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07/12/2016

KR'TNT ! ¤ 306 : KADAVAR / AIRPLANE / THE ACCIDENT / POGO CAR CRASH CONTROL / RON HAYDOCK / MYSTERY TRAIN / VIRGINIE DESPENTES / LONGUEUR D'ONDES

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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LIVRAISON 306

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

08 / 12 / 2016

KADAVAR / AIRPLANE / THE ACCIDENT

/ POGO CAR CRASH CONTOL /

RON HAYDOCK / MYSTERY TRAIN /

VIRGINIE DESPENTES / LONGUEUR D'ONDES

Kadavar n’est pas avare

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Oh la la ! D’où sortent-ils, ces trois-là ?
Ces trois Allemands pourraient très bien sortir des bois. César et ses légions ont vu exactement les mêmes voici plusieurs siècles, lorsqu’ils tentèrent en vain de pacifier les hordes barbares des frontières du Nord. Miraculeusement, les Allemands et les Scandinaves ont su garder ces dégaines de bêtes sauvages qui remontent à la nuit des temps.

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Les trois Kadavar affichent le look barbare pur et dur, avec ce que les Anglais appellent le big facial hair, c’est-à-dire une barbe de cinquante centimètres et une tignasse qui ne descend pas jusqu’aux genoux, mais presque. Ce look fit pas mal d’adeptes en Angleterre dans les années soixante-dix : rappelez-vous d’Edgar Broughton et de son frère Steve. En France aussi. Ce fut une époque où on aimait bien faire le freak au lycée, histoire de se démarquer des beaufs à lunettes. Une époque où on adorait sentir les mèches de cheveux gras et sales nous fouetter le visage quand on circulait en deux roues. C’était avant les casques et les contrôles d’alcoolémie. Ceux qui avaient les moyens pileux de se laisser pousser une barbe se plaignaient que les filles fussent trop chatouilleuses. On notait aussi la présence de déchets alimentaires dans les barbes, ce qui ne manquait pas de déclencher de fantastiques parties de rigolade.

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Mais quand on a la chance de voir un groupe comme Kadavar sur scène, on oublie vite les misérables histoires de look. Car dès qu’ils commencent à jouer, il se passe quelque chose de spécial. Les appréhensions s’envolent d’un seul coup. Ces trois mecs tapent tout simplement dans la magie noire du premier album de Black Sabbath, l’un des plus beaux albums de l’histoire du rock anglais.
C’est avec cet album qu’Ozzy et ses amis créèrent un monde nouveau. À ce moment-là, il n’existait rien de comparable en Angleterre. Ce fut un coup de maître, car ce disque dégageait une atmosphère capiteuse et ne contenait aucun déchet. Il fut à Sabbath ce que le premier album des Ramones fut aux Ramones : un disque absolument parfait et insurpassable. Sabbath comme les Ramones passeront toute leur vie à tenter d’égaler la perfection de leur premier disque sans jamais y parvenir. Oh ils feront d’autres très bons albums, mais jamais aussi magistraux que leurs premiers coups de Trafalgar. Led Zep connaîtra le même destin : une suite de bons albums, mais rien d’aussi définitif que Led Zep 1, surtout à l’époque où il est paru, en 1968. Cet album rendit dingue plus d’un petit lapin blanc.

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Et si Kadavar accroche dès les premières mesures du set, c’est tout simplement parce qu’ils viennent de ce manoir hanté qu’on aperçoit derrière les arbres mauves, sur la pochette de Black Sabbath, un album devenu mythique par la force des choses. Les journalistes anglais ont toujours voulu classer cet album dans le hard rock, alors que ça n’avait rien à voir. Ce premier album était un album de heavy rock anglais absolument parfait, comme le sont ceux d’Atomic Rooster et plus tard de Motörhead que ces mêmes journalistes traitaient de hard-rockers, ce qui ne manquait pas d’agacer profondément Lemmy. Il passa sa vie à répéter à ces cloches de journalistes qu’il ne jouait que du rock’n’roll et rien d’autre. Pas d’interprétation hâtive, s’il vous plaît. Commencez par écouter les disques.

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Au-delà des clichés, Kadavar c’est d’abord un son. Et trois mecs qui sont contents de jouer. Ça se sent ! Il suffit de voir le batteur : pendant tout le set, il joue les bras et les cheveux en l’air. Il est à la fois explosé et explosif. Complètement extraverti. C’est un batteur qui nage dans le bonheur du son et qui fournit le plus heavy des fuckin’ beats qu’on ait vu ici bas. Le bonheur d’un musicien est quelque chose de terriblement communicatif, n’avez-vous pas remarqué ? De l’autre côté, le bassman fait son job, et si ses cheveux ne volent pas, c’est sans doute parce qu’il en a moins que ses collègues et qu’il se concentre sur ses drives tarabiscotés. Quant au leader Lupus Lindermann, il chante et joue sur une SG blanche. C’est un mec pas très haut et plutôt fluet, mais il a cette dégaine derrière son micro qui fait un peu penser à Dickie Peterson. Il joue avec une sorte de prestance, une jambe bien raide et l’autre en mouvement pendant les couplets, et puis soudain, il saute en arrière et claque le beignet d’un riff pour faire jaillir un ouragan de son. Très spectaculaire, d’autant que ses cheveux se mettent à flotter comme ceux de son copain batteur. Ces mecs sont dans leur son et ils nous convient tout simplement à partager leur festin de son dyonisiaque. À ce degré d’intensité et de véracité, c’est bien sûr un honneur. Black Sabbath et Blue Cheer, c’est pas mal comme influences, non ?

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Ils sont tellement bons que le set ne traverse pas les points bas habituels, souvent imaginés par les groupes eux-mêmes pour scénariser un final digne de ce nom. Ça ne semble pas être le cas de Kadavar qui n’est pas avare, puisqu’ils maintiennent pendant un peu plus d’une heure un niveau d’incandescence permanent. Mais ils vont en plus terminer avec un final éblouissant : ils tapent dans l’intapable, l’un des rares cuts que personne n’a jamais osé reprendre, à part les Pretty Things : «Helter Skelter». Eh oui, Lupus gratte le motif d’intro, et on retient son souffle... Va-t-il grimper dans la folie comme McCartney ? Oui, il en screame une prodigieuse équivalence, les voilà au sommet de leur art avec une explosion combinée de cheveux et de son, sur l’un des fleurons de l’histoire du rock.
Mais ne cherchez pas cette reprise sur les albums de Kadavar. La petite blonde qui tenait le mersh expliquait que le groupe ne jouait «Helter Skelter» que sur scène.

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Leur premier album sobrement titré Kadavar est paru en 2011. Il est bien sûr destiné aux amateurs de son gras et de psyché à la petite semaine. On y retrouve la lourde mélasse du premier Sab et de jolis départs en solo. C’est le heavy rock des seventies, celui que tout le monde semble redécouvrir aujourd’hui. Lupus Lindermann n’a pas vraiment de voix, mais comme Ozzy, il dispose de l’essentiel : une vraie présence. Les guitaristes se régaleront de «Forgotten Past» monté sur un riffage irrégulier, sans doute parmi les plus difficiles à jouer. On retrouve dans ce cut les échos du morceau titre de ce fatidique premier album de Sab, cette mélodie chant ensorcelante qui peuplait si bien la nuit. «Godness of Dawn» semble aussi sortir de cet ancien disque qui du coup joue le rôle d’un grimoire pour les nouveaux venus. En B se niche «Purple Sage», joliment emmené au beat à cloche, bien pulsé. C’est leur hit. Des spoutnicks traversent le ciel et ça sonne comme du Hawkwind. C’est chanté à deux niveaux de chat perché et ça vire à la mad psyché enchanteresse, constellée de notes étoilées. Envoûtement garanti. Ils dégagent là quelque chose de spécial, un vrai fumet païen, ça sent le corps de garde, le psyché poilu qui sort d’une caverne l’air hagard. En tintant dans le binarisme, le petit rebondi de clochette fait la grandeur du cut.

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On retrouve le même son sur leur deuxième album, l’ineffable Abra Kadavar paru deux ans plus tard. Nos trois amis chevelus s’amusent comme des petits fous, avec leurs riffs et tout le tralala. Nous voilà de retour au manoir hanté du premier Sab. Avec «Eye Of The Storm», ils passent au stomp à l’Anglaise, ce vieux stomp qui nous rappelle de si bons souvenirs. On nage dans le gras. Il faut beaucoup de courage et surtout de l’abnégation pour renouer avec un son vieux de quarante ans. En B, on se régalera d’un très beau «Fire» gorgé de son, comme d’ailleurs tout le reste de l’album. Ils flirtent ici avec Jethro Tull. La dimension épique finit par l’emporter et par convaincre. Et puis avec «Liquid Dream», ils nous proposent un son psyché tourbillonnant de la meilleure catégorie. Mais on sent bien qu’ils cèdent un peu facilement aux tentations qui fomentent le complot du genre. Ils terminent ce bel album avec un morceau titre groové au rock psyché, et on note la permanence de la prestance.

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La petite gonzesse qui orne la pochette du double album Berlin rappelle un peu celle qu’on trouve sur la pochette du Green Mind de Dino. On retrouve l’apanage du gros son dès «Lord Of The Sky». Ces trois mecs sont vraiment restés bloqués en 1972, un temps où le son coulait comme une rivière de miel à travers la vallée enchantée. Lupus joue comme un enragé. Back to Sab avec «Last Living Dinosaur», mêmes accents de voix perchée, même écho du temps, même mélasse progressive de Birmingham, même excellence de la stature. Lupus et ses copains réinventent le vieux monde. En B, Lupus claque «Filthy lllusion» à l’honnête riffing d’Humble Pie de pie d’apple de people together outrageously, oui, c’est solide et bien balancé, voilà encore un cut qui réchauffe le cœur. Et le «Pale Blues Eyes» qui suit n’est pas celui du Velvet, non, ils vont plus sur Hendrix, car ça wha-whate sec dans la marmite de cassoulet. Ces mecs-là ne réinventent pas le fil à couper le beurre, mais ils charbonnent bien la ferronnerie. On retrouve leur fabuleuse énergie scénique dans «Stolen Dreams». Si on les admire, c’est sans doute pour la bienveillance qu’ils montrent à l’égard du vieux rock des seventies. Ils lui redonnent vie. Ils en remplissent leurs trois albums sans jamais céder à la facilité, pas de balade inepte comme chez Aerosmith, pas la moindre trace de filler puant comme sur le deuxième album de Hard Stuff. Lupus se régale quand il part en solo, le plaisir le dévore de l’intérieur, ça se sent, ce mec est un fan de Sab à l’état le plus pur. En donnant une suite au premier Sab, il balance une pierre blanche dans la gueule de Dieu.
Sur le disk 2, «The Old Man» sonne comme un cut de Jethro Tull, dans l’esprit du chant. On croirait vraiment entendre Jon Anderson nous raconter la sombre histoire d’Aqualung. Mais les choses s’étiolent un peu sur la distance, ce qui paraît normal. Il faut un sacré répondant pour remplir un double album. Tout le monde n’est pas Jimi Hendrix, Dylan ou les Beatles. On écoute la dernière face nonchalamment, et certains cuts comme «Into The Night» réveillent les bons souvenirs du concert. C’est déjà pas mal.

Signé : Cazengler, cas dada

Kadavar. au 106. Rouen ( 76 ). 29 octobre 2016.

Kadavar. Kadavar. This Charming Man Records 2011
Kadavar. Abra Kadavar. This Charming Man Records 2013
Kadavar. Berlin. Nuclear Beast 2015

 

03 / 12 / 2016
MAGNY-LE-HONGRE / FILE 7


AIRPLANE / THE ACCIDENT
POGO CAR CRASH CONTROL

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Magnez-vous les eunuques, on file sec, le devoir nous appelle. Personne ne répond à part la teuf-teuf toujours prête à la moindre cavalcade rock'n'rollienne. Pas très joli le paysage, châtré de toute fantaisie, une interminable rue toute droite, qui n'en finit pas, bordée de maisons blanches bêtement unidimensionnelles, des guirlandes de Noël blanches et bleues en accord avec l'atmosphère glacée, l'on a l'impression de traverser un faux paysage de matière plastique. Magny n'est guère magnétique, l'est vrai que le patelin est niché contre Serris, tout près du Parc Walt Disney. Cet abcès putride de sous-culture américaine destinée à pomper le fric des masses populaires abêties par des années de soirées canapés avachies devant les ignominieux borborygmes de la télévision-réalité.
La teuf-teuf déniche une place toute seule comme une grande devant la Maison des Associations, symboliquement coincée entre un supermarché et une Eglise. Une vie à consommer, et un dernier réconfort avant le cimetière. Tout est prévu. Contrairement à que ces amers propos préliminaires le laisseraient présager je ne suis pas en dépression. Point du tout. J'ai le coeur chaud comme de la braise ardente. Ne me suis pas aventuré en cette morne plaine par hasard, Pogo Car Crash Control est de concert, et je suis de cette race impie prête à traverser de long en large les pires ZAD ( Zones Architecturales à Détruire ) pour répondre à l'appel du rock'n'roll.
File 7, c'est d'abord une Association qui fait partie du Réseau Musiques Actuelles (et Amplifiées ), qui gère salle de spectacle, studio d'enregistrement mis à disposition, et programmation large et variée. Un peu trop grand public et à la mode, à notre goût, mais ce soir, c'est la soirée Scène Locale, ce qui explique une sélection relativement axée sur le rock and roll, et cette pépite d'or finale que sont ces pogos incontrôlés.
Belle salle, grande scène, un bar au fond, somptueuses consoles pour le son et les éclairages. Un seul regret, l'altimètre sonore qui affiche le nombre de décibels – cette société hypocrite qui s'inquiète de mes facultés auditives tout en laissant des milliers de personnes dormir dehors par ces temps de glaciales froidures m'horripile...

THE AIRPLANE

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C'est beau comme de la musique classique. Pas pour rien que le guitariste s'en vient de temps en temps taquiner son clavier. N'ai rien contre. Mais rien pour, non plus. C'est le groupe local chouchouté par File 7. Ce n'est pas moi qui l'affirme, c'est écrit sur la présentation du concert. De la belle ouvrage. Des gars sérieux. Me souviens des temps anciens lorsqu'on emmenait les copines dans nos chambres d'étudiants pour leur faire comprendre que Genesis et Yes ce n'étaient pas tout à fait du rock'n'roll. On leur passait Johnny Winter, Canned Heat, Steppenwolf et autres gourmandises par trop juteuses... Mais revenons à notre avion. N'a pas encore décollé. Sont tous les quatre immobiles dans la pénombre, prêts à démarrer sur les chapeaux de roue du train d'atterrissage mais ils attendent le moment idoine. Laissent se dérouler la bande-son, mélodramatique et shakespearienne, vous met tout de suite dans l'ambiance, grandiose et grandiloquente, et hop, comme un seul homme, tous les quatre s'imbriquent dans le générique... envol réussi, aucune secousse ressentie, même pas ce léger et ultra bref malaise qui vous traverse lorsque vous ressentez que la carlingue ne repose plus sur la croûte terrestre mais flotte par le miracle de la technique sur la légèreté de l'air.

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Free World, Walk On, deux grand grands morceaux, deux courtes symphonies, qui vous emportent loin. Vous survolez de paisibles et sereines contrées d'herbes verdoyantes et de rivières méandreuses, mais parfois se présentent de fiers massifs vertigineux aux parois hérissées de glaces et de monstrueuses araignées géantes tentent de précipiter d'un coup de leur horribles pattes votre appareil dans leurs sombres repaires, c'est alors que la musique s'accélère, ou plus exactement qu'elle s'amplifie et gagne en puissance. Mais le danger passé de justesse, la plénitude envahit le coeur des voyageurs. Rien n'arrêtera la course de nos hardis voyageurs. Reçoivent de la terre ces renforts sonores d'ondes porteuses et technologiques qui les entraînent et les poussent en avant. If The Sun, Lazy permettent à Joris de nous emporter toujours plus haut, toujours plus loin, monte vers le haut de sa guitare et émet des notes cristallines de toute splendeur. L'on sent comme du recueillement chez ses collègues qui modulent en sourdine, en veilleuse pour ne pas déranger les spectateurs de leurs songeries intérieures. Visages sérieux de l'assistance – l'on a l'impression que des extra-terrestres sont en train de leur communiquer des nouvelles ultra-importantes sur les secrets de l'Univers – j'en souris, mais point trop, Arthur possède une belle voix qui se fond parfaitement avec l'instrumentation, l'est au diapason de l'ambiance veloutée.

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Nous emmènent loin, Future, Goodbye, sont comme les passagers de 2001 Odyssée de l'Espace, sont à des milliers d'années lumières de nous, sont en train de dépasser les limites du temps, accèdent aux arcanes du passé, du présent et du futur. Astronomy Domine conceptualisait Pink Floyd en ses débuts. Repoussent les frontières, passent les limites du big bang, nous envoient des messages chiffrés, DXHN, difficiles à décrypter, impossibles à comprendre, mais tout de même envoûtants. Silence absolu dans la salle. Tout le monde est ravi d'être submergé et dépassé par la majesté de ces signaux venus des océaniques splendeurs éthériques de l'outre-monde. N'y a que moi, sur mon matelas pneumatique de survie qui avec mon air goguenard doit ressembler au vilain petit canard sur la marre du scepticisme rock and rollien.
Font leurs adieux. Arthur nous présente ses remerciements et annonce le dernier morceau. Malgré son petit chapeau tout plat, l'a l'onction d'un prêtre qui vous apprend que la cérémonie sera d'ici peu terminée, que la divinité déjà s'éloigne, et ne sait quand elle reviendra. Grey accentue la lente lourdeur déclamatoire de sa basse et Alex nous englobe sous de majestueux roulements qui n'en finissent plus de se répercuter sur les murs. Avec leurs casques sur leurs têtes, qui leur donnent un air d'aviateur du temps des pionniers, donnent l'impression d'un équipage fou qui s'enfonce à tout jamais dans la béance de l'ultime trou noir de l'espace temps. Une espèce de remake de Robur le Conquérant en diaporama phonique du meilleur effet.
Ne sont plus là. Ovations triomphales de la salle. Beaucoup sont venus pour eux et disparaîtront dans l'interset, remplacés par une vague de nouveaux arrivants beaucoup plus jeunes. Sympathiques, pas du tout bégueules pour un quart de demi-sou. Propagent une musique que l'on pourrait qualifier de sérieuse sans se prendre pour des cas d'or. Ont réussi leur prestation. Pas tout à fait ma tasse de bourbon. Me manque le scorpion qui nage dans la bouteille...

THE ACCIDENT

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Attention un vélo peut en cacher un autre. Ne l'ai pas vu venir. M'a roulé dessus sans que je m'en aperçoive. Pour ma défense je peux alléguer que ce samedi soir du 26 mars 2016, les larmes d'un effroyable rhume obstruaient quelque peu mon champ de vision et peut-être même embrumaient-elles mon cerveau. J'étais dans le flou artistique. Ce n'est qu'au moment d'écrire cet article que ma raison raisonnante a provoqué le déclic salvateur. Une réminiscence platonicienne. Peut-être n'avez-vous rien compris et vous demandez-vous pourquoi Platon traverse cette épic chronic en bicyclette. Vous explique, permettez-moi d'éclairer votre catadioptre. The Accident est un groupe, et peut-être mieux un projet, formé par Patrick Biyick à la suite d'un accident de vélocipède... ( cf notre livraison 275 ) Et c'est bien lui que j'ai déjà vu ce dernier printemps à la date ci-dessus...
N'ai reconnu personne du groupe. Peut-être ont-ils changé, d'autant plus que le son n'est plus le même. Patrick Biyick lui-même s'est métamorphosé. Ne renfonce point son visage sous une capuche rouge. N'est plus obnubilé par son micro, n'a plus cet effort de verbalisation syncopale de ces textes qui le forçait à une certaine immobilité alors que ce soir entre deux couplets il saute comme un cabri enragé. L'a un méchant guitariste méchamment rock. Filez-lui un riff et il en sculpte une armature de fer irradiante, un cheval de frise en acier chromé que manufacturerait avec joie tout groupe de hard qui se respecte. D'ailleurs le premier morceau APE Living Free opère une salutaire coupure avec The Airplane. Le gros rythme binaire du bon vieux rock revient patauger de ses deux Pataugas en peau d'iguane dans l'antique boue du delta. Mais ça ne durera pas. Dès les deux titres suivants, Cri de Guerre et La loi du Marché, l'on comprend que l'on est dans une autre démarche. Les textes sont aussi importants que la musique. Et celle-ci n'est peut-être que le vecteur nécessaire à leur lancement. Sont comme des crachats à la face du système coercitif qui emprisonne et empoisonne les existences. Ce qui n'exclut pas une certaine jubilation qui s'épanouit en humour noir dévastateur. Jusqu'ici Tout va Bien, ce qui est sûr c'est que ça ne va pas continuer même si l'on est Trop Jeune pour Mourir.

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S'est vite débarrassé de son T-shirt, arbore un sourire ravageur et un torse musculeux qui a dû ravir les demoiselles. Sait communiquer avec le public et le faire réagir au quart de tour. Pose des questions et n'attend la réponse que pour vous renvoyer la balle. Débite ses lyrics à toute vitesse, ne cherche pas l'esbroufe mais une fois terminé rajoute un petit commentaire pour montrer qu'il a encore du souffle et qu'il pourrait continuer. Mais l'instant du déchaînement dionysiaque est venu et il tourne sur la scène de plus en plus vite pendant que derrière l'orchestre accélère. Et puis hip hop ! une deuxième rasade de texte immédiatement suivie d'un tourbillon bondissant. Incarne la joie de Vivre, cette allégresse vertigineuse qui vous saisit pour la simple raison que vous respirez.
L'a la salle dans la main, lui fait entonner le plus insipide des refrains La, La, La et tout le monde s'exécute sans rechigner et reprend en choeur a capella. S'y colle dessus, et le band le suit. Morceau un peu faiblard toutefois, trop facile, avis personnel qui ne semble pas coïncider avec l'ensemble de l'assistance. Le dernier titre remet la pression, la guitare reprend son rôle d'instrument reine du roick and roll, et sonne le la(minoir) des forges incandescentes. Sortent sous une salve d'applaudissements.

POGO CAR CRASH CONTROL

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Noir total. Des guitares qui gisent par terre. Silence et une bande qui tourne. Minimale, une basse qui s'acharne sur une note comme l'insecte en colère qui tente de traverser la vitre qui l'isole de la complétude du monde. Quatre ombres qui entrent, sous les cris, et s'en vont prendre leur place. Eclair de lumière, sont déjà en train de ceindre les sangles et de se poster derrière les fûts. Pas de temps à perdre. L'aprockalypse arrive sans attendre d'être annoncée. Aucune vaticination ne saurait y surseoir. Un râle de caisse claire et c'est parti pour le voyage au bout de la nuit. Celle qui n'est point suivie d'aube lumineuse. Louis tapi, dans l'ombre on ne le verra pratiquement pas, à peine un bras qui surgit tel un geste d'adieu, semblable à celui du Maître inférant le tumulte de l'Océan du fond d'un naufrage mallarméen, indiquant le nombre fatal du chiffre de la démesure outrancière du rock and roll. Simon frotte sa guitare sur le micro, tel le lion qui pousse son mufle sanglant dans l'entrejambe de sa femelle. Le rock est tissé de ses rubans métalliques qui percent les tympans, pris d'une rage soudaine de berserker en furie il monte à l'assaut du piédestal de la batterie et s'écroule dans les toms tandis que ses cordes glapissent comme des cris de haine. Nous n'en sommes qu'au deuxième morceau et déjà les fils du kaos brisent leurs chaînes. Royaume de la douleur, Paroles M'assoment, Hypothèse Mort, se succèdent comme un syllogisme de l'amertume cioranesque. Olivier ne chante pas, il scande les épines de l'adolescence humaine. L'est le fou dans le cabanon, qui tape à poings fermés sur les murs, à qui personne n'ose plus apporter à manger, se nourrit du sang de sa propre colère, il écrase les mots, les uns contre les autres, les mord à pleine bouche, à pleine dents, les brise comme des os pour que la substantifique moelle de la révolte vous abreuve de ses pâles fureurs. Lola, seul photon de lumière noire dans la tourmente, gracile d'apparence, mais la corne de sa basse qui imite la courbe de la hallebarde des lansquenets est engoncée entre ses seins comme une menace d'auto-destruction et ses minimalistes gestes des mains redessinent l'espace sonore pour précipiter le désastre de l'auto-destruction instinctive de ceux qui ne veulent toucher qu'à la beauté sauvage et rimbaldienne du monde. Tout Gâcher, Je Suis un Crétin, il est des dépressions auto-punitives qui se traduisent par une hargne, par une rage, qui vous induit à retourner le couteau du rock contre vous-même pour que la blessure se transforme en exaltation indienne, danse de sioux à l'esprit du soleil noir des alchimistes. Pogo Car Crash ne contrôle plus rien, l'électricité déferle sur vous, vous arrache une par une les écailles de l'expérience de tous vos échecs accumulés. Public tout contre la scène, visages extatiques, vous savez que vous vivez un de ces instants magiques qui vous rapte, vous offre l'accès à un champ infini de condensation énergétique hors du commun. Consensuel, Restons-en là, Je perds mon Temps, le temps du dépit, le monde est trop petit pour ceux qui aspirent aux fièvres purpurales des passions délirantes. Le rythme s'accélère, Conseil, sur quel titre Olivier rompt-il un câble, je ne sais plus, court de jack en jack mais la pression ne décroît pas d'un iota le temps que, retiré au fond de la scène il répare les dégâts, Simon en profite pour envoyer des riffs torpilles tandis que Louis et Lola tracent des gerbes d'écume, ne s'est pas écoulé que deux minutes que la saison en enfer continue, Crash Test, Crève, les deux derniers titres immolés sans pitié, les jouent avec une intensité égale, ni plus vite, ni plus fort, mais davantage en pointe, une horde barbare qui emporte tout sur son passage, roulent à tombeau ouvert en un continuel rictus de jouissance, nous balancent tous les résidus ectoplasmiques du rock'n'roll, le mythe et la présence, le cri qui tue et l'instant qui se détraque, la fulgurance et la jeunesse éternelle qui pousse le chant du cygne éternellement recommencé. Olivier qui scie et strie sa guitare, Lola dans le pâle halo de sa blondeur lacère sa basse, Louis nous éblouit l'ouïe de ses raquèlements reptatifs, Simon déchaîné dans son jus électrique, tout cela s'arrête et quitte la scène sans un mot. Une tornade qui s'éloigne et vous laisse pantelant d'avoir trop crié et hurlé. Va falloir se réhabituer à faire semblant de vivre.

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RETOUR AU REEL


J'étais venu pour Pogo Car Crash Control. Les deux autres groupes n'ont pas été mauvais, mais ils ne s'inscrivent guère dans la généalogie rock que je vénère. Un peu inquiet. Il y a quinze jours j'avais été plus que surpris ( et emballé ) de la qualité de leur set. Etait-ce un coup de chance, un concert exceptionnel comme l'on n' en fait qu'un dans toute sa vie ? Parfois les dieux descendent et vous influent une énergie que vous ne retrouverez plus jamais. J'osais espérer que ce serait aussi bon. Ce fut bien meilleur. Plus sec, plus nerveux, plus intense. Une simplicité classieuse. Du pure electric rock'n'roll. Une merveille. A ne pas quitter des yeux.

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( Photos : FB des artistes, ne correspondent pas à cette soirée )


Damie Chad.

SOUNDS LIKE RON HAYDOCK
99 CHICKS / BE-BOP-A JEAN / ROLLIN' DANNY / CAT MAN
EP -043 / NORTON RECORDS


99 Chiks : sonne un peu comme le Rocky road Bbues de Vincent, un piano fou qui file droit, mais la voix de Ron trop grave n'a pas la flexibilité si particulière qui lui permettrait de rouler aussi vite que le bastringue. Be-Bop-A-Jean : une resucée de ce que vous savez, étrangement dans l'intonation vous retrouvez comme un lointain écho de Buddy Holly. Rollin' Dany : des quatre titres c'est celui qui colle le mieux à son modèle, même si l'orchestration préfigure le son très sixty de l'album Crazy Times. lui manque cette touche de génie que l'on appelle la réappropriation. Cat Man : s'attaque à un gros morceau. Un des titres les plus inquiétants du répertoire. Ron Haydock évite l'erreur de vouloir rendre la violence contenue de l'original. En accélère le tempo, lui donne un petit air de mariachis mexicains – je sens que je vais me faire insulter – les roulements percussifs ne sont pas sans rappeler l'atmosphère de Havana Moon de Chuck Berry.

Pris d'un doute suis parti sur You Tube, j'ai l'impression que les versions sorties d'autres enregistrements que de cet EP sonnent parfois mieux. Un son plus ramassé, plus fort. La version de Cat Man possède en outre l'avantage d'être illustré par des images de comix d'époque. Ne manquez pas non plus son Rock Man ( tribute to Gene Vincent ) dans lequel Ron a su poser le timbre plutôt grave de sa voix sur une orchestration rythmiquement très resserrée.

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L'avais pris pour la pochette, une transposition de Sounds Like Gene Vincent. Je ne connaissais pas, un petit rockabilly man comme il y en a eu des centaines pensai-je – des gars qui ont gravé deux titres géniaux et qui se sont éloignés des radars, l'on ne sait pas trop pourquoi, la faute à pas de chance, à manque de promotion, ou à la jeunesse qui se termine en queue de poisson, mariage, gosses, turbin, exunt les rêves de gloire.
En fait pas du tout. Ron Haydock est à classer entre Gene Vincent et les Cramps, une vie éminent rock'n'roll, au piment de Cayenne du commencement à la fin, un scénario de film. Le début, naît le 17 avril 1940 – vingt ans jour pour jour avant la mort d'Eddie Cochran – et sera enterré en 1977, le jour même de la disparition d'Elvis. Meurt sur une bretelle de sortie de la mythique Road 66, sur laquelle il déambulait à pieds.
Reçut sa première commotion électrique lors de la sortie de La Blonde et Moi en 1956. Dès 1959, à la tête de son groupe Ron Haydock and the Boppers, fondé l'année précédente, il enregistre une poignée de singles chez Cha Cha Records, apparaîtra aussi dans une des émissions culte d'un certain Lux Interior. Le rock'n'roll n'est toutefois qu'une passion adjacente, dévastatrice certes, mais il est avant tout un fan de comics. Désolé, ce n'est pas un adepte de la ligne claire, préfère les noirceurs pulpeuses, l'est attiré par le wild side, les serial killers and the hot erotic practices... après diverses collaborations à plusieurs organes de la presse spécialisée en ses croustillantes matières il finit par monter sa propre revue Fantastic Monsters of the Films. Publie aussi des nouvelles sous le nom de Don Sheppard notamment Scarlet Virgin au titre prometteur. Rédigera sous le pseudonyme de Vin Saxon plusieurs ouvrages pornographiques pour adultes ( que les enfants, allez savoir pourquoi, s'empressent de lire ), Pagan Lesbians, Unatural Desires, Erotic Executives, des titres qui vous mettent l'eau et le foutre à la bouche. Sera aussi un collaborateur de Creepy le magazine de James Waren. S'est adonné au cinéma en tant que scénariste et acteur in Rat Pfink qui eut son heure de gloire.

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Disparaîtra à 37 ans, pratiquement à l'âge de son héros Gene Vincent. Une vie mouvementée. Sex, rock and horror, il semblerait que la folie dépressive s'en soit aussi venue frapper à plusieurs reprises à la porte de l'esprit de cet activiste culturel de haut vol et de basses oeuvres. Un héros populaire.

Damie Chad


P.S. 1 : Merci à Woodyanders et à sa mini-biographie de Ron sur imbd.com
P.S. 2 : l'existe aussi chez Norton un CD : 99 Chicks ( CED 247 ) qui regroupe une grande partie des enregistrements de Ron Haydock, mais les versions des deux derniers morceaux de ce 45 T, sont inédites.

MYSTERY TRAIN


S'agit du premier groupe d'Hervé Loison beaucoup plus connu sous les appellations de Hot Chickens, de Jacke Calypso, et de Wild Boogie Combo. L'on ne présente plus, vous savez tout le bien qu'en pensent les amateurs de rockabilly. Quelqu'un qui bouge les murs de l'intérieur en ressuscitant la folie originelle.

MYSTERY TRAIN
DRIVES UP TO THE MOON / MILKCOW ROCK
LOVELY LOLA / BUTCHER'S STROLL
EAGLES RECORDS EA-R 95051 /1995

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Drives up to the Moon : départ en trombe, éruptif à la Sromboli, après le pont l'a dû être atteint d'une thrombose du cerveau, ricane à lui tout seul comme l'ensemble des pensionnaires de l'asile des fous de la région. Avant de l'enfermer définitivement laissez-le un peu tourner en rond, en toute liberté sur votre pick up. Cela vous fera du bien. Milkcow Rock : les ruminants dans la grande prairie, il y a bien une vache folle qui yodelle comme un cow-boy ivre dans le saloon, mais dans l'ensemble nous classerons cela dans le registre évocation country. Un peu déjantée, nous l'admettons, puisque vous n'insistez pas. Lovely Lola : l'est dans tous états l'Hervé, la miss Lola lui fait un effet boeuf, enfin taureau spermateux au bord de l'embolie sexuelle. Quant aux accompagnateurs sont dans le même état, screament de toutes leurs forces comme sur un disque de Gene Vincent. Butcher's Stroll : instrumental, rien de déchirant mais pour montrer que l'on sait le faire. Vous retrouvez ce son sur certaines démos d'Eddie Cochran.


MYSTERY TRAIN
TRENAGERS INVASION
BAD GIRLS PARTY / I LIKE TO ROCK, I LIKE TO BOP
COTTONPICKIN' / TEENAGERS INVASION
EAGLES RECORDS EA-R 95052 / 1996

 

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Bad Girls Party : faudrait lui interdire de s'approcher des filles, vous le propulsent dans un de ces états l'Hervé, on ne le retient plus dès qu'il sent une braise de clitoris clignoter comme une centrale atomique prête à exploser. Et derrière, les autres qui bêlent comme des chacals en manque qui viennent de trouver un cadavre de chair fraîche à dépiauter. I like to rock, I like to bop : ne sont pas encore calmés, Loison manque de s'étrangler à chaque respiration. L'en cocotte même comme un poulet à qui l'on est en train de trancher le cou. Ne vous affolez pas, c'est juste du rock and roll. Cotton Pickin' : un petit instru pour faire passer le poulet au sang. N'oubliez pas les cris de rigueur. Emballez, pesez, n'oubliez pas de servir chaud. Teenagers Invasion : ça devait lui peser de ne pas chanter, se précipite sur L'invasion des teenagers comme un chien affamé sur de craquantes croquettes. Les trois autres mousquetaires le suivent en mettant le feu à leurs guitares.


L'on peut dire que ces disques sont les années d'apprentissage. Etude des tables de multiplications à réciter par coeur. Mais l'on se permet de changer les chiffres de place. De quoi faire sourciller les puristes qui n'aiment pas les petits malins trop doués. Oui mais ils sont créatifs.

MYSTERY TRAIN
IN MEMORY OF ELVIS PRESLEY
ROCKIN' ELVIS ( Medley ) / MYSTERY TRAIN
STROLLIN' ELVIS / GOOD ROCKIN' TONIGHT
EAGLES RECORDS EA-R 9704059 / 1997


Rockin' Elvis : une vieille passion d'Hervé. Tout dernièrement Hervé était aux States avec un mini-magnéto portatif, y enregistrait des voix dans les lieux preleysiens symboliques pour un prochain album sur les chansons douces d'Elvis. Piégeux, l'on vous attend toujours au tournant de ce genre hommagial. Commence bien, imite parfaitement la voix d'Elvis, ne s'en éloigne jamais tout à fait mais se permet d'en accentuer le côté campagnard. Ce côté innocence rurale qui excuse toutes les excursions tendancieuses vers quelque chose un peu plus étrangement trouble. Mystery train : un titre qui s'imposait. A l'origine de Little Junior Parker, un de ces bluesmen que Sam Phillips enregistrait dans la première période Sun. Ceci peut permettre de comprendre l'amour immodéré qu'Hervé Loison porte au blues. Une batterie qui prend trop de place et un Loison qui pour être trop fidèle essaie de passer en force, heureusement que dans la deuxième partie se libère d'un respect par trop encombrant en se mettant à siffler comme une locomotive. N'ira pas jusqu'à joindre une poursuite de peaux-rouges criards. Dommage. Strollin Elvis : un des grands secrets du succès d'Elvis, savait rocker mieux que personne, mais l'avait compris que les filles préféraient l'eau tiède du stroll. Evidemment ces gros bêtas de garçons ont suivi. Ont oublié que les filles les aiment mieux quand ils se la jouent rebelles et qu'il y a beaucoup mieux à faire que d'endosser le rôle de chevalier-servant bien élevé par sa maman. L'êtralité féminine est pleine de contradictions. D'ailleurs l'Hervé nous semble un peu emprunté dans ce costume trop à l'étroit pour lui. Good rockin' tonight : L'essaie de se rattraper sur le morceau suivant, mais c'est un peu comme s'il lui manquait un peu de noir à la nuit. Y en a qui préfère Marylin Monroe dans Bus Stop, mais question cowgirl, elle est bien plus convaincante dans The Misfits. Reste trop près de l'original. Plus attendu. Ne faut pas hésiter à tuer le Maître. Mission accomplie depuis.


Damie Chad.

KING KONG THEORIE
VIRGINIE DESPENTES


( Livre de poche 30904 / 2012 )

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Me faudrait un petit livre, vite lu, pour une chro sur KR'TNT ! Descends au garage, ma seconde bibliothèque, dans lequel j'entasse en un fouillis indescriptible tous les bouquins chinés au hasard des coups de tête chez les bouquinistes. Tiens celui-ci, n'a même pas un centimètre d'épaisseur, je tire de l'amoncellement, main heureuse, King Kong Théorie – serait-ce la théorie du con royal ? -de Virginie Despentes. Parfait, n'ai encore jamais lu une ligne de cette virginienne des pentes fatales. En ai beaucoup entendu parler. Sulfureuse réputation. Amoindrie ces derniers temps par son entrée à l'Académémie Goncourt, en ce début d'année 2016. Sérail littéraire d'élite poissoneuse au service du merchandising culturel. Que voulez-vous, nulle n'est parfaite, moi je préfère les pistes ombreuses. N'êtes en rien obligés de partager mes goûts a-prioriques. En tout cas, Virginie Despentes est un personnage rock, à cent pour cent, une insoumise qui ne marche pas au pas.
L'est née en 1969, année idéale pour avoir quinze ans lors de l'explosion punk. L'en partagera toutes les dérives – au sens situationniste de ce terme – tous les itinéraires tangentiels d'une exploration existentielle du nihilisme contemporain. Si la vie n'a pas de futur, ne reste plus qu'à en repousser les limites, pour tenter de voir ce qu'il y a derrière. Logique et précieux offertoire baudelairien conclusif des Fleurs du Mal. Toutefois l'on n'échappe guère à son implantation charnelle, appartenant à l'espèce humaine Virginie n'en reste pas moins un être féminin, une femme, une femelle. L'avait en gros une chance ( ou une malchance ) sur deux de tomber dans cette case, et le hasard génétique l'a fait naître en une époque historicienne de revendication et révolte féministe. Méfions-nous des tartes à la crème des idées correctement admises par la société. L'est un féminisme revendicatif, bon-chic, bon-genre – BCBG à ne pas confondre avec CBGB – politiquement correct, partagé par toute la bonne pensance de gauche comme de droite, qu'il convient de culbuter dans les sentiers exigus de la moraline. L'en est un autre qui ne se contente pas de bêler dans le sens moutonnier de la sage intégration respectueuse des droits de l'Homme ( et de la Femme ) octroyée comme une charte participative au bon savoir-vivre-ensemble d'un contrat social démocratique qui aurait besoin de quelque dépoussiérage.

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C'est qu'il existe des brebis noires, qu'un esprit pervers pousse à explorer les chemins de traverse que le troupeau réprouve. Au nom de quelque chose, qui n'est jamais nommé, ce vieux fond de christianisme faisandé, puritain, et patriarcal qui enjoint à toute les soeurs de normativement se bien conduire. Chacune à sa place et les oies ( plus ou moins, faut hélas vivre dans son époque ) blanches seront bien auto-gardées. Un peu de liberté, librement auto-consentie à soi-même, mais point trop n'en faut.
Pour celles qui empruntent les pistes dangereuses, qu'elles ne viennent pas se plaindre. Motus et lèvres cousues. Genre de proposition par trop péremptoire qui ne plaît guère à Virginie. L'a l'habitude de les ouvrir toute grandes. Pour son plaisir personnel. Et son déplaisir aussi. Commence donc toute jeune à courir les routes de France. En auto-stop. Pour assister à des concerts punk – une saine occupation qui devrait lui valoir l'absolution pleine et entière de l'Association des Enfants de la Sainte-Vierge – disséminés aux quatre coins du territoire national. Lever le pouce est un moyen de transport économique, mais qui peut coûter cher et chair. Un soir, le scénario tourne mal, elle et sa copine sont frappées et violées par trois jeunes gens. S'en sortent bien, puisqu'elles sont vivantes. Virginie ne se plaint pas. Ne joue pas à l'innocente jouvencelle qui n'avait jamais vu le loup sortir du bois pour entrer dans ses abattis. Un mauvais moment à passer. Un pénible souvenir à oublier.
L'est une affranchie du sexe, ne dit jamais non quand on lui plaît. Reconnaît même que parfois quand on a bu, on ne sait plus trop au matin ce que l'on a fait la veille. Pas de quoi en écrire une tragédie racinienne en cinq actes. Surtout qu'elle ne cache rien. Survit en faisant des petits boulots. ( Perso je pense qu'il n'existe que des boulots mal payés. ) Met en expérience ce que nos chantres – pardon, nos chancres – politiciens nomment flexibilité. Cherche à se sortir de cette précarité financière. Se prostituera occasionnellement. L'assume sans ambages. L'expérience n'est pas si désagréable qu'il n'y paraîtrait. Ne parle pas de plaisir extatique mais de connaissances. Pratiques sexuelles diverses et surprenantes, mais surtout connaissance de soi. C'est au pied du sexe que l'on est capable de savoir jusqu'où l'on peut aller. En ésotérisme tantrique, l'on appelle cela la voie de la main gauche...
L'arrêtera ses pratiques, le succès de Baise-moi lui permet d'être moins dépendante... C'est alors que survient le retour du bâton. Freud aurait dit le retour du phallus, mais Virginie Despentes est trop engagée dans la concrétude du sexe pour se risquer à de telles élucubrations phantasmatiques conceptuelles. Se contente de rédiger sa King Kong Théorie.

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Point de mauvaises et fausses interprétations de cette titulature. Ne signifie pas que les hommes sont de vulgaires primates, d'ignobles orang-dégoûtants prêt à sauter sur tout ce qui possède une mignonnette et innocente chatounette dans le creux de son entrejambe. Référence au film de Peter Jackson. Le méchant gorille géant fait ami-ami avec la belle Ann Darrow, s'installe une relation de confiance et de respect entre le géant et la fragile jeune femme. Au-delà et en-deçà du sexe. Pas de l'amour, pas de l'amitié. Une espèce de lien érotique bâti sur la trop grande disproportion corporelle des protagonistes. Certes ce n'est qu'un film. En monnaie de singe. Peut-être même à l'eau de rose. Mais comme une nouvelle donne proposée pour régir les relations homme / femme, l'absence de sexe n'exclut pas le désir quand le désir ne s'abolit pas dans l'appropriation forcenée du sexe.
Virginie Despentes ne se berce pas d'illusion. Une direction à envisager, entrevue dans un lointain temporel pour lequel elle ne prend même pas la peine d'avancer une date de réalisation hypothétique. Pas mal pour quelqu'un qui provient du No Future punkoozitäl. Retourne vite dans le présent. Appuie sur les idées toute faites. Non, elle ne condamne pas la pornographie. Accepte même que l'on puisse y prendre du plaisir. Brut et sans pruderie. De même pour la prostitution. Beaucoup la pratiquent par raison économique. Un travail pas jojo et pénible. Mais n'est pas le seul dans notre société, si vous croyez que c'est beaucoup mieux d'être rivé à la chaîne chez Peugeot ou humilié toute la journée par la sous-merde arrogante qu'est votre chef de bureau ou de chantier, vous vous mettez le doigt dans l'oeil jusqu'à la clavicule et c'est tout autant désagréable, sinon plus, que le client qui vous enfonce sa pine dans le cul. Reste à savoir quel est le mieux payé.
Vous écarquille les yeux. N'ôte pas ce sexe que vous ne sauriez voir. Nous sommes dans une société marchande. Et libérale. Tout se vend. Tout s'achète. Faut que le client et l'artisan retirent un égal bénéfice de la transaction. Pas d'intermédiaire qui se goinfre au passage. Aujourd'hui la prostitution est rayée de la carte. Exit des centre villes. Est reléguée dans les quartiers périphériques. La police et la morale marchent la main dans la main. Certains diront dans le sac. Hypocrisie sociale. Surtout cacher que les travailleuses du sexe sont pour la plupart des gamines issues des milieux populaires et des malheureuses illégalement entrées sur le territoire national... Tout s'achète et tout se vole.

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Et le viol d'une papillonne a donc engendré ce livre de colère ! Mais le viol lui-même qu'en est-il ? L'a sa théorie là-dessus. Bâtie sur sur sa propre expérience. N'a pas été à la fête. L'a eu la trouille de sa vie. Le cul brûlé aux vits mais dans sa panique, l'a tout de même gardé la tête froide. Toute théorie découle d'une observance, d'une pratique inattaquable. Les mecs qui vous baisent en groupe sont plus intéressés par les performances des copains que par les gigotements de la proie. Le mâle se dévoile, c'est à qui l'aura la plus longue et la plus efficace. L'on se jauge et l'on s'envie, sans fausse honte puisque la témoin est sans importance et qu'elle essaie de se faire oublier, aussi petite que son  trou de souris, dont les gros matous se moquent alors même qu'ils la foutent en coeur. Chose acquise – de gré et à priori de force – perd tout intérêt, les violeurs sont des voyeurs qui ne vous regardent pas, leurs désirs sont ailleurs, sur ces corps d'hommes que leur fierté virile leur interdit de désirer. Le viol en tant que pratique refoulatoire de l'homosexualité. Virginie Despentes n'y va pas pas avec le dos de la ceinture de chasteté outragée, va-te faire foutre ailleurs par tes alter-égos, lance-telle à la gueule de ses pendards. Tu aimerais faire la queue, pas à la fille, mais à l'autre file, celle des mecs, que ton idéologie machiste à la mords-toi le noeud t'interdit. Honte sur celui qui est incapable d'accomplir ses désirs les plus intimes. Ces rêves irréalisés que vous transmettez sous forme d'actes cauchemardesques à celles qui n'y sont pour rien. Un livre qui remet les braguettes en place.
Sex, drugs and rock'n'roll. N'effleure que le premier membre de la trinité. Les deux autres, les mentionne incidemment, ne sont pas le sujet du livre. Même si ces parallèles se croisent – et parfois finissent par s'embrouiller – dans bien des existences. Question sexe vous êtes servi. Mais attention, Virginie ne vous force pas à manger. Si d'autres assiettes vous tentent, ne les dédaignez pas. Sa théorie n'est pas universelle. Rejoint le principe thélémite, fais ce qu'il te plaît, et surtout ne force pas les autres à pratiquer ce qui fait ton bonheur. Bien sûr, tu peux te retrouver vite seul à ce grand jeu du désir de vivre. Mais ce sera toujours mieux que d'être mal accompagné.


Damie Chad.

SUR LA MÊME
LONGUEUR D'ONDES
LE DETONATEUR MUSICAL
N° 79 / AUTOMNE 2016

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Pas cher. C'est gratuit. Se moquent pas du monde. Cinquante-deux pages, photos couleurs, bien écrit. Fondé en 1982 par Serge Beyer, tiré à cent mille exemplaires. Distribué en France, en Belgique, au Québec et en Acadie, principalement dans les lieux à vocation culturelle. Ne me demandez pas comment ils équilibrent les comptes. Tout de même quatorze pages de pub dans ce dernier numéro. Sûr qu'il doit y avoir une nuée de bénévoles qui marnent pour le plaisir. Possèdent aussi un site et un FB que vous devez aller voir si les groupes et les chanteurs dont nous causons dans KR'TNT ! vous paraissent trop bruyants. S'intéressent aux créateurs francophones. Ouvert à tous les styles, chansons, électro, et ce que j'appelle les artistes France-Inter, ils adorent découvrir les inconnus – certains deviennent célèbres comme Dominique A et Noir Désir - mais en règle générale c'est un peu le mainstream des anonymes. Pour résumer et faire court, ce n'est pas très rock and roll. Evitez de confondre avec Sniffin' Glue et Big Beat.


Damie Chad.

 

30/11/2016

KR'TNT ! ¤ 305 : SERATONES / PEURS SECRETES / WILLIGENS / CRASHBIRDS / KOMIKS KRONIK / POP MUSIC ROCK

 

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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LIVRAISON 305

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

01 / 12 / 2016

SERATONES / PEURS SECRÊTES / WILLIGENS

CRASHBIRDS / KOMIKS KRONIK

POP MUSIC ROCK

Le 106. Rouen (76). 15 novembre 2016
SERATONES


Que sera sera Seratones

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Elle s’appelle AJ Haynes. Retenez bien ce nom, car on va certainement beaucoup parler d’elle. Cette petite black rondelette est une véritable boule de feu. Elle a tout ce qu’une star peut désirer : l’énergie, la présence, LA VOIX, le sens du contact et un groupe excellent derrière elle. Il ne lui manque qu’une seule chose : la taille. AJ mesure 1,50 m. Elle est en plus un peu boulotte et ne fait rien pour arranger les choses car elle se pointe sur scène en short moulant et en santiags. Pas très élégant, en effet. Mais ça nous permet d’admirer un énorme gator tatoué sur la cuisse gauche. Elle a aussi les épaules couvertes de tatouages, comme Ciara Thompson des Buttshakers, et elle shake le shook avec le même chien que Lisa Kekaula.

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Eh oui, par moments on croit rêver, on croit entendre les BellRays de la première époque ! Les Seratones sont capables de jouer «Kick Out The Jams» en rappel, et depuis celle des Nomads, c’est la version la meilleure, c’est-à-dire la plus explosive, qu’on ait pu entendre ici bas. Wow ! - And I want to kick em out ! - Extraordinaire ! C’est comme si le rock qu’on aimait bien revenait avec tout l’éclat de sa candeur originelle. AJ est tellement dans son truc qu’elle pue l’intégrité à vingt lieues à la ronde. Il suffit juste de la voir gratter sa guitare, il suffit de la voir descendre dans la fosse pour aller chanter avec les gens. Elle réincarne cette vieille candeur du rock qu’on croyait perdue depuis que le m’as-tu-vu règne sans partage en ce bas monde.

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On finit par n’aspirer qu’à ça, au retour d’une forme de fraîcheur et de spontanéité, cette fraîcheur qu’on retrouve chez Tav Falco et Little Victor, chez Baby Woodrose et Bevis Frond, chez Robert Pollard ou Frank Black, celle qui émanait autrefois de groupes comme Redd Kross et les Laughin’ Hyenas, des gens incroyablement doués qui avaient l’audace de sortir des sentiers battus pour aller taquiner les muses du rock. AJ Haynes et ses amis font partie de ce monde-là. Ils regorgent de talent, d’énergie et de son.

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Sur scène, la petite AJ explique rapidement que son groupe vient de Louisiane (Shreveport, pour être exact, hometown d’Hank Williams et de James Burton). Matthew Johnson les a repérés et leur premier album est sorti sur Fat Possum, un label qui fut jadis spécialisé dans le North Mississippi Hill Country Blues. Le guitariste des Seratones s’appelle Connor Davis. Il faut l’avoir à l’œil car sous un faux air de hippie, il est capable d’allumer autant de chandelles que Joey Santiago. Il triture des ambiances à longueur de temps et lorsqu’il faut sortir la grosse artillerie des power-chords, il est au rendez-vous. Il est ce qu’on appelle un guitariste omniscient. Il reste actif de bout en bout et veille à la constance des incandescences. De l’autre côté, un nommé Adam Davis joue sur une basse Rickenbacker et, si elle n’était pas déjà prise, la palme pourrait revenir au batteur, un roukmoute barbu qui porte un nom d’ange : Jesse Gabriel. Il réussit ce que peu de batteurs savent faire : la powerhouse à la Jerry Shirley, mais subtile et déliée au poignet.

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Malheureusement, le club du 106 est loin d’être plein. Dommage pour ceux qui ratent un tel concert. Les Seratones jouent bien sûr tout leur album, en set court, ramassé et pour le moins fulgurant. Les petits travers prog qu’on pouvait reprocher à l’album lors d’une pré-écoute se volatilisent complètement sur scène. Comme ils jouent tout à l’énergie, les cuts passent en force et comme le groupe est bon - mais bon au-delà de ce qu’on peut espérer - ça tourne vite à l’énormité. AJ Haynes fait ce qu’elle veut de sa voix. Elle fait partie des shouteuses qui savent poser une voix à la surface de la fournaise. Elle n’est jamais couverte, au contraire, elle mène sa meute. Fantastique petit bout de bonne femme. Il faut l’avoir vue se dandiner. On dirait une gamine folle de joie à l’idée de jouer pour un public. Aucune trace de pathos chez elle. Rien que du pur jus.

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Le conseil qu’on peut donner, c’est d’aller voir les Seratones sur scène avant d’écouter leur album. C’est un peu comme si la scène mettait les cuts en lumière et qu’on retrouvait ensuite cette lumière sous le casque. On note au passage que Jimbo Mathus produit ce fabuleux premier album intitulé Get Gone. Dès l’ouverture du bal, on prend le son des early BellRays en pleine poire, avec «Chokin’ On Your Spit», une abomination cisaillée et grandiose à la fois. AJ monte directement dans le ciel. C’est aussi le cut avec lequel ils démarrent leur set. On a là-dedans toute la puissance et l’énergie qu’on peut attendre d’un cut de rock. C’est même du sans pitié qui explose les cadres de référence. Ça grouille de vie et Connor Davis passe un solo démentoïde.

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Voilà ce qui s’appelle planter le décors. La fête se poursuit avec «Headtrip», un stomp flamboyant de la Louisiane. AJ ouvre l’horizon comme si elle ouvrait les bras, elle détient ce pouvoir surnaturel. Elle pose sa voix sur le plateau d’argent de la légende du rock. Pour le lapin blanc, c’est une bénédiction. Elle perce la clé de voûte, elle éclate le toit du monde, c’est une éruption volcanique faite femme, elle crache de la beauté à jets continus. Quelle puissance extraordinaire ! C’est à ne pas croire. Même sur un balladif comme «Tide», elle se situe en tête de gondole à Venise. On dirait Grace Slick, même timbre et même côté saute-au-paf des barricades. Elle développe continûment ses immenses volutes de puissance. C’est un bonheur que de voir une chanteuse comme AJ sur scène, je vous le garantis. C’est un prodige de vitalisme impénitent. Cette femme n’est pas très belle mais elle devient plus belle encore que les actrices connues qui sont loin d’avoir son talent. S’ensuit un «Chandelier» joliment sonné des cloches de Jericho. Elle attaque son blitz avec une niaque digne de celle d’Aretha - You can take your time - C’est atrocement bon et Connor Davis baigne ça dans une singulière ambiance guitaristique. Ce genre de cut dégage toute la mauvaise herbe du m’as-tu-vu. «Sun» est le numéro deux de la set-list, bon choix, car voilà encore un cut explosé du bulbe par l’infernal Connor Davis. C’est chargé de son jusqu’à la gueule, comme on le dirait d’un canon de flibuste - You can sing it anyway you like it - Diable, comme ces gens-là peuvent être brillants. Grâce aux Seratones, le rock a encore de beaux jours devant lui. Ils surfent sans encombre à la surface de l’underground. Ils sont terrifiants d’efficacité. En écoutant «Sun», on revoit les cuisses potelées d’AJ twister le hot rock de la Louisiane. Ils prennent ensuite le morceau titre au heavy doom de Shreveport, elle pousse des ouh-ouh qui évoquent ceux de Katie Jane Garside. C’est à la fois heavy et génial. AJ monte au pire chat perché de l’univers. Elle extrapole le rock sans le vouloir. Le festin se poursuit en B avec «Trees», le dernier cut du set, bien énervé et même beaucoup trop énervé, joué à fond de train, bardé d’une ramalama d’accords dignes de ceux du MC5 et traversé de part en part par un cruel solo de trash killer. AJ amène ensuite «Kingdom Come» au chat perché qu’elle agrémente d’un hé hé hé de rigolade spontanée, histoire de montrer qu’elle est parfaitement à l’aise. Elle gratte encore sa guitare sur ce cut haleté et intrinsèque, mais attention, avec «Don’t Need It», ça repart de plus belle. Connor Davis balance un riff néandertalien et c’est repris à la beatmania frénétique. AJ entre là-dedans à la manière d’Aretha, oui, comme dans du beurre, et paf, elle explose tout. Elle shoute des ouh-ouh exceptionnels, oui, elle peut se prévaloir de l’apanage de la shoutabilité, aucun problème. Pur génie ! On ne peut pas résister à un coup pareil. Le solo n’en fait qu’à sa tête et se damne tout seul pour l’éternité. AJ s’installe dans l’ampleur maximaliste avec «Take It Easy» - Take it easy one me - Elle pose bien son me. Ces gens-là se situent très largement au-dessus de la moyenne.
Sur scène, les Seratones jouent deux cuts dramatiquement bons qui ne figurent pas sur cet album : «Brainwashed» et «Necromancer». Espérons les retrouver sur le deuxième album et allons brûler un cierge à Notre-Dame-de-Lorette.


Signé : Cazengler, sert à tout


Seratones. Le 106. Rouen (76). 15 novembre 2016
Seratones. Get Gold. Fat Possum Records 2016
Sur l’illusse de gauche à droite : Connor Davis, AJ Haynes, Jesse Gabriel et Adam Davis

MONTREUIL / 24 - 11 - 2016
LA COMEDIA MICHELET


PEURS SECRETES / WILLIGENS
CRASHBIRDS

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L'on ne peut se fier aux organes de reproduction. Rassurez-vous je parle des objets technologiques de guidance directionnelle. Me voici obligé de traverser Montreuil à pied faute d'une défaillance précisitive. Pas grave, je ne regrette pas ma soirée. Maintenant, soyons clair, la Comedia Michelet ce n'est pas la Comédie Française, question standing, car pour les intervenants, c'est foutrement plus sympathique. Cherchais le numéro 42, et y serai passé fièrement passer devant si dans l'entrebâillement d'une porte je n'avais point entraperçu une silhouette typiquement rock'n'roll, blouson noir et look punk destroy. A deux l'on a du mal à contenir dans l'espace de sas qui sert de couloir. Ma diabolique et prodigieuse intelligence proverbiale me permet de détecter la poignée d'une porte, il était temps car voici qu'un troisième larron s'en venait squatter notre terre d'accueil surpeuplée.
Participation libre. Telle une ombre errante parvenue sur la rive du Styx je me hâte de jeter mon obole dans le récipient que le nocher du lieu me tend avant de me laisser fouler ce territoire sacré et néanmoins infernal du rock and roll. Comptoir sur ma gauche, stand de disques et de BD sur ma droite. Pour les BD voir plus loin, pour les scuds, le stand Crashbirds vous présente aussi ses T-shirts, très classes, et tout à côté un bel assortiment de pochettes punkoïsidales des plus démentes.
Deux grandes salles, un comptoir aussi long qu'un porte-avions, une estrade à musicos reléguée dans un coin, des murs tapissés d'affiches de concerts, de larges étagères croulant sous les livres rendues inaccessibles par deux rangées de chaises, et puis du monde. Une faune incroyable. Une collection d'individus à part entière, destins brisés et squales des eaux profondes, des punks, des rockers, des étudiants, des habitués, des anglais de passage, des excités et des amorphes, de jolies minettes, et des chiens affolés par le bruit. Un cocktail explosif. Mais non, sourire, gentillesse, respect de tous les bords. Ici l'on vous prend pour ce que vous êtes. Pas d'école, pas de chapelle. Accepté d'office. L'on ne vous demande rien. Vous offrez ce que vous voulez.


PEURS SECRETES

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Voudrais pas vous faire le coup de Jean-Paul II, mais n'ayez pas peur. Pas le style de groupe fleurs carnivores la guitare entre les dents, genre cool qui ne se prennent pas pour des superstars. Leur installation est un spectacle à elle toute seule. Pas pressés pour deux sous. Un regroupement hétéroclite de personnalités, un batteur style père tranquille qui s'aperçoit qu'il a oublié de brancher sa batterie électronique, un bassiste à la dégaine de vieux rocker qui a tout connu mais qui dispose soigneusement ses tablatures hiéroglyphiques à ses pieds, un jeune organiste fou qui ne parvient pas à scotcher le nom du groupe sur l'armature de son Roland, et un guitariste qui déroule pendant vingt minutes un longue promenade de guitare si absorbé dans son jeu, malgré un sourire narquois adressé en permanence à ses co-équipiers, que l'on pourrait se demander si le concert n'a pas débuté. Mais non, il s'interrompt pour la balance. L'en manque toujours un, celui justement que le gars à la console aimerait entendre, pas d'affolement il vadrouille quelque part dans la salle. Enfin sont là tous les quatre. Un petit bout d'essai et c'est parti... pour un faux départ. Le chanteur rappelle l'organiste à l'ordre, non, on ne présente pas le groupe tout de suite. D'abord un instrumental, et puis la présentation. On aura droit à l'instru, mais ils squeezeront la présentation...
Avec cette équipe de bras cassés, vous vous attendez au pire. Et bien, pas du tout. C'est parfaitement en place et l'ensemble folâtre joliment sur les aires d'un rock'n'roll joyeux et plus réflexif qu'il n'y paraîtrait. Peurs Secrètes : un façade de fausse insouciance dans un monde qui va mal. Gab sous son chapeau est à la guitare et au micro, prend le temps de présenter les morceaux Profil Bas, celui que l'on adopte devant le chef de service qui vous crie dessus, si ce n'était pas l'état pitoyable de votre porte-monnaie vous le pousseriez volontiers par la fenêtre du quinzième étage. Mais non, il ne faut pas céder à la haine. Ce sera le thème de Requête. Je veux bien l'entendre philosophiquement, mais en pratique perso je préfère le Kick out the Jams des MC 5.

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Devant la scène le public s'éclate. Celui qui me surprend le plus c'est le batteur, autant avant le set il avait l'air à vingt mille lieues sous les mers, autant maintenant il frappe dur et juste. La basse est des plus simples, la même note ressassée jusqu'à outrance mais propulsée parfaitement, des ondes rondes et noires, bienveillantes. Se débrouille à la guitare, Gab, une sonorité claire et rampante à la fois. Sera à plusieurs passages chaleureusement applaudi. Mais c'est déjà la fin. Le chant des sirènes. Pas l'usine qui vous appelle pour rempiler sur votre poste de torture. Celui-là est beaucoup plus fun. La modulation que produit la gent féminine lors de ses instants de plus grand bonheur. Ce ne doit pas être du réalisme sonore, car pour moi, je ne reconnais pas. Le band émet une sorte de ronronnement rapide tel un matou grasouillou qui dort sur le canapé à côté de son écuelle de canigou vide. Agréable à entendre, mais peu ressemblant. Du moins si j'en juge d'après mes pauvres expériences personnelles. En tout cas, ces sirènes ont charmé les filles qui virevoltent et s'envoient en l'air un sourire radieux aux lèvres (supérieures ) sur ce qui s'avèrera être le dernier morceau du répertoire.
Nous ont pas donné le secret de la peur. Mais du bon temps qui roule.

WILLIGENS


Normalement je n'aurais pas dû en parler. Que venaient-ils faire au milieu de cette soirée rock and roll ? Je ne suis pas sectaire, mais je n'aime pas le reggae, ni le dub. Ni tout ce qui y ressemble de près ou de loin. Oui mais ils ont assuré. Un organiste qui lasure un max, un percussionniste qui sait se faire remarquer, et le reste – basse et batterie - à l'avenant. Et puis Thibaut Willigens à la guitare et au micro. Mettent une ambiance du tonnerre. Des filles qui n'arrêtent de danser et des garçons qui hurlent. Un dernier morceau particulièrement bien enlevé, maîtrisent parfaitement leurs instruments, pour un peu cela aurait pu être du rock. Mais ne rêvons pas. Arrêtent au bout de huit morceaux et malgré les pressentes réitérations du public qui avalerait sans problème une lampée de plus, ils se dépêchent de libérer la scène pour Crashbirds. Se fait tard et les concerts doivent se terminer à vingt-trois heures. Les honnêtes travailleurs du quartier doivent impérativement reprendre les forces qu'ils immoleront sitôt le jour levé au dieu de la production et de l'exploitation capitaliste.

CRASHBIRDS

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Montagnes russes. Passer du fun dub au crash rock'n'roll, la chute risquait d'être brutale. J'étais l'oiseau de mauvais augure. Pour le public de la Comedia on ne fait pas un drame de ce genre de faribole, tant que la musique est bonne et que le rythme vous emporte, pas de problème. If my baby quits me, l'hypothèse du bon Doctor Feelgood met tout le monde d'accord en moins de cinq minutes. Faut avouer que les Crashbirds sont particulièrement en forme ce soir. Un long moment à attendre pour sortir du nid et déployer leurs ailes les a boostés à mort.

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Pierre Lehoulier. Une guitare et trois pantoufles sonores qu'il a bricolées à la maison, à la manière des inventeurs fous. Avec ce bagage minimal, l'est sûr de lui, se sent capable d'aller au bout du monde. Sérénité absolue. Assis sur son chaise tabouret, avec sa barbichette grisonnante sous le menton, ses yeux mi-clos, dont on ne voit que le blanc lorsqu'il se penche en avant pour marquer le tempo, l'a l'allure d'un moine bouddhiste, d'un sage en méditation, perdu depuis huit jours dans la contemplation d'un pétale de fleur de cerisier, alors que ses mains font mécaniquement tourner mille moulins à prières. Erreur d'optique, achetez-vous des lunettes et un sonotone. C'est une ruse. C'est le plus féroce de tous les moines shaolin, ce qu'il tient entre ses mains n'est pas un bâton de sagesse mais une guitare sabre. L'entaille les riffs comme l'on tranche la tête de ses ennemis, d'un coup sec mais en prenant garde à ce que l'agonie dure un peu, le sang des notes dégouline le long du manche. Vous scratche le blues sans une seconde d'hésitation. Impitoyable, donnez-lui un simple anatole de trois accords et il vous l'étire, vous l'étripe, vous l'éventre comme le lapin que vous désirez manger à midi. Opère en pleine lumière, et tous les yeux sont fixés sur cette main qui remonte en miaulant tout le long des frettes.

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Âmes sensibles après cet écorçage, cet écorchage des vieux patterns du blues qui n'arrêtent pas d'exsuder leurs cris de souffrances, sans doute avez-vous besoin d'un peu de présence et de tendre douceur féminine et vos regards se portent sur Delphine Viane. Beauté parfaite, mais ne répondant nullement à ce que vous attendiez et souhaitiez. Crinière de feu, long corps d'immarcescible blancheur gainée de vêtement noirs qui la grandissent encore plus. Fière et altière. Une guerrière. Redoutable. Une héroïne de roman  fantasy, un port étincelant de déesse, un visage aussi envoûtant qu'un portrait de Dante Gabriel Rossetti. Fascinante, son corps épouse la forme ondoyante des jeunes bouleaux que les vents du septentrion enlacent des serpents de leurs bras invisibles. Attirante. Ensorcelante. Modérez vos ardeurs. Chaque fois qu'elle laisse retomber ses mains sur sa guitare, vous ressentez l'effet d'une vitre qui entaille votre chair. Mais ce n'est rien. Son secret et son mystère résident dans sa voix. Pousse des cris mélodieux, du givre qui vous transperce tout en stimulant ces océans de force qui dorment au fond de vous. En joue, s'en amuse, monte haut, et lorsque le public tente de l'imiter, elle fuse encore plus loin, et vous contemple de l'air moqueur de l'aigle qui dans les nuées contemplent les blaireaux qui rampent sur la terre.

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Couple infernal. Se sont partagés les rôles. Lui il s'occupe du reptile du blues lui fait une incision sous le ventre et puis lui arrache la peau tout du long. Et elle elle torrée le taureau du rock. L'enveloppe dans la cape de ses cordes vocales, l'assomme de véroniques exaltées jusqu'à ce qu'il s'effondre sous ses yeux amusés. I Want to Kill You, Hard Job, No Mercy, Someone to Hate, ne dites pas qu'ils vous prennent par surprise, les titres sont des déclarations d'intention qui se passent d'explications. Et la foule aime ça. Faut entendre les exclamations d'extase qui suivent Dead City de l'Iguane.

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Onze heures sonnent. L'heure fatidique de ranger le carrosse de killer Cinderella, mais non, c'est trop beau, c'est trop bon, et c'est le patron lui-même qui fait signe de continuer. S'engouffrent dans la brèche temporelle, et ce n'est qu'une heure et quart plus tard que le feu d'artifice devra stopper. La foule arrête d'onduler et gémit. Fusent suppliques et implorations, mais non, this is the end. Quelle fête ! Quel plaisir ! Quels magiciens ! Se sont emparés de nos cerveaux et l'ont pressée comme une éponge pour en expulser toutes les scories et nous l'ont rendu gorgé du sang du blues et de la lymphe du rock.

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( Photos FB : Hubert Bonnard )


Damie Chad.

 

KRONIK KOMICKS
Octobre 2016 / N° 13 / SPECIAL HORREUR

 

LUCAS DE GEYTER / AURELIO / CHRISTOPHE SENEGAS / NED / BEUH / PIERRE LEHOULIER / EL PRIMATE / CAMILLE PULL / GROMAIN / TOKI / PAT PUJOL / JOKOKO / SYL & LENTHE CHRIS / MELI & FAT MAT / VIRGINIE B / TUSHGUN / KEN MALLAR / MINI TRAILLETTE / KIK / BENJO SAN / GWEN TOMAWHAWK / JEANNE SMITH / TAGA / GOME.

Retour au stand BD à la Comedia Michelet. Pas par hasard qu'ils soient présents en cet antre que l'on pressent ouvert à toutes formes de Kultur Underground. Spécialement en cette soirée Crashbird puisque Pierre Lehoulier, outre sa fonction de guitariste chez nos zoziaux avec qui la vie n'est pas du tout cuit-cuit est aussi artefacteur de bande dessinée.

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Présentation du numéro 13, cent vingt quatre pages couleur, papier glacé, format B5. Parution semestrielle. Derrière le magazine grouille un monde informe, une association d'artistes et créateurs renforcée d'un collectif d'intervention d'une douzaine d'auteurs. Le mieux est d'aller faire un tour sur leur site www.kronickomick.com qui vous présente les différentes activités de cette bande d'énergumènes et vous permet de voyager dans les blogues et les sites des différents artistes. De quoi s'en mettre plein les yeux et de passer quelques heures agréables.
Une vingtaine d'auteurs qui oeuvrent selon un même esprit. Crazy gore. Sexe et parodie. Un esprit déjanté à la Cramps. L'on cherche le rire, l'on provoque le dégoût, l'on glousse jaune, l'on gloupse vert. Humourglobine à toutes les pages. Vomissures et ricanures. Critique sociale de notre monde de chacals. Mais à vous d'opérer les transferts nécessaires. L'on est loin de la grosse rigolade gratuite. Faut gratter le sang séché et passer la serpillère sur les flaques fraiches pour sentir et humer le noir du désespoir derrière les gros bouillons floconneux du magenta.
Punk Kritik de la folie pure de notre univers. L'absurde soudoie les conduites humaines qui cherchent une transcendance à leur délire. Les intentions sont bonnes et motivées par les baudruches de nos idéaux. Mai le gâteau se dégonfle aussi vite qu'il monte en pâte. L'horreur est horrible parce qu'elle fait rire. Farces burlesques qui tournent mal. Rêves brisés qui déjantent salement. Comédies politiques et tragédies existentielles. Aux imbéciles les mains pleines, de sang. Surtout et de préférence le leur. L'art de rire compris en tant que manuel d'auto-dérision. D'auto-mutilation persuasive. Scartologiphilesque. Rien ne vous sera épargné. Ne venez pas vous plaindre. Si vous ouvrez cela, c'est que vous aimez déjà. Que vous n'avez aucune objection à opposer à l'abjection représentative de vos phantasmes mous. Correspondent trop à des fragments de la réalité triviale qui vous phagocytent pour qu'ils aient acquis la fermeté de ces certitudes intérieures que rien ne saurait effriter. Ne l'oubliez pas l'horreur est avant tout dans le champ de ruines de votre tête. Si vide et si mal faite. Trois fois hélas !
Faites gaffe. Le rire est une issue de secours. Vous l'employez comme une soupape de sécurité. Vous pensez trouver une porte de sortie, un sas de fuite, qui vous permette d'échapper à l'insupportable mais l'orifice est bouclé. Tripe anale fermée à triple tour. Le cul du monde est bouché. Où que vous portiez vos pas, vous pataugez dans la merdouille. La marée diarrhétique vous englue dans le pays de l'horreur tiède. Vous y êtes au chaud comme dans le ventre de votre maman. Position foetale du lecteur qui suce son pouce plein de merde. Ne vous récriez pas, c'est la sienne. C'est la vôtre. Le rire est une cacatharsis.
Un petit défaut. Economique. Indépendant de la volonté collective. Toutes ces participations demanderaient le format tutélaire d'un véritable album. Les images n'en seraient que plus trash. Le rire que plus cruel. Et le mufle de l'horreur n'en paraîtrait que plus bêtement horrible.


Damie Chad.

POP MUSIC ROCK

PHILIPPE DAUFOUY & JEAN-PIERRE SARTON

( Editions Champ Libre / 1972 )

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Un vénérable diplodocus. Quand il a vu la couverture légèrement déchirée le bouquiniste en a divisé le prix peu onéreux par deux, tout heureux de se débarrasser de ce fossile dédaigné depuis des lustres par son habituelle clientèle. Pour le retour sur investissement du petit commerçant je n’aimerais pas me prononcer, mais même avec une patte abîmée une bestiole des temps antédiluviens est un spécimen qui mérite une étude approfondie. Rappelons que Champ Libre fut une maison d’édition fondée par Pierre Lebovici qui disparut mystérieusement assassiné par on ne sait qui. Ce gauchiste entreprenant gênait beaucoup de monde…
Bouquin daté mais je me rallierai point aux esprits railleurs qui liraient raté. D’une autre époque, oui. Et chevillé à elle corps et âme. L’après-mai 68. Mais chez les purs et les durs, les pieds solidement ancrés dans la mouvance gauchiste. Parlent de rock, mais au travers du prisme critique déformant et éclairant du marxisme. En ce temps-là Saint-Marx était l’opium monothéiste du peuple des intellectuels. Révolutionnaires comme il se devait. Ne disaient pas que des bêtises. Se prononçaient dans le feu de l’action. Etaient mêmes aux avant-gardes des réflexions sociétales. En quelque sorte prenaient tous les risques de la prophétie à court terme. Ont entrechoqué les silex de la pensée en vain. N’ont pas produit les étincelles géniales qui auraient dû mettre le feu à toute la plaine. Pour leur part Philippe Daufouy et Jean-Pierre Sarton furent de farouches militants communistes non-autoritaires d’Argenteuil très actifs avant et pendant mai 68.
Nos deux bretteurs analysent un phénomène en plein essor. Sont au début de la décennie qui sera celle de l’apogée de la réception de la musique rock en France ( et partout ailleurs ). Connaissent leur sujet. Ont peut-être davantage lu qu’écouté mais ils se débrouillent bien. En 1971, y avait peu de monde en notre pays qui pouvait se targuer d’une vision synoptique de l’histoire de la musique populaire américaine, anglaise, voire même nationale. Ont potassé leur sujet et possèdent une structure de fer idéologique des plus efficaces.

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Pour bien comprendre leur étude faut saisir la nuance dichotomique entre idéologie et critique. Une infime variation au cœur du marxisme, ce dernier terme correspondant à l’ambivalence dialectique saisi en son démarquage même, non pas au travail de pensée de Marx en œuvre dans ses ouvrages, mais à la mise en pratique de sa méthode de pensée par toute personne qui n’est pas Marx. L’idéologie est un produit de la superstructure des rapports sociaux-économiques qui s’imposent à vous tandis que la critique - loin d’être une description plus ou moins subjective de la réalité subie - est l’arme absolue qui vous permet de réaliser théoriquement la transformation du recensement froidement objectif d’une oppression en acte en une option clarificatrice d’action révolutionnaire. Effectué très souvent a posteriori des évènements historiaux ou alors à chaud dans le maelstrom de leur déploiement, ce genre d’analyse insupporte bien souvent ceux qui la reçoivent. Personne n’aime les donneurs auto-patentés de leçons. Qu’ils aient tort ou raison. C’est qu’intuitivement tout un chacun est persuadé qu’hormis la sienne propre, la vérité ne saurait être que multiple. L’on allume toujours des contrefeux à la moindre évidence qui psychologiquement ne nous convient pas. Le marxisme atteint ainsi sa limite : son rendu des phénomènes ne prend jamais en compte leur réception qu’il ne peut inclure dans la continuité de son analyse nécessairement irrémédiablement bornée par l’action de sa divulgation même. Toujours un temps de retard. La phénoménologie marxiste bute sur les interstices quantiques de son déploiement. Sempiternellement elle doit jouer les prolongations. Le réel lui échappe au dernier instant.
Pop Music / Rock. C’est ainsi qu’ils l’écrivent. Prisonniers d’un temps où les media avaient imposé le terme pop-music pour désigner ce qui n’était que la suite logique et continue de cette musique qu’auparavant l’on désignait sous le terme de rock and roll. Qui à la fin des années soixante dégageait encore de par chez nous un petit fumet un tantinet dérangeant, une légère senteur blouson noir, peu vendeuse alors qu‘une nouvelle fraction d’un large public de jeunes découvrait avec retard ce genre musical. Les Habits Neufs du Président Mao Tsé Rock pour parodier le titre d’un livre célèbre paru en 1971.
Ne s’en vantent pas mais établissent un distinguo subtil : la musique n’est pas le lieu privilégié de la lutte de classes, n’est que l’expression des rapports de classes. Pour mettre les point sur les I : ses capacités révolutionnaires sont faibles. Vous ne changerez pas le monde en gratouillant une guitare. Pour cela faudrait que vous vous rendiez maître de vos outils de production et de diffusion : studios, média, et magasins de distribution. Les compagnies de disques se chargent de ce rôle très lucratif et vous redistribuent les miettes de ses profits. Le miroir aux alouettes est d’autant plus performant que seuls quelques rares élus toucheront aussi une partie du pactole.
Bien sûr il y a des passionnés qui montent des petits labels pour défendre la musique qu’ils aiment. Mais s’ils veulent survivre et perdurer doivent accepter les lois du marché. Soit vous mettez la clef sous la porte, soit vous vendez votre âme au système capitaliste, soit vous revendez votre catalogue à plus important que vous. Loi  de l'économie : les plus gros mangent les plus petits. Mais il y a pire que cela. La musique est un marché. Pour vendre un maximum vous avez intérêt à ce que vos productions correspondent au goût du public.

ACTE 1

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A tous les niveaux, c’est l’âne qui court après la carotte et pas besoin d’un coup de bâton pour le faire avancer. Delta, country blues, jump blues, rhythm’n’blues, le blues ne cesse de se métamorphoser en s’acoquinant à tout ce qui passe, électrification, boogie, jazz-swing, industrialisation, urbanisation. C’est la musique des noirs. Un véritable trésor culturel sur lequel les prédateurs blancs ne vont pas tarder à lorgner. Admettent le rythme trépidant mais les paroles sont un peu trop obscènes. Les nègres vous ont de ces impressions salaces des plus choquantes. Le rock ‘n’ roll corrige le tir. Les adolescents blanchâtres n’auront que la moitié de la copie, les paroles sont coupées à l’eau de rose. Les choses se passent en deux temps, les labels indépendants tels Aladin, King, Vee-Jay, Specialty, Sun, forgent le premier étage de la fusée, chacun selon sa spécialité mettant davantage l’accent sur ses préférences musicales, country, rhythm’n’blues, cuivres, guitares, rythmes, danse, tous les ingrédients sont permis et déjà émergent nos pionniers, Bo Diddley, Chuck Berry, Little Richard, Fats Domino, Elvis Presley… les gros labels se précipitent et donnent au rock ‘n’ roll une audience nationale. Le deuxième étage de la fusée est lancée, Presley met le feu aux States, Eddie Cochran et Gene Vincent se révèlent être ses meilleurs émules, mais déjà l’on prépare le troisième, des petits clones tout blancs à la Pat Boone qui noient le poison. L’on introduit en douce la ballade sirupeuse issue du gospel et pour les récalcitrants l’on prépare un produit de substitution : le twist. Mais de son côté la musique noire suivra le même chemin, s’adoucit, s’édulcore, s’offre des violons langoureux, miracle de l’intégration, les noirs deviennent propriétaires de leurs labels, la Tamla Motown… Tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes pacifié.

ACTE 2

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Hélas le monde ne tourne pas aussi rond qu’un quarante-cinq tours. L’intégration n’est qu’un leurre, les ghettos s’enflamment, James Brown et l’émergence de la soul music autour de Memphis et des studios Muscle Shoals traduiront cette montée de colère qui de cristallise autour du mouvement des Black Panthers. Mais le danger vient aussi d’ailleurs. D’Angleterre où le rock ‘n’ roll abattu en plein vol aux Etats-Unis renaît de ses cendres sur cette terre étrangère. Et par malheur comme un effet dévastateur de boomerang, les groupes anglais donnent à la jeunesse américaine un très mauvais exemple . Qui ne pouvait advenir au pire moment.

ACTE 3

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Les deux premiers actes ne sont que des préliminaires. Pour le moment les auteurs n’ont présenté qu’une histoire du rock pas très différente de celles qui précédèrent ou suivirent. Même s’ils ont soigneusement pris garde de ne jamais séparer les différentes évolutions musicales de leur substrat sociologique. Mais à partir de 1965 et jusqu’en l’été 1967, la donne change. Les évènement prennent une dimension politique qu’ils n’avaient pas jusqu’à lors dans la jeunesse blanche. Les campus universitaires se réveillent. La guerre au Vietnam cristallise les oppositions, les étudiants se regroupent et manifestent, se heurtent un peu à la police mais ce n’est pas le plus grave. Le Vietnam n’est qu’un révélateur, une prise de conscience s’opère, c’est contre l’avenir tout tracé de futurs petits soldats et grands officiers du capitalisme que la lutte s’engage dans les têtes pensantes des futures élites du pays.
Cette cassure du consensus national se double d’une véritable révolution culturelle. Portera le nom de mouvement hippie. Pour expliciter la naissance et le développement de cette nouvelle idéologie nos deux lascars puisent abondamment leurs sources dans les ouvrages de Michel Lancelot… ( nous les chroniquerons d‘ici peu). De quoi inquiéter le gouvernement américain qui ne craint qu’une chose : la jonction des luttes des mouvements noirs et blancs. Emeutes noires et manifestations d’étudiants de plus en plus violentes formeraient un cocktail explosif d’un type nouveau.

ACTE 4

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Le meilleur moyen de crever un abcès est de favoriser sa maturation dans le but d’empêcher une diffusion lente de sa toxicité à tout l’organisme. Si nos deux bretteurs sont enchantés des quartiers noirs qui brûlent, le mouvement hippie et sa naïve foi en la non-violence les chagrine. Les uns développent une attitude révolutionnaire et les autres se concoctent une niche écologique d’égoïste survie adaptatoire, de bien-être petit-bourgeois. C’est ici que Philippe Daufoy et Jean-Pierre Sarton utilisent leur arme secrète d’analyse marxiste que l’on pourrait appeler le retournement dialectique.
Toutes les initiatives que l’on porte généralement au crédit des hippies il les présente comme de diaboliques manœuvres, une espèce de plan condor soft digne des pires manipulations de la CIA. S’agit de fixer les déviants sur leur propre nombril, afin de les rendre inoffensifs. Les hippies créent une presse libre : ce n’est pas pour appeler à la révolte mais pour échanger des recettes de cuisine et de nouvelles manières de rouler les joints. Ils ont leurs propres salles de concerts : parfait, la musique adoucit les mœurs. Un petit concert c’est bien, ça vous change les idées pour une journée, mais un festival, c’est mieux. Cela vous azimute pour un mois. Cela permet de récupérer les groupes sauvages, de leur faire miroiter des plans de carrière pharamineux, de faire rentrer ces brebis noires tant soit peu anarchisantes dans le troupeau des futures rockstars. Par ricochet, pour donner le change et ratisser encore plus large les majors fabriquent des sous-marques soi-disant indépendantes. En d’autres termes l’on appelle cela de la récupération. Le mouvement hippie ne s’en relèvera pas, désormais l’on vous vend de l’underground. Du vrai, garanti pure pig par l’Oncle Sam.

ACTE 5

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Cette nécrose galopante du mouvement hippie n’est pas sans provoquer ses propres antidotes qui se révèleront inefficaces. L’été 1968 verra naître le feu de paille des Yippies menés par Jerry Rubin, Krassner et Hoffman qui refusent la non-violence. Mais l’été de la haine ne durera pas plus longtemps que celui de l’amour. C’est trop tard, dès 1969 le candidat Nixon à la future élection présidentielle promet d’arrêter la guerre du Vietnam, vaut mieux s’attaquer à la cause de ses désagréments qu’à leurs conséquences. Quant à la petite frange radicalisée à outrance des Weathermen, le FBI, la Garde Nationale et l’Armée lui règleront à coups de procès et d'éliminations physiques son compte malgré une entrée dans la clandestinité...
Mais ce ne sont là que les derniers soubresauts de l’agonie. L’ensemble des troupes se hâte de rentrer dans le rang. Musiciens en tête. Qui en prennent pour leurs grades. Sont tous cités, un par un et accusés de haute trahison. Les anglais comme les américains. Pas un n’échappe à la vindicte générale de nos deux scripteurs. Peut-être un peu le MC 5, responsable d’une splendide émeute lors de l’un concert à Détroit qui sera réprimée avec une très grande violence par les forces de police. Sont tous accusés d’édulcorer leur rock and roll, de lui ôter son venin, de se laisser acheter… Chacune de nos idoles se voit chargée de sa tache d’infamie : les Doors sont un ramassis de petit-bourgeois artisto-nombriliques, Jimi Hendrix un sombre révisionniste pour avoir joué l’hymne américain à Woodstock, Johnny Winter est un bon instrumentiste mais un bluesman moyen… pourrais continuer longtemps ainsi car chacun est habillé pour les hivers qui suivront jusqu’à la dislocation de notre planète…

ACTE 6

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Pourquoi tant de haine ? On comprend nos analystes. L’histoire du rock qu’ils décrivent est à l’image de Mai 68, un début éblouissant mais une débandade finale en queue de poisson. Tout le monde rentre dans le rang et tout continue comme avant. Le changement dans la continuité comme le confirmera Valéry Giscard d’Estaing en 1976 en une synthétique et oxymorique merveilleuse formule.
Nous arrivons dans les toutes dernières pages. Circulez, le spectacle est terminé. La vraie vie est ailleurs, surtout pas dans la pop music. Mais ce n’est pas fini, alors que nos deux iconoclastes semblent s’éloigner vers d’autres champs de bataille bien plus révolutionnaires - ne précisent pas lesquels - c’est alors qu’ils décochent à l’encontre de notre musique chérie, leur dernière flèche, celle du Parthe, porteuse de leur ressentiment.
Portent la dernière accusation. La plus meurtrière puisqu’elle touche le rock and roll dans sa raison d’être. Le vide comme une truite de sa substance êtrale. Le rock est une musique stupidement rythmique. Simpliste, enfantine. Qui n’a pas su évoluer. Vomissent un coup sur Soft Machine, Zappa et Captain Beefheart qui ont fait semblant de promouvoir une nouvelle musique tout en faisant attention de ne pas franchir les limites des patterns commerciaux du rock…

EPILOGUE

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Que le rock soit une musique qui puise sa sève dans un sentiment de rébellion envers les duretés de la société capitaliste soit devenu un inoffensif bruit de fond d’agrément et de divertissement, cela peut s’entendre. Mais il reste encore l’argument massue. Celui dont on ne se relèvera pas. Le rock porte en sa structure même son vice rédhibitoire. C’est… je vous laisse deviner… non, vous êtes loin de la solution… c’est ( bis repetita… ) qu’il est une musique stupidement rythmique. Vous ne comprenez pas, vous pensez qu’il est difficile de vouer aux gémonies le poireau sous prétexte qu’il donne à la soupe au poireau que vous avez préparée avec tant de soin, un goût de… poireau ! Le raisonnement vous semble stupide. Mais Daufouy et Sarton nous apprennent ce que le rock and roll aurait dû être. Parti du stupide balancement primordial du blues, l’aurait dû évoluer vers une complexité sans faille. Laquelle ? Celle atteinte par la musique classique contemporaine d’un Luciano Berio, d’un Luigi Nono par exemple… Le serpent se mord la queue, les petit-bourgeois veulent bien s’encanailler un temps avec le rock and roll, mais point trop n’en faut, jeunesse ne dure que quelques printemps, l’est un moment où il faut raison garder et retourner aux valeurs sûres de la culture classique officiellement bourgeoise. Les chevaux qui ne sont pas nés en liberté finissent par revenir au galop à l’écurie. Le foin vous tombe comme par miracle dans le râtelier ! Triste exemple de retournement idéologique ! Les rivières en dépit de leurs méandres coulent toujours selon leur pente naturelle. Voici le type même de critique marxiste dont on pourrait s’amuser à accabler nos auteurs dans un superbe retour aux envoyeurs. Nous nous en abstiendrons car  nous ne savons rien de leur évolution ultérieure. Même si notre diatribe, pas tout à fait gratuite,  est symptomatique de l’évolution du gauchisme national dont à la fin des seventies les principaux protagonistes se rangèrent dans le camp libéral. Nous voulons simplement faire part de notre ironique inquiétude quant à l’emploi jargonnant de toute prétention logico-scientifique. Les mots englobent souvent les choses dont-ils parlent. Sont parfois plus grands que la réalité qu’ils expriment. Et en même temps ils sont beaucoup trop simples pour décrire la complexité des phénomènes qu’ils sont censés décrypter.

Damie Chad.

 

23/11/2016

KR'TNT ! ¤ 304 : SHARON JONES / BILLY MILLER / OUR THEORY / DAGOBA / FALLEN EIGHT / POGO CAR CRASH CONTROL / SCORES / MANUEL MARTINEZ + MICHELE DUCHÊNE / METAL OBS'

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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LIVRAISON 304

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

24 / 11 / 2016

SHARON JONES / BILLY MILLER

OUR THEORY / DAGOBA / FALLEN EIGHT /

POGO CAR CRASH CONTROL / SCORES

MANUEL MARTINEZ + MICHELE DUCHÊNE

METAL OBS'

Sharon la patronne

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La pauvre Sharon avait réussi à vaincre son cancer. Mais en entendant la nouvelle à la radio, Hadès piqua une crise de colère. Quoi ? Cette conne ne veut pas venir chanter sa Soul dans ma caverne ? Il jeta le poste de radio dans la muraille et l'écrabouilla à coups de talons. Puis il ordonna au grand faucheur de lui ramener Sharon Jones illico presto.
Hadès la voulait pour lui tout seul. Maintenant, il vient de la récupérer. Sacré Hadès ! À son âge, il se comporte encore comme un enfant gâté. Il changera le cours du monde plutôt que le moindre de ses désirs. En attendant, Sharon fait la gueule. La voilà enfermée dans cette caverne, sans sa revue. La voilà obligée de chanter pour ce vieux schnock.
Nous aussi on fait la gueule. C'est une star de la Soul qui disparaît de la voûte étoilée. Pour l'avoir vue sur scène, j'irais même jusqu'à dire qu'elle faisait partie des plus brillantes.

Sharon Jones, c’est Zorrotte ! Elle sort tout droit de la nuit et à la pointe de l’épée, elle signe d’un S qui veut dire Sharon, Soul Queen des temps modernes. Mais attention, elle n’est pas seule. Les Dap-Kings - house-band de Daptone Records - l’accompagnent. Sharon et cette fière équipe ont entrepris de redorer le blason de la soul, la vraie, celle des sixties, et les cinq albums qu’ils ont mis en boîte sont là pour témoigner de leur éclatante réussite.
Comme Dionne Warwick, Sharon fut découverte alors qu’elle faisait des backing vocals. Pas pour Solomon Burke, mais pour Lee Fieds, un funkster contemporain - Oh, qui c’est celle-là ? Fuck ! Elle chante bien ! - Alors, on lui demande de passer devant, de chanter un truc et pouf, c’est parti.
Comme Sharon était devenue ces derniers temps une sorte de bête de foire chouchoutée par la presse institutionnelle, on s’en méfiait instinctivement. Pas question d’aller téléramer dans les salles parisiennes ni d’aller fureter dans les ruines fnacochères. Comme je faisais part de mes réticences à un bon ami, il m’a simplement répondu : Va la voir !
Coup de chance, elle passait dans le coin.

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La grande salle du 106 était quasiment pleine. Les Dap-Kings commencèrent par s’installer. Grosse équipe, trois mecs aux cuivres dont un noir, un percu blanc, un batteur blanc, un bassman blanc, et deux guitaristes : Joseph Crispiano qui joue le chef de revue blanche et l’extraordinaire Binky Griptite qui sonne comme le guitariste des Famous Flames. Deux belles blackettes firent irruption. La pulpeuse Starr Duncan dansait comme Aretha dans son restaurant et Saundra Williams nous jerkait le bulbe avec ses magnifiques mouvements de hanches. À elles deux, elles auraient pu faire tout le show, tellement elles groovaient bien. Elles avaient derrière elles un fantastique orchestre digne de la Stax Revue et des Famous Flames. On commençait à retrouver nos marques et ça devenait particulièrement excitant. Elles firent deux ou trois morceaux de r’n’b assez haut de gamme. On se demandait si Sharon allait pouvoir surpasser ses deux choristes. Avec son faux air de Spike Lee, Binky Griptite annonça Sharon Jones et les deux grosses choristes rejoignirent leur place sur une petite estrade, derrière les cuivres.

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On vit arriver une petite bonne femme aux cheveux courts, vêtue d’une simple robe bleue. L’anti-diva. Elle mit aussitôt une pression terrible. Ah t’as voulu voir Maubeuge ? T’as pas vu Maubeuge mais la Soul Sister Number One, baby, rien de moins, car ce petit bout de femme tirait son orchestre avec la puissance d’une locomotive à vapeur. Elle dansait, elle shoutait, elle fumait, elle screamait, elle râlait, elle pulsait, il sortait du petit corps rabougri de cette femme toute la vie du monde. Elle ressuscitait en vrac la soul magique de Stax et les diableries de James Brown, avec le même panache et la même énergie, et à certains moments, on allait même jusqu’à se demander si elle n’était pas encore meilleure que tous les autres. Elle jetait dans la balance tout le chien de sa chienne, elle tirait de son ventre une niaque terrible. Elle approchait du bord de la scène et on voyait brûler quelque chose de terrible au fond des ténèbres de son regard. Cette petite bonne femme était littéralement possédée par la grandeur de la soul, comme peut l’être Vigon, mais elle livrait sa version qui est à la fois explosive et primitive. Tout reposait intégralement sur elle. Elle shoutait comme Tina au temps de la Revue et comme Etta James au temps d’Argo, elle faisait Sam & Dave à elle toute seule, elle Pickettait à la vie à la mort et elle Otissait comme la Reine Pédauque. Elle naviguait exactement au même niveau que tous les géants qui ont fait l’histoire de la musique noire américaine. Cette petite bonne femme fonctionnait comme une machine infernale, elle ne s’arrêtait jamais, elle dansait le vaudou des temps reculés, elle vibrait d’imprécations et jetait tout son corps dans la bataille sans aucune retenue, elle enlevait ses sandales, on la voyait se désarticuler en rythme, elle dégoulinait de sueur et elle libérait tous les démons de la Soul. Stupéfiant ! Oui, elle était tellement spectaculaire qu’elle provoquait de l’émotion. Et pas de la petite émotion à trois sous. Non il s’agissait de quelque chose de particulièrement intense qui touchait des zones oubliées du cerveau. Il est important de bien le noter, car c’est assez rare. Je me souviens d’avoir vu un homme âgé en larmes au pied de la scène où chantait Martha Reeves.

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Sharon était tellement dans la vie qu’elle faisait monter les gens sur scène pour qu’ils dansent avec elle, d’abord un jeune black avec lequel elle rendit hommage aux dieux africains de la fertilité puis un peu plus tard, une ribambelle de jeunes filles explosées du bonheur de danser avec une star comme Sharon Jones. Et là, on atteignit des sommets, comme lorsqu’Iggy fit monter les gens sur scène pour « No Fun », au temps de la reformation des Stooges avec les frères Asheton. Curieusement, les morceaux lents firent partie de ceux qui agitaient le plus les os du bassin. Ces musiciens groovaient si bien qu’on partait chaque fois au quart de tour. Puis il y eut cet infernal hommage à James Brown qui tint tout le monde en haleine, car Sharon Jones a du génie et tout le monde le sentait. S’installa alors dans l’immense salle une fantastique atmosphère de communion. Puis elle disparût comme elle était apparue, avec discrétion. Ce fut une stupéfiante leçon d’humilité.

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Dans une interview, le journaliste demande à Sharon d’expliquer comment elle se prépare avant de monter sur scène. Elle répond : « You just go out and do your best ! ». Tu y vas et tu fais de ton mieux. Elle ajoute qu’elle ne fait pas tout ça pour de l’argent, mais pour l’amour de la musique - You’re not there for the money, you’re doing it for the love of the music - et dans ce cas très précis, on la croit sur parole. Ailleurs dans l’interview, elle confirme qu’elle vient de frôler la mort à cause d’un petit cancer. Mais à présent tout va bien. Sur scène, elle n’avait pas l’air d’une convalescente.
Comme toujours, ce sont les albums qui ramènent aux réalités. Alors avis à tous les amateurs de soul pure : écoutez les albums de Sharon Jones, car c’est du pur jus de juke.

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Dap-Dippin’ With Sharon Jones & The Dap-Kings date de 2002. Après une intro monstrueuse, on entre dans le vif du sujet avec « Eat A Thing On My Mind » qui est un r’n’b merveilleusement primitif, dans l’esprit des grooves sauvages d’antan, ceux des Famous Flames et ce n’est pas rien que de le dire. Bosco Mann nous sort une descente de basse digne de Bootsy Collins. Sharon nous tient par la barbichette. Il faut voir comme elle amène son truc ! Arrive un solo de sax en tut-tut et ça bassmatique sec derrière. Deuxième choc soul avec « What Have You Done For Me », étrange pièce de beat transversal, montée sur une architecture moderniste qui s’étend au dessus du monde. Sharon y ramène toute la rage du r’n’b staxy, baby - Oh yeah yeah - le riffing des Famous Flames secoue sérieusement l’ensemble et on sent bien à ce moment précis qu’on écoute le plus gros disque de r’n’b des temps modernes. Encore une occasion rêvée de tomber de sa chaise avec « The Dap Dop », pièce sortie de l’église de la soul orthodoxe. Sharon fait sa James, elle fait sa Miss Dynamite, pas moins. Elle ramène dans notre pauvre époque en voie de rabougrissement la grandeur de la soul américaine, aidée par des coups de basse déments. C’est la soul de juke à l’état le plus pur. Encore une monstruosité funky avec « Got To Be The Way It Is ». C’est une bénédiction de plus pour l’amateur de gros beat. Ce funk mortel sort du larynx d’une sphinxe. On danse avec un manque d’air. Elle défait tout. Son funk se veut furieux, dévastateur et sans répit, comme celui de James à l’Apollo. Pur génie. Elle y revient sans cesse. Elle est imprégnée des deux génies à la fois, celui de James et celui de Stax. Elle est THE function at the junction - All the boogaloo yeah ! - Et ce disque n’en finit plus de vomir des énormités. « Ain’t It Hard » est digne de Sam & Dave, « Pick It Up Lay It In The Cut » revêt les apparats d’une fantastique évanescence de basse funk. Sharon est une femme puissante. Elle explose l’édifice du funk parce qu’elle chante à pleine voix. Si on apprécie James Brown, alors on se prosternera devant Sharon Jones.

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Tout aussi agité, voilà son deuxième album, Naturally. Avec « Natural Born Love », Sharon va chercher l’énormité des sons d’antan. Elle renoue avec l’explosivité de la soul des catacombes. Elle fait ensuite un duo avec Lee Fields, « Stranded In Your Love ». On frappe à la porte. Elle demande : « Who is it ? », et une voix de baryton sensuel répond : « It’s me baby ! ». Le mec rentre à la maison. Il explique qu’on lui a volé sa voiture - Somebody stole my car/ Ah just came back - Groove dément à la clé. Ah la garce, il faut voir comme elle nous tord l’oreille. Elle chante avec la pire des inspirations - They stole my heart in Mobile/ Now I’m stranded in your love - Lee Fields fait le rappeur et Sharon s’y met elle aussi. Alors ils font de ce groove de bon aloi une pièce de génie, avec une diction diaboliquement dingue de dureté doomique. On a là un duo d’une invraisemblable modernité. Ils vont au maximum de ce que permet l’art du groove. Lee Fields chante avec toute la grandeur d’action blacky - Now I’m standing in your love - Peu de groovers atteignent un tel niveau. Encore un pur jus de pulsion adéquate dans « My Man Is A Mean Man », qui prend vite les atours d’une belle énormité soufflée à la trompette. Sharon y va et rien sur cette terre ne peut l’arrêter. Comme c’est à tomber, alors on tombe. On est encore une fois confronté au problème de la densité : ne comptez pas sur le répit, car sur ce disque tout est bon. Elle fait une reprise de Woody Guthrie, « This Land Is Your Land », qui devient un groove progressif à la mesure lente, monté sur un beat popotin très décalé et Sharon y va franco de port. S’ensuit un funk de folle, « Your Thing Is A Drag », monté sur une descente de basse dévastatrice. C’est claqué aux cloches de Padoue dans la gadoue du funk et ça devient le temps d’un funk le meilleur funk de l’histoire du funk. Elle est dessus, et c’est réellement stupéfiant. Ils couronnent le tout d’un final astronomique. On n’en finirait plus d’épiloguer sur la classe de Sharon Jones. C’est ça le problème.

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100 Days 100 Nights ? Même topo. On prend les mêmes et on recommence. Il faut absolument entendre « Nobody’s Baby » au moins une fois dans sa vie, ne serait-ce que pour l’intro de basse et l’entrée de Sharon dans le lagon du groove - Ah Ah Ah - Elle le prend admirablement, à la mode de Stax, avec une voix bien fêlée. Elle fait son groove popotin à l’Aretha. S’ensuit un « Tell Me » chauffé aux chœurs et aux gammes de basse. Sharon nous ramène à la maison, c’est-à-dire chez Stax, et nous lui en serons tous éternellement reconnaissants. Elle connaît les arcanes de Stax. Elle groove dans l’or du beat. « Be Easy » est aussi infernal que le reste. Elle attaque encore au timbre fêlé et va chercher l’inaccessible étoile de la soul. Puis elle passe au r’n’b joyeux avec « When The Other Foot Drops Uncle » et nous embarque dans une sorte de Magical Mystery Tour. Elle ponctue à l’onction et elle fait sa Soul Queen d’antho à Toto. Elle est tout simplement juteuse, et même beaucoup plus sexy qu’Aretha. Elle va au Stax avec une classe faramineuse. Elle attaque « Something’s Changed » avec une ardeur sharonnique. Elle se pose bien sur sa voix. Elle groove en demi-teinte et affine toujours plus son art. On a là une pièce de r’n’b des temps modernes arrangée à la caribéenne. Du grand luxe. Elle frise le Doris Troy. Puis elle refait un slow d’Otis, « Humble Me » et on revient ensuite aux monstruosités avec un « Keep On Looking » monté sur un beat qui vaut tout l’or du monde. Elle termine cet album à fumerolles avec un « Answer Me » rampant. C’est staxé à la folie, fantastique de tenue et d’à-propos. Sharon nous mène par le bout du nez et on adore ça.

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L’album I Learned The Hard Way recèle une pépite nommée « Money ». C’est une belle pièce insidieuse de groove urbain d’émeute des sens. Sharon le bouffe tout cru, en poussant des cris racés et définitifs. Elle redevient l’espace d’un cut une bête de juke pluridisciplinaire. On trouve pas mal de morceaux groovy sur cet album d’obédience paisible. Sharon ne prend plus de risques avec le beat, « I Learned The Hard Way » repose et « Better Things » sonne comme un groove de plage coconut bien sucré. Sharon adore ces petits airs légers qui sentent bon le bikini vert et la peau hâlée, les bijoux en plastique et les palmes bleues.

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On sent encore une petite baisse de régime à l’écoute de Give The People What They Want paru l’an passé. Pourtant le premier cut met bien l’eau à la bouche. Les Dap-Kings embarquent « Retreat » au gros bataclan de soul et de chœurs d’écho vachard. Sharon chevauche sa croupe de soul avec le port altier d’usage et file droit sur l’horizon. Quelle merveilleuse cavalcade de glotte folle ! S’ensuit une autre petite merveille, « Stranger To My Happiness ». Derrière Sharon, ça ronfle dans les trompettes. Elle s’installe une fois de plus au cœur du mythe de la soul sixties, mais elle tape aussi dans l’approche tarabiscotée d’une soul évoluée et elle finit par éclater la coque du beat. « You’ll Be Lonely » sonne aussi comme une bonne vieille soul de fond de cave, une soul effarante de véracité casuistique. Back to the sixties, honey ! Sharon se sent incroyablement proche d’Otis, car « Now I See » sonne comme un hit d’Otis. Mais le reste de l’album est moins spectaculaire. Elle finit avec un vieux coucou étranglé de séduction postiche, « Slow Down Love » et elle se laisse un peu aller, mais qui osera le lui reprocher ?

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Soul Time est une autre caverne d’Ali-Baba pour les fervents amateurs de soul music, un disque que vous allez classer à côté de tous les classiques Stax ou Vee-Jay. Cette compile est bourrée à craquer de hits fantasmagoriques. Sharon part en vrille dans le fonk - comme dirait Dr John - avec « Guenine Pt 1 » suivi de « Guenine Pt 2 », swingués jusqu’au coccyx du fondement paradoxal, tel que défini par Paracelse le bienheureux. Ces deux cuts sont de véritables nettoyeurs de conduits auditifs. De véritables aplatisseurs de neurones. Sharon est une bonne, on l’aura bien compris. On a parfois l’impression qu’elle enfonce des clous. Mais en rythme. Elle passe au groove de blues progressif avec l’incroyable « He Said I Can ». Elle prend son truc à l’arracherie soul-queenesque de haut vol. Sharon sait tirer sur une corde, pas la peine de lui expliquer comment on s’y prend. Ça la ferait marrer. Elle ne lâche jamais prise, comme on a pu le constater pendant ses quatre-vingt dix minutes de set sur scène. Cette femme a comme on dit chez les charpentiers de marine la vie chevillée au corps. Et paf, on tombe sur une fucking insanity, « I’m Not Gonna Cry », une sorte de soul tribale issue des forêts inexplorées des hauts plateaux africains. Elle ramène sa fraise avec un aplomb sidérant et derrière elle, les mighty Dap-Kings jouent le fonk à l’Africaine. Wow, baby, ça jerke tout seul dans les godasses. Tout vient des percus. C’est d’une finesse qui honore Gou, le dieu de la guerre et du fer travaillé, et dont la statue en métal ramenée du Dahomey fascinait tant Apollinaire. Gou ne ramène pas sa bobine par hasard, car forcément, quand on parle de Sharon Jones, on parle de mythologie. Elle tient bien sa boutique et ça gri-grite sec autour d’elle. Elle retient ses pleurs - Mmm I’m not gonna cry - Cette diablesse embrase les imaginaires et elle le fait avec une dose de véracité qui emporte la raison. Elle lance ensuite un petit appel à l’insurrection avec « What If We All Stopped Paying Taxes », mais c’est une insurrection à la Mister Dynamite. Voilà bien ce qu’il faut appeler le plus gros fonk politique de tous les temps. C’est une fabuleuse partie de jambes en l’air, de très haut de gamme, si haut qu’on le perd de vue. Les Dap-Kings chauffent le funk jusqu’au point de non-retour, c’est-à-dire la fission de l’atome - Stop corruption and injustice/ It’s up to you ! Awite ! - Sharon charge la barque et ça tangue. Pas le petit tangage du lac des Cygnes, mais plutôt celui du Cap Horn. Puis on sera à nouveau frappé de plein fouet par sa classe, à l’écoute de « Setting In ». Car madame joue la carte du slow torride et elle précipite les danseurs dans des conjonctures d’humidité abdominale. C’est fait pour. Pas la peine de rougir. Elle vole ensuite dans les plumes du r’n’b avec « Ain’t No Chimneys In The Projects », toujours plus fantastique - There ain’t no chimney - Alors elle explose tous nos pauvres concepts et l’artiste apparaît à nu dans toute la gloire de son humanité, comme c’est arrivé à plusieurs reprises sur scène. Il y a quelque chose de divin - en tous les cas de spirituellement supérieur - chez cette petite bonne femme. Lorsque dans ses mémoires, Dr John évoque les spiritual people de la Nouvelle Orleans - les reverend mothers - on pense aussitôt à Sharon Jones. Puis elle revient à l’enfer du r’n’b de choc avec « New Shoes » et elle atteint encore un sommet de la dinguerie. On a tout ce qu’on peut attendre de la vie avec ce cut : le son et la voix. On a aussi le génie de la soul et la pure énergie Stax mais enfoncée au marteau blasteur. Et elle envoie tout valdinguer dans la magie avec « Inspiration Information », un authentique groove de séduction formelle dont on ne peut se détacher. C’est dire si elle est bonne.

z868holydays.jpegEt puis tiens, vient de paraître un nouvel album, It’s Holiday Soul Party, un album étrange puisque sévèrement privé de hits. Elle salue les pauvres d’Amérique avec « Ain’t No Chimney In The Projects » tiré de l’album précédent. Les projects, ce sont les counci
l flats américains, autrement dit les HLM. Bosco tente de sauver l’album en prenant « Just Another Christmas Song » au meilleur groove de basse. On se régale vraiment de l’entendre rouler ses notes. Belle prestance. Sharon prend « Silent Night » au jazz blues de Billie. Elle veut montrer par là qu’elle sait jazzer la soul dans la nuit étoilée. Pour les fêtes, Sharon se calme. De l’autre côté se niche « World Of Love », un fantastique balladif de soul, chanté au mieux de ce que permet cet art.
Saura-t-on dire un jour le génie de cette petite bonne femme ?


Signé : Cazengler, Sharon comme une queue de pelle

 

Sharon Jones & the Dap-Kings. Dap-Dippin’ With. Daptone Records 2002
Sharon Jones & the Dap-Kings. Naturally. Daptone Records 2005
Sharon Jones & the Dap-Kings. 100 Days 100 Nights. Daptone Records 2007
Sharon Jones & the Dap-Kings. I Learned The Hard Way. Daptone Records 2010
Sharon Jones & the Dap-Kings. Give The People What They Want. Daptone Records 2013
Sharon Jones & the Dap-Kings. Soul Time. Daptone Records 2010
Sharon Jones & the Dap-Kings. It’s Holiday Soul Party. Daptone Records 2015


( Cet article précédemment publié dans KR'TNT ! 211 du 20 / 11 / 2014 )

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Miller’s Crossing

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Billy Miller vient de partir en voyage dans le monde des morts. Un chapitre très important de l’histoire du rock se referme avec son départ. Comme Greg Shaw, il avait réussi à suivre la voie royale : celle du fan de rock qui fabrique un fanzine, qui monte un groupe et qui fonde un label. Et pas n’importe quel label, puisqu’il s’agit bien sûr de Norton qui reste avec Crypt et Bomp l’un des labels indépendants les plus prestigieux de l’histoire du rock.
Il est important de rappeler que des gens comme Greg Shaw, Tim Warren et Billy Miller ne visaient pas le profit, à l’inverse des autres acteurs de l’industrie du disque. Ils se livraient à un petit business exclusivement destiné à des fans. Comme les artistes qu’ils défendaient n’intéressaient pas les gros labels, ça leur facilita les choses : en fondant leurs labels respectifs, nos trois héros allaient pouvoir préserver leur singularité et celle des groupes. Dans une vieille interview, le bon Révérend Beat Man rappelle qu’il fonda Voodoo Rhythm tout simplement parce que personne ne voulait publier le premier album des Monsters.

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Voilà ce qui rend un label comme Norton si précieux aux yeux des amateurs. Norton incarne cette intégrité qui brille par son absence dans l’industrie du disque. On le sait, l’histoire du rock n’est qu’un invraisemblable chaos d’arnaques et d’intrigues, le paradis des charognards et des sangsues. Les musiciens de rock ont toujours été des proies faciles. Vous en connaissez beaucoup des gens qui sont à la fois guitaristes de rock et docteurs en droit ? Ou fiscalistes ? Pas facile de combiner des domaines de compétences aussi opposés.
Billy Miller a permis aux artistes qu’il signait de vivre correctement et aux oubliés qu’il sollicitait de redémarrer une nouvelle carrière. Qui dit Norton dit Bobby Fuller, Esquerita, Benny Joy, Hasil Adkins et Kim Fowley. Billy nourrissait quelques belles obsessions.
Norton, c’est aussi l’histoire d’un couple : Billy et Miriam Linna, qui fut la seconde batteuse des Cramps, avant de devenir celle des Zantees puis des A-Bones.

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Grâce à leur expérience du fanzine, Billy et Miriam prirent l’habitude de bien documenter leurs pochettes de disques qui du coup sont devenues de fabuleuses mines d’informations. Tout ce qu’on veut savoir sur Benny Joy se trouve au dos des cinq volumes d’archives parus sur Norton. Autres mines d’informations : les trois volumes de démos de Charlie Feathers, les deux Rock And Roll Demos des frères Burnette. Encore plus spectaculaire, le gatefold du Slow Death LP des Groovies où pour la première fois Cyril Jordan raconte ses souvenirs. Autre modèle du genre : les quatre volumes de Missing Links consacrés à Link Wray, l’Out Of This World et le Love Bandit de Gino Washington, l’Hully Gully Fever de Rudy Ray Moore, l’Everyday Is A Saturday où est racontée dans le détail toute l’histoire des Dictators, l’Ooh Wee Pretty Baby de Long John Hunter, et ça continue avec les volumes consacrés à Bobby Fuller, les trois volumes de Mad Mike Monsters, les quatre volumes de Lost Treasures From The Vault documentés PAR Kim Fowley en personne, les trois volumes mythiques de la Fort Worth Teen Scene, les NorthWest Killers Vol 1, 2 et 3, les six volumes consacrés à Sun Ra, sans compter les tartines de notes qu’on trouve au dos des innombrables pochettes d’Hasil Adkins, d’Andre Williams ou de Bloodshot Bill. On appelle ça un travail de bénédictin.

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Le parti-pris des Zantees était bien sûr le rockab. Leurs deux albums sont non seulement sortis sur Bomp, le label de Greg Shaw, mais ils sont aussi bardés de bon bop et cat music fiévreuse. Out For Kicks est carrément dédié à Ray Smith. L’album s’ouvre sur un « I Thought It Over » solide que Billy shoute comme un cat du Bronx, pas un cat du Brill. C’est l’un des craziest combos in bopdom, nous dit Dog au dos. Oh yeah ! Ils sont bien plus agités que les Stray Cats. Miriam qui a conservé son job de batteuse nous bat ça sec. S’ensuit une fantastique reprise de Gene Vincent, « Cruisin’ ». Les frères Statile font des ravages sur leurs Gretsch. « Francene » ? Zanteequement parlant, c’est parfait. Les frères tactiles en font un épouvantable stormer. Et ils sonnent comme les Cramps dans « Blonde Bombshell ». Voilà le mélange idéal Cramps/rockab que peu de gens savaient manier en ce temps-là. Miriam s’y retrouve parfaitement et Billy Miller se révèle être un fantastique stroumfpheur de jive. En B, ils tapent dans « Please Give Me Something », le vieux classique de Bill Allen. Ils en sortent une version bien plus sourde et plus menaçante que celle de Tav Falco. Miriam le tatapoume en sourdine, derrière les frères Statile si tactiles. Pour « Bessie Mae », Billy va chercher des hiccups à la Charlie Feathers. Miriam fouette bien ses peaux et claque bien son bord de caisse. Puis ils nous boppent « Big Green Car » à outrance et Miriam pulse bien le beat. Franchement, elle bat tout ça à la perfe. En bonne batteuse de rockab, elle ne lâche rien. Pour « Watch My Baby », les frères Statile si tactiles jouent bien sûr le thème de « Train Kept A Rolling » en insistance sous-jacente.

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C’est Andy Shernoff qui produit le second album des Zantees, Rhythm Bound. Miriam chante « I Need A Man ». Elle prend sa petite voix de canarde et pousse des cris de folle. On se régale de « Money To Burn », car l’admirable Andy sait comment doit sonner le rockab. Il met bien la percuterie en avant. Il sait que c’est l’esprit de l’Amérique profonde. Billy Hancock vient donner un coup de main sur « Crawded Hole », pur jus de petit rockab new-yorkais. Ah on peut dire que les Zantees adorent rocker. Et Miriam joue bien rebondi. Ils attaquent la B avec un « Ruby’s Place » excellent et passent ensuite un « Fat Gal Boogie » à la Billy Lee Riley. Miriam y pousse d’ailleurs des cris de folle. Ils font aussi une belle reprise d’« I’m Ready » d’Eddie Cochran qu’elle chante à la canarderie de Disneyland. Elle est vraiment poilante. S’ensuit « Gotta Gotta Gotta Be Mine », l’un des rockabs les plus menaçants de l’histoire.

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Les Zantees se transforment ensuite en A-Bones, avec quelques changements de personnel. Un premier mini-LP sort en 1988, Free Beer For Life. Bruce Bennett fait désormais partie du groupe. Miriam lance l’assaut d’« A-Bomp Bop ». Elle est complètement excitée et pas forcément très fiable à la mesure. Par contre, le « Mumbo Jumbo » qu’on trouve de l’autre côté est une vraie pépite de garage. Ils sont bien meilleurs lorsqu’ils passent au mambo garage d’exotica.

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Le premier LP des A-Bones, The Life Of Riley, paraît en 1991. Markus The Carcass a rejoint le groupe, ainsi que le saxophoniste Lars Espensen. C’est un excellent album de rock’n’roll. Billy passe à autre chose, avec « That Jim », il tape dans le garage-rock new-yorkais. Miriam reprend le chant pour « Sham Rock » et fait sa canarde. Ils s’amusent à jouer frénétiquement. Miriam ne change pas sa ligne de conduite, elle joue tout au tatapoum et Bruce Bennett prend des solos bien rocky road. La B est nettement plus solide. Ils commencent par taper une reprise de Doug Sahm, « She’s Gotta Be Boss », et injectent du Tex-Mex dans le son du Bronx. Pure merveille. Ils mettent ce qu’on appelle vulgairement le paquet. « Jugue » est aussi une véritable arracherie. Billy a dû bien s’abîmer la glotte à gueuler comme ça, mais le résultat est intéressant, car ils tapent dans le haut du hot. Ils font une fiévreuse reprise du « Button Nose » de Benny Joy - She’s got a pretty pretty pretty button nose ! - Ils se payent ensuite un balladif du Bronx intitulé « I’ve Fallen » et sortent les chœurs les plus débiles de l’histoire du rock. Miriam revient chanter « Go Betty Go » et elle profite de l’occasion pour pousser de jolis cris d’orfraie. L’honneur de boucler ce bel album revient à Billy qui avec « Go Go Go For Louie’s Place » tape dans le grease du Bronx de bronze.

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I Was A Teenage Mummy n’est pas le meilleur album des A-Bones, loin s’en faut. Billy y fait beaucoup de boogaloo, sans doute pour les besoins du film. Il drive aussi « Homicide » au plus serré dans les virages. En B, ils tapent dans le vieux « Little Egypt » de Leiber & Stoller dont les Downliners Sect firent leurs choux gras. Et Miriam devient dingue à chanter « Bandstand Rocket ». Comme on dit dans la pègre, elle s’affranchit !

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Si on a un faible pour l’album Music Minus Five, c’est sans doute à cause de la reprise du mythique « Bird Doggin’ » qui s’y niche. Ils en font une reprise bien saxée et Miriam la tatapoume comme elle peut. Bruce Bennett gratte ses accords comme un beau diable, ah si seulement Gene Vincent pouvait voir ça ! Mais le solo n’est décidément pas le même. Il manque le génie de la menace instillé par Dave Burgess. Billy et ses potes le stoogent au sax à la fin. Excellente initiative. Dommage que toutes leurs reprises ne soient pas de ce niveau. Avec « You Oughta Know », on a une vraie pépite garage chantée avec la plus extrême des pugnacités. Billy y va franco, il s’arrache tout, le larynx et les cordes. Puis Miriam refait sa canarde dans « Little Bo Pete ». De l’autre côté, elle tape « Come On Come On » au jungle beat. Elle s’en sort admirablement. On est toujours un peu inquiet pour elle, car les A-Bones se montrent parfois ambitieux. Et on dresse l’oreille car Bruce Bennett commence à placer ici et là des killer solos d’antho à Toto. C’est Markus The Carcass qui se distingue dans « Flea Bitten Annie » avec ses infra-basses. Ils bouclent l’album avec une reprise des Groovies, « In The USA », et franchement, ce n’est pas ce que nous avons de mieux en rayon côté Groovies. C’est cousu, beaucoup trop cousu.

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Billy et Miriam adorent Benny Joy, le rockab de Floride : ils ont réussi à remplir cinq albums de cuts et de démos retrouvés dans les archives. Mais ce n’est pas tout. Ils ont aussi enregistré un album de reprises intitulé « Crash The Party », et bien sûr, la pochette reprend en partie la fameuse photo de Benny en veste à rayures et jouant sur une Strato. Si on est fan de Benny Joy, on se régale. Sinon, on reste sur sa faim. « Wild Wild Lover » se résume à un beau burst d’énergie. Miriam prend « Ittie Bittie Everything » au chant sucré et Matt Verta-Ray qui l’enregistre veille au grain du slap. La B est plus solide. Miriam enregistre le morceau titre de l’album à Londres, chez Liam Watson, au Toe Rag studio. Rudy Grayzell intervient sur « Knock Three Times » en roulant des r. Avec « Bundle Of Love », on renoue avec le gros son profilé des Bones. La perle de l’album, c’est bien sûr la version crampsy d’« Hey High School Baby », sertie d’un solo d’antho arabisant. Ils font un fantastique « Call The Zoo » pulsé aux yeah yeah de chœurs et de retours de chœurs. On tombe plus loin sur une version dévastatrice de « Come Back » enregistrée à Seattle, sur le territoire des Sonics, avec Teengenerate dans les parages. C’est enregistré sur un deux pistes, avec un solo de sax et dans la folie pure, comme au temps des Sonics. Ils terminent avec le fameux « Button Nose » chanté au guttural par un Billy en transe.

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Ils s’inspirent de la pochette de Rolling Stones Now ! pour l’album Not Now ! paru en 2006. Matt Verta-Ray enregistre et Ira Kaplan a rejoint le groupe. Avec « Geraldine », ils sonnent bien sûr comme les Stones de Now ! On note l’énormité du son. « Restless » est joué au sax de corne de brume et embarqué au beat jugulaire de sur-tension. Admirable ! Ils tapent aussi un fantastique « Outcast ». Miriam prend « The Lover’s Curse » au chant et en fait une petite pièce de boogaloo à la sauvette. Avec « Jupiter Bulldog », on retrouve la grosse pulsation de clap-hands et de rythmique fiévreuse à la Stonesy. En B, Ira envoie le shuffle de « Cat Nip ». On tombe ensuite sur un garage-cut d’une rare violence, « Stolen Moments », battu à la diable et au tambourin. Bruce Bennett y prend un solo sauvage à la Dave Davies. Puis Miriam embarque « Bad Times » en cavale de cavalcade insensée. Elle chante du nez et pique des crises superbes. Elle est aussi mal intentionnée que Mary Weiss au temps béni des Shangri-Las. « Don’t Talk About Him » sonne comme un hit des Dictators. C’est une énorme pièce de pop new-yorkaise montée sur une belle mélodie chant.

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Ears Wide Shut qui vient de sortir fait écho au dernier film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut. Ira la bombe joue toujours dans les Bones et ils démarrent avec une énorme pièce de garage foutraque intitulée « Questions I Can’t Answer ». Ils sonnent comme les Sonics. Phew ! Quel son et Brune Bennett nous bat le nave des accords de Louie Louie. On a la même pétaudière avec « Henrietta ». Billy fait son Esquerita du XXIe siècle. Quelle fournaise ! Retour aux horreurs garage avec « Just A Little Bit Of You ». Bruce Bennett injecte des incursions démoniaques dans la purée puis il part en killer solo, alors que Miriam tapote joliment ses cymbales. C’est Ira la bombe qui chante le « Luci Brains » d’Arthur Lee. Ils terminent cette plantureuse face A avec « Lula Baby », joué à la folie du brasier du Bronx. Ils sonnent vraiment comme les Sonics. Ils attaquent la face cachée avec le beau « Tulane » de Chuck. Plus loin, ils ressortent le vieux beat crampsy pour « Four O’Clock Baby » et ils terminent avec une trépidante reprise des Easybeats, « Sorry », transformée en tourbillon d’ultra-exaction. Billy chante comme un ogre, il bouffe le cut tout cru, et Bruce Bennett joue comme Ross The Boss, à la folie.

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Daddy Wants A Cool Beer And Other Million Sellers paru en 2004 pourrait bien être le meilleur album des A-Bones. Ce double album propose des sessions et des outtakes datant de toutes les époques et on entre là-dedans comme dans un champ de mines. Dire que ce double album est une pétaudière, c’est un euphémisme. La réelle grandeur des A-Bones est de savoir monter des sessions avec des légendes vivantes. On trouve quatre titres fabuleux enregistrés avec Rudi Grayzell dont l’extraordinaire « Judy », puis du pur rockab avec « You’re Gone » - Here we go ! - et aussi « One Mile » dans lequel Rudi fait des brrrrr d’antho à Toto. Sans doute galvanisé par le souffle des A-Bones, Rudi se transforme en pur killer kat. On a exactement le même coup de Jarnac avec Johnny Powers. Les A-Bones l’accompagnent sur deux cuts explosifs « Mano Rock » et « New Spark » que Miriam bat comme une dingue, et c’est rien de le dire. On monte encore d’un cran avec la session Roy Loney et là on tombe sur la huitième merveille du monde, « Stop It Baby », l’un des hits garage les plus dévastateurs de l’histoire, pas compliqué. C’est chanté à deux voix et agrémenté d’un killer solo. Tout y est. On reste dans le génie pur avec « You Know What You Can Do » envoyé au groove ultraïque. Les A-Bones sonnent comme le backing-band idéal de Roy Loney. On a là encore un duettage terrifiant entre Miriam et Roy. Parmi les hommages tétaniques, il y a celui rendu à Bob Luman avec « All Night Long », extraordinaire de vitalité, celui rendu aux Seeds avec « It’s A Hard Life », doté de l’intro de basse de « Looking At You » du MC5, merci Markus, puis ils partent à fond de train dans la Seedy motion et ils nous tartinent ça à la fusion Stoogy de type « Fun House ». Ils font une version beaucoup trop explosive de « Teenage Head » et ils rendent un hommage d’experts aux Troggs avec « You Can’t Beat It » qui est en fait un outtake de leur premier album, The Life Of Riley. Hommage aussi très spectaculaire à Bo avec « We’re Gonna Be Married ». Miriam et Billy s’y renvoient la balle et c’est saturé de son. Pure démence de la partance ma chère Hortense. Billy fait des ravages et s’arrache la glotte au sang avec « Do The Squat » et « Squat With Me Baby ». Miriam bat le « Rock The Beat » au jungle beat des enfers. C’est à se damner. Voilà encore un cut qui vaut tout l’or du monde tellement il est explosé au beat et au sax. Ils rendent aussi un hommage fantastique à Brian Wilson avec un « Drive-In » infernal qu’ils avaient mis en boîte pour le fameux tribute à Brian Wilson, Smiles Vibes & Harmony. Ils rendent aussi hommage à Timoty Carey avec « The World’s Greatest Sinner » et ils profitent de l’occasion pour sortir une horreur rampante. Pas de pire enjôlerie sur cette terre - he’s a winner ! - Miriam se montre d’une incroyable kitscherie avec « Shanty Tramp ». Elle chante ça très pointu, poussée dans le dos par une belle déboulade. On revient au rockab avec un diabolique « Bamboo Rock’n’roll » monté au groove de beat ultimate. Billy invente un genre nouveau : le rockab bulldozer. Miriam enfonce « Spooks A Peppin Theme » à coups de marteau et voilà qu’ils tapent dans l’intapable avec le magnifique « Maintaining My Cool » des Sonics. Ils y vont avec tout le cœur dont ils sont capables. Miriam nous bat ça comme une folle et Bruce Bennett passe un solo d’antho à Toto. Ils font aussi une reprise complètement géniale du « Wah Hey » d’un groupe qui s’appelait les Turbines. Autre hommage de taille : « Guess I’m Falling In Love » du Velvet. En fait, les A-Bones nous font la discothèque idéale. Tellement idéale qu’ils font aussi une reprise de Paul Revere & The Raiders avec un « Louie Go Home » tapé au stomp du Pacific Northwest. Miriam prend « I’m Snowed » à la voix pincée. Elle est complètement folle. Elle flirte avec le génie, comme l’avait fait Hasil Adkins. « Bad Boy » est enregistré dans le studio de Seattle où ont enregistré les Sonics, donc pas la peine de vous faire un dessin. On se relèverait la nuit pour écouter « Take Up The Stack Daddy-O » et « Monkey Man » et ils tapent une fois encore dans le génie avec « A White T-shirt And A Pink Carnation ». Et voilà le travail.


Signé : Cazengler, Billy oui-oui


Zantees. Out For Kicks. Bomp! 1980
Zantees. Rhythm Bound. Midnight Records 1983
A-Bones. Free Beer For Life. Norton Records 1988
A-Bones. The Life Of Riley. Norton Records 1991
A-Bones. I Was A Teenage Mummy. Norton Records 1992
A-Bones. Music Minus Five. Norton Records 1993
A-Bones. Crash The Party. Norton Records 1996
A-Bones. Not Now ! Norton Records 2006
A-Bones. Ears Wide Shut. Norton Records 2015
A-Bones. Daddy Wants A Cool Beer And Other Million Sellers. Norton Records 2004

 

SAVIGNY-LE-TEMPLE
18 / 11 / 16L'EMPREINTE
OUR THEORY / DAGOBA

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Juteuse soirée en perspective. La Teuf-Teuf retrouve sa place habituelle à cent mètres de l'Empreinte. Du monde devant l'entrée, la salle sera pleine mais pas bondée. L'on aurait pu s'attendre à davantage avec un groupe de la notoriété de Dagoba.

OUR THEORY


De la théorie à la pratique... Cinq sur scène. Batteur encapuchonné. Mettent le paquet dès la première seconde. Le chanteur désarticulé telle une marionnette et les trois guitaristes à l'unisson. Le lion royal qui rugit pour vous avertir qu'il est prêt à vous dévorer tout cru dans la minute qui suit. Puis va se recoucher tranquille. Content de vous avoir impressionné. Certes il se bat encore les flancs de sa queue et agite sa crinière en baillant comme un oriflamme de guerre. Au bout d'un moment vous n'avez plus peur. Vous préfèreriez que le fauve s'avance vers vous la bave dégoulinant de ses crocs, une lueur meurtrière au fond de ses prunelles. Mais non, c'est le contraire qui se passe. Sourit de toute sa gueule. S'il était un tigre mangeur d'hommes on l'entendrait ronronner. Promettent beaucoup, par à-coups. A peine vous ont-ils éructé un de ces riffs qui couperait un arbre en deux, le chanteur s'inquiète pour nous. Une véritable mère qui a lu un précis de psychologie de positive attitude. Nous caresse dans le sens du poil. Savigny un public exceptionnel, nous remercie de l'ambiance, c'est vrai qu'ils sont bien reçus et perçus avec sympathie, mais n'est point besoin de trop exagérer.

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Z'ont droit à six malheureux titres. Juste le temps de se mettre en bouche. Pas même une minute pour se regarder dans le Mirror ou de rester un moment avec Stay Now. Suit Valentine, un petit téton d'acier chromé et l'autre tout mou. Delay qui fait attendre la montée de la mayonnaise entre deux parlottes. Un Unbreakable dont ils viennent à bout trop rapidement et un Girl final comme il se doit originalement dédié à toutes les filles. Six petits tours et puis se dépêchent de quitter la scène sous les acclamations.

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La désagréable impression que l'on vous coupe le courant alors que vous preniez plaisir à enfiler les doigts dans la prise. Our Theory vous assomme d'un riff apocalyptique qui vous promet la mort et tout de suite après vous submerge de paroles réconfortantes. Faudrait qu'ils resserrent les mailles du tricot. Toutes à l'endroit en fil de fer barbelé et aucune à l'envers en satin duveteux.

DAGOBA

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Suis venu pour eux. Je ne suis pas le seul si j'en juge par le nombre de sweat shirts à leur effigie le dos marqué du titre de leur avant-dernier album, Post Mortem Nihil Est, un programme à courte vue post létale mais qui en contre-partie induit une vie chaotique de diverses défonces. J'ai adoré le clip I, Reptile. Dès qu'un saurien laisse traîner sa longue queue quelque part je lui prête toujours une oreille compatissante. Vingt ans d'âge, viennent de Marseille mais leurs albums et leurs concerts leur ont permis d'atteindre une renommée nationale et un début de reconnaissance à l'international.

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Suis obligé d'initier un raisonnement par l'absurde. Je serais arrivé au concert innocent comme l'enfant qui vient de naître je les aurais trouvés formidables, un groupe qui rentre dedans et qui ne s'en laisse pas compter. Efficacité redoutable. Un véritable show millimétré. Au fond Nicolas Bastos aux commandes d'une batterie impressionnante. Des toms atomiques, des cymbales cinglantes comme s'il en pleuvait, deux grosses caisses avec jantes chromées, une machine de guerre, une espèce d'insecte géant digne de Star Wars, une visualisation du microbe du Sida grossi à la puissance dix mille. Parfois elle étincelle d'éclairs foudroyants telle un vaisseau spatial qui croise ses feux sur une malheureuse cible condamnée à disparaître dans la nano-seconde qui suit. Quant à Bastos au baston, pas de problème, pilote avec une dextérité diabolique, un ado devant un jeu vidéo en train de déglinguer les soucoupes violentes de l'Empire du Bien à la suite. J. L. Decroiset à sa droite, le nouveau guitariste qui tient parfaitement son rôle, Werther Ytier à sa gauche prêt à vous vous infliger toutes les souffrances que l'homme ait bu inventer durant sa longue marche barbare vers le progrès. C'est tout, ne sont que trois pour dresser un groove mortel post-industriel, n'ont besoin de personne d'autre. Pierre Maille est au micro, devant et au centre. Très beau tatouage sur son épaule. Une forte personnalité de mâle alfa dominant. La clarté de sa voix dessine le bonhomme. Péremptoire, clair, l'on devine qu'il n'est pas un concessionnaire des demi-teintes. Une voix qui surmonte sans problème la tonitruance des trois soutiers du rythme.

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Du beau spectacle, à fond les pistons et tout droit sur le béton. Jets verticaux de fumée, séances de lumières blanches clignotantes à toute vitesse. Un bon groupe qui fonce droit devant sans se soucier des bas-côtés. Eclipsed, Man You're not, Black Smokers, Winter, Born Twice, Epilogue, Sunset Course, Great Wonder, I reptile, Maniak, Things Within, White Guy, je vous les énumère comme ils les bazardent sans transiger, une seule pause obligée, Ducroiset qui casse une corde et Maille qui en profite pour partager une canette de bière avec les fans qui ouvrent grand et large une bouche dans lesquelles il verse des traits de houblon malté. Intermède vite oublié dès que le mastodonte dévastateur reprend son envol. Dans la salle règne la cohue, corps entrechoqués qui tournent à toute vitesse, mais attention pas de débordement le premier qui au comble de l'excitation monte sur la scène, sera sans ménagement rejeté dans la fosse par un Maille expéditif. Plus personne ne s'y risquera par la suite. Un fan averti en vaut deux. De toutes les manières, c'est déjà fini. Une heure pile montre en main. Pas une minute de plus. Mais non ils reviennent ! ah ! c'est pour débrancher les appareils ! Doivent être pressés de repartir. Pour les exultations jouissives de fin de party, rien à voir.

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M'attendais non pas à mieux mais à plus. Excellente prestation scénique mais qui a laissé de tout côté toute l'imagerie portée par la discographie du groupe. Un savoir-faire indéniable, mais ils ont laissé la poésie à la maison. A penser qu'ils ne voulaient pas s'encombrer avec. Le corps mécanique mais pas le souffle vital. Vite fait, bien fait. Des diététiciens qui vous composent le menu à la calorie prêt. Bye bye les alléchants glucides graisseux et les succulents sucres rapides. Privation de dessert obligatoire. Ne vous octroient même pas un supplément d'âme qui pourtant ne pèse pas bien lourd mais qui fait toute la différence entre un bon groupe et un grand groupe.

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RETOUR A LA MAISON


Ouverture des portes à vingt heures. Fin du concert : dix heures et demie ! Parlez-moi d'une soirée rock ! L'heure où Tante Agathe termine sa dernière prière en demandant à Dieu de lui pardonner cette audacieuse veillée devant le poste de télévision en compagnie de son vieux chat diabétique. Cette soirée à L'Empreinte risque de ne pas laisser beaucoup de traces. Pour les minutes de sable immémorial chères à Alfred Jarry faudra repasser. Trop court, pas assez bon.


Damie Chad.


LE MEE SUR SCENE
19 / 11 / 2016 / LE CHAUDRON

RELEASE PARTY
SCORES EP THE GATES TO LEAVE

FALLEN EIGHT
POGO CAR CRASH CONTROL

SCORES

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Retour au Chaudron. La teuf-teuf doit pressentir que la mixture de srocksière qui nous sera servie doit être si bonne qu'elle passe devant le bâtiment à toute vitesse sans le voir. Demi-tour sur les chapeaux de roue et nous voici à pied d'oeuvre. L'est tôt mais le monde commence à arriver, les Scores discutent et grillent une dernière cigarette sur le devant de la porte, un peu de fraîcheur avant la vague de grande incandescence qui s'annonce ne saurait faire de mal.

FALLEN EIGHT

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Entrent dans le noir et en une demi-seconde l'orage éclate. Musique forte et violente, l'on en oublie que le groupe n'est pas au complet. Et le voici qu'il entre, le cinquième élément éthérique, le fou hurlant, scalp danseur et agit-rock en transe. Clem brandit la torche meurtrière du micro qui incendie le public, screame comme si sa vie en dépendait, déclenche l'alerte rouge des jouissances éperdues. Derrière J-P affûte les fûts, assène d'assassines frappes sur les toms qui tonnent, fustige les cymbales, nouba des coups bas qui tombent de haut, précipite votre chute dans les tréfonds infernaux. L'a libéré les fauves, Joffrey et sa basse vibrionne sur la scène, ion étoilé enragé dégagé de son centre de gravité, Medy et Florian accomplissent des miracles sur leurs guitares, changent les notes en traits de feu, et Fallen Eight ouvre le bal des ardences de bien belle et meurtrière manière. En deux titres, Botta et Reborn, ils déchaînent une tempête qui ne se calmera pas de toute la soirée.

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Departure et Last one de même acabit issu du cagibi des merveilles incendiaires. Le groupe est au maximum de sa puissance, haute dose de bulldozer qui déblaie la route de toutes les carcasses rouillée qui peuplent votre imaginaire. Le rock envisagé comme une thérapie de choc'n'roll destiné à dynamiter vos encrages dans les insuffisances du réel. Fallen Eight soude la salle, la transforme, la mute, la sculpte en un seul être organique, désormais à sa merci.

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Everywhere, un truc spécial en l'honneur des Scores, ça commence gentillet avec J-P qui tapote sans bruit une promesse de tempête shakespearienne qui s'approche doucement porté par la voix de Clem, qui enfle, enfle, enfle, et finit par déborder et déferler en grandiose apothéose sur la plage des nerfs tendus vers la concrétisation salvatrice de cette menace souveraine. Catharsis aristotélicienne et décantation totémique.

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Priest pour bousculer et Final Shot pour vous acculer dans vos derniers retranchements. Deux météorites de feu, la foule qui crie et rugit comme le fauve sous le fouet du dompteur pour mieux s'élancer dans la folie du cercle de feu. Un set magistral, percutant comme le gantelet de fer des cataphractaires des âges tumultueux perdus dans la nuit des temps, ressuscités en un magistral éclair par la fougue foudroyante de Fallen Eight.

( Photos : FB : Mlle Lazurite )

INTERMEDE


Un petit moment que je guette leur passage. Lorsqu'ils m'avaient invité à leur Release party, les gars de Scores m'avaient dit «  Toi tu vas aimer, c'est très fort ». Sont en train d'installer leur matériel, moi question rock suis prêt à aimer le monde entier – du moins presque, la moitié, de la moitié, de la moitié, enfin quoi le un pour cent réglementaire fortement éjouissif – mais après le set dévastateur de Fallen Eight, la tâche me semble rude, insurmontable peut-être.

POGO CAR CRASH CONTROL

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Dernière et rapide mise au point technique de Pogo Car Crash Control. Quatre sur scène. Jeunes et beaux. Enfin, surtout Lola la bassiste, frimousse de cheveux blonds et charme mimétique. Derrière ses drums, Louis est quasi invisible, les deux guitaristes, Simon et Olivier – l'est aussi au micro – dégagent une impression de force tranquille. Sont fin prêts, mais la foule traîne encore dans la salle du haut autour du bar. N'en peuvent plus, démarrent à l'apparition des premiers escadrons qui dévalent les escaliers. Dépêchez-vous bandes d'innocents, dans la vie des instants cruciaux de haut-vol qu'il vaut mieux ne pas rater.

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Vous prennent par surprise. Démarrent doucement. A toute vitesse en fait, mais si bien profilé que vous ne vous en apercevez pas, même que sur les deux premiers morceaux vous vous dites que le batteur est un peu monotone et au troisième titre vous recevez la commotion cérébrale. Première constatation, mais ils chantent en français ! C'est si bien envoyé que vous ne vous étiez point rendu compte ça sonne aussi rêche et plastique que de l'anglais, Olivier s'est débrouillé pour jacter un phrasé qui colle à la musique sans opérer aucune distanciation. Prenez les paroles de Meilleur Ami et de Royaume de la Douleur, vous n'en ânonnerez qu'un piteux verbiage, et lui vous en tord les vocables à vous les faire exploser comme une grêle de balles dum-dum. De la belle ouvrage. Deuxième constatation, vous êtes en aqua-planning-rollin' rock, dérapage contrôlé des plus carambolesques.

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C'est parti pour ne plus jamais s'arrêter. Pas le temps de respirer entre deux morceaux. Surfin'guitars sans fin. Rock'n'roll en urgence absolue et montée continuelle. La rage s'installe, musiciens de plus en plus obnubilés par leur propres parcours intérieur. Lola qu joue les morceaux en même temps qu'elle les mime du geste et de la voix telle un  pantin de Kleist libéré de toutes ses attaches terrestres et comme mu en dehors de toutes circonstances par la nécessité de son seul rêve d'adéquation à la tourmente rock'n'rollienne. A l'autre bout de la scène Simon le magicien explose. Ne se contient plus. Ne cherche plus le lick parfait l'a déjà trouvé mais se met en quête d'une disharmonie suprême, recherche le larsen comme Blue Berry la mine de l'Allemand perdu, suscite les serpents du larsen en propulsant sa guitare sur les amplis. Relégué dans la pénombre aurifère Louis accélère la cadence, on ne le voit pas mais repousse sans arrêt les limites au-delà du raisonnable. Olivier infatigable vitriole ses textes à l'ultra-violet des fureurs adolescentes, Paroles m'assomment, Hypothèse Mort, Tout Gâcher, Je suis Crétin, le scorpion maléfique des désirs de démesure retourne le dard des juvéniles impatiences contre lui-même.

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Pogo Car Crash Control, nous emporte loin, quelque part entre le tic-tac déréglé du MC 5 et la modernité destructrice des Pixies. Accélération constante, malgré par deux fois l'annonce d'un morceau lent, un slow de six secondes qui se termine par une cavalcade d'apocalypse. Scène obscure traversée d'éclairs blancs de lumière de plus en plus rapprochés et aussi aveuglant que le noir le plus absolu. Une musique qui se situe au point focal de convergences tourbillonnantes, du punk, du hardcore, de l'électricité, ils n'ont mélangé que les esprits, pour se créer un golem bien à eux, un destroy kraken destiné à la désolation des fins dernières. Consensuel, Restons-en là, Je perds mon Temps – super, on y gagne un instant d'éternité – Conseil, Crash Test se suivent et se ressemblent comme une énumération de calamités funestement naturelles.
En toute fin, Crève, une exhortation définitive, une promesse de vie future, pour redescendre sous terre, une coupure fractale définitive. Sortent de scène sous une ovation assourdissante.

INTERMEZZO


Wah, la révélation de l'année ! Je cours illico acheter leur vinyl. Reviens pour la mise en place de Scores. Peuvent être contents, les deux groupes qu'ils ont invités leur ont chauffé la salle à mort. Un véritable défi rock and roll.

SCORES

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Stratégie de la tension accumulée. Silence absolu. Noir complet. Tout le monde retient son souffle tandis que s'élève la musique mélodramatique de Funeral of Queen Mary, de Purcell – oui les rockers connaissent leur classique - remise à l'honneur au siècle dernier dans la bande-son d'Orange Mécanique. Un zeste de violence, ne messied point au rock'n'roll. Trois guitaristes qui essaient de se glisser en catimini sur la scène – totalement raté vu la bronca que soulève leur apparition – et plunchct ! Lumière, c'est parti ! C'est party and realeased.
Benjamin bondit sur scène comme un diable qui sort de sa boîte. S'empare du micro et la fête commence. Le groupe s'est métamorphosé. L'a grandi en deux ans, l'a gagné en force, en puissance, en souplesse et en maturité. S'éloignent de leurs modèles hardoriques initiaux pour s'installer dans leur propre musique et vont nous régaler d'un festival ébouriffant. Mais revenons à Ben dans son éternel et emblématique blouson noir, cramponné dans son micro, le fait moins tournoyer, le meut par saccades, courbé en deux, tapant le sol d'un pied exacerbé telle une panthère en cage, folle de rage, qui piétine sur place pour accumuler l'énergie d'un saut libérateur. Good Night ( premier titre du nouvel EP qui motive cette soirée ), Naughty Angel, Larger than Life, le groupe est derrière, impressionnant, un son musclé, à la monte hongroise, un pied sur le cheval rythmique du rock, cette interminable scansion binaire à la base de tout, et l'autre sur la monture de déglingue, la roue cassée du rock'n'roll, celle qui remet tout en question, qui détruit systématiquement la régularité de sa consoeur, le chien fou que nous voulons tous être dans le jeu de quilles du monde, l'essence du rock, une musique qui boîte, qui claudique, qui crockdique, comme Lord Byron ou le Maître majuscule des sombres palais infernaux d'en-dessous cher à Anton LaVey qui l'assimile à nos volitions libératrices les désirantes .
Leave me Now ( toujours du second extended play ) qui s'affirme déjà comme un titre locomotive qui pousse d'un cran la ferveur du public, la voix de Ben domine le grondement de l'orchestre, installe une ambiance qui capte et fascine la salle qui tangue salement comme le bateau ivre du sieur Arthur. Forget about It qui passe comme une lettre à la poste envoyée au bazooka. Take a New Turn, What about your dreams ( troisième bijou du scud ) nous font oublier tout ce qui a précédé. Scores nous a empochés, engloutis, englobés, dans l'estomac confiscatoire de leur musique. Nous reste encore à subir l'attaque des sucs digestifs, ces venins qui vous annihilent et vous rétament définitivement.

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Ben annonce une reprise. Born to Be wild, le loup des steppes qui surgit et qui court sur vous pour infliger les cruelles morsures dont on ne guérit jamais. Nous en donnent une version dantesque – la meilleure que je n'aie jamais entendue sur scène à ce jour – la foule agonise le refrain à chaque reprise, mais la scène se vide. Ne reste plus personne dans le noir. Objection, votre honneur, nous pouvons désigner le coupable, c'est Elie Biratelle qui depuis le début du concert dans son coin d'ombre ne s'était pas fait remarquer, même si c'est lui qui nous fourguait cette pulsion essentielle qui permet de faire tourner le sang reptilien du rock and roll. Un murmure sur ses peaux tendues, qui enfle et s'organise sans fin, un monstrueux solo de batterie qui pointe son étrave comme un aileron de requin sur la crête des turbulences océanes. Möbho, un drum solo, sans une seconde d'ennui, une aventure qui déploie ses épisodes comme un anaconda resserre ses anneaux mortifères sur sa proie, sont revenus en silence et reprennent le riff de Steppenwolf, si puissamment ouvragé que c'est un véritable sacrilège de s'arrêter bien trop vite après trois éruptions riffiques volcaniques.
Surprise, voici Clem de Fallen Eight qui déboule sur scène pour chanter en duo Love in an Elevator. ( Nombreuses sont les manières de s'élever jusqu'au septième ciel de l'empyrée dionysiaque ). Beau mélange de l'aigu de Clem et de la voix plus grave de Ben. Hammer of Life et That's the girl pour finir sur deux pépites d'orichalque. N'iront pas plus loin que l'entrée des coulisses, rappel obligatoire dans lequel Clem revient encore. Photo finale, puisque les meilleures choses ont une fin. Même les concerts de Scores.

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FIN DE SEQUENCE
Fabuleuse nuitée rock and roll. Trois groupes qui ont donné le meilleur d'eux-mêmes. Scores nous a offert une belle fête. Indéniablement rock'n'roll !
Damie Chad.

SCORES
THE GATE TO LEAVE

GOOD NIGHT / LEAVE ME NOW / WHAT ABOUT YOUR DREAMS / THAT'S THE GIRL
SPIRAL / SPR 002. 2016.

Benjamin Blot-André : chant / Simon Biratelle : guitare / Elie Biratelle : basse / Nicolas Marillot : batterie + choeurs / Léo Leroy : guitar + choeurs

Pochette cartonnée. Belle couve, qui n'est pas s'en rappeler le graphisme d'Aubrey Beardsley et les inquiétantes nouvelles d'Arthur Machen – l'un des inspirateurs de Lovecraft – mais prenez la peine d'entrer sans plus tarder, la porte est grand ouverte, le grand kaos originel de derrière les apparences s'offre à vous. Méfiez-vous de ce Mortsieur Loyal, trop avenant pour être honnête.

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Good Night : pris à l'hameçon dès la première seconde, Ben impérial au vocal, guitares rentre-dedans et en même temps mélodiques. La nuit sera chaude, n'hésitez pas de la traverser jusqu'aux portes de l'aurore. Leave me Now : feu de cymbales, une voix de gorge encroûtée, une batterie omni-présente, guitares en feu, l'est des décisions sans appel. Prière d'obtempérer au plus vite. What about your dreams : ballade, ballharde, l'on commence tout doux et l'on monte les escaliers des beaux cauchemars par paliers, à toute blinde. Le pire est toujours meilleur que le mieux. That's the Girl : vaporeusement acoustique à ses débuts la damoiselle, et le boy Ben qui joue au chevalier servant. Derrière les guitares n'en finissent pas d'apporter démenti sur démenti. D'ailleurs à la fin on se hâte d'effeuiller cette chair de rose cru.
A écouter et à réécouter soigneusement, Scores vous réserve des surprises dans tous les coins. Des parties de guitares endiablées, des breaks de batterie drôlement bien foutus. N'ont pas cherché le bruit et la fureur à tout prix, jouent sur la subtilité des montages de séquences. Un bijou d'or fin.


Damie Chad.

POGO CAR CRASH CONTROL


ROYAUME DE LA DOULEUR / CONSEIL / CONSENSUEL / PAROLES M'ASSOMENT / TOUT GÂCHER / CREVE

Lola Frichet : basse / Louis Péchinot : batterie / Simon Péchinot : guitare / Olivier Pernot : guitare + chant

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Cri d'horreur devant l'imprimante. Ce n'est pas l'impavide machine qui en est la cause, mais la pochette du vinyl EP de Pogo Car Crash Control que j'ai laissée négligemment traîner. Décidément la copine n'aime pas l'humour rouge. Remarquez que j'ai limité les dégâts, le verso est encore plus gore que le recto. Des images à vous couper les doigts de la main et à vous arracher les yeux de la tête. L'est sûr que le disque doit être chaudement recommandé par l'APS ( Association Protectrice des Serial-killers ) mais l'outrance n'est-elle pas une des dimensions de cette musique paradisiaque qui n'en finit pas de balancer et de rouler dans tous les caniveaux de la bonne conscience ?

Royaume de la douleur : Ça fait mal. Très mal. Une bande-son de cordes déjantées qui défile à toute vitesse et un gars qui agonise par-devant. En crise ascensionnelle vers le délirium ultra-trémens. Un bruital immondice à tuer les chats du quartier, d'ailleurs sur la fin les guitares griffent la transe rythmique. Monde délibérément cruel : la souffrance des uns aiguise le plaisir des autres. En l'occurrence le nôtre. Conseil : Faut savoir dire non, et envoyer valser le monde entier. L'on est jamais mieux que dans le vertige de ses propres fureurs. La musique vous balance par la fenêtre sans ménagement. Consensuel : Glapissement continu en accéléré. Dès qu'il s'arrête la cavalcade derrière presse le galop. Tout va de plus en plus mal : la preuve il n'y a que de la merde dans la radio. Remarquez, qui se permettrait de passer de telles calamités sur les ondes nationales ! Un dialogue peu platonicien. La montée du nihilisme adolescent. Paroles m'assomment : des guitares qui cliquettent comme des crécelles de lépreux atteints du tournis de la brebis. N'ajoutez pas un seul mot. Il sera de trop. Je préfère chevaucher la tempête des outrages festifs. Tout Gâcher : le karcher de l'auto-dérision. Musique et paroles impitoyables. Ne me parlez pas d'amour, je préfère la haine. L'autre nom du rock'n'roll. Crève : une batterie impitoyable qui vous hache le cerveau tout menu. Un seul mot d'ordre : crève générale. Fureur autodestructrice.

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C'est quoi cet excrément fumant ? Le meilleur disque de rock français jamais enregistré jusqu'à ce jour. Notre Never Mind the Bollocks à nous, notre Fun House national. Un truc qui a des racines plus profondes qu'on ne croit, allez fureter dans L'Héautontimorouménos des Fleurs du Mal : «  Je suis la plaie et le couteau » dixit Baudelaire. La sacrificiale postulation scarificatrice de l'adolescence. Brutal, incisif, sanguinolent. Une horreur sans nom. Qui nous ressemble trop pour ne pas être une suprême jouissance.


Damie Chad

P.S. 1 : Un seul gros défaut. Un six-titres ! Nous en faut le double, comme les douze coups qui annonceront le minuit létal de notre monde.
P.S. 2 : A déconseiller aux âmes timorées que la vie a flétries avant l'âge.
P.S. 3 : Tante Agathe a écrit au procureur de la République dans le but d'obtenir l'interdiction  du clip officiel de Paroles M'assomment de Pogo Car Crash Control.
P.S. 4 : Il se murmure dans les hautes sphères gouvernementales que le procureur général de la Seine & Marne serait devenu fou. Il aurait perdu la tête après avoir visionné une vidéo de Pogo Car Crash Control.
P.S. 5 : l'APS soucieuse du bien-être de ses adhérents les avertit que la fameuse vidéo incriminée est visible sur You Tube et le FB du groupe.

VERSAILLES
GALERIE ANAGAMA
( 5 rue du Baillage )
20 / 11 / 1603 / 12 /16
MANUEL MARTINEZ / MICHELE DUCHÊNE

Ne me dites pas que vous ne connaissez pas. KR'TNT ! Votre rock-blog préféré vous les a déjà présentés, pas en tant que peintre et sculpteur, mais comme membre de ce groupe mythique ariégeois : Les Maîtres du Monde. Une appellation incontrôlée qui sonne bien. Voir KR'TNT ! 253 du 05 / 11 / 2015. Pour les esprits curieux aux oreilles affamées de sonorités électriques nous sommes à la recherche de la dernière cassette existante. En vue d'une réédition qui risque de.... mais ne vendons pas la peau de l'ours ( blanc égaré sur sur la banquise ) avant de l'avoir retrouvée.

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Mais cette après-midi c'est avec El Pinctor Majestuoso que nous avons rendez-vous. Ce n'est pas de sa faute. De mauvaises lectures tout gamin, l'a commencé par griffonner dans les marges de Blek le Roc, n'a jamais arrêté depuis. A aggravé son cas en ajoutant la couleur. Commence depuis quelque temps à intéresser les galeries en France et à l'étranger. Bref, en attendant une prochaine grosse expo à Prague, le voici à Versailles en compagnie de sa compagne Michèle Duchêne.

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Michèle Duchêne, c'est une autre histoire. S'est remise depuis quelques années à jouer à la poupée. Géante, grandeur nature. En papier mâché. Rien à voir avec les globos d' Au Bonheur des Dames. Et pourtant ce serait un très beau titre générique. Très agréable d'être entouré de jeunes filles aux regards rêveurs, on les croirait sorties d'un roman d'André Dhôtel. Vous regardent sans voir, minces silhouettes, discrètes, mystérieuses, un peu en retrait du monde, dépositaires d'un silence attractif si j'en juge au nombre de visiteurs qui se collent à elles pour une improbable communion selfique.

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Manuel Martinez, juste un problème d'équilibre. Le tableau se résout en lui-même. Trois couleurs, un peu de blanc, un peu de noir. N'en jetez plus. Le plus troublant c'est qu'en sus de leur résolution graphique ces équations picturales s'amusent à pousser les personnages qu'elles mettent en scène hors du tableau. Fut un temps où ils couraient sur les murs parmi les cadres brisés, mais maintenant se contentent de venir à notre rencontre. Nous ressemblent trop pour ne pas créer un malaise. Difficile de savoir si nous sommes le miroir, le reflet, ou le modèle.
Une grande unité entre ces deux oeuvres d'aspects et de techniques de grande dissemblance. La représentation du vivant n'est-elle pas uniquement une fragmentaion du vivant ? La représentation du monde ne serait-elle qu'une illusion aussi hallucinatoire que le monde lui-même ?
A visiter sans faute.


Damie Chad.

( Voir FB : Manuel Martinez peintre )

METAL OBS'
HORS-SERIE N° 1. AOÜT 2016

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Ce qu'il y a de bien devant les concerts de métal, c'est que vous n'êtes pas plutôt arrivé que l'on se précipite sur vous, ce n'est pas pour vous demander un autographe mais pour glisser dans vos mains avides toute une collection de flyers d'annonce des prochains concerts ou de parution des nouveaux disques. A Savigny les marchands du temple ne manquent pas. J'adore ces feuillets aux couleurs tapageuses que vous engouffrez dans la poche arrière de votre jeans promesses de délectables lectures le lendemain matin à votre réveil. Mais cette fois dans le noir complet c'est un format A4 double page que l'on me tend avec précision élocutoire " Nouvelle revue, Métallos " entends-je proférer. Curieux non, me dis-je en mon fort intérieur, pouquoi ce S final si sifflant ? Quésacos ? C'est à la lumière de la maison que se révèle mon incompétence auditive, pas MétalloS, mais Métal Obs' !
Zine gratuit bien connu distribué à la FNAC, Leclerc et autres gros points de vente, ou magasins spécialisés. Ce quatre pages couleur est consacré au nouvel album Bad Vibrations, de A Day To Remember, photo de couve, pochette disque en quatrième, interwiew à l'intérieur + discogaphrie et critique du disc  + les quatre dates de la tournée mondiale ( Italie / Autriche / France / Belgique ), un tour du monde étroitement européen, l'ensemble sent un peu trop la pub et le marketing. Ai voulu en savoir plus. Facile sur internet. Metal Obs.com relève de Hi-media rebaptisée ces derniers temps Adux. Une grosse société française cotée en bourse spécialisée dans les modes de paiement sur internet, avec comme branche annexe une activité marketing de stratégie de promotion médiatique... Parfois le ver n'est pas dans le fruit, c'est le fruit qui est dans le ver.
Nous sommes très loin de l'idéologie du Do It Yourself ! Le rock est aussi un produit de merchandising culturel. Calibrage systémique en vue. A méditer.


Damie Chad.