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12/06/2019

KR'TNT ! 423 : DR JOHN / CYNICS / CUCKOO SISTERS / LOS GALLOS / BIG FRIENDS / ROCKAMBOLESQUES

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 423

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

13 / 06 / 2019

 

Dr JOHN / CYNICS

MONTREUIL RANCH PARTY N°2

( CUCKOO SISTERS / LOS GALLOS + BIG FRIENDS )

ROKAMBOLESQUES : DOSSIER K

TEXTES + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

Oh Dr John I’m Only Dancing

Part One

 

Dr John reste l’un des personnages les plus excentriques et les plus attachants de l’histoire du rock. Comme il vient de casser sa pipe en bois, KRTNT ! lui rend hommage.

Pour entrer dans le monde magique de Dr John, il est préférable d’aimer le groove. Et pas n’importe quel groove. Celui de la Nouvelle Orleans qui est un mélange subtil de voodoo, de blues et de stomp music, agrémenté d’un soupçon de Dixieland et de rumba espagnole. Voilà comment Dr John définit cette musique unique au monde qui a pour principale particularité d’envoûter.

Ce bon Doctor s’appelle dans le civil Mac Rebennack et c’est en lisant ses mémoires qu’on devient définitivement rébennackien. N’ayons pas peur des mots : Born Under A Hoodoo Moon figure parmi les chefs-d’œuvre de la littérature américaine. Mac y décrit une enfance de rêve dans les rues d’une ville de rêve : la Nouvelle Orleans des années 50. On cavale avec lui d’un quartier à l’autre pour aller voir jouer les musiciens dans les clubs qui à cette époque pullulaient littéralement. Mac précise très vite que sa grand-mère disposait de pouvoirs étranges. C’est donc grâce à elle qu’il devint curieux du spiritualisme et du voodoo. Il évoque aussi le Mardi Gras et le langage des tribus - Part French, part Spanish, part Choctaw, part Yoruba and part mystery to an outsider like me - et là on plonge dans l’histoire extraordinaire de cette région et du mélange de races et de cultures qui y eut lieu. En un seul chapitre, Mac installe le décor : il grandit dans un environnement incroyablement spirituel et même magique. L’artiste qu’il va devenir n’acceptera jamais la superficialité de la faune pop-rock qu’il va devra fréquenter. Encore adolescent, Mac fricote dans les clubs et il voit jouer des musiciens extraordinaires comme Papa Celestin, Dave Bartholomew, Professor Longhair et bien d’autres. Ces gens le fascinent et deviennent ses héros. Son premier prof de guitare est un certain Papooose, qui joue pour Fats Domino et dont le père avait accompagné Louis Armstrong - He was a real soulful player - Papoose insiste aussi pour que Mac écoute d’autres guitaristes, des gens comme Billy Butler et Mickey Baker. Puis comme Papoose doit partir en tournée avec Fats, son père colle Mac dans les pattes d’un autre prof, Roy Montrell.

Première leçon : Mac arrive avec la guitare électrique que vient de lui payer son père, une Harmony vert et noire. Roy Montrell demande :

— C’est quoi cette merde ?

— C’est ma guitare !

— Donne-moi cette guitare !

Roy Montrell s’en empare, va dans le jardin derrière la maison, la pose par terre, prend une hache, fend la guitare en deux et jette les morceaux dans le jardin du voisin. Mac est pétrifié. Il se demande ce qu’il va bien pouvoir raconter à son père.

Mac a douze ans lorsqu’il devient guitariste et qu’il commence à fumer de l’herbe. Il adopte ce nouveau mode de vie : planer et se sentir bien. Mac fréquente Shank qui est junkie. Shank envoie Mac acheter ses doses d’héro dans des endroits bien précis. Mac ne sait pas vraiment ce qu’est l’héro, mais il voit Shank se shooter. Son père connaît le monde des clubs et lui dit de faire gaffe, mais Mac est fasciné par tous ces musiciens qui sont des junkies. Alors, n’y tenant plus, il demande à Shank de lui faire un shoot. Il veut juste savoir ce que ça fait. Shank l’envoie promener et lui dit de continuer à fumer de l’herbe. Mac insiste. Alors Shank accepte de lui faire un shoot. Et c’est parti pour 34 ans. Mac est encore au collège et il se shoote tous les jours. Il explique qu’à cette époque, la dope n’est pas chère et qu’elle est de bonne qualité. C’est l’héro corse qui arrive à la Nouvelle Orleans à bord de cargos en provenance de Cuba. Très vite, Mac va goûter aux ennuis qui vont avec la dope : il est harcelé par ceux qu’il appelle les narcs, les flics de la brigade des stups. Mac se fait virer de l’école et devient musiciens professionnel. Chouette ! Il monte un groupe avec ses amis et part en tournée dans tout le pays. Il n’a que 17 ans.

Il évoque les locaux de Specialty sur Claiborne Avenue et comme il compose, il peut entrer. Il y rencontre Larry Williams et Little Richard. Chez Specialty, il y a aussi Roy Milton, Lloyd Price et Guitar Slim. Chez Imperial, l’autre gros label implanté à la Nouvelle Orleans, il y a Fats, Smiley Lewis et T-Bone Walker. Un jour Mac découvre que Lloyd Price lui a piqué une chanson, «Try Not To Think About You» et qu’il l’a transformée en «Lady Luck». En 1960, ça devient même un hit. Mac est furieux. Il achète un flingue à un vendeur de rue. Par miracle, le concert de Lloyd Price prévu à la Nouvelle Orleans est annulé. Et les choses se tasseront, puisque Mac ne croisera plus jamais le chemin de Lloyd Price. Mais le plus difficile pour lui, c’est d’éviter d’aller buter l’avocat que ses parents et lui ont payé pour réclamer justice et démontrer que Lloyd Price est un voleur. Mac découvre rapidement que l’avocat est aussi celui de Lloyd Price. Ce rat empoche les sous et ne fait rien, évidemment. Alors Mac n’a plus qu’une seule trouille : celle de croiser l’avocat dans la rue et d’être obligé de le descendre.

L’autre personnage clé de cette histoire passionnante, c’est Cosimo Matassa, propriétaire du studio où enregistrent tous les monstres sacrés de la Nouvelle Orleans. Mac rend aussi un hommage vibrant à Huey Piano Smith qui inspira tout le monde, y compris Allen Toussaint. Comme tout le monde, Huey voulait jouer comme Fess, mais c’était impossible. Quand Huey jouait du Fess, c’était du Huey. Mac rend aussi hommage à Dorothy La Bostrie qui composa des hits pour Irma Thomas et Little Richard - Tutti Frutti c’est elle - Non seulement elle les composait, mais elle les faisait enregistrer et assurait la diffusion des disques.

L’écrivain Rebennack tire principalement sa force d’une espèce de musicalité de la formulation : «I miss them cats, both Papoose and Shank, because life around them was one series of adventures.» (Des mecs comme Shank et Papoose me manquent, car les fréquenter, c’était toujours une aventure). Mac conserve une nostalgie de ses compagnons de route, mais aussi de la rue : «The streets was my home, for a while, they was good to me, kept me from harm while I went about my own brand of tragic magic.» (La rue, c’est chez moi. Pendant un temps, elle m’a protégé alors que jouais avec le feu).

Mac brosse un nombre considérable de portraits saisissants, du type de celui d’Esquerita : «Esquerita set up the original style that Little Richard copped later on - high, wavy, piled-up hair, women’s sunglasses and lipstick and shit.» (C’est Esquerita qui mit au point le look dont va s’inspirer Little Richard : cheveux coiffés très haut et ondulés, lunettes de femmes, rouge à lèvres et tout le saint-frusquin).

Puis un drame se produit. Le soir de Noël 1961, Mac est à Jacksonville, en Floride. Arrive l’heure de se rendre au club où ils doivent se produire et il cherche le chanteur du groupe, Ronnie Barron. Il le trouve, mais le propriétaire de l’hôtel le tient en joue car il a surpris Ronnie en train de baiser sa femme. Mac essaie d’arracher l’arme de la main du cocu, mais le coup part. Horrifié, Mac voit l’annulaire de sa main gauche, celle qui pince les cordes sur le manche, pendre par un lambeau de chair. Mac croit sa carrière de musicien terminée. Des chirurgiens lui réparent le doigt comme ils peuvent, mais il devra se contenter pendant quelques temps de jouer de la basse dans un groupe Dixieland. Ensuite, il passe au piano.

Mac finit par se faire poirer par les narcs pour possession d’héro. Il est incarcéré à Lexington, comme Wayne Kramer. Les pages qu’il consacre à son internement sont du même niveau que celles que David Crosby consacre à son séjour dans une taule texane : même violence, même nécessité impérative d’être protégé, mêmes chances réduites d’en sortir vivant. Quand il est libéré en 1965, il quitte la région. Il va s’installer à Los Angeles, comme l’ont fait ses copains musiciens, car la scène de la Nouvelle Orleans est morte : un Monsieur Propre a ordonné la fermeture de tous les clubs et tripots et donc les musiciens n’ont plus de quoi vivre. À Los Angeles, Mac devient musicien de session et traîne dans les studios. Il y rencontre des gens comme Sonny Bono et Phil Spector qu’il décrit comme un type très drôle - He cracked jokes nonstop between takes. I liked him but I never could see the sense behind his recording style (Il racontait des histoires drôles entre chaque prise. Je l’aimais bien, mais pour moi, sa technique d’enregistrement n’avait pas de sens) - Il retrouve aussi Jerry Wexler et Ahmet Ertegun, un duo qu’il apprécie parce qu’ils aiment vraiment la musique. Wexler et Ertegun sont des pionniers du New Orleans Sound. Mac va profiter d’heures creuses de studio pour enregistrer quelques morceaux avec ses copains de la Nouvelle Orleans et son premier album sortira sur Atco, une filiale d’Atlantic.

Gris-Gris est l’un des haut lieux du rock voodoo. Mais ça ne plait pas à Ahmet qui gueule : «Mac, pourquoi tu me refiles ce truc-là ? Comment veux-tu que je vende cette merde boogaloo ?» Pendant un temps, Mac pense que l’album ne sortira pas. Et miraculeusement, il sort. C’est là que Mac se fabrique son personnage de Dr John : «Une femme nommée Sadie Hayes me fabriqua un costume avec des peaux d’alligator, de lézard, de serpent et de la peau de chamois en dessous pour tenir l’ensemble. Quand je revêtis cet uniforme, je ressemblais à Frankenstein descendant la rue. Quand l’uniforme a commencé à se désintégrer, j’ai dû fréquenter les taxidermistes pour trouver de quoi faire des réparations.» Avec «Gris Gris Gumbo Ya Ya» on plonge au cœur d’un monde fascinant, dans une ambiance à la traîne, celle d’un soir d’été gorgé d’humidité à la Nouvelle Orleans - They call me Doctor John/ Known as the night tripper - Dr John tape ensuite dans l’un des grands classiques cajuns, «Danse Kalinda Ba Doom», pure exotica antillaise d’Afrique ethnologique. Puis voici «Mama Roux», le groove des jours heureux. Dr John chante comme un noir. Et il nous emmène ensuite au cimetière pour groover sur «Danse Flambeaux», une pièce fascinante de lenteur squelettique, symbole de l’étrangeté du monde. Par ses inflexions, Dr John rejoint le grand art méphistophélique de Captain Beefheart. En B, on tombe sur l’incroyable «Croker Courtbullion», un groove à la ramasse d’une brisure de rythme imbibée de rhum de contrebande, joué au clair de lune avec des pianotis irresponsables et des coups de trompettes inféodées - Walk on guilded splinters with the King of the Zoulous ! - Voilà ce qu’il clame dans «I Walk On Guilded Splinters». C’est le groove le plus étrange de l’histoire du continent africain. Pas étonnant que Steve Marriott l’ait repris sur scène au temps béni d’Humble Pie. Il règne dans ce cut une ambiance létale qui remonte aux origines de l’humanité. Cet album fonctionne comme un sortilège. De la même façon que Screamin’ Jay Hawkins, Dr John jette des sorts.

À Los Angeles, Mac ne fréquente que ses copains de la Nouvelle Orleans. Ils forment un petit monde de musiciens camés à part. «Charlie Maduell, mon joueur de sax de la Nouvelle Orleans, venait de sortir d’Angola. Il restait assis à la porte de la maison qu’on habitait et ne dormait pas. Il faisait le guet pour nous protéger avec un Walther 9 mm.»

Mac rencontre beaucoup de personnages célèbres à cette époque. Il aime bien Jimi Hendrix, mais il trouve qu’il joue trop fort et ça lui pète les oreilles. Un jour, lors d’un festival en Europe, alors qu’il attend de monter sur scène, il voit jouer Stone the Crow. Il a plu et il y a des flaques d’eau sur la scène. En plein solo, Les Harvey met un pied dans une flaque d’eau et s’électrocute. Tout le monde croit qu’il fait du cinéma jusqu’au moment où on s’aperçoit qu’il est mort. Mac joue aussi avec les Stones sur Exile In Main Street, mais il n’aime pas vraiment leur musique - A lot of the English stuff, inclusding the Stones music seemed to me like watered-down versions of what we had done over here (Une grande partie du rock anglais, y compris celui des Stones, n’était à mes yeux qu’une pâle resucée de ce qu’on avait déjà joué ici en Amérique).

Si on apprécie le boogaloo, il faut écouter Remedies, paru deux ans plus tard, en 1970. Dr John y déroule le groove le plus rampant du zoo de Vincennes : «Loop Garoo». Affolant ! - Loooop garooouuu a jungaloo - on plonge dans les vapeurs du groove maléfique de train fantôme. On y goûte le velouté mousseux des vieilles tombes abandonnées. Dr John retrouve l’esprit de son maître Wolf. Par contre, le reste de l’album est assez calme. Dr John va de la pop bien cuivrée («Wash Mama Wash») au groove père peinard sur la mare des canards («Chippy Chippy»). Il a le temps. Rien ne presse. Il ramène un peu d’exotica dans le rock américain des seventies. Une pincée de Mardi Gras avec «Mardi Gras Day» et une pincée de funk coltranien avec «Angola Anthem» qui flingue l’album car l’Anthem dure 17 minutes, il échappe à tous les formats et on se demande qui, dans le public rock, pouvait bien écouter un truc pareil dans les seventies.

Dr John revient l’année suivante avec The Sun, Moon & Herbs et une pochette magique. C’est un album qu’il enregistre à Londres avec la crème de la crème du gratin dauphinois. Dans les chœurs, on trouve PP Arnold et Doris Troy ! Graham Bond joue du sax. Cet album devait être un triple album, mais le manager de l’époque a égaré les bandes. Dr John fut catastrophé et dut bricoler des morceaux pour sauver ce qui pouvait l’être. «Black John The Conqueror» est un chef-d’œuvre groovy, du niveau de ceux de David Crosby. Cet album est véritablement hanté par les chœurs, comme on peut le constater en écoutant «Where Ya At Mule». Les filles tortillent leur backing avec un manque total de miséricorde. Quelle leçon ! Dr John revient aux rituels de cérémonies voodoo avec «Craney Crow». On croirait voir surgir les créatures inquiétantes qui ornent la pochette du premier album du Gun Club. Une fois de plus, Dr John rejoint Captain Beefheart dans le cours des fluides sub-humains qui circulent autour de la terre. Cette merveilleuse évanescence magique de cérémonie secrète nous ensorcelle. En B, il revient au joli groove afro-cubain avec «Pots On Fiyo (Filé Gumbo)», si subtil par son côté percussif et si cotonneux, par ses chœurs sublimes. Dr John rejoint Marvin Gaye à l’horizon des nébuleuses. Voilà encore un modèle de groove avec «Zu Zu Mamou». Il nous plonge une fois de plus dans le gri-gritage d’antho à Toto. Rien de plus exotique que cette zu-zuterie.

En réalité, Dr John nous parle d’une culture mourante. On aurait tendance à le voir comme un sorcier de pacotille qui ferait de la pop exotique, mais non, Mac Rebennack est un puits de connaissance et un authentique groover de la Nouvelle Orleans - a hoodoo hipster shaman - Il navigue exactement au même niveau qu’Allen Toussaint, les Meters, Fats Domino et Dave Bartholomew. Avec Dr John’s Gumbo, il met provisoirement de côté le voodoo pour nous jouer la vraie musique de la Nouvelle Orleans, ce qu’il appelle la roots music, principal ingrédient du rock’n’roll. Et dès qu’il évoque ses souvenirs, ça devient fascinant. Il nous explique que le funk vient du Mardi Gras de la Nouvelle Orleans. Dans «Big Chief», Tami Lynn chante au fond du background et Dr John nous explique qu’elle sonne comme une «extra horn», une trompette en plus. Quelle magnifique pièce d’exotica de carnaval ! Dans son texte de commentaire, Dr John réveille tous les vieux fantômes d’un passé extraordinaire, Earl King, Professor Longhair et Johnny Adams qui fut pour lui le meilleur Soul Brother de la Nouvelle Orleans. Avec «Mess Around»» il rend hommage à Ray Charles «qui mit du funk dans le shuffle de la Nouvelle Orleans». En B, on tombe sur «Junko Partner». On y entend jouer Lee Allen qui accompagnait Little Richard au sax. C’est l’hymne des camés et des macs de la ville. Dr John remonte à la source de la chanson, la fameuse taule d’Angola. Quel groove dégingandé ! «Stack A Lee» est une compo d’Archibald devenue «Stagger Lee». Beau beat et pianotis de rêve. Encore une version magique. Puis Dr John nous embarque dans «Tipitina», classique de Fess, une fabuleuse pièce de boogie-drive pianotée à la vitesse de l’escargot. Il fait jouer un nommé Shine dans «These Lonely Lonely Nights» et précise qu’il joue comme Magic Slim. Fantastique album.

Produit par Allen Toussaint, In The Right Place sort la même année. Bob Dylan, Doug Sahm et Bette Midler donnent des petits coups de main. Attention, les Meters accompagnent Dr John. Il attaque avec «Right Place Wrong Time», l’un des chefs-d’œuvre du groove. Forcément, c’est battu par Joseph Zigaboo Modeliste, l’un des meilleurs drummers du monde. Encore une belle pièce groovy étrange et passagère avec «Same Old Same Old» puis on goûte à la puissance du rock de la Nouvelle Orleans avec «Qualified». Dr John y tortille ses fins de phrases et une folle vole à son secours. Le sorcier retrouve son panache. Les hits se nichent en B, à commencer par «Life». On y savoure le jeu succulent du mighty Zigaboo, la finesse dédoublée de ses triplettes légères. Sur ce disque tout est raffiné à l’excès. On admire Dr John pour son sens aigu de l’afro-beat creole. Encore un joli plat de groove grouillant de vie et d’asticots avec «Shoo Fly Marches On». Les Meters swinguent ça à la vie à la mort de la mortadelle. Il faut voir Zigaboo revenir dans le move du groove par la bande ! Back to the voodoo lounge avec l’incroyable «I Been Hoodood» des origines de la terre. Oui, ça date d’un temps où les sorciers organisaient la ronde des éléments. On plonge ici au chœur du voodoo, le vrai. Fini de rigoler, car George Porter joue des notes de basse intermittentes.

Mais Mac ne gagne pas un rond - Mon manager avait une Rolls-Royce. Je n’avais pas de voiture. Je n’avais même pas un vélo. Je n’avais rien - En 1974, un banquet est organisé après un concert de Who à Atlanta. Keith Moon entre dans la salle et se jette sur la table du banquet. Les flics arrivent et embarquent Moony qui, avant de disparaître, lance : «Envoyez la note à Neil Sedaka !» Mais pour Mac, les facéties de Moony n’avaient pas de sens - I guess it’s eccentric rich-guy fun or something, but it didn’t ring my bells (Ce n’était rien d’autre qu’un type riche qui se livrait à des excentricités, mais ça n’avait à mes yeux aucun intérêt).

Par contre, il rend des hommages spectaculaires à James Carroll Booker («I consider him to be a genius. If I was ever blessed to meet one, James Carroll Booker was.»), et surtout à Professor Longhair qu’il surnomme Fess - Playful, inventive, with a touch of magic and hisself pure and simple - He was the guru, godfather, and spiritual root doctor of all that came under him - Mac parle même de «fonky genius». Pages hallucinantes sur Fess qui s’occupera de Mac après la mort de son père - Fess was Fess. Before him was the void. After him we’re just whistling in the dark (Fess c’était Fess. Avant lui il n’y avait rien et après lui, tout ce qu’on peut faire c’est siffloter dans les ténèbres). Mac est inconsolable - I miss the man and feel blessed that he passed trough my life and left the blessings of Saint Cecilia on everybody he touched (Il me manque. J’ai beaucoup de chance de l’avoir connu. Comme Sainte Cécile, il protégeait tous ceux qu’il touchait).

Dr John «enregistrait» beaucoup d’albums dans les années soixante-dix. Anytime Anyplace arriva dans les bacs en 1974, la même année que Mardi Gras et Desitively Bonnaroo. On retrouve sur le non officiel Anytime Anyplace le génie du groove auquel le bon Dr nous a habitués. En écoutant «Shoo Ra», empli d’une merveilleuse langueur, un prophète proféra l’anathème suivant : «Ampleur ! Voilà le maître mot !» Le «Tipatina» qui se trouve sur cet album n’est pas le «Tipitina» de Gumbo. C’est le funk de Fess des vieux quartiers de la Nouvelle Orleans. Cet album n’emporte pas autant la bouche que les grands classiques du début, mais ça reste solidement charpenté. Le groove de «She’s Just A Square» est plus soutenu qu’il n’y paraît. Avec «In The Night», on reste dans la bonne ambiance de boogie-bar et de pianotis de bois vermoulu.

Sacrément bel album que ce Desitively Bonnaroo paru la même année que Mardi Gras. Eh oui, Allen Toussaint et la rythmique magique des Meters - Zigaboo Modeliste et George Porter - accompagnent notre bon Doctor. Alors forcément, «Quitters Never Win» sonne funky en diable. La fête funky se poursuit avec «Stealin’» - Stealin’ money from the blind/ Stealin’ money from the hungry - Mac s’amuse comme un fou. Facile quand on a derrière soi les meilleurs musiciens du monde. Fantastique thème de basse sur «What Comes Around (Goes Around)», c’est une énormité cavalante, violonnée par les trous de nez et battue comme plâtre. Même chose pour «(Everybody Wanna Get Rich) Rite Away», monté sur les triplettes de Belleville de George Porter. La B est un peu moins présente. Mac se livre à des jolis jeux de swing d’alley hoop à la mode de Bourbon Street et nous sert sur un plateau d’argent un «Can’t Git Enuff» chanté au guttural éraillé et suivi par des chœurs de professionnelles. C’est à la fois fameux et fumant. Et il boucle sa petite affaire avec le morceau titre qui est une jolie pièce de r’n’b à la Rebennack

Paru en 1975, Hollywood Be Thy Name fait partie des gros albums de Mac. Beaucoup de monde autour du bon Doctor, et notamment Ringo Starr et Tami Lynn. «Reggae Doctor» n’est pas du reggae mais un groovy gumbo de salade de swamp. Avec Dr John, on est toujours assuré de passer une bonne soirée. Il tape ensuite dans Smokey Robinson avec «The Way You Do The Things You Do», et on entend les Creolettes chauffer les chœurs et Steve Hunter partir en solo. Quelle version stupéfiante ! Les grosses surprises se nichent en B. Grosse version de «Babylon» qui sonne comme le boogaloo venu du fond des temps. Dr John défie l’éternité et les tambours battent l’a-rebours des temps sourds. Dans «Back To The River», on hume la fumée des villages béninois. C’est une montagne de swing jouée à la guitare funk. Puis il passe au gospel et revient ensuite au cabaret pour le morceau titre, où il duette avec les Creolettes qui sont de vraies folles. Il finit sur un saisissant jump-blues des années vingt, «I Wanna Rock». L’homme est très complet.

Si on voulait citer un album qui incarne l’élégance, on pourrait fixer son choix sur City Lights. On y trouve des morceaux de Dr John co-écrits avec Doc Pomus, alors forcément, ça fait tout de suite monter les enchères. Il suffit par exemple d’écouter «Dance The Night Away With You» pour réaliser à quel point ces deux vétérans bouffent l’écran. Brillante ambiance et refrain ensorcelant. Ils font un cut à la fois lourd de sens et léger comme une aventure alcoolisée. Dr John chante «Street Side» avec une fabuleuse diction mouillée. Il chante à l’ancienne mode du Quartier Français de la Nouvelle Orleans. Il évoque la dangerosité des bas-fonds qu’il connaît bien. Quelle fantastique élégance de vieux chansonnier voodoo ! «Rain» est un balladif de fin de nuit chanté d’une voix d’accents aigus et joliment tendus. Il a derrière lui une merveilleuse mélasse de mélancolie orchestrée. Dr John fait son crooner d’aube pâle, le coude sur le coin du piano et le col ouvert. Dans «Snakes Eyes», il raconte une partie de cartes entre voyous. Il propose là un fantastique conte moral digne d’un La Fontaine des bas-fonds - Better heed the tale of the snake eye’s trail - Puis il revient au piano bar avec «Sonata/He’s A Hero», co-écrit par Doc Pomus. On ne fera jamais mieux. Dr John raconte l’histoire d’un héros de bar - He’s a big spender, a no interest lender/ For the local bar scene - Il finit l’album dans l’excellence suprême du balladif de fin de nuit, «City Lights», et nous enchante autant qu’à l’époque de Gris Gris - Too many midnights make me die for some everyday - Et là, on réalise subitement que Dr John fait partie des très grands artistes américains.

Merveilleux album que ce Tango Palace paru en 1979. Dr John y joue le groove funky de la Nouvelle Orleans et donne ce qu’on appelait autrefois une leçon de choses avec «Keep The Music Simple». S’ensuit une belle profession de foi avec «Renegade». Il affirma sa différence - Well I’m a runner in the jungle/ Renegade from the law - Il se considère comme un hors-la-loi. Pas de pitié pour le conformisme. Puis il livre une pièce de fonk pur, «Fonky Side», magnifique d’auto-biographie - My mama beat me for not going to school/ Don’t end up like your daddy/ An uneducated fool ! - Sa mère ne voulait pas que Mac finisse comme son père, un pauvre hère inculte. Il chante «Bon Temps Rouler» en cajun et c’est un régal - Laisse le bon temps rouler/ Vive la bonne foie/ J’me sens bien oh la la - Cet album est incroyablement inspiré. Puis il rend un fantastique hommage à la Nouvelle Orleans avec «I Thought I Heard New Orleans Say» - Red beans pinball machines/ Chickory coffee & hoodoo queens/ File gumbo & pralines/ Everything’s hot down in New Orleans - C’est le meilleur groove du monde et Mac le chante avec une gourmandise terrible. Il co-écrit «Tango Palace» avec Doc Pomus et il chante ça avec une voix d’alligator des marais. Il partage d’ailleurs avec Tav Falco une véritable fascination pour le tango. Et il boucle cet album édifiant avec «Louisiana Lullabye» qu’il chante avec une diction de rêve - Fe dodo mon petit bébé/ Crabe dans cat a lou/ Maman li court la rivière/ Fe dodo mon petit bébé - Mac mâche ses syllabes avec une délectation surnaturelle.

Doc Pomus essaye d’inciter Mac à décrocher de l’héro, mais Mac se fout de sa gueule parce qu’il fume de l’herbe - You have your herb and I have my little issue. I don’t see the difference (Tu fumes de l’herbe et moi j’ai ma petite combine. Je ne vois vraiment pas la différence).

Dr John Plays Rebennack est un album de classiques joués au piano. Il ne chante que sur un seul morceau, «The Nearness Of You». Il y prend sa voix mouillée et nous régale d’une merveilleuse diction mielleuse. Jolie pièce de boogie blues. On a vraiment la sensation d’écouter un héros, comme lorsqu’on écoute Captain Beefheart. L’autre merveille de cet album est «New Island Midnight» qui sonne comme du Monk.

Paru en 1981, Love Potion est encore un excellent album du bon Doctor. Il attaque avec un fantastique groove, «Loser For You Baby» qu’il prend au timbre chantant, unique dans l’histoire de la pharmacologie. Dr John fait groover sa voix avec une jouissance glottale excessive. Il chante à l’éraillé et à l’onctueux, il miaule au feulé et au moite. Il prend «The Ear Is On Strike» au plus profond du laid-back vermoulu. On tombe un peu plus loin sur «Go Ahead», de la good time music by the sea, une fantastique ambiance à la Matassa de la prélasse. On se régale du beau son de bastringue. On trouve d’autres merveilles en B et notamment «Just Like A Mirror», une heavy rengaine jouée à la traînasse de la rascasse. N’oublions pas que Mac est un être bienveillant. Puis il passe directement au pur cajun avec «Bring You Love» et ça devient effroyablement vivant, on a là le vrai son des écrevisses et du gumbo magique. Voilà tout l’art du bon Doctor. Il chante avec de la gourmandise plein la bouche et nous fait partager son bonheur de vivre.

Comme Dr John Plays Rebennack, The Brightest Smile In Town est un album de piano solo. «Sadled The Cow» est une jolie pièce de boogie blues. Sur la photo qui orne le dos de la pochette, on voit que Mac a un œil qui se barre. De toute façon, ce n’est pas grave, il n’a jamais été beau. Ce n’est pas ce qu’on attend de lui. Sur cet album un peu austère, on l’entend faire couler ses rivières de perles au piano bar du bout de la nuit et on se régale de l’entendre chanter «Average Kind Of Guy» de sa belle voix de charme pincée à l’accent sucré de la Nouvelle Orleans. C’est aussi sur cet album qu’il rend un hommage spectaculaire à la sorcière mythique de la Nouvelle Orleans, «Marie La Veau» - She was a hoodoo queen way down in New Orleans - Souvenons-nous que dans Easy Rider, Peter Fonda et Dennis Hopper font une halte au cimetière de la Nouvelle Orleans pour prendre un acid trip sur la tombe de Marie La Veau.

In A Sentimental Mood sort en 1989. Mac nous propose un ensemble de reprises de classiques signés Cole Porter ou Duke Ellington. Il duette avec Rickie Lee Jones sur «Makin’ Whoopee» et nous jazze le bulbe. C’est fameux et solide. On est là dans la pure tradition du jazz-blues à deux voix. Tout le reste de l’album est d’une extrême élégance, mais peut-être un peu trop éloigné des goûts classiques d’un amateur de rock. On écoutera cependant le morceau titre de l’album, car c’est un pianotis incroyablement mélodique soutenu à l’orchestration.

En 1989, Mac décide de se désintoxiquer. Mais ce n’est pas simple. Il reste sous lithium pendant un an. Il saigne du nez et ses mains tremblent, ce qui pour un session man n’est pas terrible. Il dénonce la méthadone qui endort : «Je dormais un nombre anormalement ridicule d’heures.» Puis la vie de Mac change. Il se plonge dans les disques de tous les gens qu’il admire, Irma Thomas, Satchmo, Mahalia Jackson, les Meters, Allen Toussaint, et Earl King. Mais comme ça risque d’être peu long, on verra la suite dans un Part Two.

Signé : Cazengler, Dr jauni

Dr John. Disparu le 6 juin 2019

Dr John. Gris-Gris. Atco Records 1968

Dr John. Remedies. Atco Records 1970

Dr John. The Sun, Moon & Herbs. Atlantic 1971

Dr John. Dr John’s Gumbo. Atco Records 1972

Dr John. In The Right Place. Atco Records 1972

Dr John. Anytime Anyplace. Barometer 1974

Dr John. Desitively Bonnaroo. Atco Records 1974

Dr John. Hollywood Be Thy Name. United Artisit Records 1975

Dr John. City Lights. Horizon Records & Tapes 1978

Dr John. Tango Palace. Horizon Records & Tapes 1979

Dr John. Dr John Plays Rebennack. Clean Cuts 1981

Dr John. Love Potion. Accord 1981

Dr John. The Brightest Smile In Town. Demon Records 1983

Dr John. In A Sentimental Mood. Warner Bros Records 1989

 

Le ciné des Cynics

Savez-vous que les Cynics ont trente ans de carrière ? Qui l’aurait cru ? Selon l’expression consacrée, les Cynics sont un combo garage, c’est-à-dire un quatuor resté bloqué en 1966. Pour eux comme pour les Fuzztones ou les Morlocks, pas question de changer d’époque. Ils ne jurent que par les accords majeurs, la fuzz et le tambourin. Ils poursuivent l’aventure lancée par les Seeds et les Standells, les Chocolate Watchband et Music Machine. Ces gens-là portent le flambeau d’un son et d’une culture âgés de cinquante ans, avec le même aplomb et le même talent que ceux qui perpétuent aujourd’hui la culture rockab. Au moins, quand on écoute leurs disques ou qu’on va les voir jouer sur scène, on a quelque chose de solide à se mettre sous la dent. Ce qui n’est hélas pas toujours le cas des nouvelles sensations.

Cette année, les Cynics sont en tête d’affiche du friday, au Cosmic Trip. Michael Kastelic arrive sur scène en petite chemise bariolée et donne le ton immédiatement. C’est le wild garage américain qu’on n’osait plus espérer. Le son arrive comme une vague qui dégage tout. Power and rawness. Avec sa gueule de page florentin et son casque de bouclettes, ce mec ravage plus de cervelles qu’Attila ne ravagea de cités en son temps. Michael Kastelic chante le pur garage avec une élégance épouvantable, il place ses screams au bon endroit et reprend son chant au vol comme si de rien n’était. Ce mec n’a pas besoin de tatouages ni de cuir ni de clous, il a cette rage garage chevillée au corps et wham bam, ça devient l’un des plus gros trucs qu’on puisse espérer voir sur une scène de rock. Rien ne saurait remplacer la grâce animale, celle d’un Lou Reed, d’un Brian Jones ou d’un Peter Perrett. Michael Kastelic est l’homme de toutes les situations, l’homme de la vingt-cinquième heure, un Graal à deux pattes, il pourfend le mou du genou et graisse le gris du temps, il devient l’une des plus belles incarnations de ce qu’on appelle communément le garage-rocker. Fabuleuse présence, contact permanent avec les gens du premier rang, et cette voix ! Oui, c’est à se damner tellement elle est juste et belle, grandiose et ravageuse. Avec leur tripotée de hits, les Cynics ont largement de quoi proposer un set explosif de bout en bout. Pas la moindre baisse d’intensité. Si on aime le son du garage, le vrai, celui qu’ont initié les Them, alors c’est gagné. Comme si ça tombait du ciel. Il fait une chaleur à crever et le heartbeat du garage américain bat la chamade. Ils enfilent les hits comme des perles, sans ciller, «You Got The Love», «Baby What’s Wrong», «Love Me Now», «Turn Me Loose», «I Got Time» et voilà l’un des sommets du genre, le fameux «Gloria’s Dream» des Belfast Gypsies, magnifique hommage à Jackie et Pat McAuley, ces deux kids de Belfast qui tentèrent de redémarrer les Them avec Kim Fowley, un Kim Fowley que Jackie McAuley surnomme Count Dracula dans ses mémoires. Michael Kastelic devient une sorte de manège tourbillonnant, avec son round and round and round et ses coups de tambourin dans l’avant bras. C’est Noël et la fête au village en même temps, la preuve de l’existence de Dieu, la prophétie de Bourges, l’envoyé divin, c’est Zorro sans masque qui sort de la nuit des temps pour signer Cynics à la pointe de l’épée. Dans son coin, Gregg Kostelich gratte sa Gretsch impunément, il n’a pas l’air de fournir de gros efforts, car on ne le voit jamais grimacer bêtement, mais que de son, my son ! Que de son. Il joue quasiment tout en fuzz avec une économie de moyens qui laisse rêveur. Il pratique l’art majeur du riff à la ramasse de la rascasse. Il gratte bien l’os du son. On devrait l’appeler maître Kostelich car il opère le garage à cœur ouvert et le ressuscite pendant que son compère Tambourine Man transforme le basic bish bosh habituel en Soul blastico-maximaliste. On le sait, le garage n’a pas d’âme, c’est le son du fond de la fosse, celui qui ne veut surtout pas d’âme, mais malheureusement, Michael Kastelic lui en donne une, comme le fit jadis Van Morrison au Marine Hotel de Belfast. À la limite, le garage se contente d’un spirit, comme dans le cas de Guitar Wolf ou des Standells, mais dans le cas des Cynics on stage, il s’agit de toute évidence d’autre chose, cette voix posée sur un constant tapis de fuzz expurge la subliminalité des choses et en affine jusqu’à la nausée le quintessentiel expressionnisme.

En trente ans, ce groupe basé à Pittsburg a réussi à enregistrer neuf albums dont certains font figure de classiques. Exemple : Living Is The Best Revenge. Gregg Kostelich et Michael Kastelic constituent le noyau dur du groupe, celui qui a survécu à tous les mouvements de personnel. Et comme ils veulent qu’on leur foute la paix, ils montent en 1986 leur label, le fameux Get Hip Records.

Sur la pochette de leur premier album, Blue Train Station, ils ressemblaient à des hippies. Pour des garagistes, c’était mal barré. Mais la fuzz n’est pas une fuzz de hippies. On trouve sur l’A deux épouvantables classiques garage-fuzz, «Waste Of Time» et «No Friend Of Mine» qui sont d’une violence assez peu commune. C’est du pur jus, ça gicle ! C’est même exceptionnel de véracité dégoulinante. «Love Me Then Go Away» sonne aussi comme un archétype embarqué à la rage pure et bardé de plâtrées de fuzz en réverb. Quel son ! De l’autre côté se nichent trois belles énormités : «Why You Left Me» (bien senti et vénéneux, arrosé d’harmo), «I Want Love» (garage rampant monté sur un sale groove de basse) et «Read Block» (une fournaise de six minutes bardée d’accords et de coups d’harmo que vient driver l’infernal jeu rockab du batteur).

Twelve Flights Up fait partie des dix plus grands albums de garage classique, pour au moins quatre raisons, dont la principale serait la reprise du «Gloria’s Dream» des Belfast Gypsies en B. Avec ça, on patauge dans la fosse mythologique, celle d’un Kim Fowley qui tenta de réinventer les Them avec Jackie et Pat McAuley, keyboards & drums des early Them. Nos amis les Cynics en font une version remarquable, bien nappée d’orgue et chantée au snarl. Ils font illusion avec ce round and round and round qui nous renvoie à l’âge d’or. Les deux cuts qui ouvrent l’A sont aussi des terrific classics. Il faut avoir entendu au moins une fois dans sa vie l’attaque de fuzz et d’orgue qui allume la terrine de «Creepin’». Dans l’esprit, c’est incroyablement sixties - Oh c’mon ! - Rampant et soloté dans la moiteur des effluves adolescentes et Michael Kastelic nous explose tout ça au chant du cygne. Il enchaîne avec «Yeah», encore du pur jus de garage sixties juvénile, admirable de teenagarisme purulent. Ils recyclent les accords de Gloria, mais on leur donne l’absolution. «Erica» qui boucle l’A requiert toute l’attention, car c’est amené à l’orientalisme soloté, à la basse jumpy et au chant de nez sur canapé de cisaille fuzzy. Voilà ce qu’il faut bien appeler un gros beat tendu vers l’avenir - Oh my Erica/ Please my Erica - En B, on croise aussi un «Useless» bien secoué du cocotier, vraiment digne de «La Fille du Père Noël», sec et bien tranché.

C’est avec Rock ‘N’ Roll paru en 1990 que les Cynics vendirent le plus d’albums. Une chose est certaine : on tombe de sa chaise à plusieurs reprises. Ça commence avec «Baby What’s Wrong» et son attaque de fuzz mortelle de la mortadelle. On a là l’une des fuzz attacks les plus violentes de l’histoire du rock. Quelle énergie dévastatrice ! Gregg Kostelich sort un son aussi agressif que celui d’une grosse scie circulaire dans un film d’horreur et l’harmo vient se fondre dans le solo. À cet instant précis, on réalise clairement qu’on tient dans ses pattes un disque énorme. Et ça continue avec «Way It’s Gonna Be», petit garage violemment nappé d’orgue. Ces mecs créent de l’enchantement. Ils reviennent au feu un peu plus loin avec «Get My Way», battu à la pire dégelée de ramalama, celle du MC5. Ils enfilent ça comme une perle et se payent le luxe d’un final ahurissant. Ils terminent cette face de ta race avec «Cry Cry Cry», une compo nettement plus ambitieuse, descendue au jus de distorse et noyée dans la purée fumante. Tiens, encore une énormité de l’autre côté : «You Got The Love». Violent comme du garage cynique, surplombé par un pounding de basse et aplati par une vieille dégelée de guitare signée Gregg Kostelich. Il file comme Fast Eddie Clarke, vitupérant et seigneurial, toujours avec des idées de pyromane et au dessus de la mêlée.

Avec Learn To Lose, ils changent de son et se vautrent comme des débutants. L’album est plus pop et on bâille aux corneilles. Il faut attendre «Right Here With You» pour retrouver le salamalec fuzzy auquel ils nous avaient habitués. Ce son est une esthétique à part entière. Quand on entend Gregg Kostelich, on pense aux Standells et aux Troggs. Mais le reste de l’album est désespérément plat. Et même plat comme une crêpe. De l’autre côté, le morceau titre refuse obstinément de décoller. Il faut attendre «Pressure» pour trouver un peu de viande. C’est un joli tourbillon embarqué au riff énervé, mais on doit se contenter d’un joli départ en solo. Ils terminent avec une somptueuse reprise d’«I Want You» des Troggs. Ils restituent tout le délicieux gluant de la version originale.

L’année suivante paraît un live, No Siesta Tonite. Les Cynics ont autant de punch sur scène qu’en studio. Ils alignent une belle série de classiques garage qui nous sonnent bien les cloches, et notamment «Baby What’s Wrong», bardé de fuzz, ou encore «You Got The Love», vrillé par un killer solo de Gregg Kostelich. Cette équipe sait faire feu de tous bois. On note au passage l’excellence de leur prestance. Chez eux tout est joué à l’énergie sous-jacente, avec des riches textures de guitare. Ce groupe ne génère jamais d’ennui. Le festival se poursuit en B avec «No Way», classique hanté par le bourdon de la fuzz et joué à l’énergie transcendantale, celle qui émane du cortex de la fosse de vidange. Ils enchaînent avec une autre diablerie, «Love Me Then Go Away», stomp de fuzz déterminant. Ils sont tout simplement dévastateurs. Ils reprennent aussi leur vieux «Blue Train Station», embarqué au beat ferroviaire, recoupé à l’harmo. Tout est bon sur cet album, le groupe tourne comme un puissant moteur. Ils prennent «I Want Love» à la manière des early Stones. C’est excellent car très mal intentionné, même si Michael Kastelic porte des chemises blanches et se soigne les ongles. Ils tapent aussi une belle reprise du «Shot Down» des Sonics, bien énervée et même décervelée. Il ressortent pour l’occasion le vieux «Erica» pour en bricoler une version complètement envoûtante, jouée ventre à terre. Gregg Kostelich joue son solo à l’orientale et développe une authentique dimension d’hypno tourbillonnaire.

Ça dut leur servir de leçon car pour l’album suivant, ils revinrent aux sources. Get Our Way renoue avec le pur jus, même s’il n’a pas l’impact du fiévreux Rock’nRoll. On voit qu’avec «Private Suicide», ils visent un son plus psyché, à grands renforts d’arpeggios et de chœurs à la Who. Ils restent dans l’arpeggio à la Giorgio de Chirico pour «Hand In Hand». On voit qu’ils adorent le paysage lunaire de la psyché antique. «Lose Your Mind» sonne comme un hit des Seeds et ils travaillent «That’s How I Feel» aux gimmicks de rêve. Fabuleux cut de pur jus. Retour aux choses sérieuses en B avec «Dave V’S Car» - I dress in black - et il va dans la street - Let’s burn it out - Voilà le vrai garage de cave, ils retrouvent enfin les faveurs de la menace. Retour de la fuzz mortelle de la mortadelle dans «Love Me Now», chanté à la petite délinquance de garage sixties et bardé de la meilleure purée de fuzz du monde.

Michael Kastelic en avait assez de chanter du garage tous les soirs et il quitta le groupe en 1994. Fin des Cynics. Gregg et Michael montèrent ensuite des groupes chacun de leur côté jusqu’à ce qu’un gros malin leur propose un billet pour la reformation. Ils reprirent du service en l’an 2000 pour jouer au Las Vegas Grind.

Leur coup de génie fut d’aller enregistrer Living Is The Best Revenge au Sweatbox de Tim Kerr. Personne d’autre que Tim Kerr ne pouvait capturer leur énergie aussi parfaitement. Il leur brancha des tas de micros dans tous les coins et les Cynics envoyèrent la purée. Si vous voulez emporter un album garage sur l’île déserte, c’est celui-là. Tout est absolument dément sur ce disque, sauvage et hors compétition. Ça explose dès «Turn Me Loose», visité par le gros frelon de la fuzz. On sent immédiatement la patte de maître Kerr. Et ça continue sur le même registre avec «Making Deals», bardé de hargne et de toute la teigne qu’on veut bien imaginer. Quelle bassesse dans la grandeur ! Et voilà «The Tone» pulsé au beat punkoïde du batteur Thomas Horn. C’est d’une violence rageuse, ils ne reculent devant aucun excès. Ils font une reprise du 13th Floor avec «She Lives (In A Time Of Her Own)» et sortent un petit son trapu et précipité. De l’autre côté se niche «I Got Time», gros garage cynique, l’un des plus compacts et les plus inspirés, dans la veine de DMZ. C’est d’une densité qui nous met aux abois. Avec «You’ve Never Had Better», on bascule dans la pure sauvagerie. C’est fourré à la fuzz grasse comme un gros pain au chocolat et la violence circule en sous-jacence. Les Cynics n’en finissent plus de transcender le cynisme.

Puis en 2007, ils sont allés enregistrer Here We Are en Espagne, chez Jorge Explosion. Le soleil espagnol ne leur réussit qu’à moitié car l’album ne sort pas de l’ordinaire garage sauf pour deux ou trois petites bombes comme «The Warning» en A, un cut bien haineux monté sur une sorte de mid-tempo malsain et chanté à la petite insidieuse. Attention car le refrain casse et recasse la baraquasse de la rascasse. Michael Kastelic envoie dans le coin de l’oreille des coups d’harmo salement sixties. On retrouve ici la pulsion des hot hits de boots à élastiques. De l’autre côté, «Hard To Please» vaut le détour pour sa mauvaiseté - I go to bed early/ I don’t stay out late/ When I’m alone I don’t masturbate/ I save it for ya/ I’m under your rule - S’ensuit un «What She Said» un peu brusqué à la Pere Ubu, avec son chant perché à la David Thomas, puis un «All Bout You» incroyablement bon et construit comme un hit de Soul Stax en stock, nappé d’orgue et emmené au meilleur beat. Michael Kastelic envoie des Now qui sonnent comme ceux de Johnny Rotten.

En comme tous les groupes de garage moderne, les Cynics finissent par enregistrer avec Jim Diamond à Detroit. Paru en 2011, Spinning Wheel Motel n’est pas non plus du niveau de Revenge, car cette fois, il visent un rock plus psyché. On sent même une très nette baisse d’inspiration. Michael Kastelic chante «Crawl» au chat perché et on voit bien qu’il tend vers l’avenir. Le seul cut vraiment garage de cet album un peu décevant est bien sûr celui qui ouvre la B, «Rock Club», où Kastelic retrouve ses réflexes de voyou distingué. Ils tentent un coup de boogaloo avec «Zombie Walk», mais ça ne marche pas. Ils terminent avec un cut pour le moins étrange : «Junk» raconte l’histoire de mecs qui se préparent à monter au braco - Tonight we’re in position/ Tomorrow we take the banks.

Signé : Cazengler, Cynoque

Cynics. Cosmic Trip #23. The Wild’n’Crazy Rock’n’Roll Festival. Bourges (18). 31 mai 2019

Cynics. Blue Train Station. Get Hip Recordings 1987

Cynics. Twelve Flights Up. Get Hip Recordings 1988

Cynics. Rock ‘N’ Roll. Get Hip Recordings 1990

Cynics. Learn To Lose. Get Hip Recordings 1993

Cynics. No Siesta Tonite. Get Hip Recordings 1994

Cynics. Get Our Way. Get Hip Recordings 1994

Cynics. Living Is The Best Revenge. Get Hip Recordings2002

Cynics. Here We Are. Get Hip Recordings 2007

Cynics. Spinning Wheel Motel. Get Hip Recordings 2011

08 / 06 / 2019MONTREUIL

L'ARMONY

CUCKOO SISTERS / LOS GALLOS / FRIENDS

Parfois l'idée que l'on caresse est meilleure que l'on ne croit. M'étais dit, tiens la Montreuil Ranch Party N° 2, j'ai raté la numéro 1, ce n'est peut-être pas bon chic, bon genre de passer sa soirée à écouter de la musique de crétin, mais primo je ne suis ni chic ni bon genre, et deuxio, more important, c'est une des foisonnantes racines du rock'n'roll. Je ne croyais pas si bien dire.

CUCKOO SISTERS

Les gars je vous vois déjà tout émoustillés à l'idée de faire coucou aux Sisters, ben non, d'abord nous nous intéresserons à la minorité opprimée. Un homme, pas très différent de tous les autres, oui mais il a les doigts plus agiles que la plupart, vous croyez que les Sisters auraient pu le coucounner, l'installer bien au chaud au milieu d'elles, l'ont relégué au bout de la scène, tout seul avec son espèce d'ukulélé auquel je ne sais pourquoi je trouve un air mexicain, placide le gars, suffit de lui dire que '' Ça se joue en do'' ou ''en fa'' ou en tout ce que voudrez, il assure comme une bête. S'appelle Percy Copley, lui qui sourit sans arrêt d'un air modeste s'avère redoutable dès qu'il s'approche de tout ce qui ressemble de près ou de très loin un engin musical à cordes, l'est méchamment connu in the ukulélé-world pour son talent, et il vous soutient les Sisters avec la même puissance tranquille qu'un arc-boutant vous conforte les hauteurs d'une cathédrale gothique, vous égrène les notes avec la même célérité que vous écossez les petits pois.

Je sens que vous vous impatientez. Voilà, maintenant que nous avons réparé une injustice insupportable, rapprochons-nous des Sisters. Sont toutes là, honneur – c'est elle qui a organisé la soirée - à Dédé Macchabée, un nom à dormir dans un cimetière, brune piquante, au phrasé incisif d'institutrice sanglée dans une longue robe old time de sage écolière, elle tient serrée sur son bustier une petite guitare d'aspect rupestre, derrière l'agreste décor placardé sur le fond de scène, c'est elle qui l'a peint, ne fait pas que gratter son instrument Dédé, l'est aussi peintre et illustratrice, une palette claire proche de l'imaginative fantaisie enfantine, possède son monde intérieur, elle habite un doux pays, que vous n'atteindrez jamais dirait André Dhôtel, mais elle nous permet d'en entrevoir des éclats. Je voulais vous parler d'elle lors de ma recension de BarZines ( voir KR'TNT ! 420 du 30 / 05 / 2019 ), mais le temps m'a manqué.

Ne tremblez pas de peur, voici Calamity Mo, mais tout le monde l'appelle Camille, preuve qu'elle n'est pas bien méchante, c'est même le contraire, dans un ordinateur elle serait l'interface, la grande communicante, dans sa robe à ramage, elle babille avec humour, verve moqueuse, par laquelle elle adore souligner le dérisoire des évidences, public conquis à la première réplique. L'est banjoïste. Vous reconnaîtrez qu'il y a pire dans la vie. Enfin Sarah, possède l'élégance romantique des égéries du dix-neuvième siècle, Renoir l'aurait volontiers rajouté sur son célèbre tableau Jeunes filles au Piano, mystérieuse, intérieure, légèrement penchée sur sa contrebasse, mais il est temps d'écouter la musique.

Commencent par un classique Foggy Mountain Breakdown d'Earl Scrugg, avez-vous déjà versé le contenu d'un paquet de pois chiches dans une cuvette, c'est exactement le bruit du banjo. Un picotement de notes aigrelettes qui se bousculent pour encombrer vos oreilles, normalement vous devriez vous enfuir en courant, oui mais le plus énervant, c'est que l'on y prend vite goût, trois secondes, hypnose auditive, vous restez scotché, et là il y a triplement de quoi, un seul banjo certes, mais Percy et Dédée produisent sans effort chacun de leur côté, le même tintement horripilant, vous comprenez que vous n'êtes qu'un simple représentant lambda de l'espèce humaine, de toutes la plus profondément masochiste. Virtuose la Camille, ne vous verse pas de la tisane de camomille, l'a le jeu nerveux, ça rebondit comme balles de ping-pong ricochant sur les meubles d'acajou vernis du salon. Chez Percy, les notes s'enfuient, coulent et s'entassent les unes sur les autres, une fourmilière dont vous venez de détruire le refuge et les milliers de formicidés se hâtent et partent en guerre prêts à coloniser la terre entière. Miracle myrmidonesque qui s'introduit en vous par vos ouïes, s'infiltre dans vos veines et vous agite de démangeaisons rythmiques des plus agréables. Sarah a pitié de vous, dans le même temps que les trois autres vous picotent l'épiderme et l'entendement, elle vous apaise de l'onctuosité bigmamaïque, de ses cordes sourd une suave pommade, une souplesse féline, qui vous ensorcelle. Et puis elles chantent, à tour de rôle. Dédée adopte un ton nasillard à la ressemblance du timbre appalachien, Camille plus joyeuse à l'emporte-pièce, Sarah d'un timbre plus affermi et davantage refermé sur lui-même. Rappellez-vous que les sirènes d'Ulysse étaient des oiseaux.

Les titres défilent, rapidement présentés, bluegrass, blues, gospel, se suivent et se poursuivent en un joyeux mélange, j'en élirai le vieux louisiannais Vin Toi don et le Tennessee Dog de Johnny Strothers, bref tout le monde attrape une banjoïte aigüe, mais quarante cinq minutes pile, montre en main, tout s'arrête, même le capodastre de Camille ne fait plus d'histoire, Percy et les Cuckoo Sisters stoppent la fête. Pas de désespoir, elles reviendront. Nous faire coucou.

LOS GALLOS

Jeune j'ai toujours aimé le Tex-Mex. Je n'en n'avais jamais écouté mais comme j'avais lu sur une pochette de disque que Buddy Holly s'inscrivait dans cette tradition, par principe j'aimais le Tex-Mex. J'en ai entendu pour la première fois dans La Horde Sauvage de Peckinpah, c'est fort beau me suis-je dit, et tout de suite après – ingratitude humaine – je n'y ai plus pensé, et ce soir c'est bien la première fois de ma vie que j'assiste à un concert Tex-Mex. Rien ne sert de courir, il faut parvenir à point.

Tiens Percy Copley est resté à la même place, s'est emparé d'une basse électrique et va s'appliquer à la rythmique tout doucettement, pas d'effet, se cantonne à marquer le tempo, tout comme la batterie. De toutes les façons l'on ne voit que Manolo Gonzales, l'est à l'aise sous son chapeau de cowboy et sa guitare. L'est planté au milieu de la scène devant le micro avec sa dramatique gueule d'espagnol typique, une voix faussement indolente qui vous conte les pires malheurs. Sans trop y croire. C'est comme ça les espagnols, el sangre, la dolor, el amor de préférence muerto, vous débitent les horreurs d'une voix monocorde, normalement vous devriez pleurer comme une madeleine et songer à vous suicider pour quitter au plus vite cette vallée de larmes, mais il y a les intonations, ces infimes trémolos qui vous retiennent vous ne savez pas pourquoi à la vie, et vous restez-là, dans une situation très proche d'un pervers ressenti de bonheur. Il est indéniable que cela réchauffe la fibre espagnole d'une partie de l'assistance qui commence à pousser des exclamations comme s'ils encourageaient un chanteur de flamenco ou assistaient aux véroniques endiablées d'une corrida juste avant la mort du taureau, car que voulez-vous, le malheur des uns a toujours fait le bonheur des autres. Si Manolo Gonzales et son humour tragique attire tous les regards, Thierry Carpentier attisent toutes les esgourdes. Virevolte à l'accordéon comme les pyromanes courent à l'incendie. Chaque fois qu'il touche un bouton il pousse celui de la bombe H. Aux autres la mesure, pour lui la démesure. Les soutiers de la rythmique d'un côté et les fariboles étincelantes de l'habit de lumière rien que pour lui. Vous pianote le pauvre à l'enrichir, joue les soufflets serrés, mais les époustoufle, réussit le prodige d'imiter un solo de guitare, vous excède dans les hauteurs, vous précipite dans les fondrières. Ne suis pas un fana du piano à bretelles, mais là je m'incline.

Manolo a gardé le meilleur pour la fin. L'on quitte le grand sud, l'on remonte un peu dans le country, et voici Johnny Cash à la sauce Tex-Mex, vous fout le feu à Rings Of Fire - c'est ainsi que Merle Kilgore surnommait l'endroit velouté des dames - les trompettes mariachi s'y prêtent, nous le cuisine à la sauce piquante accordéonique, file même le micro à Percy sur un couplet pour que l'on ait le plaisir de découvrir son timbre grave. Nous réservent encore quelques tacos cashiens de leur chienne et ils quittent la scène sous les vivats.

CHOO CHOO NIGHT

Mais ce n'est pas tout, l'affiche promettait en troisième partie un super bœuf consacré aux chansons sur les trains. A choo-choo night d'enfer avec passagers surprises. L'on a été gâtés. Les Cuckoo Sisters s'y collent en premières. Ne vont pas nous faire l'intenable suspense de 3h10 pour Yuma. Laissent vite la place aux invités après quelques virées railrodiques du meilleur effet. L'on retiendra surtout la prestation de Sarah au chant, elle sort sa voix avec cette urgence dont dans les westerns les chauffeurs alimentent le foyer de la locomotive tentant désespérément de passer coûte que coûte le viaduc de bois en flammes qui menace de s'écrouler alors qu'une horde d'indiens terrifiques se rapprochent dangereusement du dernier wagon.

ROB MILES

L'ai remarqué avant qu'il ne monte sur scène. Cheveux blonds, une dégaine gracile, une présence obsédante, à la David Bowie, n'est pas un artiste anglais pour rien. Sur scène il interprète une chanson de Tom Waits. D'une voix claire. C'est bien, mais il en aurait fallu davantage. L'on sent le personnage, en cherchant un peu sur le net je m'aperçois qu'il vient de sortir un livre tiré à cent exemplaires comprenant des lithographies et des lettres adressées à un crocodile, celui du jardin des Plantes. L'a aussi un groupe Rob Miles & Les Clés Anglaises. Une sensibilité. Une découverte.

RENE MILLER

L'ai reconnu à son chapeau. Peut-être en a-t-il changé depuis ce mois de janvier 2016 et son concert à Troyes ( voir KR'TNT ! 265 du 21 / 01 / 2016 ), mais l'allure est la même, petit homme fluet à qui personne jamais n'interdira de rouler sa bosse là où il lui plaira de la porter. Big Boss Man à sa manière, n'a pas celle des maths, mais celle du blues, s'assoit, prend sa guitare et tout le monde se tait, ne force pas sa voix, mais il trille les hollers à la Jimmie Rodgers, c'est tout un fragment d'Amérique qu'il nous raconte, en trois morceaux, les courses vagabondes, et la solitude humaine infinie, une main bleue s'approche de votre cœur et vous l'essore à en faire jaillir des larmes de sang.

SYLVIA HANSEL

Toute seule avec sa guitare. Nous annonce City of New Orleans, elle reprendra le dernier couplet dans la version qu'en a donné Joe Dassin. Un moment de grâce. Se débrouille bien à l'acoustique mais avant tout la beauté de voix chargée d'émotion, et surtout cette sérénité, cette assurance tranquille, l'on sent une détermination sans faille, sans aucune agressivité, du genre de ces personnes qui se dressent au centre du monde comme des tours de garde. Termine sur The Letter qu'elle vous envoie avec le cachet de la poste faisant foi de sa maîtrise. S'éclipse en toute modestie. A suivre.

DAVID EVANS

Un vieux monsieur dans son costume sombre s'est assis doucement. Ses gestes sont lents et méticuleux. Met du temps à extraire son instrument de son étui. Une guitare couleur de charbon, les rotondités de ses courbes étrangement éclipsées par le carré brillant qui encadre le creux de la rosace. L'on ne sait pas ce qui nous attend. Ce coup-ci c'est la voix et la rumeur de la grande Amérique qui nous submerge. Tout arrive d'un coup, le timbre sépulcral et menaçant, et ce toucher des cordes, mille guitares en même temps, la force brute, la puissance irrémissible, le blues profond nous submerge, le Mississippi irrigue notre âme et emporte toute notre mémoire pour l'amalgamer à la geste noire et souveraine des esclaves, que nous sommes tous. Trois morceaux-météorites venus d'ailleurs, qui nous tombent dessus, nous soufflent et nous ensevelissent. Un blues d'un bleu profond sombre comme la mort qui nous attend tapie dans l'ombre de nos existences. La grande crue, la dévastation intérieure. Rien ne sera plus jamais comme avant.

David Evans se relève avec peine, c'est un vieil homme, il porte le blues sur ses épaules, il l'enseigne à l'université de Memphis, il a parcouru les campagnes, enregistré les survivants que les Lomax n'avaient pas croisés, a tourné dans le Sud Profond avec Alan Wilson avant qu'il ne forme Canned Heat, tous deux ayant auparavant rencontré Son House.

TONY MARLOW

L'on finit en beauté avec Tony Marlow. L'on notera la trop discrète présence de Fulvio Tex Lecca à la Steel Guitar, l'on aurait aimé que la sono l'avantageât un poil de plus, l'a été présent tout le long de cette troisième partie, et ses interventions, particulièrement avec Tony, d'une grande finesse ont magnifiquement relevé la saveur de bien des morceaux, la gousse de vanille qui embaume la senteur des filles. Tony et sa guitare, vous transcende le blues en country rock, on embarque dans un long black train qui file à toute vitesse dans la nuit et que l'on abandonne à la première station pour une virée en voiture, une Maybelline qui démarre sur les chapeaux de roue et dont Tony négocie les virages lors d'un long solo redoutable qui soulève l'enthousiasme de l'assistance qui a l'air de réaliser que le Delta débouche dans l'océan tumultueux du rock'n'roll. Un choix, très ranchy, judicieux qui renverse les barrières du corral et libère les broncos endormis dans les alpages du rêve.

Damie Chad.

ROCKAMBOLESQUES

LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

le service secret du rock'n'roll

SAISON 1 : OPERATION K

OBJECTIF 1

Nous sommes très beaux, il faut le reconnaître. ''Regarde Maman'' a dit le petit garçon en tirant sa mère par la manche, ''les deux monsieurs ils ont de super chouettes chemises à fleurs''. C'est la vérité vraie. Le Chef se rengorge, c'est lui qui a eu l'idée de nous faire tailler des répliques de l'hawaïenne que portait Elvis dans Girls ! Girls ! Girls !, avec nos bermudas à l'anglaise qui descendent au-dessous du genou et notre filet à papillon négligemment posé sur notre épaule nous avons l'air de deux innocents touristes, les filles ne peuvent retenir de nous adresser un sourire complice, que nous leur rendons, mais attention un agent du SSR, le redoutable Service Secret du Rock'n'roll, en action reste imperméable à toutes séductions charnelles, l'ennemi peut être partout, et ce n'est pas la première Mata Hari qui nous mate de ses yeux incandescents qui va nous mater et faire capoter une mission dont dépend l'équilibre politique mondial. Echec et mate serait une catastrophe.

D'ailleurs pour le moment, nous avons à passer ce que dans le jargon du métier nous appelons un goulot d'étranglement. L'air de rien, le Chef dépose sa petite mallette noire sur le tapis roulant, jusque là tout est normal, mais voici l'instant crucial, je me penche, saisis Molossa assise à mes pieds et la dépose d'un geste anodin, sur la valisette du Chef. '' Oh, Maman, les deux monsieurs ils ont mis un joli chien-chien tout noir sur la valise !'' Si seulement j'avais mon Glock je lui ferais sauter son sale caisson d'un seul pruneau à ce mouflet, va finir par nous faire remarquer. Mais le Chef me tapote discrètement dans le dos, il est temps de passer à la deuxième phase de la pénétration de l'obstacle numéro 1. Très galamment nous laissons notre rang à une vieille grand-mère munie d'une grosse valise, toute contente de gagner une place dans la queue, trois hommes d'affaires en costard-cravate interchangeables, très mal élevés, en profitent pour nous passer devant. Opération réussie, c'est à Molossa de jouer.

Elle a pris son air le plus innocent. Mais je la connais, je sais qu'elle pense. Depuis qu'elle a vu l'émission sur Einstein à la télévision, elle ne touche presque plus à sa gamelle, je suis sûr qu'elle médite le paradoxe du chat de Schrödinger, et je vous avertis Molossa lorsque elle aborde le concept de chat, ses yeux prennent la couleur de l'orage... Attention, elle n'est plus qu'à trois mètres de l'ouverture du scanner, mais les superviseurs l'ont aperçue, ils rigolent, une hôtesse s'adresse à la file des voyageurs : '' Mais à qui appartient ce chien, que son maître ou sa maîtresse veuille bien l'enlever !''. Je regarde du côté du gamin, n'a rien entendu, sa mère vient de lui refiler un paquet de fraises Tagada, et il est aux abonnés absents, dans une bulle de bonheur.

Erreur fatale, Molossa déteste être dérangée lorsqu'elle se prépare à une expérience scientifique. Ne sera-t-elle pas en quelque sorte dans la position du chat schrödingerien dans le caisson à rayon X du scanner, en ressortira-telle vivante ou morte, elle est prête à livrer son corps à la science, et ne voilà-t-il pas que juste au moment où elle s'apprête à passer dans le tunnel ionisé, une malheureuse hôtesse étend ses deux bras pour la soulever du tapis roulant, personne n'a rien vu, la jeune femme pousse un hurlement, les crocs de Molossa ont fait du bon boulot, d'un seul coup de dents la brave bête lui a sectionné les veines de ses deux poignets, un geyser de sang dégouline de partout, affolement général, elle pourrait faire comme Sénèque et mourir sereinement en entretenant ses amis de la survie de l'âme, mais non ses piaillements perçants sèment la panique, ça court, ça hurle, le public flue et reflue dans tous les sens, au bout de cinq minutes tout le monde se calme, beaucoup de passagers sont vexés, ils s'attendaient à ce que leurs corps criblés de balles fassent la une des journaux et que le Président de la République vienne prononcer un discours à leur enterrement ne manquant pas de vanter leur courage exemplaire devant cette lâche attaque terroriste.

Je regarde le Chef en souriant. Nous avons bien profité du tumulte de la manifestation sauvage et spontanée des clients déçus et déchus de leurs statut de victimes qui ont réclamé en compensation le remboursement de leurs billets. Nous sommes assis dans l'Airbus long-courrier, le Chef tapote d'un geste satisfait son long étui noir et Molossa confortablement calée sur mes genoux gobe une à une les fraises Tagada que je puise dans le paquet dont dans la pagaille générale j'ai débarrassé – contre deux paires de gifles pour lui apprendre à vivre - le sale morveux qui avait manqué d'attirer l'attention sur deux touristes innocents.

LE DOSSIER K

Le Chef est inquiet. Il allume un Coronado. Posté à la fenêtre droite du bureau il ajuste sa longe vue et ne quitte pas des yeux le parvis de l'Ambassade des USA sur lequel un ballet de longues limousines noires n'en finit pas depuis deux jours. Moi-même, dans l'embrasure de la fenêtre de gauche je braque ma lunette de marine sur l'ambassade du Royaume-Uni, l'autre pays du rock'n'roll, là aussi ça grouille de longues limousines noires. Cela fait trois jours que ça dure, et partout dans le monde l'on pressent qu'il se passe quelque chose. Brutalement les évènements se précipitent, l'on apprend que le Président des Etats-Unis et la Première Ministre de l'Angleterre demandent un rendez-vous urgent au président de la République Française. L'Air Force One est déjà en route. Ça sent mauvais dit le Chef, il allume son quarante-sixième Coronado de la journée. Et il ajoute, '' Agent Chad, préparez-vous, je ne sais pas à quoi, mais mon intuition me murmure que le SSR va reprendre du service d'ici peu. ''.

Il ne croyait pas si bien dire. Le sommet de l'Elyseé n'est pas terminé que le téléphone rouge sonne. Le Chef décroche. Je n'entends pas, mais pour la première fois de ma vie je vois le Chef blêmir. ''Diantre !'' Laisse-t-il échapper, puis '' Tout de suite Monsieur le Président''. Il raccroche. Sans même prendre le temps de rallumer un Coronado, il m'ordonne : '' Agent Chad, apportez-moi immédiatement, le dossier K.'' C'est à mon tour de devenir plus blanc que blanc.

GEOPOLITIQUE

Nous avons étalé la carte du monde sur le bureau. Le Chef trace un cercle rouge au nord de la Thaïlande. Exactement-là ! Puis du doigt il désigne successivement L'Iran, l'Arabie Saoudite, l'Irak le Koweit, l'Afghanistan, le Pakistan, l'Inde, la Chine, la Russie : '' En plein cœur de la poudrière, agent Chad, vous comprenez que l'introduction d'un Commando britannique évidemment aéroporté avec la logistique des Ricains équivaudrait à mettre le feu à la planète. Vous connaissez le président des Etats-Unis, l'est un partisan de la manière forte, si dans trois jours il n'est pas sorti de là, il lance une bombe atomique, bref en gros c'est l'apocalypse nucléaire finale.''

Je suis abasourdi, c'est à nous qu'échoit la mission ultime, mais il est impossible de nous défiler, il est indubitable que l'honneur du rock'n'roll est en jeu. Le Chef est exactement sur la même longueur d'onde : '' Il s'agirait uniquement du sort du monde, je ne m'en soucierai pas plus que la paire de chaussettes de mes quatre ans dans la quelle j'avais glissé le premier Coronado que j'avais subtilisé à mon père, mais là, si le monde disparaît c'est obligatoirement la fin du rock'n'roll, et cela est impossible. Agent Chad que de choses reposent sur les frêles épaules des deux agents du SSR !''

'' Ouah ! Ouah !'' Molossa s'est avancée vers nous en remuant la queue. '' Ah Molossa, je savais bien que tu ne nous abandonnerais pas, oui je corrige, que de choses reposent sur les frères épaules des trois agents du SSR ! » 

VERS LE CERCLE ROUGE

Le Chef lève la main. Nous sommes à pied d'œuvre. Louer un taxi à l'aérodrome de Bangkok et remonter vers le Nord n'a pas été difficile. Notre accoutrement de chasseur de papillons nous a permis de passer inaperçus, les Thaïs habitués aux touristes ne font aucune attention à nous. Plus malaisées, les huit heures de marche d'approche dans les rizières, de surcroît j'ai dû porter Molossa qui déteste se mouiller les pattes. Le Chef énonce d'une voix sépulcrale : '' Première phase de pénétration dans l'objectif 2 !''.

Il faut l'avouer, nous frissonnons, ce n'est pas de la tarte, ni aux pommes ni à la poire. Je ferme les yeux pour me remémorer l'article de l'Encyclopédia Universalis : Au Nord du pays s'étend ce que l'on surnomme le cercle rouge de la mort noire. Il s'agit d'une zone peu étendue mais redoutable. Une des rares portions survivantes de la jungle primitive hercynienne. Les Thaïs eux-mêmes refusent d'y pénétrer. Ils prétendent que dans cette zone, les moustiques sont plus gros, les serpents plus longs et les tigres plus féroces qu'en aucune autre partie du globe. Personne ne l'a encore exploré. Les rares expéditions scientifiques lancées à sa découverte n'en sont jamais revenues. La voûte des arbres est si dense qu'aucune photo satellite n'a pu révéler un quelconque détail de ce lieu mystérieux.

Lorsque le rock'n'roll est en jeu, le SSR n'hésite jamais. Même pas un tiers de seconde. Le Chef se saisit de la poignée de sa valisette noire et franchit la lisière de la forêt maudite aussi placidement que s'il rentrait dans son kiosque à journaux habituel.

DANS L'ENFER DU CERCLE ROUGE

Ne jouons pas aux héros. Les deux premiers kilomètres furent presque faciles. Les troncs ne sont pas si serrés que nous l'avions craint, par contre de nombreuses lianes urticantes et des rideaux de mousses gluantes pendent jusqu'à terre, nous zigzaguons entre elles, Molossa marche en tête de notre courte colonne, elle se débrouille plutôt bien pour éviter les obstacles, et le Chef qui a sorti d'une de ses poches une boussole certifie que malgré les détours elle garde le bon cap au nord. Le plus embêtant c'est la pénombre, plus nous avançons plus l'obscurité croît, pour ne pas perdre de vue Molossa rendue quasi invisible par son pelage noire, je lui ai noué un petit ruban rose au bout de son appendice caudal. Cette tache claire nous permet de ne pas la perdre des yeux. De toutes les manières le plus impressionnant c'est le silence. Certes il fait frais, cela n'empêche pas qu'une sueur de mort imprègne nos belles chemises hawaïennes. N'ai jamais ressenti de ma vie une telle peur, il ne se passe rien, mais cette absence de danger est la pire menace que nous ayons eu à affronter durant les nombreuses épreuves que nous avons précédemment traversées dans nos existences mouvementées. Le Chef résume la situation dans une de ces sentences de bronze dont il a le secret : '' Certes j'en mène large mais je n'en mène pas long !''.

OBJECTIF 3

Au début ce fut aussi doux qu'un frémissement indistinct de violon. Pas l'instrument préféré des rockers, mais nous étions si satisfaits d'entendre quelque chose que nous en fûmes presque heureux. Par bonheur j'ai réalisé à temps – merci l'Encyclopédia Universalis – la nature du péril mortel qui fonçait sur nous '' Chef, ai-je crié, un nuage de moustiques !'' Ils tournaient déjà autour de nous à une vitesse folle, chacun de la taille d'un moineau, et subitement ils se jetèrent sur nous, un vrombissement de terreur envahit mes oreilles, je fermai les yeux mais tout s'arrêta brusquement, le bruit décrut en une seconde. Je rouvris mes oreilles le Chef était en train de refermer sa mallette. Il me regarda en clignant de l'œil. Et d'un geste de la main il désigna les volutes de fumée nauséabonde de qui s'échappaient de son Coronado se contentant de déclarer : '' Un Espuantuoso, un Coronado spécial, le seul cigare anti-moustique, inventé à Cuba, dès 1893, agent Chad, il ne suffit pas de lire l'Encyclopedia Universalis, faut aussi tirer des enseignements de ses informations. Encore une fois, le Chef venait de me prouver pourquoi il était le chef. Le Chef ontologique par excellence.

OBJECTIF 4

N'empêche que lorsque le serpent se hissa brutalement jusqu'à la figure du Chef, celui-ci eut beau lui enfoncer son Espuantuoso dans le gosier, cela ne lui fit ni chaud ni froid à la sale bestiole . Ce fut moi qui eus le bon réflexe. Malgré l'œil cruel du monstre qui le fixait, le Chef ne put s'empêcher de siffloter l'air de Si Toi Aussi tu m'abandonnes en me voyant piquer un sprint, le reptile s'apprêtait à le mordre, j'étais arrivé vingt-cinq mètres plus loin au bout de sa queue sur laquelle je sautais à sa pieds-joints, la maudite bestiole se détourna du Chef en un rien de temps et déjà sur moi elle ouvrait son vaste gosier dans lequel je jetai le bout de sa queue qu'il engloutit voracement, se coucha en cercle et entreprit de s'avaler lui-même... '' Agent Chad, je m'aperçois que l'exemplaire intelligence de ma présence suscite quelques progrès chez vous, vous permettrez que je m'en félicite !''.

OBJECTIF 5

Brusquement deux lueurs vertes phosphorescentes s'allumèrent devant nous. Un rugissement terrible ébranla l'arbre sous lequel il se tenait, quatre fois plus gros qu'un tigre du Bengale mangeurs d'hommes, il s'avança pour nous barrer le passage. '' Alors Chef vous n'avez pas un Espuantuoso à lui souffler dans les naseaux ! '' '' Agent Chad, vous n'allez pas lui mordiller la queue ?'' . Mais notre modestie dût-elle en souffrir la vérité historique m'oblige à reconnaître que le félin géantissime ne se souciait point de nous. Molossa s'était avancée en remuant la queue, crût-elle qu'il s'agissait d'un chat de Schroëdinger ressorti vivant de son expérience, toujours est-il qu'elle vint frotter son museau sur la gueule de l'animal et trois minutes après ils s'amusaient comme des fous... Ce n'est qu'après plusieurs heures de galopades effrénées que le tigre s'éloigna et disparut tout aussi subitement qu'il était apparu.

OBJECTIF 6

Nous avions repris notre marche... Au bout de dix minutes le Chef leva la main pour indiquer la nécessité d'une halte. '' Un peu de méthodologie dans notre avancée triomphale, expliqua-t-il, voyons ce que nous avions prévu dans notre plan de campagne, il sortit de sa poche une feuille de papier toute griffonnée qu'il examina soigneusement, voyons Objectif 1, suivi du 2... le 3 oui... le 4 bien entendu... le 5 naturellement... ah voilà, c'est bien ce que je pensais, ce qui nous attend maintenant c'est le 6, je m'en doutais, agent Chad, tout marche comme sur des roulettes, courage en avant, j'allais formuler une question mais il m'arrêta avant que j'eusse entrouvert mes lèvres, agent Chad, il est inutile de me demander en quoi consiste l'objectif 6, je n'ai noté que les numéros, imaginez que ce document ultra-secret tombe aux mains d'un service ennemi, tiens une idée originale, j'allume un Coronado. C'est à ce moment précis qu'un projectile tomba lourdement à nos pieds.

LE GRAND K

Nous reculâmes prudemment. Encore heureux que l'engin n'ait pas explosé m'écriai-je doucement. Vous savez agent Chad, les noix de coco explosent rarement ! Quoi Chef, vous êtes sûr, une noix de coco, nous serions-donc tout près de notre objectif. Tout contre, regardez bien agent Chad, nous sommes exactement au centre du cercle rouge, et je me doutais bien, que l'arbre central serait un cocotier. Chef, je comprends tout, que pouvait-il y avoir d'autre que de chercher un cocotier, mais oui tout s'explique, un cocotier au milieu de la forêt interdite !

L'on entendit du bruit le long du tronc du cocotier, trois minutes plus tard Keith Richards en personne nous donnait l'accolade : ''Hello ! Good guys you find me'' and he kissed us. Malotru, s'exclama le Chef, si l'on ne vous avait pas trouvé vous déclenchiez une guerre atomique, les Services de sa très Gracieuse Majesté ont perdu votre trace à l'aéroport de Bangkok, ils ont fouillé partout, il ne restait plus que ce coin de forêt maudit à explorer, mais la Russie avait prévenu qu'elle ne supporterait aucune intrusion de commando de recherche dans cette zone, le sous-sol regorge de pétrole, et ils entendent le garder vierge de toute approche occidentalo-capitaliste !

Je ne savais pas tout cela répondit Keith, depuis plusieurs années j'ai contacté la cocotière, une espèce de folie qui m'oblige à grimper sur tous les cocotiers que je rencontre, cela m'a déjà valu plusieurs désagréments, rappelez-vous de l'incident des îles Fidji, mais je ne sais comment renoncer à cette funeste addiction !

Si ce n'est que cela s'exclama le Chef, voici le meilleur des antidotes, et ouvrant sa mallette, il lui tendit un Coronado.

Damie Chad.

05/06/2019

KR'TNT ! 422 : ROKY ERICKSON / PHIL MAY / FINAL SHODOWN / DEAD TREE SEEDS / KÀOS THEORY / JEREM & LES MARGOUYOTS

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 422

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

06 / 06 / 2019

 

ROKY ERICKSON  

PHIL MAY ( + PRETTY THINGS )

FINAL SHODOWN / DEAD TREE SEEDS 

KÀOS THEORY / JEREM ET LES MARGOUYOTS

TEXTES + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

Roky le roquet - Part One

 

Au Rusk State Hospital, les jours se suivent et se ressemblent. Dès le chant du coq, l’équipe de jour prend son service. Les infirmiers réveillent les pensionnaires et les détachent de leurs lits. Cet hôpital psychiatrique texan reçoit les malades mentaux, les drogués et quelques volontaires. La journée commence par le rituel du medication time. On joue un disque et on distribue de puissantes doses de sédatifs aux pensionnaires du pavillon. Puis l’infirmière en chef Mildred Ratched les réunit dans la salle commune. Ils sont une petite dizaine à pouvoir encore s’exprimer. Les autres sont définitivement irrécupérables. Ils restent prostrés dans des fauteuils roulants et psalmodient à longueur de temps des discours inintelligibles.

Miss Ratched pratique la thérapie de groupe. Elle lance un sujet et chacun est invité à en débattre.

— Eh bien, monsieur Hardy, voulez-vous nous parler de votre pénis ? Vous le suspectez de vous trahir, n’est-ce pas ?

Hardy est un homme cultivé d’une cinquantaine d’années victime de troubles psychologiques aggravés. Il avale sa salive et lance, d’une voix suraigüe :

— La seule chose dont je sois vraiment sûr, Miss Ratched, c’est de l’existence des zombies !

Miss Ratched ne cille pas. Elle fait preuve d’un sang-froid extraordinaire :

— Ah bon ! Et d’où tenez-vous cette étrange certitude, monsieur Hardy ?

Hardy se lève d’un bond et déclare fièrement :

— C’est Roky qui me l’a dit !

L’air mauvais, Miss Ratched se tourne vers Roky. Elle éprouve à l’égard de ce Roky une très forte antipathie et ne fait rien pour la masquer.

— Alors, Monsieur Erickson, en dépit les séances d’électro-chocs, vous continuez de propager vos idées saugrenues ! Vous tenez vraiment à ce qu’on vous y renvoie ?

Roky regarde l’infirmière avec méfiance. Il se gratte le menton. Une énorme tignasse lui couvre les épaules. Il renverse la tête en arrière. Ses yeux se révulsent et il se met à chantonner d’une voix de roquet :

— Oui, j’ai marché avec un zombie l’autre nuit... Oui, j’ai marché avec un zombie l’autre nuit... Oui, j’ai marché avec un zombie l’autre nuit... Oui, j’ai marché avec un zombie l’autre nuit... Oui, j’ai marché avec un zombie l’autre nuit...

Excédée, Miss Ratched lance sèchement :

— Bon ça suffit comme ça, Monsieur Erickson ! Laissez donc ces âneries à Maurice Tourneur ou à Victor Halperin !

Roky plante soudain son regard dans celui de l’infirmière, comme s’il voulait l’hypnotiser. Il intensifie son regard, tout en se serrant les mains, comme Bela Lugosi dans White Zombie. Perdant toute retenue, elle se met à crier :

— Cessez immédiatement de me regarder ainsi !

Martini, un petit gros au visage constamment fendu d’un sourire de gamin, monte sur sa chaise et se met à faire le zombie. Billy, le plus jeune du groupe, se lève et produit un effort surhumain pour articuler une première syllabe :

— Je-je-je Je-je-je Je-je-je cr-ccrr-cr-crois que-que-que-que-que... j’ai-j’ai-j’ai vu un zomzom un zom-zom... un zombie !

Et il éclate de rire. Il est heureux, il a réussi à finir sa phrase.

Ulcérée, au bord de la crise de nerfs almodovarienne, Miss Ratched lance à Billy :

— Je parlerai de tout cela à ta mère Billy, on verra ce qu’elle en pense !

Le pauvre Billy a l’air frappé de stupeur :

— N-n-n-n-n-n... N-n-nooon ! N-n-nooon ! N-n-nooon ! N-n-nooon !

Chesswick se lève indigné :

— Mais enfin, Miss Ratched, pourquoi persécutez-vous le jeune Billy ?

Miss Ratched fusille Chesswick du regard et lâche d’une voix sifflante :

— Asseyez-vous immédiatement, monsieur Chesswick, ou je vous envoie aux agités. Une séance d’électro-chocs vous remettra les idées en place, je vous le garantis !

Gonflé de courage, Chesswick reste debout, pareil à la statue d’un empereur romain. Il brave l’autorité ! Tous les autres le regardent avec un mélange de crainte, d’envie et d’admiration. Il pointe un doigt rageur au ciel et lance à l’infirmière :

— Figurez-vous qu’en plus des zombies auxquels vous semblez ne pas vouloir croire, il existe des chiens à deux têtes ! On les appelle the two-headed dogs ! Oui ! Parfaitement !

Miss Ratched blêmit. Elle plisse les yeux et prend un ton menaçant :

— Inutile de vous demander d’où vous tenez ces balivernes, monsieur Chesswick... C’est encore une frasque sordide signée Monsieur Erickson, n’est-ce pas ?

Affichant un sourire épanoui, Chesswick se tourne vers Roky qui opine du chef en aboyant.

— Ouaff ! Ouaff ! Ouaff ! Ouaff !

Verte de rage, Miss Ratched lance à Roky :

— Monsieur Erickson, cessez immédiatement de faire le roquet ! Je dois vous envoyer immédiatement au premier. Vous y subirez une séance d’électro-chocs salutaire ! Vous mettez en danger l’équilibre mental de vos collègues et si on vous laisse faire, vous deviendrez un danger pour le Texas, et même pour la nation entière, vous entendez, monsieur Erickson, pour la nation entiiiiiiiiiiiiière !

Toujours grimpé sur sa chaise, Martini se met à aboyer :

— Ouaff ! Ouaff ! Ouaff ! Ouaff !

Frankenstein jappe :

— Yap ! Yap !

Hardy applaudit bruyamment.

— Clap ! Clap ! Clap !

Agité de soubresauts, Roky se lève et psalmodie :

— J’ai travaillé au Kremlin avec un chien à deux têtes !

Tout le groupe reprend en chœur :

Two-headed dog ! Two-headed dog ! I’ve been working in the Kremlin with a two-headed dog !

Roky entre en transe. Un troisième œil s’ouvre sur son front. Il hurle toujours d’une voix suraiguë :

Two-headed dog ! Two-headed dog ! I’ve been working in the Kremlin with a two-headed dog !

Martini, Frankenstein, Hardy, Billy, Chesswick et les autres frappent sur leurs cuisses et poussent des clameurs tribales. Affolée, Miss Ratched met son talkie-walkie en service :

— Ici Miss Ratch...

Elle n’a pas le temps d’appeler des secours, un chaise s’écrase sur son visage. Elle tombe à terre et la bande à Roky se met à tourner autour d’elle, entamant une danse du scalp et hurlant le même refrain :

Two-headed dog ! Two-headed dog ! I’ve been working in the Kremlin with a two-headed dog !

Le géant indien Chief Bromden se joint à la ronde infernale. Miss Ratched revient à elle et se met à gémir. Elle a le nez brisé. À tâtons, elle cherche son talkie-walkie. Roky s’agenouille à côté d’elle et entreprend de lui faire avaler son talkie-walkie. Elle râle. Roky pousse avec le talon. Puis il lance aux autres :

Bo Diddley was a headhunter !

Et toute la bande reprend en chœur :

Bo Diddley was a headhunter !

Ils reprennent la danse du scalp autour de l’infirmière. Ils scandent le Diddley beat avec un enthousiasme délirant. Billy est le plus déchaîné de tous. Il casse un verre sur le sol et découpe la tête de Miss Ratched. Martini fait des peintures de guerre à Chief Bromden qui sourit, pour la première fois depuis vingt ans qu’il est enfermé. Il semble revivre. Il attrape les pieds de Miss Ratched et tire, humpfff ! pendant que Billy tient la tête. La tête se détache du corps avec un gros ploc dégoûtant. Billy reprend sa place dans la ronde en tenant son abominable trophée à bout de bras :

Bo Diddley was a Headhunter ! Bo Diddley was a Headhunter !

Il ne bégaye plus ! Ravi de cette guérison paranormale, Roky éclate de rire. C’est un rire de vampire ! Martini, Hardy, Chesswick et les autres se prosternent et psalmodient :

— Master ! Master !

Alors Roky entonne «Bermuda». Il tient bon les rennes de la folie libératrice qui s’abat sur le petit groupe en transe. Il laisse remonter les master ! master ! à la surface du chaos. Au moment où Roky hurle Bermuda ! Bermuda !, le corps de Miss Ratched se relève et s’avance vers Billy, lui reprend sa tête et se la remet en place sur ses épaules. Ploc ! Ivres de surnaturel et gorgés de Diddley beat, Martini, Hardy, Chesswick et les autres titubent. Ils font une place à Miss Ratched dans la ronde. Elle avance avec le regard fixe et titube au rythme des autres. On se croirait dans un film de Romero ! Le regard chargé de malice, Roky sort de la ronde et avance vers la zombie pour lui présenter le bras. Elle le prend et ils avancent tous deux cérémonieusement, comme s’ils se dirigeaient vers l’autel d’une église pour y célébrer leur union. Grisés par les événements et galvanisés par le génie de Roky, Martini, Hardy, Chesswick, Billy et les autres entonnent une nouvelle fois le répétitif I Walked with a zombie last night. Gagnées par les vertiges de la magie, les voix s’affermissent. L’acoustique de la salle favorise l’éclosion des vérités subliminales. Roky et ses amis sonnent en effet comme les Chœurs de l’Armée Rouge. I Walked with a zombie last night.

Signé : Cazengler, Rikiki Erickson

Roky Erickson. Disparu le 31 mai 2019

Oh you Pretty Things - Part Four

Maintenant que les Pretties ont quitté la scène, ils montent en grade. Mark Paytress déroule enfin le tapis rouge à Phil May pour le fameux Mojo Interview. Ouverture sur un fantastique portrait de Phil May et chapo tonitruant en vis-à-vis : «Passé du statut de menace simiesque pour la civilisation à celui de pionnier psyché devenu trésor national, le chanteur sanguin des Pretty Things nie toute forme de compétition avec Jagger et promet une sortie en beauté. ‘Tous nos échecs furent des victoires’, affirme Phil May.» Ouf, on sent que la presse rock reprend enfin du sens.

C’est à cause d’un fucking emphysème pulmonaire que Phil May doit arrêter la scène et donc les tournées. Le médecin qui l’a diagnostiqué lui a présenté ça sous l’angle de la bonne et de la mauvaise nouvelle. La mauvaise, c’est que l’emphysème est chronique. La bonne c’est que le chant est bénéfique au traitement de la maladie. Le problème c’est que Phil May était un gros fumeur. Il n’était pas question d’arrêter. Mais un proche a su le ramener à la raison.

Phil May entre vite dans le vif du sujet en indiquant qu’il ne s’est jamais considéré comme un chanteur au sens où on l’entend professionnellement, et ce depuis le début - I’ve always felt I got in the music business as a gifted amateur - Il s’est toujours considéré comme un dilettante, c’est-à-dire un amateur éclairé. Et il ajoute l’élément déterminant : «What consumed my life is the idea of keeping the Pretty Things together as a family, not as a vehicle for me as a singer. That’s maybe why the band has been important for me.» (J’ai vécu toute ma vie avec l’idée que les Pretty Things étaient une famille, et non un groupe qui m’accompagne en tant que chanteur. C’est sans doute la raison pour laquelle le groupe a toujours beaucoup compté pour moi). Quand Paytress lui rappelle que la presse avait trouvé le premier album des Pretties un peu ‘rough and ready’ (qu’on peut traduire par rudimentaire), Phil May dit en éprouver de la fierté, car ajoute-t-il, les premiers albums des Stones étaient très faiblards, comparés au son qu’avait le groupe sur scène, et pour lui, ce premier album des Pretties is one of the great studio recordings. It was our live set and it captured our live sound. Il rappelle aussi la grandeur du single «Come See Me» - That bum-bum-bum-bum on bass that makes everything shake (Ce drive de basse sur quatre notes qui fait tout trembler) - Phil May rappelle que les Pretties n’étaient qu’une bande de fucking lunatics - When we hit the stage we hit the stage - Les cymbales volaient et Viv Prince jouait de la batterie sur son dos, dit-il. C’est là que les journalistes ont qualifié Phil de demented ourang-utan. Il revient sur l’idée-clé : il faut voir les échecs comme des victoires : too wild for the radio ? Good ! Pour lui, ça veut dire que le single est bon. Les Pretties se foutaient éperdument de ce que racontaient les médias. Phil May ne se préoccupait que des kids. Comme il les voyait devenir fous lors des concerts, il savait que le groupe était bon. Eh oui, les Pretties sont sans doute le meilleur groupe de rock anglais.

Questionné sur le LSD, Phil May confie qu’il n’a jamais vécu un bad trip. Puis il apporte un éclairage sur l’évolution des Pretties au moment de SF Sorrow. Les Pretties doivent sortir des pattes de Fontana pour évoluer et pouvoir travailler avec Norman Smith qui croit en eux. Mais contre toute attente SF Sorrow ne marche pas. Conséquence tragique : Dick Taylor quitte le groupe. Phil vit très mal ce départ qu’il considère comme une trahison - An act of betrayal - Il met un temps fou à l’accepter. En fait, il est lui aussi à deux doigts d’arrêter. Heureusement, il commence à composer les cuts de Parachute avec Wally Waller - The demos were so good - Et Norman Smith y croit lui aussi dur comme fer. Mais comme chacun sait, Parachute ne marche pas non plus. Phil May craque. Ras le cul.

S’ensuit la période Swansong, le label de Led Zep. Peter Grant s’occupe des Pretties. Les albums ne sont pas fameux. Phil reconnaît que les difficultés venaient en grande partie de mauvaises décisions, des mauvais choix de musiciens, mais il ne cite pas de noms. Et puis à l’époque du troisième album Swansong, Savage Eye, there was a lot of cocaine going down. Le groupe n’est pas stable et lors d’une réunion, Jack Green, Gordon Edwards et les autres disent qu’ils s’en vont monter un autre groupe, Metropolis. Phil leur répond : «OK fuck you.» C’est là qu’il vient s’installer à Paris pour vivre sur la péniche de son ami Philippe DeBarge. Quand Peter Grant l’appelle pour lui demander de faire un album solo, il l’envoie sur les roses - I didn’t want to do that at all - Peter Grant n’a rien compris aux Pretties, absolument rien. Phil May sent alors qu’il a tout fait pour maintenir le groupe à flot, mais ça devient extraordinairement compliqué de continuer.

En 1977, il va traîner au Roxy avec Jimmy Page et Robert Plant. Des punks leur crachent dessus. Il trouve ça funny et reconnaît que le mouvement punk was a breath of fresh air - They had what the Pretty Things had - arrogance, a swagger, that Fuck what you think - C’est là qu’il redémarre avec le guitariste Peter Tolson et Cross Talk. Et bonne nouvelle, Dick Taylor revient jouer dans le groupe - I had the best of the new and the best of the old - Il pouvait rejouer tous les cuts des Pretties - I wanted to stand in front of a band that played Don’t Bring Me Down - Oui, il a la crème de l’ancien et la crème du nouveau, il veut chanter dans un groupe qui, joue «Don’t Bring Me Down» - Il sait au fond de lui qu’il peut redémarrer le groupe properly. En clair, Phil refuse l’idée que les Pretties étaient dépassés. Les Pretties des has-been ? Ha ha ha ha ha ha ha ! S’il est bien un groupe en Angleterre qui n’a jamais été has-been, hey, ce sont bien les Pretties.

C’est en 1988 que Mark St John rencontre Phil May et lui propose de faire un album avec les Pretties. Phil a l’habitude des mecs qui se pointent avec des projets - They all say that - Ils racontent tous la même chose. Les Pretties se retrouvent néanmoins dans le studio de Mark St John sur Wardour Street, with a lot of drugs going down et l’aventure se termine par un big punch-up : John Povey traîne Phil par les cheveux dans la rue. Les Pretties s’arrêtent pendant un an avant de revenir dans l’actu avec ce fantastique album qu’est Rage Before The Beauty. Sans Mark St John, les Pretties auraient arrêté 30 years ago, murmure Phil. Et c’est là qu’il explique la différence qui existe entre lui et un mec comme Jagger. Phil déclare n’avoir jamais été dévoré par l’ambition. Ce qui n’est pas selon lui le cas de Jagger. Dès le réveil, dit Phil, Jagger ne pense qu’à sa prochaine tournée mondiale. «Mon truc n’a jamais été de conquérir le monde, mais plutôt de faire la meilleure musique possible. C’est un business model très simple.» Et Paytress lui demande si Dick Taylor partage ce point de vue. Alors là on rigole car Phil lui répond que Dick ne rêve que de revanche - It bubbles under. I mean he taught Keith a lot. I think Dick would love to do 10 days at Shea Stadium.

Et après ? Phil pense que les Pretties vont continuer, mais en studio.

Dans Uncut, Sam Richards chronique le fameux concert d’adieu à Londres, le 13 décembre dernier. Il est important de préciser que ce concert est sold-out. Deux invités de marque : David Gilmour et Van Morrison. Gilmour vient jouer un peu de SF Sorrow, comme il le fit en 1998, pour l’anniversaire de l’album à Abbey Road. Phil et Van se connaissent depuis toujours, depuis le temps du scruffs tour, doing town halls when Them first came over. Phil dit de Van qu’il est the best singer around - It just flows out of him - Phil se dit aussi touché par la réaction du public - The power of people expressing their gratitude for the music you made - La bonne nouvelle est que la moitié d’un nouvel album est déjà en boîte. Phil envisage aussi des sets acoustiques, some unplugged things, some collaborations. Miam miam. Et il ajoute, l’œil pétillant : «I know Dick feels the same way. I can’t suddenly stop doing something I’ve done all my life !» Pas facile de s’arrêter quand on est un Pretty Thing.

Signé : Cazengler, Phil Mou

Phil May. The Mojo Interview by Mark Paytress. Mojo #302 - January 2019

Pretty Goog Turnout. Uncut #262 - March 2019

30 / 05 / 2019MONTREUIL

COMEDIA

FINAL SHODOWN / DEAD TREE SEEDS

KÀOS THEORY

 

Whaaa ! Des péluts partout, changement de style, fini les iroquoises et les porc-épics à la séminole, ce soir, cheveux longs et bouclés, l'on se croirait reporté au temps des premiers groupes de heavy-metal des années soixante-dix, un regain de jeunesse en quelque sorte. Mais qu'ouïs-je pendant que mon esprit batifole dans les prégnantes contrées de la nostalgie ! Quels sont ces doux bruits qui viennent de frapper mon oreille !

Pas d'affolement, ce ne sont que les Final – malgré cet adjectif terminatif, ils passent en premier - Shodown qui se livrent, sous l'experte égide de Monsieur Personne, à une rapide balance avant d'entamer leur show plus up que down. Ce ne sont que trois cris, mais d'une longueur et d'une force inaccoutumée. M'étonne que l'auteur de ces gargarismes guttural n'ait pas été débauché de son groupe de rock par une compagnie cinématographique afin de rajouter des effets sur la bande-son des film d'horreurs, un peu de brouillard, une forêt lugubre, les tours en ruines d'un vieux châteaux démoli, les tombes effondrées d'un cimetière abandonné, trois hurlements par-dessus et vous avez toute la salle qui s'enfuit par les issues de secours sans demander à être remboursée. A la Comedia, rien à craindre, le public raffole de ces growlements sauvages.

FINAL SHODOWN

Vous prennent à revers tout de suite. Ne sont que quatre. Mais ils ont décidé qu'ils étaient assez pour finaliser le monde à leur image, le transformer en un tas de décombres fumants. Pour bien manifester leurs intentions ( mauvaises, comme il se doit ), les samplers ne cesseront de tout le set de diffuser un grondement tellurique continu. Bien sûr devant vous avez Gui, qui hurle, avec l'obstination d'une meute de loups qui glapissent et hululent durant des heures le museau pointé vers la face blafarde de la lune, dans le but cruel de la faire tomber et de la dévorer. Mais il n'est pas seul. Derrière vous avez Danny Lee, à la batterie. Un tintamarre ambulant. Au début vous vous demandez pourquoi il a aussi emmené tous ses fûts avec lui, c'est qu'il ne se sert que de ses cymbales. Vous délivre un fracas de tintements incoercibles, joue sur la résonance, l'en a déjà frappé trois autres que la toute première précédente échoïfie encore, le son devient perpétuel, fragmente le temps en l'étirant sans fin, vous voici englobé, encerclé, dans un labyrinthe auditif sans sortie et peut-être même sans entrée, vous errez et les hurlements du minotaure névropathe ne cessent de retentir derrière vous. Mais un malheur n'arrive jamais seul. Voilà que cette ronde phonétique tournoyante s'arrête brutalement, vous commenciez à vous y habituer, mais non rupture de rythme, Danny Lee vous fusille le fusible du cerveau à bout portant, trois coups sur le premier tom qui tombe sous ses baguettes, une brève cataracte à assommer un bœuf, et c'est là que surgissent à ses côtés deux épouvantables gnomes aux allures grimaçantes, ne sont pas sortis de votre imagination, deux guitaristes aux jambes arquées dont le corps est secoué de profondes saccades, se livrent à une espèce de danse sacrée, celle des antiques Courètes cybélques et dionysiaques, empreinte de fureurs et de fracas, mais cela ne dure pas, Gui amplifie un grognement d'ours en colère à s'en faire éclater les vaisseaux de la gorge tel Roland pantelant soufflant dans son olifant, et Danny réamorce un monstrueux bruissement tintinabullique de cymbale.

Où trouver refuge dans cette apocalypse. Une mauvaise idée. Près de Jasmine Lee, visage serein elle semble comme absente de toute cette tempête, dégage une impression de zen et de plénitude. Mais il est des détails qu'il vaut mieux savoir saisir pour éviter les sueurs froides. Certes son corps, lorsqu'elle ne se plie pas à la danse corybantique, reste statique et paisible, mais sa main – avez-vous déjà vu une main droite de bassiste s'agiter si follement – est le signe qu'à l'intérieur son sang bouillonne comme lave de volcan d'autant plus mortellement pressurisée et prête à jaillir qu'invisible. Elle griffe bois et cordes comme si son instrument était animal vivant dont elle labourerait la peau du ventre pour lui arracher tripes et boyaux et les piétiner de rage une fois éviscéré.

Insurmontable gageure pour Ju. Il lui est impossible de laisser résonner les harmoniques des cordes de sa guitare. Ce sont les brisures, les changements de niveau rythmique, la respiration articulatoire de chaque titre qu'il doit exprimer. Aucun lyrisme si ce n'est de forgeron occupé à donner forme au trident de Neptune. Car Final Shodown vise à vous ébranler, à vous précipiter dans les abîmes infernaux de la folie. Délivrent une musique à l'image de notre monde où toutes forces se conjuguent pour en précipiter la destruction finale. Des morceaux courts, violents, brutaux comme coups et choc d'estoc portés sur l'armure défaillante de vos rêves et de vos espoirs insensés.

INTERLUDE REFLEXIF

Les graines de l'arbre mort se révèleront germinatives. Sont pourtant amputés d'un de leurs membres. S'ils ne nous l'avaient pas dit, on ne l'aurait pas deviné. Z'ont une arme secrète. Ils la dénomment Trash Metal Old Shool, si vous voulez une traduction je vous dirais simplement que leurs racines ont gardé de fortes colorations rock'n'roll, que leur trash Metal ne s'évapore pas, ni ne s'exalte, vers une mixture concréto-bruitiste qui se révèle être autant les champs d'expérimentation de certains compositeurs '' classiques'' d'aujourd'hui que des partisans d'un Metal extrême qui œuvrent à une dispersion excédentaire de la densité originelle de leur musique initiale. Il arrive au Metal ce qui est survenu au jazz lors de l'élaboration de la New Thing, à ceci près que les progrès technologiques incessants du traitement du son laissent encore un vaste champ d'expérimentation et de diversification inexploré.

DEAD TREE SEEDS

Trashy. Flashy. Slashy. Z'ont préservé les graines mais z'ont brûlé l'arbre mort, l'ont transformé en torchère des racines jusqu'à la cime. N'ont pas employé des allumettes, ont usé d'un briquet beaucoup plus noble : la foudre. Quatre donc, Vortex au vocal devant et les trois autres malandrins derrière. Comptez sur eux pour les coups fourrés, à la nitro moléculaire, droit au but, en plein cœur. Se font remarquer dès le premier morceau comme le White Wolf. Chef de la meute. Celui qui court devant les crocs en avant.

Alex est aux drums, c'est sur lui que repose la plus lourde responsabilité, il impulse le rythme, doit crépiter sans arrêt, ses coups de baquettes mordent aux jarrets de ceux dont il impulse l'élan, sans oublier de monter d'un cran à chaque morceau, la frappe comme un baiser de feu, un brasier d'auto-consumation inextinguible, un phénix sans cesse renaissant, il est le phare dans la tempête et même temps la tempête qui assaille le phare. Déferlance de vagues plus puissantes les unes que les autres. Hors de lui aucune salvation, en lui péril en la demeure. L'est le tout qui occupe tout l'espace et son contraire, le néant engloutisseur.

Aurel est seul. Son comparse habituel est absent pour ce soir. Ce qui nous a valu un festival de guitare éblouissant. Pas de partage, tout le boulot pour lui. N'en a pas été écrasé pour autant. C'est dans les difficultés extrêmes que vous trouvez en vous des ressources inconnues. J'ai dû m'arracher à ma contemplation pour prêter attention à ce que faisait le reste de l'équipage. Un ravissement, n'a joué qu'un unique morceau de tout le set, un seul solo, éblouissant. Z'auriez entendu cette guitare gémir au-delà de toute jouissance, un feu inextinguible, une longue flamme, une sarabande de notes infinies, un écoulement vibrionique de particules échappant au champ d'attractivité planétaire, une espèce d'ovni extra-terrestre d'une longueur démesurée s'est envolé de son cordage et est monté se perdre dans ces régions à qui Aristote refuse le qualificatif sub-lunaire, une tentative hallucinante d'entrée en contact avec la dimension éthérique du divin. Après le concert, comme je le remerciais, s'est excusé de n'avoir pas eu son comparse Yvan à ses côtés parce que là, il avait tout juste essayé de faire ce qu'il avait pu. Comme quoi, le regard que porte un artiste sur ses réalisations n'est pas toujours le plus objectif.

Aurel le feu, Sidi à la basse brasse les brandons éteints abandonné par l'incendie, les formes carbonisées hallucinées, Dead Tree Seeds, vous offre la grande scène de l'incendie de la demeure des Dieux mais n'oublie pas de vous présenter en arrière-fond l'image de la désolation ultime, les ruines inquiétantes et noircies du désastre, n'a pas eu le choix Sidi, lorsque la guitare d'Aurel s'est allumée, l'a fallu qu'il broie le noir de la défaite, qu'il écrive avec ses lignes de basse le récit de la terrible bataille, en témoignage menaçant pour les générations futures. Le miracle musical de Dead Tree Seeds tient en cette tension exacerbée entre le feu et la cendre, l'âtre de luminescence d'oronge et les débris noirâtre des splendeurs passées.

Un trio symphonique derrière, et Vortex devant. Opéra-trash. Pas très grand, belle crinière de cheveux qui lui confère une majesté léonine, n'a pas chanté, s'est inscrit dans le chant. L'a transformé sa voix en instrument. Une espèce de barre à mine vocale dont il s'est servi pour entrer en effraction dans les zones érogènes de la sensibilité de chacun, l'a fait de nos cerveaux une graine volante et fécondée. L'a glapit avec the Beast tapie en nous, l'a bouté le feu, Set The Fire, nous a proposé une chanson sur la Torture – c'est tout de même mieux que sous – n'empêche qu'il a crié comme si on lui arrachait les dents une par une avec une paire de tenailles, l'a prononcé les mots de l'Abjection et a fini par Push The Button, juste pour nous faire sauter le caisson et nous atomiser à tout jamais. Ces deux derniers morceaux ont été fabuleux, le Vortex est sorti de lui-même, pendant qu'il marchait vous auriez parié que sa voix arpentait la voie lactée poursuivie par les chiens d'Hécate, grandiose !

Prenez-en de la graine.

KÀOS THEORY

L'on a commencé par deux expériences particulièrement kaotiques, il était prévu de finir par la théorie. Un peu de réflexion après la pratique n'a jamais tué personne. Et ceux qui sont morts ne se sont jamais plaints. En plus chez Kàos Theory l'on est plus près du chàos – oui ils mettent un accent grave sur le a, parce que le kaos c'est tout de même assez grave - que de la théorie. Tant pis pour ceux qui croyaient que l'on allait disserter sur la gnose aurorale de la notion de la rosée du kaos.

Cinq sur scène, au fond Paul est aux drums, ses longs cheveux qui pendent lui donnent l'air d'un ange du mal aux ailes repliées, use d'une batterie surprenante, tous les fûts sans être minuscules sont d'un volume moindre que ceux utilisés par la plupart des groupes, procure moins de puissance mais donne l'impression d'aider à la rapidité de la frappe, en tout cas, nous avons droit pour débuter à une intro style générique grandiloquent de film d'action à prétention héroïque, et aussitôt l'ensemble du groupe se hâte d'entrer dans la danse du scalp qui suit.

Guts aux allures de guerrier barbare est armé d'une guitare à caisse triangulaire à croire qu'il veuille conjointement enfoncer les deux pointes terminales dans le ventre de deux de ses ennemis. Joue aux trois-quarts le dos tourné vers le public, comme s'il ne voulait pas révéler le mystère des tonitruances qu'il fomente dans le secret d'une âme que l'on se plaît à imaginer aussi noire que la nôtre. Manutea est le nouveau bassiste, on le sentait un peu stressé lors de la balance mais une fois dans la houle montante du son, il s'est glissé dans la tempête à la manière de ces serpents monstrueux de mer dont les oscillations épousent la forme des vagues. Hugo est au micro, cheveux longs et ondulés. Sait aussi se servir d'une guitare l'a amplement démontré lorsqu'il s'est collé à Brice le second guitariste et s'est adjugé le haut du manche, juste pour le fun de jouer un solo à deux, à la manière des grognards de Napoléon amputé d'un bras qui battaient la charge à deux en tête des colonnes montant à l'assaut. Mais dans Kàos Theory l'est dévolu au vocal, et il ne s'en prive pas. Galvanise le public, qui se regroupe devant la scène et lui font un triomphe. Une ambiance psychopathique, danses, hurlements, trémoussement, une assistance totalement acquise à la cause du groupe. Un set un peu écourté à cause de l'heure avancé mais ils obtiennent deux rappels qui déclenchent quelques moments de folie bienheureuse.

Damie Chad.

31 / 05 / 2019MONTREUIL

COMEDIA

JEREM PERRY & LES MARGOUYOTS

 

J'arrive un tantinet en retard, ce n'est pas de ma faute – qu'il soit entendu une fois pour toutes que rien n'est jamais de ma faute dans ce monde en perdition – d'ailleurs une récompense dès les premiers pas dans la Comedia, les Margouyots sont déjà sur scène. J'ai raté la Cadillac rouge avec sa paire de moustache noire, mais comme je ne possède ni Cadillac ni moustache, je me console en me disant que je parviendrai à survivre.

Première surprise en franchissant la porte, sans même les voir, je ne les reconnais pas, j'ai dû m'approcher de la scène pour vérifier, je n'ai pas osé les toucher de mes deux mains comme saint Thomas pour les cinq plaies du Christ, mais on me les a changés, sont-ce eux ? Ne sonnaient pas comme cela, lorsque je les ai vus l'année dernière ( voir Kr'tnt ! 376 du 31 / 05 / 2018 ) au Quartier Général, z'avaient malgré tout un son plus près des racines, et là c'est la métamorphose. Ça pétille d'électricité. Je cherche le responsable. Je n'ose pas dire le coupable car c'est beaucoup mieux. Je livre son nom à la vindicte admirative du pays, Monsieur Personne ( en personne comme il se doit ) et ses dosages sonores de sorcier.

JEREM PERRY & LES MARGOUYOTS

Quatre sur scène. Large bande léopard sur la chemise de Jérem Perry, les oreilles bouchées l'on comprendrait à l'instant que nous sommes devant un rockanilly band. L'on cherche la tâche orange cochranesque de l'instrument roi du rock'n'roll, mais non Jérem arbore Gretsch grise en bandoulière. Peut-être a-t-il choisi la couleur des cats in the night parce que ces animaux fantomatiques ne dévoilent leur présence que lorsqu'un éclat de lumière s'en vient heurter la prunelle phosphorescente de leurs yeux. Tout comme une guitare qui ne sonne fabuleusement que si des doigts agiles s'entremêlent dans les cordes. Nous reviendrons tout à l'heure sur son tricotage infernal. Jean-Jacques Fulgani est à ses côtés. Sanglé dans son perfecto, sourire aux lèvres, attitude de zénitude parfaite. De temps en temps, il se baisse et il farfouille de deux doigts dans le fouillis indescriptible d'un sac entrouvert posé à ses pieds, l'on se dit qu'il ne trouvera jamais ce qu'il cherche, que ce ne sera pas la bonne tonalité, mais non, l'en extrait l'harmonica idoine qu'il colle au micro et enserre entre ses lèvres. Quand il a fini il range son claque-dents dans sa pochette et attend sa prochaine intervention avec une placidité désarmante. Derrière à notre gauche, Jean-Pierre Domont s'active sur sa contrebasse. Ne slappe pas à tout berzingue comme un fada, l'est un minutieux qui crochète les cordes, les doigts repliés en serre de corbeau. Predrag Sojic, agitant sa queue de cheval, officie debout, un peu de guingois par rapport à ses camarades derrière son jeu de cymbales et les deux caisses claires – la grosse repose à ses pieds - pour un peu on les oublierait, totalement obnubilés que nous sommes par Jérémy.

La description précédente est un pur mensonge, les musiciens sont silhouettés dans leur solitude, alors qu'il faut les considérer dans leur ensemble, dans leur entrelacs sonore, leur compacité souveraine. Ce n'est pas un concert, c'est une démonstration. Le rockabilly est une mécanique de haute précision, une horlogerie démentielle, suffit d'un moindre défaut, un contre-temps sauté, une intonation trop peu appuyée, et le château de cartes merveilleusement en équilibre s'effondre. Et ce soir c'est un régal. Jérem reste le rouage principal, le pivot essentiel mais sans l'accord interventionnel des trois autres il ne serait rien. Un guitariste, je ne cite qu'un exemple, pratiquement à la fin du concert il annonce Nuage de Django Reinhardt, jamais entendu le cumulus défiler à cette vitesse, jour de grand vent, vous le propulsent à toute blinde, certains crieront au crime de lèse-majesté, moi le Jérem m'a mis le nez en plein dans un truc que j'avais lu mais jamais vraiment intégré, le fait que Cliff Gallup se soit revendiqué de Reinhardt, entre grands guitaristes on se comprend m'étais-je imaginé, mais là j'ai compris comment Cliff avait métamorphosé la subtilité vaporeuse de Django, ces espèces de passage comateux et cotonneux, ces glissements incertains et fractalistes qui sont au fond du style du miraculeux gitan, Gallup les a transformés en rebondissements élastiques d'une grande violence, là où Django nous ensorcelle Gallup nous plante un couteau dans le dos, du coup je repense à ces guitares folles des concerts de la veille et l'évidence de la continuité musicale entre le vieux rockabilly des familles et les anfractuosités d'un death-rock explosif coule de source.

Parce que le Jérem il fait peur, vous malmène salement, sa guitare ne ronronne jamais, change sans cesse de régime, vous met les nerfs à nu de psalmodies de trilles qui vous percent les oreilles et vingt secondes plus tard, la grosse corde supérieure tonne comme un canon de marine. Un festival. Du grand art. Un arc-en-ciel sonore. Et là-dessus Fulgani fulgore de ces banderilles d'harmonica entre les omoplates de chaque accord, il attise la bête, vient la relancer quand Jérem ne chante plus, car Jérem assure aussi le vocal. Jean-Pierre vous enlace le tout du grondement profond et élastique de sa contrebasse, agit en mauvais garçon, en homme de main qui vous ligote proprement un cadavre avant de le faire disparaître au fond d'une rivière.

Jérem a la voix qui porte. Puise aussi bien dans le pur rockabilly que dans tous les classiques du rock'n'roll, et les hits des Stray Cats, mais ce qui vous scotche le plus ce sont ses propres compositions, en français s'il vous plaît, des titres comme Tu n'es pas là, Sur Ton Palier – il en a une douzaine – n'attendent plus qu'un label. Le deuxième set se termine sur un medley d'anthologie, Long Tall Sally, Hound Dog, Whole shakin... des boules de feu, nous sort le grand jeu, nous refile vitesse grand V les plans de Chuck Berry et d'Eddie, se jette à terre, à genoux face au public, se roule par terre, ce qui déclenche un moment de folie chez Predrag, se lance dans un solo incendiaire, tape sur ses caisses, vous tire d'étranges cliquètements sur les armatures en ferraille et s'en va va taper un peu partout sur tout ce qui tombe sous ses baguettes, avec toujours cette précision et cette brièveté exécutoires qui sont les deux mamelles fondatrices du rockabilly. Dans le public Elie's Roland n'y tient plus il monte sur scène et tout le band improvise une Bamba épileptique avant de terminer sur un Rock This Town de chat échaudé qui craint ne plus l'eau froide.

Une chose est sûre, va falloir compter avec ces Margouyots de malheur dans le rockabilly français. N'ai pas tout dit, cette interprétation des 24 000 Baisers de Johnny qui enfonce toute les versions précédentes y compris celle de Little Tony pour laquelle j'ai toujours eu un faible, et ce duo chant et harmonica...

Les Margouyots, retenez ce nom, quand les lézards se chauffent au soleil, vous êtes sur la piste du rockabilly... Terminons sur ce geste de Martin Péronard l'auteur de la fresque extérieure et intérieure de la Comedia qui à la fin du concert est venu offrir un dessin inspiré par cette soirée rock époustouflante. Une offrande qui en dit long.

Damie Chad.

29/05/2019

KR'TNT ! 421 : ELECTRIC SOFT PARADE / DADDY LONG LEGS / LES PUNAISES / MOONSHINERS / MASSEY FERGUSON MEMORIAL / CAUSA NOSTRA / JUSTWÄR / TENDRESSE DECHIRANTE / JULIETTE MOREAU / CASONI BLUES /

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 421

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

30 / 05 / 2019

 

ELECTRIC SOFT PARADE / DADDY LONG LEGS

LES PUNAISES / LES MOONSHINERS

MASSEY FERGUSON MEMORIAL / CAUSA NOSTRA

JUSTWÄR / TENDRESSE DECHIRANTE

JULIETTE MOREAU / CASONI BLUES

TEXTES + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

Hit Parade

Les frères White auraient très bien pu baptiser leur groupe Electric Soft Paradise, ou même Electric Soft Paradigm. Ils se sont contentés d’un Electric Soft Parade plus proche des Portes de la Perception. On retrouve d’ailleurs cette tendance à la modestie dans leurs propos :

— Pourquoi n’avez-vous pas explosé avec vos deux premiers albums ?

— Oh, c’est simple, ça ne nous intéressait pas.

Les frères White n’aiment pas le bullshit qui accompagne le succès médiatique. Comme Dan Penn, ils préfèrent rester dans l’ombre et composer des chansons parfaites. On trouve aussi cette tendance à préférer rester dans l’ombre chez Paddy McAloon. Souvenez-vous, voici bientôt vingt ans, The Electric Soft Parade rivalisait de verdeur mélodique avec les Boo Radleys de Martin Carr. Alors que le trio de tête de la première vague de grande pop anglaise comprenait les Beatles, les Kinks et les Zombies, le trio de tête de la dernière vague de cette même grande pop anglaise comprend les Boo Radleys, Mansun et The Electric Soft Parade.

Bon, les réputations c’est bien gentil, mais ce sont les disques et bien sûr les concerts qui tranchent. Comme par miracle, les frères White et leur Soft Parade faisaient halte dans un bar rouennais pour donner l’un de ces concerts sans prétention qui marquent les imaginations au fer rouge. Thomas White chante et joue sur une belle Tele à ouïe. Son frangin Alex chante aussi et joue de l’orgue. Ils sont accompagnés par Damo Waters aux drums et de Matthew Twaites à la basse. Ils s’embarquent comme on s’embarquait autrefois pour un long voyage, c’est-à-dire un set interminablement bon, une sorte de vaste panoramique de leur ‘carrière’. Leur pop haute en couleurs tient si bien la route qu’on s’étonne de voir le temps passer si vite avec autant de cuts. Et dès «Brother» tiré d’Idiots, on entre au Paradis d’Electric Soft Paradise. Thomas White chante tellement à l’unisson du saucisson qu’un parfum de magie se met à flotter dans l’air confiné de la petite cave. Ils enchaînent avec les miraculeux «Things I’ve Done» et «Bruxellisation» tirés du deuxième album, du grand cru qui met toutes les oreilles au diapason. Ces bright Brightoniens savent briller au firmament. Ils tirent aussi l’excellent «Lose Yr Frown» de la même cambuse, ce petit album à pochette blanche qui faillit passer inaperçu à sa parution en 2003. Ils vont encore tirer trois cuts de cet album fatidique, «The Wrongest Thing In Town», «Chaos» et «Existing». Par contre, ils ne tapent pas trop dans leur premier album, deux cuts, peut-être, des cuts de silence, «There’s A Silence» et «Silent To The Dark». N’oublions pas le plus important, celui qu’on attend au virage, l’effarant «Empty At The End» que chante Alex en se tortillant derrière son clavier. Pur moment de magie mélodique qui nous renvoie directement à ce qu’il peut exister de plus pur dans le monde de la pop, qu’il s’agisse du Brill Building, de John Lennon ou de Dan Penn. C’est la sainte beauté du dieu miséricordieux des pauvres pêcheurs pêchez pour nous sonnés au tocsin d’angelus d’un pot de Millet de la seule maille qui m’aille, dans cette lumière sourde des champs bernagores bernés et si gores, une façon de dire ‘tu ne t’en sortiras pas comme ça’, et pourtant si, Empty décolle et les dévots s’envolent à la suite dans la poussière d’étoiles. «Empty At The End» est à la pop anglaise ce qu’«Il Patinait Merveilleusement» du doux Verlaine est à la langue française : une perle noire scintillant dans un écrin rouge, une métaphore qui pourrait signifier l’abolition du temps.

On retrouve cette merveille fluorescente sur Holes In The Wall, un premier album paru en 2001. À la première écoute, Empty sonne comme un vieux ratafia de riffing pop, mais on voit monter une petite fièvre harmonique qui finit par devenir capiteuse, aussi capiteuse que le parfum d’une pute de luxe. La montée passe de l’état capiteux à celui d’inespéré. Les frères White développent là de fantastiques potentiels d’exactions exhaustives, ils ouvrent un nouveau chapitre de la science des profondeurs du ciel. Ces mecs tapent sans vergogne dans l’indicible véracité de la beauté du geste. On les voit aussi balancer par dessus les toits «There’s A Silence». Ils proposent un son d’une rare puissance, ils travaillent all over the rainbow, ils se veulent démultiplicateurs de grandeur, comme le sont à leur façon Mercury Rev et Mansun. C’est absolument terrifiant de qualité. On le sent d’ailleurs dès le «Start Again» d’ouverture de bal, ils se positionnent immédiatement comme des formalisateurs de grandeur, comme des popsters doués de pouvoirs chamaniques. Ils pratiquent l’art de la véhémence. L’autre chef-d’œuvre s’appelle «Sleep Alone». Ça sonne tout simplement comme un hit. Tout le monde connaît ce hit, car il passait à la radio. C’est encore une merveille invétérée, car chantée à l’ambigu du menton et jouée aux meilleures auspices. Ils proposent aussi un «This Given Line» sacrément incrémenté. Ils savent clouer une chouette sur la porte de la pop et lancer des cohortes des bons accords anglais à l’assaut du ciel. Ils savent s’envoler vers les cimes, c’est leur truc. Ils tapent là un nouveau hit exemplaire, bardé d’envergure, jeté en pâture à l’écho du temps qui comme Saturne dévore sa descendance. On les voit aussi amener «Biting The Soles Of My Feet» à la petite colère de bonne aventure. Les frères White maîtrisent l’art du gratté sévère et savent se montrer pertinents, mais ça ne décolle pas à tous les coups, n’exagérons pas. Ils terminent avec un «Red Balloon For Me» qui sonne comme un cut des Beatles. Exactement le même son. Comme par hasard, sur le pont des Arts.

Leur deuxième album s’appelle The American Adventure et c’est là que se nichent toutes ces énormités qu’on entend dans le set, à commencer par «Lose Yr Frown», shoot de heavy pop anglaise transpercé d’éclaircies de sunshine pop extravagantes. C’est encore une fois digne des Beatles, ne serait-ce que par l’excellence de la partance et la nonchalance des guitares qui chuintent. S’il fallait qualifier «Lights Out», on pourrait dire qu’il s’agit d’un stormer abouti de Djibouti, doté de la puissance effective de la pop. Les frères White maîtrisent l’art d’allumer les convoitises. Leur pop sature l’air. Ils chantent dans la couenne du cut. Ils nous sonnent bien les cloches avec «Things I’ve Done Before», encore un cut allègrement bon, balayé par des grands vents d’Ouest, des vagues de bottleneck et des burst-out de démesure catégorielle à la Boo Radleys. On a l’impression qu’ils se tamponnent le coquillard dans le morceau titre de l’album. D’ailleurs, on en vient à se demander à quoi ça rime de vouloir faire de la littérature dans le dos de ces deux mecs, ils le font très bien eux-mêmes - There must be the happy ending/ I believed would come - Et paf, ça bascule dans le chaos magique, ils travaillent la matière au Rev, avec des envolées subrepticimes et un étonnant mélange de compromis, un art dans lequel excellaient aussi les Boo Radleys.

Un troisième album intitulé No Need To Be Downhearted paraît en 2006. Il est nettement moins dense que les deux précédents. Il n’empêche qu’on va se goinfrer de «Come Back Inside», une belle pop de poursuite qui va au cœur du problème. Le cut se noie dans le son et personne ne pourra le sauver. Nouvelle tentative de hit avec un «Have You Ever Felt Like It’s Too Late» qui sonne comme un vieux coucou des Boo Radleys. Vraiment powerful. Ils savent monter des œufs en neige du Kilimandjaro. «Appropriate Feeling» pourrait sonner comme de la pop de soft power. On note encore une fois l’excellence de la prestance. Ils font même du Satie avec le morceau titre. Belle pureté d’intention. «Woken By A Kiss» sonne comme un superbe proliférateur de pop overwhelmed et ils retentent à nouveau le coup du hit avec un «Misunderstanding» claqué au clair de Tele anglaise. Assez outstanding mais pas définitif. En haut du mât, le matelot de vigie crie : «Pas de hit à l’horizon !»

Pas de hit non plus sur The Human Body EP chaudement recommandé par Damo Waters. On y trouve six cuts dont ce «Beating Heart» chargé de pop prévalente, fouetté par de fortes rafales de son, c’est surtout une pop mal coiffée, mal réveillée, d’humeur bougonne qui ne cherche pas à plaire. Ils chantent leur «Cold World» au coin du micro pop. Superbe allure que celle de cette pop se veut digne, coquette, montée en collet monté, oh so British, bien soutenue par ses arrières. Chaque cut affiche son identité. On passe complètement à autre chose avec «Stupid Mistake», pop taillée pour ravager les côtes, très tempestueuse, assez déterminée à lécher les plaies du Christ, cut éphraïque et héroïque à la fois. Ce ne sont que rafales de pop écrue jouées à l’insistance. On sent dans «Everybody Wants» un désir de pop océanique, donc indispensable. On goûte là au charme frelaté de la dérive paradoxale, un art que cultive déjà le Rev en Amérique. Ils tapent ensuite «Kick In The Teeth» aux nappes longitudinales. Les frères White savent se fâcher. C’est leur côté Boo Radleys. Les voici dans la Forêt Noire, avec pour background les méandres du fleuve et des lumières rasantes. Effroyable et wagnérien à la fois.

Si on veut s’offrir A Decade Of Awsome B-Sides & Rarities, c’est au mersh. Il s’agit d’une compile de démos et de morceaux enregistrés live. Idéal pour les admirateurs des White brothers. On y trouve notamment une belle version du «Kooks» de David Bowie. Ils tapent aussi un «I Took The Test» au mur du son. On est là en pleine Britpop de Cool Britania, ultra chargée de la barcasse, avec du solo de guitare en veux-tu en voilà. C’est tout simplement exceptionnel de prestige intercontinental. Comme on le voit avec «Stay Where You Are», ils adorent monter par dessus la pop. Ils jouent une pop qui nettoie les bronches, une pop qui transmute les ambiances. Les frères White sont en fait des white Christs of crust. Et voilà cette merveille absolutiste qu’est «Empty At The End». Elle grimpe très vite dans la moelle épinière. Il n’existe rien d’aussi demented are go. Ils font du driving wild, les flux montent droit au cerveau. On pourrait aussi taxer «Lily» d’absolute beginner. Un vrai rêve de pop. Ces mecs pulsent le Rev dans la pop anglaise. Ils montent leur big sound en neige. L’autre grosse reprise de cette compile est l’«Across The Universe» de John Lennon. Tout est bon là-dedans, pas grand chose à jeter. «Summer Slow Meander» éclate au grand jour, in the summertime, et «It’s Wasting Me Away» peut rendre fou de bonheur.

Paru en 2013, Idiots pourrait bien être leur meilleur album. Il s’y niche en effet quatre véritable coups de génie, des cuts de pop anglaise qui défient littéralement les dieux. Ça commence avec «Summertime In My Heart», une vrai pleurésie de dégoulinade pop, ultime dégaine d’entrejambe ventilée à l’hyper summertime. Extraordinaire ! Et ça continue avec «Brother You Must Walk Your Path Alone». On peut parler ici d’une vague beauté tranquille qui mute soudain en démesure apoplectique. Effarant, car éperdu de bonheur mélodique. Tout aussi exceptionnel d’élégance idiotique, voici le morceau titre. Les frères White claquent leur pop dans le move du Beatles groove d’antan. Ils déploient toute la puissance de l’axe métaphorique, ils démultiplient les alluvions d’allusions, les claqués de guitare sont à l’avenant, ça grimpe très haut, si haut, beaucoup plus haut qu’on ne l’imagine. Quatrième bombe sexuelle : «Welcome To The Weirdness», encore un cut drivé sévèrement dans l’excellence paradisiaque. Ces mecs ont tellement de génie à revendre qu’ils pourraient ouvrir une boutique. La pop n’a plus de secret pour les frères White. Ils sont les cordonniers les mieux chaussés, ils sont les enfants de la Parade du Paradis. «One Of These Days» flirte aussi avec ces réalités aphrodisiaques. Une aubaine pour le lapin blanc terré dans son terrier. On assiste une fois encore à une belle extension du domaine de la luge. Comme Pet Sounds, Idiots est un album qui se réécoute à la folie.

Signé : Cazengler, électric sot tout court

Electric Soft Parade. Le Trois Pièces. Rouen (76). 2 mai 2019

Electric Soft Parade. Holes In The Wall. DB Records 2001

Electric Soft Parade. The American Adventure. BMG UK 2003

Electric Soft Parade. No Need To Be Downhearted. Truck Records 2006

Electric Soft Parade. The Human Body EP. Truck Records 2006

Electric Soft Parade. A Decade Of Awsome B-Sides & Rarities. Not On Label 2011

Electric Soft Parade. Idiots. Helium Records 2013

 

Oh Daddy Oh - Part Two

Jusque là, on pouvait compter sur les Trois Petits Cochons pour nous faire rêver. On pouvait aussi compter sur les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas, sur les Pieds Nickelés de Louis Forton et bien sûr les Rois Mages, Melchior, Gaspard et Balthazar, sur Jo Zette et Jocko, mais aussi sur Zig & Puce & Alfred le pingouin. Maintenant on peut aussi compter sur les Daddy Long Legs, un trio assez éberluant de blues-rock new-yorkais qui depuis quelques années s’est spécialisé dans le cassage de baraque à l’ancienne. Oh c’est un métier quasiment disparu, jadis inventé par Jerry Lee. Cette sale petite gouape de Jerry Lee découvrit en 1956 qu’en donnant des coups de talon sur le clavier d’un piano, on pouvait casser la baraque. Aussi simple que ça. Pas besoin d’aller se fatiguer la cervelle à vouloir fabriquer un cocktail Molotov. Gueuler dans un micro et donner des coups de pieds, ça suffit largement. C’est même beaucoup plus efficace.

Alors ces trois branleurs new-yorkais ont décidé de perpétuer cette bonne vieille tradition apostolique. They keep it simple, comme dirait Sam Phillips, pas besoin d’aller réinventer le fil à couper le beurre. Une guitare, deux toms et une gosse caisse, ça suffit. Et bahm ! En plus ils jouent dans une cave, décors idéal pour leur primitivisme exacerbé. Ils sortent un son qui sent bon les early Pretty Things, Wolf et John Lee Hooker, ils visent le maximum des possibilités du drive, ils puent l’authenticité à dix kilomètres à la ronde, ils sont tellement dans le vrai qu’ils pourraient vous donner le vertige, ils shakent leur shook avec l’opiniâtreté dévoyée d’un orchestre de bastringue nègre payé à coups de lance-pierre par un redneck ségrégationniste. Quand on descend à la cave voir jouer les Daddy Long Legs, ce n’est pas vraiment pour entendre des chansons délicates. On y va surtout pour se goinfrer de son et d’ambiance. C’est le côté américain du rock, ces mecs sont là pour chauffer une salle, pas pour chanter de jolies mélodies. Ça tombe bien, le chanteur Brian Hurd ramène avec sa fraise des faux airs de Jerry Lee : petite crinière blonde, cravate Western sur chemise blanche et veston noir, il semble sortir tout droit d’un club mal famé de Ferriday, baby. En plus, ce mec bouffe de l’harmo comme un Paul Butterfield sous amphètes, il arrange bien la gueule du shuffle des Appalaches et s’amuse à foncer comme un train fou à travers les vastes plaines d’un Montana qui ne doit rien à Montagné. Quand en milieu de set il récupère l’acou électrifiée de son compère Johnny Thunders, il se met à kentucker ses poux à l’onglet de picking névropathe, ah il faut avoir vu ça une fois dans sa vie, si on ne veut pas mourir idiot. Il claque ses chords à la claquemure de Cold River et hurle comme cet éclaireur du Septième de Cavalerie que les Apaches ont ligoté sur un lit de braises pour le voir rôtir à feu doux. Il hurle tellement que le train fou prend encore plus de vitesse. Le vent nous avale. On a l’impression de foncer avec eux vers le néant, ce bon vieux néant qui de toute façon nous attend à la sortie du virage. Alors fonçons dignement vers le néant.

Mais non, son compère ne s’appelle pas Johnny Thunders, pourtant ça le fait bien rigoler quand on l’appelle comme ça, parce que figurez-vous qu’il en a l’allure et la coiffure. Wow, ce mec est une pure déclinaison du grand et même très grand Johnny Thunders. En réalité, il s’appelle Murat Aktürk et fourbit tout le riffing et tout le bottlenecking. Il est d’une redoutable efficacité. Et puisqu’on patauge dans les analogies, voilà Jerry Nolan étalé par dessus ses fûts. Eh oui, avec ses lunettes noires et sa coupe de cheveux, Josh Styles est une parfaite resucée du Nolan de l’époque New York Dolls. Tout ça nous donne un sacré mélange, et ce n’est pas fini, car voilà qu’ils tapent dans le saint des saints avec des reprises cataclysmiques, à commencer par l’admirable «High Flying Baby» des Groovies et un peu plus tard «Fire & Brimstone» de Link Wray, histoire de nous rappeler au passage qu’en plus de leurs bonnes dégaines, ils disposent aussi d’une belle collection de disques. Autre gage de respectabilité : leurs trois premiers albums sont sortis sur Norton, qui était du temps de Billy Miller l’un des labels les plus puristes qui ait jamais existé sur cette fucking planète. Billy Miller utilisait un portrait d’Esquerita pour décliner l’identité graphique de son label. Ça veut dire ce que ça veut dire. Mais Billy est mort et les Daddy Long Legs sont passés chez Yep Roc qui en tant que label n’a de leçons à recevoir de personne.

Sur scène, ils jouent quasiment tous les cuts de leur nouvel album, Lowdown Ways, à commencer par «Theme From Daddy Long Legs», un air de Western qui transforme aussitôt la cave en saloon. Cut idéal pour planter un décors. Alors, attention, c’est un excellent album classique, qu’on peut écouter à l’apéro en sifflant une «Pink Lemonade» et en beuglant de grands waouh waouh ! Les voilà sur le sentier de la guerre avec leurs waouh waouh, Josh Styles bat le beat tribal, et ce «Pink Lemonade» est tellement bardé de joie et de bonne humeur qu’il vous consolera d’avoir raté ce concert. Avec «Bad Neighbourhood», ils tapent carrément dans l’archétype de l’apanage définitif du boogie down, ils jouent leur rumble à la finesse caractérielle et ramènent dans leur limon tout l’historique gluant du Delta. C’est très spectaculaire. Les Daddy Long Legs ont cette faculté de savoir proposer une musique extrêmement imagée. Tiens, un peu comme Scott Walker, mais dans un autre genre. On parle ici d’une forme de perfection classique dans la musicalité des choses et bien sûr, il n’existe rien de tel qu’une musique bien foutue pour susciter des images. Dans le boogie des noirs, on trouve souvent ces renvois au bayou, à l’enfer des marécages et aux cabanes. Les Daddy Long Legs n’ont pas le bonheur d’être noirs, mais ils savent capter l’essentiel de ce qui fait l’originalité et la profondeur du boogie et ont assez de talent pour réussir à l’exprimer à leur façon. S’il fallait dessiner des parallèles, on pourrait aller chercher le nom de Loose Gravel et dans une moindre mesure, celui de Captain Beefheart, le baryton en moins. Mais l’inspiration est là. Ainsi que l’indicible plaisir de restituer. Et ce n’est pas non plus un hasard Bathazar si ces trois kids cultivent un look Dollsy et s’amusent à sonner comme les Groovies. Un lien spirituel existe entre tous les noms cités dans cette foire à la saucisse. On retrouve à la base une même admiration des blancs pour les grands artistes noirs de la préhistoire du rock, à commencer par John Lee Hooker. «Mornin’ Noon & Nite» est du pur Hooky Hook, c’est marqué dessus comme sur le Port-Salut, ils emmènent ça au vieux boogie d’harmo, épais et bien tapé du pied, tu peux y aller, c’est du 100% pur jus, c’est tapé à l’unisson du saucisson sec, tous les ingrédients du commun des mortels sont là. Les Daddy Long Legs n’oublient rien, ils pensent à tout, leur truc c’est le global de globos. Les universitaires appelleraient ça l’universalisme. Ce boogie là parle à tout le monde, il ferait même danser un car de CRS. Il ferait aussi danser le dernier des beaufs, et même le lion de Griffith Park que dessinait Don Van Vliet quand il était petit. Tiens, puisqu’on parlait de cabane, voilà le bien nommé «Ding Dong Dang», une espèce de clin d’œil au Wang Dang Doodle de l’immense Big Dix, un Dong Dang bien sourd de cabane ultra-branlante, celle qui va te tomber sur la gueule au premier coup de vent, mais au point où tu en es, tu n’en as plus rien à secouer, il faut voir ces branleurs bosser leur branlant, ils ressortent tous les vieux plans des Immortal County Killers et de Big Foot Chester. Le souffle du boogie ravage à nouveau l’Amérique - L’Amérique, l’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai ! - Ils frisent le Creedence avec l’excellent «Winners Circle». D’autres diront qu’ils sonnent comme les Groovies, à cause de petites claquées d’accords subtils à la Cyril Jordan. Ils tartinent leur chant sur une belle cavalcade américaine et on note une fois encore l’incroyable prescience de leur présence dans l’outrance de la démence. Tant qu’on y est, voilà encore un cut digne d’emporter tous les suffrages : «Be Gone». Eh oui, les Daddy Oh le montent sur un beat extrêmement rebondi et le relancent dans les affres des arcanes. Ils éruptent en permanence, avec une énergie presque sauvage, comme s’ils jouaient autour du bivouac d’une mine de cuivre, quelque part dans le Minnesota, en 1851. Alors qu’au loin hurlent les coyotes, on les voit danser leur carmagnole tous les trois. Ils ont le pathos du boogie primitif chevillé au corps.

Signé : Cazengler, Daddy longue laisse (ouaf ouaf)

Daddy Long Legs. Le Trois Pièces. Rouen (76). 21 mai 2019

Daddy Long Legs. Lowdown Ways. Yep Roc Records 2019

 

19 / 05 / 2019MONTREUIL

LA COMEDIA

LES PUNAISES / LES MOONSHINERS

MASSEY FERGUSON MEMORIAL

CAUSA NOSTRA

Beaucoup de monde ce soir à la Comedia, soirée un peu spéciale en hommage à Kémar disparu depuis un an. Dommage qu'il n'y ait pas eu quelques mots prononcés à son égard. Ne serait-ce que pour ceux qui ne le connaissaient pas...

LES PUNAISES

N'étaient pas prévues au programme mais se sont invitées, pas dans notre lit comme il paraît qu'elles prolifèrent sur Paris, mais sur scène. Vous rassure tout de suite, ne sont pas ces affreuses bestioles qui pullulent dans les romans russes du dix-neuvième siècle, mais quatre accortes gentes reines au sourire malicieux qui se contenteront de trois chansons. Sœur Carine est à la basse et au chant, ne craignez rien, son visage mutin prouve qu'elle n'est pas douée en bondieuserie, le premier morceau davantage parlé que chanté nous conte une de ces histoires d'amour incertaines, mi-figue-mi-raisin, qui nous rappellent la relativité humaine de l'absolu, pas de quoi en faire un drame, d'autant plus que l'accompagnement sixties accentue le dérisoire de la situation. Dr Marieke administre sa potion à la batterie, à ses côtés La Gaëlle est toute blondeur de goélette sous le vent de sa guitare, Carole Dirty Chauvin, cheveux courts tient aussi le rôle de guitariste. Autant que l'on puisse en juger en trois titres, l'ensemble oscille entre chanson réaliste festive et guitares claires début années soixante. L'on aurait bien aimé découvrir davantage, mais non, se sont éclipsées sous les applaudissements en toute simplicité. A moins que ce ne soit rouerie féminine éhontée car il est bien connu que l'absence attise l'imagination et l'envie.

LES MOONSHINERS

J'ai bien compris qu'il y avait du rockabilly dans l'air puisque en tout début de la soirée Lulu des Megatons est venu me serrer la pogne, non il ne s'est pas converti au punk, l'est un mordu du son fifty et du début des sixties, l'est venu dépanner les Moonshiners en manque de batteur pour la soirée. Les bouilleurs de cru savaient qu'ils ne faisaient pas mauvaise pioche. Quel savoir faire le Lulu, l'est l'as du balai, je ne connais personne d'autre qui assure aussi nettement le feutrage du son avec la netteté de la frappe, deux dans un, l'adoucisseur et le détergent, vous voulez de la sourdine en voilà de quoi boucher le port de Marseille, vous désirez du rythme en voici, de l'incassable, de l'indétachable, vous suit comme votre ombre, vous poursuivrait jusqu'au bout du monde, de l'enfer et du paradis s'il le fallait. Aussi bizarre que cela le paraisse, l'on dirait que Lulu l'a son idée à lui de la section rythmique, n'essaie pas d'entrer en diapason avec l'orchestre, mais il se colle à la voix du chanteur, il en épouse toutes les inflexions, il en devance toutes les accélérations, il en souligne toutes les interruptions. Du grand art.

Lulu a su capter le style et l'esprit du combo. Les Moonshiners ne sont pas des adeptes des éclairs et des éclats électriques. Ne forcent pas le son, ne sont pas des partisans de la rutilance, ce qui compte pour eux, c'est le beat originel, dont l'expression se doit de circonscrire l'écrin rythmique dévolu à l'exercice du vocal. Une souple retenue élastique à laquelle se plient la contrebasse d'Alexandre Romera et de la guitare de Mickaël Corbran. Toux deux jouent à l'humilité, pas une note plus haute que l'autre, mais que de velours abîmal dans les profondeurs, de netteté dans le tempo ! Atteignent à un dépouillement, à une rusticité fondamentale.

Autre surprise, sur l'intro de Georgia Buck d'Earl Scruggs, un gars issu des spectateurs s'en vient rôder auprès d'un micro adjacent, faut quelques secondes pour comprendre qu'il s'agit du chanteur, l'ennemi des effets théâtraux, les mains croisées à l'intérieur du devant de sa salopette, aussi tranquille que s'il attendait patiemment au comptoir que la serveuse lui adresse la parole, et sans préavis il se met à chanter avec le même naturel avec lequel vous commandez un sandwich jambon-fromage avec beurre et cornichons au vinaigre de Modène, et alors là, c'est l'extase, un vocal d'eau de source, un pur cristal, pas besoin d'effets, seulement quelques intonations posées d'instinct aux segmentations idéales, nous sommes aux racines appalachiennes de notre musique. S'agit de Thierry Cokrane Pelletier dont nous avons déjà chroniqué le livre Les Rois du Rock aux éditions Libertalia.

Mais ce n'est pas tout. Un groupe à tiroirs multiples. Et dans chaque casier une merveille. Les Moonshiners ne distillent pas uniquement du bluegrass des vieux tonneaux, ne tapent pas uniquement dans le earlier rock'n'roll, sont avant tout des amateurs de musique populaire. N'oubliez pas que selon la distinction entre tradition savante et populaire, la proximité est plus grande qu'on ne le croit généralement. Pensez à la science prosodique d'un François Villon et la verdeur du monde de mauvais garçons qu'il évoque. C'est à cette rivière profonde que puisent les Moonshiners, chantent aussi bien en français qu'en anglais, pour notre idiome le plus souvent c'est Mickael Corbran qui s'y colle, évoque l'univers des blousons noirs, des voyous, de ce peuple de l'ombre surgi des terrains vagues, des taudis de Paris city et de banlieue blème, cette renaissance des anciens Apaches du début du siècle dernier.

Le set des Moonshiners fut un instant de grâce, hors du temps, un ressourcement à la veine la plus pure de la création populaire. Une prestation sans défaut. Extension méta-culturelle du domaine de la lutte rockabillyenne. Le moment le plus authentique de la soirée.

MASSEY FERGUSON MEMORIAL

Pour avoir eu une maman qui a passé trente années de sa vie à vendre des tracteurs Massey Ferguson, au centre de l'Ariège bucolique, j'étais curieux de ce groupe mémorial. M'attendais à du garage bruiteux à fond les gamelles. Point du tout. Sont des adeptes du country. Mais déjanté. A première vue ils font dans le campagnard, ils ont un batteur, Freddy Wangs qui joue debout devant caisse claire et charleston. Et une chanteuse. Si dans votre esprit vous visualisez Dolly Parton, c'est que vous faites fausse route, vous êtes embourbés dans les clichés. L'a bien un chapeau de cowboy sur la tête et une robe à carreaux – style nappe de restaurant – l'est toute mince, ce genre de fille que dans le Sud on appelle des sécaïres, des bouts de femmes insupportables qui jouent à chamboule tout avec votre existence, que tout le monde redoute, les esprits chagrins parce qu'elles empêchent les vaches de vêler, les épouses parce qu'elles tarabustent les mâles, et les garçons sont atteints de la danse de Saint-Guy dés qu'ils aperçoivent le bout de leur jupon, personne ne les aime mais tout le monde les adore, car partout où elles passent la morosité trépasse. Bref Corinne Massey tressaute sur place, pogote devant son micro à la manière d'un pois sauteur atteint de délirium tremens et vous débite d'une voix perçante un country chaud de braise à toute vitesse. Souvent Chris Ferguson intervient à grands coups d'harmonica qu'il plante comme des clous dans une barrière de bois. Sam ( ne s'appelle pas Harris, les initiés comprendront ) s'occupe de la basse comme d'une botteleuse. A eux quatre, fomentent une pétaudière explosive, country festif à l'arrache, qui démantibule et atomise le public en joie qui leur fait un triomphe.

CAUSA NOSTRA

Ah ! Le rock quand il est bien fait quelle merveille ! Sous n'importe quelle de ses déclinaisons. L'on a à chaque fois l'impression d'une révélation. Causa Nostra se revendique Punk et Oï, Punk y Skin comme le précise leur premier morceau. Avant tout un son, qui vous arrive dessus tel une flèche qui se fiche au plus profond de votre moelle épinière, pas étonnant si Sandro arbore un magnifique portrait de Géronimo sur son t-shirt, l'Apache indomptable – ses Mémoires sont à lire en nos temps de détresse - le rock'n'roll conçu comme un acte de résistance, remporte toute mes faveurs, cette vision me semble correspondre à ce qu'il y a au plus profond de sa nécessité existentielle. Les belles idées sont une chose, reste à les mettre en pratique, à les rendre signifiantes. Et en cela Causa Nostra y réussit parfaitement.

Une section rythmique de feu. Tapou sait où taper, vite et fort, sans arrêt, ignore tout du binaire simplet, l'est pour la multiplication des pains, à chaque coup une paroi de schiste se détache de la montagne et met en branle une série de causes à effets multiples, dévastatrice. Le plus fabuleux c'est qu'il n'est pas seul dans son coin à s'escrimer en vain, le reste de la bande se lance dans son sillage d'ardoises noires et tranchantes, certes il arrache tout sous son avalanche mais il est impensable que le vide sonore se reforme après son passage – pensez à la nécessité tactique pour les phalanges d'Alexandre à Gaugamèles de recoller les colonnes qui s'étaient écartées pour laisser passer les chars à faux de Darius et continuer leur marche en avant – alors Ioio BMG à la basse et Yoan et Andres aux guitares se hâtent de calfeutrer le moindre interstice à la la manière des longues sarisses macédoniennes que l'on croisait pour mieux les enfoncer dans les poitrails des chevaux afin d'arrêter les charges de la cavalerie adverse – ainsi se présente Causa Nostra, une musique sans faille, impénétrable, soudée comme les doigts de la main refermée en poing d'attaque et de défense.

Ne vous laissent pas une seconde de répit, sans cesse quelque chose qui surgit à découvrir, un bourdonnement de basse qui se transforme en rugissement, une guitare qui cisaille pendant que l'autre poinçonne. Avec Causa Nostra, c'est simple où vous montez dans le train en marche ou vous laissez passer en vous réfugiant piteusement dans les pissotières de la gare. A chacun son royaume ! En tout cas ce soir, si l'on en juge d'après le tumulte tout autour de la scène, il y a un sacré monde qui hurle de joie et son contentement et qui s'est déjà agglutiné sur le marche-pied pour un aller rock'n'roll sans retour. Pas besoin de manipuler un sondage d'opinion pour en être convaincu.

C'est dans cette fournaise kaotique que Sandro au micro éructe ses titres. Crevardog, Enculoï, Hooligan Vegan, certes l'on n'entend pas toujours distinctement les paroles mais nul besoin d'une explication de texte universitaire et blablateuse pour en comprendre le sens, quant à l'esprit de colère, de hargne et de révolte qui les anime Sandro la partage avec vous sans peine. Sait aussi se servir des torsions de son corps pour exprimer l'insatisfaction intergénérationnelle générale qui cimente l'assistance dans laquelle l'on retrouve des gens de toute horizon du rock'n'roll.

Causa Nostra se sont formés en 2017, mais il a déjà acquis un satané savoir-faire, un groupe à suivre de près.

Damie Chad.

 

27 / 05 / 2019 - MONTREUIL

LA COMEDIA

JUSTWÄR

 

Une adjonction de dernière minute au programme prévisionnel. Les groupes en tournée à la recherche d'une soudure entre deux dates se refilent l'adresse, l'internationale punk connaît les bonnes crèches, JustWär est en croisière en Europe, et vient de l'Est, de Tchéquie. Capitale Prague. La ville du Golem. Pour le moment tout est calme, peu de monde, Traktor s'est emparée d'une guitare acoustique et passe les accords en douceur... Tout à l'heure ce sera une autre paire de manches, mais n'anticipons pas, faut encore installer le matos. Les tchèques au boulot, ça ne plaisante pas, quand ils s'y mettent ce n'est pas à moitié, vous sortent de leur transit des amplis aussi lourds que des camion-bennes et vous les transportent comme des boites d'allumettes, six grands gaillards opératifs, vous hissent la grande toile noire de leur logo comme les navires pirates le Jolly Roger au moment de l'abordage, pendant que du côté merchandising les différents sweats sont enfilés sur des cintres de présentation avec un soin minutieux digne d'une boutique de mode. Z'ont aussi une caisse pleine de 45 tours de formations diverses pratiquement toutes inconnues et deux 33 album vinyl de leur propre production en exposition. Le monde arrive petit à petit, pas la grande foule, mais l'happy few des connaisseurs et des chanceux qui ont reçu l'information à temps.

JUSTWÄR

Quatre sur scène. Mark Splinter se plante devant le micro et tout de suite c'est l'extase. La fougue, la rage, et la jeunesse. Derrière lui, je vous l'assure, ça ne chôme pas dans les chaumes agrestes, mais il est là, anneaux de corsaire à ses lobes, bas du crâne rasé surmonté d'un écrasement de touffe de cheveux noirs comme la lèpre de la colère, ne touche même pas le micro, l'est comme un enfant, les poings près du corps qui s'obstine à refuser la laideur du monde des adultes, et qui fait part de son refus de plier à des exigences qui n'émaneraient pas de lui seul. Il rauque et il rocke, il énonce des paroles de feu et d'incendie, on ne les comprend pas, mais elles brûlent quand même.

Miki, blond comme les blés, est à la basse. Toutes les trente secondes il lance un regard vers Traktor qui refermé sur lui-même n'en fait pas cas. Du moins semble-t-il, mais au merveilleuses broderies qu'ils tissent de conserve ils doivent communiquer par des ondes qui nous sommes inaccessibles. D'abord les mains de Traktor, un véritable traquenard de violence rentrée, la gauche saisit dans sa grosse poigne le manche vous l'enserre si fort qu'il disparaît pratiquement – c'est ainsi que l'enfançon Hérakles dans son berceau a dû broyer les cous des deux serpents que la furie Héra avait envoyés pour se débarrasser de ce bâtard sorti du ventre d'une rivale – Traktor serre et c'est tout, le poing fermé se déplace de temps en temps mais il ne se soucie guère de chaque corde en particulier. A droite c'est encore plus pharamineusement terrible. Il joue au plus près, du bout des doigts, les phalanges repliées broutent littéralement les cordes avec cette ténacité méthodique d'un troupeau de chèvres absorbé à éradiquer les promesses des bourgeons des branches basses et hautes des fruitiers du verger paradisiaque interdit. Certes, depuis son corps massif et de sa longue chevelure barbare, il assure le continuum tonitruant de l'onde sonore comme un guitariste normal, mais c'est surtout ce que le commun des gratteux ne savent pas faire qui nous assaille, vous percevez de temps en temps, au milieu du fracas, des séries de notes d'autant plus menaçantes que d'une clarté absolue, elles se faufilent, à la manière de la nageoire dorsale d'une bête marine, issue des profondeurs abyssales, dont vous pressentez la destructive monstruosité à la rapidité fuyante de cette crête cartilagineuse hérissé de piquants antédiluviens. Le Kraken aurait-il lâché ses chiens de mer ouraganiques ?

Méfiez-vous des apparences, Miki est le champion des entortillements de lignes de basse. Un pervers, le gars qui vous lance douze harpons dans le corps de Moby Dick en prenant bien soin d'entremêler les câbles et les filins d'acier, juste pour le plaisir au dernier moment - alors que le monstre s'apprête à plonger et à entraîner la baleinière au plus profond des fosses océanes – de sortir sa scie à métaux et de quelques incroyables coups incisifs vous trancher l'écheveau qu'il vient de tresser. L'est ainsi Miki, l'est comme l'aigle à deux têtes qui regarde du côté ou le soleil se lève et du côté où l'astre solaire se couche, après avoir passé les trois-quarts du set à chercher le regard de Traktor, il tournera son visage à l'exact opposé, Janus à double figure qui porte les yeux au plus lointain du passé et du futur, sa manière à lui d'assurer la présence de la fureur chaotique du combo dans l'opération de la coïncidence tectonique des contraires.

N'oublions surtout pas Safa, voudrait-on qu'on n'y parviendrait pas. Sait se faire entendre bellement. L'a le drummin' intempestif, bouscule son monde. Vous drosse salement sur les rochers du naufrage à tout instant. Vous n'y échappez pas, vous colle sur les murailles de votre inaptitudes à être entièrement ce que vous aimeriez être. Etrangement cela vous donne le courage énergétique de vivre. L'a la frappe-faucon qui monte haut vers le haut zénithal du ciel et se laisse soudainement tomber, une pierre éruptive crachée par la bouche éruptive d'un volcan en feu, qui s'abat et casse les reins d'un rongeur qui n'a rien vu venir. La mort est aussi un triomphe. Safa, le plus beau ce sont ses brisures définitives. Alors qu'il mène un train d'enfer, brusquement il accélère et dans le même moment il arrête tout. Le combo réduit au silence, votre cœur idem, et peut-être même le monde entier tout autour. Emporté par la force cinétique de cet arrêt immédiat, Safa se dresse debout, immobile et pantelant, la baguette en avant, maestro du désastre, flèche fichée au cœur de la cible. De notre existence.

Quarante minutes de fureur. Quarante minutes de bonheur.

Damie Chad.

THE LAST GOODBYE

JUSTWÄR

( EP / Février 2017 )

 

Bass : Mitri Climax / Drum : Marwin / Guitar : Traktor / Vocal : Splinter

 

All Guns Afire : un serpent de guitares qui se redresse, et la voix qui avertit, la batterie s'emballe et c'est parti pour l'éructation suprême zébrée d'éclairs rageurs de basse, l'avertissement de tous les dangers, la guitare crie comme une bête que l'on écartèle vivante dans un abattoir, les cris de dénonciation de l'urgence de la situation n'y feront rien, il est déjà trop tard. Protest Sonnet : lamento d'Hamlet, tiré tout droit de Shakespeare, sur la nécessité de survivre – il faut nous y habituer, à l'Est de l'Europe la poésie a encore sa place dans les consciences – la rage et le désespoir de vivre et de mourir. Rythme haletant, si vous vous attendiez à un lamento funèbre style Comédie Française, vous serez déçu. La voix griffe comme des ongles qui attaquent de l'intérieur le cercueil de la vie dans laquelle vous êtes enfermé. Un morceau court qui excède à peine les deux minutes trente, l'on se prend à rêver d'une véritable radio-rock qui tartinerait cette merveille dans ses programmes, hit potentiel, il est dommage que cela reste confidentiel, et puis ce solo de guitare, si bref, mais qui produit tant de jouissance. Cards and Dice : de l'envoyé concentré, voix et musique collées l'une à l'autre, à toute vitesse, le jeu est dangereux, ce n'est ni un passe-temps ni un vice, simplement le jeu de la vie et de la mort, ce qui change tout, si vous n'avez pas les bonnes cartes en main, les atouts-maîtres dans votre manche, vous êtes foutu jusqu'au trou du cul. Voix comminatoire, écroulements de guitares, base-ball de batterie, les dés sont pipés et les cartes biseautées, le hasard ne sera jamais de votre côté. Ou alors pas du bon. Instrumentation définitive. Civilization's Agony : pas besoin de vous faire un dessin pour les paroles, dites-vous que Splinter ne vous les susurre pas dans le creux de l'oreille, vous massacre les tympans au marteau-piqueur, les guys derrière carburent à mort, concassage de batterie, fusillades de guitares, si vous ne comprenez pas, si vous n'êtes pas réceptif, si votre intellect est sourd, l'est sûr que vous méritez de finir.

Un quarante-cinq tours qui déchire. Décidément JustWär est aussi bon sur disque que sur scène.

Damie Chad.

 

 

SECTE 2

TENDRESSE DECHIRANTE

 

J'avais beaucoup aimé Fictionaboutfiction, tout naturellement j'ai embrayé sur le nouveau projet de Diane Aberdam et Emilien Prost, Tendresse Déchirante mais qui jusques à lors se résumait au seul clip de Sérénade Américaine – chroniqué in KR'TNT ! 412 du 28 / 03 / 2019 – voici donc le deuxième opus du groupe que vous retrouverez sur leur FB : Tendresse Déchirante. Rien à voir avec le premier si ce n'est l'appartement bobo qui sert de décor. Encore que.

A voir. A entendre. Une musique obsédante qui tourne en boucles répétitives, entrecoupés de séquences sonores minimalistes, des espèces de chœurs lointains et pratiquement tibétains, et le murmure macéré et gloutonné d'Emilien Prost qui mène la ronde rituellique. Si vous regardez vite, sans trop d'attention, happé par la juxtaposition des images vous pensez à un collage surréaliste délirant d'autant plus fascinant que mouvant à l'instar des sables meurtriers.

Encore que. Le rapport avec Sérénade Américaine est des plus évidents. La même histoire mais déclinée autrement. Celle du couple primordial. L'opération alchimique la plus délicate. Qui se déploie en deux temps – fusion et séparation. Jonction et arrachement. Le ballet des araignées copulatoires. C'est toujours l'amante religieuse qui tue le mâle. Encore que. Elle se doit d'abord de subir l'attrait irrésistible, de se livrer à la parade nuptiale de la tentation du boy, qui joue au beau ténébreux, à l'acteur impassible du mystère, il est le maître, il est le gourou, revêtu de sa chasuble blanche, l'essaie d'instiller du sacré dans l'acte procréatif, cela s'appelle une manipulation mentale qui n'a d'autre but qu'une introspection charnelle. L'est prêt d'arriver à ses fins, mais à l'ultime moment la bête que l'on entend de temps en temps glapir en lui, se libère totalement, brise ses chaînes et aboie furieusement tel un roquet affamé qui ne peut se retenir le cri du désir, en sa tête déjà assouvi, devant un morceau de viande posée dans sa gamelle... l'est prêt de satisfaire sa faim, en fait l'incantation se résout en hurlement et le sorcier belluaire brise l'enchantement, l'est plus prêt de sa fin qu'il ne le croyait. Coup de gong final. La victime faussement innocente – n'a t-elle pas eu ce qu'elle désirait, la reddition totale de l'autre - s'enfuit. Encore que. Un dernier plan vertigineusement raccourci laisse entendre que.

Ça s'écoute. Ça se regarde. Ça se réfléchit. Bibelot à facettes multiples. Artefact sexuel. Semence trouble. Jetée dans votre esprit.

Damie Chad.

 

AMOURS ENFERMEES

JULIETTE MOREAU

M'étonnerait que vous puissiez le retrouver. Pas d'adresse, pas de raison sociale de maison d'édition, pas de date, une signature aux trop nombreux homonymes pour être identifiée, et puis pas grand chose, quatre feuilles de papier A4 pliées en deux, par aucune agrafe retenues, en guise de couverture ( recto et verso ) un lambeau de la Carte de Tendre que tous les amateurs de Madeleine de Scudéry connaissent bien... Moi-même je suis bien embêté pour savoir où j'ai récupéré ce modeste fascicule, ai été le premier surpris d'y tomber dessus en essayant – tentative vainement avortée – de ranger mon bureau.

Avertissement aux kr'tntreaders, le texte n'a rien à voir avec le rock'n'roll, le mot n'est même pas mentionné, z'oui mais le texte est foutrement et follement rock'n'roll. Deux adverbes qui ne sont pas choisis au hasard. La rédactrice aura passé quatre cent cinquante jours au Service Hospitalier Universitaire. A Sainte-Anne pour ceux qui veulent tout savoir. La nef des fous échouée en terre.

Une étudiante, une intellectuelle, et mieux une cérébrale, tout se passe dans la tête, et dans le désir, à tout moment affleurent la chair et la beauté de l'autre, jeu de séduction avec les professeurs et les médecins, le sexe, comme le témoin phantasmé et fascinatoire que l'on passe de l'une aux autres, et la contre-preuve d'un manque de confiance en soi, peut-être. Une descente en soi-même, en les mots de la littérature qui deviennent miroir de son propre double, une espèce d'auto-pénétration intellectuelle, une longue descente au fond de soi, au fond de l'esprit et du sang charnel. Chausse-trappe de la folie. Une saison en enfer. L'on n'en sort pas indemne. Surtout le lecteur. Au résultat un magnifique poème en prose. L'on imagine la musique brisée qu'un groupe de rock pourrait poser dessous. Pas dessus, car l'on n'enferme pas les mots qui trouent les murs. De la conscience.

Damie Chad.

 

CASONI BLUES

 

Juste quelques mots encore une fois pour signaler la triste évidence que tout a une fin, même les bonnes choses. Voici plusieurs années que j'achète Rock'n'Folk pour un seul motif. La lecture de Beano Blues de Christian Casoni. Une seule page, mais à chaque fois la meilleure de tous les articles. Une histoire du blues du début, dans le désordre, je sais ce n'est pas la fin des haricots non plus, z'allez me dire que vous connaissez, que vous avez déjà un demi-quintal de books qui raconte le truc avec tous les détails. Z'oui, mais chez Casoni vous avez le gramme de plus, celui qui fait toute la différence, un peu comme quand vous pesez un moribond deux fois, une fois avant, une fois juste après qu'il a poussé sa pipe sur l'autre rive, afin de vous renseigner sur le poids de l'âme humaine, pas grand-chose, ne dépasse pas celui d'une plume, or justement c'est cette plume que vous trouvez chez Casoni, aussi voyante qu'une peinture de guerre sur la robe d'un appaloosa, bref Christian Casoni, il a le style, celui qui n'appartient qu'à lui, aussi facile à reconnaître qu'une intonation de B.B. King ou un riff d'Hubert Sumlin. N'y a plus qu'à espérer que cette quarantaine de chroniques soient réunies dans un bouquin, les gamins pourront y apprendre à lire et à écrire. Magie des mots qui recréent une époque, des certitudes existentielles de désirs humains, repèrent les failles, les manques, et traduisent le rêve intérieur de celui qui les rassemble. Cette galerie de portraits, eaux-fortes au vitriol émouvant, se termine par un superbe pied de nez, après tous les loups noirs des hordes faméliques du Delta, voici le mouton blanc de par chez nous, qui ma fois bêle et bleuse de bien belle façon : Benoît Blue Boy.

Un grand merci à Christian Casoni.

Damie Chad.