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26/08/2016

KR'TNT ! ¤ 291 : ALAN VEGA / BONNY "SIR MACK" RICE / JUKE JOINTS BAND / JAZZ COOKING AND HIS BLUES BUDDIES / KERYDA / VAUDOU

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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LIVRAISON 291

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

25 / 08 / 2016

 

ET C'EST REPARTI POUR UN AN !

 

ALAN VEGA

BONNY "SIR MACK" RICE + SOUL

JUKE JOINTS BAND

JAZZ COOKING AND HIS BLUES BUDDIES

KERYDA / VAUDOU

 

Viva Las Vega

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Quand on chante dans un groupe qui s’appelle Suicide, ça ne peut que mal se terminer. Et pourtant, Alan Vega a réussi a faire des vieux os, puisqu’il a réussi à tenir jusqu’à 78 ans, ce qui constitue un record pour un suicidaire. En 2012, il avait déjà survécu à une attaque. Un certain doctor Wong de New York lui avait sauvé la vie. Selon Liz, la compagne d’Alan, c’était complètement inespéré. Alan avait toutes les artères bouchées.
Les fans de Suicide et d’Alan Vega ont une veine de pendu, car dans Suicide - A New York Story, Kris Needs raconte l’histoire détaillée des deux compères, Martin Rev et Alan Vega. C’est en premier lieu l’histoire d’une amitié qui fait rêver, celle de deux gosses du downtown New York. C’est aussi une histoire qui plonge ses racines dans la jazz-scene new-yorkaise. Kris Needs lui consacre quasiment la moitié de son livre. On se croirait par moments dans La Rage De Vivre de Milton Mezz Mezzrow. Needs travaille bien sûr à partir d’interviews de Martin Rev qui en matière de jazz se montre intarissable. On comprend mieux d’où vient cette énergie qu’il développe quand il joue sur scène. Martin Rev vient du jazz et du doo-wop new-yorkais, de la même façon qu’Alan Vega vient de l’avant-garde artistique new-yorkaise et des Stooges. Emportés par ces deux tourbillons historiques, les albums de Suicide flottent à la surface comme des fétus de paille.
Quand Martin Rev parle, c’est en gros la même chose que Lemmy, il faut dresser l’oreille. Martin Rev dit tout ce qu’on a envie d’entendre. Il a écumé les clubs de jazz de New York à l’époque où cette ville était la capitale mondiale du jazz - et du reste - «Pendant dix ans, Marty allait être obsédé par trois géants du jazz, Thelonious Monk, John Coltrane et Miles Davis.» Marty se mit à travailler le piano comme un dingue. Il voulait jouer au même niveau que ses idoles d’alors. «Monk fut ma plus grosse influence. J’écoutais Monk ado. C’était un personnage incroyable, avec une allure à part, une personnalité à part et une musique fascinante. Monk était une sorte de père pour les autres musiciens. C’était un pur new-yorkais, très évolué. Tout le monde allait demander des trucs à Monk. Il était incontournable. Il était l’essence du cool. On l’appelait le prêtre du bebop. Monk était l’inventeur suprême, le visionnaire, au pur sens du terme. Aux yeux du monde, le jazz cool, c’était Monk et Miles. Miles disait qu’il avait tout appris de Monk et de Dizzy. Monk fut le grand compositeur de l’époque. Sa musique était à l’image de sa vie. Il était beaucoup plus à l’avant-garde que Bartok. Son approche du piano, c’était une approche du son et de la couleur. Dans ses meilleurs titres, comme ‘Monk’s Dream’, il ne joue que des nappes de son.»
Marty découvre Lester Young, Bud Powell, tous ces junkies et ces marginaux recrachés par l’intelligentsia du jazz. Il ne le sait pas encore à cette époque, mais Alan et lui connaîtront le même destin puisqu’ils seront aussi recrachés par l’intelligentsia du rock. Par le même genre de connerie réactionnaire.
Et Coltrane ! Et Miles ! «John Coltrane joua dans l’orchestre de Miles Davis. Pour Marty, Miles fut soit une inspiration, soit un héros ou tout simplement le personnage le plus charismatique du siècle dernier. ‘J’ai eu la chance de voir Miles jouer plusieurs fois. C’était un créatif et on voyait bien, à travers tout ce qu’il produisait, qu’il était prodigieusement intelligent.’» Et puis Eric Dolphy qui est selon Marty du niveau de Coltrane, de Mingus, d’Albert Ayler et de Miles. Marty se montre intarissable sur Albert Ayler. «Il était incroyable. J’étais fasciné. Il soufflait un gros coup dans son sax et on comprenait pourquoi il provoquait une telle controverse. Il incarnait l’avenir du jazz.»
Puis Marty prend des cours de piano avec Lennie Tristano, le pianiste aveugle et iconoclaste qui fut le joueur de bebop le plus controversé de son époque. Il avait accompagné Charlie Parker. Parmi les élèves de Lennie, on trouve aussi Mike Garson qui allait jouer du piano pour David Bowie. Les rivières de perles dans Aladdin Sane, c’est lui. Marty évoque pas mal de héros du jazz, puis il nous emmène dans l’underground du jazz, dans les lofts où tout le monde peut jouer. On a là des pages fascinantes, car il décrit cette scène bouillonnante de l’intérieur. Il fréquente même Tony Williams. Ils jouent ensemble à l’époque où Tony bat le beurre pour Miles, comme par hasard.
On le voit bien, les petits albums de Suicide ne sortent pas de la cuisse de Jupiter. Au moins, ce livre a pour avantage de nous replonger le museau dans une culture qui fut extraordinairement vivante et, accessoirement, de nous inciter à réécouter des trucs assez magiques comme «Crepuscule With Nellie» ou encore «Bitches Brew». Monk & Miles.
Kris Needs farcit son gros mille-feuilles d’autres portraits de personnages capitaux, comme celui de Peter Crawley qui fut un temps le manager de Suicide et le responsable de la programmation au Max’s Kansas City. C’est lui qui permit à Suicide de démarrer. Et pas seulement Suicide, il sauva aussi les Cramps qui avaient raté leur première audition chez Hilly Kristal au CBGB.
Gamin de Brooklyn, Alan adorait la boxe. Il fréquentait les ritals du quartier et se passionnait aussi pour le base-ball. Dans le livre de Needs, il explique tout ça très bien, dans son langage. Il rêve de faire du sport quand il sera grand. Jusqu’au jour où une prof dit devant toute la classe qu’Alan écrit bien. C’est là qu’il va s’intéresser à la littérature, mais sans la ramener. Alan n’a jamais su frimer. Il se contente de dire à un moment, l’air de rien : «Camus reste mon auteur préféré.»
C’est sans doute le trait le plus frappant d’Alan Vega : l’absence totale de prétention. L’anti-m’as-tu-vu. L’archétype de l’artiste qui suit une vision : la sienne. Comme Gauguin et Duchamp avant lui, comme Apollinaire et Cézanne.
Puis, comme tous les ados de sa génération, il découvre Elvis. Il aura par la suite d’autres chocs émotionnels : «Les grosses influences de Suicide sont le Velvet, Iggy, Question Mark & The Mysterians et les Silver Apples.» Needs nous refait le portrait en long, en large et en travers des Silver Apples qui sont les vrais précurseurs de l’electro-rock : un mec aux oscillateurs et un batteur, le tout arrosé d’un joli parfum de scandale - une raison de plus de lire ce livre - Il faut savoir que les Silver Apples sont toujours en activité. On les voit à l’affiche des festivals du grand renouveau psychédélique européen.
«Alan avait déjà trente ans quand il rencontra Marty et qu’ils donnèrent naissance à Suicide. Alan était un petit mec de Brooklyn qui aimait le sport et qui se destinait à une vie d’ouvrier. Mais son sens artistique et sa conscience politique émergèrent en lui lorsqu’il vit jouer Iggy Pop en 1969.» Personne ne pouvait rester insensible à l’impact des Stooges en 1969 et encore moins un esprit prédisposé comme celui d’Alan : «Pour Alan, les Stooges étaient beaucoup plus qu’un grand groupe de rock, le côté kamikaze d’Iggy qui jouait avec l’hostilité du public était une performance artistique destinée à briser les barrières entre l’artiste et son public. Pour Alan, c’était clair. Il savait ce qu’il avait à faire. ‘J’ai démarré grâce à eux. Ils ont changé ma vie.’» Tout l’Alan provocateur et asticoteur de public vient de là, de l’Iggy des débuts. Alan va suivre l’enseignement d’Iggy à la lettre et faire participer le public au spectacle en l’agressant. Modèle que reproduira fidèlement James Chance.
Alan dans les Stooges et Marty dans le jazz ? Alors, comment ont-ils fait pour se rencontrer ? La réponse est dans le loft. Un soir de 1970, Marty ramène son groupe Reverend B pour jouer au Project Of Living Artists, un loft d’art total dont s’occupe Alan et dans lequel il vit. Alan y construit des sculptures électriques à partir de détritus qu’il ramasse dans la rue. C’est dans ce loft que les deux compères se rencontrent pour la première fois. Reverend B est une formation libre qui peut jouer du jazz pendant des heures et des heures. Alan se joint à eux avec un tambourin et ils mettent leur maigre public en transe. Cette nuit-là, quand tout s’arrête, Marty vient dire à Alan : «Toi et moi, on va faire de la musique ensemble !»
C’est le début d’une aventure extraordinaire, celle de deux mecs qui refuseront toute leur vie la moindre compromission. «Leurs premiers concerts sous le nom de Suicide eurent lieu en novembre 1970 au même endroit, au loft du Project Of Living Artists. On lisait sur les flyers écrits à la main : ‘PUNK MUSIC BY SUICIDE’». Sans le savoir, ils lançaient plusieurs mythes, le leur et celui du punk-rock new-yorkais. Question dégaines, nos deux héros avaient aussi dix bonnes longueurs d’avance : «Comme ils n’avaient pas un rond, ils portaient des vêtements trouvés dans les poubelles. Ils en firent une sorte de mode de la rue, mi-junkie, mi-mac. En fait, ils inventaient sans le savoir l’esthétique punk, cinq ans avant le CBGB et Richard Hell.» Marty opta pour un chapeau de cuir noir comme ceux que portaient les rockers et les mafieux new-yorkais. Voyez les photos de Shadow Morton et de Jerry Leiber.
Ils deviennent rapidement le groupe live le plus spectaculaire de l’underground new-yorkais puisqu’ils vident les salles. Alan fait son Iggy en se cognant le tête à coups de micro et en agressant les gens. Les descriptions de ses excès pullulent dans le livre de Needs et Alan profite de l’occasion pour corriger les inévitables dérives : il s’en prend notamment à cette cloche de Thurston Moore qui faisait un fanzine à l’époque et qui racontait n’importe quoi. Alan est malheureusement obligé d’expliquer qu’il n’a jamais tiré de fille par les cheveux : «Le seul à qui j’ai fait du mal, c’est moi ! Ce mec de Sonic Youth jure que j’ai tiré une fille par les cheveux. Ça n’est jamais arrivé. La musique qu’on faisait était d’une certaine façon psychédélique, mon pote, elle était si extrême que des gens ont commencé à voir des choses et à se mettre en transe. La limite entre la fiction et la réalité n’existait plus. Les gens se souviennent de choses qui n’ont jamais existé, j’en suis sûr. Je n’ai jamais fait de mal à quelqu’un ni tiré une gonzesse par les cheveux à travers la salle. Je suis le seul à qui j’ai fait du mal. J’empêchais ceux qui partaient de sortir. Je sautais sur les tables, je renversais leurs verres, mais je n’ai jamais blessé personne. Des gens ont peut-être été mouillés, c’est vrai. J’avais un cran d’arrêt et une chaîne, je me frappais à coups de chaîne et me tailladais au cran. J’ai le corps couvert de cicatrices.»
S’il lui arrivait de saigner, c’est uniquement parce qu’il se tailladait la joue ou le bras, car ça collait bien avec la pétaudière que générait Marty sur ses machines. C’est Marty Thau qui nous raconte ça : «Quand Alan Vega commença à se taillader le bras avec une lame de rasoir, certaines personnes essayèrent de quitter la salle, mais elles comprirent rapidement qu’elles étaient enfermées. La Kitchen était mal éclairée. Elles se sentaient prises au piège. Vêtu de cuir noir avec une chaîne de moto enroulée autour de la poitrine, Alan allait au devant d’elles pour les terroriser. Il chantait des paroles violentes, chargées d’images de meurtres, dégoulinantes d’angoisse et ça se combinait avec un drone assourdissant, répétitif, une purée électronique martelée, un spectacle auquel les critiques perplexes ne comprenaient absolument rien et qu’ils jugeaient avec suspicion. Mais en seuls maîtres à bord, Alan et Marty savaient exactement ce qu’ils faisaient.»
Thau est un autre personnage-clé de cette histoire. Avant de devenir le manager des Dolls puis de Suicide, il travaillait chez Cameo-Parkway et s’occupait de groupes de Detroit comme Question Mark & The Mysterians et Terry Knight & The Pack. Pas mal, non ? Puis il monte Buddah Records et fait des albums avec 1910 Fruitgum Company, Ohio Express, Curtis Mayfield, les Isley Brothers et les Edwin Hawkins Singers. Il démissionne et cherche autre chose, et c’est là qu’il flashe sur Suicide. Il découvre Martin Rev, «troublant mélange de psychose et de sentimentalité enrobé d’un fatras de drones electro minimalistes» et «les hurlements chargés d’écho d’Alan Vega, ses murmures incohérents et ses unh-hunhs psychobilly sucrés à la Elvis». Il ajoute : «Suicide était à la fois un rituel spirituel et un carnage de rock dissonant qui avait une incroyable puissance d’évocation théâtrale. Alan Vega était à la fois Elvis par son côté provocateur et Iggy par sa vision futuriste de la rue. Martin Rev amenait un chaos de distorsion, de feedback et de jazz recyclé, de rythmes latins et de dance electro. Suicide était un mélange de ferveur punk originelle, de rythmes disco hypnotiques, de futurisme electro high-tech et un carnage sonique avant-gardiste fait pour fondre sur les esprits les plus audacieux.» La messe est dite. Amen.
C’est à Thau qu’on doit les fameuses descriptions des premiers concerts de Suicide : «C’était avant les boîtes à rythme. Il n’y avait qu’un orgue. Leur set était entièrement improvisé, ils faisaient exactement ce qui leur venait à l’idée. Alan avait des chaînes, il se taillait la peau et portait un blouson et des bottes en cuir. Marty Rev jouait une seule note pendant 40 minutes.»
Ce livre amène un éclairage passionnant sur cette scène qui va du Velvet aux Dolls, en passant par tous ceux qui s’illustraient au CBGB, un bar paumé du Bowery qui était un bar de Hell’s Angels. Walter Lure nous rappelle que les chiens d’Hilly chiaient partout dans le club et Needs nous brosse un savoureux portrait de Wayne County qui accuse Bowie d’avoir tout pompé dans son spectacle Pork. On croise aussi Jeff Starship qui allait devenir Joey Ramone et Debbie Harry qui voulait récupérer Marty pour jouer de l’orgue dans son groupe. Heureusement, Marty était un mec fidèle en amitié. Ho, tu rigoles ou quoi ? Pas question de lâcher Alan !
Après leur premier album, Alan et Marty partent en tournée en Europe avec Costello et les Clash, c’est-à-dire les rois de la frime. C’est l’occasion pour l’auteur de rappeler à quel point les gens haïssaient Suicide. Marty Thau : «On sentait une certaine confusion dans ce public belge venu voir Costello et à qui on demandait d’encaisser le choc de Suicide. Ignorant les cris de ces fans européens qui n’avaient encore jamais vu un groupe de rock sans guitares, Alan Vega se fit surprendre par un mec qui sauta sur scène pour lui arracher le micro des mains, sous les acclamations du public. La moitié du public se mit à chanter ce que j’imaginais être des chansons traditionnelles belges et l’autre moitié applaudissait et ovationnait. C’était la même chose qu’avec les Dolls : soit vous adoriez Suicide, soit vous les haïssiez. Il n’y avait pas de demi-mesure.» Les Belges venaient pour Costello et ça dégénéra en émeute. Miriam Linna, qui était l’attachée de presse du label de Suicide Red Star, raconte ça encore mieux : «Je ne suis pas fan de Costello. Cette musique ne m’intéresse pas, je n’y connais rien. Je savais que Suicide allait être dix mille fois meilleur que Costello. C’était excitant de voir ça. Ils ont explosé comme une grenade dans une surboum. Au fur et à mesure que les lumières se rallumaient, on voyait la foule en colère. J’étais à côté de Marty Thau. Il transpirait abondamment et ses verres teintés fumaient littéralement. Il en avait la bouche ouverte. Quand le bordel à commencé, on se serait cru pendant la Troisième Guerre Mondiale et Marty Rev a monté le son de sa boîte à rythme. Alan s’est mis à railler la foule. Ils avaient l’air de deux mecs des rues de New York qui affrontaient une foule énorme. Leur musique sonnait comme une invasion de forces étrangères. La salle s’est transformée en scène de guerre. On nous a évacués par l’arrière et des voitures nous ont mis à l’abri avant qu’on ait découvert que ces enfoirés d’Américains s’étaient volatilisés.» Ce n’est qu’un tout petit aperçu des aventures extraordinaires d’Alan et Marty, gamins des rues du Lower East Side de New York. L’apothéose, ce fut le fameux concert du 4 juillet à l’Apollo de Glasgow, en première partie des Clash. «4.000 skinheads et punks écossais n’en revenaient pas de voir s’installer un groupe qui n’avait ni guitare ni batterie. Marty envoya un drone. Alan portait un blouson en lamé argenté dont il avait arraché une manche. Il hurla et prit une pose. Un mec commença à claquer des mains et Alan se joignit à lui. Le public crut qu’il s’agissait d’une provocation. La scène fut aussitôt bombardée avec tous les engins possibles et inimaginables. Les Écossais arrachèrent les rangées de sièges du sol mais elles étaient trop lourdes pour être balancées sur scène. Alan regardait la foule avec étonnement. Une boîte de bière atterrit à ses pieds. Il la ramassa et fit semblant d’en boire une gorgée. La colère monta d’un coup. Les mecs du service d’ordre qui était souls commencèrent à taper dans les gens et à en virer. À un moment, une hache siffla et alla se planter sur scène, à quelques mètres d’Alan.» Plus loin dans l’ouvrage, Alan revient sur l’anecdote de la hache et la confirme : «Quand on a joué à Glasgow, j’ai vu arriver cette putain de hache. C’était comme dans les westerns, quand tu vois arriver les flèches. Elle ressemblait à un tomahawk ! Pendant des années, personne n’a voulu me croire. Les mecs de Jesus & The Mary Chain étaient au concert et ils ont vu la hache filer vers moi. C’était dingue, mec !»
Mais Alan n’était pas né de la dernière pluie. Il avait pendant des années affronté des publics hostiles à New York et savait transformer la confrontation en art : «Parfois le public était trop hostile mais je savais comment il fallait réagir. Tu te taillades un peu le visage et comme tu transpires comme un porc, ça ressemble à une hémorragie. Alors je cassais une bouteille de bière et je me tailladais le visage avec un bout de verre. Ça se mettait à saigner et les gens se calmaient. Ils devaient se dire que j’étais complètement dingue et qu’il n’y avait plus rien à faire pour moi. ‘S’il veut crever, il peut crever ! ‘ Il fallait savoir gérer le chaos, mec, parce que parfois, ça pouvait devenir très dangereux.» Mick Jones raconte plus loin qu’à Crawley, un skin est monté sur scène et a frappé Alan, mais ils ont continué. Alan se souvient d’un autre épisode craignos impliquant des skinheads nazis : «On a joué une nuit dans un port de sous-marins sur la côte Est de l’Angleterre. La loge se trouvait derrière la scène. À cette époque il y avait le National Front et tous ces nazis. J’avais laissé Marty continuer à jouer et j’étais revenu dans la loge. Soudain, cinq de ces enculés sont arrivés avec des brassards nazis. Ils faisaient deux mètres de haut. Ils me haïssaient. J’ai cru que j’allais y passer, mais des gens sont arrivés et ces bâtards se sont barrés.»
Et puis voilà qu’ils passent à l’autre extrême et deviennent victimes de leur succès. Alan est terrorisé : «On a joué dans cette grosse discothèque à Édimbourg. Une énorme salle, pas bien éclairée. On avait déjà fait trois morceaux et les gens avaient l’air de bouger un peu. Comme j’étais habitué à voir les choses tourner au vinaigre, j’ai dit à Marty : ‘Regarde, ça va bientôt péter parce qu’ils commencent à remuer !’ Je suis revenu au micro et soudain, c’est devenu une grosse boîte disco et tout le monde dansait ! Ah la vache ! J’étais baisé ! Voilà que je faisais danser les gens ! Je suis retourné voir Marty et je lui ai dit : ‘Ils dansent sur notre musique, poto !’ Je te le jure, je croyais que j’étais cuit. Je me demandais ce que j’allais devenir ! J’étais scié. Partout, ils se mettaient à danser ! Après les concerts, des jeunes mecs venaient nous voir, des mecs qui allaient devenir Depeche Mode et Soft Cell. Ils étaient tous dans la loge.» Eh oui, Suicide allait être récupéré par toute cette scène bien propre sur elle. Pour Alan, ce fut une tragédie. Ils entraient dans une sorte de mainstream, celui de la reconnaissance éperdue et du développement commercial. La mort d’une éthique. L’arrivée de la No Wave et des fucking synthés. Bien malgré eux, Alan et Marty se retrouvèrent mêlés à ça. Ils allaient même tomber dans les pattes de Rick Ocasek et de Michael Zilkha du label ZE qui voulait absolument que Giorgio Moroder produise leur nouvel album ! Oui ce mec de ZE rêvait de succès commercial pour Alan et Marty qui n’en voulaient pas. Résultat : avec ce deuxième album, ce fut la fin des haricots. Ocasek avait réussi l’exploit d’aseptiser les figures de proue de la scène punk new-yorkaise.
Alan entame ensuite sa carrière solo. Il vient de rencontrer le guitariste Mark Kuch. Et pouf, ça repart, mais en mode boppin’. Back to the rockabilly roots, baby. Puis grâce à son quatrième album solo - Just A Million Dreams, le plus mauvais de tous, une autre histoire de producteur foireux - Alan rencontre la compagne de sa vie, Liz Lamere. À partir de là, c’est elle qui va s’occuper de la carrière d’Alan et même de celle de Suicide. Quand Alan revient jouer en Angleterre pour la promo de son album Power To Zero Hour, il renoue avec une vieille tradition : l’affrontement avec un public hostile : «Alan et Liz eurent à supporter les insultes d’une partie du public et ils furent bombardés de verres de bière, de pièces de monnaie et un mec leur balança un gros morceau de miroir qui venait des toilettes. S’appuyant sur sa longue expérience des agressions, Alan répondit avec le mépris le plus total, et il chargea les premiers rangs, provoquant des mouvements de retrait. Mais les agents de sécurité arrêtèrent le show. Le lendemain soir, la salle était pleine de journalistes qui espéraient assister à un carnage, mais les organisateurs supplièrent Alan de ne pas jouer. Liz en profita pour demander de l’argent en plus. Le lendemain, on vit dans le journal français Libération une photo d’Alan assis sur un WC, le pantalon sur les chevilles, en train de compter des billets de banque. Et on pouvait lire : ‘Mieux payé pour ne pas jouer, ça ne fait pas chier Vega’.»
Puis c’est l’épisode du 11 septembre. Alan : «Les ruines des immeubles sont les choses les plus horribles que j’aie pu voir dans ma vie. C’était comme une sculpture qui n’aurait pas pu être faite par des êtres humains. Après le 9/11, tout mon univers a basculé. Parce que c’est là que j’habitais. J’étais en plein cœur de tout ce bordel. Je ne pouvais plus croire à ce que je chantais avant. Ma vie était complètement différente. C’est comme ça que je fonctionne. Je vis en fonction de ce qui m’arrive. C’est la raison pour laquelle il m’est impossible de chanter les vieilles chansons. Les paroles anciennes me paraissent stupides maintenant. J’ai dû les refaire. Maintenant je suis enragé. Je l’étais déjà avant le 9/11, à cause de ce président de merde qui foutait tout en l’air. Je savais que ça allait se terminer comme ça.»
Alan et Marty enregistrent American Supreme, l’un des premiers albums à illustrer l’après 9/11, cet album fabuleux où se niche l’apocalyptique groove funky «Beggin’ For Miracles» qui dépeint une ville de New York rendue à l’anarchie, sans ordre ni loi.
Le dernier concert de Suicide eut lieu à New York, peu après celui de Paris à la Gaîté Lyrique. Liz : «Alan et Marty n’avaient aucune idée de ce que l’autre allait faire. Ce fut un concert exceptionnel. Alan et Marty ne s’étaient pas revus depuis le concert de Marseille. Marty avait sa loge au deuxième étage, mais Alan ne pouvait pas monter les marches. Marty arriva juste pour le début du concert et ils sont arrivés sur scène par deux entrées différentes. Ils ne s’étaient donc pas concertés. Il n’y avait pas de set-list, ils ont donc improvisé. C’était extraordinaire, la salle était pleine à craquer et les gens n’en revenaient pas. Personne n’a quitté la salle pendant le concert. C’était incroyable. Il y avait tellement d’amour dans la salle.» Et Alan rajoute : «On boucle la boucle. Je sais que ce fut un grand set, mais je n’en ai aucun souvenir. Voilà, c’est comme ça mais c’est pas grave, parce que Suicide est un gros truc. On peut faire ce qu’on veut. J’adore Marty. On ne fait jamais de balance ou de répètes ! Non mais tu rigoles ou quoi  ? Tu vois, cette fois personne ne s’est barré. On aurait pu jouer encore une heure de plus. Je ne peux plus danser maintenant, mais on était bien dedans et je ne sais pas ce qui serait arrivé. Je ne me souviens pas d’avoir quitté la scène. J’en avais un coup ? Ouais, j’avais bu du blanc. Je ne bois plus que du blanc. J’étais complètement crevé. Je ne me souviens de rien. J’aime ça. Je ne veux rien savoir. Apparemment, c’était génial.»


Signé : Cazengler le Vegaga


Alan Vega. Disparu le 16 juillet 2016
Kris Needs. Suicide - A New York Story. Omnibus Press 2015.

 


Rice with the devil

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Les Staple Singers et Tav Falco ont un sacré point commun : ce sont de grands admirateurs et de grands consommateurs de hits signés Bonny ‘Sir Mack’ Rice. «Respect Yourself» et «Tina The GoGo Queen» figurent parmi les plus gros classiques de tous les temps. Mais son hit le plus connu est sans doute «Mustang Sally». Le cut s’appelait «Mama Sally» et Aretha qui jouait la démo au piano proposa à Mack de transformer le nom en «Mustang Sally». Wilson Pickett en fit ensuite le hit que l’on sait. Devenu pourvoyeur de hits pour Stax, Sir Mack Rice vendit donc du Respect à Pops Staples, de la Cadillac Assembly Line à Big Albert et du Funky Penguin à Rufus Thomas.
Mack débute sa carrière comme baryton dans un quintette vocal de Detroit, les fameux Falcons, rendus célèbres par un smash hit de 1959, «You’re So Fine». C’est Joe Stubbs - le frère de Levi Stubbs, l’un des quatre Four Tops - qui chante cette merveille de soul mélodique et entêtante. Les Falcons furent aussi le premier super-groupe de l’histoire de la soul, car Eddie Floyd et Wilson Pickett en firent partie, avec Mack Rice et Joe Stubbs. On peut entendre Eddie le sirupeux chanter lead sur «You’re In Love» et Mack chanter lead sur «Sent Up», d’une voix de rock’n’roller qui était alors d’une étonnante modernité. Sur la compile Flick Records des Falcons, on trouve aussi des cuts terribles comme ce «Baby That’s It», un mambo saxé et battu au débraillé de Detroit, admirable car bardé d’énergie, ou encore «Anytime Anyplace Anywhere» un balladif de charme chanté au chat très perché. Il est certain que ces cinq jeunes blacks avaient le diable au corps. Il faut entendre «I Wonder», un jumpy énergétique très rock’n’roll dans l’esprit. Ou encore «I’ll Never Find Another Girl Like You» incroyablement moderne et qui préfigure le Detroit Sound.
Sur une compile intitulée The Original Sound Of Detroit, parue en 1967, on trouve des cuts de Bettye LaVette, des Falcons et des Corvells. Sir Mack Rice fait un carton avec «My Baby», un r’n’b popotin noyé de chœurs et de cuivres. Bettye a déjà une envergure de Soul Sister. Mais le roi, c’est bien Sir Mack Rice qui revient à la charge avec «Baby I’m Coming Home». Il sait déjà trousser un hit et le rendre sympathique en le chargeant de clap-hands et
de chœurs torrides. Le «Has It Happened To You Yet» des Falcons est aussi une perle de juke d’un très haut niveau, dentelée à la vocalise et chantée comme du Marvin, mais en plus élégiaque. Pure magie vocale.
Sir Mack Rice a aussi enregistré quelques albums, mais si on veut les trouver, il faut se livrer au petit jeu de l’aiguille dans la botte de foin, car ses albums ont quasiment disparu des écrans radars.
Le plus accessible est l’album qu’il enregistra en 1992 avec les Dynatones, Right Now. Il y reprend justement le hit des Falcons, «You’re So Fine» car depuis l’époque de l’enregistrement de 1959, il voulait le reprendre avec un vrai son. Alors si on ne veut pas mourir idiot, il faut écouter ce remake absolument écœurant de classe. Le hit de cet album, c’est «America Right Now». Mack Rice parvient toujours à récréer la magie. Ça sonne tout de suite comme un hit intemporel, avec un groove insistant joué sous le boisseau. Mack Rice impose un style reconnaissable entre tous. Il fait une version du fabuleux «Cadillac Assembly Line» jadis composé pour le gros Albert et monté sur un riffing à la ramasse. Il reprend aussi le vieux «Cheeper To Keep Her» qu’il composa pour Johnnie Taylor. Il prend ça au groove de jazz. Il tape aussi dans son vieux Mustang. Incomparable ! Le seul qui sache vraiment attaquer ce vieux hit, c’est lui, Mack - Mustang Sally wow babe - Quelle diction et quel feeling dans le déroulé ! Quand on l’entend chanter ça, on repense bien sûr à la scène d’Hail Hail Rock’n’Roll où Chuck Berry explique à Keith Richards comment se joue l’intro de «Carol». Seul Chuck pouvait la jouer à la Chuck.
This What I Do paru en 2000 est un album absolument génial. Sur la pochette, Mack rit comme le diable au beau milieu des flammes de l’enfer. Et pouf, il attaque avec «Money Talks», le rumble de Detroit staxé de frais. Il chante d’une voix qui transperce l’âme. Mack Rice règne sur l’empire du groove popotin et son na na na na se promène sur la Grande Muraille qui protège ses frontières - Gonna buy me a wife/ Gonna buy me a dog/ Gonna buy me a home - C’est vrai qu’avec de l’argent, on peut tout faire. On trouvera encore du gros son dans «Pussy Footin’», joli cut de pop soul joué à la wha-wha. Mack le chauffe, il sait s’y prendre. Quand on écoute ça, on se dit qu’à l’époque il devait essayer de négocier un retour dans l’actu, comme le fit Andre Williams. Encore un extraordinaire groove avec «Where Was You At». Pure merveille. Il chante ça avec une invraisemblable classe d’accent et termine en beauté avec un sax et des chœurs de dingue. On retrouve la patte du maître dans «24-7 Man». Il déroule son groove infectueux avec une belle insistance. Il a une façon bien à lui de rendre le chant magique. On croit parfois entendre psalmodier un sorcier. Il revient au vieux heavy blues de black qui se sent seul avec «Another Lonely Weekend in Memphis», allumé à l’harmo. On ne se méfie pas et pouf il nous tombe dessus. Ce sorcier peut emmener le blues au paradis, voilà sa force et son pouvoir. Il est absolument incommensurable. Il gueule dans la viande du blues, il se situe bien au-delà du commun des mortels. Pur génie. Personnage diabolique. On reste dans l’enchantement avec «Other Side Of Town», il négocie des virages serrés dans la viande du groove - Bye baby bye bye - et il finit cet album hallucinant avec une reprise de «Respect Yourself», ce vieux cadeau qu’il fit jadis à la famille royale de Memphis. À ce niveau de perfection, on ne peut parler que d’universalisme.
La pochette de Get That Money paru en 2006 évoque automatiquement celle du Black Godfather d’Andre Williams enregistré avec la crème de la scène garage de Detroit en 2000. Mack pose en manteau de fourrure devant des grosses bagnoles. Attention, c’est encore un album d’île déserte. Le vieux gator fait un retour fracassant dans un «Yesterday Hero» monté sur un énorme drive de basse ronflante. Puis il vire funk avec «Get That Money». Mack réclame son blé - Get that money dough - Wow, quel fantastique brouet de funk ! On entend aussi des machines sur cet album, mais l’ami Mack s’impose par sa seule classe de vieux crabe. Trop de machines dans «Honey Bad», et par miracle le funk s’impose - Gimme my bread - C’est le meilleur funk du coin, avec une voix qui vrille. Il enchaîne quatre vieux hits, Cadillac, Respect, Mini Skirt Minnie et Mustang. Tout est bien sonné des cloches, on peut lui faire confiance. Avec ces quatre titres, on patauge dans le mythe. Il rajoute un peu de wha-wha Shaft dans Mustang et des chœurs de filles lubriques achèveront les plus coriaces d’entre-nous. Il reste le maître du jeu avec l’affolant «Everything Looks Good And Good» et les filles font yeah yeah yeah. Il nous fait plus loin le coup de la grippe exotique avec «Hong Kong Flu». Il chante ça à la voyelle joyeuse et délirante - She got the Hong Kong flu - Il chante en dérapage contrôlé. Le voilà capable de miracles en Palestine. Mack ? Mais c’est le messie du funk ! Il finit son disque avec d’autres énormités cabalistiques et un clin d’œil au père Rufus avec «That Thang». Et pour finir, il nous ressert cette merveille qu’est «Right Now America». Mack y dépeint l’horizon, mais avec une mélodie inscrite dans le groove. Ici tout n’est que chatoiement et grande présence. Il en fait le hit du siècle.
On retrouve bon nombre de ces merveilles sur son dernier album, Justice, paru en 2008. À commencer par l’effarant «Right Now America» et «Viagra Man» qu’il groove avec des machines, ce qui ne l’empêche pas de swinguer sur un beat extraordinaire. Il est tellement à l’aise avec les machines qu’on l’entend même siffler. Il faut aussi l’entendre chanter le morceau titre d’une voix de timbre fêlé. Avec cet album, il s’efforce d’entrer dans la modernité du rap et des machines, comme le fit aussi RL Burnside. C’est forcément intéressant car il s’arrange toujours pour croasser à la surface du groove, qu’il soit analogique ou synthétique. Comme chez Chuck Berry, c’est la voix qui fait tout. La musicalité vient du chant et non des instruments. Voilà la grand force des interprètes de haut rang. Il n’ont besoin de personne en Harley Davidson.
Grâce au Professor Von Bee, émérite érudit ébroïcien, j’ai pu écouter une compile des singles de Sir Mack Rice. Il doit bien être le seul sur cette terre à pouvoir la fournir. Mettre le nez dans ce genre de concentré de tomate, ça équivaut à franchir le Rubicon. On sait qu’il n’y a pas de retour en arrière possible. Ah tu voulais palper la cuisse de Jupiter ? Vas-y mon gars, palpe donc ! Le danger, c’est qu’après avoir écouté un pareil ramassis de concentré de tomate, il devient difficile d’aller écouter autre chose. La fête commence avec «Tina The GoGo Queen» que Mack chante en lousdé. Fantastique car doucéreux. Avec «You Can’t Lose It», il renoue avec l’ambivalence de proximité qui fait le charme de Mustang. Mack retrouve toujours ses marques. «Love Sickness» date de 1967, Mack est en plein Stax et avec «I Gotta Have My Baby’s Love», Mack fait son Pickett. Pur jus de juke ! Dans «Coal Man» il fait des promesses - I’ll be your coal man - Et il rajoute - I like your fire - Mack allume. Il a une science du doigté extraordinaire. Avec «Love’s A Mother Brother», il montre qu’il sait lui aussi chauffer un r’n’b à blanc. Et voilà encore un hit perdu dans l’espace temps, «What Good Is A Song». Mack est prodigieusement doué, mais il se perd dans le cosmos de l’underground. C’est pourtant un hit de 68. On y assiste au combat d’un géant avec sa mélodie. Groove de rêve encore avec «Santa Claus Wants Some Lovin’», du Stax sound des années 80. Puis il revient à la funky motion avec l’extraordinaire «Bump Meat». Il est allé chercher ça au paradis des funksters. Back to the firmament avec «Muhammed Ali», hommage d’un géant à un autre géant. Voilà encore l’un des hits universels de Mack. C’est joué aux trompettes de la renommée. Il faut avoir entendu ça au moins une fois dans sa vie - Ali ! Ali ! - Et la fête continue avec «Hope», la B-side de ce single mirifique, encore du groove étoilé chanté au profit d’une bassline éminente que notre héros chevauche comme un cow-boy de rodéo. Il nous ressort son meilleur funk pour «I Can Never Be Satisfied». Il a un sens du funk inégalable, une façon de placer son chant qui n’appartient qu’à lui. On est en 1976 et ça danse. Une pure merveille. Au risque de radoter, tout est bon chez Mack Rice. Cette compile trop dense se termine avec un «Women Part 1» suivi d’un «Women Part 2». Voilà du funky strut un peu violent, bardé de son - In the USA/ We got somewhere good God ! - On se retrouve une fois de plus dans le meilleur groove de funk d’Amérique.
En farfouillant dans les rayons de la librairie anglaise de la rue de Rivoli, je suis tombé l’autre jour sur un grand format intitulé Soul Memphis Original Sound. Ce livre propose une galerie de portraits photographiques signés Thom Gilbert. Si l’évocation de cet ouvrage arrive à la suite de l’hommage à Mack Rice, c’est parce qu’on y trouve son portrait étalé en double page. Il porte une casquette blanche de Gatsby tournée vers l’arrière, des lunettes à montures en or, une chaîne en or et un costume funky saumon et blanc. Il fixe l’objectif, mais son regard paraît tellement sauvage ! Il fait en plus une moue extraordinaire. Mais attention, ce livre recèle bien d’autres trésors. C’est une vraie caverne d’Ali-Baba.
Dans la petite intro - un texte du président américain lu le 9 avril 2013 à la Maison Blanche, en hommage au Memphis Sound - on lit les noms de Don Nix, d’Al Green, puis des labels mythiques de Bluff City, Hi, Duke, Sun et Stax. Page suivante, Dan Aykroyd salue la mémoire de Donald Duck Dunn et ses amis Eddie Floyd, Sam Moore et Steve Cropper, toujours en vie. Nous n’en sommes qu’à la page 9 et on comprend tout de suite qu’avec ce livre, on risque l’indigestion.
Et pouf ! On tourne la page et sur qui on tombe ? Booker T et Aretha. Des vieilles photos en noir et blanc. On passe ensuite aux choses sérieuses avec un fabuleux portrait contemporain de Sam Moore. Il sourit de toutes ses dents blanches. Ça c’est du black ! Le trompettiste Wayne Jackson (tout juste disparu) évoque plus loin les souvenirs de ses rencontres avec Elvis, Aretha, Wilson Pickett, Isaac Hayes et la box of dynamite, Sam & Dave. BB King vivait encore au moment où Thom Gilbert photographiait les stars de Memphis. BB sourit béatement. Mais c’est son assistant Norman Mathews qui vole la vedette lorsqu’on tourne la page. Celui-ci ramène en effet sa fraise, avec les yeux grands ouverts et un sourire espiègle, un nœud pap de traviole et des médailles épinglées au revers du tuxedo. Attention au beau portrait de Charlie Musselwhite, qui du haut de ses soixante-dix balais rigole comme un Bibi Fricotin du blues, harmo en main et skull ring au doigt bien osseux. Si vous voulez voir la Cadillac Eldorado en or d’Isaac Hayes, vous devrez acheter ce livre. Rien que pour cette image, il vaut largement l’investissement. Toute la calandre avant est en or massif et le reste de la carrosserie peint en bleu. Hallucinant ! Et puis voilà l’extraordinairement belle Denise LaSalle. Elle n’est plus toute jeune, puisqu’elle va sur ses 80 balais, mais quelle allure et quel sourire ! Et quel parfum de légende ! On se sent bien en compagnie de tels artistes. Dans son sourire transparaît toute sa beauté intérieure. S’ensuit un portrait stupéfiant d’Al Bell, le résurrecteur de Stax. L’homme se montre incroyablement bien conservé, pas de cheveux blancs, sapé comme un milord des finances, le regard légèrement décentré, avec une espèce de fossette sur la joue droite. On voit bien que flotte dans son regard la farandole des souvenirs de l’âge d’or. Par contre, Bonnie Bramlett n’est pas à son avantage. Alors que cette femme est extraordinairement belle, Thom Gilbert en propose une image de mémère coiffée d’un balai à poil long. C’est d’autant plus choquant qu’en vis-à-vis, on a la dégaine de Bobby Whitlock (le seul qui soit resté fidèle à Delaney & Bonnie quand tout l’orchestre est parti jouer avec Joe Cocker - la fameuse tournée Mad Dogs & Englishmen - laissant le couple alors en pleine ascension le bec dans l’eau). Bobby vieillit bien, il affiche une mine resplendissante de rocker sur le retour et porte une veste en daim cloutée. On n’ose porter ce genre de fringues qu’aux États-Unis. On voit aussi pas mal de fringues dans ce livre, et l’inévitable combinaison blanche d’Elvis. Même conseil que pour la Cadillac en or d’Isaac Hayes : si vous voulez voir l’extraordinaire bague en diamants de Jerry Lee, il faut acheter ce livre. Elle apparaît en gros plan et si on l’examine en détail, on ne compte pas moins de 328 diamants sertis dans la monture en or massif. On ne saura jamais comment le bijoutier a pu entasser autant de diamants sur une couronne, mais on s’en fout. Il faut avoir vu la personnal stationary and diamond ring de Jerry Lee au moins une fois dans sa vie. C’est absolument indispensable.
On tombe un peu plus loin sur l’extraordinaire portrait de Mable John, la sœur du pauvre Little Willie John mort dans des circonstances mystérieuses alors qu’il croupissait dans une taule de la côte Nord-Ouest américaine. Cette femme est extrêmement âgée - elle va sur ses 80 balais - mais comme Denise LaSalle, elle rayonne de beauté intérieure. Petit conseil en passant : écoutez Stay Out Of The Kitchen paru sur Ace en 1992. Ce disque a la particularité devenue très rare de ne contenir aucun déchet. Et puis tout le monde le sait : Mable John fait partie des légendes vivantes de la Soul Music. Avant de chanter, elle fut la première secrétaire de Berry Gordy, elle fit quelques disques sur Motown, puis elle descendit à Memphis pour enregistrer chez Stax car le son lui plaisait davantage. Même démarche qu’Arthur Conley. Attention au portrait de Steve Cropper : il ressemble désormais à un ogre rigolard, alors qu’au temps de sa jeunesse, il arborait les atours d’un séducteur hollywoodien. Très beau portrait du vétéran Don Nix, revenu de toutes les batailles avec ses Alabama State Troupers. Il porte désormais un casquette et une barbe bien taillée. Dans son regard qui semble perdu flottent aussi les souvenirs de l’âge d’or, car on peut dire de Don qu’il fut partout et dans tous les coups fourrés. Magnifique portrait d’Overton Wright, le fils d’O.V. Wright, une image qui aurait tendance à ré-actualiser le slogan Black Is Beautiful. Ann Peebles fait aussi partie de cette fascinante galerie de portraits. Elle vieillit plutôt bien et à l’air d’une gamine avec un visage de grand-mère. Stupéfiant. Il faut voir à quel point ces portraits vivent de leur propre vie. Carla Thomas devenue grand-mère elle aussi occupe la place qui lui revient : une double page, en tant que Queen Of Memphis Soul. Elle porte un joli chapeau de paille et ses yeux, comme souvent chez les noirs âgés, s’embuent de chaleur humaine. Quelle femme et quelle allure ! Mesdames les mémères blanches, prenez modèle. Sur une double aussi, voilà qu’apparaît le fameux Muscle Shoals Sound Studio, l’un des endroits les plus mythiques de l’histoire de la musique moderne américaine. Regardez bien les deux fenêtres, les pierres de la façade, la porte d’entrée, la pelouse, Aretha, Wilson Pickett, Millie Jackson, et des tas d’autres légendes sont allées là-dedans enregistrer des hits planétaires. Ce studio se trouve en Alabama et non à Memphis, alors que fout-il dans ce livre ? Al Bell y envoyait justement tous les artistes Stax. Il trouvait le son de Muscle Shoals meilleur que celui du studio Stax. Tiens, justement, voilà Spooner Oldham, toujours aussi maigre, avec un nez proéminent comme ce n’est pas permis, une tête de vétéran taillée à la serpe, on dirait presque un portrait d’oiseau de tribune dessiné par Daumier. L’immense David Hood figure lui aussi en bonne place, le regard planqué derrière des lunettes noires. David Hood est avec Duck Dunn et James Jamerson l’un des plus grands bassmen de l’histoire du rock et de la Soul. Rick Hall vit toujours, lui aussi. Il vient d’ailleurs de publier ses mémoires. Rick Hall, c’est toute la légende de Fame, c’est Candi Staton, Millie Jackson, Clarence Carter et des tas d’autres légendes de la Soul. Il porte désormais la même moustache que Jackie Lomax, une moustache de mousquetaire. Il est toujours aussi bien coiffé et au fond de ses petits yeux danse la farandole des souvenirs enchantés, même si un jour, à la suite d’une shoote avec le mari d’Aretha, il s’est fâché avec Jerry Wexler qui menaça de l’anéantir. S’ensuit bien sûr le portrait de Bobby Bland, coiffé de sa casquette d’officier de marine, et toujours cette classe indécente qu’ont les vieux blacks qui ont su rouler leur bosse à travers les modes orchestrées par les petits blancs dégénérés. Bobby sourit car il sait qu’il est le meilleur groover de l’univers. Comme Carla, il a sa double page. Portrait en noir en blanc de Roland Janes qui a cassé sa pipe récemment. Voilà encore une raison évidente de rapatrier ce livre fantastique : le portait d’Eddie Floyd ! Très beau vieillard aux cheveux blancs, il pose le menton penché vers l’avant et dans son regard darde toute l’innocence du peuple noir. Il y a du Denzel Washnington dans sa physionomie. L’homme est beau et en impose. On ne se lasse pas de regarder ce portrait. Ni d’écouter ses albums d’ailleurs. Encore une preuve de l’existence de Dieu ? Oui, car l’homme noir finit enfin par régner sur la terre comme au ciel, selon le vieux rêve de Malcolm X.
Tiens, encore une femme démente, au sens de la présence, Rita Coolidge, pas de cheveux blancs, une nature indienne intacte, elle porte des lunettes à verres orangés, et on sent la star, mais la vraie star, celle qui ne la ramène pas, la star naturelle chez qui tout est comme en un ange aussi subtil qu’harmonieux. Toujours fidèle au poste, voici le géant Syl Johnson, habillé en cow-boy et planqué derrière des lunettes noires. À côté de lui, en vis-à-vis, l’incroyable Jimmy Johnson nous fixe de son regard clair. Comme Smokey, il a des rétines colorées. Et il porte sur les joues des nuées de petites taches brunes qui lui donnent un côté enfantin. Plus loin, voilà le grand Sam the Sham assis torse nu avec son accordéon, le regard dur fixé sur l’horizon, comme au temps des incessantes tournées avec les Pharaons. Encore un personnage culte ! Magnifiquement conservé lui aussi, voici Jody Stephens, l’ancien batteur de Big Star. Irma Thomas vous attend page 207, la bouche ouverte et les yeux charbonnés. Elle ne semble pas avoir d’âge. Par contre, Chips Moman vieillissait bien. Il avait toujours le cheveu brun et affichait un petit look à la Nicholson. Il avait de belles dents toutes neuves et un cou de dindon. Mais il vient lui aussi de casser sa pipe, enterrant du même coup une sacrée tranche de l’histoire de la Soul et du rock. Et sur une double, on retrouve face à face deux légendes : Dan et Don, Dan Penn et Don Covay. Don qui a lui aussi cassé sa pipe portait un stetson noir. Il flotte autour de ces deux héros un capiteux parfum de légende. Ce beau livre fume.


Signé : Cazengler, Mack Rincette


Sir Mack Rice. Disparu le 27 juin 2016
The Falcons. You’re So Fine. Flick Records
Sir Mack Rice & the Dynatones. Right Now. Blue Suit Records 1992
Sir Mack Rice. This What I Do. Infi Music 2000
Sir Mack Rice. Get That Money. 2006
Sir Mack Rice. Justice. 2008
Thom Gilbert. Soul Memphis Original Sound. Officina Libraria 2014

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JUKE JOINTS BAND
+ friends

29 / 07 / 2016 - LERAN ( 09 )

Dix-huit heures. La carte postale rurale. Le village tout en longueur écrasé de chaleur, perdu au bout de la plaine. Sa place centrale, une allée de platanes à vous donner envie de réciter du Valéry.


"Tu penches, grand Platane, et te proposes nu
Blanc comme un jeune Scythe"

Pas grand monde dans les rues. Route barrée, nous approchons du but, le prospectus n’a pas menti, l’on aperçoit les premières baraques à frites. Etrange, uniquement des éventaires de bouffe. Ici mijote doucement une paella dans une poêle géante, là des escargots grillent de leur belle mort, plus loin l’on s’active autour de futurs hamburgers. A part cette débauche de préparatifs culinaires, personne si ce n’est trois individus fourrés devant le comptoir d’un bar improvisé. Facile de reconnaître dans ce groupe étique Chris et Ben du Juke Joints Band. Traînent un peu pour aller faire le son, l’estrade au bout de la rue est inondée d’un soleil saharien.
Dix neuf heures. Nous ajouterons une petite douzaine d’individus qui déambulent tout en donnant l’apparence d’être là par hasard. Le Juke s’en va peaufiner sa sono. Nous partons en exploration. Encore cent mètres de maisons, un pont que nous franchissons allègrement tel Bonaparte à Arcole - remarquons pour la vérité historique qu’aucun autrichien ne s’oppose à notre passage - et plomp ! nous restons azimutés par le château qui nous surplombe de toute sa hauteur. Grandiose ! Type renaissance huppée. Au-dessus de nos moyens. Nous opérons une retraite prolétarienne.

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Dix neuf heures trente. Nous avons manifestement raté un épisode. De la guerre de Cent Ans. Et un autre des Evangiles. La multiplication des tables et des bancs. S’en aligne, surgies du néant, une profilée de trois cent mètres de long, plus une autre dans une rue adjacente, des gosses qui courent partout et des parents sagement assis qui sortent de leurs paniers, couteaux, fourchettes et assiettes. Six cents affamés. Mais les vocables gutturaux aussi tranchants que des faux qui heurtent nos oreilles, tudieu ! ce n’est point le miel du doux langage national mais les disparates sonnailles de l’ennemi héréditaire, ces damnés bâtards d’anglais. Un peuple qui mérite toute notre considération pour avoir inventé les Rolling Stones, Eric Burdon et les Yardbirds. Pas fous les Englishes, ont racheté les maisons vacantes des villages alentours qui se vidaient au rythme soutenu de l’exode rural, et se mêlent avec joie à toutes les festivités locales des patelins.
Vingt et une heures trente. Les panses sont remplies, l’heure du blues est venue.

THE BLUE BAND

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Ben n’a pas trifouillé deux fois sa guitare que l’évidence s’impose. La beauté et la netteté du son. Tout à l’heure n’ont pas tourné les boutons en vain, profitent un max de cet angle droit de murs qui réfléchissent et se renvoient les ondes sonores, une quadriphonie artisanale ariégeoise du meilleur effet. Clarté de la guitare et raucité de la voix. Toute la soirée nous allons bénéficier de cette idéale et paradoxale tension. Le feu dévorant de Chris et le limpide torrent dévastateur de Ben qui se mêlent et s’entremêlent sans que jamais l’un n’assèche ou ne noie l’autre. Deux frères en lutte contre le blues accaparateur, qui se soutiennent, se filent et se repassent le feeling sans faillir. Le blues est un serpent qui ne s’apprivoise pas, faut le laisser dérouler ses anneaux en sa toute bestiale majesté. C’est une bête affamée et fascinante qui sort des marais et qui s’en vient vous mordre l’âme, l’en emporte chaque fois un morceau, mais elle repousse uniquement par désir de sentir encore et encore une fois cette indicible blessure qui vous instille une petite mort fascinatoire dans les cellules les plus lointaines de votre chair.
Opération délicate de l’appel ophidique. C’est Chris qui s’en charge. Possède la voix brûlée nécessaire. Communique avec les puissances chamaniques. Un véritable cracheur de blues. Peu de gestes grandiloquents, mais le corps est transcendé par la flexion souveraine du rythme. La scène est un rituel. L’invocation tellurique exige une improvisation scrupuleuse, quelques mots d’introduction, une courte invocation d’un des grands fondateurs du blues - que ce soit un précurseur enfoui depuis longtemps dans la glaise profonde de l’oubli ou un survivant prestigieux - et puis le chant qui jaillit en une infinie reptation terrienne. A côté l’on aimerait l’électricité. Mais non Ben, ne donne pas dans ces facilités. Tamponne son acoustique. Le blues fut ainsi en ses débuts. Une guitare et une voix, sèches toutes les deux. C’est en frottant les pierres les plus simples l’une avec l’autre que l’on arrache ces étincelles qui mettent le feu à toute la plaine.
Les adultes restent assis mais les enfants se pressent et esquissent des pas de danse. Leur naïveté existentielle est sûrement beaucoup plus apte à saisir le message sans mot d’ordre de cette musique originelle. Leurs parents sont enrobés d’une écorce de convenances sociales et pseudo-existentielles dont-ils ont de la peine à se défaire. Mais au troisième morceaux les conversations ralentissent et les applaudissements fuseront à chaque solo de Ben, à chaque sauvage sérénade de Chris.
J’ai dit solo, mais le terme me paraît inadéquat. Je lui substituerai celui d’envolée, un peu comme ce vent sauvage dans les roseaux de Yeats. Ben se carapate. Pas du tout en douce. Suit sa guitare diabolique, plus vite, plus fort, plus en avant, l’est ailleurs, dans un quelque part aventureux où il emporte l’auditoire en un allant prodigieux. Ni notes, ni accords, mais une tempête qui se déchaîne, un vent de rêve qui arrache les arbres et envole les hommes comme des fétus de paille. Comment peut-on orchestrer de telles symphonies avec six malheureuses cordes soumises à un si violent traitement ?
Une espèce de folie rentrée agite ces deux hommes. Shake your MoneyMaker, Chris égosille les raideurs tuméfiantes du sexe, et Ben démultiplie l’ampleur de l’orgie du plaisir. L’organe vocal qui râcle le pertuis fatidique et le jus ambré de la guitare qui éclabousse le tout. De l’Elmore James comme jamais. Le Dust My Broom de Robert Johnson subira le même traitement. Le blues est une musique impudique qui vous en met plein la bouche. Nourriture diabolique porteuse des germes de toutes les fièvres. Dans le lointain, l’orage tonne et quelques lourdes gouttes de pluie s’écrasent sur le sol. Mais nos deux sorciers connaissent toutes les formules, de Keb' Mo' à Willie Dixon, d’Otis Redding à John Mayall, et les éléments s’apaisent, la colère des dieux laisse place à l’exultation jubilatoire et incendiaire du blues.
Deux sets, un court, un long. Le premier qui commence, et le deuxième qui finit par un morceau du Creedence Revival. Une manière éloquente de boucler les méandres du Mississippi intérieur qui arrose notre sang. Un concert d’éblouissance parfaite. D’ébluesissance apothéositale. Merci le Juke.

28 / 07 / 2016 - LAC DE MONTBEL ( 09 )
L’ECUME DES JOURS

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JAZZ COOKING AND HIS BLUES BUDDIES
JUKE JOINTS BAND

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Un autre visage de l’Ariège. L’Ariège hippie. Ces hordes de chevelus qui dans les années soixante-dix se sont ruées sur le département déserté de ses autochtones... N’ont pas fait qu’y passer. Se sont acclimatés. Ont formé des colonies d’implantation, à diffusion lente mais obsédante. Au fil des années ont gagné leur croix de guerre : on ne dit plus les hippies mais les néo-ruraux. Preuve qu’ils représentent un secteur d’économie vivrière ( chèvres, abeilles, fromages, miel, artisanats divers, menus travaux ) non négligeable. Ont aussi pactisé avec toute une frange de la jeunesse locale heureuse d’adopter un mode vie beaucoup plus libre qui leur a permis de rester au pays et d’échapper à la loi d’airain de l’exode rural…

L’Ecume des Jours est située sur la rive est du lac artificiel de Montbel. Si vous êtes un peu chochotte, vous vous arrêterez à la belle structure de restauration spécial-touristes-tire-fric avec parcs d’attractions gonflables pour les enfants qui n’embêtent pas leurs parents. Si vous préférez les réserves indiennes au Madison Square Garden, continuez votre route. L’Ecume des Jours vous attend. Pirouette caca chouette c’est la cahute du bonheur. Un toit branlant, des vieux canapés autour, une soupente minuscule qui sert de cambuse, WC bouchés mais champs à perte de vue pour les commodités, que demander de plus ? Rien. La bouffe est bonne et peu onéreuse mais l’important c’est la faune qui s’amasse autour. Des marginaux de toutes sortes. Du bobo anglais déclassé au militant bio survolté, du vieux baba revenu de tout, sauf de ses rêves, à l’amateur du picrate local, une espèce de pandémonium borderline des plus joyeux. Un truc sympa : la scène est presque aussi grande que l’espace réservé aux convives.

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JAZZ COOKING AND HIS BLUES BUDDIES


Du jazz ! Horreur ! Nos trois jeunes garçons partent avec un handicap défavorable. Mais le jazz n’est plus ce qu’il était. En tout cas, ces toulousains savent jouer. Et y prennent du plaisir. Commencent avec un Wash My Back, un de ces insupportables mid-tempo qui s’étire à n’en plus finir sur une valse de blues cocufié. Basse électrique, batterie, clavier, il vous semblerait qu’il va vous manquer quelque chose. Mais non, se débrouillent très bien pour nous servir leur tambouille. Belle voix un peu voilée du bassiste. Très noire, très américaine. Une Lucky Strike qui sent davantage la grève que la chance. L’on aurait aimé qu’elle soit mise un peu plus en avant, mais ce sont avant tout des instrumentistes. Se sont partagés les rôles. Le batteur percute et la basse harmonise. Sont perpétuellement en défi amical. L’un funkise et l’autre jazzise. L’un tape sur les grilles comme un taulard dans sa cellule et l’autre tourne les clefs sans jamais ouvrir. La souris veut sortir du trou et le chat le bouche avec sa patte. Elle court vers une sortie de secours but the cat is already here. Un jeu incessant dans le labyrinthe des tempos. Le clavier est en dérive permanente. Au début du set il sonne comme un Playel de concert et à la fin il tord les accords comme un ogre électrique affamé. L’on voyage. Sont des malins. Vous effraient par quelques mollesses de cet insupportable jazz cool des années cinquante et sans crier gare vous le transmuent en swing déglingué de gros matou fou qui court après sa queue, à coups de louches de blues, de funk, de rock, dans le potage. Le brouet se transforme en gumbo frétillant de meilleur augure. Une ronde infernale entre compos originales et standards maltraités. Nous font visiter le pays alligatorien : le chaudron de la New Orleans, des résonnances africaines de Congo Square au déhanchement rock and rollisé de Fats Domino. Le public apprécie. Les imite, applaudit de plus en plus fort, de plus en plus rapidement. S’arrêtent au bout d’une heure. Ont vaincu et nous ont convaincus. Terminent sur un Since You’ve Been Gone incandescent. Comme quoi l’on peut trouver son bonheur lorsqu’une fille vous quitte. Mais eux ils auraient pu rester un tout petit peu plus.

JUKE JOINTS BLUES


Les mêmes qu’hier ? Oui mais aujourd’hui ce n’est pas pareil. Arrivent en force. Ont doublé les effectifs. De deux sont passé à quatre. Damien est à la basse, Grassendo à la batterie. A l’arrache, sans répétition. Le premier morceau servira de check sound. Ben est à la peine. Christophe des Number Nine ( voir KR’TNT ! 153 du 29 / 08 / 2013 ) ) vient de lui passer une Ibanez de 1973 avec un petit ampli Marshall à la structure sonique teigneuse. Mais non, ça ne passe pas. La troque illico avec son acoustique habituelle qui démarre au quart de tour. Sur les trois premiers titres, je me demande ce que Grassendo fait là. Un vicieux. Tamponne le rythme doucettement, sourit de toutes ses dents. N’apporte rien de fondamental. Fallait se méfier. Son foulard de pirate sur sa tête aurait dû m’avertir. Le genre de matelot qui descend des haubans tout guilleret pour poignarder le capitaine et déchaîner la mutinerie de l’équipage. L’accélère la cadence, l’air de rien, et bientôt le Juke Joints Band file les quarante nœuds par vent arrière, et chevauche la tempête. Le blues vous connaissez ? Très bien, et son bâtard de fiston, le rock and roll, ça ne vous dit rien !
Les dîneurs se dépêchent d’avaler les dernières bouchées, collent les tables sur les murs et une horde de filles entre en danse. Entrent en transe. C’est qu’ils y vont fort. Damien s’est mis au diapason de Grassendo, secoue le cocotier sans frette de sa basse comme s’il devait en tomber des louis d’or. Vous fait de ses descentes d’escaliers des enfers abracadabrantes. Damien le démon. A l’autre bout de la scène Ben n’a même pas pris le temps de se percher sur son tabouret. N’en laisse pas tomber le fromage pour autant. L’est le phénix du riff des hôtes de ce combo maudit. Vous ne l’ignorez pas un groupe sans chanteur c’est comme un condensateur sans électrogène. Chris mène le vocal comme Murat la charge décisive d’Eylau. Ecrase tout sur son passage. Les filles ont l’air d’aimer, viennent le caresser sous sa tunique. Sont des gorgones en furie, vident les verres du sang de la vigne comme d’autres leurs chargeurs de mitraillette. Arrosent partout, corps et habits, tables et plancher. Et les moins jeunes ne sont pas les moins déchaînées. Impossible de s’arrêter, le groupe turbine comme une centrale EDF à plein régime. A chaque titre Grassendo pousse le curseur, et les autres réagissent à la nano-seconde. Le morceau n’est pas terminé qu’ils se tournent vers lui, avec un regard suppliant d’enfant qui quémande une douzième part de gâteau, on ne pourrait pas aller un peu plus vite, s’il te plaît ! Et c’est reparti pour par exemple une version de Lonely Avenue que Chris parcourt à la vitesse d’un cent mètres haie barbelée. Le blues qui vous écorche la peau, vous troue l’âme, vous arrache des lambeaux de chair, vous démantibule le squelette. Un super premier set, d’une longueur démesurée, qui se clôt sur la promesse d’un final proximal. Sont trop chauds et les filles brûlantes. Le temps de se rincer les amygdales et les revoilà. Pas une minute à perdre. Maintiennent le cap et la vitesse. C’est la bacchanale ( ne pas confondre avec les anales du bac ) qui mène le bal. Le Juke filoche jusqu’au bout de la pelloche. Torride, s’ils continuent ainsi, cette bande de requins bleus and drôles massés derrière Chris et son micro-climat vont nous assécher le lac. En tout cas, à l’Ecume des jours, les Juke ont été le soleil noir de la nuit bleue.

11 / 08 / 2016 - MIREPOIX. ( 09 )
HALLE AU MARCHE

Vous avez à Mirepoix tout ce qu’il faut pour rendre un homme heureux. Des bars, des filles, des chiens et des chats. Je vous livre le quartet gagnant dans un ordre préférentiel que vous n’êtes pas obligés de partager, j’avoue avoir beaucoup hésité ranger les félidés après les canidés. La ville la plus animée d’Ariège, avec son contingent obligatoire d’anglais, ses animations hebdomadaires, et ses kyrielles d’artisans qui vous vendent les trucs les plus indispensables à la survie de notre espèce sur cette nef de fous pathologiquement stupides et furieux qu‘est notre planète, par exemple une feuille de papier avec votre prénom calligraphié à la japonaise ou une lampe à huile qui marche à l’huile de colza.
Tous les jeudis soirs des mois d’été c’est la traditionnelle moules / frites ( plat préféré de Bashung ) à chaque fois agrémentée d’une formation musicale afin d’accompagner le mastiquage des mandibules affamées. L’on ne change pas une équipe qui gagne, pour cette deuxième soirée d’août les organisateurs ont choisi, à l’instar de l’année précédente, le Juke Joints Band. Z’ont quand même compris qu’au lieu de les faire jouer, comme l’an passé, le cul tourné vers les convives vaudrait qu‘ils tournent pile leur face vers les empifreurs de mytilidés.

HORS D’ŒUVRE

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Chris au micro, le fiston Damien à la basse sur sa gauche, Ben sur sa guitare ( en fait c’est plutôt la guitare qui est sur Ben ) à sa gauche, vous connaissez déjà, je ne m’attarde pas. Eux non plus. Parfois le blues c’est de la nourriture jetée aux cochons qui ne pensent qu’à se remplir la panse. Reprendront la jam un peu plus tard le temps de laisser la foule impavide se sustenter. Une heure d’entracte. Lecteurs ne vous éloignez pas trop, gardez une place pour le dessert.

NOUVEAUX INGREDIENTS

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Sont partis à trois et reviennent à quatre. Et par un prompt renfort les voici cinq. En effet le nouveau venu n’a pas fini de tirer de son sac un… accordéon que survient l’ami surprise Thierry Kraft, sourire aux dents, chemise à fleurs, écharpe léopard et ceinture plastifiée aux couleurs du même royal animal. Sort sa collection d’harmonicas de son sac et branche d’autorité son micro sur l’ampli. Plus on est de fous, plus on rit, le Juke aime ses réunions improvisées, style auberge espagnole où chacun apporte son instrument et vogue la galère pour de nouvelles aventures. La veille, nous apprendra Chris, après le set, c’est un trompettiste qui s’est joint à eux avec sa corne de brume. Mais vous aimeriez en savoir plus sur l’accordéoniste - notre service de renseignements étant parfaitement au point nous pouvons vous livrer sa fiche de signalement. Miguel Gramontain exerce la noble profession de facteur. Non, mes demoiselles, même s’il est jeune et beau, il ne porte pas vos lettres d’amour, il fabrique des accordéons dans un hameau perdu de la commune de Saint-Martin-de-Caralp. Tout est en place, go ! Juke ! Go ! For a new jointure !

BLUES JOINTURE

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Un de plus à table et un repas peut changer d’envergure. Deux de plus et le dîner se transforme en festin de roi, ou en banquet des mendiants. Comme diraient les Stones. Justement c’est la reprise de It’s All Over Now, Un pieux mensonge car la fête ne fait que commencer. N’ont plus le blues mais cette émulation communicatrice qui vous pousse à vous surpasser. Pendant le pont, Chris quitte le micro pour imiter Jagger, ressemble à un volatile dans sa parade nuptiale, Thierry se lance dans un solo d’harmonica qui vous écraserait un éléphant comme une mouche, Ben et Damien galopent comme des zèbres en rut à la poursuite de leurs femelles dans la plaine du Mozambique. Mais comment se comporte Miguel ? Est en train d’apprendre le métier. Essaie de timides coups de cornes de gazelle qui s’insèrent bien dans le paysage, mais ce n’est pas encore cela. Dès le morceau suivant Chris se hâte d’augmenter le volume de sa ligne. Pas question qu’il joue les inutilités, l’est ici pour s’en donner à cœur joie. L’est encore un peu maladroit, ne sait pas exactement quand il doit intervenir et quand il doit rentrer dans le rang commun. N’est pas un adepte du blues et l’a été jeté dans la grande bleue - ma foi fort tempétueuse - sans gilet de sauvetage. Meilleur moyen pour apprendre à nager. Damien se charge de lui donner les tops départs et de lui indiquer l’imminence de la ligne d’arrivée, du regard ou en tapant fortement du pied. Thierry se charge du premier solo et puis lui fait signe de s’adjuger le second. N’a pas froid aux yeux le moussaillon, monte vite au grade de lieutenant de vaisseau de première ligne, et nous l’on a chaud aux oreilles. Nous sommes loin des flonflons ringards du musette, l’a compris d’instinct que le secret réside en le tumulte brocantuesque des sonorités émises. Trouve la justesse du ton nécessaire, ajuste son intervention, la cisèle telle la pièce manquante du puzzle en formation, l’a trouvé sa place et ne la lâchera plus, comme le chien qui apporte et défend son os dans la meute.
Le combo sauvage a pris la piste du blues et n’est pas prêt de s’arrêter pour regarder passer le mystery train. Devant eux, c’est la grande pagaille, une petite fille blonde comme les blés se lance dans de gracieuses révérences et la voici rejointe par une flopée d’adultes qui dansent rockent, jerkent, se déhanchent, se démènent à qui mieux-mieux portés par la muraille de son qui déferle sur eux. Lève-toi et danse a dit Chris, et ils se sont levés et ils ont dansé. Ont ressuscité à la vie. Joyeux méli-mélo, Thierry plante des dards d’harmo dans les cassures fractales de l’accordéon, n’est pas essoufflé pour pousser son soufflet Miguel, nous offre un fond de son inaccoutumé mais qui se marie merveilleusement à l’ensemble. Les étreintes les plus inattendues sont souvent les plus frénétiques. Ben en profite pour montrer ce qu’il sait faire avec une guitare - solo et rythmique - de quoi mettre le feu au plancher des vaches folles. L’a dû user ses doigts au moins jusqu’à la deuxième phalange. Que ne sacrifierait-on la cause sacrée du vaudou-blues ! Ne laisse même pas le temps à Chris de présenter les morceaux. L’est obligé d’embrayer sans ménagement et de nous étriller le cortex à la paille de fer avec sa voix de corbeau messagère de la misère du monde. Le diable a dû rôtir ses cordes vocales sur sa fournaise la plus brûlante, et quand il ne chante pas, il mime le blues. Vous prend des poses de statuaire grecque. Avec sa barbichette de sage asiatique et ses mexicaines pointues au talon biseauté il vous revisite Praxitèle, encore plus classe que Sony Boy Williamson II avec son melon sur les scènes anglaises. N’oublie pas non plus qu’il est de bordée de canon, et s’en enfourne quelques lampées, car le blues carbure au white lightning. C’est pourtant Damien qui sera pris de délirium tremens. Jusqu’à maintenant, s’était bien tenu, en fils de bonne famille, soucieux de fournir à tout un chacun les lignes de basse nécessaires à l’exercice périlleux de leur expression artistique. Sans préavis, sans raison apparente, il passe à la dimension supérieure. Il jouait de la guitare basse, vient de la changer pour un quadrimoteur qui emballe ses hélices pour monter vers le soleil. Submerge tout. Un ronflement de rotors vrillés à mort qui balaie tout sur son passage. Du coup tout le monde s’emballe, Ben accélère sans prévenir qu‘il ne sait plus où se trouve le frein, Kraft lance des poignards de hululement d‘une longueur démesurée, Miguel déplie sa boîte à music comme une carte Michelin et vous le ratatine à la manière d’un escargot qui rentre sa coquille, saviez-vous qu’un accordéon pouvait couiner ainsi ! et Chris Papin, tel Bernard Palissy qui inventa la technique de l’émaillage, brûle dans son gosier les meubles de la maison branlante du blues pour alimenter le foyer du grand œuvre. Finissent en apothéose comme un navire qui s’écrase sur les rochers.
N’ont pas encore terminé, sont pris d’assaut par une foule d’admirateurs qui s’acharnent à leur arracher le secret des dieux.
 


MONTSEGUR 
HÔTEL COSTES - 17 / O8 / 2016

KERYDA

Amis rockers accrochez-vous, nous quittons le pays des guitares hurlantes pour une après-midi des plus dépaysantes. Cinquante minutes de musique douce et deux heures trente de conférence de haute tenue éruditoire. Nous sommes au cœur de l’Ariège Mythique, dans le village de Montségur, la dernière citadelle cathare, l‘ultime étincelle de notre vieux Sud hexagonal. C’est Damien Papin du Juke Joints Band qui nous a refilé le tuyau, pas percé aux deux bouts pour deux sous. Nous voulions savoir où nous pourrions le voir jouer avec son propre groupe, Marcillac, Orange, un peu loin objectons-nous, lorsqu’il s’est souvenu au dernier moment de ce passage à l’Hôtel Costes. Un truc un peu spécial, nous a-t-il prévenus, de quoi nous mettre l’eau à la bouche.
Voici pourquoi à quatre heures et demie tapantes nous sommes confortablement assis à l’intérieur de la terrasse ombragée de l’Hôtel Costes. Les arbres filtrent l’écrasante chaleur, une trentaine de personnes sont réunies dans cette espèce de patio, comme retranchées du monde, l’assemblée se tait, même les enfants crayonnent sans bruit leur livre de coloriage, ambiance feutrée, forte impression d’une porte entrouverte sur le mystère invisible des présences secrètes.

KERYDA

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Jeunes et beaux. Damien cale son imposante contrebasse allemande d’un bois sombre, quasi austère, longue et étroite comme un point d’interrogation qui s’interroge au bout d’une ligne sur l’énigme de sa présence au bout d’un chemin de signifiances incompréhensibles. Sara, toute blonde, toute gracile, est à ses côtés. En adoration devant sa harpe, ses doigts frêles effleurent les cordes comme l’épeire du matin qui danse sur sa toile illuminée de gouttelettes de rosée translucide. Damien est à l’archet, contrechant mélancolique aux arpèges harpiens qui s’égrènent en pluie de pétales de roses sur la surface immobile d’un étang perdu au fond des bois au creux d’une clairière heideggérienne.
Echos celtiques, évocations du jardin clos des amours troubadouriennes d’une légende bretonne, la musique ondule, paresseuse couleuvre qui se coule entre les touffes d’herbes vers l’arbre paradisiaque, calme, luxe et beauté baudelairienne nous envahissent. Keryda ouvre les sentiers du songe et des images héraldiques des représentations mythiques. Parfois le rythme s’accélère pour une polka diaphane aussi légère que les battement d’ailes d’un papillon. Nous emportent ailleurs, aussi bien en Bulgarie qu’en Israël, caresses d’âmes de tristesses de vieux peuples.
De la musique avant toute chose. Verlainienne comme une plainte d’automne, joyeuse comme une mazurka apollinarienne. A peine si Damien entonne deux couplets, presque à mi-voix, un appel à saisir l’exubérance de vivre. Sans peur, ni reproche. Une musique philosophique auréolée des secrets sourires de Sara et du mystère du nombre d’or entretenu au cœur de des coroles des fleurs et des roses trémières. Deux licornes d’or dans un pré qui tissent le silence d’interstices musicaux, la biche gracile qui s’interrompt de boire à la claire fontaine pour mieux éloigner la menace diffuse de l’existence de l’univers dont elle n’est qu’un fragment de grâce si vite enfuie, retenue en cet instant d’écoute comme par miracle. Keryda embaume nos impatiences, nous emporte dans une nacelle de nacre vers l’innocence du rêve.
Hélas tout s’achève. Même les concerts de Keryda. Nous ont mis le monde entre parenthèses. Retour à sa cruauté. Nul ne saurait le leur reprocher. Au contraire, l’on se presse autour d’eux pour témoigner et remercier de cette vision idéelle trop tôt enfuie, mais dont ils semblent détenir la clef .

RICHARD PIGELET-TACQ


Ne joue pas de musique. Mais la voix humaine est le plus merveilleux des instruments. Surtout lorsqu’elle se soucie apporter la grande sagesse. Ce savoir obscur teinté d’érudition historique et d’ésotérisme religieux. N’êtes pas obligé d’adhérer. Et encore moins d’y croire. Pour ma part je préfère le prince des carrefours hécatiens cher à Robert Jonhson et les anciens Dieux de l’antique Imperium qui forgent les armes du Retour sur l’Île des Bienheureux. Deux heures et demie durant, sans une seule interruption, Richard Pigelet-Tacq envoûte son auditoire, nous conte l’odyssée du pog ségurien depuis quatre cent mille ans et la geste cathare. Je ne vous résume pas car le sujet est trop loin des préoccupations premières de KR’TNT ! . Mais il faut souligner la clarté ensorcelante de l’élocution, la précision historiale du dire, et la netteté pas du tout obsédante de ses positions intimes et préférentielles. Un pur moment intellectuel de Connaissance. Quant à agir pour l’amour de Dieu, très peu pour moi. Merci. Je préfère la hargne du rock and roll.


Damie Chad.

( P.S. : les photos des artistes ne correspondent pas aux concerts )

LES MYSTERES DU VAUDOU
LAËNNEC HURBON

( DECOUVERTES GALLIMARD / 2008 )

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L'on n'en sait jamais assez sur le vaudou. Une manière différente d'entrer dans la psyché des créateurs du blues. L'oeil attiré tout de suite par le magnifique bleu de la couverture. En effet le livre est superbement illustré de pleines pages de reproductions de tableaux d'artistes contemporains affiliés à la saga afro-américaine du vaudou. Texte de qualité, très fouillé, mais décevant. Pas la faute de l'auteur. Stoppe le voyage des premiers esclaves avant de toucher au littoral du continent américain. S'arrête comme Christophe Colomb au coeur des îles caraïbes. A Haïti exactement. Moi qui me voyais débarquer en plein coeur de la Nouvelle-Orléans, c'est raté. N'en cause pas. Même pas un mot. Un peu chauvin Laënnec Hurbon, professeur à l'université de Port-au-Prince. A sa défense nous devons reconnaître que le vaudou est une invention haïtienne. Nous employons ce terme d'invention dans le sens qui caractérise les trouveurs de trésor qui localisent une épave chargée d'or au fond de l'océan.
Le début de l'ouvrage est le plus intéressant, les esclaves razziés, mais le plus souvent achetés à des rois africains, que l'on transporte de l'autre côté de la mer dans les bateaux négriers. Ethnies différentes originaires de régions du Golfe du Bénin occupées aujourd'hui par le Togo, le Bénin, le Dahomey, le Ghana et le Nigéria. A peine parvenus à destination les maîtres blancs s'ingénient à briser les liens qui pourraient les rattacher aux souvenirs de l'Afrique natale, mélangent les diverses provenances, se hâtent de les christianiser afin de leur faire perdre toute référence culturelle originelle.
Très vite se forment dans les parties isolées de l'île des communautés d'esclaves en fuite qui ne cesseront de rester en contact avec les populations noires soumises à la tyrannie des blancs. Les marrons - ainsi appelle-t-on les insoumis - syncrétisent le fonds commun de leurs anciennes pratiques religieuses en ce qui deviendra plus tard le vaudou. Faudra presque deux siècles pour qu'en 1791 l'insoumission larvée débouche sur une émeute sanglante qui se terminera après moulte péripéties par la première Déclaration d'Indépendance de l'île en 1804... Ce ne sont-là que les débuts d'une histoire tourmentée qui mêle la volonté d'insoumission des créoles haïtiens aux jeux de rivalités dominatrices des trois grandes puissances coloniales : France, Espagne, Angleterre...

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Laënnec Hurbon délaisse cet aspect historique pour exposer en profondeur la généalogie constitutive du vaudou et la pratique cultuelle de cette religion. Aujourd'hui le vaudou se pare des oripeaux du catholicisme. Longtemps les noirs ont fait semblant d'adopter la religion de leurs maîtres pour mieux observer en toute tranquillité leurs rites de provenances tribales sans inquiétude.
L'existe une puissance invisible - une sorte de Dieu unique - inaccessible aux hommes. Cette force première est révélée par une multitude de loas, des espèces de démons dont il convient de s'attirer les attributs en leur ouvrant les portes de votre psyché. Phénomène de possession qui s'obtient au cours de cérémonies bruyantes et colorées - tambours, danses, sacrifices d'animaux ( boeufs, chèvres, coqs ) qui vous permettent d'entrer en transe afin d'accueillir en vous le loa que vous désirez. Ces divinités sont capricieuses, voire facétieuses, peuvent monter en vous sans que vous le désiriez... Les rites sont complexes et exigent une minutieuse attention. Le vaudou est un mix de tribales cérémonies païennes et de remémoration permanente des fastes liturgiques du catholicisme...

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Au cours du vingtième siècle les chrétiens - catholiques et sectes protestantes importées des USA - ont tenté de dévaudouïser les masses populaires. Sans grand succès. Plus tard, tout au contraire le dictateur Duvalier s'est au contraire réclamé du vaudou pour appuyer sa popularité... Le vaudou a survécu à tous ces heurts, l'est devenue une religion reconnue. Les pouvoirs politiques ont compris qu'il ne s'agissait pas de cracher sur cette mouvance qui regroupe plus de cinquante millions de fidèles dans le monde. La reconnaissance dite culturelle est une manière de castration douce qui permet d'arracher les épines protectrices des roses carnivores les plus sauvages.
Rien de plus stérile et ennuyeux qu'une religion. Toutefois nous n'oublierons pas la charge poétique des noms des loas - Legba, Gédé, Dambala, Baron Samedi, Ezili, Simbi... - forment une espèce de catalogue surréaliste de la Manufacture Française d'Armes et de Cycles de Saint-Etienne, un contre-calendrier déglingué et burlesque des saints apostoliques. Le vaudou que nous aimons est celui des films d'horreurs et pornographiques, déferlements de zombies cannibales et accouplements de puissances maléfiques avec chairs humaines outrageusement extasiées. Peut-être existe-t-il un vaudou des cryptes maléfiques, en attendant les seules cérémonies auxquelles nous participons sont celles du Woodoo Child ou du Woodoo Lounge. C'est que nous sommes les bleus adeptes du red rooster.


Damie Chad


 

11/07/2016

KR'TNT ! ¤ 290 : REAL KIDS / NASHVILLE PUSSY / BLUES STORY / SOUND PAINTING / TROIS NEGRES / MALCOLM X / EDDY MITCHELL

 

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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LIVRAISON 290

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

14 / 07 / 2016

REAL KIDS / NASHVILLE PUSSY /

BLUES STORY / SOUNDPAINTING /

TROIS NEGRES / MALCOLM X

EDDY MITCHELL

 

AVIS A LA POPULATION

KR'TNT ! ferme ses portes. Comme tous les étés. Une véritable catastrophe nationale, mais c'est ainsi. Nous avons aussi une vie secrète sur laquelle nous ne nous étendrons point. Pour le seul plaisir de vous laisser phantasmer. Une lueur d'espoir toutefois pour vous au bout du tunnel de cette longue et terrible nuit dans la noirceur de laquelle nous vous abandonnons sans pitié. Nous serons de retour, fin août dernier jeudi.

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME !

 

LE PORTOBELLO / CAEN ( 14 ) / 30 - 06 - 2016
LE PETIT BAIN / PARIS XIII° / 01 - 07 - 2016

THE REAL KIDS

LE REAL KICK DES REAL KIDS

 

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Ce dernier soir de juin, une petite vague de chaleur semblait ramollir notre bonne ville de Caen. Un petit club situé à proximité du bassin de plaisance accueillait les Real Kids, ce groupe de Boston qui tira son épingle du jeu dans les années soixante-dix grâce à un micro-hit pop-punk intitulé «All Kindsa Girls». Comme la porte vitrée du club bénéficiait d’une ouverture automatique, elle s’ouvrait toute seule si on l’approchait. Il ne manquait qu’une seule chose : un bruitage à la Tati. Croyant qu’il régnait à l’intérieur une chaleur d’étuve, on hésita longuement à entrer. Il fallut bien entrer. Par miracle, il y faisait bon. Et on y servait de la Carlsberg à la pression, ce qui rendit l’endroit encore plus sympathique.
On le sait, la pop est un genre particulièrement ingrat. Des milliers de groupes, dont font partie les Real Kids, s’y sont frottés avec plus ou moins de réussite. Par définition, tous les genres sont difficiles, le garage, le rockab, le rock’n’roll, le blues, le stoner, mais la pop l’est certainement bien davantage, car elle repose sur un pouvoir auquel une infime minorité de gens peut prétendre : le pouvoir mélodique. Tout le monde n’est pas Ellie Greenwich. Ni Dwight Twilley. Ni George Harrison.
De toute évidence, les Real Kids n’ont jamais eu cette prétention. Au pire, ils se contentaient d’adresser un clin d’œil à Buddy Holly, notre cher binoclard texan. Mais le succès (d’estime) de leur pop est resté une énigme digne de celle de Toutankamon. Ils n’avaient pas de son. Quand on réécoute leur premier album aujourd’hui, c’est frappant. Le pauvre Marty Thau qui les produisit à l’époque était notoirement incompétent. Son enthousiasme ne pouvait en aucun cas pallier à une carence productiviste. Marty Thau n’avait pas l’envergure ni l’expérience d’un Shadow Morton ou d’un Jim Dickinson, pour ne citer que les plus connus.

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Après le concert, la porte d’entrée automatique du club resta grande ouverte sur la rue. La fraîcheur du soir se fondait dans celle du bar. John Felice traversa le bar à pas extrêmement lents pour aller lui aussi prendre l’air. Cet homme qu’on donnait pour cuit aux patates ne semblait en effet pas très frais. Il affichait un air hagard avec la bouche ouverte, le cheveu long d’un blond délavé, pas peigné, les dents superbement pourries et le regard usé, mais un vrai regard, avec un dessin d’yeux très rond et très doux. L’occasion était trop belle, il se trouvait à moins d’un mètre de distance.
— Hey John !
— Hey....
— You were trouly fantastic !
— Hank ya....
— But it ize criminal the way they prodiouced your ricords !
— Ah...
— You sound far more better on stage zan on ze ricords !
— Ah...
— What is ze title of the last song you played ?
— Reggae Reggae...
— Ah...

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Ils firent deux morceaux en rappel, et le deuxième explosa littéralement. «Reggae Reggae» était tout simplement méconnaissable. Ils jouèrent une sorte de brouet psyché-psycho ahurissant et mouliné à coups de gros accords magsitraux. La pop des Real Kids se mit à sonner les cloches du tocsin, ils atteignirent un sorte de démesure et embarquèrent leur public pour Cythère, mais sur un fleuve en flammes. C’était d’autant plus frappant qu’on ne s’y attendait pas du tout. John Felice et Billy Cole mirent en route une mécanique infernale qui valait bien toutes les autres mécaniques infernales, mais avec un fort parfum psyché, quelque chose d’à la fois hypnotique, dévastateur et envoûtant. Ces vieux de la vieille qu’on tenait pour de misérables has-been se mirent à dévorer les âmes et à allumer les lampions sous les crânes. John Felice prit les deux premiers solos et Billy le dernier, dans une sorte d’apothéose. Ce fut une véritable révélation. Un concert sur lequel on ne misait pas cher se transformait en un événement spectaculaire.

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Ils étaient en effet montés sur scène sans grand enthousiasme. John Felice se déplaçait très lentement. Il portait un vieux blouson de jean, une chemise ouverte sur un T-shirt improbable. On sentait bien le vétéran de toutes le guerres. D’une certaine façon, il impressionnait. Il brancha sommairement sa Telecaster et annonça une vieille chanson, «Better Be Good».
Ils se mirent à jouer des morceaux qui n’avaient absolument plus rien à voir avec ceux des albums. Ils sortaient sur les deux guitares un son plein et bien gras. Billy Cole jouait sur une Les Paul. Il portait des baskets comme au bon vieux temps et semblait ravi de se retrouver enfin sur scène. John Felice compensait son statisme par une sorte de fulgurance de jeu. On le voyait prendre des solos d’une vive intensité, il triturait des petits phrasés furibards qui basculaient dans le viscéral. On découvrait là un guitariste remarquable. Il jouait des solos sur des accords de bas de manche et taillait sa route avec une maîtrise sidérante. En sortant du solo, il retombait toujours en place pour attaquer son couplet chant. On le croyait ralenti, mais sur scène, John Felice tournait à plein régime. Il était même très spectaculaire. On finissait par prendre sa nonchalance pour de la concentration. Et du coup, leur set devint fascinant, même si on ne connaissait pas bien les morceaux, qui encore une fois, n’avaient plus rien à voir avec ceux enregistrés en studio. Les Real Kids sur scène en 2016 n’ont absolument plus rien à voir avec les Real Kids sur Red Star ou New Rose. C’est le jour et la nuit.

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Comme la conjonction des planètes était favorable, on put les revoir jouer le lendemain soir à Paris, sur la fameuse péniche qui accueille désormais les bons groupes de passage en France : Flaming Groovies, Vibrators, Pretty Things, Ash and co. L’idée était de vérifier que le concert caennais ne relevait pas d’une vue de l’esprit. On voulait surtout revivre ce final éblouissant qu’est la version de «Reggae Reggae» en rappel.

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Nos amis les Real Kids cassaient la croûte à la cantine du Petit Bain et ce fut un plaisir que de revoir John Felice toujours un peu far-out et Billy Cole toujours aussi délicieusement juvénile. Par contre, il n’y eut pas foule dans la salle. Nous assistâmes exactement au même genre d’arrivée sur scène : pas la moindre trace de frime, pas de roadies, ces mecs arrivèrent avec leur guitares, se branchèrent et commencèrent à chanter, sans transition. Et ça se mit à tourner à plein régime, avec ce son miraculeux, avec cette voix bien posée, et ces départs en solo magnifiques d’efficacité et de virulence. Ce fut un plaisir que de revoir jouer ce guitariste exceptionnel qu’est John Felice.

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La version live d’«All Kindsa Girls» ne doit plus rien à celle du premier album, qui sonne comme de la pop frénétique, pour ne pas dire écervelée. La version studio semblait en plus plombée par le bassiste qui jouait sa note en continu. Rien de pire. Il fallait attendre la reprise de «Rave On» pour trouver un peu de viande. John Felice chantait ça avec de la hargne et on avait enfin un truc qui se tenait, avec ses belles montées en wow wow wow - A pretty doggone impressive version, disait Miriam Linna de cette version - On entendait John Felice prendre un excellent solo dans «Better Be Good», et c’était d’autant plus remarquable qu’il embrayait à la ramasse dans l’aiguillage du train fou.

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Sur l’album Red Star, on trouvait aussi un cut assez hargneux, «She’s Alright». Ils sortaient les dents et voulaient certainement passer pour des gens dangereux. Mais c’est «Reggae Reggae» qui décrochait le pompon. À l’époque, c’était déjà leur cut le plus percutant. On y entendait même de la friture de distorse.

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Norton a toujours soutenu les Real Kids. Billy Miller et Miriam Linna n’ont pas lésiné sur les albums live, mais le son n’était hélas pas au rendez-vous. Car si on veut du foutraque, là, on est servi ! Bel exemple avec l’album live «Senseless». Dès l’ouverture du bal, cette petite pop énervée saute dans tous les coins et rue dans les brancards. Ils sautent comme des poux. Avec «Now You Know», ils ramènent de la bonne teigne. Ça gratte, car bien monté sur le collet, et en même temps brouillon et bostonique. «Problems» n’est pas celui des Pistols, mais cette petite pop de jeans serrés qui moulent bien cette burnerie contingente typique d’une époque contrite. La grande différence avec les Ramones, c’est probablement la voix de Joey Ramone qui imposait une identité forte. Il n’existe rien de la sorte chez les Real Kids. Ils sortent un son exorbité. Leur pop se précipite en continu, le son de ce live est beaucoup trop rêche. Il n’y a aucun charme. John chante «Common At Noon» au congrès des arpèges de la pêche aux congres et «She’s Got Everything» vire miraculeusement garage. Mais pour le reste, ça trépigne beaucoup trop. On croirait entendre aboyer des jeunes chiots. Le son de ce live ruine tous leurs efforts. Il faut être fan pour écouter ça jusqu’au bout.

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On attend donc un vrai album live, digne de ce qu’on entend en concert. Au bar de l’after-show, des rumeurs circulaient. C’est dingue ce que les rumeurs aiment à se propager. Elles n’ont même besoin de personne en Harley Davidson.


Signé : Cazengler, real de madrid


Real Kids. Le Portobello. Caen (14). 30 juin 2016
Real Kids. Le Petit Bain. Paris XIIIe. 1er juillet 2016
Real Kids. Real Kids. Red Star Records 1977
Real Kids. Senseless. Live At Cantone’s 1982. Norton Records 2001


LE 106 / ROUEN ( 76 ) / 10 - 03 - 2016


NASHVILLE PUSSY

WHAT'S NEW NASHVILLE PUSSY CAT ?

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On aurait tendance à vouloir faire entrer Nashville Pussy dans l’enclos des bourrins, mais franchement, ils ne méritent pas ça. Avant de monter Nashville Pussy, Blaine Cartwright jouait dans Nine Pound Hammer, un quatuor garage punk du Kentucky qui faisait partie de l’écurie Crypt. Normalement, quand on sort trois albums sur Crypt, ça lave de tout soupçon.
Tim Warren était malin comme un renard, car en signant tous ces groupes sur son label, il les anoblissait, d’une certaine manière : depuis les Raunch Hands jusqu’aux les Devil Dogs, en passant par les New Bomb Turks, les Gories, les Chrome Cranks et les Mighty Caesars. Eh oui, on écoutait surtout ces groupes parce qu’ils étaient sur Crypt, ce n’est pas plus compliqué que ça. Et c’est justement la raison pour laquelle on a mis un jour le nez dans les trois albums de Nine Pound Hammer.
Le garage punk pose quand même un sérieux problème : ça tourne assez vite en rond. Il faut aux tenants du genre de sacrés aboutissants, car sinon, on risque de s’emmerder comme un rat mort, pour citer le Professeur Choron. Le garage punk est un genre difficile, éminemment brutal et généralement réservé aux bourrins, ces groupes américains qui prennent un malin plaisir à flirter avec le hardcore. Inutile de citer des noms, tout le monde connaît ces groupes insupportables. Les Nine Pound Hammer sortaient un son tel qu’ils parvenaient à se démarquer. On les vénérait surtout pour certaines reprises des Stones, de Johnny Cash et des Groovies.

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Le premier album de Nine Pound Hammer qui s’appelle «The Mud The Blood And The Beers» parut en 1988. Nos quatre Hammer posaient pour la pochette dans une belle lumière orange. En écoutant ce disque, on comprenait pourquoi Tim Waren avait flashé sur ces cul-terreux du Kentucky. Eh oui, avec «Crawdaddy», les Hammer nous balançaient une fantastique pièce de garage délinquante chantée à la mauvaiseté du loubard qui prépare un mauvais coup. On sentait confusément que ces quatre lascars ne risquaient pas d’être rattrapés par la délicatesse. Et avec «Little Help», ils proposaient un petit échantillon de punk rural d’Amérique profonde et quand on parle d’Amérique profonde, ce n’est jamais bon signe. On entend nos quatre Hammer fracasser leurs couplets avec un mépris total des conventions de Genève. Ils refont les Huns du Kentucky avec «Doomsday Poptarts» et se prennent pour les New Bomb Turks, ce qui n’est pas non plus très flatteur. Par contre, on trouve de l’autre côté un «Runaway Train» enthousiasmant, car c’est du garage punk solide. Ils font admirablement bien le train lancé à toute vapeur. On voit qu’ils fonctionnent à l’énergie brute. Ils recrachent plus loin du fiel de punk avec «Bye Bye Glen Frey». Oh on peut dire que ça coule et que ça dégueule. On sent qu’ils déversent un trop-plein et avec «Looking For Somebody», ils sonnent littéralement comme des punks anglais de 77. Ils font bien les oh-oh-oh. Il reste encore une belle pièce à se mettre sous la dent : «Hate To Think», garage-punk toujours, mais cette fois plus incendiaire et même carrément endiablé, saturé de guitares et riffé à la mort du petit cheval blanc d’Henri IV. C’est d’ailleurs un riff des Damned.

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Le deuxième album «Smokin’ Taters» restera dans les annales pour la reprise trash de «Folsom Prison Blues». Nos amis Hammer la jouent plutôt crampsy. C’est bardé de dégoulinures et de petites poussées de fièvre. On les sent particulièrement dévoyés, sur ce coup-là. Mais les autres cuts ont du mal à se faire un nom. «Cadillac Man» restera toute sa vie un garage-punk ulcéré, joué trop vite et trop fort, «Feelin’ Kinda Froggy» restera de la pure Americana barbare, aux antipodes de celle d’un Gram Parsons, et de l’autre côté, «Headbangin’ Stock Boy» restera tout juste digne de figurer sur un album des New Bomb Turks. Ça veut dire ce que ça veut dire.

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«Hayseed Timebomb» est probablement le meilleur des trois albums Crypt, ne serait-ce que par la classe de sa pochette illustrée qui nous montre le white trash américain dans toute sa splendeur. Le voilà en marcel et en stetson, avec le canon scié sur le bras, devant son trailer rempli de gosses dégénérés. Et c’est lui, Hayseed Timebomb, qui fait l’ouverture du bal avec cette magnifique dégelée de garage punk viandu. Les Hammer racontent son histoire, celle du white trash qui descend en ville - He’s trumbling into town to try to sell his boots/ He spent all his money on a one eyed prostitute - On trouve plus loin le garage punk de la Grande Bouffe : «Run Fat Boy Run» - jack, salmon, gumbo, steak fries, ho hos, catfisf - tout y passe à un rythme échevelé. Nouvelle dégelée définitive de garage avec «Devil’s Playground». Voilà le hit des Hammer, monté sur un riff insistant et joué en distorse maximaliste. De l’autre côté on a «Shotgun In A Chevy» pour se gargariser, pur garage punk d’évidence. On les sent déterminés à vaincre. Wow, quelle bande de brutes épiasses ! Comme on le voit avec «Adios Farewell Goodbye», les Hammer excellent dans les reprises musclées de vieilles country songs, comme on l’a vu avec Folsom. Ils ont deux atouts majeurs : la vélocité et le gras du son. Ils finissent avec «Slam Bag», un vieux coup de garage tradi, avec un son toujours aussi gras et bon.

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La bande annonce de «Kentucky Breakdown» paru en 2004 pourrait être : «Oh putain les gars il faut écouter ce disque !», avec un fort accent des barrières, évidemment. Les morceaux de cet album sont tellement énormes qu’ils frisent le génie. Prenez «Rub Yer Daddy’s Lucky Belly», par exemple. Vous êtes là, assis dans votre fauteuil et soudain vous avez ce son qui saute littéralement à la gueule, c’est une anomalie de l’énormité. Blaine et ses acolytes dépassent toutes les bornes possibles et inimaginables. On croit voir surgir les forces des ténèbres du Kentucky, c’est d’une puissance extrême et comme auto-régénérée. Ils cognent dans la panse du beat à coups redoublés. C’est le meilleur gras des moines, je meilleur jus de Jupiter, le meilleur bam de boum. «Dead Dog Highway» sonne comme du garage vorace tenu en laisse. Puissant car battu en pleine carlingue de dingue de frappadingue. On reste dans l’esprit de corps de garde cher au père Blaine le blême. Il revient vous secouer le cocotier avec «Drunk Tired & Mean». Il réussit même à nous balancer une intro à la Heartbreakers, mais sur un tempo un peu plus soutenu. C’est extravagant de son. On a ensuite un «Double Super Buzz» battu à la diable. Mais quand on dit à la diable, c’est à la diable, d’accord ? Et la fête continue avec «Ain’t Hurtin’ Nobody», une belle palanquée d’Absalon Absalon, ça tombe de partout. Ce Blaine est un guitariste monstrueux, il faudrait cesser de le prendre pour un bourrin, ce mec a de la majesté, même s’il adore se gratter les couilles devant les caméras et qu’il perd ses cheveux. Toujours aussi brûlant, «Zebra Lounge». Ces mecs sont des géants de la désaille. Quelle leçon de mise en place ! Encore plus dément : «800 Miles» - Hey Oh hey !- On dirait des matelots et bien sûr c’est bombardé de son, insolent de santé vitale, appelons ça un pounding de génie. Et Blaine nous fracasse d’entrée «If You Want To Get To Heaven», en plein dans les dents du rock, Nine Pound bat la chamade et on a même l’explosion finale avec «Chicken Hi Chicken Lo», ils partent en délire total de miam miam miam miam et perdent la raison. À la fin du cut, on entend Blaine qui tombe des nues. Oh Christ !

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Pire encore, voilà «Mulebite Deluxe» paru en 2005. Il s’agit en fait d’une démo de morceaux qu’on retrouvera sur «Smokin’ Taters» et «Hayseed Timebomb». Ils enchaînent les trois reprises définitives qui font la réputation de Blaine et de son Hammer : «Folsom Prison Blues» qu’ils jouent comme une reprise des Cramps - pur génie de la compréhension maximale - «Dead Flowers», avec le son que les Stones ont toujours rêvé d’avoir et «Teenage Head», cover dévastatrice des Groovies époque Roy Loney, l’ultime version. Après celle-là, ce n’est plus possible, car c’est bardé de distorse et hurlé à la vie à la mort, c’est d’une rare insanité, avec un solo en coulis de morve dans la plaie ouverte du trash-punk. Ils reprennent aussi le fameux «Radar Love» de Golden Earing qui leur va comme un gant. Ils y entrent comme dans du beurre, c’est plombé au marteau-pilon, c’est-à-dire au pire drumbeat de l’univers. Leurs cuts valent aussi le détour comme ce «Cadillac Inn» gonflé de la puissance des enfers. Ô imparabilité des choses, quand tu nous tiens... On retrouve la belle santé power-riffique du Hammer. Ils sont bel et bien les tenants et les aboutissants du genre, ils se donnent des cartes pour jouer le poker gagnant. Ils sont aussi puissants que les mauvais dieux viking jadis adorés dans les fjords oubliés des hommes. «Wrong Side Of The Road» sonne comme un hit avec son battage d’accords somptueux et c’est chanté à la charcute divine.

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Ouf, par miracle, «Sex Drugs & Bill Monroe» est un album un peu moins dense que les deux précédents. Mais il faut quand même se taper quatre belles énormités, à commencer par «I’m Yer Huckleberry» - Some Kentucky vintage - Peu de groupes peuvent sortir un son pareil. On a là un cut digne des Supersuckers et de Motörhead. On les voit passer par toutes sortes d’états successifs (garage-punk à la Dropkick Murphys, balladif énergétique du Kentucky, rock high energy monolithique à la Hellacopters, trash-balloche, tatapoum extravagant, dérives incendiaires de la cosmic Americana, white trash de caravane, sautillade de garage-punk) puis on tombe en fin de disque sur un enchaînement de trois excellents morceaux. «The Wheels Flew Off Again» file tout droit et Blaine fusille son cut à coups de notes de solo rageur, suivi de «You Ain’t Worth Killing» et de «Cooking The Corn» qui est une merveille absolue grattée à la misérable et montée sur un vieux pied de grosse caisse.
Si vous êtes sage, le petit mec qui tient le mershandising au concert de Nashville Pussy vous fera un prix sur les albums live des deux groupes de Blaine, Hammer et Pussy. On s’en doute, le «Live In Berlin» du 11 septembre 2010 est une bombe atomique. Tout est joué à la puissance maximale, ils sont même capables de faire du Motörhead à la puissance dix sur «Runaway Train». C’est poundé à la folie. On a pétaudière sur pétaudière et au passage on reconnaît les hits comme «Hayseed Timebomb» joué en cavalcade insensée. Peu de groupes vont aussi vite avec une telle puissance. Les Hammer enfoncent le nail. «I’m Your Huckleberry» sonne comme de l’Americana apocalyptique. C’est battu à la Thor. Ils sortent l’un des meilleurs blasts qui se puisse concevoir et «Wrong Side Of The Road» sonne comme un hit dès l’intro. C’est franchement dévastateur. Tout est explosé, cavalé, ravalé, Blaine le blême devient fou avec «800 Miles». Ce n’est pas un blast de pied tendre, vous pouvez me croire. Comment font-ils pour tenir un tel beat ? Here we go et voilà qu’arrive une bombe nommée «Dead Flowers». Décidément, les reprises des Stones leur vont aussi bien qu’aux Lords of Altamont. Et ça continue comme ça jusqu’à la fin avec des exactions comme «Run Fatboy Run» et «Long Gone Daddy» où Blaine le blême pousse un hurlement et alors l’enfer redescend sur la terre.

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Le petit mec du mershandising vend aussi un «Wanted» de country classics où traînent quelques belles énormités, comme «One Long Saturday Night», une méchante pétarade. Encore du gros tapé de son. Ils sortent une version country de «I’m Your Huckleberry» montée sur un beat cavaleur qui tourne au tatapoum de la folie. Il faut aussi écouter au moins une fois dans sa vie ce truc qui s’appelle «Drivin’ Nails In My Coffin». Voilà du country punk capable d’incendier un saloon. On goûte là au charme capiteux de la country festive à la Hank III.

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Oh, il vend aussi un «Live In Rennes 1998» de Nashville Pussy. Même chose qu’avec Hammer, ça blaste dans tous les coins, et si on l’écoute, c’est surtout pour se régaler des interventions de Ruyter. «Wrong Side Of A Gun» sonne comme l’archétype de la fournaise maximale de heavyness. Rien d’aussi explosif que la version de «Going Down». Ruyter va vite, c’est une bonne et dans «I’m The Man», Blaine le blême pique des pointes stoogiennes dignes de «Raw Power». Terrifiante version de «Go Motherfucker Go», battue à la ramasse du non-retour. Peu de groupes savent ainsi foncer dans le lard du son et quand Ruyter part en solo, les colonnes du temple se mettent à trembler. Tout le monde le sait : Nashville Pussy est avant tout un groupe de scène.

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Avec le succès de Nashville Pussy, Blaine Carwright fait désormais partie des poids lourds du rock américain. Il suffit de voir sa compagne Ruyter Suys s’amener sur scène et secouer le cocotier du rock. Avec Donita Sparks de L7, c’est la meilleure rockeuse qu’on puisse voir sur scène actuellement. Elle incarne toute une imagerie du rock, celle du guitariste à crinière qui se fond dans la fournaise d’un stomp avec un solo liquide. Elle ramène tout ce côté visuel qu’on vénérait jadis, les départs en solo d’un Paul Kossof en veste rayée, la crinière en mouvement de Dickie Peterson, la folle gestuelle d’un Jimmy Page, les franges de la veste de Leo Lyons en plein matraquage de basse à Woodstock, la crinière en mouvement de Barry Melton qui s’excitait sur sa Gibson SG, oui elle est tout ça à la fois et même encore plus, car elle n’arrête pas de bouger, de grimacer, de prendre des poses et petite cerise sur le gâteau, elle joue comme une déesse.

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Ruyter est une belle femme, et forcément, elle vole le show. Dit autrement, Nashville Pussy n’aurait pas vraiment d’intérêt sans elle. Nashville Pussy passe à Rouen chaque fois qu’ils tournent en Europe et chaque fois, c’est une fête. Oh, il est bien certain qu’ils ne jouent pas des compos sophistiquées. Leur truc reste ce que les anglais appellent du sleaze rock, un rock très sexué et très électriquement gras qui remonte justement à Blue Cheer, à l’Atomic Rooster de John Du Cann et aux Hollywood Brats (et surtout pas aux groupes de la scène californienne des années 80 qui étaient de piètres imitateurs des Dolls). On se régale toujours de voir jouer un groupe bien en place. Pour ça, les Américains déçoivent rarement. Ils s’arrangent toujours pour mettre en avant le côté machine de guerre. Tu veux du rock, gamin ? Tu vas en avoir ! Pendant un peu plus d’une heure, ils ratiboisent tout, et jamais on ne s’ennuie, au contraire, Ruyter Suys s’arrange pour captiver de bout en bout.

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On entend même de drôles de commentaires dans les premiers rangs agglutinés au pied de la scène, des trucs du genre ‘J’uis mettrais bien ma bite dans l’cul !’. Il est vrai qu’avec sa réputation ‘cowpunk’ et lingerie, le groupe draine une certaine faune. Mais l’excellence du groupe sur scène balaye tous les mauvais a-prioris. On préfère mille fois voir jouer une belle gonzesse comme Ruyter plutôt qu’un groupe de mecs qui se prennent au sérieux.

 

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Côté albums, on est bien servi. Six albums en 15 ans, c’est un bon rythme.

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Avec «Let Them Eat Pussy» paru en 1997, Blaine et son gang dépassent les bornes de la vulgarité. Franchement ils exagèrent. Ruyters et Corey Parks se font bouffer la chatte sur la pochette, ce qui bien sûr a dû attirer pas mal de regards obliques. L’intérieur de la pochette est décoré de photos de scène édifiantes. Corey portait sur le ventre un immense tatouage ailé - comme Asia Argento - légendé Eat Me, et elle crachait du feu sur scène. Cet album n’a rien de révolutionnaire, mais il y a tout de même deux ou trois cuts qui sonnent bien les cloches, à commencer par l’effarant «Snake Eyes» qui cavale à travers les plaines et que Ruyter allume d’un coup de solo stoogien. Ils enchaînent avec un «You’re Going’ Down» digne de Motörhead et noyé de guitares. L’autre énormité cabalistique est le cut de fermeture, «Fried Chicken And Coffee» monté sur le heavy beat de rêve et de rage. Ils sont dans l’excellence du son et quasiment dans les Cramps. Ils visent l’apothéose - Stay out of my yard - Blaine chante à l’horreur profonde de la dégueulade sur le meilleur beat du monde et Ruyter rôde dans la fournaise avec des notes suspendues. Franchement, le spectacle vaut le détour. Ils tapent aussi une reprise du fameux «First I Look At The Purse», mais ça ne marche pas. Ils font pas mal de trash-punk d’énervement maximum sur ce disque, et Ruyter montre de belles dispositions à l’interventionnisme. Elle trouve toujours le moyen de venir se fondre dans la fournaise, ce qui fait d’elle une guitariste exceptionnelle. Au fil des morceaux, Blaine semble vouloir repousser les limites de l’explosivité, et il utilise tout ce dont il dispose, la colère, la bave, la rage, la vitesse, la folie, la brutalité. Ça barde.

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En l’an 2000, «High As Hell» s’annonce comme un disque brûlant. Au dos de la pochette, Corey Parks et Ruyter se pavanent sur un lit rouge en forme de cœur. On trouve une fantastique reprise de Rose Tatoo sur ce disque, le fameux «Rock’n’Roll Outlaw». Blaine le chante à la démesure du trash et en sort une version énorme et inspirée. Avec le morceau titre de l’album, on se croirait dans un épisode de Blueberry - Goodbye baby Go to hell - Mais le cut qui emporte la bouche, c’est le «Strutting Cock» d’ouverture, qui sonne comme le rock des vainqueurs, avec ses accords stoniens et la furie du Kentucky. Rien d’aussi dévastateur ! Le cut entre comme le char d’un empereur dans la ville conquise de nos émois pétrifiés. Qui peut s’opposer à ça ? Et Ruyter part en solo pour faire gicler la pulpe. Blaine chante «She’s Got The Drugs» au dégueulé et «Wrong Side Of The Gun» part sur un heavy sludge. Quand ils vont trop vite, ils perdent en efficacité, comme on le constate à l’écoute de «Piece Of Ass», une reprise de Rick Sims, un petit énervé du garage-punk américain qui jouait dans les Digits. On préfère les Nashville dans des choses comme «You Ain’t Right», car c’est battu tout droit par Jeremy, sans retour possible. Ces gens-là ne se retournent pas. Leur obsession est de foncer à travers la plaine en feu. Jeremy bat sec et dru, sans sourciller, alors le groupe fonce sans se poser de questions. Pas de fioritures. Blaine le blême porte sa croix, il est en short, pauvre Christ trash en route pour l’enfer, yeah !

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Belle pochette intérieure que celle de «Say Something Nasty», paru en 2002. Nos quatre amis n’ont pas l’air de rigoler. Et Ruyter tape à l’œil, avec son déhanché de rock star. Elle peut se le permettre, au moins chez elle, ce n’est pas de la frime. On l’a vue sur scène, c’est une vraie rock star. Avec le morceau titre, la machine infernale se met en route. Dans ce climat de belle violence, Ruyter glisse un beau solo liquide. C’est un très beau rock à guitares, celui qu’on écoute depuis cinquante ans. Les Nashville sont devenus l’épitome de nasty rock américain, une vraie bénédiction. C’est le son dont on rêve la nuit, surtout que Ruyter est bien devant dans le mix. L’autre merveille de cet album, c’est la reprise de «Rock ‘n’ Roll Hoochie Coo» du grand Johnny Winter. Reprise exceptionnelle, ils sont dessus, Blaine fait son Johnny avec une classe écœurante et il restitue toute la sauvagerie de cet albinos devant lequel se prosternaient les foules. Sur la plupart des morceaux, comme sur «Gonna Hitchhike...», c’est Ruyter qui fait le show avec ses solos dévastateurs. Elle dégringole des rivières de notes, mais de façon puissante et sans appel. Avec «You Give Drugs A Bad Name», ils partent au quart de tour sur des accords saccadés de blues. Ils se montrent merveilleusement efficaces. Avec «Keep On Fucking», ils passent au heavy boogie et Ruyter plonge dans la mélasse pour soloter comme une folle. Même chose avec «Keep Them Things Away From Me», ils reviennent avec un son qui donne le vertige, au meilleur gras et au chant hurleur, avec bien sûr un énorme solo de Ruyter à la clé. Et Blaine le blême screame comme un malheureux tombé dans les pattes de la Sainte Inquisition. Le hit de l’album est probablement «Let’s Get The Hell Outta Here». Ruyter fonce dans les fondements du cut dès l’intro. Elle a tout compris, la fouine. Elle taille son chemin dans les dynamiques du sous-bassement, juste en dessous du chant. Elle sonne comme un franc tireur et file comme le vent. C’est là que s’illustre le génie des Nashville Pussy, dans le gras de la couenne.

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C’est Daniel Rey qui produit «Get Some» en 2005. On se souvient de lui comme d’un bel amateur de gras (Dee Dee Ramone, les Misfits, D-Generation, Gluecifer et Joey Ramone, entre autres). Ouverture explosive avec «Pussy Time». Il faut bien dire qu’avec eux, on finit par être habitués à ce genre de procédé. La reprise de l’album, c’est «Nutbush City Limits» d’Ike & Tina Turner. Ils en font une version violente et hurlée. D’ailleurs, tout est violent et hurlé sur cet album, comme cet «Atlanta’s Still Burning». Franchement on se croirait dans Autant En Emporte le Vent, au plus rouge des combats - Atlanta had burned down to the ground/ Oh yeah ! - C’est du garage à la Blaine, sans fioritures. On se régale aussi de ce «Come On Come On» noyé de guitares dès l’intro, joué aux accords claqueurs de beignets, ça sonne comme les Stones, mais en mille fois plus virulent, bien sûr. Dans «Good Night For A Heart Attack», on assiste à une violente montée de température et Blaine bascule comme d’habitude dans les excès - I’m going to a drug fight/ I ain’t coming back - Dommage, ils ont beaucoup de cuts cousus de fil blanc et ils sonnent parfois comme AC/DC, ce qui est loin d’être un compliment. Heureusement que Ruyter la folle rôde dans les buissons. Ils jouent une autre reprise, le «Raisin’ Hell Again» de Scott H. Biram. Ils nous noient ça dans une grosse purée de slide, sur un drumbeat de dieu viking. Ruyter y fait un travail hallucinant.

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On sent une sorte de perte de vitesse avec «From Hell To Texas», enregistré en 2009. Si cet album reste dans les annales, c’est uniquement pour le dernier cut, «Gimme A Hit Before I Go» qui est un petit chef-d’œuvre de Stonesy - Wanna drown in the sweet/ Strench of success ah ah - Et Blaine n’en finit plus de décrire son état d’esprit jusqu’au-boutiste - I’d rather do drugs with world famous sluts/ I want the whole world to kiss my butt - Blaine Cartright ne fera jamais dans la dentelle, inutile d’espérer un miracle. On trouve aussi une belle apologie des drogues, «I’m So High», mais il ne peut pas s’empêcher de retomber dans le trash du Kentucky - I’m gonna get wasted in the stratosphere/ And take a shit on the moon - Il n’y a que Blaine pour rêver de chier sur la lune. Autre chanson intéressante : «The Late Great USA» : il y fait l’apologie d’Amsterdam et de Madrid, juste pour faire la différence avec la façon dont on est traité en Amérique. Et puis on se régalera aussi d’«Ain’t Your Business», bien claqué du beignet de crevette, ça plâtre sec au plafond à l’ancienne et ça gicle dans l’œil du cyclope.

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Sur «Up The Dosage» paru l’an dernier, on trouve de sacrés clins d’yeux aux Stones et notamment ce fabuleux «Before The Drugs Wear off», soutenu par un gros riffage et du bon vieux pounding hammerien - I got it all I got it all/ So let’s get it on/ Before the drugs wear off - En bonus, ils font une version attaquée à l’acou de cette petite merveille et Blaine chante comme un vieux pirate. On se régale du «Everybody’s Fault But Mine» d’ouverture qui est du pur jus de heavy blues à l’ancienne - Staggering up the montain - un son qui justement nous renvoie aux extraordinaires délires pachydermiques de Mountain. Voilà un cut de rêve, fabuleusement gras et heavy. Just perfect. Ils sortent à peu près la même purée avec «White And Loud». Petite chanson politique avec «The South’s Too Fat To Rise Again» : Blaine s’y moque des gros rednecks - Now we’re having heart attacks from tryin’ to wipe our ass - Ils font pas mal de garage punk, mais ça ne leur va pas bien. Le blues rock leur va bien mieux, comme on le constate à l’écoute du morceau titre de l’album - Gimme more/ gimme more - Blaine ne vit que pour les excès et Ruyter sonne comme Fast Eddie Clarke. Ils finissent avec «Pussy’s Not a Dirty Word», une énormité explosée à coups d’ouvertures interventionnistes combinées de Ruyter et de Blaine. Encore un couple infernal.

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Et ce film ? Idéal pour les inconditionnels. Sur le DVD «Live In Hollywood», on a une bonne heure trente de concert, du gros Nashville avec toutes les pointes de fièvre, mais ce qui fait le charme de ce DVD, ce sont les bonus, eux aussi copieux. Ça commence par des séquences filmées dans des backstages divers lors d’une tournée en France. On les voit faire une balance pour Canal + et on sent tout de suite l’infernale puissance du groupe. Ils tapent en effet dans «Come On Come On». Ruyter porte des lunettes de vue et un sweater gris à capuche, elle prend les deux premiers solos comme sur le disque, et Blaine le troisième. On la voit taper du pied. Elle aime ça, aucun doute là-dessus. Puis on les voit jouer en direct devant les caméras de Canal, et ils sonnent pareil. Ruyter porte un pantalon en vinyle noir et un petit haut noir. Dans une autre séquence filmée en Australie, on les voit sur scène avec Pete Wells de Rose Tattoo. Plus loin, on voit Blaine jammer et travailler des morceaux. Mais la séquence la plus fantastique arrive : Ruyter en studio avec Daniel Rey. On la voit jouer en re-re sur «Nutbush City Limit» et en comprend mieux pourquoi elle est la star du groupe. Elle joue en gras et en continu sur le beat de stomp. Daniel allume une clope pendant que Ruyter joue. Elle est exceptionnelle, colorée, inventive, bluesy. Et la petite cerise sur le gâteau, c’est l’interview de groupe par Lemmy dans le backstage à Hollywood. Extraordinaire séquence de concentré de tomate de mythe. À la fin, Lemmy serre la pince aux quatre Nashville mais Ruyter lui roule une pelle.



Signé : Cazengler, Nashville Poussif


Nashville Pussy. Le 106. Rouen (76). 10 mars 2016
Nine Pound Hammer. The Mud The Blood And The Beers. Crypt Records 1988
Nine Pound Hammer. Smokin’ Taters. Crypt Records 1991
Nine Pound Hammer. Hayseed Timebomb. Crypt Records 1994
Nine Pound Hammer. Kentucky Breakdown. Middle Class Pig Records 2004
Nine Pound Hammer. Mulebite Deluxe. Acetate Records 2005
Nine Pound Hammer. Sex Drugs & Bill Monroe. Buzzville Records 2007
Nashville Pussy. Let Them Eat Pussy. Amphetamine Reptile Records 1997
Nashville Pussy. High As Hell. TVT Records 2000
Nashville Pussy. Say Something Nasty. Artemis Records 2002
Nashville Pussy. Get Some. Spitfire Records 2005
Nashville Pussy. From Hell To Texas. SPC USA 2009
Nashville Pussy. Up The Dosage. SPV USA 2015
Nine Pound Hammer. Wanted. Country Classics.
Nashville Pussy. Live In rennes 1998. Booting The Bootleggers Volume 1. Singing Pig Records 2010
Nine Pound Hammer. Live In Berlin. Booting The Bootleggers Volume 2. Singing Pig Records 2012
Nashville Pussy. Live In Hollywood. DVD Steamhammer 2008
De gauche à droite sur l’illusse : Blaine Cartwright, Karen Cuda, Jeremy Thompson & Ruyter Suys.

 


BLUES
LES INCONTOURNABLES

( Editions Filpacchi / 1994 )

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Encore un mastodonte, format genre diplodocus qui vous oblige à relever le plafond de la maison. Mais quand on l'ouvre, l'on ne regrette pas. D'abord les photos pages de droite qui vous mangent les yeux. Pour la plupart sorties des archives de Jazz Magazine. Du blanc et noir de toute beauté. Ensuite le texte. Ou plutôt les textes car ils s'y sont mis à plusieurs : Philippe Bas-Raberin, Kurt More, Jacques Demêtre, Robert Sacré, Sébastien Danchin, Gérard Herzhaft, Frank Ténot, Véronique Mortaigne, Emmanuel Gimenez, Jean Buzelin, Jacques Périn, Alain Tomas, Francis Hofstein, Philippe Carles, Denis-Constant Martin, François Thomazeau, fines plumes et grands bretteurs qui au siècle dernier ( comme le temps passe ! ) ont été les pionniers des revues qui se sont battus pour introduire le blues, le jazz, et même le rock, en notre pays, en ses larges masses un tantinet réfractaires à ces musiques ensauvagées. Le lecteur assidu de KR'TNT ! se souviendra d'anciennes livraisons dans lesquelles nous avons chroniqué certains de leurs ouvrages. Pour les amateurs nous signalons que Les Incontournables sont une collection de prestige, ils retrouveront, entre un volume consacré au Jazz et un autre dédié à l'Opéra, un opus voué au Rock'n'roll. Qui ne m'est jamais tombé entre les mains, ce que je regrette.

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N'y a pas que le rock and roll dans la vie. Ici ça jase de blues. Très bellement. Christian Casoni qui chaque mois dresse dans Rock & Folk le portrait que nous qualifierons de littéraire d'un bluesman a dû s'inspirer du principe. Page de gauche : une évocation sur deux colonnes ( du temple ) d'une des principales figures du blues. L'exercice demande de la précision biographique et du style. Je vous laisse deviner ce qui prime. Ne soyez point béotien dans votre réponse.
Reste la grande difficulté : celle du rangement. Les Incontournables ont contourné la difficulté : ont adopté l'ordre alphabétique. De Texas Alexander à Jimmy Yancey. Pas de jaloux, pas de préséance. Facile de s'y retrouver. Nous avons vu lors de la recension de l'ouvrage Le Blues de Mike Evans comment celui-ci n'évite pas les circonvolutions historiales pour présenter son panorama chronologique. Mais ici l'on a fait l'impasse sur le rhythm and blues et l'on ne s'aventure guère dans la modernité, pas plus loin que Robert Cray, et en général l'on se cantonne aux états du Sud et à Chicago.
Pour le choix des artiste : y sont tous. Sauf ceux qui manquent. Votre outsider n'y sera pas. Tant pis pour vous. Gros lot de consolation : les essentiels connus moins célèbres sont là. Régal des yeux et de l'esprit. Qu'exiger de plus ?
Si la paresse vous étreint d'une poigne léthargique, pages 25-26, rentrez en contemplation devant la magnifique et inquiétante vue des méandres du Mississippi, le vecteur naturel du blues qu'ils disent en légende, ils ont raison, ce sera votre initiation au sortilège hypnotique de la musique du Diable. Vous comprendrez mieux les reptations du muddy crawlin' snake blues. Cette légère incertitude, cette claudication rythmique de la menace du destin qui alourdit votre fragilité existentielle.
Un livre pour rêver.


Damie Chad

 

SOUNDPAINTING

Un ami est venu passer trois jours à la maison. J'aurais dû le tuer. Non, je ne suis pas méchant. Le méritait. C'est un jazzeux. Tout de suite vous comprenez. J'ai été faible, je l'avoue. Je ne voulais pas non plus perdre mon temps précieux de rocker à éponger son sang impur dans les sillons de mon plancher. Mais en y réfléchissant, je me dis que c'était une injonction kantienne des plus morales. Je regrette. Ne serait-ce que pour l'édification des jeunes générations. Surtout qu'il s'est ouvertement moqué de moi, plié de rire sur le canapé, crachotant une marre de ricanements putrides de hyène. J'étais en train de parler d'un peintre - j'ai oublié le nom - qui réalisait des tableaux durant les concerts des bluesmen auxquels il assistait. Voulant lui en mettre plein la vue avec mes restes d'anglais de sixième lointaine je m'étais risqué à employer l'expression soundpainting ce qui à ma grande surprise avait déclenché son exaspérante hilarité. En plus je me suis enquillé sa professorale explication des plus techniques.

LE SOUNDPAINTING


Rien à voir avec la peinture. Ne vous encombrez de références malvenues style Picasso, Monet, Degas, Malevitch. Le soundpainting c'est un langage de signes pour des gens qui entendent parfaitement. Même que si vous avez l'oreille absolue, c'est encore mieux. Ne foncez pas sur une méthode assimil, il y aurait près de trois mille signes. Une chinoiserie sans fin. D'ailleurs ça peut se pratiquer avec une baguette, mais la main suffit.

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Vous avez eu la définition, vous explique le mode d'emploi. Réunissez quelques musiciens de jazz, une vingtaine par exemple, batteur, saxophonistes, trompettistes, tubas, pianiste... et même si aimez innover un joueur de castagnettes. Votre palette sonore est au garde à vous devant vous. Profitez-en pour les agoniser d'insultes, ce sont des jazzmen ne l'oubliez pas, afin de les galvaniser. Maintenant vous commencez votre tableau sonorisé. Chaque musicien, chaque sous-groupe de musicos, possède son signe d'appel. Vous écoute des doigts et de leurs deux yeux, vous leur demandez ce que vous voulez - par signes évidemment - toi le trompette une strette en fa mineur s'il te plaît et maintenant tous les cuivres, espèces de sagouins, modérato expansivo un nappé rutilant... Cela vous donne l'air idiot des transcripteurs des informations en langage de signes pour les malentendants à la télé, en contrepartie vous créez votre concerto à votre guise. Oeuvre collective, ( vous écrirez leur noms en minuscules illisibles sur la pochette ) les musiciens obéissent à vos injonctions digitales mais c'est leur inspiration qui décide de la phrase musicale qu'ils vont jouer, même si vous vous êtes mis d'accord au préalable sur un vieux standard connu de tous dont les harmonies de base limiteront de trop grands écarts.

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C'est un certain Walter Thompson qui inventa cette méthode en 1974 à Woodstock ( c'est fou tout ce qui s'est passé dans ce patelin paumé quand on y pense ), depuis elle s'est enrichie par l'adjonction d'autres arts comme la danse. En France c'est François Cotinaud ( voir KR'TNT ! 285 du 05 / 06 / 16 ) qui est le fer de lance de ce mouvement.
Faudra qu'un jour je réunisse les vingt meilleurs rock critics nationaux et je mènerai la première chronique rock en soundpainting de l'univers. D'office le Cat Zengler est désigné pour le titre et la signature finale. Prendra le stylo rouge fluo, celui qui se voit le plus.


Damie Chad.


NOUS, LES NEGRES

JAMES BALDWIN / MALCOLM X
MARTIN LUTHER KING
Entretiens avec KENNETH B. CLARK

( La Découverte / Poche : 2008 )

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Soixante-dix pages d'interviewes réalisées par Kenneth B. Clark pour la WGBH-TV chaîne éducative de Boston, entre mai et juin 1963, produites par Henry Morgenthan, comme il s'en explique en une trop courte notule en fin de volume, dans le cadre d'une émission intitulée : Le Noir et la promesse Américaine.
Ces contributions de trois des figures représentatives de la contestation noire furent réalisées entre deux moments importants, l'échec de l'entrevue d'une délégation comportant en son sein James Baldwin avec le Ministre de la Justice et la grande marche sur Washington DC du 28 août de la même année. Mais tout cela est précédé d'une préface d'Albert Memmi qui remet les pendules de la négritude à l'heure. L'a été rédigée en 2007, dix ans après aucun mot n'est à changer. L'esclavage, la ségrégation, la déplorable situation des couches populaires noires, c'est bien. Enfin manière de parler. Mais il ne faudrait pas que l'arbre des afro-américains cachât la forêt des afro-européens. Entendez par ce mot, les populations noires d' une Afrique dont les richesses sont confisquées par les multinationales, résultat de plusieurs siècles de colonisation. N'oublie pas non plus les vagues d'immigration en route vers l'Europe si peu accueillante. Loin de lui l'idée de s'apitoyer sur les pauvres petits gentils noirs tout blancs d'innocence. Dénonce et fustige sans pitié les gouvernements africains gangrénés par la corruption et leurs élites inféodées à la toute puissance du Capital. Ne s'agit pas de pleurnicher des larmes de crocodile pour soulager sa bonne conscience. Le problème n'est pas de constater l'ampleur des dégâts mais de s'opposer dans les faits à toutes ces oppressions.
Que faire ? Comment faire ? Exactement la problématique soulevée par ces trois interviewes. James Baldwin tient le rôle sympathique de l'intellectuel. Le gars compréhensif, aux idées avancées, prêt à discuter pour faire avancer le schmilblick. L'on peut certainement trouver un terrain d'entente. N'est-il pas un démocrate ? Oui, bien sûr. Mais Baldwin ne mâche pas ses mots. Il est trop tard. Les noirs attendent depuis trop longtemps, ils sont victimes de multiples violences, la liste des morts et des assassinats s'allonge sans cesse. Quand on lui demande de se positionner sur le radicalisme de Malcom X et la non-violence prônée par Luther King, il n'est pas plus enthousiaste envers l'un qu'avec l'autre. C'est la violence des blancs qui ont créé Malcolm X, et quant aux bondieuseries de Luther de moins en moins de noirs y croient... La mèche est allumée, il n'y a plus qu'à attendre l'explosion...

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Malcolm X est la froideur orientée. Répond avec précision. Sa vérité toute nue. L'est partisan d'une séparation complète. Les blancs d'un côté. Les noirs de l'autre. Accuse les blancs progressistes et les juifs de phagocyter les associations noires dans le but conscient ou inconscient d'empêcher l'identité noire de s'épanouir pleinement. Se revendique de la rigueur morale de l'Islam. Tout le contraire de Luther King qui se réclame de la non-violence sous-tendue d'humanisme chrétien. Cite Gandhi comme exemple et compte sur l'opinion publique mondiale pour faire céder les blancs.
Kenneth B. Clark ne contredit pas ses invités. Leur pose des questions destinées à exprimer leur position avec un maximum de clarté, Leur permet de retracer leurs parcours, d'expliciter leurs actes, et de préciser leurs idées. L'Histoire se chargera de répondre à sa manière à leur point de vue respectif. Malcolm X sera assassiné en 1965, Martin Luther King sera abattu en 1968, en 1970 James Baldwin sentant le danger se préciser s'installera en France...


Damie Chad

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P. S. : je finis cette courte chronique lorsque j'entends à la radio que la maison de James Baldwin à Saint-Paul de Vence a été rachetée par un promoteur pour construire sur son terrain des appartements de luxe... Des militants estiment que ce lieu chargé d'histoire aurait plutôt vocation à devenir un centre de réflexions axées sur les luttes de libération actuelles... Nous leur donnons raison.


MALCOLM X & ALEX HALEY
L'AUTOBIOGRAPHIE
de
MALCOLM X

( GRASSET / 1993 )

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Vaut mieux s'adresser à Satan qu'à ses diablotins. Généralement quand on aborde le cas Malcolm X, soit votre votre interlocuteur expédie le problème d'une pichenette intellectuelle, parlons d'un sujet un peu plus sérieux s'il vous plaît, soit le visage se ferme et vous sentez que votre vis-à-vis a bien un avis positif sur le personnage mais qu'il ne veut pas vous le donner, craignant de froisser vos susceptibilités politiques.
L'est sûr que Malcolm X n'a jamais fait dans la dentelle. N'avait pas des opinions tranchées, mais des certitudes aussi tranchantes qu'une hache d'abordage. En plus, l'a eu la mauvaise idée de périr sous les balles de ses assassins à l'âge de trente-neuf ans alors qu'il abordait une mue intellectuelle des plus intéressantes comme l'explique Daniel Guérin dans une assez longue préface.
Cette autobiographie que Malcolm a dictée à Alex Haley est divisée comme la Gaule de Jules César en grande partie, trois tronçons d'un chemin de vie dont la signifiance finale échappera en partie à son auteur.


ENFANCE

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La première moitié du volume est des plus classiques. Corrobore toutes les biographies qui nous retracent la jeunesse d'artistes et d'écrivains noirs américains nés dans la troisième décennie du vingtième siècle. Nous pouvons les résumer en deux mots, misère et racisme. Et violence. Le père de Malcolm Little est un pasteur adepte des thèses de Marcus Garvey qui prônait le retour des Noirs en Afrique, tient des réunions secrètes dans des appartements privés, le petit Malcolm y assiste parfois... Idées jusqu'au boutistes et séditieuses qui ne plaisent pas à tout le monde. Le Klu Klux Klan le menacera de très près avec toute la panoplie des torches et des cagoules. Lorsque l'on retrouvera le père de Malcolm la tête réduite en bouillie et le corps méchamment entaillé par le tramway qui lui est passé dessus, les soupçons se porteront plutôt sur la Légion Noire - organisation raciale et suprématiste blanche - que sur le KKK... Pas d'enquête, la compagnie d'assurance statuera sur un suicide.... Malcolm prétend que ce sont des noirs partisans de l'intégration lente de leur communauté parmi les blancs qui auraient révélé à la Légion Noire le comportement politiquement incorrect de son père.

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Tout son enfance et toute son adolescence seront confrontées à la pitié des blancs. Les assistantes sociales qui viennent au secours de cette veuve éplorée mère de huit enfants et qui sous prétexte d'aider placent un à un les rjetons chez des familles qui au moins les nourriront à leur faim... La mère effondrée finira à l'asile...
La suite ne ressemble guère à du Zola, Malcolm est un élève doué, le seul noir de sa classe, les dépasse tous par sa taille et son intelligence, l'est un peu la mascotte de son école, le gentil petit nigger que tout le monde apprécie. Premier désenchantement, un professeur qui lui conseille de viser la profession de menuisier plutôt que celle d'avocat. Sera désormais le pitre doué qui ridiculise les profs ce qui lui vaudra la maison de redressement. Où tout se passera pour le mieux. Le bon garçon qui devient le chouchou de la directrice et de son mari. Pas du tout des tortionnaires. De la discipline, mais l'endroit a un peu l'esprit d'une pension de famille quasi-débonnaire. Malcolm a pour la première fois l'occasion de côtoyer des blancs. Ne sont pas méchants, mais leur opinion sur les noirs est sans appel : des espèces de sous-hommes qui ne sauraient se débrouiller tout seuls, ont besoin de l'attentive compassion des blancs pour marcher droits. De grands enfants.

JEUNESSE

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A seize ans se retrouve à Boston chez sa demi-soeur Ella. C'est le moment de gagner sa vie : emploi dans une compagnie de chemin de fer, petits trafics en tous genres, une histoire de fesse qui tourne mal et le voici en 1943 à New York. Une place de cireur de chaussures au Lindy Hop NightClub. Boulot que vous trouvez peu ragoûtant ? Erreur sur toute la ligne. Duke Ellington, Count Basie, Lionnel Hampton, Cootie Williams, Jimmy Lunceford, Johnny Hodges, sont régulièrement au programme. Et puis tous les à-côtés, les pourboires, les billets pour les services rendus : cigarettes de marijuana, petits billets de rendez-vous coquins à remettre en mains sûres, adresse d'établissements spécialisés à glisser au creux de l'oreille... Durant ces années new yorkaises Malcolm s'initie à l'autre face cachée de la ségrégation, les blancs qui baisent les prostituées noires et les gentes dames blanches insatiables à la recherche d'étalons noirs... Révélation de l'hypocrisie sociale. Se fait beaucoup d'argent, boit, fume - tabac et marijuana - le luxe d'une copine blanche, et pour assurer les fins de mois quelques cambriolages avec une bandes de potes.

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Ces cinq années de fêtes incessantes se termineront brutalement : tombe stupidement dans un guet-apens tendu par la police chez un bijoutier chez qui il a déposé une belle montre volée pour réparation... Verdict sans appel : dix ans de prison. Aura droit à une remise de peine de trois ans mais ce n'est pas le même homme qui en ressortira.

MILITANT MUSULMAN


Cure de désintoxication, par la force des choses. Se met à lire, à éplucher un dictionnaire et se réapprend à écrire, à maîtriser sa syntaxe. Lui qui a toujours été un beau parleur, goûte les vertus du silence propice à d'intenses réflexions. Ses frères lui ont rendu visite. Ont eu une jeunesse plus sage que la sienne, sont devenus des adeptes d'Elijah Muhammad, dont ils lui laissent quelques brochures. Malcolm intrigué lui écrit et Elijah Muhammad lui répond. Malcolm est subjugué, comment cet homme si important peut-il manifester son intérêt pour un petit délinquant comme lui ? La correspondance ne cessera plus.
L'ennui et la solitude peuvent suffire à expliquer l'improbable. Malcolm a été élevé dans un milieu religieux, le christianisme a été depuis les débuts de l'esclavage une des colonnes vertébrales sur laquelle s'est réalisée une partie de l'identité des communautés noires. Mais cet aspect ne viendra qu'en deuxième position : ce qui l'enchante dans les écrits d' Elijah Muhammad réside en l'implacable analyse effectuée par celui-ci sur les rapports entre noirs et les blancs. En quatre siècles, rien n'a vraiment changé, toutes les évolutions présentées comme des bonds qualitatifs historiques par les blancs ne sont que des leurres. De belles idées en trompe l'oeil sur le papier que la réalité de la situation dément instantanément. Ce sera le cheval de bataille de Malcolm lorsqu'il deviendra le bras droit de Muhammad. L'est un tribun au discours implacable. Les blancs sont des diables, il est inutile de leur courir après. Malcolm en veut particulièrement aux élites noires embourgeoisées qui ont perdu tous les attributs mentaux de leur race. C'est à ces traîtres qu'il réserve ses flèches les plus acerbes.

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L'islamisme de Muhammad permet de se démarquer totalement de la communauté blanche. Il modélise par ses obligations et interdits moraux - no sex, pas d'alcool, pas de tabac, s'instruire, consommer noir, bien s'habiller - une régénération de la race noire. Dans les années soixante-dix le mouvement chrétien des re-born n'est pas très éloigné de tels comportements. S'agit d'opérer une révolution intérieure pour s'isoler de la chienlit morale environnante et pour opérer une coupure radicale avec son passé.
Malcolm Little a pris le nom de Malcolm X comme le préconisait son organisation pour ses adhérents. Cette revendication de l'anonymat du X est un rappel que les noirs portent des patronymes qui ne sont pas les leurs, qui leur ont été imposés par les maîtres blancs pour éviter tout rappel malencontreux de leurs provenances africaines.
Durant quatorze ans Malcolm se démène pour faire progresser le mouvement des Black Muslims, en est la figure de proue. De quatre mille adeptes le mouvement passera à quatre cent mille sympathisants, les violentes attaques dont l'organisation est victime dans les médias lui procurent une énorme publicité parmi les couches les plus défavorisées de la population. Malcolm dit tout haut ce qu'elles sont incapables de formuler avec clarté.

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Les Black Muslims sont des séparatistes, rêvent d'un territoire sur le sol américain qui leur permettrait de couper tous liens avec les blancs détestés. Ne plus se mêler avec les Diables Blancs devient leur obsession. Se referment sur eux-mêmes comme un oeuf à la coquille incassable. L'adhésion fonctionne comme une coque de protection qui vous permet de vous couper du monde extérieur. Une île qui possède ses garde-côtes. Qui ne servent pas à grand-chose en vient à juger Malcolm. Des milices d'auto-défense nommées Fruit on Islam chargées de protéger les cadres de l'organisation et ses manifestations. Mais en attendant, c'est le mouvement non-violent de Martin Luther King qui mène des actions décisives et qui subit les exactions les plus brutales de la police. Etat de fait d'autant plus insupportable que de nombreux blancs de bonne volonté participent à ses marches de protestation.
Malcolm se trouve pris entre une redoutable contradiction, lui qui hait les blancs, qui déclare haut et fort que tout blanc qui entre dans une organisation noire la corrompt, pense que les Black Muslims devraient s'engager en des confrontations violentes avec les forces de répression. Des révélations sur les amours illicites d'Elijah Muhammad avec ses secrétaires l'incitent à remettre en question la personnalité sacrée du guide suprême... Finira par être exclu de l'organisation.

ULTIMES METAMORPHOSES

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Malcolm est une figure charismatique. L'on attend de lui des directives précises. En son fort intérieur il hésite. Le mouvement qu'il essaie de créer ne mord pas sur les masses. Pour se mettre au clair avec lui-même il participe au pèlerinage de la Mecque. Prend la grande claque de sa vie : les fidèles sont de toutes les races : des blancs, des jaunes, des noirs, tous unis. Tous des êtres humains. Lorsqu'il rentrera il amendera ses principes de base reconnaissant que tous les blancs d'Amérique ne sont pas des ennemis. Sont aussi sincères que lui lorsqu'ils dénoncent le racisme. L'a profité de son voyage pour circuler en Afrique, l'est reçu par de nombreux chefs d'état comme Nasser. Se rend compte que la lutte des noirs américains n'est qu'un sous-ensemble d'un mouvement de revendications économico-politiques qui parcourt la planète. Le monde connaît alors l'acmé du mouvement tiers-mondiste anti-colonialiste.

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Son cerveau est en ébullition, l'aspect religieux passe au second plat, se dirige vers un nationalisme noir qui ne serait plus un cocon protectif. Sent qu'il faut déployer celui-ci dans la réalité nationale américaine. Dans sa préface Daniel Guérin affirme que l'étape suivante aurait été celle d'une affirmation d'un combat de lutte de classes révolutionnaire. Nous ne le saurons jamais. Des cocktails molotov sont lancés dans l'appartement familial de Malcolm. pas de dégâts humains, dans un premier temps il accuse l'organisation des Black Muslim. Mais bientôt il pense que le danger vient d'ailleurs. A la prescience de sa fin prochaine. Sera abattu de quinze balles dans un meeting par deux tireurs noirs. L'on ne saura jamais qui étaient les commanditaires. Mais l'on connaît les méthodes de manipulation et d'élimination du FBI et de la CIA...


INTERROGATIONS

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Que reste-t-il aujourd'hui de Malcolm X ? Le souvenir d'un homme engagé. Qui n'a jamais hésité à indiquer clairement qui étaient ses ennemis. L'était comme le Seigneur, recrachait les tièdes, préféraient les racistes à la Goldwater qui affichaient leurs idées et volitions raciales sans complexe. Rappelait qu'il n'avait jamais mis les pieds dans les Etats du Sud et qu'il était un américain des Etats du Nord dont il dénonçait avec une extrême virulence l'hypocrisie de leur anti-racisme théorique...
La fascination et l'adhésion dont il fit preuve envers l'islam nous interroge particulièrement quand l'on pense à cet islamisme radical qui embrase les pays du Moyen-Orient et qui ne laisse pas insensible toute une portion non-négligeable de la jeunesse des cités européennes. Il y a sûrement des enseignements à tirer sur cette évidence d'une colère sociale qui se structure selon un radicalisme religieux. Cette constatation étrange aussi que Malcolm fut abattu alors qu'il se rapprochait d'un mode de pensée plus purement politique.
Reste à savoir ce que le mouvement noir américain fera de la figure de Malcolm X dans les années prochaines.

Damie Chad.


IL FAUT RENTRER MAINTENANT
EDDY MITCHELL
avec DIDIER VARROD.


( Editions de La Martinière / 2012 )

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J'ai longtemps été fan d'Eddy Mitchell. Mes années collège surtout. Trente kilomètres en stop pour mon premier concert à Tarascon. En Ariège. En 1968. Deux mille personnes, facile de me reconnaître, dans la bande des quarante excités tellement agités que le public avait organisé un prudent no man's land autour de nous. J'en garde le souvenir d'Eddy sirotant un jus d'orange pendant le solo de J'avais deux amis. Deux ans plus tard j'ai remis le couvert. Ce devait être à Saint Cyprien au bord de la Mare Nostrum. Vous ne pouvez pas ne pas me voir, tout devant de la photo de fausse une de l'Indépendant qui couvre toute la page. Grandiose ! Des milliers de participants. A part qu'aux premiers rangs nous étions près de cinq cents. Une ambiance délirante. Je ne vous raconte pas l'orga débordée qui interrompt Eddy au bout d'une minutes et qui menace d'annuler le concert si nous ne nous calmons pas... Nous étions jeunes et fous. Quarante ans après, toujours aussi jeunes du ciboulot et encore plus fous de rock.
J'aimais bien ses titre rentre-dedans du genre Si tu n'étais pas mon frère je crois bien que je t'aurais tué ou alors ces diatribes à l'emporte pièce contre la religion chrétienne. Puis le père Eddy a doucettement évolué comme on dit pour ne pas employer le verbe régresser. Ai fait l'impasse sur ces insupportables face B blues du blanc déconnecté du blues, l'a adopté en filigrane de ses morceaux un ton désabusé un peu inquiétant. Etait-ce le vieillissement de la trentaine qui s'annonçait ou ce que les esprits pondérés appellent le début de la sagesse ? J'ai longtemps acheté ses disques plus par fidélité à moi-même qu'à Eddy. J'ai définitivement stoppé lorsqu'il a sorti son double CD de génériques de films, d'une tristesse glaçante.

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Mais lorsque Mister B m'a proposé le bouquin, je n'ai pas dit non. Pas un véritable livre, une série d'interviewes réalisées par Didier Varrod entre 2010 et 2012. S'achève juste après les adieux... Un coriace le grand Schmall. Ne se livre guère. L'on n'apprend que ce que l'on connaissait déjà. Toutes ces anecdotes qu'il a déjà racontées mille fois à la radio. Ce n'est pas de la mauvaise volonté de sa part. Un trait typique de son caractère. Ce qui est fait est fait et il est inutile d'y revenir dessus. L'homme n'a pas d'état d'âme. Ne larmoie pas sur ses regrets. Déteste se vanter. Se préserve des médias, participe le moins possible aux hypocrites comédies de la promotion à tous vents. Est sûr de lui, a la fierté d'assumer sa carrière, l'on sent le gars insensible aux critiques et peu enclin à céder à la fumée des louanges extatiques. Reconnaît ses concessions, les pubs qui comblent les déficits, les tournées dans les pays de l'Est qui remplissent le porte-feuille... Parle un peu avec émotion de ses parents et très peu de sa femme et de ses enfants. Attitude de français moyen, protège sa famille, paie ses impôts sans se plaindre ( ce qui est plus rare ), essaie de bien faire son boulot, et tient un discours sans pitié pour nos élites politiques. Pas un extrémiste, ni un rebelle, quelqu'un qui louvoie avec le Système tout en essayant de garder les mains propres... Refuse de se plaindre, l'a eu un cancer qu'il a terrassé et une vie supérieure à la moyenne de ses concitoyens. L'en est conscient. A tracé une ligne de démarcation - avec points de passage inévitables - entre l'intime personnalité de Claude Moine et le personnage public d'Eddy Mitchell.

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Ne regarde point en arrière, se tourne vers son présent. Evoque longuement cette seconde carrière d'acteur de cinéma qui prend le dessus sur celle de chanteur. Sur ce coup-là Eddy m'a beaucoup déçu, lui le passionné de pellicules américaines joue dans cet insupportable cinéma franchouillard qui m'a toujours débecté... Question musique, pas trop à se mettre sous la canine. Ses prédilections premières pour Bill Haley et Gene Vincent. Insiste sur son amitié avec Johnny Hallyday et Coluche, raconte les quatre opérations successives que Claude François infligea à son nez trop long. C'est en cet épisode, et pratiquement pour la seule fois, que l'on a droit à ses saillies ( nasales ) si particulières de son humour pince-sans-rire et coupe-court qui forment d'habitude le fond de ses interventions radiophoniques et télévisées.
Le plus passionnant du livre reste cette confidence de Quinn Ivy, fauché comme les blés, qui réunit ses derniers dollars et envoie sa femme travailler afin de payer les séances studio d'un chanteur noir rencontré dans un bar. Un célèbre inconnu qu'il va coacher car sa chanson : When a Man Loves a Woman lui semble prometteuse. La proposera à Atlantic pour la mettre sur le marché. Jusque là tout va très bien quand survient cette révélation extraordinaire, lui qui a pris tous les risques financier pour Percy Sledge ne l'a jamais laissé entrer chez lui. Un noir invité chez les blancs ? Ne poussez pas la mémé dans les orties !

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Honnête et travailleur. Pas de sexe. Pas de drogue. Très peu de rock. L'a arrêté l'alcool et tente de ne plus fumer. Une vie phantasmatiquement peu rock and roll. No mytho-destroy. Les pieds fermement enfoncés dans le goudron des mentalités prolétaires peu sensibles aux sirènes des conduites à risque. N'est pas James Dean, ne vit pas trop vite. Et mourra vieux. Ne nous donne pas envie de rêver. Mais ferons-nous mieux ?


Damie Chad.

 

 

07/07/2016

KR'TNT ! ¤ 289 : KAREN DALTON / NICO'ZZ BAND / CRASHBIRDS / BOB DYLAN / JAMES BALDWIN

 

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

, Karen Dalton, Nico'ZZ Band, Crashbirds, Bob Dylan, James Baldwin,

LIVRAISON 289

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

07 / 07 / 2016

KAREN DALTON / NICO'ZZ BAND / CRASHBIRDS

BOB DYLAN / JAMES BALDWIN

LE 106 / ROUEN ( 76 ) / 10 - 05 - 2016


SE SOUVENIR DE KAREN DALTON

CONFERENCE
DE
PIERRE LEMARCHAND

TAGADA TAGADA VOILA LA DALTON

Le mec a l’allure d’un étudiant en sociologie, trente ans, quarante kilos habillé, brun, petite queue de cheval, barbe, chemise passée sur un jean indéfinissable, filet de voix douce. Du genre qui ne ferait pas de mal à une mouche, et encore moins à un moustique. Dans les années soixante-dix, on l’aurait certainement traité de hippie. Peace my friend. Il accueille ses amis dans la grande salle du 106 en leur faisant la bise. Il va donner une conférence, tout seul, face aux immenses gradins. Ses amis lui demandent : «Ça va ? Pas trop tendu ?». Il avoue juste un peu de stress. C’est vrai qu’il n’a rien d’un tribun. On s’inquiète pour lui. On parierait même qu’il va bégayer et parler d’une voix blanche. Se trouver dominé par un public installé en hauteur, ce doit être déjà très spécial, mais vouloir évoquer la mémoire d’un personnage comme Karen Dalton, c’est une façon de donner le bâton pour se faire battre.

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Il s’appelle Pierre Lemarchand. Il vient du publier une bio de Karen Dalton au Camion Blanc, «Se Souvenir Des Montagnes».
Ce micro-événement dérisoire résulte de deux formes de courage : celui d’un auteur qui mène l’enquête pour redonner vie au souvenir d’un personnage infiniment romantique, au sens où le fut Johnny Thunders, via l’héro, et celui d’un éditeur qui continue envers et contre tout à publier des ouvrages qui ne se vendront pas, mais qui auront le mérite d’exister. Dernier exemple en date, les Hellacopters. Bravo !
L’auteur attaque sa conférence avec la projection d’une petite vidéo artisanale. Il veut que le public «passe par mon point de départ». Ce court film de quatre minutes fut tourné par des journalistes français et inclus dans un docu plus important consacré à la contre-culture. On voit Karen Dalton se promener dans les bois du Colorado et chanter un blues avec la voix de Billie Holiday. On note au passage qu’il lui manque des dents. Rien qu’avec ces quatre minutes, l’auteur a conquis son public. Personne ne peut rester insensible à ce chant de sirène surgi du passé.

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Il mène sa conférence avec une sorte de feu sacré. On le sent possédé par son sujet, et en même temps, on sent poindre le côté rasoir de l’amateur de folk. Il évoque longuement le versant bucolique de la vie de Karen, les années passées au Colorado, les jours heureux, les cabanes de mineurs et petite cerise sur le gâteau, il se complaît à lire de généreux extraits de son livre. Sa prose coule comme l’eau fraîche d’une rivière à travers la vallée du bonheur. Il est tellement possédé par son sujet qu’il prête des pensées à Karen Dalton. Exercice périlleux dès lors qu’on se trouve dans le pré carré de la bio. Le jeu consiste à ne pas mordre le trait. Il existe des terrains de jeux où c’est possible, comme par exemple la fiction. Mais pas la bio.
On craint le pire. Karen Dalton n’a rien de la folkeuse bon chic bon genre. Il faut attendre l’évocation du retour de Karen à New York pour renouer avec la réalité de la légende. Il semble que l’auteur ait du mal à évoquer l’héro car il n’en parle que tardivement, comme s’il était obligé de le faire. Oui, Karen Dalton est une junkie à la new-yorkaise et ses meilleurs amis aussi : Tim Hardin, rentré du Viet Nam avec l’héro, et Fred Neil, junkie notoire. C’est une grande banalité dans le milieu artistique new-yorkais et dans ce qu’on appelle la bohème des années 50/60/70. Comme le rappelle Martin Rev dans une interview, à cette époque, tous les new-yorkais prennent de la dope. New York est alors redevenue la capitale artistique du monde. La ville bouillonne d’énergie et de créativité 24 heures sur 24.

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( BOB DYLAN / KAREN DALTON / FRED NEIL )


De la même façon que Fred Neil, Karen Dalton semble vouloir fuir les feux de la rampe. Comme Fred, elle préfère jouer dans des petits clubs et rester au contact des gens. Il existe des enregistrements plus ou moins officiels de Karen Dalton sur scène. Ce sont des documents un peu âpres, pour ne pas dire insupportables. Le conférencier en fait écouter deux ou trois extraits, au risque d’écrouler tout ce qu’il avait patiemment élaboré. Ces extraits mal enregistrés sont de véritables tue-l’amour.

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Karen Dalton finira par accepter d’enregistrer en 1969 un premier album, le fabuleux «It’s So Hard To Tell Who’s Going To Love You The Best». Pierre Lemarchand en passe un titre, une reprise du «Little Bit Of Rain» de Fred Neil (qu’on trouve sur son album «Bleecker & MacDougal»), et d’une certaine façon, il sauve sa conférence en donnant une réelle crédibilité artistique à son héroïne : hit imparable et interprétation bouleversante. Et là, on entre dans un monde, un vrai. Avec une jolie profondeur de champ, comme dirait Jo le photographe. Bienvenue dans la romance new-yorkaise, dans cette poésie urbaine de la nuit hantée par les fantômes de Bird et de Miles Davis.
C’est en effet «Little Bit Of Rain» qui ouvre le bal de cet album devenu culte. Karen Dalton chante à la manière de Bessie Smith, avec une voix de traîne profondément languide. Aucune chanteuse ne va aussi loin qu’elle dans le style papier mâché. Elle récidive dans «Sweet Substitute», avec une extraordinaire vibration de voix fêlée, avec une résonance de black de bar de jazz, car c’est suivi par l’immense Harvey Brooks à la basse. Karen Dalton chante au plus profond du feeling organique, dans l’esprit fantomatique qui caractérisait si bien les dérives vocales de Billie Holiday et de Bessie Smith. Lorsqu’elle entre dans «Ribbon Bow», sa voix semble à l’abandon. Elle chante la partance de la désespérance avec une voix d’angle biaisé. Elle rend le chant complètement immobile, comme suspendu. On reste dans la profondeur du désespoir avec «I Love More Than Words Can Say», un hit signé Eddie Floyd et Booker T. Jones. Elle chante à la Billie, c’est merveilleusement tremblé et sensible. C’est là que ça se joue, chez Billie. Karen finit par exercer une espèce de fascination. Elle tape dans le blues du style when the sun goes down avec «In The Evening». Retour aux années antérieures, à l’âge d’or du jazz de bar et puis elle revient à son copain Fred Neil avec l’excellent «Blues On The Ceiling». Quelle envoûteuse ! - I’ll never get out of this blues again - Harvey Brooks l’accompagne à la stand-up. Même shoot que Billie, c’est du blues de smack. Comme le raconte Etta James, Billie s’envoyait toujours un double shoot d’héro avec un grand verre de gin. Avec «It Hurts Me Too», on a certainement l’un des blues les plus purs de l’histoire du blues, et le plus beau cut de Karen Dalton, car la qualité de sa douleur dépasse les bornes. Elle tape dans son autre copain, Tim Hardin, avec «How Did The Feeling Feel To You». C’est jazzé à l’orée du bois. Elle distille le smack de l’aube et de l’espérance. Elle incarne tout ce monde à merveille et elle finit avec un vieux coup de LeadBelly, «Down In The Street» qu’elle pend à bras le corps.

 

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Michael Lang venait d’amasser dollars et notoriété avec son festival de Woodstock et en 1970 il décida de fonder un label, Just Sunshine Records. Il demanda à Harvey Brooks de s’occuper de Karen qu’il voulait absolument sur son label. Un an plus tard paraissait «In My Own Time», un album encore plus culte que le précédent, pour au moins trois raisons, à commencer par ce chef-d’œuvre qu’est «Something On Your Mind», chanté à la patate chaude. Karen explose ses syllabes au groove des collines du Midwest. Elle atteint une sorte de démesure de la beauté formelle. Son chant fait tout le mucus argenté de sa légende. C’est d’une rare puissance et comme filtré au violon. The hippest chick on the set, disait d’elle Peter Stampfel des Holy Modal Rounders. L’autre énormité de cet album, c’est la reprise du fameux hit Tamla «How Sweet It Is (To Be Loved By You)». Elle se livre à une incroyable dévoration du groove. On assiste en effet à la prestation d’une mante religieuse qui dévore Tamla après la copulation, mais elle dévore Tamla de l’intérieur. Encore de la pure magie avec «Are You Leaving For The Country». Sa mère était Cherokee mais son père devait être un ange irlandais, car il se produit avec cette chanson quelque chose d’unique dans l’histoire de la musique américaine. Oh mais ce n’est pas fini ! Karen fait aussi une monstrueuse reprise du «When A Man Loves A Woman» de Percy Sledge. On appelle ça une cover extrapolatoire. Elle chante comme Donald qui se pincerait le nez s’il en avait un. C’est atrocement bon. Elle est dessus. Elle ne se répand pas comme le grand Percy, non, elle va au contraire chercher le fin du fin de la pure désespérance. Elle chante ça à l’extrême pointe du feeling indien, comme savait aussi si bien le faire Buffy Sainte-Marie. Elle tape ensuite un «In My Own Dream» au groove de voix éveillée et revient à son cher papier mâché. Elle lâche du ting de everyting exceptionnel. Si on aime la musique des mots, c’est elle qu’il faut écouter. En plus, c’est groové derrière jusqu’à l’os du genou, au pur beat de jazz motion et battu à la ramasse fatidique. «Katie Cruel» fait partie des chansons qui fascinent Nick Cave. Karen chante ça à la voix perdue et s’accompagne au banjo famélique. Et puis on se régalera aussi de «Take Me». Elle fait vibrer les accents de sa voix dans une nuit d’encre. Cette femme est belle et même beaucoup trop belle. C’est à l’entendre qu’on comprend qu’elle était devenue inaccessible.

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Signé : Cazengler, daltonien

Conférence «Se Souvenir de Karen Dalton». Pierre Lemarchand. Le 106. Rouen (76). 10 mai 2016
Karen Dalton. It’s So Hard To Tell Who’s Going To Love You The Best. Capitol Records 1969
Karen Dalton. It’s My Own Time. Just Sunshine Records 1971

SEZANNE / 02 - 07 - 2016

NICO'ZZ BAND



Pas besoin de rechercher désespérément Sézanne. C'est tout droit, quarante kilomètres de Provins, n'y ai jamais posé les talons de mes two-tones shoes pour la simple et bonne raison que je n'en porte point, mais aussi parce les ronces noires du destin qui gouverne ma vie ne m'y ont jamais appelé. Mais ce soir, je suis motivé, la faute à Pascal Seher - l'homme qui photographie systématiquement tous les évènements musicaux de la bonne ville de Troyes, qui la veille y a vu le Nico'ZZ Band, les couvre d'éloges et affirme qu'ils seront ce samedi soir en terre champenoise, à Suzanne.

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La teuf-teuf bougonne, vient d'enfiler en ligne droite deux kilomètres de maisons basses aux façades grisâtres, lorsque une barrière métallique au milieu de la chaussée interdit toute progression. Virage d'équerre à quatre-vingt dix degrés, nulle crainte, les anges nous protègent - bien que nous nous préparions à écouter la musique du Diable - nous ont réservés une place de stationnement face au porche de l'Eglise.
Place de la République, pavée, devant la maison de Dieu dans sa froide robe de pierres, vous ne manquerez pas d'admirer les ogives un peu décrépites de la façade, levez les yeux pour atteindre les quarante deux mètres de la tour mastoc qui la limite d'un côté, en face la maison des Hommes, le café à la vaste terrasse et aux alcools chauds comme des caresses verlainiennes qui vous attend. La scène est au bas de l'Eglise, un parvis de chaises plastique en demi-cercle s'offre à vos postérieurs.
Peu de monde - le foot à la télé - mais le peuple du blues est là, je ne parle pas de la dizaine de connaisseurs mais de ces familles massées aux premiers rangs et qui arborent les stigmates des vies difficiles sur leurs traits. Les méfaits du libéralisme libéral sont lisibles à visages découverts, une minorité invisible de riches qui s'engraissent et une pauvreté qui s'étend. Il est temps que l'on recommence à brûler les châteaux.

NICO'ZZ BLUES BAND

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Neuf heures pile. Le blues band monte sur scène. Formation de base : au centre Arnaud Lesniczek derrière sa batterie, à droite Pascal Dumont qui ceint sa basse électrique, à gauche devant le micro Nico le bootle neck frémissant. Et c'est parti pour presque deux heures de bonheur. Slide grave Nico, un guitariste habité. Surfe sur le blues. Chante, une voix claire et puissante, rien à voir avec la carte postale des larynx enfumés et rongés d'alcool de contrebande des vieux bluesmen assis sur la véranda délabrée dans l'étouffante moiteur du Delta. Ce n'est pas que Nico ne connaît pas ses classiques. Les a assimilés mais les a teintés d'un bleu bien à lui, qui lui appartient. A lui et à sa guitare. Un style qui part de BB King mais qui s'en émancipe dès la première note, la même attaque, mais point de séparation avec la suivante, point de ce vide qui l'isole pour qu'on l'entende gémir à satiété, un long glissé qu'il enchaîne tout de suite, point d'interruption, mais pas de saturation non plus, Nico n'entasse pas, ne donne pas dans le vrac, ne déverse pas le camion benne, il fusèle la fluidité. Les notes se suivent et ne se ressemblent pas, les assouplit les arque comme un dos de panthère qui s'étire les pattes en avant, le cul en hauteur, les yeux étincelants du bonheur de la cruauté de la vie. Impossible de détacher son regard de ses mains, l'on en vient presque à regretter quand il mord les cordes, quand il descend faire un tour dans le public, non ce qui nous sidère, c'est la posture, légèrement arquée, les mains au bas du manche, toute sa chair concentrée, toute cette fièvre focalisée sur son rapport avec le corps de sa solid body, une épure érotique d'une gestuelle retenue mais tendue dans le jet spermicide de cette guitare qui miaule, couine, halète, se déchire et désespère de toute satisfaction extatique apothéosiléthale. Le blues comme le balancement acharné de ces vagues infinies qui moutonnent sur des milliers de kilomètres avant de s'écraser sur une grève sableuse, image marine de l'agonie des blue-notes qui descendent les cercueils de nos illusions dans les fosses communes de nos désespérances. Le blues telle une berceuse, cette Meuse endormeuse dont les vers réguliers et répétitifs d'un Péguy scandent à merveille l'inaltérable balancement de ces flots que le trident de Poseidon lance à l'assaut de nos soubassements vitaux. Le blues ébranle les falaises de nos existences, le blues grignote notre vie. Chaque blues écouté est une cigarette de nicotine qui oblitère dix minutes de notre présence au monde. C'est tout cela que raconte la guitare de Nico. Cette désespération ultime, ce regard vitreux des morts sur la transparence évanouie des spectacles extérieurs. Une petite bise froide parcourt la place, les moustiques nous obligent à nous engoncer dans nos vêtements à caparaçonner nos mains dans nos poches, à entrer encore plus profondément en nous-même, le blues est une lame d'acier bleu qui s'enfonce dans nos entrailles, en douceur et en profondeur. Et ce sont les sorciers à la Nico'ZZ Band qui nous font aimer cela.

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Réveillez-vous, sortez de vous mêmes, pauvres escargots humains recroquevillés dans le calcaire de vos coquilles. N'y a pas que le blues dans la vie. Nico'ZZ Blues Band va interpréter ses compos. Du funk à fond. Après le frigidaire mental du blues le calorifère de sa déclinaison tribale. Le funk ce sont les relents africains du blues. On ne joue plus du tam-tam chaque instrument est une percussion. Fêtes du corps, sueurs de sexes. Par deux fois le Band reviendra au funk mais le blues reprendra ses droits, ses doigts sur la guitare.

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Nico est un solitaire de la guitare, mais il n'est pas seul. Possède deux compagnons - pas des accompagnateurs - qui lui pavent l'enfer du blues de leur meilleures contributions. Arnaud à la frappe, en même temps sourde et explosive. Puissante mais qui jamais ne se met devant, tout en restant prépondérant dans la stabilité de la chevauchée commune. Je sais que certains suivront le concert sur ces baguettes incandescentes, et ils n'auront pas tort. J'eusse aimé que la base de Pascal fût un tantinet plus fort. Manquait à mon avis d'un brin de résonance pour goûter parfaitement les arceaux, les arcs-boutants et les contreforts qu'il édifia tout le long de la soirée. Un travail d'une précision absolue qui aurait demandé quelques décibels de plus car quel doigté, quel rythme, quel swing, lorsque ses deux acolytes restaient, rarement, silencieux, et que ses seules interventions étaient en même temps la marque de la brisure rythmique et la continuité intrinsèque de ce qui se jouait juste avant la coupure dans l'impact du morceau.
Un très beau concert. Folie froide du blues entrecoupé de hot stuff funk. Je vous l'affirme ces musicos ne sont pas des demi-sels. Ont tenu emprisonné le public, l'ont fait manger dans leurs mains de magiciens. L'ont captivé, l'ont fasciné, l'ont ravi. L'ont autant plongé dans leur solitude existentielle que dans leur appartenance collective à l'espèce humaine.
Suis reparti comblé.


Damie Chad

NO MERCY / CRASHBIRDS


HARD JOB / HE DRINKS LIKE A FISH / BOOGIE NIGHT / STEAMROLLER / ROLLIN' THE SOUTH / NO MERCY / NEON BAR / SPANISH BLUES / + MONEY ( electric version).

DELPHINE VIANE : vocals & guitare / PIERRE LEHOULIER : Lead Guitar & drum / 2013 /

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Parfois j'ai des humeurs de galopin, je me hisse dans les frondaisons pour pécho les oeufs dans les nids des oiseaux. C'est ainsi, les rockers sont cruels et sans pitié. Justement l'ovoïde ( un spécimen bizarre, le jaune est sur la coquille ) tout mince ( ce que l'on appelle un oeuf sur le plat ) sur lequel je viens de faire main basse, s'intitule NO MERCY, c'est écrit dessus en gros caractères dans un carré rouge. Y a un avion à gueule de requin lamentablement scratché sur un arbre et les deux corbacs qui contemplent le désastre avec un air hypocrite d'intellectuel atterré. Lorsque Delphine Viane a appris que j'allais le chroniquer, l'a poussé des cris d'orfraie - mais c'est un vieux truc ! Nulle crainte damoiselle odontocète, l'ornithologue distingué Corneille nous l'a appris : aux rocks bien pondus, la valeur n'attend pas le nombre des années.
Hard Job, porte bien son nom, le boulot je le leur laisse, je reconnais que c'est du dur de dur, du rock de rock, cadencé à la Steppenwolf et Miss Delphine qui aboie pour rameuter toute la horde. Un appel irrésistible, brisez les barreaux de vos cages et filez droit dans la fournaise du rock and roll. C'est là où vous serez le mieux.
He drinks like a fish, un truc torride qui donne vous soif illico,vous déconseillerez l'écoute aux anonymes de la ligue des gosiers coincés. L'abus d'alcool de rock est dangereux pour votre santé. Mentale cela s'entend, un morceau qui débloque. Le chant de Delphine est celui de la grande tentatrice. Tétez, tétez mes frères à cette dive bouteille, à cette fiole rabelaisienne du sang du seigneur. Et vous ne nagerez plus en eau trouble.
Boogie Night, chez les Crashbirds la nuit n'est pas faite pour dormir. Genre d'oiseaux nyctalopes à s'agiter dans les branches. Frappent sur les cordes de leurs guitares comme des piverts fous. Quant à Delphine faut le reconnaître : ce n'est pas le chant mélancolique du rossignol, vous réveille le patelin en trois goualantes et le Pierre vous sort des ces notes suraiguës à transpercer les tympans des sourds. Quand le boogie bouge the nigth is not light, comme l'écrivit Shakespeare dans Hamlet, juste avant la scène du meurtre de Polonius.
Steamroller, Encore un truc qui balance, mais à la manière des rouleaux compresseurs, écrase tout devant et aplanit tout derrière, Pierre prend un plaisir sadique à appuyer sur votre carcasse et Delphine aide à la manoeuvre en haussant la voix afin de le guider tout en couvrant le bruit de la machine. A la fin du morceau vous vous sentez comme une descente de lit, et le pire c'est que cet état nouveau ne vous déplaît pas.
Rollin' To The South doit aimer le Sud Delphine, ou le détester. En tout cas ça vous la met dans un de ces états. Garez-vous sur le côté et laissez passer. Pas le moment de la contrarier. Avec les guitares qui conduisent à cimetière ouvert, faut se méfier.
No Mercy, ne venez pas vous plaindre. Vous ont avertis. Pas de pitié, le rock and roll c'est pas pour les demi-portions de vache qui sanglote au moindre coup de catastrockphe. En plus, Delphine hurle qu'elle vient de perdre son contrôle, et vous êtes de ces imbéciles qui n'ont pas d'abri atomique au fond du jardin. Vous êtes cuits. Cuit-cuit croassent les Crashbirds.
Néon Bar, vous vous croyez sauvés puisque vous apercevez la lumière clignotante du bar. N'auriez pas dû rentrer, l'atmosphère est pesante et le whisky a un goût de pisse chaude de cheval fiévreux. Vous en ressortez vivant mais vous ne l'avez pas fait exprès.
Spanih Blues, les zoziaux tricotent à l'espagnole, entrecroisent les guitares comme les banderilles plantées sur le dos du taureau, c'est doux et rose comme la longue ceinture de soie que le torero enroule autour de sa taille. Jusque-là tout va bien, vous vous dîtes que vous parviendrez à survivre, Delphine en profite pour entonner un thrène funèbre, une espèce de flamenco-cherokee qui vous fout les jetons, et puis ils repartent dans un fandangrock de mauvais augure. N'est-ce pas l'annonce insidieuse de votre mise à mort?
+ Money, électric version : se moquent du monde, l'on avait compris que n'était pas de la flûte de Pan. Ou alors panique, l'on pousse le bouton rouge de l'electric chair sur laquelle vous êtes complaisamment assis ! Lehoulier secoue le cocotier, mais vous savez, dès que vous agitez deux billets de dix euros, les filles se transforment en tigresse rugissante. Delphine rugit et vous déchiquette en petits morceaux et pour finir Lehoulier balaie les restes à grands coups réguliers de riffs ravageurs.

En plus ils ont engendré ce monstre sonique tous seuls, enregistrement : composition : Crashbirds, mixage  : Crashbirds, production : Crashbirds. Directement du producteur au consommateur. Mais attention ce n'est pas du bio pour les amateurs de sous-développement durable, produit hautement toxique. Superbe, vais en commander une dizaine d'exemplaires et demander au toubib de les utiliser pour remplacer les disques de ma colonne vertébrale. Faut toujours joindre l'utile à l'agréable. En plus la pierre lehoulière, c'est inusable.


Damie chad.

BOB DYLAN
UNE BIOGRAPHIE

FRANCOIS BON


( Albin Michel / 2007 )

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Je ne suis pas un fou furieux de Dylan. L'ai davantage entendu à la radio et chez les copains qu'écouté religieusement durant des nuits et des nuits enfumées. Mais le bonhomme a du talent, je le reconnais. Sait écrire. Mais dans ma tête souffre d'une tare rédhibitoire. Lui attribue l'étiquette infamante de folkleux. Ce n'est pas que je n'aime pas le folk. C'est son public qui m'insupporte. Des petits-bourgeois qui ont déboulé dans le monde du rock, comme si avant eux il n'y avait eu rien d'autre. Son côté révolutionnaire, j'adopte la guitare électrique m'a toujours fait rire. Comme si l'on n'avait attendu que lui. Et les imbéciles qui criaient au miracle comme la poule qui découvre un oeuf à la coque. Vous rendez-vous compte, l'avait emprunté l'instrument de ces sombres brutes de rockers. Quel sacrilège, quelle audace ! Shame et scandale dans la Family comme le chantait Sacha Distel.
Par contre j'aime bien François Bon. Généralement il sait de quoi il parle. Quand il écrit, il ne cherche pas à tout dire, l'exhaustivité est un puits sans fond. Plus vous cherchez, plus vous tartinez. Lui, il essaie plutôt de nous faire partager une vision. Pas un mysticisme à la William Buttler Yeats, mais sa compréhension phénoménologique du sujet qu'il observe. Etudie l'implantation de son objet selon ses rampantes racines généalogiques d'occupation des sols existentiels. Dans KR'TNT ! 43 du 09 / 03 / 2011 nous avions beaucoup apprécié son regard sur les Stones, ne se laisse pas flouer par les paillettes du star-system, garde son calme, clame son admiration sans en être dupe.

UN ROCKER

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Indéniable dans jeunesse Dylan était un rocker. Lui aurait été difficile d'être autre chose. Dans son trou perdu de Duluth, à l'extrême nord du Minnesota, tout près du Canada, un adolescent ne pouvait entrevoir qu'une porte fantasmagorique de sortie, le rock and roll. Ce n'était pas que le jeune Zimmerman fût particulièrement malheureux. L'était même un privilégié : ses parents d'origine juive et modeste tenaient un magasin d'appareils ménager, ce qui lui permit de posséder une télévision avant tout le monde, plus tard il eut sa moto et puis sa voiture. Ses premières amours musicales le porteront vers vers ce country pré-elvisien d'Hank Snow et Hank Williams. Un très beau départ pour un futur rocker qui s'ignore. Fut comme ses millions d'adolescents traumatisés à vie par l'apparition d'Elvis Presley. Enregistre sur un disque souple Be Bop A Lula de Gene Vincent, eut la chance d'assister à un concert de Buddy Holly, et déchaîna les foudres du directeur de son lycée en interprétant le Tutti Frutti de Little Richard aux paroles non expurgées. Car il fit partie de quelques groupes locaux et s'il commença par gratouiller sur une mauvaise acoustique il passa au bout de quelques mois à l'électrique, et s'acharna durant des jours et des jours pour progresser. L'équivalent de son bac en poche, il taffa quelques temps à Fargo où il eut la chance d'être embauché par l'orchestre de Bobby Vee - qui prit la place de Buddy Holly après le crash. Mais il fut remercié au bout de deux concerts pour incompétence... Ne s'en vanta pas et partit s'inscrire à l'université de Minneapolis.

BLUES AND FOLK


N'y a pas que le rock dans la vie, le blues existe aussi. Dylan en aura la révélation en écoutant Big Bill Bronzy. C'est ce chemin-là qui le dirigera insensiblement vers le folk. Ne fréquente que rarement les cours, mais c'est en cette période qu'il commence à se déniaiser. Pas le corps - c'est fait depuis longtemps - la tête, il lit, il écoute, il apprend. Il discute mais rumine beaucoup aussi. Possède des facultés d'imitation et d'assimilation, il emmagasine, n'explique pas aux autres ce qu'il veut, garçon pensif et refermé qui n'en poursuit pas moins un but que personne ne connaît. L'a racheté une acoustique, s'entraîne beaucoup, n'est pas le plus adroit, mais un des plus persévérants. Cheveux hirsutes, tenue négligée, il ne se soigne pas, n'a pas le temps, fait des découvertes essentielles, lit les poètes de la beat generation, est aux aguets de toutes les nouveautés. Vit dans le milieu folk, on le trouve un peu pesant, le gars que l'on héberge trop souvent, qui fréquente les clubs et les cafés dans le seul but de passer en avant-première des chanteurs confirmés, et qui n'est pas assez bon.

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Ecoute Leadbelly, reprend ses chansons et celles de Mississippi John Hurt, est subjugué par l'autobiographie de Woody Guthrie ( voir KR'TNT ! 105 du 05 / 07 / 2012 ), en apprend par coeur tous les morceaux, côtoie Jesse Fuller un blueman noir dont il copie sans vergogne le rythme et l'harmonica autour du cou, assiste à un concert d'Odetta et un autre de Pete Seeger, compagnon de galère de Woody, et enfin une chance extraordinaire : l'attrape une belle pneumonie, qui lui casse définitivement la voix. N'a plus qu'un rêve : New York.
The big apple : janvier 1961, neige, froid et dèche sèche. Chante l'après-midi dans les cafés au chapeau, accompagne Fred Neil sur scène, à l'harmonica, et la rencontre d'Izzy Youg qui tient une boutique d'objets folk plus ou moins d'occasion s'avèrera cruciale. C'est là que Dylan demande au culot à la grande vedette folk Dave Van Rock s'il peut chanter avant son tour de chant au Gaslight, la boîte qui compte. Deviendra un intime du couple Van Rock, les deux hommes s'entraident, discutent, jouent ensemble. Dylan s'élève dans le monde du folk.
Ira visiter Guthrie à l'hôpital. Comme bien d'autres apprentis folkleux, mais les autres ne sont pas devenus Dylan. C'est un adoubement. Une manière de quitter le blues pour rentrer dans la mythographie américaine blanche. L'histoire de l'Amérique, de ce pays parti de rien, de cette immense aventure collective de destins individuels. Guthrie s'est beaucoup inspiré du lot immémorial des chansons populaires, les a retranscrites et adaptées à son temps, les grèves, les luttes sociales. Dylan reprend Guthrie mais il comprend qu'il ne suffit pas d'ingurgiter les chansons du maître, faut les recracher à sa sauce. Autour de Guthrie Dylan rencontre ceux qui tiennent entre leur main le devenir du folk, organisateurs de concerts, éditeurs de musiques, représentants de labels, des personnalités prestigieuses, Alan Lomax, Ramblin Jack Elliott, Paul Clayton, Pete Seeger... Des appuis qui lui permettront de passer au Gerdes le club plus huppé de Mike Porco, en première partie de John Lee Hooker...

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Rencontre le couple Farina, John écrivain et amateur des pionniers qui lui soufflera l'idée d'écrire ses propres textes et qui s'est improvisé musicien et agent de sa femme Carolyn Hester pour qui il décroche un contrat d'enregistrement pour Columbia. Pour se démarquer de la grande chanteuse folk Joan Baez, Farina a l'idée d'un retour de teinte country blues. Dylan tiendra l'harmonica. C'est durant ses répétitions qu'un jour se pointe John Hammond, l'homme à qui la musique américaine doit beaucoup de Billie Hollyday à Bruce Springteen... et vlang ! John Hammond, producteur chez Columbia, en ce mois de septembre 61, signe Bob Dylan, guitare, harmo, talkin' boy improvisé, quinze chansons enregistrées en six heures, on en retiendra douze, un Bukka White, un Blind lemon Jefferson, un Curtis Jones - indéniable influence country blues - et des traditionnels, dont The House of the rising sun à l'arrangement piqué à Dave Von Rank.

METAMORPHOSES

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( Bob Dylan / Suze Rotolo / Dave Von Rank )


Immobilité et changement. Ne se passe pas grand-chose dans le public. La carrière de notre chanteur est au point mort. Mais Dylan agrandit le chant des expériences. C'est aini généralement que l'on perd son innocence. Suze Rotolo est rentrée dans sa vie. N'y restera que deux ans avec une grosse éclipse. N'est pas du genre à devenir bobonne au pot au feu. N'a que dix sept ans mais elle bouscule son amant. Lui ouvre des portes qu'il n'avait pas eu l'opportunité de pousser jusqu'à lors. Lui met le nez dans le maelström des combats pour les Droits civiques et d'un autre côté lui apprend qu'à côté de la chanson populaire, il existe aussi des arts moins immédiats. Lui révèle le monde des peintres, de la littérature, de la Culture avec un grand C. Dylan absorbe les leçons, mais cela ne nourrit pas son homme. Signe avec avec Grossman, lui aussi producteur chez Columbia. C'est un carnassier. Belle lurette qu'il a découvert la révélation qu'auront les Stones dans les mois suivants. L'on touche plus d'argent sur les droits - paroles et musique - que sur l' interprétation. Dylan pige vite. Grossman lui installe un piano dans un bureau et notre impétrant travaillera pendant dix-huit mois à pondre des chansons. Grossman possède l'oiseau rare, sa poule aux oeufs d'or, et Dylan découvre les secrets de l'écriture. Comprend qu'il faut raconter une histoire qui colle au vécu des gens - justement la crise de Cuba et la peur de la bombe atomique obsède les foules - c'est l'air du temps, mettez-y des personnages fantomatiques dans lesquels chacun peut se reconnaître et enchâssez le tout dans un filet de mots troués qui laissent filer le sens dans toutes les directions et qui tombent sur vous et vous emprisonnent comme une nasse. Pour le titre rajoutez une formule forgée à l'enclume, et c'est gagné. Pour la musique Dylan se sert dans le fonds commun, ou chez les amis, maltraite les harmonies, désarticule les structures, fait du neuf avec du vieux. Peter Paul and May - signés par Grossman - pulvérisent le hit parade avec Blowin in the wind, la mécanique Grossman est lancée...

REBEL WITH A DOUBLE CAUSE


Deux rencontres importantes cette année 1963. Amour et poésie. Une femme, un homme. Joan Baez, a love story. Joanie est une star. Une folk star dont les disques se vendent par millions et dont les concerts attirent les foules. Non seulement Dylan fera ses premières parties mais c'est elle qui l'imposera au public en lui demandant d'arrêter de discuter et d'écouter. Avec Joanie Dylan accède à une audience qui n'est plus celle du minuscule milieu des folkleux purs et durs. Joan Baez est aussi une militante des droits civiques, il participera avec elle à la marche devant la Maison Blanche. Certains des meneurs politiques noirs grinceront quelque peu des dents, il leur semble que la carrière de ces chanteurs blancs a davantage bénéficié de leur participation au mouvement qu'ils n'ont apporté à la cause noire...

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Le deuxième disque de Bob Freeweelin' ( 1963 ) marche bien mieux que le premier qui n'avait pas atteint les cinq mille exemplaires l'année de son lancement. Mais c'est le troisième The Times Tey Are A-Changing ( 1964 ) paru peu de temps après le précédent qui assoit sa renommée. Toute la nomenklatura folk se retrouve au festival de Newport où elle fait un triomphe. Les textes de Dylan se teintent d'un engagement politique certain, mais ce sont les discussions avec Alan Ginsberg qui atomiseront l'écriture de Dylan. Ne s'agit pas de composer des chansonnettes mais d'écrire de la poésie. Abandonner l'art mineur de la chansonnette pour la grande littérature. Bretch, Withman, Villon, Rimbaud, Ginsberg permet à Dylan de mieux entrevoir et intégrer les enjeux vertigineux de l'écriture poétique.

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CHANGEMENTS ELECTRIQUES

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Des rencontres dont les conséquences seront déterminantes. Lors d'une virée en voiture on the road au travers des States - l'on en profitera pour s'initier aux bonbons préférés de Johnny Cash - Dylan est frappé par l'énergie électrique de I Want To Hold Your Hand des Beatles. A l'arrière de la voiture il compose Mister Tambourine Man qui sera interprété par les Byrds, des oyseaux qui squattent les fils électriques du renouveau du rock... A Newport où il passe en vedette le public n'accroche guère à ses nouveaux titres qui se retrouveront sur Another Side od Bob Dylan ( 164 ). Dylan semble se dépolitiser. Son écriture s'éloigne des canons du folk. Mais l'en est un qui le défend farouchement. Johnny Cash qui offre une prestation électrique. Comme il est catalogué country, cela passe tout seul. Voilà une série de coïncidences qui donneraient à réfléchir à n'importe qui. Du coup Bobby s'achète une stratocaster... Le quatrième album n'est guère prisé par le public.

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Mais le cinquième - électricité à tous les étages - Bring It All Back Home ( 1965 ) sera un succès. Mot trop faible. C'est avec lui que Dylan rentre dans la légende. Petit folkleux devient rock and roll star. L'atteint à une aura que seuls partagent les Stones et les Beatles. Visite l'Europe, le lecteur se rapportera à l'autobiographie de Marianne Faithfull pour prendre le pouls de l'atmosphère. C'est en Angleterre qu'il écrit les premières moutures de Like a Rolling Stone.

LA RUPTURE ELECTRIQUE


Le morceau sera enregistré de retour aux States. Mike Bloomfield est à la guitare. N'a pas été choisi au hasard. L'a accompagné Muddy Waters, Howlin' Wolf, Little Walter, mais ce n'est pas cela qui intéresse Dylan. A Londres il a congédié Eric Clapton qui joue trop blues, au travers de Bloomfield Dylan recherche l'esprit ramblin' blues, magnifiquement incarné par Robert Jonhson, ne s'agit pas de jouer le blues, faut avant tout incarner sa propre légende au fur et à mesure qu'on la vit. Life like poetry comme avait dit Lefty Frizzell.
L'on en arrive au meurtre des pères. Alan Lomax, Pete Seeger et John Hoffman, les têtes charismatiques et organisatrices de Newport. Redoutent la trahison du fils. Qui passera le Rubicon de l'électricité. Le hasard d'un orage bouscule l'ordre des passages, ce sera après le Paul Butterfiefd Blues Band où joue Bloomield. Je-m'en-foutisme provocatif de Dylan ? Puisque le matos est sur place, autant jouer électrique. Fera trois morceaux qui déchaînent la haine du public. Lorsqu'il descend de scène Johnny Cash sauve la situation, lui passe une acoustique et le renvoie d'autorité sur l'estrade pour deux morceaux. Le folk ne se remettra jamais de cette coupure épistémo-électrique. Durant des années Dylan encourra durant ses concerts les remontrances houleuses de la composante puriste d'un public qui lui reprochera sa commerciale trahison.

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La poursuite de l'enregistrement de Highway 61 revisited - l'autoroute qui descend de Duluth à la New Orleans - en passant par un croisement où un certain Robert Johnson aurait rencontré the Devil in person - se poursuivra dans la même veine que la session de Like a Rolling Stones, Bloomfield à la guitare, Al Kooper à l'orgue, plus un invité surprise pour les overdubs de guitare Charlie McCoy- venu pour l'occasion tout droit de Nashville - qui ne touchera pas à son harmonica mais qui donnera une démonstration de vibraphone. Lorsque l'on est doué en tout...
Pour son groupe de scène Dylan choisit un guitariste qu'il a déjà rencontré Robbie Roberston qui finira par faire embaucher son groupe The Hawks. Les amateurs de rock and roll auront reconnu le combo de Ronnie Hawkins. Bientôt seront rebaptisés The Band. Resteront jusqu'en 1974 avec Dylan. Seront présent sur les mythiques enregistrements des Basement Tapes dont l'intégralité vient enfin d'être livrée après presque un demi-siècle d'attente à l'avide curiosité des fans ces dernières semaines...

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En attendant les concerts s'enchaînent. Durant deux mois Miky Jones - le batteur de Johnny Hallyday - remplace Levon Helm qui ne supporte plus les sifflets du public. De passage à Nashville, Dylan enregistre avec Charlie McCoy et Kenny Buttrey ce qui deviendra Blonde on Blonde, le premier double album de l'histoire du rock ( 1966 )... Hawaï, Australie, Suède, Angleterre, France où le concert déconcerte... la visite à Hughes Aufray chamboulera la perception germinative du rock en France... l'infernale tournée n'en finit plus... Ouf enfin le repos dans sa propriété à Woodstock pas très loin de là où habite Albert Grossman dont l'épouse Sally est la copine de Sara, la femme de Bob.

LA COUPURE EXISTENTIELLE


Accident de moto ? Plutôt l'incident qui fournit l'opportunité du break, rester à la maison, se déprendre des produits, préparer la venue du deuxième enfant, et enregistrer avec le Band ces fameux basement's tapes qui sont des maquettes que Grossman propose à la vente à divers artistes. Grossman qui gagne davantage d'argent que Dylan sur les droits de l'ensemble de ses créations. Le contrat brûle entre les deux hommes...

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La signature ( substantiellement revue à la hausse ) est renouvelée avec Columbia. Dylan produit John Wesley Hardin, enregistré en trois courtes sessions entre octobre et novembre 1967, le disque est dépouillé, pratiquement Dylan et sa voix. J'y ai toujours vu à une analogie avec le Nebraska de Springteen mais cela n'engage que moi... Dylan se lance dans la peinture...

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Nashville Skyline ( 1969 ) ne sera pas un chef-d'oeuvre, Self Portrait ( 1970 ) déçoit lourdement, Dylan a quitté sa propriété de Woodstock, sa prestation au festival de Wight aura été médiocre, sans plus... Achète une maison, manière de se se ressourcer, à Greenwich Village, s'en enfuira deux ans plus tard.

DERNIERE MUE

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New Morning ( 1970 ) sonnera le réveil de la bête. La bande originale de Pat Garrett and Billy the Kid ( 1973 ) offre Knockin' on the Heaven's Door, un chef d'oeuvre. Planet Wawes ( 1974 ) enregistré en studio avec le Band contiendra For Ever Young inspiré de John Keats.

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Dans les années qui suivent Dylan donne l'impression de courir après sa jeunesse enfuie, lui qui ne parvient pas à être à l'aise dans sa condition d'adulte responsable. Se sépare de Sara. L'est une sorte de clochard peut-être céleste mais sûrement millionnaire. S'achète des maisons, enregistre des disques Blood on the Track ( 1975 ) que certains tiennent pour un chef-doeuvre et d'autres pour une oeuvre sans chef... Desire ( 1976 ) et son violon resteront pour certains le dernier disque de Dylan qui compte réellement. Entre les deux albums ce sera la Rolling Thunder Rewiew, une tournée dans laquelle Dylan se lance sur la piste perdue de Woody Guthrie, mais il ne retrouvera jamais le chemin, même s'il suit une sente parallèle.
La suite ( jusqu'en 2006, date de la parution de son livre ) François Bon la parcourt en grands bonds de kangourou géant, trente pages pour presque trente années... Dylan s'y montre fidèle à lui-même, parfois claquemuré dans son orgueil, tantôt donnant le change du boy scout attentionné à ses proches, jamais satisfait de lui-même.

PORTRAIT PSYCHOLOGIQUE


Doté d'un sale caractère, un caractériel mais un taiseux, qui n'en fait qu'à sa tête, un autiste de la communication, le succès lui aura donné un tel ascendant et un si fort pouvoir sur son entourage et ses intimes dont il abuse. Ne vous adresse la parole que si cela lui chante, vous délaisse du jour au lendemain, sans préavis, vraisemblablement sa manière à lui de se démarquer de l'idolâtrie dont il est victime. Ne fait que ce qu'il veut. Perçoit trop l'hypocrisie des relations humaines - la sienne et celle des autres - pour ne pas la fuir. A beaucoup appris des autres, mais il refuse de leur en être redevable. Craint par-dessus tout de s'inféoder à un tiers. A tel point que l'on pourrait lui reprocher un certain manque d'empathie envers ses proches et ses collaborateurs. Essaie ainsi de préserver sa liberté d'agir et de penser. Une conduite de manipulateur discret. Le genre de gars qu'il vaut mieux laisser dans son coin. N'en sera pas malheureux, se débrouillera pour arriver à ses fins. Cette armature intellectuelle ne lui aura pas mal réussi.

Damie Chad.



JAMES BALDWIN
L'EVIDENCE DES CHOSES
QU'ON NE DIT PAS


BENOÎT DEPARDIEU

( Coll : Voix Américaines / BELIN / 2004 )

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Voulu en savoir plus sur ce James Baldin rencontré la semaine dernière dans notre chronique sur Nina Simone. Ai tapé d'instinct dans cette courte biographie de 126 pages écrite par Benoît Depardieu au Havre, la cité rock par excellence. Les grands chapitres de la vie de Baldwin y sont parfaitement résumés mais notre teacher a surtout cherché à analyser le cheminement de la pensée de Baldwin telle qu'il l'a actée en son existence.
James Baldwin a souffert de trois tares congénitales. Dès le premier jour de sa naissance. Un bâtard de sa mère reconnu par le pasteur David Baldwin, un nègre ce qui est un handicap rédhibitoire dans l'Amérique blanche, et fraise de bite sur le tableau un sale pédéraste. Tout pour ne pas plaire.

 

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Elevé dans la religion chrétienne par un père nourricier adoptif sévère et puritain. Le jeune Baldwin sera horrifié et fasciné par le personnage paternel. Lui aussi voudra devenir pasteur. Commencera à prêcher dès l'âge de quinze ans. Abandonnera à dix-sept. Toute sa vie il restera un redoutable harangueur. Sait exposer ses idées, les mettre en scène, les développer, les coucher sur papier, les rendre accessibles au plus grand nombre. Ses Essais polémiques lui assureront une audience respectée et recherchée par les intellectuels blancs et progressistes.
Mais le christianisme lui insufflera une marque terrifiante : la notion de culpabilité. Auto-culpabilité envers ce père adoptif qu'il n'aime pas comme il faudrait. Les conséquences en seront complexes et séminales. Au sens strict de ce mot. Est-on un Homme dès la naissance ou le devient-on ? Naît-on homosexuel ou les circonstances adjacentes nous induisent-elles à adopter un tel choix ? Vaste question à laquelle l'actualité inciterait sans doute à répondre tout en tenant compte des nouvelles théories du genre. Est-ce un démarquage vis-à-vis du modèle paternel ou le moyen de ne pas se couper totalement de la figure par trop imposante du Père qui feront que James Baldwin revendiquera haut et fort son homosexualité ? La pédérastie est-elle le signe que l'on peut tuer le père mais qu'il est impossible de jouir physiquement hors d'un rapport sexuel pleinement viril en tant que rappel incessant, tache indélébile, du meurtre initial et fondateur de sa propre liberté ?

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Dans un premier temps Baldwin essaiera d'esquiver le problème en élisant des pères de substitution - le plus célèbre d'entre eux sera Richard Wrigth, l'auteur de Black Boy - dont il s'affranchira sans regret. Le plus important n'est pas là. James Baldwin appliquera ce noeud quasi oedipien à l'analyse des rapports blancs / noirs. Si les blancs continuent à exercer une domination raciale et économique sur les noirs explique-t-il, c'est pour essayer d'effacer la souillure originelle et symbolique du premier esclave tué par un homme blanc. Nous ne sommes pas loin du mythe du meurtre de Caïn et Abel, mais Baldwin préfère s'en référer à une autre scène biblique : le drame de Cham fils de Noé de couleur noire dont la descendance fut maudite parce que son fils avait contemplé la nudité de son grand-père endormi et s'en était moqué. La peur du blanc provient de la confrontation de son petit zizi riquiqui avec le dur et long membre turgescent du noir. Le blanc ne supporte pas qu'un jour le noir s'en vienne baiser sa femme et que celle-ci y prenne un plaisir bestial de femelle enfin totalement satisfaite. Lors des séances de lynchage les hommes noirs ne sont pas seulement pendus, subissent aussi une émasculation qui en dit long sur les frayeurs de leurs bourreaux. Cette coupure irrémédiable entre le noir et le blanc disparaîtra le jour où les deux frères de couleurs différentes viendront à se considérer avant tout comme des êtres humains...
Cette fin supposée peut apparaître un peu fleur bleue. James Baldwin n'a guère envie d'attendre que le miracle de l'amour humain se réalise. L'est pressé : tout, et tout de suite. Veut bien manifester dans le calme et demander sans violence la pleine application des Droits Civiques aux côtés de Martin Luther King. Mais peu à peu, devant les assassinats répétés d'enfants noirs, il s'en démarquera, se rapprochera des positions des Black Panters et de Stokely Carmichael, et se sent de plus en plus en accord avec certaines des positions de Malcom X, il comprend l'idée d'une séparation radicale des deux communautés, mais détestant toute forme de monothéisme vecteur d'intégrisme, il refuse l'adoption de l'Islam pour en finir une bonne fois pour toutes avec la religion christologique des anciens maîtres. Baldwin ne se convertira point. Se détachera même des mouvements contestataires noirs, blessé d'être mis de côté par ses frères de combat pour son homosexualité. Ne suffit pas de prendre les armes, il faut aussi faire le nettoyage à l'intérieur de son cerveau...

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Ne se sentant plus en sécurité aux Etats-Unis à cause de ses prises de position révolutionnaires, craignant d'être assassiné, en 1970, Baldwin s'installera en France jusqu'à sa mort en 1987. Reste son oeuvre ( romans, poésie, essais, théâtre ) que nous présenterons à notre gré dans de futures livraisons de KR'TNT et sur laquelle Benoît Depardieu se penche avec finesse. Penseur et activiste, il n'est pas étonnant que la figure de James Baldwin soit de nos jours un tant soit peu occultée. Il n'y a de hasard. Seulement des rencontres. Souvent des sens interdits.


Damie Chad,