous le concept de hasard objectif. Le sage Lao-Tseu beaucoup plus poétiquement s'en tenait à l'image de la montagne qui vient à vous, si vous n'avez pas été assez malin pour aller à elle. Bref si j'étais vous, en attendant la fulguration illuminative, j'inviterais plutôt cette charmante Claudine dans ma chambre afin de lui proposer une séance relaxante de yoga tantrique. C'est fou comme vous semblez ignorer que nos jeunes filles modernes apprécient ce genre de massage pénétrant.

    • Chef, vous êtes encore plus sage à vous tout seul que tous les vieux chinois de l'Empire du Milieu. Je crois que Claudine et moi allons mettre en pratique vos recommandations paternelles. Je vous remercie de m'indiquer si précisément la voie du tao la plus directe, la moins tortueuse.

Déjà nous nous dirigions vers ma chambre lorsque mon portable sonna.

COUP DE TELEPHONE

    • Alors Damie, on ne te voit plus !

    • Quel bon vent t'emmène Popol !

    • Pas très bon, tempête force 12 ! J'ai besoin de toi expressément Damie.

    • Pas de chance, je suis sur Paris !

    • Tant mieux. Parfait. Je viens de fermer le café, tout le monde est parti, tous bourrés comme des coings, et ma voiture à peine allumée, l'idée lui prend de péter son joint de culasse, tu vois la situation !

    • Ouais, mais moi et la mécanique, tu sais !

    • Crétin de Damie, tu es la dernière personne à qui je demanderais de se pencher sur le moteur de ma voiture. Non, tu vois j'ai un service à te demander, enfin deux pour être plus précis.

    • Déballe ta came, Popol, fissa, ce soir je travaille !

    • Ce sera bien la première fois de ta vie ! J'expose : je voulais t'inviter demain soir au café, pour que les soirées soient un peu plus folichonnes j'ai décidé d'embaucher un groupe de rock, une fois par semaine, comme ça tu auras une kronic toute trouvée pour Kr'tnt ! Je parie que tu ne connais pas mes premiers invités, leurs fans les surnomment affectueusement The Svarts.

    • En effet inconnus au bataillon, Popol ! D'où tu les sors ?

    • De Norvège !

    • Là tu m'en bouches un coin !

    • Et toi tu vas m'en déboucher un autre, ils arrivent au bout de la nuit à Roissy. Tu vas les chercher et tu les ramènes, c'est tout simple pour toi, il me semble que tu es un spécialiste du rock'n'roll.

    • Oui, mais...

    • Je suis sûr que tu vas aimer. Je parle pas des musicos, mais de la chanteuse, c'est une amie, une beauté, et pas farouche, je peux te l'assurer, tu lui dis que tu viens de ma part et c'est dans la poche, si tu vois ce que je veux dire !

    • Oui, mais...

    • Ah, j'oubliai le principal, tu te mets devant le terminal 4, avec une grosse pancarte, écrit en gros dessus le nom du groupe : The Svart Butterflies, c'est du Norvégien, je te traduis parce que tu es nul en langue : ça veut dire Les Papillons Noirs, dernier renseignement, elle s'appelle Darky. Je t'attends, je viens de recevoir quelques bouteilles de moonshine polonais, tu m'en diras des nouvelles, Tchao, à tout à l'heure.

    • OK, my boy, à toute allure !

BRANLE-BAS LE COMBAT

Tout le monde avait entendu. J'avais laissé le micro ouvert. Nous étions abasourdis, mais le Chef avait déjà un plan. Il alluma un Coronado.

    • Cruchette, tout de suite vous confectionnez la pancarte. Agent Chad, vous descendez dans la rue et vous violez Claudine. Cruchette et moi nous vous rejoignons au plus vite. Je m'occupe du plus important. J'engouffre quelques Coronados dans mes poches.

VIREE NOCTURNE

J'avais choisi l'emplacement, et l'intant T. Sous un lampadaire. Brutalement, bestialement je me jetais sur Claudine, lui arrachai sa culotte – facile vu la brièveté de sa mini-jupe – tout de suite elle poussa des cris perçants et s'égosilla '' Au secours ! Au secours ''. Le chauffeur du fourgon de police pila à notre hauteur, son acolyte descendit pour m'arrêter, mais je me démenais, le chauffeur dut descendre pour l'aider à m'entraîner à l'arrière du fourgon, Cruchette surgit opinément s'accrocha à mon blouson en hurlant '' C'est lui le violeur des cimetières'', à peine les deux pandores eurent-ils ouvert les portes que je m'y précipitai traînant les deux filles avec moi. Déjà le Chef mettait les gaz ! Les deux flics nous regardèrent partir médusés.

ROISSY

J'avais rejoint le Chef sur le siège avant. Jusqu'à Roissy tout se passa sans incident.

    • Chef , ralentissez, le Terminal 4, est sur notre droite

Mais au lieu de m'écouter le Chef accéléra et mit en branle gyrophares et sirène. Les barrières d'accès aux pistes s'ouvrirent par miracle au dernier instant. L'on coupait au plus court. Nous passâmes sous le nez d'un gros Tupoleff, je crois qu'il ne nous a même pas vus. Par contre l'Airbus a tenté de dévier sa trajectoire pour nous éviter. S'en est allé cogner de l'aile droite sur la gauche d'un Boeing qui passait par là! C'est le cas de le dire ça à produit un gros booeing !!! S'est stupidement encastré dans la tour de contrôle qui n'a rien trouvé de mieux à faire que de prendre feu.

    • Parfait, a déclaré le Chef, le Oslo Line vient de s'immobiliser au bout de la piste, attention, agent Chad, zieutez-moi ces deux limousines noires qui attendent sur la gauche. Dans ma poche droite prenez deux Coronados, le premier est pour moi, le deuxième pour vous, nous allons passer entre les deux voitures, agent Chad, soyez fair-play, offrez-en un à ces messieurs.

Les gars ne s'inquiétaient pas. Nous laissèrent approcher sans bouger. Le Chef ralentit et vint se garer entre les deux. Juste le temps de baisser les vitres et de leur bazarder les Coronados – un pour chacun, pas de jaloux - sur le toit. Nous nous éloignâmes en trombe. Derrière nous deux gerbes de feu s'élevèrent et les voitures explosèrent.

    • Que voulez-vous, agent Chad, le goût du Coronado, la couleur du Coronado, l' odeur du Coronado, mais ce sont des grenades commandos de ma fabrication personnelle, c'est mon côté artiste, je tiens à fignoler les détails de chaque intervention, c'est mon péché mignon !

( A suivre. )

07/11/2018

KR'TNT ! 392 : BITERS / RADIO BIRDMAN / HOT CHICKENS / BRIAN JONES / ROMAIN SLOCOMBE ROCKAMBOLESQUES 6

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 392

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

08 / 11 / 2018

BITERS / RADIO BIRDMAN / HOT CHICKENS

BRIAN JONES / ROMAIN SLOCOMBE

ROCKAMBOLESQUES ( 6 )

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Biters, please

Les Biters d’Atlanta posent un petit problème : ils sont trop beaux pour être vrais. Comme lorsqu’on dit ‘trop polis pour être honnêtes’. Sortez le poster inséré dans la pochette de leur premier album, Electric Blood : vous y verrez quatre créatures de rêve, tatouées, avec des bracelets, des perfectos, de vraies tignasses et même des croix de fer. Ils reprennent le flambeau du look rock’n’roll là où des groupes comme les Hellacopters et les Wildhearts l’avaient laissé. Les Biters semblent remplis de cette arrogance que peut générer le sentiment d’avoir un look parfait. Alors, on écoute l’album, et c’est le commencement de la déconfiture. Dès «Low Lives In Hi-Definition», on sent le vieux cousu amidonné, le mille fois déjà entendu, le coup de Biter dans l’eau. Même s’ils amènent «Heart Fulla Rock ‘N’ Roll» au gros stomp, ils se ridiculisent avec le solo. Ils auraient une fâcheuse tendance à vouloir sonner comme Queen. On sent nettement des influences suspectes, un brin symphoniques, un peu troubles. Pour ne pas dire putassières. On s’apprête à glisser l’album dans sa pochette et à chercher qui va bien être assez con pour vouloir le racheter, mais par acquis de conscience, on écoute le début de la B, car le cut s’appelle «The Kids Ain’t Alright», ce qui vaut pour un clin d’œil aux Who. Et pouf ! Voilà que ça se met à sonner comme un hit ! Ces mecs sont tout de même incroyables : ils démarrent avec une A imbuvable et se réveillent en B avec un hit, alors qu’on venait de sceller le destin de l’album. Du coup, regain d’intérêt ! S’ensuit «Space Age Wasteland» qui sonne carrément glam. Pour un peu, on croirait entendre Bowie chanter - So c’mon - Ils y vont franco de port ! Et ça continue de monter en puissance avec «Loose From The Noose», amené au vieux riff de type Bad Co. Ils recyclent toutes les vieilles ficelles de caleçon, mais voilà un excellent coup de glam-rock arrogant, ça sonne, c’est malaxé et bien ponctué d’oh yeah. Tuk Smith pose bien le Loose et le Noose, des consonances auxquelles on est resté sensible depuis «Born To Lose». Encore une pièce remarquable avec «Time To Bleed», emmené par un riffing infernal qui est bien sûr celui de «Biff Bang Pow». Incroyable ! Quelle séquence ! L’ensemble vire un peu melodic rock mais les retours du rush des Creation sont spectaculaires. Tasty move, Tuk !

Dans son numéro 236 de juin 2017, Classic Rock consacre une belle double aux Biters dans sa rubrique Live ! Les Biters sont présentés comme les bastard offspring de Cheap Trick and Joan Jett. Ils boivent du Cloven Hoof spiced rum. Mais pour Tuk Smith la vie est dure : «Rock’n’roll is harder than it’s ever been. I’m making zero money on this tour. I’m on five bucks per diem. And I’ve never splept less in my life than on this tour.» Il ajoute que le manque de sommeil le rend irritable. Il raconte aussi qu’il a arrêté les narcotics voici dix ans, le matin où il s’est réveillé à côté du cadavre de Travis Criscola, guitariste des Cute Lepers, qui venait de faire une petite overdose - I don’t think that whole lifestyle is glamourous now - Tuk Smith ne supporte plus les clichés rock’n’roll. Par contre, il avoue adorer le glam des seventies et pouf, il cite Sweet, Slade, T. Rex. Il porte un badge d’Hector, un obscur dutchband qu’on trouve sur les très bonnes compiles glam - I want to bring the old grooves back - L’intention est louable - Having an image is fine, but I want to be known for killer tunes - Dave Everley qui les voit jouer sur scène au London Roundhouse dit qu’ils sound terrific et qu’ils look great. Et avec Smith, they have the most charismatic frontman out there right now. Mais il a beau être charismatique, Tuk a du mal à groover le public anglais. C’est sans doute pour ça qu’il pense que ça devient très dur de vouloir faire du rock’n’roll.

Oh, alors un petit conseil en passant : si vous aimez la bonne power-pop musculeuse et sensée, chopez donc le 5 titres sorti sur Pop The Balloon : on y voit nos quatre Biters en noir sur un fond blanc. Les cinq titres sont spectaculairement bons. Dès «Ain’t No Dreamer», on décolle comme si on se trouvait à bord d’un avion supersonique : extraordinaire pulsation d’exaction partisane. Ces quatre Atlantais développent l’un des plus puissants couples moteurs d’Amérique. Et si ne n’est pas un hit, alors qu’est-ce donc ? Et ça continue avec «So Cheap So Deadly», plus glam encore. Ils disposent d’une fantastique hauteur de vue - You got a hold on me - Et voilà «Anymore», l’absalon du power-poppisme, ces mecs sont les teenages operators d’envolée maximaliste, ils ne vivent que pour lâcher des bombes. C’est tellement bien foutu qu’on se retrouve le bec dans l’eau, comme s’il n’y avait rien à dire. Les Biters se débrouillent très bien tout seuls, ils n’ont besoin de personne en Harley Davidson. Et jusqu’au bout du bout.

Pop the Balloon fit paraître en 2010 un autre single des Atlantais, le fameux «Hang Around». Pourquoi fameux, direz-vous. Parce qu’il est chouette, Owl. On a là une heavy pop de belle teneur et joliment enlevée. De l’autre côté, «Beat Me Up» sonne comme du grand Cheap Trick - Kiss me bailleby - C’est admirablement balancé dans le mille et frais comme un gardon d’Atlanta. Si tant est que.

Leur dernier album vient de paraître. Tout amateur de glam se doit de sauter sur The Future Ain’t What It Used To Be. On n’y compte pas moins de quatre classiques glam, à commencer par l’implacable «Stone Cold Love». Pur jus T. Rexien. Ils sont en plein dedans, ils pompent, c’est sûr, mais ils ont raison. Les Biters se montrent terrifiants d’ubiquité. On reste dans l’excellence glammy avec «Callin’ You Home», joué à la petite pétaudière de sinécure. C’est fou comme les Atlantais savent river le clou du glam. Ils jouent ça au beat de la sature saturnienne et balancent des why did you go qui résonnent autant que l’antique Hellraiser. Voilà du glam d’or pur. Ça continue avec «Gypsy Rose», monté sur un drumbeat de glam définitif. Les Biters effarent. Les voilà hantés par Marc Bolan. Le son ! Le satin ! Les platform boots ! Et un solo d’une énergie fondamentale les élève largement au dessus de la moyenne. «No Stranger To Heartache» reste dans la même veine inespérée. Cette fois ils tapent dans le stomp et vont même jusqu’à l’exploser aux accords de gras de glam double, comme s’ils tapaient dans une réserve de ressources inexplorées et qu’ils redoublaient d’audace. Tout est joué dans une absolue frénésie. On trouve sur cet excellent album des choses plus classiques comme «Hollywood». Ils vont musarder sur l’Hollywood Boulevard de Ray Davies et y développent leur business. Si bien que leur Hollywood prend une tournure grandiose. Leur album regorge de son et de good moves. Le «Let It Roll» d’ouverture de bal vaut aussi le détour. Il est tellement chargé de son que tout vibre. Ils tapent là dans la démesure du m’as-tu-vu de la cisaille de power-pop explosive. La confiture dégouline de partout. Ils s’énervent tellement qu’ils démultiplient les c’mon. «Don’t Turn This Good Heart Bad» sonne comme un cut d’action directe des seventies, un hit de juke saturé de power-pop. Les Biters sonnent comme de puissants seigneurs. Ils incendient «Vulture City» d’entrée de jeu. Le cut tourbillonne dans de violentes envolées de son. Les Biters ne plaisantent pas avec la marchandise. Qu’on se le dise.

Signé : Cazengler, Biter San Pellegringo

Biters. Hang Around With. Pop The Balloon 2010

Biter. Biters. Pop The Balloon 2012

Biters. Electric Blood. Earache Records 2015

Biters. The Future Ain’t What It Used To Be. Earache Records 2017

Classic Rock # 236 - Rubrique Live. June 2017

 

Ça chauffe sur Radio Birdman - Part Two

 

Retour en force des Australiens en Normandie, yes the Birdmen flew au grand complet, pareils à une équipe de vétérans de toutes les guerres, jeu serré, big aussie beat, over under sideways down, mâchoires carrées, mines sombres, big drops de sueur, auss and boots, le rock en découd, ça lamine et ça harponne, enfin bref, les Birdmen ne sont pas là pour rigoler. Ils n’en finissent plus de jouer leur carte du mieux disant, il rockent la rockalama comme au temps de leur jeunesse aussi enfuie que Mesrine d’un QHS, ils tarpouinent le mur du son à coups redoublés, blow sur blow, ils enfilent leurs no-hits comme des perles, à défaut d’enfiler la voisine, mais c’est vrai qu’à cinq, ce n’est pas facile. Rock de vieux ? Ha ha ha, comme dit l’apôtre de Clochemerle. Non rock de Birdmen, tout bêtement, sans concession, bien rentre-dedans, bien plaqué d’accords crispés, bien rond sur la crête de sa bassline, ça joue à l’amputée et au moignon, ça bombaste à l’aussie whapalaboom et les kids adorent ça, il faut voir comme ils adorent ça, ils ont toujours adoré ça, et tant que les Birdmen voleront, les kids et les vieux adoreront les voir voler. Ça remonte le moral de les voir adorer ça. Du coup on adore ça encore plus. Jusqu’à l’ivresse. Birdman sur scène, ça veut dire concert idéal. Pas le Graal, comme Jason Pierce ou les Pretties, mais shoot assuré, ‘ah oui monsieur, shoot garanti 100%’ comme dirait le vendeur badgé à l’œil torve, pas de problème, ces vieux renards du bush australien tiennent l’heure de set comme on tient un bastion, ils blasticotent leur blast en caoutchouc, ils kickent leur cake à la crème, ils tournicotent leur tournicoton avec la force qu’enseigne l’expérience, et what an Experience, Jimi, puisqu’elle s’étend sur presque cinquante ans. Si les grognards rescapés de la retraite de Russie avaient monté un groupe à leur retour en ville, ils auraient sonné exactement comme les Birdmen. Quand ils arrivent sur scène, les Birdmen semblent sortir ratacuits du four du Darfour, comme s’ils venaient d’échapper de justesse aux féroces guerriers du Mahdi. Ils pourraient aussi sortir épuisés des marais de Floride, comme le fameux Captain Wyatt que traquaient les Séminoles. Rob Younger et ses amis incarnent l’héroïsme d’un rock qui survit à toutes les avanies et framboises, c’est-à-dire les mamelles du destin : les traversées du désert, les stratégies de marketing et leurs fruits bâtardisés qu’on appelle poliment les changements de modes, les pannes d’inspiration qui sont encore plus détestables que les pannes d’essence, ils ont survécu à tout ça miraculeusement, qui aurait dit en 1974 que ce groupe allait jouer en Normandie en 2018, plus de quarante ans après ? Personne, excepté les gens doués de voyance extra-lucide. Et pourtant, si on réfléchit une seconde, une seule seconde, on voit apparaître le commencement d’un début de logique : si les Birdmen existent encore, sans doute est-ce parce qu’ils plongent leurs racines dans les Stooges et c’est d’ailleurs avec «TV Eye» qu’ils tirent leur révérence avant de souhaiter bonne nuit à la compagnie. Et quelle version, my God ! Tek qui n’est pas du toc joue le riff avec une niaque de pilote qui ne craint pas la mort, il joue au plus près de la niaque ashetonienne, l’une des plus révolutionnaires de l’histoire du rock électrique, celle que dont jadis Eve Sweet Punk Adrien chantait les louanges, on ne refait pas un monde qui est déjà fait, la légende retourne à la légende comme le serpent se mord la queue, tant il est vrai que le grand tourbillon d’énergie cosmique qui tourne autour de la terre s’appelle les Stooges, et tant qu’il y aura les Stooges, il y aura de la vie, ainsi vont les fleuves et les temps, ainsi coule la lave dans les Lys de la vallée et Felix Tek ashetonne de l’une à l’autre, d’Henriette de Mortsauve-qui-peut à Lady Dudley Moore and Moore, Rob râle du see that cat comme s’il en pleuvait, Rob rote du Down on her back à la glotte insalubre, Rob ramène du rab, Rob rame dans l’enfer rouge de nos nuits blanches, Rob rolls down the line, Rob rocks it hard, Rob rôde dans la stoogerie comme un requin en maraude, Rob roule le raw dans la farine, Rob rides it easy, pendant trois minutes, il shake le meilleur shook de tous les temps, Rob rime avec zob, Rob risque ses périls, Rob règne au ras des pâquerettes, Rob rend l’âme, Rob rue dans les rencards, Rob rit jaune caus’ she got a TV Eye on me, on en finirait plus avec Rob et les Stooges, il faut faire gaffe, pendant trois minutes, ils nous font croire que tout peut recommencer, que rien n’a changé depuis 1970, attention, méfiance, ne cédez pas au chant des sirènes, attachez-vous au mât. Quand retombent les cendres sur la morne plaine, on constate que les Birdmen ont redoré le blason de la crédibilité, et cette flèche tirée dans l’œil du cyclone TV leur vaut en plus de l’adoration une sorte d’admiration de bouche bée, médaille beaucoup plus difficile à décerner.

Plus en amont, on les vit taper dans les Doors, et ça, c’est réservé à une élite qui n’existe pas. À part les Doors, personne ne peut jouer les hits des Doors. Personne sauf les Birdmen, run with me, toute la tension magique de «Not To Touch The Earth» renaît elle aussi de ses cendres, les Birdmen plongent dans le maelstrom kurt-weillien d’incantation du wake up girl, c’est vrai que de Jim Morrison aux Stooges, il n’y a qu’un pas qui se franchit avec une allégresse qu’on tient pour païenne. Comme celles des Stooges, les chansons des Doors se consument, elles brûlent vives, léchées par les mêmes flammes infamantes et se caramélisent jusqu’à la dernière goutte de son, oui, l’évidence crève les yeux, les mêmes démons hantent Jim Morrison et les Stooges, ils cultivent tous le même jusqu’au-boutisme, celui qui traverse les siècles en laissant des traces vives dans la mémoire des hommes. Rien qu’avec cette paire d’hommages, Radio Birdman décroche son ticket to ride, mais comme Rob reste d’une modestie à faire pâlir d’envie George Brummell, le groupe retournera down under retrouver son nid en Australie, dans le confort un peu humide de l’underground.

Autour des Stooges et des Doors, les Birdmen tartinent les contreforts avec des vieux no-hits à eux de type «Hand Of Law», «Zeno Beach» ou encore ce brand «New Race». Ils créent encore la sensation avec une cover du grand et beau «Shot By Both Sides». Mais dans tous les cas, Rob Younger se veut plus Younger que jamais, il nie sa réalité de vieux pépère et passe directement à l’action, avec une énergie qui en impose, au moins à tous ceux qui se confrontent au même problème : rock et limite d’âge. Quand faut-il sauter du train ? Pas question pour Rob de sauter du train. Il avoisine les 70 mais il avoine la gueule du rock, pas comme un bas du front, mais comme un gentil mec profondément convaincu de la faisabilité des choses. On appelle ça l’intelligence du rock. Tu tiens debout, tu aimes ça, alors chante le rock électrique, mon gars. Rien n’est plus vital aujourd’hui que de voir Rob Younger danser sur scène.

Jonathan Sequeira vient de réaliser Descent Into The Maelstrom, un brillant docu sur l’histoire des Birdmen. Et là tout s’éclaire. Le maelström n’est pas ce qu’on imagine, une spirale de sex, drugs and rock’n’roll, non ce qui a détruit le groupe, c’est l’ego de Deniz Tek. Voilà ce que révèle ce docu extrêmement poignant, d’une honnêteté qui fait honneur à tous les témoins de cette pénible histoire. Dommage, car ils partaient du bon pied, Rob Younger se maquillait et travaillait un look à la Neal Smith (le batteur d’Alice Cooper), Pip Hoyle portait un béret comme Eno, Warwick Gilbert dessinait le logo et de très belles affiches, et Ron Keeley battait admirablement le beurre. Quant à Deniz Tek, Michigan boy fraîchement débarqué en Australie pour finir ses études de médecine, il composait des no-hits. Premier faux pas des Birdmen : une petite médisance sur les Saints, qui eux composaient des hits. Tek ne les apprécie pas «sur le plan personnel», et le malheureux Pip ose dire : «Nos capacités et aspirations musicales étaient au dessus de ce que faisaient les Saints», et là, on sent que se pose un gros problème, car s’il est bien un groupe auquel personne n’oserait se comparer, c’est précisément les Saints. Le malaise s’accroît encore lorsqu’apparaît la track-list du premier album des Birdmen : on lit ‘D. Tek’ à toutes les lignes, comme on lisait le nom de Don Nix partout sur l’album de Moloch, ce qui faisait bien rigoler les gens de Memphis. Craaak... Une première crevasse apparaît dans ce groupe qui se prenait pour une famille : d’un côté Rob et Tek, de l’autre, the brotherhood : Ron Keeley, Warwick Gilbert et Chris Masuak. Ces trois-là ne sont jamais consultés, on ne leur demande pas leur avis. Comme dans Blondie, quand Stein et Debbie Harry mettaient les autres devant le fait accompli. Puis un autre Stein, le Seymour de Sire, vient en Australie signer les Saints, mais il flashe sur Birdman et les envoie tourner en Angleterre. Se croyant malin, le manager du groupe détériore encore l’ambiance en tentant de pousser Rob et Tek devant, laissant les autres dans l’ombre. Il fait exactement ce que fit qu’Andrew Loog Oldham avec les Stones, en poussant Jagger & Richards en avant. Du coup l’ambiance se délite. Bon prince, Ron Keeley déclare : «That wasn’t a clever management.» Conditions de tournée habituelles : le van, pas un rond, la fatigue et l’impossibilité de se parler - It just kind of fell apart - Ça tourne en eau de boudin. Ils vont à Monmouth chez Dave Edmunds enregistrer leur deuxième album, Living Eyes, que Chris Masuak appelle Living Ass. Ron, Warwick et lui se plaignent d’être exclus du process créatif. Tek écrit tout, Tek produit tout, Tek gère tout, Tek par ci, Tek par là. On imagine aisément ce que ces pauvres gens ont dû endurer. Warwick : «I think Living Eyes is all shit. C’est le truc de Tek.» C’est vrai que l’album paru beaucoup plus tard est d’une spectaculaire médiocrité. Le groupe se sépare. Personne ne se dit au revoir.

Et pouf, vingt ans plus tard, en 1996, on leur fait un pont d’or pour se reformer, and all the shit starts again, nous dit Warwick en rigolant, Tek veut tout diriger, tout composer, tout produire. Warwick n’en peut plus, il dit à Ron qu’il arrête les frais, Ron I’m out of it ! C’est là que Jim Dickson, le bassman des New Christs, entre dans Birdman. Puis après un mauvais show, Ron Keeley est viré comme un chien. Devant la caméra, Rob déclare : «Non, c’est pas moi qui l’ai viré...» et il ajoute, très embarrassé : «But I was part of the decision.» Big, very big malaise. Comment ose-t-on se comporter ainsi avec un vieil ami ? Alors Ron reprend la parole : «Je me tenais au bord de la falaise et on m’a poussé dans le dos.» Il ajoute que cet épisode atroce continue de le hanter. Sur sa lancée, Tek continue d’épurer les rangs en éradiquant le brotherhood : il envoie un mail à Chris Masuak pour lui indiquer qu’il est viré. UN MAIL ! Oui, de nos jours, on vire les gens par mail. Chris prend ça avec une certaine forme de philosophie : «Je suis plutôt content de ne plus jouer dans ce groupe avec ces gens. They just don’t play good enough for me.» C’est à Ron Keeley que revient le mot de la fin. Il indique que Tek a battu tous les records, dans le domaine. Puis, avec sa touchante bonhomie, Ron précise qu’il ne lui adressera plus jamais la parole.

Signé : Cazengler, rabiot beurre-man

Radio Birdman. Le 106. Rouen (76). 20 octobre 2018

Jonathan Sequeira. Descent Into The Maelstrom. DVD 2018

TROYES – 02 / 11 / 2018

LE 3 B

HOT CHICKENS

L'on se retrouve à une dizaine pour pousser la porte du 3 B. Ça n'en finira pas d'arriver, un flot ininterrompu, le carré des habitués et une flopée de nouveaux. Quelques uns un peu par hasard mais la majorité poussée par le qu'en dira-t-on, la rumeur d'un certain Jake Calypso le mois dernier à la Chapelle Argence, qui aurait averti qu'il serait au 3 B le premier vendredi de novembre. Ce soir c'est la patronne Béatrice Berlot qui offre une fricassée de poulets brûlants, ne poussez pas il y en aura pour tout le monde. Trois services, trois sévices rock'n'roll, propagés dans de la porcelaine de prix. Cassée. Pour ceux qui ne le sauraient pas Jake Calypso et Hot Chickens, ne sont que deux fragments identiques, et donc différents, d'un même miroir magique. Une fois que vous vous êtes miré dans l'un vous n'avez plus qu'une envie vous admirer dans l'autre.

HOT CHICKENS

Hervé Loison tire sa Paint it Black sur le plancher. La grosse dondon toute noire, se laisse faire. Résignée, encore une promise à une glorieuse mort sur le champ d'honneur du rock'n'roll... Christophe Gillet s'installe sur un des tabourets du bar, un arbre qui a traversé la route lui a fragilisé la cheville, n'ayez crainte les doigts sont indemnes... Thierry Sellier compte du regard les éléments de sa batterie, cinq pas un de plus, amplement suffisants pour déclencher les orages. L'est un peu sorcier indien Thierry, avec trois fois rien il vous emmène au cœur de l'apocalypse. Le gars qui vous arrête une division blindée avec un fusil à fléchettes. Devrait être nommé ministre de l'économie. Vous lui refileriez le déficit, il vous enrichirait le peuple à alimenter la chaudière du chauffage central avec des billets de cinq cent euros. Sans effet de manche, sans aucune forfanterie, sans une once de stress, sans la moindre théâtrale grandiloquence – méfions-nous toutefois ce petit sourire mi-goguenard, mi-méphistophélique qui erre sur ces lèvres – il abat une ou deux baguettes sur un ou deux de ces fûts, du genre puisque c'est à mon tour de jouer, faisons-le à la cool sans me prendre la tête. Le problème c'est qu'il explose la vôtre. Un vicieux, pas un adepte du coup qui assomme le bœuf, il sait le faire, mais c'est un pervers, l'a une prédilection pour le dérapage infini, à la grêle il préfère le grésil, à la franchise nette la glissade fracturale. L'a l'art du bop. Vous ne savez jamais par quel trou le renard sortira de son terrier, vous matez désespérément les orifices, par un malheureux contretemps incongru et incompréhensible l'est déjà en train de saigner la volaille dans le poulailler. Evidemment vous vous en doutez il y a un autre larron dans la foire. Le profil du sage. L'air attentif. Y a de quoi. Devant lui le Loison piaille sans vergogne, et derrière lui le Thierry ondule le carton, alors par la force des choses le Christophe se charge du grand écart, vous réunit les flots divergents du même courant, l'est le maître des eaux du déluge. Ne se contente pas de construire un pont entre les deux rives. Ce serait-là du boulot de mauvais ouvrier qui colmate les voies d'eau à l'aide de planches trouées agencées avec du chewing-gum usagé. Use d'une autre méthode. Personnelle. Sur le qui-vive perpétuel. Prend la barre et ne la lâche pas d'une seconde. Navigue au plus près de la tempête loisonesque, un truc à y perdre ses plumes et ses voiles, mais non, vire lof sur lof, prêt à toutes les éventualités, veille au grain qui va éclater et quand le voilier est prêt du mou il déclenche de nouvelles ardences. A tribord surveille de près Hervé, mais à bâbord il lui faut veiller sur Thierry qui est comme le lait sur le feu. Prêt à déborder au moment où l'on s'y attend le moins. Dans ce cas-là le Gillet de sauvetage vous largue de ses tonitruances à vous en fendre les tympans, tire au canon, des deux bordées, de la proue à la poupe, mais quand les deux autres bretteurs filent tout droit, il laisse aller le navire sur son aire, à toute vitesse, dans les cas extrêmes, avant les grandes dérives et déchirures éruptives, pour ahaner le suspense et le rythme Christophe fouette de ses cordes le dos de la chiourme, tout le monde comprend que l'on s'approche des récifs rugissants, et à l'instant fatidique où la coque va se briser sur les dents de pierre de l'océan, il vous abat un ouragan à vous démâter les cerveaux en perdition.

Pour ceux qui ne supporteraient pas le mal de mer, nous emploierons une métaphore d'un autre genre culinaire. Imaginez l'eau bouillonnante portée à cent degrés dans la marmite de Tante Agathe. Cette espèce de chaos liquide tumultueux, qui obéit à de subtiles architectures secrètes, correspond au tohu-bohu ordonné de Thierry Sellier et Christophe Gillet, contrairement à ce que prescrivent les recettes traditionnelles, ce n'est pas l'instant idéal d'y faire fondre avec douceur, patience et consomption un bouillon cube déshydraté. Tout le contraire, plongez-y un animal vivant, style cachalot colérique, on n'en a pas toujours un sous la main, donc n'importe quel volatile fera l'affaire, de préférence toutefois nous vous encourageons à prendre un Loison sauvage survitaminé, de l'ordre des Hervédés énervés. Les filles, je vous en prie, cessez vos jérémiades hypocrites, et évitez de traiter les rockers de brutes au cœur d'assassin. Je peux témoigner, vous n'avez pas cessé une seconde de toute la soirée de vous trémousser comme des dératées, et je me refuse à évoquer vos yeux de merlans frits énamourés braqués sur le trio convulsif. Je me permets de vous rappeler qu'il ne faut pas moins de trois cuissons – en terme idoine on emploie le mot set – pour venir à bout d'une telle bestiole, et surtout que le Loisonus Hervibus – ainsi disent les savants – est réputé pour être increvable. A la fin de la préparation, certes il n'est pas frais comme gardon, mais chaud comme la poule qui sort du pot. Vous comprenez ainsi pourquoi les américains nomment ce plat Hot Chikens.

Bref le Loison plongé dans l'eau à ébullition est aussi à l'aise dans cette atmosphère incandescente qu'un rocker devant une chope de bière fraîche un jour de canicule, même qu'au début Thierry et Christophe la mettent en sourdine pour l'écouter chanter, car il module, il roucoule doucement telle une palombe sur la plus haute branche de l'arbre, puis il minaude, joue la diva, vous trille les notes en vocalise, et patatras, d'un seul coup le monde s'écroule, l'est pris d'un délirium tremens prononcé, se roule sur sa big mama, lui tire une corde, cruellement à croire qu'il veut arracher les cheveux de sa copine dans la cour de récréation. Un grand partageur, pas un égoïste, nous invite à l'imiter, et c'est le jeu question réponse du holler-blues revisité en version joyeusement participative. Le numéro du perroquet, le maître se met devant vous et vous répétez après lui, un vieux réflexe qui marche à tous les coups, derrière Christophe fait semblant de marcher à pas de loup sur des élastiques et Thierry passe du coton hydrophile sur sa caisse claire, genre tireur d'élite qui graisse soigneusement son fusil à lunette avant de l'épauler et de vous mettre en joue, vous connaissez la fin, sans préavis ils se jettent sur vous et vous croquent comme le petit Chaperon Rouge.

Z'ont aussi des produits de plus haut standing. Hervé s'amuse à l'écrivain qui se cite lui-même, interprète du Jake Calypso, nous aurons droit à un Memphis Downtown épique, Gillet aux choeurs spasmodiques, le downtown frappé à la manière de ces pièces de monnaie qui sonnent lugubrement dans les entrailles sans âme des machines à sous. Les pionniers seront particulièrement mis à l'honneur, un Rave On ravageur une véritable bataille d'oreillers au lit, du Little Richard dégoisé à l'infini, le combo rock dans toute sa splendeur, un Keep-A-Knockin' brillant de mille feux tel l'embrasement du temple d'Ephèse pour annoncer au monde antique effrayé la naissance d'Alexandre le Grand, et puis surtout ils ont boppé like they play Gene. Une espèce de descente d'organes irrémédiable sur la batterie de Thierry, une succession de pontages coronariens sur la guitare de Christophe, tous deux chirurgiens diaboliques, et Loison glissant le bistouri de sa voix dans les tripes congestionnées du rock'n'roll. Des fulgurances de tremblés de guitare sur l'anatole étoilée de Baby Blue, et une rapidité de frappe d'une exactitude extraordinaire sur Say Mama que tout le monde reprend à tue-tête. Une espèce de transe chamanique avec Hervé qui relance du charbon dans la locomotive folle. L'on ne change pas une équipe qui change. La dream team de notre trio rock'n'roll passe aussitôt au Rock'n'roll Trio de Johnny Burnette dont elle interprète sans faillir trois – n'oubliez pas que nous sommes à Troyes - tempêtes souveraines, notamment un All By Myself digne de l'Anthologie Palatine. Remarquez que Fabien à la sono leur a concocté une réverbe digne du studio Sun, pour le rockabilly sauvages de nos poulets frits, c'est une aubaine qui ne se rate pas.

A ce moment-là, le délire règne en maître depuis longtemps dans la salle, Hervé à remisé sa big mama dans un coin, trop de monde autour des musiciens, l'a échangé contre sa basse électrique, n'empêche que l'espace que l'assistance lui concède est bien trop étroit pour se livrer à sa gymnastique habituelle, puisque l'horizontalité terrestre lui est interdite, il s'élèvera selon l'altitude ouranienne. Pour le troisième set Christophe survolté joue debout, Hervé s'empare du tabouret, se juge dessus en équilibre précaire, micro et basse en main, il aimerait aller encore plus haut, mais ses cheveux touchent au plafond, alors il cogne sa tête sur les lattes plastiques transversales, les déforme quelque peu, pris d'une rage de berserker il saute à terre se roule sur le plancher et cogne à plusieurs reprises sa tête sur le sol, s'écroule sur la batterie, imperturbable Thierry continue à battre l'infatigable tic-tac de la fin du monde...

Sont trempés, mouillés, éreintés, cassés comme des Héros revenant de la guerre de Troye, embrassés, caressés, palpés, papouillés, remerciés, comme des Dieux qui ont permis la victoire. Dehors l'on n'en finit pas d'épiloguer... Une soirée dont on reparlera longtemps dans les chaumières. Merci à Béatrice la patronne !

Damie Chad.

 

BRIAN JONES

TRAGEDIE DU FONDATEUR DES ROLLING STONES

JEREMY REED

( Talents Publishing / 2008 )

Brian Jones. Le brillant jaune. L'on ne voyait que lui sur les pochettes des Stones. Arborait une moue dédaigneuse, une mine mystérieuse, du genre, circulez il n'y a rien à voir, vous ne m'intéressez nullement. Oui mais les Stones, alors les EP's on se les passait et se les repassait, les boys on les reluquait un par un, et il faut le dire, je ne citerai pas de noms, il y en avait deux qui étaient franchement laids, les deux autres normaux, même que Jagger avait ce sourire idiot qui plaît aux filles – oui, on était jaloux – mais les quatre mousquetaires pouvaient se rhabiller dès que l'on dévisageait les photos, avec ses cheveux blonds, Brian était le mouton noir du lot, celui que l'on zieute en premier, les autre zigotos éclipsés, lui la face illuminante de la lune, les autres le côté même pas sombre, dont on ignore jusqu'à l'existence. On se demandait même ce qu'il faisait dans le groupe. Le gars inclassable, on sentait que l'on ne pouvait pas le reléguer au poste ridicule de guitariste rythmique derrière ce grand riffeur de Keith, d'instinct on comprenait que le rôle de second couteau n'était pas pour lui. C'est au fur et à mesure que les disques se succédaient que l'on a compris qu'il était comme ces troupes d'élite trop précieuses pour être stupidement exposées, que l'on n'engage au combat que lorsque leur présence est indispensable pour créer la victoire. Le spécialiste, celui que l'on appelait en dernier ressort ou plutôt qui se pointait sans préavis pour vous déballer la dernière invention dont personne n'avait jamais encore entendu parler. C'est quoi ce son ? C'est rien, c'est le dulcimer de Brian Jones, et celui-là qui fait mal aux oreilles ? Mais tu n'y connais rien, c'est le sitar de Brian Jones.

On en avait conclu que le Brian Jones c'était le couteau suisse des Rolling. Le voisin du dessus à qui vous téléphonez quand vous avez le robinet qui fuit. Au début, on ne savait même pas que c'était lui qui avait créé les Stones. D'emblée on avait décidé que c'était le Jagg, avec sa large bouche, c'était lui le patron. Devait savoir ouvrir sa grande gueule. Le Brian, même pas l'éminence grise, la jaune si vous voulez. Manque de chance, quand on a commencé à tout piger, d'étranges bruits ne cessaient de circuler, le Brian assommé par les drogues, un zombie qui n'arrivait même plus à se saper. Le dernier des journalistes rock qui se pointait à Londres ne manquait pas de raconter qu'il avait croisé Brian Jones complètement stoned, dans un état comateux, guirlandé comme un arbre de Noël... en plus le mec pas malin, Keith et Mick arrêtés par surprise par les flics, un scandale, l'on avait envie de prendre un fusil et de descendre dans la rue, mais quand deux jours plus tard, les pigs sont allés chez Brian, l'abruti, l'aurait pu s'en douter, l'aurait pu évacuer la came, un enfant de trois ans aurait compris... Quand les Stones l'ont débarqué du groupe, l'on n'était pas franchement contents, un peu comme quand le dentiste vous arrache une dent de sagesse, l'on y tenait tout de même à ce chicot pourrave, et aussi un sentiment d'innocence perdue, la sensation d'agissements pas très propres dans les coulisses, et puis une very big question primait : qui le remplacera ?

Jeremy Reed ne mange pas de ce pain-là. Certes dans la traduction française l'éditeur s'est débrouillé pour glisser dans le sous-titre la formule magique ( Rolling Stones ) celle qui fait vendre, mais le titre anglais est autrement évocateur, Brian Jones, The Last Decadent. Certes dans la bibliographie reedienne vous trouvez des ouvrages sur Scott Walker, Lou Reed, et le Brian Jones, mais c'est avant tout un littéraire. L'est arrivé au rock'n'roll par la poésie, l'a emprunté le chemin des similitudes, l'a tout de suite saisi le rapport entre le rock'n'roll et des gabarits comme Arthur Rimbaud, Lautréamont ou Jean Genet, tous les rockers ne sont pas obligatoirement dans un groupe de rock. Même qu'il y en avait déjà depuis des siècles que le rock n'existait pas encore.

Ceux qui s'attendent à tout savoir sur l'apport musical de Brian Jones aux Rolling Stones seront déçus. Jeremy Reed nous parle de Brian Jones, mais pas du tout expressément des Stones – de toutes les façons vous connaissez la saga dans ses moindres détails depuis longtemps – certes sans les Stones, Brian Jones n'existerait pas, mais il faut comprendre que le succès des Stones a agi comme un démultiplicateur sur l'âme de Brian. Le livre n'est pas à strictement parler une biographie de Brian Jones mais une étude de sa psyché. Que le lecteur ne s'étonne pas que dans le premier chapitre Jeremy s'attarde sur la personnalité de quelques empereurs romains, Héliogabale, Caligula, Néron. Le pouvoir absolu qu'ils détenaient leur a permis de vivre leurs phantasmes à fond. En pleine conscience. Z'ont joui sans entraves. L'ont payé cher, sous le couteau de leur propre garde, par exemple. Il est inutile de les condamner, ces figures historiques sont des loupes grossissantes qui nous permettent d'entrevoir ce que nous ferions placés en une même situation. Car ne nous faisons aucune illusion, nous ne sommes ni pires, ni meilleurs qu'eux. La gloire, l'adulation, l'argent ont permis à Brian Jones de vivre selon sa nature profonde. Certes l'idole d'or n'était pas un empereur romain, mais elle a eu l'opportunité de réaliser ses rêves et ses cauchemars selon un niveau très supérieur au péquin de base.

Un père rigoureux, un enfant rebelle. Vif, charmant, intelligent, doué, en ses débuts mais à l'adolescence tout part en vrille. Brian rejette tout en bloc. Il fera ce qu'il voudra. Tant pis si cela ne plaît pas aux autres. Des autres d'ailleurs, il s'en fout et contrefout. Turlupine à seize ans une copine enceinte, mais n'envisage point de réparer. Ce ne sera pas la dernière. Consomme et jette. Que la mijaurée se console comme elle veut et torche les fesses du bambino. Ce sera sa ligne de conduite. Affaire ancienne qui ne m'intéresse pas. J'ai autre chose à m'occuper. Pas joli-joli ? C'est ainsi, le grand jaunâtre fonctionne de cette manière, c'est du narcissisme pur, même pas pervers. L'est un Artiste, priorité absolue à son œuvre. Mon entourage humain relégué au dix-septième plan. Ses parents ne le supporteront plus, trouvera la porte fermée et ses valises devant.

Une terrible blessure narcissique qui ne fait que confirmer ce qu'il avait pressenti depuis toujours. L'était un cygne blanc engendré par des canards boiteux. Ne finira pas SDF, mais Rolling Stones. L'a l'arrogance naturelle. Supérieur ( pas du tout inconnu ) à tout le monde. L'a obligatoirement toujours raison. Au début c'est parfait, sa personnalité colle comme un gant à la morgue affichée par le groupe. Qu'on se le dise les Stones ne sont pas de gentils garçons. Le problème c'est Andrew Loog Oldham, Jagger et Richards, les trois zigotos aux dents longues voient plus loin, ne veulent pas répéter sempiternellement le blues tutélaire, veulent toucher un public encore plus vaste. Plus pop, plus rock. Brian met la main à la pâte mais suit en traînant la patte. Se sent dépossédé de la machine qu'il a créée.

L'alcool, la drogue l'aident à tenir, l'isolent aussi dans sa tour d'ivoire. L'a d'autres problèmes. Par exemple, n'a jamais aimé  la cohue des concerts, trop de violence, trop de vulgarité. Possède une sensibilité d'esthète. Un pur artiste baudelairien qui rêve de luxe, de calme, et de tranquillité. Sur scène ses tenues épousent la chatoyance du costume des toreros mais il éprouve l'impression très désagréable d'être le taureau promis à la mort... Et puis les filles surtout. Les consomme en grand nombre. Je te baise, je te jette. A part que plus le temps passe, plus ça dérape, les excitants modèrent ses envies, l'impuissance le guette. Mais c'est encore plus compliqué. Dans une fille il recherche son double, faut qu'elle soit blonde comme lui, mais peut-on se baiser soi-même, n'est-ce pas une sorte d'inceste métaphysique, n'est-ce pas s'abîmer soi-même lorsque l'on porte sexuellement atteinte à ce corps qui vous ressemble ? Brian se débat avec le mythe de l'androgynie. Jeremy Reed pousse l'analyse un peu plus loin. Brian baise les filles pour ne pas s'avouer son homosexualité, parfois il passe le gué, peut-être même avec Jagger, parfois non. Tout cela se passe dans la tête de Brian, mais dehors ce n'est guère mieux.

Les tenues vestimentaires de Brian sont extravagantes. Assortit les couleurs sauvagement. Sur scène, et dans la vie. Brian se met en danger, ce ne sont pas seulement des recherches costumières hors du commun, une tendance profonde saute aux yeux de ceux qui le croisent. Brian ne recherche pas l'excentricité, il se déguise pour s'habiller en fille. Une dizaine d'années plus tard Bowie jouera avec cette ambiguïté, mais au milieu des années soixante, les esprits frustes ne se gênent pour déclarer que Brian est un sale pédé, une tapette. Pour le moment il vit dans un milieu protégé...

Les amantes de Brian racontent qu'en fin de compte il ne se passe grand-chose dans les moments de tendresse. Donc peu de sexe, et absence de cerise sur le gâteau à pâte molle, aucune compensation : pas du tout de tendresse. Brian est trop prisonnier de lui-même pour entrer en communication avec autrui... La seule qu'il ait aimée s'avèrera être Anita Pallenberg. Emploient leur temps à se crier dessus. Crise perpétuelle. Elle finira par se maquer avec Keith... Le couple androgynique se rompt en deux et la moitié indispensable se détache de lui, non sans une cruelle perversité.

Pour Brian rien ne va plus. Se sent trahi par Keith et pas besoin d'être devin pour prévoir l'éjection finale. Sera viré en mars 1969 exactement. Pas de chance, c'est sur lui que les policiers s'acharnent puisque c'est le plus fragile. Les perquisitions n'arrêtent pas. Vit dans l'angoisse perpétuelle, tout se délite autour de lui. Perd toute confiance en lui-même, n'osait plus depuis longtemps présenter les morceaux qu'il composait...

Finit par arrêter les produits par peur de se retrouver en prison, se rattrape sur les sédatifs et l'alcool, mais l'est prêt à renaître, une super-groupe Jones-Lennon-Hendrix est envisagé... Le monde lui fait peur. Ne demanderait qu'à rester calfeutré chez lui, mais il n'est plus chez lui, des ouvriers se sont installés à demeure soi-disant pour quelques travaux qui n'en finissent plus, se fait voler, moquer et insulter, cela se termine mal, il est retrouvé mort dans sa piscine. Jeremy Reed assure et démontre que cette noyade est un assassinat. Témoignages des amis et déclarations des témoins et des acteurs de cette soirée funeste ne sont pas pris en compte par les policiers. Un bon Stone est un Stone mort. Avertissement sans frais à la jeunesse occidentale très remuante en ces années de tumulte soixante-huitard. Un autre monde n'est pas possible.

Des effets de Brian tout a disparu. La maison a été pillée, ses collections d'antiquités envolées, ses vêtements ont été brûlés, ses instruments démolis, les bandes magnétiques probablement détruites car un demi-siècle plus tard aucun disque, aucun enregistrement sous tout autre support n'est encore réapparu. La mort de Brian n'a pas suffi, l'on a cherché à effacer ses traces, à détruire tout ce qu'il aimait, tout ce qu'il était. Une haine sans égale. Y aurait-il eu des commanditaires ? Jeremy Reed ne pose pas la question. La suggère. Sans aucune envie de s'y arrêter.

Reed ne se contente pas de l'aride exposé des faits. Elève le personnage de Brian Jones à la hauteur du mythe. Le compare souvent, citations à l'appui, à Oscar Wilde, ceux qui essaient de vivre loin du troupeau encourent la vindicte de leurs contemporains. Si Brian Jones ne s'est pratiquement exprimé que par la musique, Wilde avait les mots acerbes pour décrire le processus de destruction opérée par la société à l'encontre des personnalités rétives. Notre auteur puise d'autres exemples dans la littérature, évoque la théorie du bouc émissaire, et n'hésite pas à transformer le calvaire de Brian Jones en destin d'Orphée déchiré par les Ménades, peint son assassinat opéré par de frustes brutes affolées par le doute que l'homosexualité désignatoire de Brian soit à l'image de leurs propres désirs les plus profonds, comme une castration symbolique, rendant de ce fait le phantasme de l'androgynie définitivement irréalisable. La perfection n'est pas de ce monde.

Un beau livre. Très littéraire. Une analyse de la notion de décadence qui ouvre des perspectives peu connues – pour nous les petits froggies - sur la littérature anglaise.

Damie Chad.

 

L'INFANTE DU ROCK

ROMAIN SLOCOMBE

( Parigramme / Octobre 2009 )

Slocombe, c'est le genre de mec qui mâche des concombres en marchant sur les décombres de notre société. Déjà très jeune il tirait au Bazooka aux côtés de Kiki Picasso et de Philippe Manoeuvre. L'a des passe-temps agréables, il capture les jeunes japonaises au lasso, vous les ficelle à la manière des saucissons auvergnats et les prend en photo. Certains prétendent qu'il bande des cinés, et qu'il écrit des livres comme l'on va à confesse – vous noterez combien ce mot censé vous emmener à la contrition chrétienne contient les deux raies encastrables des deux plus ignominieux péchés de la chair - juste pour y jeter la gourme de son siècle. Bizarrement la première fois que j'ai lu un livre de Slocombe c'était un livre d'enfant de ma fille. Preuve qu'il doit rester une parcelle d'innocence dans son âme aussi noire que notre monde.

L'infante ( du rock ) c'est un peu l'arlésienne du récit. On ne la voit guère. L'encombre surtout le labyrinthe phantasmatique des désirs et des regrets du dénommé Glucose, le héros du livre. N'est pas au mieux lorsque le bouquin débute. Idem pour le terminus. All the good is gone et sa grande présence au monde est derrière lui. Depuis longtemps. Depuis vingt ans. L'a essayé une fois de renaître à lui-même, l'est parti au Japon, l'est revenu, peut-être que l'on ne vit qu'une fois après tout. Ensuite, juste une question de survie. Habite à Paris, publie des bouquins. Connaît encore du beau monde, mais l'on sent qu'il est un pré-hasbeen. Les heures de gloire et les années folles sont passées. L'a été le parolier des Mona Toys, dans les années quatre-vingts – perso je dirais que c'est un mélange de Lilli Drop, Taxi Girl, Rita Mitsouko, même si les Jouets de Mona paraissent plus sauvages – évidemment l'histoire se termine mal, drugs, rock and split... en plus Mona est retrouvée en très mauvais état. Assassinée. N'y a pas qu'une fille dans le roman, Glucose possède aussi un ami, Takao, un japonais qui l'initie aux combines du blanchiment d'argent. Un jeu dangereux.

Slocombe vous raconte tout ça. Déteste la ligne droite. Le chemin le plus court n'est pas le plus agréable. Le livre fonctionne à coups de flashbacks, un véritable dédale. Parfois il est écrit à la première personne, parfois à la troisième. Glucose court après sa jeunesse, et Mona dont il se murmure qu'elle est encore vivante. Dont il a été aussi l'amoureux transi. Peut-être aurait-il mieux fait de ne pas réveiller tous ses vieux souvenirs, à moins que ce soit le passé qui revienne demander des comptes...

Ce qui est sûr c'est qu'une fois que vous avez feuilleté le chapter one, vous tueriez votre mère pour savoir la fin. Salement bien combinée. Vous oblige à reconsidérer l'histoire depuis le début, ce n'est pas qu'un détail vous aurait échappé, c'est qu'il faut s'interroger sur la signification du bouquin. L'est un peu exigeant le Slocombe, en échange L'Infante du Rock vous fournit tout ce dont vous avez besoin pour vous pourlécher les babines : scènes choc, visions arty, des morts, du sexe, du sang, du fric, des silhouettes célèbres du tout-eighties-Paris-Rock, de la folie, du gore, de la littérature interlope, une dose de mélancolie, de la déprime, de la peur, du suspense...

Les critiques disent que c'est un roman policier, sous prétexte qu'il est publié dans la collection Noir 7.5. Romain Slocombe donne surtout l'impression d'avoir voulu écrire non pas sa biographie mais sa létagraphie. S'est aperçu que la relation de notre effacement du monde est le seul aspect de notre vie dont nous laissons, de gré ou de force, les autres se charger. Elle nous échappe, Slocombe a voulu remédier à cet état de fait. L'aurait pu se tirer une balle dans la tête, mais c'est une solution de facilité. S'est épargné aussi la vulgarité du testament, s'est comporté en grand seigneur, s'est construit un magnifique tombeau, le roman de sa vie rêvée, le relevé de tous les petits jolis cailloux qu'il a semés tout le long du chemin de ses opportunités existentielles, mais surtout l'orchestration magistrale de ce sentiment d'incomplétude qui nous poursuit depuis le premier jour où nous avons pris conscience que notre naissance au monde était aussi un cadeau mortel.

Très beau roman. Très rock'n'roll. Un rockman gris.

Damie Chad.

ROCKAMBOLESQUES

FEUILLETON HEBDOMADAIRE

( … le lecteur y découvrira les héros des précédentes Chroniques Vulveuses

prêts à tout afin d'assurer la survie du rock'n'roll

en butte à de sombres menaces... )

EPISODE 6 : SUR LA PISTE DU RENARD

( Splendido amoroso ) )

Nous sommes entrés dans la cuisine. Le spectacle n'était guère ragoûtant. Cruchette expliqua :

    • J'allais plonger les frites dans la bassine, lorsque j'ai entendu du bruit du côté du vide-ordures, j'ai cru que c'était des rats qui remontaient le conduit, j'ai soulevé le couvercle, quelle horreur quand je l'ai aperçu, je n'ai même pas réfléchi, je lui ai versé l'huile bouillante sur la tête et maintenant il est mort, quelle calamité ! Dire que j'ai tué un homme !

Sûr qu'il était bien mort, en un dernier effort le gars avait tenté de sortir du vide-ordures, mais la grande faucheuse l'en avait empêché, son torse dépassait, ses deux mains étaient crispées sur le rebord, l'était pas beau à voir, une atroce grimace de douleur dessinait un rictus démoniaque sur son visage, le plus hideux c'était ses yeux bleus grand-ouverts qui vous regardaient d'un air absent, tranchaient véritablement sur la peau de son visage rougie et desquamée par le liquide brûlant. Le Chef le repoussa dédaigneusement d'un grand coup de pied, l'on entendit son corps qui glissa durant quinze secondes dans le tuyau et très distinctement le splash terminal lorsqu'il s'écrasa tout en bas dans le local poubelle.

    • Pas de panique, ni de regret Cruchette, je l'ai reconnu, l'était de garde devant le bureau du Président lorsque j'ai été convoqué à l'Elysée pour la reformation du SSR, venait manifestement nous espionner, non seulement vous l'avez éliminé froidement, si j'ose dire, mais vous avez commis un véritable crime éthique, regardez, c'est écrit sur le bidon que vous avez versé dans la friteuse ''Pure huile d'olive vierge / Commerce Bio Ethique''.

    • Je me sens mieux, j'ai même une petite faim au fond de l'estomac, moi qui avais tellement envie de de manger des frites, tant pis, nous ouvrirons une boîte de conserve !

    • Que non Cruchette, vous avez besoin d'un petit remontant après de telles émotions, je vous invite au restaurant, vous et Molossa, je ne vois pas pourquoi cet innocent animal serait privé de ses trois habituels bifteks du soir sous prétexte que son maître doit se mettre immédiatement au boulot et nous présenter au retour un plan de récupération de la troisième cassette. Exécution immédiate !

    • Chef, vous êtes chou !

UNE SOIREE BIEN REMPLIE

La porte se referma et je restai seul. Pas pour très longtemps. Dix-sept secondes ne s'étaient pas écoulées lorsque le téléphone sonna.

    • Allo, je suis contente d'entendre votre voix Damie, c'est Claudine, je me suis rappelé d'un détail sûrement important pour votre enquête, la troisième copine son nom et son prénom m'échappent encore, pour la simple et bonne raison qu'elle se faisait appeler Darky. Mais ce n'est pas pour cela que je vous téléphone... Damie, depuis que je vous ai vu je ne peux plus dormir, je pense constamment à vous, vous n'imaginerez jamais ce que je fais le soir entre mes draps, je...

    • Les détails sont inutiles charmante Claudine, je connais tout cela, j'avoue humblement que toutes les filles que je rencontre subissent l'étrange attirance de mon magnétisme et...

    • Je m'en doute Damie, mais moi c'est différent, si vous le permettez je saute dans ma voiture, j'aimerais en discuter avec vous, ce soir même, Provins-Paris en une heure je peux être auprès de vous...

    • Excellente initiative Claudine, je me sens un peu délaissé ce soir, jusqu'à ma petite chienne qui est partie au restaurant et...

    • Damie, j'arrive, cette nuit I wana be your dog !

    • Je vous attends, Claudine.

La soirée s'annonçait sous les meilleurs auspices. Ne me restait plus qu'à mettre au point le plan d'accès à la troisième cassette. Je ne doutais pas que mon intelligence phénoménale ne me trouvât en soixante minutes la solution. Je commençai par m'installer au bureau à la place du Chef, en la position du cowboy nonchalant communément surnommée les-pieds-sur-la-table, je poussai le vice jusqu'à puiser dans la réserve du Chef, rien à dire un Coronado au bec vous file un merveilleux portrait d'aventurier, restait maintenant à amorcer le fonctionnement de ma matière grise. Quels sont les faits bruts indubitables en notre possession, passons-les en revue, ce surnom de Darky, noir en langue bien de chez nous, procédons avec ordre et méthode, par association d'idées, nous sommes en France, à quels éléments pourrions-nous associer ce mot noir dans le rock français, qui sautent aux neurones immédiatement... je n'en vois que deux, le Noir c'est Noir de Johnny Hallyday, et Les Papillons Noirs de Bijou. J'exhalais paresseusement une bouffée de fumée de mon Coronado, passons au deuxième élément, Crocodile tuée un couteau plantée entre les omoplates, quand je pense que si elle avait survécu elle aussi aurait succombé à mon charme... ne nous égarons pas, Claudine en vie grâce à notre décisive intervention, j'aspirai la brûlante fumée de Coronado, si nous n'étions pas intervenus, elle serait morte, on l'aurait retrouvée le long poignard de l'ostrogoth planté entre ses épaules, épinglée comme un... papillon, non de Dieu tout s'éclaire, enfin une piste ! Le Chef lui-même n'a pas été capable d'un tel rapprochement déductif !

C'est à ce moment-là que l'on frappa impatiemment à la porte. C'était Claudine, toute belle dans sa mini-jupe, j'admirai l'air ingénu avec lequel elle tenait sa petite culotte rose à la main.

    • Charmante parmi les charmantes, un aigle se lève dans mon cœur, remettez votre culotte, effacez cette moue de déception de votre mignon minois, ce soir je vous offre ce dont vous n'avez jamais osé rêver Claudine, rien de moins que la grande aventure !

    • Damie, je suis prête, je vous suivrai jusqu'au bout du monde !

Elle ne croyait pas si bien bien dire.

L'AVENTURE

    • Ecoutez-moi bien Claudine, nous allons jouer à un jeu rigolo, la chasse au renard. Tout à l'heure nous avons trouvé un espion dans le vide-ordures. Il est sûr qu'ils nous observent. Votre arrivée est une aubaine inestimable. S'ils ne nous voient pas ressortir, ils penseront à une partie de jambes en l'air. Nous laisserons la lumière allumée et nous descendrons les escaliers dans le noir. Au troisième étage nous emprunterons un deuxième escalier de service qui descend tout droit dans le sous-sol. J'ai repéré un passage pour les câbles électriques qui nous emmènera de l'autre côté de la rue dans l'immeuble d'en face. Nous aviserons alors.

Cette première partie du plan s'est déroulée comme sur des roulettes. Plutôt agréable, le corps tremblant d'émotion de Claudine ventousé contre le mien. En chemin je ne vous cache pas que nous avons tendrement échangé quelques secrets que nous n'avions encore jamais révélés à quiconque :

    • Oh, ça sent mauvais ici !

    • Normal, nous traversons le local poubelle, chut !

    • Pouah ! C'est dégoûtant, j'ai marché sur un truc tout mou et gluant, un yaourt périmé je crois !

    • Mais non Claudine, c'est juste un cadavre !

    • Ah ! je préfère, je ne sais pas si vous êtes comme moi mais j'ai horreur des yoglourts bulgares avariés !

    • Moi aussi Claudine, ça me coupe l'appétit !

Lorsque nous sommes parvenus dans le hall de l'immeuble d'en face, la chance nous a souri. Du monde entrait et sortait sans arrêt. Qui aurait pu se méfier de ce couple d'amoureux tendrement enlacés qui longeait le trottoir en direction de la teuf-teuf ! Le fidèle véhicule nous attendait sagement. Mais elle n'était pas seule. Deux grosses berlines noires l'encadraient. Derrière les vitres teintées l'on devinait dans chacune d'elle quatre gros malabars... L'on est tranquillement passés à côté en se bécotant à qui mieux-mieux. Par chance Claudine n'avait pas trouvé une place de stationnement dans la rue du SSR. S'était tapée un bon kilomètre de marche à pieds pour me rendre visite. On a récupéré son véhicule et l'on est allé se garer discrètement derrière une camionnette. De là nous apercevions les deux grosses limousines noires. Deux heures s'écoulèrent dans une attente interminable. Soudain, les deux voitures noires s'ébranlèrent. Devaient être convaincus que nous passerions la nuit au lit. La chasse au renard commençait...

Les suivre n'était guère difficile. Elles roulaient assez lentement, nous faisions attention à ce que d'autre véhicules vinssent s'intercaler entre elles et nous. Très vite nous acquîmes la conviction qu'elles empruntaient les rues un peu à hasard, un coup à droite, un coup à gauche, un coup à droite, un coup à gauche, sans fin...

    • Damie tu es sûr qu'ils ne nous ont pas repérés ?

    • Non si c'était le cas, elles se seraient débrouillées pour nous encadrer, une devant, une derrière, c'est leur tactique

    • Mais enfin Damie, on dirait qu'ils ne s'éloignent pas trop de là où ils sont, je n'y comprends rien.

    • Vous êtes une fine observatrice Claudinette, vous avez parfaitement raison, ils restent toujours dans les mêmes parages.

    • Mais pourquoi mon Damissou chéri ?

    • Ils attendent le feu vert.

    • Damie ne dis pas n'importe quoi, il n'y a pratiquement pas de feux dans cette zone !

    • Vous vous méprenez Claudine, ils attendent qu'on leur communique le top départ de leur intervention.

    • Damie la vie avec toi est vraiment palpitante ! Mais je me demande vers quel endroit ils se dirigent.

    • Ça c'est facile, j'y parierai un million de dollars contre votre petite culotte, !

    • Damie, ne me fais pas languir, voici ma petite culotte, dis-moi où ils vont !

    • A Montreuil.

    • Pourquoi à Montreuil, comment le sais-tu ?

    • Une évidence Claudine, Montreuil, la cité rock'n'roll !

Quelques minutes plus tard nous tournions dans le dédale des ruelles du bas-Montreuil, nous redoublâmes de précaution, après la zone pavillonnaire, nous abordâmes un no man's land, ambiance glauque et morbide... ils roulaient si lentement que nous dûmes abandonner la voiture. Nous les suivions de loin, nous coupions au travers de terrains en friches pour ne pas les perdre. Nous étions derrière une palissade lorsque les portes de voitures claquèrent. Par le trou d'une planche pourrie je glissai un œil dans le gouffre d'ombre devant nous.

    • Que vois-tu Damie ? me susurra Claudine dans le creux de l'oreille

    • Sont tous les huit, en groupe, au bout de la rue, j'aperçois la devanture d'un hôtel borgne, tout près, il y une espèce de mendiant enroulé dans des couvertures, avec un chien, ils passent devant lui, il y en a un qui lui lance quelque chose, une pièce sans doute, le mendigot leur fait un signe, ils rentrent dans l'hôtel. Claudine, c'est l'occasion idéale, vous restez sagement ici, je vais m'approcher, dans un premier temps j'élimine le mendiant, c'est le guetteur, dans un second je les piège dans leurs terrier !

    • Damie, tu es un héros !

Je n'étais plus qu'une ombre dans la nuit. Sans bruit je m'avançais vers la sentinelle. L'idiot relâchait sa surveillance, il regardait du côté de la porte par où était entré le commando. Le chien dormait. J'étais assez prêt pour apercevoir ses longues oreilles de bâtard pustulées. Je n'étais plus qu'à cinq mètres, j'assurais mon poignard dans la main, je me répétais la scène mentalement, un coup de dague sur le cabot et dans le quart de seconde qui suit saisir le gars par derrière et lui trancher la carotide d'un coup sec, un, deux, trois, je bondis tel un tigre sur mes proies, mais je n'eus pas le temps de réaliser mon exploit, alors que tel l'aigle qui s'abat du haut du ciel sur la marmotte innocente...

    • Agent Chad, il vous en a fallu du temps pour arriver !

Dans le même moment Molossa remua la queue et se débarrassa de ses longues oreilles de carton.

( à suivre )