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18/09/2021

KR'TNT ! 522 : BUDDY HOLLY / MAXWELL FARRINGTON / TABLE SCRAPS / ELDRIDGE HOLMES

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 522

A ROCKLIT PRODUCTION

SINCE 2009

FB : KR'TNT KR'TNT

23 / 09 / 2021

 

BUDDY HOLLY / MAXWELL FARRINGTON

TABLE SCRAPS / ELDRIDGE HOLMES

HI CATS !

CETTE LIVRAISON 522 PARAÎT AVEC 4 JOURS D'AVANCE !

N'OUBLIEZ PAS DE LIRE LA 521 !

LA 523 VIENDRA A SON HEURE LE MERCREDI 29 SEPTEMBRE !

 

TEXTES + PHOTOS SUR :  http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

Buddy Building

 

Voilà que Budy Holly revient dans le rond de l’actu via un big book signé Alain Feydri, un auteur qu’on suit pas seulement parce que Digger de Dig It!, et donc de l’ex-confrérie, mais aussi parce que bec fin, et même bec super-fin, car il s’intéresse à des groupes qui nous intéressent, Cramps, Kinks, Groovies, allant même jusqu’à leur consacrer des books bien documentés. Tout tout tout, vous saurez tout non pas sur le zizi, mais sur Buddy, s’il vous vient l’idée de rapatrier Listen To Me - Un Portrait De Buddy Holly, paru cette année. Attention, ce big book n’est pas une amusette, il ne se destine pas aux lecteurs à la petite semaine, il faut s’y installer, persévérer et trouver son rythme, comme lorsqu’on grimpe un col, car l’ouvrage met les densitomètres à rude épreuve. Les 375 pages sont remplies à ras bord, c’est un paradis pour l’amateur de détails, car il ne manque rien ni personne. Comme il le fit pour les Cramps, l’auteur dépense sans compter et plonge avec ivresse dans les vies parallèles : ça donne des pages délirantes qui s’avalent d’un trait sur Fred Neil, Waylon Jennings, Bobby Darin, Dion, et combien d’autres ? Ce sont de violentes accélérations qui ont le double avantage de sacraliser le contexte (Wow, Buddy ne fréquentait que du beau linge !) et de pousser le lecteur à ressortir quelques disques de l’étagère, car évidemment, ces vies parallèles éclairent l’art d’un homme qu’on prenait peut-être un peu trop à la légère.

Eh oui, dans nos têtes d’ados, nous avions des chouchous, des hiérarchies, des rois et des reines. Buddy, on l’appelait le binoclard, ce qui n’est pas très flatteur. Il faut dire qu’à cette époque, le look prenait vite le pas sur le reste. T’es moche, t’es cuit. La dimension nietzschéenne du rock’n’roll. Si en plus d’être beau, t’es sauvage, alors là, c’est gagné d’avance. Elvis et Little Richard, beaux et sauvages. Vince Taylor, inexpugnable. Buddy pas beau et pas sauvage. Expugnable. Et pourtant il y a un truc. Il est là, dans le coin, avec ses deux copains qui ont aussi des têtes à claques. Un peu excité le Buddy, mais pas trop. Presque poppy, Peggy Sue, ouais c’est ça, Peggy Sue. Alors on regarde encore un peu sa bobine, pfff, on tourne la page de Shake et on tombe sur Vince Taylor. Cuir noir. L’image. On n’oublie pourtant pas Buddy. Les passions adolescentes, c’est comme les lainages, ça se tricote et ça se détricote. Et puis un jour, chez Buis, le mec sort un EP du bac et passe «Reminiscing». Baby-Oooh baby, le soft swing de Buddy fut certainement l’une des premières grandes leçons d’élégance, You know I’m thinkin’ of... Vendu ! Pochette fabuleuse, première notion de ce qu’on appelle le bleu électrique, wow, la classe du binoclard ! Du coup il devient le dandy dont on s’amourache, juste avant Brian Jones et Syd Barrett. Et le mec de Buis dit, attends, tu vas voir ! Il retourne l’EP et pouf, «Rock-A-Bye-Rock», les murs se mettent à danser et le sol aussi, un sens du swing et l’oh rock qui te coule dans le dos comme une fucking rivière de miel, un oh-rock d’une simplicité enfantine. Le souvenir de cette leçon de swing est cuisant, et chaque fois qu’on ressort l’EP pour vérifier, ça marche, ça recuit, c’est du soft rockab, mais quelle prodigieuse élégance ! En deux temps trois mouvements, Buddy est devenu un géant binoclard. Respect définitif. Comme pour Jerry Lee. Comme pour le «Bird Doggin’» de Gene Vincent. Comme pour le «Brand New Cadillac» de Vince Taylor. Comme pour l’«Hey-Hey-Hey-Hey/Ooh My Soul» de Little Richard. Comme pour l’«One Hand Loose» de Charlie Feathers.

Du coup, comme Buddy revient dans le rond de l’actu, on ressort de l’étagère le film de Steve Rash, The Buddy Holly Story, dont on gardait un souvenir disons mitigé. L’acteur qui joue Buddy s’appelle Gary Busey et il s’en sort plutôt bien, notamment grâce à une espèce de rictus carnassier. Mais le vrai problème que pose cette histoire, c’est qu’il n’y en a pas, ou quasiment pas. La vie publique de Buddy est à la fois très lisse et horriblement courte. Buddy c’est pas Jerry Lee, c’est autre chose. Alors Steve Rash s’en sort grâce à trois scènes musicales extrêmement bien foutues : la première à la patinoire, où Buddy tape une version bien vivace de «That’ll Be The Day», la deuxième à l’Apollo de Harlem où il fait danser les blackos avec «Oh Boy», c’est une merveille, on voit le public se lever pour danser le rock’n’roll, un peu dans l’esprit de ce que raconte Mick Farren à propos d’un concert de Gene Vincent en Angleterre, toute la salle debout dans les allées en train de danser, okay ? Puis la troisième scène de choc se déroule à Clear Lake, c’est assez explosif et en même temps tragique, car il s’agit bien sûr du dernier concert, avec Richie Valens qu’on ne voit pas dans le film et the Big Bopper qu’on voit faire un coup de «Chantilly Lace». Steve Rash reste discret sur l’accident d’avion survenu dans la foulée. Il nous épargne les commentaires de croque-mitaine. On ne lui en sera jamais assez reconnaissant. Car on s’en fout de l’accident. Ce qui compte, c’est la lumière de cet homme. Et Gary Busey fait de son mieux, il en rajoute même un peu sur scène, car il a un jeu de jambes extravagant, ce que ne montrent pas les plans filmés de Buddy pour l’Ed Sullivan Show. Buddy est assez statique, alors que Busey voit ça plus wild, jambes écartées, presque punk. Le film fait l’impasse sur pas mal de choses, comme s’il voulait aller à l’essentiel, notamment Maria Elena. Pas facile de faire un film sur une histoire de vie aussi lisse. Mais c’est probablement encore plus difficile d’écrire un livre.

En creusant des galeries dans les pages du Buddy book, on tombe sur des indices fabuleux. Eh oui, Buddy a des éclairs de génie. Oh pas grand chose, mais ça nous suffit. Comme par exemple l’épisode des motos. Buddy et ses deux compères achètent cash trois Triumph, on a même le nom des modèles dans le book (Ariel Cyclone, Thunderbird et Trophy), et quand on voit le docu que McCartney consacre à Buddy, The Real Buddy Holly Story, on les voit tous les trois à un moment faire les cons avec les motos. Mieux encore, il portent des casquettes de bikers, comme s’ils appartenaient au gang de Sonny Barger, et Buddy porte des lunettes noires. Ça change tout ! Ça lui donne un côté pré-Velvet. On trouve aussi ces photos fabuleuses de Buddy le biker dans le book de cette box éditée en Angleterre, The Complete Buddy Holly. Eh oui, ces mecs bien propres sur eux roulaient en moto. Comme Skip Spence ou Tav Falco, Phil Spector et Gerry Goffin. Autre détail important : quand il s’installe à New York, Buddy prend un appart à Greenwich Village, il est donc déjà au cœur du mythe. Et là il fait ce que va faire Jimi Hendrix un peu plus tard : ouvrir son horizon. Il écoute du flamenco (Andrès Segovia) et Miles Davis, il fouine et prépare l’avenir, de la même façon que Jimi Hendrix allait lui aussi le préparer en fréquentant Miles Davis, The Last Poets, Arthur Lee ou encore Juma Sultan. Buddy veut même créer un label et lancer la carrière de Waylon Jennings. Bon d’accord, ce n’est pas grand chose, mais ça fait travailler l’imagination. On aime à penser que ce mec se destinait à des choses plus intéressantes, comme Brian Jones ou Jimi Hendrix, des gens qui comme Buddy avaient fait leurs preuves et qui cherchaient à voler de leurs propres ailes. Dans le tas, on pourrait aussi ajouter Jimbo qu’on imagine être devenu un grand écrivain une fois débarrassé de ses soit-disant copains qui n’étaient en fait que des tiroirs-caisses à deux pattes. La nature humaine est ainsi faite. Pour simplifier, on aurait d’un côté les artistes et de l’autre les pas artistes.

Une fois qu’on est entré dans le Buddy book, il ne nous lâche plus. C’est le syndrome du sparadrap du Capitaine Haddock, pas loin d’un autre syndrome, celui de Stendhal. On se demande comment l’auteur a pu remonter à la surface autant d’informations. Ça fourmille et on s’éponge le front, presque soulagé que cette épopée n’ait duré que deux ans. Ce book fonctionne à l’énergie, avec des phrases qui se dévorent les unes les autres, tellement le style est vorace. Un style glouton qui ne craint pas l’overdose. Qui ne laisse aucun répit. Qui pousse à la roue. Qui va chercher le détail sous le détail. Pour le fan de Buddy, c’est un festin royal. Il s’en fait péter la panse. L’auteur prend souvent position. Il ferre ses avis comme on ferre des carpes, d’un solide coup de poignet. Le rock, c’est un peu ça au fond, on aime on n’aime pas et on dit pourquoi. Rien n’est pire que de ne pas savoir dire pourquoi. Alors il faut fondre sur l’avis comme l’aigle sur la belette, ce que fait très bien l’auteur. Couac fait la belette. Ça donne du caractère. Ça enfonce des clous. Ça passe à travers, mais bon, le bois tiendra. Tiens encore un coup de marteau sur les stars vieillissantes. Bing ! Histoire de montrer que ça peut être un avantage que de casser sa pipe en bois à 27 ans. Pas de rides, pas de bide, pas de double menton. Luxe suprême, l’auteur en profite pour s’injecter un petit shoot d’auto-dérision - Car on ne le sait que trop, tout est destiné à ficher le camp. Pour laisser place ensuite aux légendes et aux belles histoires. Généralement racontées par ceux qui n’étaient pas là. Ce que ces quelques pages illustrent parfaitement ! - L’homme est en verve, jamais ne faiblit. C’est dru, c’est pas feint, il regarnit son buste à pleines poignées d’argile, et schplouf, ça prend des formes insoupçonnées, l’auteur fait son Rodin, il fait corps avec sa matière, rien ne l’épuise, la nuit, comme Camille Claudel, il arrache encore des profondeurs de la terre des valises entières d’informations gluantes et pleines de vie dont il va plâtrer dès les premiers rayons du soleil son Buddy buste pour le rendre encore plus vivant que nature, car décidément, ce côté trop lisse ne lui convient pas, il faut des poignées de chapitres, des paires de parallèles, des pelletées de digressions, des brouettes de raccourcis et des développements à gogo, il faut amener du relief, encore du relief, schplouf, ça lui vit sous les doigts, il rajoute des anecdotes, des péripéties périphériques, des échos de cocos, il disserte à l’alerte, il tétanise comme un titan, d’ailleurs, c’est exactement ça, un travail de titan, il compte 34 chapitres comme autant d’apôtres de Saint-Buddy, il y a même des accidents d’avion, des mariages, des combines, des trafics, des coups de froid, des voyages en Angleterre, ça finit par devenir célinien cette affaire-là. On sait tout de Clovis, pas celui qu’on croit, le vase, non, celui d’un Norman Petty qui a de l’appétty, mon petit, le manager/producteur de Buddy qui comme tous les autres à l’époque rajoute son nom dans les crédits, et qui comme tous les autres à l’époque tape dans la caisse et qui comme tous les autres à l’époque taille un son sur mesure pour Buddy. D’ailleurs, Vi, la veuve Petty, nous fait visiter le studio dans The Real Buddy Holly Story. Tous ces mecs là, les frères Chess, Norman Petty, Sam Phillips, Berry Gordy, ont eu raison de taper dans la caisse et de tailler des sons sur mesure, c’est l’histoire du rock, avec ses grandeurs et ses misères, parfaitement à l’image de la condition humaine. Un rock trop propre de gens vertueux serait d’un ennui mortel. Rien que d’y penser, on bâille à s’en décrocher la mâchoire. Fuck la vertu.

L’un des plats de résistance du Buddy book est bien sûr le récit des fameux package tours qui envoyaient rouler sur les routes d’Amérique des autobus remplis de mini-stars en devenir. Ces épisodes nous valent des pages cocasses sur Jerry Lee - pourtant impossible à résumer, déjà qu’il ne rentre ni dans le Tosches book, ni dans le White book, encore moins dans le Bonobo book - et sur tout le restant de la pléthore, avec des affiches qui font baver, même la dernière, tragique, avec Dion, Big Bopper et Richie Valens. Cette affiche aussi avec Little Anthony & The Imperials, les Coasters, Bobby Darin et tiens tiens tiens, Jack Scott, une occasion pour l’auteur de saluer les Crampologues du monde entier. Puis il y a les rencontres new-yorkaises qui tiennent le lecteur encore plus en haleine, car Buddy va bouffer au resto avec Fred Neil et Bobby Darin, alors on ne vous dit pas la longueur du filet de bave, celui du lecteur. On imagine que Dylan, fan de Buddy depuis Duluth, n’est pas loin, lui qui va, comme il le raconte dans Chronicles, accompagner Fred Neil sur scène au Cafe Wha?. Toutes ces interconnexions sont palpitantes. On croyait Dylan à l’aube de la modernité, mais juste avant lui, il y a Buddy. Car pour casser la croûte avec un prince de l’underground new-yorkais comme Fred Neil, il faut être sacrément affûté. On profite d’ailleurs de l’occasion pour ressortir de l’étagère cet album fabuleux qu’est Bleeker & McDonald. Tiens ? L’est pas là ? Déjà parti sur l’île déserte !

Musicalement, le parcours de Buddy se limite à deux albums, une poignée de singles et l’«invention» de la pop-music. Il arrive sur Coral qui est aussi le label du Johnny Burnette trio. Autant la pochette du Reminscing EP est belle, autant celle du Buddy LP paru sur Coral est laide. Mais l’album est extrêmement musical, bien dans le ton d’une vie entièrement vouée à la musique. Même son mariage est musical, car il rencontre Maria Elena au Brill Building. Troublante coïncidence : Steve Rash filme semble-t-il la nuit d’amour du Buddy et Maria Elena dans le même appart aux murs de verre qu’a utilisé Oliver Stone pour filmer la cérémonie de mariage païen unissant Jimbo à Patricia la prêtresse.

Puis vient le temps des héritiers, mais ici on s’arrête brusquement, car la liste est longue, aussi longue qu’un jour sans rhum. The legacy comme disent les Anglais est l’une des plus fournies de l’histoire du rock. L’auteur insiste beaucoup sur la modernité de Buddy, il voit dans «Tell Me How» l’acte de naissance de la power pop.

Tout fan de Buddy se doit de posséder The Complete Buddy Holly, un coffret paru en 1979 et qui présente l’avantage de rassembler TOUT ce que Buddy a enregistré, même les démos enregistrées dans sa piaule de Greenwich Village, des démos que Norman Petty a complétées par la suite, comme les font les mecs qui bossent sur Dead Hendrix. Bel objet que ce coffret, rien qu’à le voir, on craque, avec cette photo sirupeuse de Buddy sur le dessus, sûrement retravaillée à l’aérographe. Avec ce fond bleu, c’est d’un kitsch ! La (courte) vie de Buddy rock est découpée en six rondelles et la plus explosive est la deuxième, Nashville Tennessee, Changing All Thoses Changes. Oui, car c’est l’époque Don Guess, le slappeur fou, l’époque wild rockab qui balaye tout ce qui va suivre. Buddy fout le souk dès «I’m Gonna Set My Foot Down», il y va à coups d’upside down avec ce démon de Don Guess derrière. Merveilleuse énergie du Texas rockab, souviens-toi de Johnny Carroll et aussi de Bob Luman, à l’époque où James Burton jouait avec lui. Cet album de Buddy qui n’existe pas dans le commerce est l’un des plus grands albums de l’histoire du rockab. Et ça continue avec «Baby Won’t You Come Out Tonight», Buddy a le diable au corps, il navigue au sommet du lard fumant. Puis on s’effare de «Changing All Those Changes» et de son pulsatif de rêve. The Texas beat ! Ces mecs jouent comme des dieux. On reste dans la classe suprême avec l’incontournable «Rock-A-Bye-Rock» - Oh rock - et plus loin, avec «Love Me». C’est tout de même incroyable que ces mecs aient réussi à sonner comme ça à Nashville. Buddy pop ? Tu rigoles ? Écoute «Don’t Come Back Knocking» ! Buddy est un wild Texas cat. Don Guess fait des ravages. Buddy démarre sa B avec l’infernal «Rock Around With Ollie Vee», il rocke son shit au slap, c’mon, un hit monumental ! C’est bien sûr le Buddy qu’il faut écouter, de la même façon qu’il faut écouter l’Elvis enregistré par Sam Phillips avec Bill Black et Scotty Moore : on a là l’apanage de l’artefact rockab. Encore du heavy slap dans «Ting-A-Ling», Buddy Bud jives it off, wow, ça swingue au Bradley’s Barn !

Le premier album de la box est aussi assez sauvage. Il s’intitule Lubbock Texas, Western & Bop, et correspond en fait à la période Bob Montgomery. C’est là qu’on trouve l’ancestral «Down The Line», une merveille de swing texan. On y trouve aussi deux covers de très haut niveau : «Brown Eyed Handsome Man» - Buddy fait son Chuck au nasal, c’est très blanchi mais très sérieux, belle cover de Clovis - et l’«Ain’t Got No Home» du grand Clarence Frogman Henry. Buddy fout la gomme, c’est là où il devient exubérant, il prend le deuxième couplet au chat chuper perché. Quant au reste de l’album, c’est sans surprise : western bop et Texas country. Ils sont déjà dans leur son, un son très blanc. L’excellent Sonny Curtis qu’on voit dans le docu jouer du bluegrass fait partie de l’équipe. C’est lui qui amène le Texas swing. Ils font une version bien propre de «Good Rocking Tonight». Bon alors après on passe au Buddy que tout le monde connaît, celui des hits, avec le troisième album, Clovis New Mexico, Buddy Holly & The Crickets. Ça démarre avec «That’ll Be The Day», forcément excellent, mais on perd le slap. Le son devient poli, trop poli pour être honnête. «Maybe Baby» sonne comme de la pop de juke, c’est assez imparable. Mais c’est la fin du rockab. Buddy cherche sa voie impénétrable, même si sa pop, celle de «Peggy Sue», reste unique en son genre. Très sucre candy. Il tortille bien son I love you et hoquette à gogo. Il devient poppy comme pas deux. Il pousse des cris de fauve dans sa version de «Ready Teddy». Il a l’intelligence de ne pas vouloir rivaliser avec Little Richard. Son «Oh Boy» est plus fuselé, bien joué Buddy, avec tes chœurs de cowboys ! Il poppyse aussi son vieux «Maybe Baby» et il part en mode Tex-Mex pour «Take Your Time». Et puis voilà «Rave On», joli shoot de Texas rock.

Le quatrième album s’appelle Clovis New Mexico, And On To New-York, et là on le voit s’enfoncer dans la variette. Ah la la, «An Empty Cup» ! Cette compo signée Petty/Orbison est un vrai désastre. Ça devient horriblement putassier. Buddy relève le niveau avec un «Think It Over» bien balancé, épaulé par des chœurs masculins et un piano de barrelhouse. Avec «Early In The Morning», on entre dans la période des fameux enregistrements au Pythian Temple, Buddy passe carrément au gospel, avec des chœurs de femmes plantureuses, The Helen Way Singers. La bonne surprise de cet album est la présence de Tommy Allsup qu’on entend se balader dans le son («Lonesome Tears»). C’est vrai que Buddy a un don pour les hits pop : «Well All Right» préfigure tout le bataclan. Tommy Allsup joue à l’infectuous dans «Love’s Made A Fool Of You». Il joue au clair de clairette avec des airs de punk, c’est un vrai fauve, un sang-mêlé. Bob Luman avait son Burton, Buddy a son Allsup. Et voilà «Reminiscing» enregistré à Clovis avec King Curtis. Cut de King. La meilleure chose qui soit arrivée à Buddy après Don Guess. Puis on voit Buddy s’enfoncer dans une pop over-orchestrated («Moondreams»). Il passe complètement à autre chose.

Le cinquième album s’appelle New York, Planning For The Future. Ça démarre avec les démos enregistrées dans sa piaule : «Peggy Sur Got Married», bien poppy, Texas sugar, charme fou, tululu. On le voit ensuite s’enfoncer dans la bluette. Il est sans doute en panne d’inspiration, il tartine des balladifs country et chante à la mormoille. Il met bien la pédale douce. Il rocke encore un peu avec «Wait ‘Til The Sun Shines Nellie» et rend un bel hommage à Leiber & Stoller avec «Smokey Joe’s Cafe». Belle leçon d’élégance. Puis réveil en sursaut avec une cover de «Slippin’ And Slidin’». C’est là qu’il excelle, et il sort en plus le beat de Canned Heat, alors t’as qu’à voir ! Il rend aussi hommage en B à Mickey Baker avec une cover de «Love Is Strange», et c’est là où Norman Petty entre dans la danse des charognards : il rajoute des orchestrations sur les démos. Il a même la main lourde. Il trafique aussi une mouture ralentie de «Slippin’ & Slidin’», du coup on croit entendre Desmond Dekker. Commet Petty a-t-il osé ? Toute la B est tripatouillée par Petty, donc difficile à écouter. Et pourtant les cuts sont bons : «Peggy Sue Gor Married», «That’s What They Say» (la classe, dès qu’il a du son, ça claque), «Dearest» (nouvel hommage à Mickey Mouse, magique dès l’abord) et «You’re The One», extraordinaire modernité de cette pop. Dommage que tout ça soit posthume. Le sixième album s’appelle The Collectors. On y retrouve grosso-modo les cuts du cinquième album, les Mickey, Slippin’, un «Real Wild Child» enregistré à Clovis avec les Crickets et deux cuts avec Waylon Jennings au chant, dont l’excellent «Jole Blon», un groove cajun, et pour finir, un «Stay Close To Me» avec Lou Giordano au chant et Phil Everly à la gratte, ce qui laissait présager des choses intéressantes. Cette box est donc le moyen d’accompagner Buddy au long de sa courte épopée et de le voir évoluer. C’est assez fascinant. On comprend qu’il ait pu marquer les esprits. On voit aussi le parallèle avec Bob Luman : le coffret Luman paru chez Bear montre comment Bob est passé du statut de wild cat à celui de chanteur de ritournelles.

Le meilleur tribute à Buddy est sans le moindre doute Fool’s Paradise des Hot Chickens, Comme il l’a fait précédemment avec Gene Vincent et Little Richard, Jake Calypso rentre dans le chou de Buddy. On l’attend au virage avec «Reminiscing» : il le tape à sa manière, dans l’excellence, mais sans sax. Il n’a pas les moyens de se payer King Curtis. En plus il a cassé sa pipe en bois depuis belle lurette. Jake claque l’I’m lonely au retour de l’accord et son thinking of sonne incroyablement juste. Il attaque «Tell Me How» en frontal, Jake n’est pas là pour rigoler. Attention, voilà les coups de génie, à commencer par «Whishing». Il travaille son Buddy au corps. Il chante à la déchirade, il fouille le mythe, il bourre sa dinde. Pour chanter comme ça, il faut vraiment adorer Buddy ! C’est là où le mot fan prend tout son sens. Jake ne fait pas semblant. Plus loin, il bouffe tout cru «It’s So Easy». C’est pas beau à voir. Crouch crouch ! Un vrai carnage ! Et un tourbillon de guitare couronne la scène. Les Hot Chickens donnent le tournis. Troisième coup de génie avec «Maybe Baby». Jake l’allume au chant, bien épaulé par le riffing de Christophe Gillet. Quel son ! C’est inespéré. Du son à gogo qui rend gaga. Avec «Lonely Tears», il boit les larmes de Buddy à la source. Nouvel hommage stupéfiant au génie du binoclard. Il lui shake bien le shook. Jake fout la gomme en permanence. Encore du pur jus de Buddy craze avec «Love’s Made A Fool Of You». En plein dans le mille une fois de plus, avec un son destroy, oh boy ! Jake cherche à rallumer la gueule du cut en permanence. L’une des covers les plus fines est certainement «What To Do» et puis ça rebascule dans la folie douce avec «Rave On». Il tape en plein dans l’envergure astronomique de Buddy Holly. Il le chante comme s’il avait été son pote pendant vingt ans. Encore une fois, Jake joue avec le feu, car sa version challenge assez violemment la version originale. Par sa justesse de ton, cet album n’en finit plus d’effarer.

Nouvelle occasion de serrer la pince à Big Beat pour cette compile parue en 2007 : Now Hear This! Garage & Beat From The Norman Petty Vaults. Qu’on aime ou pas Norman Petty, ce n’est plus le problème, car on est vite overwhelmed par les groupes venus enregistrer chez lui, à Clovis. Tiens, rien qu’avec le cut des Crickets en ouverture de bal, on est ravi : «Now Hear This». Infernal ! Ces mecs jouent à la folie, avec Tommy Allsup au wild shake et Jerry Allison au beat. Mais ensuite, on va voir grouiller les coups de génie, tiens par exemple les Trolls avec «I Don’t Recall», wild Texas psycho, ça explose dans l’œuf de Clovis, là tu décarres du decal d’I don’t recall, c’est complètement dragged out - Why should I fall when I don’t recall - On est dans l’excellence du far-out breton. Oh et puis voilà The Chances, l’un des groupes de Sandy Salisbury, avec «Get Out Of My Life», c’est violent, ces mecs claquent un son jusque là inconnu, ça pulse au Clovis wild drive, jamais personne n’a joué comme ça en Angleterre, et c’est la basse qui allume. On retrouve les Chances plus loin sur la compile avec «It’s Only Time», un shoot de country psyché à la belle étoile. Que de son, my son ! Un peu plus tard, Sandy Salisbury va refaire surface dans the Ballroom et le cercle rapproché de Curt Boettcher. Encore du bien monté en neige avec l’«Hate» des Perils. Joli shoot d’I don’t need you girl, c’est le gaga de tes rêves inavouables, allez-y les Perils, stay away from me now, ils insistent - Stay away from me right now ! Hate ! - On croise pas mal de cuts des Cinders sur cette compile, à commencer par l’excellent «Three Minutes Time», une vraie bénédiction, «Good Lovin’s Hard To Find» itou, ils sont encore plus vénéneux avec «Ma’am» et cette basse qui claque, pareil tu es à Clovis et les basses claquent comme des serpents, elles doivent sonner. Ils tapent aussi dans le hit suprême, «Gloria», ils se laissent couler dans le she comes around et dans le she makes me feel soo good, Lord, awite. Norman Petty fondait de gros espoirs dans ce trio d’Amarillo, avec JD Souther au beurre. Il faut voir comment les Teardrops font sonner leur «Sweet Street Sadie» ! On est à Clovis, au paradis des riffs vicelards. Ça rocke comme nulle part ailleurs. Ça rocke dans le saint des saints du hey hey hey des profondeurs. Nouveau coup de génie avec The Cords et «Too Late To Kiss You Now», attaqué au riff mortel de Texas ranger, the wild guitar sound. Là tu entres dans la mythologie, le riffeur fait ici le génie de la pop. S’ensuit une autre bombe avec Barry Allen with Wes Dakus Rebels et «And My Baby’s Gone». C’est énorme, gorgé de Soul, my baby’s gone ! Une vraie foire à la saucisse, tout bascule dans l’extrême, sur cette compile. On retrouve cette équipe de fous dangereux plus loin avec «Danger Zone», vieux shoot de r’n’b, avec une guitare ultra saturée dans le move, c’est du Cropper/Wilson Pickett avec de la fuzz, alors imagine le travail. C’est un rare mélange de white r’n’b avec du psyché. Les Wes Dakus Rebels reviennent plus loin avec une version explosive de «Shotgun». Ces mecs sont des diables. Aller s’attaquer à «Shotgun», il faut être complètement cinglé. Ils le font ! Il l’aplatissent au stomp. Ces mecs ont du génie. Parmi les violents de la terre, on trouve Stu Mitchell & Doug Roberts. Leur «Say I Am (What I Am)» bat bien des records. Ils jouent dans la caverne. C’est atrocement bon, ils claquent des accords atomiques. Une vraie charcuterie de Say I am. Ce cut frôle le mythe. Sur cette compile, tous les groupes ont du son, on ne sait plus où donner de la tête. The Three Of A Kind sonnent exactement comme les Beatles avec «Only TimeWill Tell». C’est troublant. Et puis il y a les Monocles originaires du Colorado avec «Let Your Lovin’ Grow» et Waylon Jennings à la basse. Ça rumble dans les brancards, surtout le drive de basse. Tout est beau là dedans, le chant, le solos sec, wild gaga génial ! Merci Clovis, roi des Francs. Mais on va devoir y revenir, car pas mal de choses se baladent dans la nature, Norman Petty a produit des tas de groupes fascinants. Même plan que Huey P. Meaux.

Signé : Cazengler, Bidon Holly

Alain Feydri. Listen To Me - Un Portrait De Buddy Holly. Du Layeur 2021

Buddy Holly. The Complete Buddy Holly. Box MCA 1979

Now Hear This! Garage & Beat From The Norman Petty Vaults. Big Beat Records 2007

Steve Rash. The Buddy Holly Story. DVD 2006

 

Farrington en fait des tonnes

 

Retour aux choses sérieuses en Normandie avec ce qu’il faut bien appeler un festival de rock. Bon, ce n’est pas Woodstock ni l’Île de Wight, mais il y a un peu de monde. Pas trop, mais un peu quand même. Les gens commencent à ressortir des abris. Il faudra du temps pour retrouver les affluences d’antan. Et surtout les enthousiasmes d’antan. Bien sûr, les purs et durs sont là, même les fantômes. Principalement les fantômes. Senti en permanence la présence du vieux compagnon de route, Laurent. Surtout au merch. Pour un premier festival post-atomique, c’est une réussite. C’est même une sorte de top départ à forte portés symbolique, comme si la vie reprenait enfin son cours. Avec une affiche éclectique, Julius (hip hop), Double Cheese (gaga), Mustang (pop), puis ça monte en température avec les Parlor Snakes sur lesquels on reviendra et la tête d’affiche, les François Premiers sur lesquels on reviendra itou. Et juste avant la tête d’affiche, Maxwell Farrington, une sorte de révélation.

Révélation ? Un bien grand mot, diront certains. Peut-être faut-il avoir la chance de le voir chanter sur scène. Farrington est le genre de mec qui n’a besoin de personne en Harley Davidson, c’est vrai qu’il est bien accompagné, les mecs autour sont fins, mais lui, quel showman ! Ou plutôt quel anti-showman. On est tout de suite frappé par sa mise : il est fringué comme l’as de pique, c’est le genre de mec qui n’en n’a rien à cirer, il porte une grosse vareuse de couleur indéfinissable boutonnée jusqu’au cou, une chemise à carreaux dépasse devant et derrière, et il porte des boots comme celles qu’on te donne à l’Armée du Salut, rien à cirer, donc admirable, l’anti-frime à deux pattes, et puis il faut le voir danser, il fait sa sylphide pittoresque, sa Goulue périphérique, on pense au numéro qu’avait donné Aretha à New-York lorsqu’en Tutu de ballerine, elle avait esquissé quelques pas de danse éléphantesque devant un public frappé de stupeur. Bon, d’accord, Farrington n’est pas en Tutu et il ne pèse pas non plus 150 kg, mais ses pas de danse, c’est quelque chose ! On serait tenté de rigoler s’il ne chantait pas aussi merveilleusement bien. Ce fabuleux mélange de grâce vocale et d’incertitude chorégraphique bat tous les records. On pense aussi au bassman du Villejuif Underground qui sur scène imitait la danse des ours du Magic Band. Et là on a un truc complètement original, un mélange assez toxique d’incongruité et de grâce, on voudrait que ce spectacle ne s’arrête jamais, tellement c’est hors normes. On voit à un moment Farrington plaisanter avec le public, il est en plus extrêmement drôle, il adore vanner, et soudain, il se rappelle qu’il doit reprendre le set, alors il jette un coups d’œil à la set-list et dans l’instant, dans la fraction de seconde, il est sur la mélodie, au ton juste, arrimé des deux mains à son micro, suivi dès la première mesure par les musiciens. C’est de la très haute voltige. Ce mec crée des climats envoûtants, il module à l’infini, avec des accents graves dans une voix assez chaude, il prend la mélodie à sa façon, avec un étrange mélange de désinvolture et d’aisance, et chaque fois, c’est en plein dans le mille. Bien sûr, pour choper la pulpe d’un mec aussi doué, il faut le voir sur scène. Il n’est pas certain que ces chansons soient convaincantes à la radio, ou pire encore sur un smartphone. Il propose une pop très ambitieuse, quasi-américaine, très Jimmy Webb dans l’esprit, mais on ne peut le comparer à personne. Pas même à Stuart Staples. Ni à Lanegan, ni à Scott Walker qu’il cite comme influence, ni à Lee Hazlewood qu’il cite aussi comme influence. Il sonne comme Farrington. Ce mec est épouvantablement bon. Il ne fait qu’une reprise, «The Train» de Frank Sinatra, qu’il n’annonce pas comme «The Train» mais comme «Hey Jude», histoire de déconner encore un coup, et pouf, il s’embarque dans un soft groove d’une élégance supérieure, on pense à Fred Neil, Farrington colle au soft et au groove et plonge le petit auditoire dans une sorte d’état de grâce. Il manque bien sûr les orchestrations, mais derrière, les mecs du Superhomard jouent la carte du primitivisme pop, et ça tient la route.

Sinon, c’est lui qui compose toutes ses chansons. Le parallèle avec Jimmy Webb n’en apparaît que plus flagrant. Il attaque son set avec «North Pole» qu’on retrouve sur l’album tout juste paru, Once. Il sonne un peu comme Scott Walker, il se paye le luxe d’une plongée dans un climax, c’est une merveille de retenue mélodique, il monte, son drifting arrache le cœur, il pousse très loin la corde du sensible pour remonter enfin vers le dead so far away. C’est ce qu’on appelle un démarrage en force. Peu après, il tape dans le «We Us The Pharaohs» qui ouvre la bal de l’album. Il tranche direct au ton, il chante au contre-coup du petit beat orchestré, il part à l’aventure, comme tous les grands chanteurs, l’écho de sa voix enchante le petit beat pressé. Il chante à l’envergure. Le «Free Again» n’est pas celui d’Alex Chilton, c’est le sien. Il sonne comme une super star, avec cette aisance qui déconcerte. Il se coule dans le cool, il pèse sur tout ce qui compte dans l’art vocal, il tartine la surface d’un groove de Soul blanche, il fuite entre les vagues, free again, il dote cette merveille de petites accélérations qui ressemblent à des tenants et à des aboutissants et il revient se couler dans le lit de l’excellence. Il sonne comme un général à épaulettes, il montre du courage et module une matière vocale qui ressemble à de la magie. Avec «Hips», il rejoint Stuart Staples au paradis des dérives congénitales, même sens du mood de groove, il chante des hanches et chaloupe au vent. Max fait le max, pas de doute. Il duette sur «Big Ben», et dans «Tonight», il revient à l’envers dans le groove, comme s’il prenait les atonalités par surprise. Il utilise sa voix comme un instrument. Après la reprise de Sinatra (qui n’est malheureusement pas sur l’album), il conclut avec un coup de génie nommé «Good Start». Il chante à la puissance pure, mais une puissance ouverte sur l’horizon, il pousse sa voix vers l’extérieur, c’est complètement dément, don’t want to be alone today. Génie pur.

Causer avec lui est un luxe qu’on ne pourra peut-être plus s’offrir très longtemps, tellement on sent qu’il va devenir énorme. Il semble redescendre de son statut de star en devenir pour se fondre parmi les gens normaux. Il parle couramment le Français et plante ses petits yeux perçants dans les tiens. Il a un visage très frais, presque rose. Il est incroyablement sympathique. Il dit venir de Brisbane et ne connaître Chris Bailey que de nom. On ne croise pas tous les jours des personnages aussi édifiants.

Signé : Cazengler, Maxweird Far breton

Maxwell Farrington & le Superhomard. La Friche Lucien. Rouen (76). 12 septembre 2021

Maxwell Farrington & le Superhomard. Once. Talitres Records 2021

 

L’avenir du rock - À Table, Scraps !

 

Le dimanche, l’avenir du rock va au Blanc-Mesnil jouer au scrabble avec sa tante Annie-Jeanne. Une troisième personne joue avec eux, mais elle est transparente. C’est le fantôme de Bernard, le mari de sa tante et ancien retraité des usines Rateau de la Courneuve. La partie dure depuis deux heures. L’avenir du rock s’impatiente. Déjà qu’il n’aime pas beaucoup les jeux de société...

— Tata, magne-toi la chatte, c’est à toi d’jouer !

— Fais pas chier... Laisse-moi réfléchir une minute, bordel ! J’crois qu’j’ai un mot.

Elle place ses sept lettres entre un E et un S pour former le mot Encularès. Elle commence à compter :

— Scrabble ! Ça me fait 50 points. Plus lettre compte triple, plus mot compte double, alors ça me fait...

— Mais Tata, t’es complètement conne ou quoi ? C’est pas un mot !

— Ben si c’est un mot ! T’arrête pas d’le dire quand tu conduis !

— Bon d’accord, on va pas discuter, avec toi ça sert à que dalle. Zyva Tata, marque tes points. À toi d’jouer, Tonton !

La température refroidit subitement et les lettres de Bernard se mettent à gigoter. Puis une voix d’outre-tombe s’élève :

— Beloooootte et re-belooooootte et diiiiiiix de deeeeeeeeer !

— Mais Tonton, tu débloques ! On joue au Scrabble, pas aux cartes !

La table se met à vibrer, comme chez Victor Hugo, Place des Vosges. Un sinistre hululement s’élève :

— Guillauuume qu’es-tuuuuh devenuuuuuh ! Uuuuuuuh ! Uuuuuuuh !

— Voilà, il est contrarié, alors il nous fait sa reprise d’Apollinaire par Howling Wolf ! Ah vous commencez à m’courir sur l’haricot, tous les deux ! Bon tu joues ou tu joues pas ?

La température redevient glaciale et les lettres gigotent frénétiquement.

— Fataaalitââââââââs ! Quinte Fluuuuuuush par les dââââââââmes !

— Tata, ton mec y tournait déjà pas rond d’son vivant, mais là ça craint pour de bon. Y va nous r’faire une attaque ! Bon j’vais jouer pour lui, parce que sinon demain on yeah encore !

L’avenir du rock tourne vers lui le chevalet de son oncle et compose un mot vite fait.

— Voilà... Tata, tu peux lui compter deux points. Maint’nant, c’est mon tour !

Il place quatre lettres à la suite du S d’Encularès pour former le mot Scraps. La tante se met à beugler comme un veau :

— Tu m’prends pour la reine des pommes de terre ou quoi ? C’est quoi ça, Scraps ? Ça n’existe pas ! Non seulement t’es con comme un manche mais tu triches ! Retire ça tout de suite ou j’t’en colle une dans ta sale gueule !

— Oh putain Tata, c’est pas d’la triche, c’est Table Scraps ! Tout le monde en parle, même Vive Le Rock !

 

Il a raison d’insister, l’avenir du rock. Il met en outre un point d’honneur à parler de Table Scraps à une table de Scrabble.

Quelqu’un dans la presse s’empresse de qualifier Table Scraps de fast running Brummie gaga trio. Bien vu, machin ! Ce fast running trio se compose du chanteur guitariste Scott Vincent Abbott, de la moissonneuse-batteuse Poppy Twist (& shout) et du bassman TJ. C’est Vive Le Rock qui nous a révélé leur existence. Alors on serre la pince de Vive Le Rock avec effusion.

— Merci Vive Le Rock, mille fois merci !

— Oh ce n’est pas grand chose...

Quelle modestie ! Ça rend ce modeste canard encore plus attachant. Découvrir des groupes aussi importants - mais qui n’ont aucune chance - et dire que ce n’est pas grand chose, quelle belle leçon d’humilité ! Comme Edgard Morin, Vive Le Rock réussirait presque à nous réconcilier avec le genre humain.

Leur premier album s’appelle More Time For Strangers et date de 2015. Un véritable coup de génie se planque en B : «Big». Comme ils sont dans des idées de son, ils ramènent du ooouuuhhh-ooouuuhhh par dessous et là, oui, ça devient monstrueux. Attention au «Electricity» d’ouverture de bal d’A. Tu ne te méfies pas et là juste derrière le beat, tu as la purée. Scott Vincent Abbott n’est pas là pour s’amuser. Il gratte derrière son growl et Poppy Frost tape comme une sourde. Ils peuvent aussi se révéler spectaculaires de darkisme, comme le montre «Foot Of The Stairs», ils te plombent un ciel vite fait. Encore un doom atrocement pertinent avec «Bad Feeling», bad bad feeling, c’est un peu comme si Black Sabbath se faufilait dans ta culotte, que tu aimes ça ou pas, c’est pareil, ils ne te demandent pas ton avis. C’est vrai que dans l’esprit, ils ne sont pas loin de Monster Magnet, «Sinking Ship» est là pour le prouver - I wanna find a way to get out/ Of that sinking ship - Et puis voilà justement le fameux «Motorcycle (Straight To Hell)» que reprend Monster Magnet sur son dernier album, big one, embarqué au tototo de basse et visité par des spoutniks. Scott Vincent Abbott repend sa voix tendancieuse pour «Children Of The Sky» et nous plonge dans l’enfer d’un break de doom. Ils chantent «What You Don’t Allow» à deux sur un beat bien rebondi. Quelle vitalité ! Ah elle y va la petite Poppy.

Leur deuxième album paru en 2017 s’appelle Autonomy. Les Scraps se spécialisent dans le gaga hypno et ça file droit dès «Sick Of Me». Ils sont parfaits, absolument parfaits. On croit entendre chanter une femme, mais non, il semblerait que ce soit Scott Vincent Abbott qui mène le bal et qui file les chocottes avec un solo d’aigrefin. Vu comme il se présente, c’est le genre d’album dont on va attendre monts et merveilles. Tout aussi balèzoïde, voici «I’m A Failure», très spécial et bien goulu. Scott Vincent Abbott chante à gorge déployée. Ces gens-là ont une réelle identité gaga. Ils sont même capables de glam («Takin’ Out The Trash»), ils adorent les ambiances d’éclectisme éclatant, ils trinquent à la gloire du glam, battus par des vents de Dersou Ouzala. Ils cultivent tous les excès de l’excellence underground, aucun espoir d’allégeance, ils n’en pensent pas moins, ils font leur truc envers et contre tout et ça redonne du baume au cœur de l’avenir du rock. N’en fut-il pas toujours ainsi, since the beginning of it all ? «My Obsessions» sonne comme une vieille remontée d’égouts de gaga abrasif, Scott Vincent Abbott traite ça en mode hypno gaga pur, ils sont en plein dedans. Ils n’ont besoin de personne en Harley Davidson, leur truc c’est d’aller bon train, de ne pas traîner en chemin et diable comme Poppy Twist bat ça bien. Il faut l’entendre jouer le beat élastique sur «Frankenstein». Dans «Treat Me Like Shit», Scott Vincent Abbott demande qu’on le traite comme de la merde et pour appuyer sa demande, il envoie des spoutniks, une façon comme une autre d’envoyer un gros clin d’œil aux Spacemen 3. Les Scraps continuent de naviguer dans leurs magnifiques eaux troubles avec «More Than You Need Me». Ils restent désespérément underground, comme l’était le Velvet au beginning to see the light, les Scraps brillent comme un soleil de Satan, ils brillent comme la perle noire dans l’écrin rouge de nos nuits blanches et Scott Vincent Abbott envoie planer le fantôme d’un solo vampire dans le fond du son. Ils laissent loin derrière eux tous les prétendants au titre et nous saluent avec l’élégant «Do It All Over Again», une belle fin de non-recevoir en forme de giclée de gaga-rock brummmie in the flesh du flush cosmique. Une façon comme une autre de tirer la chasse.

Signé : Cazengler, Table scrotte

Table Scraps. More Time For Strangers. Hell Teeth 2015

Table Scraps. Autonomy. Zen Ten 2017

 

Inside the goldmine

- Eldridge over troubled water

 

À la tombée de la nuit, ils sortirent du Grand Hôtel. Ils zigzaguèrent à travers la médina qu’ils commençaient à bien connaître et arrivèrent bientôt en vue d’une corniche. Nous arrivons chez Brion dit Port à Kit qui répondit qui ? Ben Gysin ! Ah Gaïsinne, fit Kit. La maison donnait sur la baie de Tanger. Vue imprenable. Parmi les convives se trouvaient d’autres Américains. Tiens voici Paul ! Qui ?, fit Kit ? Ben Bowles ! Ah Balls ! Et lui c’est qui ? Ben lui, c’est Bill ! Bile ? Oui Bill Burroughs ! Ah Beuwrôks. Kit accepta de tirer une longue taffe mélancolique sur la cigarette que Gaïsinne lui proposait. Elle sentit tout de suite le kif kicker. Port vit qu’elle kickait cash. Ça kiffe, Kit ? Oh oui, ça transe, Port ! Il eut un petit éclat de rire hystérique et sniffa le rail qu’un jeune marocain nu comme un ver lui présentait sur un plateau d’argent. Kit vit Beuwrôcks retrousser sa manche et se piquer avec une très grosse seringue. Tous ces gens la fascinaient. Elle aperçut un peu loin deux beaux mecs en caleçons blancs. C’est qui ? Ben lui c’est Jack et lui c’est Peter ! Peter Paul & Mary ?, fit Kit en rigolant bizarrement. Ben non, fit Port, lui c’est Kerouac et lui c’est Orlovsky ! Ah Orlove-ma-bite-en-ski !, et elle éclata d’un rire cristallin qui déclencha un fou rire général. Gaïsinne lança un disque. C’était l’heure de danser. Working In The Coal Mine, Goin’ down down down. Beuwrôcks s’approcha de Kit, lui mit la main au cul et lui demanda si elle désirait un shoot dans la chatte. Elle eut du mal à comprendre ce qu’il voulait dire et tira une longue taffe décadente sur la cigarette qu’Orlove-ma-bite-en-ski lui proposait. Poussi ?, fit-elle. Ben oui, fit Beuwrôcks qui se mit soudain à danser le jerk des squelettes de la Nouvelle Orleans. Working In The Coal Mine, Oops about to slip down. Mue par un réflexe qu’elle ne se connaissait pas, Kit se joignit à cette fantastique orgie de jerk. Elle approcha l’oreille de Beuwrôcks et fit c’est qui ? Holmes !, fit Bile. Ah Sherlock ? Ben non, fit Bawrôcks interlocked, Elridge ! El qui ?

 

C’est vrai que le nom d’Eldridge Holmes est difficile à mémoriser. Mais en faisant un peu attention, on y arrive. Allen Toussaint croyait tellement en Eldridge Holmes qu’il lui consacra son temps, ses compos et son talent de producteur. L’équipe Toussaint/Holmes, c’est exactement du même niveau que l’équipe Burt/Dionne la lionne, ou encore Spector/Righteous Bothers, ou encore George Martin/Cilla Black, ou encore Ragovoy/Tate, et si on veut rester à la Nouvelle Orleans, on peut alors citer l’intime team Fatsy/Bartholomew.

On trouvera sans peine une poignée de coups de génie sur Deep Southern Soul. À commencer par «Humpback», terrifiant shout de r’n’b à la Wilson Pickett, d’une incroyable violence, avec un truc en plume en plus. Eldridge ravage les contrées, Heyyyy, il laisse planer la menace sur ses Everybody. Quel shaker de r’n’b ! Franchement énorme et bien raw to the bone, suivi à l’insistance définitive. On imagine qu’Allen Toussaint fait le con avec ses potards, pendant que les chœurs font ‘Humpback’. Ou encore «The Book», fantastique heavy groove elridgien. C’est là que se joue son destin. S’il fallait situer Eldridge Holmes sur la carte des genres, on pourrait parler de r’n’b dévastateur. S’il y va, c’est à coups de reins. Han han ! On le voit à sa physionomie. Son «Where Is Love» d’ouverture de bal est diaboliquement bon. Cut après cut, Eldridge impose un son d’une invraisemblable puissance. Il porte tout le poids du r’n’b sur ses épaules. Et quand il fait du sirop de sirupe avec «Love Problem», pas de problème, il entre dans l’humidité du thème avec une force dressée et même intentionnelle. Il commence alors à limer les problèmes. Il parle d’endless love mais c’est vrai, parfois ça peut devenir compliqué, l’endless love. Il tape dans Kid Chocolate avec une belle version de «Working In A Coal Mine». Bassmatic devant toute ! Ça sonne comme une bénédiction, comme d’ailleurs l’ensemble de cette compile - I’m a hard workin’ man/ Workin’ hard every day now - Puis il monte ce beau slowah qu’est «Now That I’ve Lost You» en neige pour atteindre à l’apothéose selon Saint-François. Encore un hit avec «Beverly», une énormité cavalante parée de chœurs déments. Eldridge ramone bien les cheminées, il livre là un r’n’b puissant, d’une rare ampleur, il explose carrément les contours du contexte. Il semble même prendre un malin plaisir à pulvériser les lieux communs du r’n’b. Il est comme Léon Bloy, il ne peut s’empêcher d’en faire l’exégèse. Quant à son «No Substitute», il paraît tout simplement violent et pas commode. Cette excellente randonnée s’achève avec un «Wait For Me Baby» dévastateur, et les filles font ah-ah. Il s’agit certainement de l’un des meilleurs shouts de r’n’b qu’on puisse entendre ici bas. Eldridge navigue au même niveau que Wilson Pickett. C’est dire la grandeur du buzz. Ajoutons qu’Allen Toussaint avait, en matière de talents, la main verte. Il les flairait à bonne distance.

Il existe une autre compile d’Eldridge Holmes intitulée Now That I’ve Lost You, avec en sous-titre The Allen Toussaint Sessions. On y retrouve bien sûr tous les hits débusqués sur Deep Southern Soul, «Humpback», «Working In A Coal Mine», «Beverly» et «Now That I’ve Lost You». On retrouve aussi «Gone Gone Gone», mené à la poigne de fer. C’est incroyablement bien balancé. On a là un véritable chef-d’œuvre productiviste. On est aussi frappé par l’incroyable modernité du son. Bizarrement, «Pop Popcorn Children» ne figure pas sur l’autre compile. Cette fois, Eldridge part en mode funk à la James Brown, all nite long ! Allen et lui fabriquent le meilleur popcorn funk de la Nouvelle Orleans. Voilà encore un cut dément, bombardé au bassmatic qui dégringole dans des gammes de barbe à papa. Ça démolit tout l’immeuble, ça creuse des tunnels sous l’Himalaya, ça pulse au bas du manche, pur jus de demented are go ! On retrouve aussi l’énorme «Cheatin’ Woman», groové à la dévastation, presque joué à l’Anglaise, côté guitare. C’est une fois encore puissant des reins et embarqué au pénultième d’exaction pathologique, avec des retours de manivelles de gammes. Cette collection de hits s’achève avec «What’s Your Name» (pas celui des Clash, mais celui du déclin de l’Empire romain, hit rampant qui se glisse mollement dans des ténèbres humides) et «Selfish Woman» (extraordinaire explosion de shuffle d’Allen qu’Eldridge drive à la poigne de fer pendant que derrière les filles gueulent comme des baleines en rut).

Signé : Cazengler, Elrigolo

Eldridge Holmes. Deep Southern Soul. AIM 2006

Eldridge Holmes. Now That I’ve Lost You. Fuel 2000 2014

 

15/09/2021

KR'TNT ! 521 : GILDAS COSPEREC / YVES ADRIEN / GASOLINE / ISRAEL NASH / TARA MILTON / IENA / JACK IN THE BOX / ORVILLE GRANT / FLORE TENEUL / AUSTIN OSMAN SPARE

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 521

A ROCKLIT PRODUCTION

SINCE 2009

FB : KR'TNT KR'TNT

16 / 09 / 2021

 

GILDAS COSPEREC

YVES ADRIEN / GASOLINE

ISRAEL NASH / TARA MILTON

IENA / JACK IN THE BOX / ORVILLE GRANT

FLORE TENEUL / AUSTIN OSMAN SPARE

TEXTES + PHOTOS :  http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

CONFESSIONS OF A GARAGE CAT

GILDAS COSPEREC

( Les Musicophages / 2021 )

 

Gildas Cospérec n'est plus. L'a cassé sa pipe en bois le 8 mars 2020. Que reste-t-il de nous une fois la ligne franchie ! Pas grand-chose, un nom qui s'efface et disparaît. Les Dieux ne distribuent la postérité d'Homère qu'à quelques rares. Et pourtant certains d'entre nous en ont traversé en héros des épopées ! L'odyssée de Gildas s'est déroulée en un pays que nous aimons : la contrée du rock'n'roll. C'est notre Cat Zengler à nous, le sinistre Loser, qui a veillé à la préparation et à la parution de cette offrande hommagiale à Gildas Cospérec.

Pour ceux qui ne connaissent ( qui ne connaîtraient ) pas Gildas, il est facile de rappeler ses états d'ârmes en quelques mots, à son actif quarante ans de l'émission rock Dig It ! et soixante-dix-sept numéros du fanzine Dig iT ! sur vingt-sept longues années. Quelques précisions, il y a rock'n'roll et rock'n'roll, ce n'est pas dire qu'il y a du bon et du mauvais, c'est instiller cette idée que la veine créatrice du rock'n'roll s'est toujours développée dans les marges, certes parfois le sort réserve à des inconnus des destins starificateurs, tant mieux pour eux, mais l'essentiel n'est pas là, si vous aimez le rock, votre attention se focalise sur les anonymes surgis de l'ombre, ceux qui œuvrent en dépit de tous les obstacles et qui essaient d'apporter ce que Baudelaire appelait de ses vœux à la fin des Fleurs du Mal, du nouveau. Pour le rock, il vaudrait mieux parler du renouveau de cette énergie primale que dans la grande Amérique en gestation le peuple noir et les prolétaires blancs surent capter, réunir en faisceaux, et jeter en cris de révolte et d'épanouissement à la face du monde.

Le titre est sans équivoque, il définit Gildas Cospérec comme un Garage Cat. Le rock Garage est un style strictement défini qu'il ne faut surtout pas prendre à la lettre. Gildas n'aimait pas uniquement le garage, sa prédilection s'étendait à toutes les musiques qui groovent grave. Le terme de Confessions peut induire en erreur. Gildas Cospérec n'était ni Augustin, ni Rousseau. Se rapprocherait plutôt de De Quincey mais ceci est une autre histoire. Si vous pensez que Gildas se raconte de la page 1 à la page 420, qu'il s'étale d'abondance, qu'il prend la parole pour ne plus la lâcher, vous êtes dans l'erreur. N'est pas seul dans le bouquin à ouvrir la bouche, la liste des noms des coupables tourne autour de la centaine. Gildas ne soliloque pas, il contribue à la conversation avec ceux qui ont participé, un peu, beaucoup, à la folie générale, à ses aventures digitiques et autres.

Gildas fait l'unanimité. Les témoignages convergent. Il impulse les rouages mais il est le moteur immobile. Pas du tout la grande gueule vociférante à laquelle l'on pourrait s'attendre, le mot discrétion le caractérise. C'est son manteau d'invisibilité. Encore moins le genre de mec à tirer l'édredon rouge d'Apollinaire à lui. Ne s'impose pas. On s'adresse à lui un peu par hasard, parce qu'il est là, accoudé à son comptoir, qu'il n'a pas l'air spécialement occupé, autant demander le renseignement qui vous fait défaut ou la précision qui vous manque à ce mec tranquille qui manifestement ne va pas vous considérer comme un ennemi. En effet, il sourit, il est poli, et il vous répond – la plupart de ceux qui l'ont rencontré dans sa jeunesse évoqueront sa voix grave et sereine, ce qui est un plus lorsque l'on drive une émission de radio – il y met de la bonne volonté, il s'attarde sur les détails, vous sentez que cette amabilité n'est pas que politesse, qu'elle est le signe d'une grande gentillesse.

Nous n'en saurons guère plus. Manifestement le gars garde ses intimités pour lui seul. Ne se livre à aucune psychanalyse publique, à aucun déshabillage ostentatoire. N'empêche qu'il est le patron. Celui qui a l'œil à tout, qui reste ouvert à tous. Sûr de lui. Quand il parle, il sait de quoi il cause. Le rock il le connaît sur le bout des doigts, les grandes avenues rectilignes, les sombres venelles tortueuses dans lesquelles l'on  ne se risque guère. Il a le jugement sûr. Ce qui ne signifie pas qu'il sait ce qui est bon ou mauvais, mais il a réfléchi, il a médité, il a observé, il subodore sans faillir l'inclination future des chemins.

Les fans sont de grands enfants, jetez-leur un torchon crasseux, ils s'en goinfreront. Gildas ne mangeait pas de ce pain-là. D'abord par respect pour lui-même. Pour celui du lecteur aussi. Et surtout pour celui du rock'n'roll avant tout. Le mot respect se retrouve dans la bouche de tous les politiciens faisandés d'aujourd'hui, à toutes les sauces, pour Gildas, pour Dig It ! l'expression qualité d'écriture la remplacera avantageusement. Un fanzine n'est pas un paillasson, on veille à l'orthographe, on surveille son style, entre dire et bien dire c'est-là que résident le secret et la différence. Gildas a le nez fin, il sait à qui il ouvre les colonnes de la revue, et tous s'y mettent, on ne se sert pas du rock pour se faire mousser mais pour servir le rock. L'on n'est ni Marcel Proust, ni Ferdinand Céline, mais les impétrants comprennent vite que l'on doit se relire, améliorer son vocabulaire, éviter les répétitions, l'attitude rock 'n' roll doit se traduire par une attitude stylistique. Petit cocorico national, mais pas nationaliste, cette volonté est consubstantielle au rock français, pour de plus amples explications, la chronique suivante de Patrick Cazengler sur Yves Adrien éclairera votre lanterne.

Sexe, rock et littérature. Le titre n'est nullement cité dans ces Confessions, mais ma lecture bouleversante la plus rock de cet été, n'est autre que Massimilla Doni de Balzac. Non, ça ne parle pas de rock, mais de musique classique, exactement de Rossini, une histoire d'amour – le roman se déroule à Venise – atermoiements d'éros platonicien et résolutions charnelles d'un côté, mais de l'autre un long commentaire analytique sur la musique d'un opéra, j'invite le lecteur à s'y rapporter, cet entrecroisement entre le vécu, l'imaginaire existentiel qui l'appréhende, et sa transcription littéraire qui permet à un tiers de rendre compte de l'expérience d'un ou plusieurs autres s'avère d'une rigoureuse modernité. C'est ainsi que fonctionne Dig It ! En tant qu'objet rock et objet littéraire.

Facile de vous en convaincre. Page 228 débute une anthologie de textes issus de Dig It ! A tout saigneur, tout honneur. Une cinquantaine de pages dévolues à des présentations de groupes, d'artistes et de d'interviews réalisées par Gildas. Je laisse le lecteur s'éblouir de lui-même. Elles sont suivies d'une vingtaines de chroniques dues aux plumes talentueuses d'autant de participants. Je n'en retiendrai qu'une celle de Vox consacrée à Kim Fowley. L'a un avantage, connaît le début, le milieu, et la fin de l'histoire puisque Kim est mort. Additionner les anecdotes les unes à la suite des autres n'aurait qu'un intérêt limité. Vox se livre à un portrait de l'intérieur, une évocation de Fowley, il s'obstine à le refaire revivre en essayant de mettre à jour la mécanique du dedans, son fonctionnement, nous sommes dans un véritable conte, entre Le joueur d'échecs de Maelzel d'Edgar Allan Poe, et une nouvelle diabolique E. T. A Hofmann.

Le pesant de chair de la littérature n'est pas à dédaigner. Pèse-t-elle pourtant plus lourd que son équivalent strictement charnel. ? Gildas n'a pas été qu'un homme de paroles. Le rock c'est avant tout de la musique. Gildas fera partie de Shoo Chain ( origine bretonne oblige ) Boogie, une espèce de formation polymorphe foutraque. Les nefs emplies de fous plus que celles remplies de matelots consciencieux ont besoin d'un capitaine qui sache prévoir les écueils et les coups de vent. Gildas sait jusqu'où l'esquif peut donner de la bande, il permet tout, mais le cap ne varie pas, en quelques mots il évite les situations hasardeuses trop périlleuses. Il est le garde-fou, le parapet de l'abîme. Cette activité rock'n'roll est assez proche de son rôle d'animateur, pardon d'agitateur radio. L'émission est largement ouverte, tout en restant axée sur le rock'n'roll, il s'agit avant tout de passer des disques, de les introduire, de les mettre en relation, tout le monde le sait, quand les voitures sont au garage, elles sont bien gardées... Toulouse et sa région occitane, et de ricochet en ricochet la planète rock, ont eu de la chance de posséder un tel catalyseur rock'n'roll.

Mais le temps passe. Evitez de regarder les illusses. Grosso modo, elles sont affichées dans l'ordre chronologique, passé un certain âge les photos devraient être interdites, Gildas n'échappe pas au temps, nous non plus, il fatigue, il met fin à la revue, il arrête la radio, même avec du produit magique le corps ne répond plus comme avant, this is the end, beautiful friends... Gildas a passé la frontière. It was a good time...

L'est parti comme il a vécu, sur la pointe des pieds. Il reste les empreintes, profondément gravées dans l'argile de la présence, toute une vie vouée au rock 'n' roll, toute une génération, tout un rameau de la caravane humaine qui est passé sous les fourches caudines du rock 'n' roll, qui ne le regrette pas, et qui continue, par-delà le temps et la mort, car nos actes retentissent dans le futur des siècles et de l'oubli, jusqu'au retour...

Soustrayez un homme au troupeau humain, vous obtenez un livre-somme.

Damie Chad

Outre le livre, le lecteur visitera le site : digitfanzine.chez.com/digit.htlm

 

 

Adrien c’est pas rien

 

Pour les gens d’une certaine génération, le nom d’Yves Adrien dit tout. Tout quoi ? Tout.

Soixante-dix ans après sa naissance, Yves Adrien officie toujours, mais selon le mode de fonctionnement qu’il affectionne : mystérieusement. Alors un livre paraît qui tente d’ajouter du mystère au mystère, et pour les amateurs de mystère, Le Mystère Yves Adrien est une épiphanie de la bénédiction. L’auteur un certain Bru tente la pirouette d’une fictionnalisation et ajoute de la confusion au mystère, ce qui finalement revient à donner un prêté pour un rendu. Il pourrait d’ailleurs se réclamer du joli coco Cocteau - Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur - Alors il feint en soi. Pas facile d’entrer dans l’intelligence galactique de l’Adrianisme, mais le jeu en vaut la chandelle. Toujours est-il qu’on avale Le Mystère Yves Adrien d’un trait d’un seul, lecture qui fait idéalement suite à une énième relecture de F Pour Fantomisation, l’austrobio la plus clairvoyante du clerc de nos terres.

Comprendre à travers cet accueil en forme d’écueil lacunaire qu’Yves Adrien fut, est et restera tout. L’écrivain et le styliste le plus marquant de son temps, puisqu’il s’adresse à sa génération, la fameuse génération rock, sixties, seventies, eighties, nouneties, deux-milleties et deux-mille-tenties, soit cinq décades. Le compte y est.

L’acte fondateur de l’Adrianisme s’appelle «Je Chante Le Rock Électrique», un acte d’une portée comparable au fameux «You’re Never Alone With A Smith & Wesson» de Keith Richards, dont d’ailleurs Yves Adrien ne parle guère, lui préférant sans la moindre hésitation Brian Jones. C’est par le Rock Électrique que s’engouffra jadis le bataillon des élus de la Phrance. Une fois lovés dans le giron de l’Adrianisme, les élus refusèrent d’aller voir ailleurs, les plus déterminés allant même jusqu’à cracher sur les pâles imitateurs. Rock&Folk qui n’était alors qu’un canard français exposé dans les kiosques devint le support des suppôts de l’Adrianisme. Deux pages mensuelles suffisaient. Et quand Yves Adrien quitta le staff du stuff, Rock&Folk sombra dans une vulgarité abyssale dont hélas on hume encore aujourd’hui les pestilences. Yves Adrien avait sans le vouloir révolutionné puis colonisé la presse rock en France, de la même manière que Houellebecq colonisa le microcosme littéraire du quartier latin. L’Adrianisme fut en quelque sorte la dernière révolution française. C’est important qu’un mec comme Bru lui rende hommage, même si on sait que ce n’est pas facile, Yves Adrien étant déjà passé par là.

Selon les sondages, l’élu de la Phrance relit NovoVision (ou NovöVision) une fois tous les dix ans, ce qui fait en tout cinq fois. Le bouffant des Humanos jaunit mais le style tient bien le choc. Conçu pour polémiquer avec les mickeys, NovoVision tapa en plein dans le mille. Parmi les élus, certains reprochèrent à Yves Adrien «d’avoir raté la modernité» ou de «s’être vautré comme un bleubite». Mais l’objet de cette antithèse n’était justement pas de prêcher la bonne parole à des convertis, mais d’aller respirer higher, de sortir des kiosques pour caler des mains et tenir des yeux en haleine sur courte distance : 150 pages. Yves Adrien se livrait à son jeu favori, l’Adrianisme, ou si vous préférez la littérature, et trouvait avec NovoVision sa bonne distance qui est celle d’un précieux précis proto-rock. Le seul qui eût jamais existé en Phrance. Alors qu’il nous embarque pour Kraftwerk plutôt que pour Cythère, ce n’est pas le problème, pourvu qu’on ait l’ivresse. L’intolérance des chapelles ne pouvait atteindre un tel écrivain. Les fans des Stooges se battaient l’œil de Kraftwerk, l’essentiel pour eux était qu’Yves Adrien écrive une bonne petite bible. Ce qu’il ne manqua pas de faire. Il ne manqua pas non plus de récidiver : premier testament, deuxième testament, troisième testament. NovoVision, 2001 Une Apocalypse Rock, F Pour Fantomisation. Et puis voilà la cerise sur le gâtö : Le Mystère Yves Adrien.

Bon, Bru se mélange les cannes avec Ottö et Orphan, mais ce n’est pas grave. Bru alterne les séquences purement biographiques avec des épisodes fictionnels qui ne sont pas sans rappeler ceux de Houellebecq, l’éros en moins, évidemment. Tous ceux qui fréquentent Houellebecq savent qu’il sait faire bander (intellectuellement) son lecteur mieux que ne le fit jamais Georges Bataille, mais nous ne sommes pas là pour ça, même si comme nous le rappelle Bru, Houellebecq et Yves Adrien s’apprécient et s’observent du coin de l’œil, au point d’aller nouer une relation haute en couleurs littéraires. Lors d’une première rencontre chez Tricatel où Houellebecq ivre de cognac enregistre Présence Humaine, Yves Adrien nous dit Bru sort de sa réserve pour lui lancer : «Michel, vous êtes un tueur, vous êtes Vince Taylor !». Le choc des titans. Une façon pour Bru de nous rappeler à quel point ces deux auteurs sont fantastiquement nécessaires à notre bien-être on va dire intellectuel. Bru cite à la suite Adrien : «J’ai vu se dessiner un axe fabuleux : Vince Taylor représentait l’alpha du rock et Houellebecq, l’oméga. Une sorte de double inversé, le résultat d’un essoufflement génétique.»

Le Mystère Yves Adrien sert surtout à nous sortir du rock pour nous conduire vers la littérature. Bru ne brosse pas le portait d’un röck-critik mais celui d’un écrivain enraciné dans ses auteurs, comme le fut la génération des écrivains du début su XXe siècle, Gide, Camus, Cocteau, Aragon, Drieu, Paulhan, tous gavés d’auteurs classiques et de nrf et qui ne pouvaient que devenir écrivains. Alors évidemment, Bru jongle un peu avec les références, c’est de bonne guerre : il compare certains aphorismes de l’Adrianisme à ceux de René Char ou d’Henri Michaux qui comme Orphan pratique la Connaissance par les Gouffres - Dis-leur que le plus sûr moyen de vaincre le vertige est de travailler sans filet - Bru parle de chaos sémantique, de sommet de l’art, de grâce sans égale, de grande transmutation - le changement des mots en or - il cède à l’ivresse bien naturelle d’une intense immersion dans l’Adrianisme. C’est vrai qu’on ne ressort pas indemne d’une première lecture de Napalm d’Or (in 2001 Une Apocalypse Rock). Pour saluer son Mystère, Bru fait feu de tous bois : il évoque les neuf textes incandescents et obsessionnels de l’Apocalypse rock et parle d’une mise en abyme qui fait œuvre salutaire. Puisque la littérature mène ici le bal, Bru rappelle que Cocteau, joli coco, figure en épigraphe de 2001 - Je ne saurai vivre sans les fantômes de mes amis et sans rêver qu’ils se matérialisent - Fort de cet apanage coctoïque, Bru dresse un parallèle entre Julien Regoli et Raymond Radiguet qui furent pour l’un comme pour l’autre, le Jean comme l’Eve, des pertes cuisantes. D’autres noms d’écrivains viennent s’échouer sous la plume de Bru, certains plus confidentiels - orphelins volontaires - comme Joseph Joubert, Félix Fénéon, Jacques Vaché et Roberto Bazlen, d’autres plus clinquants comme Joris-Karl Huysmans, notamment pour son aspect exilé volontaire et sa conversion tardive, et là bizarrement on rejoint Houellebecq qui dans Soumission fabrique, à partir de sa fascination pour cet auteur de l’avant-siècle, un vrai bijou huysmanien. En tous les cas, il utilise les mêmes techniques, donnant la parole à des spécialistes, comme le fait Huysmans/Durtal dans Là-bas. Et par le petit jeu des dominos de la fascination - F pour Fascination - Bru fait avec ses personnages Ottö et Tania du Durtal à la sauce Houellebecquoise. Lorsque Ottö prend la parole dans cette brasserie de Montparnasse, il étend un voile de mystère comme le fit jadis Carhaix, le sonneur de cloches de l’église Saint-Sulpice. Bru croise bien les points de vue de ses personnages, mais au lieu de lever des coins du Mystère, ils l’épaississent. C’est bien joué, mais difficile à réussir. Pour ça, il faut s’appeler soit Houellebecq, soit Huysmans. À vouloir jouer avec le feu, Bru se brûle parfois les ailes, comme lorsqu’il compare Yves Adrien au Sâr Péladan, que ses contemporains moquaient gentiment en le surnommant le Sâr Pédalant. Il n’est pas certain que son Vice Suprême soit un bon exemple. Bon Bru fait gaffe, il dit que l’ouvrage est aujourd’hui terriblement démodé, comme l’est tout le bataclan rosicrucien, mais il ne peut s’empêcher de voir des similitudes dans le goût des poses et des extravagances. Péladan n’est pas le choix le plus heureux, on eut préféré Félix Fénéon ou mieux encore, Marcel Schwob pour la préciosité de sa rareté qui confinait comme dans le cas d’Yves Adrien au délire inversé. Par contre Raymond Roussel est avec Xavier de Maistre l’auteur miroir idéal, tous deux reclus sublimes et ignorés, voués aux rigueurs du culte, mais bon, les rigueurs du culte valent mieux que celles de l’hiver, personne n’osera nous contredire. Dans F. Pour Fantomisation, Yves Adrien consacre un entier chapitre - Religion - à célébrer la singularité de Raymond Roussel - le plus délicat des suicidés - précurseur avec Alfred Jarry de Dada, exilé volontaire lui aussi - Bref le prisonnier était reconnaissant à Raymond Roussel d’avoir mené sa vie en style - Et puis on croise aussi le noms de Rémy de Gourmont et bien sûr, mais higher, de Marcel Schwob.

Avec F. Pour Fantomisation, il faut abandonner toute idée de rock électrique : l’auteur écrit comme on écrivait à l’Avant-Siècle, son texte ahane dans les touffeurs toxiques et actionne page après page ces redoutables ressorts stylistiques qui font la grandeur surannée du genre. L’Adrien émigre d’Iggy à Barbey et se paye même le luxe de passer par Sade, histoire de nous rappeler encore une fois que les Shadows Of Knight sont déjà loin. Devenu Edgeworth de Firmont, Yves Adrien baptise sa queue Louis XIX et la confie aux bons soins de Blandine dont les cinq doigts l’enveloppent, oui, et l’honorent d’une danse exquise et affolante. En quelques lignes hautement séditieuses, Firmont décrit la grandeur du branle des réprouvés et ça vaut ses meilleures pages sur les Stooges, car au fond, il s’agit bien de la même chose : l’orgasme, cette traînée de neige ascendante. L’ultime Breakfast de Fantomisation est le cadre d’une autre célébration, celle si chère à l’auteur de l’ennui - Bref nous avons atteint ce point de civilisation où, tous traits confondus, le plaisir et son contraire portent le même masque, le même nom : ennui - Yves Adrien passe par l’ennui pour atteindre au dandysme. Il y revient dans Fragile Renommée où en quinze lignes, il résume sa vie Rock-Électrique-Stooges-Punk-Discö-Novö-Vogue-Isolement-Semi-clarté-Semi-coma, et il chute ainsi : «Et je me suis lassé de tout. Point à la ligne. De Tout ? À la ligne. De tout. Saut de ligne. De même George Sanders qui se suicida après avoir tourné 107 films.» Higher il se taxe (Wally) d’ex-chantre du Rock Électrique et choisit de s’évader de l’époque par le haut. Il fait ses adieux à Brian Jones et à Iggy et s’exile à V. pour s’y nourrir de sorbets et d’auteurs, Mallarmé, Xavier de Maistre, Rémy de Gourmont, Rimbaud, Alfred Jarry, tant d’auteurs qu’il cite et qui font de Fantomisation un ouvrage bruissant, il salue à pleines pages ces pâmés séditieux et ces coloristes incendiaires, Jean de Tinan - Les volutes éphémères de Jean de Tinan - Jean Lorrain, Hugues Rebell, Barbey et bien sûr le Sâr Peladan. Ne manquent que Léon Bloy et bizarrement, Villiers de l’Ile-Adam. À humer toutes ces volutes, on finit par sombrer dans les limbes de l’aphorisme. De la même façon que François de La Rochefoucauld, Yves Adrien ne peut échapper à son destin de fine lame. Par la force des choses, il devient le moraliste du XXe siècle : «Ainsi sept années passeraient-elles : éloignement extra-terrestre et mise à l’index des médias, l’oubli est une très bonne école.» Et quand dans Fantomisation, il revient sur terre sous le nom de Ghostwriter 69-X-69, c’est pour constater qu’il ne s’était, cette fois encore, rien passé. Il mettra son exil à profit pour se livrer à d’ahurissants exercices des style. Il prend le prétexte de Sain-Jean Baptiste, le précurseur, celui qui œuvrait pour un autre, celui dont le demi-sourire et l’index annoncent un au-delà si proche : «Leçon de maintien : le mystère. Leçon de morale : le désintéressement. Qui veut encore d’une renommée bourbeuse lorsqu’il peut, l’énigme aux lèvres et l’index dressé, devenir foreur de ciel ? Cette attitude, on aimerait que la new-wave, demi-sœur complaisante et chavirée de la foi médiocre, l’adoptât : et que, dans le couronnement de ses mèches en diadème, s’allumât quelquefois une lueur, un simple éclat de grâce perdue.» Et de lancer une nouvelle profession de foi, au cœur même de l’exil où se sont enfermés Edgeworth de Firmont et son protégé Louis XIX : «Face au ciel, il écrirait, et ses yeux seraient deux hosties électriques, deux objets violents non identifiés sillonnant les profondeurs de la page blanche, deux sondes Voyager évoluant aux confins du système solaire et du classicisme halluciné.» Et Fantomisation atteint son Apocalypse au bas d’une page Novo éblouissante : «Mais d’être allé si loin dans le néant valait bien qu’on continuât, vers un néant plus absolu encore, une théorie de contrées inexplorées ; et Firmont, investi comme jamais de l’honneur de se perdre, renouait son périple, se souvenant que le déhanchement est un progrès : la sanction de la lutte avec l’ange, quand, un matin, au seuil de l’hyper-Espace, vous est reconnu le privilège d’avoir été fort contre Dieu.»

Bru exulte, qualifiant l’Adrien de mondain et d’ermite, de faiseur de modes et de stylite, c’est-à-dire d’ascète boule de cristal. Bru encense les grandes absences d’Yves Adrien, les exils intimes qui durent parfois dix ans et, pense-t-il, qui le fortifient en l’entraînant chaque fois toujours plus loin dans les vertiges de la création, mais ça, qu’en sait-on ? Il ajoute que l’isolement abolit le temps et parle d’un maelström sidéral où proximité et distance s’unissent à jamais. Oui, c’est un point de vue, mais l’isolement sidéral peut avoir ses limites, tous ceux qui jouent à ce petit jeu savent très bien - deep inside their heart - qu’il ne faut pas non plus en abuser. On finit par prendre racine, comme ces ermites qu’on croise dans les forêts profondes du Bengale.

De l’isolement à l’aphorisme, il n’y a qu’un pas de danse, dirait l’Eve - Enfants des quartiers ravalés à l’âge où, relevant leur col, ils choisissent entre le mal et le dessin industriel - À l’époque, on appelait ça, nous autres les mateurs, le Beat Adrien, ces idées sur le rock et la délinquance qu’il professait et qui sonnaient à nos oreilles comme paroles d’évangile - Brian Jones et moi traquions les cœurs à la machette, jadis, quand le soir fondait sur Paris - Certains de ses textes s’ouvraient comme un hit des Standells : en dix mots, il plantait le décor - I’m gonna tell you a story/ I’m gonna tell you about my town - Dans Fantomisation, il saluait Brian Jones une dernière fois - Cœur de pierre et blancs sneakers. Brian Jones possédait tout. Je ne possédais rien : notre duo fut exemplaire - Puis il s’amusait, d’une seule phrase, à donner le vertige - Baisers qui durent des heures, tempes huilées et souffle court sur médaillon plexiglas de Vince Taylor-fragile Eden.

Bru indique qu’à onze ans, Yves Adrien trouva dans une confiserie un médaillon Vince Taylor. Il commence donc avec Vince Taylor et poursuit avec Gene Vincent, comme on l’a tous fait à l’époque, dix ans avant le Rock Électrique. Franchement, ce parallélisme dans le funambulisme a de quoi semer le trouble : comme une exacte similitude des parcours. Mais globalement, Bru ne rentre pas trop dans le détail du rock. D’ailleurs il qualifie la découverte de Vince Taylor de syndrome de Stendhal. Chez Bru, l’appel du livre est plus fort. Alors que dans la réalité spongieuse des cervelles inféodées, les deux appels marchent de pair. Même si on ne claque pas des doigts - snap snap snap/dixit Orphan - en lisant Stendhal, les deux appels déclenchent la même bombe à hydrogène érogène. Ayant combattu pour ce Napoléon qu’admire tant l’Eve future, Stendhal aime forcément les Stooges. Ça fait partie du monde intrinsèque.

Autre élément fondamental du mythe adrianique : le peu de moyens dont on disposait tous dans les early seventies pour s’informer et comme on dit, creuser. Bru a raison de dire que Google permet de se constituer un bagage à moindres frais, mais on sait que ce bagage ne vaut pas le ramage, c’est-à-dire qu’il ne vaut pas tripette. Pour qu’elle ait du sens, la soif de connaissance doit devenir obsessionnelle, et lorsque le hasard fait bien les choses et qu’on croise un érudit, on mesure immédiatement l’écho du chemin parcouru. Pas de complaisance chez l’érudit, le verbe porte. Il est essentiel de le rappeler, car le monde du rock grouille de gens qui parlent des groupes sans avoir écouté les disques, ou pire encore, qui citent des auteurs sans en avoir lu les livres.

Yves Adrien entame son wild ride chronique au 14 rue Chaptal avec un ‘papier’ sur Leon Russell. Russell, pas Bloy. Pas mal quand même pour un Absolute Beginner, surtout qu’à l’époque on ne savait pas grand chose de Tonton Leon. Il fallait se débrouiller avec les pressages français de ses albums, c’est-à-dire que dalle, en attendant de découvrir qu’il faisait partie du Wrecking Crew et qu’il avait accompagné les plus grandes stars des Amériques. Le plus frappant chez Adrien, à l’époque nous dit Bru, n’est pas son style en devenir, mais la longueur de ses cheveux qui allaient et venaient entre ses reins. Puis après avoir chatouillé l’entre-jambe humide et chaud de la West Coast, il est brutalement passé, wham-bam, janvier 1973, à la vitesse supérieure : Je Chante Le Rock Électrique - Ovni littéraire dans la presse rock, nous dit Bru - Ah on s’en souvient ! Et si par mégarde on l’oublie, certains soyez-en sûrs ne manqueront pas de vous le rappeler. Les deux dates vraiment importantes du XXe siècle en Phrance sont donc janvier 1973 et mai 1981. Avec Je Chante Le Rock Électrique, la messe est dite : Stooges, Alice Cooper, Dolls, Pretties, Who, Kinks, Yardbirds, Them, Lou Reed, Roxy, oui quel retentissement. Puis il lance la rubrique Trash - C’est dans Trash que tout commence et nous avons ici, fun-fun-fun, des tringles de fer pour briser les doigts de ceux qui l’oublieraient - Comment pouvait-on résister à ça ? Ce fut impossible.

À sa façon, Le Mystère Yves Adrien commet quelques indiscrétions. Bru nous livre quelques secrets dont on se serait bien passé : un numéro de téléphone, et deux adresses, celle de Verneuil-sur-Seine qu’Yves Adrien appelait V., et pire encore, l’adresse actuelle dans l’Île Saint-Louis, quelque part vers le quai d’Orléans. Lorsqu’on interviewait Marc Zermati pour les besoins d’un livre à paraître, on lui posait la question fatale : «Yves Adrien accepterait-il d’écrire une préface pour ton livre ?», et Marc nous répondait qu’il fallait aller le lui demander. Mais où ? Il rigolait et nous répondait : «Allez au quai Bourbon car Yves Adrien est un Bourbon.» Y sommes-nous allés ? Pas les couilles. Ou pas encore. Puisqu’on parle du loup (Marc), le voici, aux Puces de Saint-Ouen qui demande au kid venu fouiner dans ses bacs s’il est bien celui qui a chroniqué le Goodbye And Hello du père Buckley dans Rock&Folk. C’est là que Bru situe l’origine de leur fraternité. Marc nous dira qu’Eve et lui sont frères de sang, qu’ils signèrent ensemble le Manifeste des Panthères Électriques. Leur histoire est plus rocambolesque qu’il n’y paraît car Eve se fait virer de l’Open Market, mais qu’on se rassure, Marc garde le contact. Il consacre d’ailleurs une vaste partie des entretiens à son frère de sang. L’Open, c’est aussi l’époque où, à l’instar de Tommy Hall et de ses apôtres, Eve Sweet Punk fait une consommation quotidienne de LSD - le LSD 25, comme il l’appelle lorsqu’il toise l’Ardisson d’un regard résolument privé de compassion. Ce n’est pas tout. Yves Adrien et Marc Zermati formaient avec Alain Pacadis un trio de choc qui hantait les nuits parisiennes au plus fort de l’ère Palace/Bains-Douches - entité parfaite, nous dit Bru, le mage provocateur, le businessman passionné et le gay suicidaire - Et quand il comprend qu’il risque d’être dépassé, Eve Sweet Punk se transforme en dandy nucléaire. Il se coupe les cheveux et porte du noir, ainsi qu’un gant noir. Épöque diskö/Kraftwerk/Bowie que personne, pas même Orphan, ne nous obligeait à apprécier. De toute façon, il est bien trop occupé à inventer l’Afterpunk que la plupart des gens confondront bêtement avec le post-punk.

Occasion rêvée de relire NovoVision. Attention, l’ouvrage glaçait les sangs à l’époque. Il n’a rien perdu de son aspect tranchant. L’Eve va cultiver son ennui à New-York et coiffe au passage Speed 17 d’une auréole de légende - Qu’importe, dans 3 jours j’aurai quitté Paris. Je ne veux y laisser que ce polaroïd d’un couple parfait : Yves Adrien et son ennui - Il profite d’ailleurs de ce pas de danse pour saluer Eno : «Oui, Brian Eno a résolu le problème de l’ennui : il l’enregistre.» À New York, l’Eve se distrait en compagnie de Nico et de John Cale - Nico chante en Allemand pour Brian Jones et dédie «Deutschland Uber Alles» à Andreas Baader - Il ajoute plus loin : «Seulement downtown. Telle était résumée en deux mots, l’histoire de Nico.» L’Eve se distrait aussi en consommant ce qu’il appelle des petites Américaines - J’aime qu’une petite Américaine se réveille trois fois durant la nuit pour sniffer ce que j’ai de plus privé - Elle s’appelle Lesley. Petite veinarde. Elle doit être fière de se retrouver dans un classique littéraire. L’Eve salue aussi Marty Thau, resté sur la touche, too much too soon, alors que ses anciens associés (Terry Knight, Neil Bogart, Steve Leber, Richard Gottehrer) ont fait Grand Funk Railroad, Kisss, Aerosmith et Blondie - C’est important de le dire. Entre les Dolls et le package Kiss/Aerosmith/Blondie, le choix était vite fait. L’Eve croise bien sûr Alan Vega qui «a toujours hésité entre le rôle du «penseur» et du proxénète. C’est l’un des charmes de Suicide... mais aussi l’une de ses faiblesses : on imagine mal Jo Leb citant Sartre et, généralement, le cinéma commence là où les pensées s’arrêtent.» Puis l’Eve rentre à Londres, où dit-il «les drogues ne sont pas aussi bonnes qu’à Paris, mais la pesanteur y est moindre.» Après une parenthèse, il ajoute, avec un sourire complice : «Et les comportements plus subtils : I can hear the grass grow.» Pour écrire comme écrivait l’Eve à cette époque, il fallait connaître les disques et les drogues. NovoVision grouille de rencontres fascinantes, comme celle-ci : «Désireux de me présenter une Anglaise, Michel m’entraîne au fond de l’impasse où... est garée sa Jaguar blanche (modèle 58).» Et c’est là, dans ce petit précis précieux protö-Növö que se trouvent les plus belles pages jamais écrites sur les Cramps - Alors gravement, les Cramps ressuscitent le credo des Initiés : le «Sunglasses After Dark» de Dwight Pullen (qui inspira à Friedrich Nietzsche cette réflexion sublime : «Notre vue va plus loin et plus profond que jamais, et pourtant nous souhaitons être aveugles»-in «La Naissance De La Tragédie»).

Iggy bien sûr, mais surtout dans 2001 Une Apocalypse Rock. Surtout, mais surtout définitivement. Autant NovoVision est le book des Cramps, autant 2001 Une Apocalypse Rock est le book d’Iggy, via le royalement nommé Napalm d’Or - Ann Arbor, Montreuil, Saint-Jean-d’Acre, qui se souvient encore de l’arrogance des baronnies wild ? - L’Eve à son sommet de fureur replante l’arbre de vie - Bref (breath ?), retouchant la carte du rock, un public avait émergé des 80’s, pour qui, ultimement, Beatles dark shades et Stones soniques s’énonçaient : Velvet Underground, Stooges - C’est une langue qui se met en route au signal du wham-bam, le beat Adrien explose à la page suivante - Awright, hiérophantes et porte-glaive de l’Ère du Napalm, pages Midwest à franges laminées, les Stooges arrivent - Avec en fond sonore la sourde clameur de 1969 all across the USA - Symphonie de moues primitives, concentré d’US boredom et chain-gang d’handclaps délinquants sur beat boîte de vitesse - Voici Fun House et l’Eve l’élève écrase son champignon - Carburants détonnants, laves ourlées, coulées de semence salamandre et collisions-Sodome sous éclairage Rouge et Or incandescent ; loin de l’unité punk des débuts, le groupe explose sur lui-même en d’impitoyables cadences d’aciérie-fournaise cependant que son chanteur, affichant les premiers jeans lacérés de l’histoire, devient, à jamais, Iggy Pop - Ces quatre pages de Napalm d’Or sont les pages définitives sur les Stooges. Chaque mot sonne étrangement juste. Yves Adrien dut inventer une langue pour honorer le génie tragique des Stooges. Mais dans ce book aux allures de bible, d’autres hommages guettent l’imprudent voyageur, comme par exemple cet hommage à l’Abbey Road des Beatles - Abbey Road ou l’album qu’il eut fallu offrir à Maria Callas - ou encore cet hommage au Blonde On Blonde de Dylan qui luit d’un éclat lunaire, parfait joyau, au cœur de Persiste et Cygne, ou encore ce clin d’œil à Brian Wilson, ce génie replet, ce potentat médusé qui ruinait les photos des Beach Boys, ou encore cet hommage atomique à Jimi Hendrix - Hendrix en 1968 avait vertigineusement transmué Dylan dans All Along The Watchtower, opéra d’alliages dont la seule intro Stratocaster était acte de chevalerie, déconstruction d’horizons et Graal power-chord pour parabole christique - ou encore ce wild hommage aux Pretties et aux Outsiders de Wally Tax - Toute une faune échappée de louches périphéries, escarpes vietnamo-gitans vivant de 45 tours volés et d’élixir parégorique, vénérateurs immaculés de Midnight To Six Man - ou encore les Stones - les barbares dayglo de Jumpin’ Jack Flash - des Stones qui nous dit l’Yves devinent que le monde désormais était à Bowie, avant de rendre un ultime hommage à Brian Jones, LE dandy du siècle dernier - Brian Jones avait refermé chaque porte sur lui, remplacé ses relations par des sitars accordés à ses nerfs de cristal et goûté, en anti-cernes Estée Lauder et manteau d’hermine, ce cannibalisme autodestructeur que Poe nommait «démon de la perversité» et Sade, «principe de délicatesse» - Ou encore cet hommage laconique à Jim Morrison - Orphan se leva et mit Absolutely Live, album puissant - avant de terminer par le plus rock des moralistes, Bossuet, cité dans le texte pour le seul plaisir citatoire : «Je reconnais Jésus-Christ à cette fuite généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les honneurs qu’on lui prépare». La langue reste la langue, nous n’y pourrons rien.

Puis Bru entre dans la période mondaine et les noms des personnalités de la vilaine époque - les 80s - tournoient comme les nacelles d’un manège. Un monde parisien qu’on observe tristement et dont Yves Adrien parle tout aussi tristement dans F. Pour Fantomisation. Il semble se battre en permanence contre l’ennui. Dans ce maelström rôdent les noms d’Iggy Pop et de Genesis P-Orridge, mais ce ne sont que les noms. Bru est beaucoup plus prolixe en matière d’auteurs, allant chercher des parallèles chez Michel Leiris (tauromachiques) ou Roger Gilbert Lecomte (géographiques). En 1982, Yves Adrien rompt avec Iggy après l’avoir encensé dans Napalm d’Or. Il faut bien que les modes trépassent - J’ai arrêté Iggy Pop comme certains arrêtent la poudre. Mais sans rechute - Puis c’est la période des Metawave et ce que Bru appelle une collision temporelle hyperréférencée, où se côtoient les figures de James Brown, de David Bowie, de Jacques Lacan ou de Mozart - et c’est là où la prodigieuse érudition de l’Eve explose. Il est le seul à pouvoir se payer ce luxe, faire danser James Brown à Salzbourg, opérer des rapprochements aussi incongrus qu’inespérés, c’est là où la métaphysique du rock emboutit l’ésotérisme littéraire, Yves Adrien adore emboutir et il n’emboutit que ça - Bru parle de forme maîtrisée, de textes prophétiques, d’auteur insaisissable et énigmatique - C’est dans 2001 Une Apocalypse Rock que l’Eve culmine, dans des pages giboyeuses qui, telles ces contrées que découvraient jadis les explorateurs, grouillent de vie jusqu’au délire : les Doors, le funk pâmé de Minneapolis, Brian Wilson, le Parrain, Dylan, S’express, Django Reinhardt, Tim Buckley, Pierre Clémenti, Brian Jones, Terence Stamp, les Stooges, Maria Callas, le rouge Ferrari, tout cela d’un trait d’un seul et plus loin, une autre zone de vie intense : Jean-Luc Godard, Disco Revue, Héraclite, Fellini, Lautréamont, Hector et ses Médiators, Stax, Strange Days, Hölderlin, Tay Garnett, Syd Barrett, les Veda, les nouveaux grands incendiaires de Motor City, Dylan, les Deviants, James Dean, Sal Mineo, les Kinks, oui tout cela jeté en vrac dans le flot d’une langue en furie, autant de noms jetés en pâture au lecteur, comme pour délimiter un territoire. S’ensuit un hommage à 1973, «l’année de Raw Power et de Lou Reed à son apogée, de John Cale éminent et de Todd Rundgren étoilé, de Bowie éclipsant Bolan et de Roxy Music exhalé en splendeur lourde.» Il se pourrait fort bien que 2001 Une Apocalypse Rock soit l’ouvrage rock définitif en langue française. Un vaillant équivalent du Gene Vincent - There’s One In Every Town - de Mick Farren et du fascinant Dark Stuff de Nick Kent. Une trilogie avec laquelle on valse depuis on va dire vingt ans.

L’autre pool d’attraction s’appelle Julien Regoli, le guitariste d’Angel Face et lui aussi bec fin en matière de livres savants et d’écrivains marginaux, notamment François Augiéras. Bru nous parle ici de complicité intellectuelle indissoluble, ce dont on rêve tous sans hélas jamais la connaître véritablement. L’Eve future ne connaît pas sa chance. On se retrouve tous enlisés dans des ornières relationnelles, faute d’avoir su cultiver l’élitisme. Il semble qu’Yves Adrien ait su se désembourber. Mais à quel prix ! Les jeu en vaut-il la chandelle ? Bien sûr que oui, surtout lorsqu’on ne veut pas voir la médiocrité affleurer dans le ronron relationnel et nous plonger dans l’amertume et l’affliction. C’est dans 2001 Une Apocalypse Rock qu’Yves Adrien sacralise la relation qui l’unit à Julien Regoli - De ce jour, leur relation devenait illimitée : parler la langue des esprits, c’est prendre de l’avance sur soi-même - Ajoutant un peu plus loin le codicille que voicille : «L’usage veut que les esprits demeurent, au sens le plus aimable du terme, spirituels.» Julien vient à V. pour la visite, puis Julien quitte la terre pour monter au ciel, alors Orphan doit encaisser le coup - Well - l’affaire, cette fois, avait été rude - Et pour finir le chapitre dignement, il enfila son smoking cheyenne (celui qui partait si facilement en fumée) et sortant, «hey là !», héla un taxi : «Cocher, à Fontaine-Blow...

Ce qui nous rend Yves Adrien si proche, plus que son goût pour un certain rock c’est bien sûr son goût pour la canaille et les putes. Bru cite les professionnelles désabusées de la rue Blondel comme d’autres citeraient les putes aux dents cassées des Maréchaux. L’attirance est bien réelle, mais seul Yves Adrien sait dire la grandeur de ces rapports équivoques sans équivoques. Quand il cite les petites marquises vénales des Seychelles, il décrit un univers, mieux que ne l’aurait fait cet auteur injustement méconnu qu’est Hugues Rebell et dont bien sûr parle Bru. L’Adrien partage avec Gauguin cette attirance organique pour les rivages lointains de l’Océan Indien et pour ces filles impubères qui s’offrent aux doigts fins d’or fans. Dans 2001 Une Apocalypse Rock, il s’épanche encore sur l’appât des putes : «Le commerce des prostituées était un emprunt à Aleister Crowley qui louait les whores victoriennes du plus bas étage, métisses et vestales sales dont l’animalité, l’avidité, la force défiante gardaient trace du feu originel.» Quand tu fais monter une Ghanéenne dans ta bagnole Porte d’Aubervilliers, tu fais monter le feu originel, c’est exact. Sans oublier les grosses dames de la rue de Budapest, «radeuses lasses maternant le temps d’un kir celui qui se veut un Boticelli casqué de lumière sale : tous les garçons s’appellent Ronnie.»

Un goût prononcé pour les dédoublements nous rapproche toujours plus de lui, et ce depuis l’ère magique d’Eve Sweet Punk. Il cite d’ailleurs ces maints alias mirifiques : «Yves of Destruction (période dure), Edgeworth de Firmont (période précieuse), Miles des Vices (période vénéneuse), ou Nirvana de Noailles (période diaprée)». Il délègue ensuite les pleins pouvoirs à Orphan pour décrire l’accélération du monde, avant de se fondre dans l’ombre pour devenir Ghostwriter 69x69 et afficher le look afférent, celui qui orne la couverture du Mystère Yves Adrien. Bru le résume extrêmement bien : «Saturnien et lointain. Absent comme présent. Homme de l’ombre aux éclairs foudroyants. Indifférent au monde, mais attentif à tout...». C’est vrai que l’exil donne de la force, plus que ne le feront jamais les vitamines.

La force du volet biographique du Mystère Yves Adrien est nous servir sur un plateau d’argent l’actualité qui nous échappe si on ne fréquente pas les galeries d’art. Yves Adrien se serait nous dit Bru épris d’un artiste intégralement tatoué du nom de Jean-Luc Verna qui alterne les expositions de body art et les performances musicales tapageuses. D’une certaine façon, c’est un retour à Genesis P-Orridge et à cette fameuse Cosey qu’Orphan allait retrouver à Londres dans F. Pour Fantomisation. Puis l’Adrien s’éprend en 2016 de l’œuvre d’un certain Hannibal Volkoff, photographe trash (que Bru situe dans la lignée de Larry Clark et de Gus Van Sant), au point d’aller signer la préface d’un photo book intitulé Nous Qui Débordons La Nuit. Dans ce texte, l’Adrien stigmatise le teasing in the face, saluant les trentenaires vifs, instables, déjetés et novateurs - aller - et vouant aux gémonies - retour - les ex-contemporains abusés et autres traditionalistes ayant fait leur temps. Autre éclairage capital : il existe deux versions d’un film intitulé Des Jeunes Gens Mödernes. Dans le premier filmé par Jérôme de Missolz apparaît Yves Adrien. Il y joue son rôle de röck critic des années 70. Dans l’une des scènes de ce film devenu culte, Yves Adrien s’adresse à quatre singes savants, les présentant comme les Monkees. Jean-François Sanz tourne un peu plus tard l’autre Jeunes Gens Mödernes, mais l’Adrien n’y paraît pas.

Le clou du Bru book est bien sûr le rendez-vous que lui accorde Yves Adrien au café Zimmer, place du Châtelet : «Longue barbe blanche, cheveux démesurément longs couverts d’un superbe haut-de-forme (...) donnent au personnage une allure folle. Devant lui un livre retourné et un verre de vin fin. Du rouge.» Ils ont un échange très littéraire. Adrien : «Se souvenir c’est aussi une marque de fidélité. Ne rien oublier pour continuer d’exister au plus près du soleil, comme disait René Char.» Bru se dit fasciné par le fantôme : «Quoi qu’il en soit, il est subjuguant et donne à voir, par sa gestuelle, nombre d’expressions qui laissent à penser qu’il est toujours en éveil, sur le fil du rasoir, l’esprit aussi affûté que l’est sa silhouette efflanquée, à jamais juvénile. Entre l’écrivain maudit et la rock star.» Fabuleux portrait, n’est-ce pas ?

La lecture du Bru book nous fut recommandée par Jacques. Thank you my friend.

Signé : Cazengler, Sweet Plouc

Yves Adrien. NovoVision. Speed 17/Les Humanoïdes Associés 1980

Yves Adrien. 2001 Une Apocalypse Rock. Flammarion 2000

Yves Adrien. F. Pour Fantomisation. Flammarion 2004

Cédric Bru. Le Mystère Yves Adrien. Séguier 2021

 

Gasoline alley

 

Revoir un groupe sur scène après un an de régime sec, c’est un peu comme «Revoir Paris», la chanson magique de Charles Trenet - Prendre un taxi/ Qui va le long d’la Seine - sauf que là, ce n’est pas le long d’la Seine, mais au bord de l’Atlantique, sur le ponton de Douarnenez, côté Port Rhu.

Un an sans concert, c’est un peu raide, surtout quand c’est imposé par le pouvoir. Ça irrite un peu les vieilles fibres anar que certains d’entre-nous hébergent soigneusement depuis le temps béni des CAL (Comités d’Action Lycéens) du printemps 68. D’ailleurs, si on veut bien voir les choses du bon côté, ce genre de situation permet d’actualiser les vieux réflexes et de haïr encore plus brutalement ce qu’on appelait autrefois l’ordre établi, ou encore l’ordre moral, et ce que les rockers anglais appellent l’establishment. Au moins, les choses ont le mérite d’être claires.

Le rock a la peau dure, comme le chantait Schmoll - Le Rock est notre vie/ C’est la faute à Elvis/ Nous l’avons dans la peau/ C’est la faute à Ringo - et voilà que Gasoline monte sur scène pour un set sur-vitaminé. On va en goûter chaque seconde, comme au sortir du désert lorsqu’on s’abreuve au goutte à goutte. Ce premier concert est d’autant plus symbolique que Gasoline fait du rockab. Wow, ça slappe sous le ciel bleu de Douarn, ville magique, alors que derrière la petite scène passent des voiliers. Ces bienfaiteurs de l’humanité attaquent avec le «Train Kept A Rollin’» des Burnette Brothers, alors back on the track, Jack ! Et une pensée émue pour Laurent qui, installé dans son fauteuil, suit le concert depuis le paradis.

Les Gasoline sont basés à Douarn, trois mecs et Charlotte, chanteuse/guitariste en robe fifties, qui fait des pieds et des mains pour garder le contact avec un public un peu trop éloigné. Bizarrement, toute la faune rassemblée à l’autre bout de la ville dans le «village» du festival ne s’est pas déplacée. Le public qui assiste au set de Gasoline est un public plus «touristique», mais Charlotte parvient à le chauffer, aidée par son mari Kev, l’Anglais qui slappe comme un beau diable. Wow, comme ce mec est bon ! Il drive son slap en bopper fou, bien soutenu par l’excellent Rico au beurre. Section rythmique exemplaire, le Train keeps a rollin’, no problemo, et même up around the bend !

Les gens font généralement une grave erreur en considérant ce son comme passéiste. C’est exactement le contraire, le rockab garde tout l’éclat de sa fraîcheur et quand c’est bien foutu, comme c’est ici le cas, toute son jus de modernité. C’est même mille fois plus moderne que ce set de DJ auquel on avait assisté la veille. Au moins, quand un groupe de rockab digne de ce nom grimpe sur scène, on ne craint plus de crever d’ennui. Here we go !

Bien sûr, ces quatre cocos ne sont pas des débutants. Ils ont tous des pedigrees ad’hoc, comme dirait le capitaine du même nom. Charlotte a déjà enregistré en 2010 un album de country-rock (on peut entendre des trucs sur YouTube, allez jeter un œil, Charlotte Yanni, c’est vraiment bien). Elle est très fière d’avoir fait la première partie de KT Tunstall. Elle fait aussi un duo avec Kev en Angleterre : Frog On The Tyne, Frog pour la petite Française of course. Et pas qu’en Angleterre, ils jouent partout en Europe. Faut dire aussi que Kev n’est pas né de la dernière pluie. Comme les Animals, il vient de Newcastle et a joué de la basse durant les années 80 dans Hellanbach, un quatuor influencé par Van Halen : trois albums et bien sûr des tas de premières parties de rêve, comme le souligne Charlotte. Pour ça, l’Angleterre a toujours été un pays génial. En plus de Frog On The Tyne, il fait aussi un quatuor de rockab nommé Bessie & The Zinc Buckets : pareil il faut aller voir sur YouTube, ils font une excellente version rockab d’«Ace Of Spades», avec bien sûr Kev au slap et du beau monde autour de lui. L’amateur de rockab se régale non seulement de voir jouer ces quatre cats mais d’entendre leur accent, l’épais drawl de Newcastle.

L’autre atout de Gasoline, c’est le Gretschman Brendan de Roeck, costard gris et fière allure, lui aussi paré d’un pedigree impressionnant : quatre album avec le duo de jazz-blues Bobby & Sue, univers haut de gamme, pareil, on peut voir des trucs extrêmement intéressants sur YouTube. Mais pas que ça, Brendan joue aussi dans le duo Rain Check et nous dit Charlotte, il fait ou a fait un petit bout de chemin avec Mick Strauss. Bref, tout un univers à découvrir. On sent chez tous ces gens-là une vitalité à toute épreuve et une évidente passion pour la scène. Charlotte nous branche aussi sur un trio rockab de Quimper, Ducky Jim Trio, et pareil, les bras nous en tombent quand on voit ce qu’ils balancent. Il suffit juste de taper Ducky Jim Trio sur ton clavier et ton écran va se mettre à swinguer comme un vieux juke chromé.

Sur scène, Gasoline rend par deux fois hommage aux Stray Cats, avec «Stray Cat Strut» et pour conclure, l’insubmersible «Rock This Town». Les Stray Cats feraient bien de venir voir jouer Gasoline pour prendre des notes, car la section rythmique fout bien le feu au cul des cuts. Si un jour, Gasoline tape dans «Runaway Boys», ils vont le faire exploser, c’est certain. Kev est un redoutable bopper. Il joue avec tout son corps et passe son temps à se marrer, tellement il aime bopper le blues, comme dirait Carl Perkins. Côté voix, Charlotte est parfaitement à l’aise, elle mène bien le bal, elle sort du raunch à point nommé, avec un petit côté Wanda Jackson. Ils font aussi des merveilles sur cette reprise de «Tainted Love». Bien vu les Gas ! Pour calmer le jeu avant l’assaut final, ils proposent un petit intermède qu’ils qualifient de bluegrass avec «Blue Moon Over Kentucky» et bien sûr ça passe comme une lettre à la poste. Ils ont cette aisance qui leur permet de toucher à tout avec brio. On craint le pire quand Kev pose sa stand-up pour passer la bandoulière d’une basse électrique, oh nooo, comme dirait Reg Presley, mais si, comme dirait Yves Adrien, Messie, mais si, car voilà qu’ils rockent this Douarn avec un shoot de gaga-punk bien incendiaire, «Be Mine». On assiste même à un numéro de haute voltige Kev/Brendan en forme de duel de la mort, Gretsch/bassmatic. Ce démon cornu de Kev en profite pour voyager au long cours sur son manche pendant que Brendan solote à la revoyure. On voit jaillir des étincelles alors que le soleil disparaît derrière la cime des arbres, au dessus de Tréboul, de l’autre côté du bras de mer. Fantastique partie de rockalama !

Signé : Cazengler, gasolime la voisine

Gasoline. Vendredis sur pilotis. Douarnenez (29). 27 août 2021

 

L’avenir du rock - Terre d’Israel

 

Le téléphone sonne chez l’avenir du rock.

— Salut l’avenir du rock ! Je suis le passé du rock !

— Ravi de t’entendre, passé du rock. Dis donc, tu m’as l’air en forme pour un vieux schnoque !

— Oh oui, je vis sur mes réserves. Tu sais ce que c’est, avec l’âge on prend un peu de poids. Ma foi, bon an mal an, on fait aller...

— Bon, j’imagine que tu ne m’appelles pas pour me parler de tes histoires de bide...

— Non bien sûr. Je voulais juste avoir ton avis. L’autre jour, en feuilletant Uncut, je suis tombé sur un Nash. Pas le vieux crabe de Manchester qui est devenu millionnaire grâce à David Crosby et Stephen Stills, non, c’est un autre Nash, Israel Nash.

— Oui, et alors ?

— Ben, vu qu’il s’appelle Nash, et Israel en plus, je me demandais s’il avait voix à ton chapitre... Ça fait dix ans qu’il enregistre des albums de folk-rock, ce mec se fait photographier avec l’acou dans un champ de blé et il trimballe un look d’old-timer à la Greg Allman, donc tu vois, il est comme qui dirait pré-daté...

— Tu devrais t’enregistrer, passé du rock, car t’es vraiment comique. Commence par écouter ses albums et là tu comprendras qu’Israel Nash a toute la vie devant lui.

 

Il a raison l’avenir du rock et on va voir pourquoi. Israel Nash n’est pas un débutant, car en dix ans, il a enregistré six albums. Le premier date du temps où il vivait à New York et s’appelle justement New York Town. Il gratte sa gratte devant le pont de Brooklyn et propose un heavy folk-rock bien appuyé. Pour un premier album, c’est plutôt bien. On cherche des comparaisons, mais Israel Nash sonne comme Isreal Nash. Il a beaucoup de personnalité. L’album décolle avec «Bricks», Nash ouvre sur la belle power pop d’Israel, il va chercher son Bricks et ça marche. Cette façon qu’il a de se détacher du commun des mortels est fascinante. Et puis voilà qu’arrive «Either Way», une espèce de petit coup de génie qu’il groove à la rauque - Won’t you please take me home - Il faut entendre ce groove superbe de baby won’t you take me home et là on le prend vraiment au sérieux. Il fait plus loin du heavy country-rock avec «Concrete» et balance ça par dessus les toits. Il est parfaitement à l’aise, on le voit naviguer en père peinard et il ne mégote pas sur l’excellence. Il impose le respect, alors on va l’écouter chanter. D’autant plus qu’il claque ses compos en toute aménité. Il joue son «Beautiful» au piano, un «Beautiful» très beau et très pur, il chante comme une rock star évaporée, il y croit et il a raison d’y croire.

Contrairement à ce qu’indique son nom, Israel Nash ne vient pas d’Israel. Il s’appelle Isreal Nash Gripka et vient du Missouri où on père était pasteur. Puis comme Dylan, il est allé en 2006 tenter sa chance à New York, le temps d’enregistrer ses deux premiers albums, puis il est revenu s’installer à la campagne, dans le Texas Hill Country, à l’Ouest d’Austin. Il s’est payé 15 acres de bonnes terre et a bâti son studio, Plum Creek Sound, sur une colline. Jones décrit Nash comme un big man, aviator shades, wild hair, a prophet’s beard. Plus les bijoux et les tatouages. Outlaw country look, Jones le compare à Waylon Jennings. Nash déclare : «The country is my spiritual home.» Jones le rapproche aussi de Robin Pecknold de Fleet Foxes, de Matthew Kouck de Phosphorecent, de Jonathan Wilson et de Matthew E. White. Nash écoute Lou Reed et se dit obsédé par les Byrds et Sweetheart Of The Rodeo. Il a même enregistré une cover d’«Hickory Wind», alors t’as qu’à voir.

Quand il enregistre Barn Doors And Concrete Floors en 2011, il est en pleine crise d’osmose. Il se prend littéralement pour Neil Young dans le «Fool’s Gold» d’ouverture de bal. Il parvient à imiter à la perfection cette nonchalance sirupeuse et cette plénitude électrisante qui firent la grandeur des premiers albums du vieux Young. Il réédite cet exploit avec «Antebellum». Cette pauvre terre d’Israel se perd dans sa finitude ! Ayant colonisé des terres qui ne lui appartiennent pas, Israel installe ses riffs monumentaux. Il est encore plus royaliste que le roi avec «Sunset Regret». C’est sa came, la came d’Israel, les grooves chaussés de plomb. Retour au spirit de Neil Young avec «Goodbye Ghost». Israel a un sens aigu des horizons, surtout quand un banjo titubant les ponctue. Il se montre valeureux comme pas deux et pousse sa came dans les orties. Sans vraiment le faire exprès, il propose de la Cosmic Americana. On la retrouve dans un «Louisiana» plus country-rock, chanté à l’extension du domaine de la turlutte. Il propose une espèce de story telling de bonne mesure. Il bascule plus loin dans le pathos avec «Bellwether Ballad», mais il s’en fout, il sait qu’il vendra des tas d’albums sur Amazon à des kids palestiniens qui ne se doutent de rien.

Nash enregistre ses albums suivants chez lui au Texas. Pour Rain Plains, il dit s’inspirer de Pacific Ocean Blue, l’album de Dennis Wilson et d’If I Could Only Remember My Name, celui de David Crosby. Parmi ses albums favoris, il cite aussi No Other de Gene Clark, Harvest et Déjà Vu - The whole southern Callifornia thing, that sound, the feel of these records is something I’m incredibly close to - Nash raconte aussi à Jones comment il a construit son studio sur la colline : une grande structure métallique en 17 parties qu’il a fallu assembler avec 3 700 rivets. C’est un immense hangar monté par Nash et son pote en quatre jours.

Sur Israel Nash’s Rain Plains, l’ami Nash se prend carrément pour Neil Young et il a en a les épaules, le bougre. Trois de ses cuts pourraient figurer sur Everybody Knows This Is Nowhere : «Who In Time», «Iron Of The Mountain» et «Mansions». Le premier des trois va même droit sur Harvest, avec ses coups d’harmo. Ce vache de Nash paye sa redevance, il est incroyablement mimétique. De toute évidence, il est fasciné par le vieux Young, il fait le même genre de heavy psychedelia à patchwork, avec du chant plein la purée. Il brait son «Mansions» comme le fait le vieux Young. C’est un phénomène connu, l’anamorphisme psychotropique, Nash ramène tout le son de la sierra du Goldrush, c’est incroyable comme il se fond dans cette vieille brume psychédélique. Même le morceau titre trempe là-dedans, dans cet effarant vacuum d’ouate d’opiate à la Young, ce vache de Nash monte ça en apothéose paraplégique, ça coule comme du miel dans la vallée des plaisirs, il pressure la bulle de volupté jadis initiée par CSN&Y, ça dégouline de son, c’est même gorgé d’espoir et d’esprit, voilà ce qu’il faut bien appeler un coup de génie humide et chaud. L’album est bon dès le «Woman At The Well» d’ouverture de bal, ce vache de Nash se situe dans l’art de l’épaisseur, il a des pouvoirs de mage, il s’installe dans une foison surnaturelle. Israel encule le veau d’or. La folie mélodique d’une guitare surnage dans les couches supérieures de cette puissante Americana. Israel Nash est un organique, l’homme de boules de gomme, il navigue au feeling pur dans les Sargasses jadis inventées par Neil Young. Ses mélasses éclatent au crépuscule des dieux. «Myer Canyon» a tous les atours d’un coup de génie, c’est de la Cosmic Americana de haut vol, il l’explose à coups d’away from me, il teinte ça de psychedelia, alors t’as qu’à voir. Il fait même chanter les anges lorsqu’il s’éloigne vers l’horizon, oh oh baby. Avec «Roxanimatum», il honore sa muse dans le lit nuptial, il envoie sa pop gicler au firmament, mais pas le firmament des temps modernes, celui de l’ancien temps.

Israel Nash’s Silver Season date de 2015. Nash y tourne en rond, cultivant sa fascination pour Neil Young. «Lavendula» et «Mariner’s Ode» pourraient très bien figurer sur le Goldrush album. C’est exactement le même délire, c’est même assez beau. Israel colonise Neil Young, c’est tout de même incroyable. Il développe une puissance extrême, quel souffle ! Israel est très fort, il peut tout coloniser. Même s’il fait du Neil Young, il reste intéressant, il joue à la main lourde et chante au mieux de la jérémiade, c’est cool et il n’en démord pas. Il renoue avec la heavy psychedelia de l’early Young. Vas-y Israel, fais-nous rêver. Mais ce n’est pas facile de rêver, quand on est palestinien. Il faut redoubler d’efforts. Israel n’en finit plus de creuser pour irriguer ses terres. Tout l’album est pompé dans Neil Young. Il parvient à créer une sorte de luxuriance et finit par vraiment impressionner. Car bien sûr rien n’est plus difficile à jouer que l’early Young. Il termine avec un «The Rag & Bone Man» noyé de son, humain et chaud. On s’y attache, ça ne demande aucun effort, juste écouter. Israel annexe tous les territoires, il envahit tout, on le lui reprochera plus tard, mais il s’en fout. On lui dira : Israel tu n’es qu’un sale envahisseur et lui, interloqué, répondra : Mais oui, j’envahis et puis après ?

Paru en 2015, Lifted est comme son nom l’indique un album qui décolle comme un gros avion cargo dès «Rolling On». Heavy on the up, the Howard Hugues energy, c’est explosé dans l’énormité du push, Nash le pusher push son truc à la folish, il décoche du rolling on, il sature tout de son, il déploie des trésors de push. Même chose avec «Looking Glass» : comme il charge la prod princièrement, ça devient tout de suite inexorable et beau. Il crée un monde psychédélique et demented, sa psychedelia plane comme un gigantesque volatile au dessus de l’Amérique, c’est produit à l’outrance d’un hallali de trompettes. Tout est très beau, sur cet album, on en pend plein la barbe. Nash est un mage. Chaque fois, il va chercher la petite bête cosmique, même s’il se cantonne dans une sainteté à la Neil Young. Ce que dégage ce vache de Nash est indéniable. «Northwest Stars (Out Of Tacoma)» est l’un des sommets de cet album riche en sommets. Nash cultive l’art des dégringolades dans des gouffres béants de Cosmic Americana. Il taille sa route chaque fois, ça lui prend quatre ou cinq minutes - Down in the darkness - puis il passe au down in the desert avec des accents fêlés à la Mercury Rev - You’re spinning me out my mind - Si tu cherches la licorne ou le Graal de la Cosmic Americana, il est là, dans «Northwest Stars (Out Of Tacoma)». Ce vache de Nash profite de la moindre occasion pour régler ses comptes avec l’excellence. Il pousse les harmonies vocales de «The Widow» dans les orties. C’est gueulard, monté en neige, extrêmement en neige. Il finit en explorant la heavy Nasherie de «Golden Fleeces» au collet monté. Encore un cut puissant, un rock de mecs musclés qui ont du répondant, c’est un rock de mecs qui savent boulonner des charpentes métalliques. Pas de problème, Israel va te coloniser le Golan.

Pour situer Topaz, un critique de Mojo parle d’hurricane blast of country rock. Le Mojo man revient même sur la dimension spirituelle du personnage qui comme James Leg et les Kings Of Leon est fils de pasteur. Forcément, dans ce type d’hommage, les formules ronflent comme des gros moteurs et le Mojo man qualifie Israel Nash de Memphis Baby Huey. Dans Uncut, Allen Jones dit qu’au moment d’enregistrer Topaz, Nash écoutait plus George Clinton que Gram Parsons,, plus Bobby Blue Bland que les Byrds.

Récemment paru, Topaz est l’album des rafales extrêmes, un album pris en sandwich entre deux coups de génie, «Dividing Lines» et «Stay». Nash installe aussitôt les conditions du groove, un groove blanc qui sonne étrangement juste. Il va chercher sa maturité au sommet du lard et va se fondre dans l’orchestration. Il coagule sur place et claque tout à l’éclat d’accent. Il sonne tout bêtement comme une super star. Il faut le voir exploser la cime de son Dividing Lines, c’est franchement digne des grands heures de David Crosby. C’est d’un niveau qu’on ne croise pas tous les jours. Oui, Croz en plein, power du groove océanique, influences, sous-jacence du jazz, everytime it’s alive, les Dividing Lines explosent au sommet du Topaz. Pour ceux qui s’interrogent sur l’avenir du rock, la réponse est là. Avec «Stay», c’est encore pire. Ce vache de Nash se fond dans sa chanson. Il dégage encore plus de magie que CSN, il développe le cool breeze de Californie et son Stay explose avec le solo perlé, un truc dont on n’a pas idée tant qu’on ne l’a pas entendu. Il chante comme s’il se protégeait jusqu’au moment où il s’émancipe et ça devient irréel - I just wanna stay for a little while - et il atteint des sommets inégalés à coups d’I just wanna stay. Mine de rien, il crée son monde et impose le respect. Le Mojo man ajoute que si Nash avait vendu son «Stay» à Hall & Oates, il serait devenu milliardaire. Il fait de la Soul blanche avec «Down In The Country», il appuie son chant et ça prend la tournure d’une énormité sans égale. C’est l’un des meilleurs albums qu’on entendra cette année. Il continue de bourrer Topaz de cuts superbes, comme ce «Southern Coasts», il rayonne et étend son empire, il noie ça de ah ah ah, ce mec est incroyablement impliqué, il rentre dans la peau de tous ses cuts, on suivrait ce vache de Nash jusqu’en enfer. Comme le montre «Howling Wind», il combine bien toutes ses petites combines et ça prend vite des allures stupéfiantes. Il bâtit sa légende, cut après cut. Il revient à sa fascination pour Neil Young avec «Suntherland», comme s’il bouclait la boucle. Sur cet album, tout est visité par la grâce. Israel Nash pourrait bien être l’équivalent blanc de Marvin Gaye.

Signé : Cazengler, Israel Naze

Israel Nash Grikpa. New York Town. Continental Song City 2009

Israel Nash Grikpa. Barn Doors And Concrete Floors. Continental Song City 2011

Israel Nash. Israel Nash’s Rain Plains. Loose 2013

Israel Nash. Israel Nash’s Silver Season. Loose 2015

Israel Nash. Lifted. Loose 2015

Israel Nash. Topaz. Loose 2021

Allen Jones : File under hippie spiritual. Uncut # 287 - April 2021

 

Inside the goldmine - Tara s’est tari

 

Il sortit du bureau de l’infirmière en chef le cœur serré et la peur au ventre. Il comprit qu’il n’échapperait jamais à leurs griffes. Il ne savait déjà plus depuis combien d’années il se trouvait là. Il avait beau leur dire à tous et à toutes qu’il se sentait bien et qu’il pouvait se passer de traitement, on l’obligeait à avaler ses fioles quotidiennement. C’était disaient-ils pour son bien, mais il n’en croyait pas un mot, car il éprouvait des difficultés croissantes à réfléchir. Il revint dans la salle commune se faire un café. Par la porte fenêtre, il vit passer madame Francine. Elle dansait nue dans le jardin. Elle renouait à sa façon avec l’innocence du jardin d’Eden. À la table de la salle commune se trouvaient deux types murés dans le silence. Les infirmiers qui ne rataient pas une occasion de rigoler pour disaient-ils dédramatiser les surnommaient Blokette et Kasette. Blokette était un très bel homme d’allure sportive aux yeux verts. Lorsqu’il ouvrait la bouche, c’était pour imiter le bruit d’une moto tout terrain, vrooooooom-poh-poh-poh, vrooooooovroooomm poh poh. On savait que c’était une moto tout terrain à cause d’une photo punaisée sur la porte de son placard, qui remontait au temps où il fut champion du monde. Vrooooooom-poh-poh-poh. Quand il commençait, personne ne pouvait le faire taire. Alors Kasette s’énervait. Cet homme décimé par la pauvreté et les abus métaphysiques n’était plus que l’ombre de lui-même. On savait qu’il avait été libraire et qu’à force de pousser le bouchon, il s’était contrepété la cervelle. Alors il élevait la voix et se mettait à éructer :

— La moelle de l’épée dans le poil de l’aimée !

— Vrooooooom-poh-poh-poh !

— Talus le tarin, talus le tarin ?

— Vrooooooom-poh-poh-poh !

— Tara n’est pas taré, Tara n’est pas taré !

— Vrooooooom-poh-poh-poh !

 

Bon, le plus simple, c’est de quitter la salle, car ça devient vite insupportable. Il est en outre fort peu probable que le Tara dont fait mention Kasette soit Tara Milton, mais sait-on jamais ? Pour situer ce Tara-là, il faut remonter au temps où le NME proposait On, une rubrique très intéressante, puisque réservée à des groupes débutants qui avaient pour particularité de ruer dans les brancards, comme par exemple les Chrome Cranks ou encore Five Thirty, qu’on peut aussi écrire 5:30. Alors évidemment, on partait à la chasse, mais en ce temps-là, on chassait à pieds, nous ne disposions pas de tout le confort moderne et des fils qui chantent que les blancs nomment «réseau ADSL». On parle ici des années 1990. Il existait encore une scène underground intéressante en Grande-Bretagne. Five Thirty sortait de nulle part, un nulle part dont ils ne se sont jamais éloignés, puisque très peu de gens connaissaient leur existence. À l’écoute d’un premier maxi nommé Air Conditioned Nightmare, nos naseaux de pisteurs se mirent à frémir.

Paul Bassett jouait sur Télé peinte et chantait, Phil Hopper battait le beurre et Tara Milton déroulait un bassmatic entreprenant. Ces gens jouaient la carte du son, aux confins de la mad psychedelia. Ultra-joué et truffé d’harmonies vocales vitales, le morceau titre de ce maxi captait l’attention - You could be a superstar/ or worse - S’ensuivait un «Judy Jones» extrêmement ambitieux, doté d’un fougueux refrain - Judy Jones you’re such a fool - On avait là un hit considérable, bien fouillé, que Tara traversait en tous sens, naviguant dans le flux et le reflux. Oui, on avait là un cut qui battait tous les records d’excellence pulsative ultra-dynamique. En B, ils allaient carrément sur l’hendrixité des choses avec «Mistress Daydream», mais avec une fabuleuse énergie. Ça blastait at 5:30.

Du coup, on rapatria un autre maxi, 13th Disciple, paru sur le même label EastWest. Belle pioche puisque le morceau titre avait quelque chose d’assez miraculeux, et c’est rien de le dire. On adorait le NME pour ça, justement, pour cette possibilité d’une île. On sentait les Five Thirty prodigieusement déterminés. On n’en finissait plus d’admirer la vélocité de Tara Milton, bassman virtuose et grand voyageur devant l’éternel. Son ami Paul Bassett wahtait à tire-larigot. L’avenir leur appartenait, «Hate Male» illustrait parfaitement cette vue de l’esprit - We don’t care/ I don’t care - big heavy sound ancré dans les seventies. En B, ils passaient au Mod pop avec «On The Get In», solide, très typé, pas loin du early Ride des beaux maxis, avec un son d’une réelle densité, des couches de voix judicieuses. Ils enchaînaient avec une solide cover de «Come Together» qu’ils tapaient à la dépouille de beat mal intentionné. Tara titillait son bas de manche avec une méprisable ostentation. Ah qui dira l’importance de l’ostentation ?

Five Thirty n’enregistra qu’un seul album, l’indicible Bed. Avec le power-poppy «Strange Kind Of Urgency», ils frisaient le smash hit. Tara et ses amis y jouaient une pop d’époque qui depuis n’a pas pris une ride. Le NME s’en fit d’ailleurs les choux gras. Tara raflait la mise avec «Songs And Paintings», montant au créneau et jouant la carte du soft groove africain sur un riff de basse endémique. Les saveurs explosaient, comme explosent sous le palais les saveurs d’un Biriani. Tara jouait son rock Biriani à la vie à la mort. On croisait plus loin une autre énormité, «Abstain», jouée en mode heavy motion. Ils ne lésinaient pas sur les moyens, notamment les accords supersoniques. Tout l’album tenait le choc, «Supernova» sonnait comme de l’ultra-pop dynamitée au bassmatic énergétique. Tara ruait bien dans les brancards. Il ne ratait pas une seule note et chantait à la mauvaise graine. Ils montaient tous les trois en épingle ce mauvais brouet de Mod pop. Ils sonnaient plus heavy avec «Junk Male». Tara y swinguait son drive avec aménité. Ils visaient la beauté prévalente. On retrouvait aussi sur l’album l’excellent «13th Disciple» du maxi, avec ses muscles qui roulent sous la peau. Paul nous wahtait ça comme un damné et ça basculait aussi sec dans le funk. «Womb With A View» sonnait comme de la pretty pop d’inside out. Quoi qu’ils fissent, ils accrochaient. Ces trois mecs travaillaient dans l’after. Ils construisaient patiemment, il fallait juste leur faire confiance. Ils savaient se montrer excellents, aventureux et imprévisibles, un trio de qualités assez rare en matière de rock. Ils embarquaient «Catcher In The Rye» en enfer d’entrée de jeu. Tara taraudait comme un taré. Alors, pourquoi ça n’a pas marché ? Mystère et boules de gomme.

Après le split de Five Thirty, Tara va monter les Nubiles. Il parvient à sortir l’album Mindblinder en 1996. On retrouve notre furieux rocker dans le morceau titre d’ouverture de bal. Tara fournit tout le furnish, il tape dans son rock à bras raccourcis et finit par l’exploser. Comme il est libre de ses engagements, il fait ce que bon lui semble. Il monte son «I Wanna Be Your Kinka Kinte» sur un riff de basse métallique. Il rappelle à sa baby qu’il aimerait bien être son kinka kinte. Tara cherche sa voie. Pas facile. On se perd dans son groove intermédiaire, Tara se tarit avec «A Sap’s Guide To Rock ‘N’ Roll» et il faut attendre «Layabout» pour retrouver un peu de viande. Il redevient pendant quelques minutes le héros de l’underground britannique. On le voit ménager ses effets, et ça vire jazz, on ne sait pas pourquoi, avec de belles montées d’adrénaline. Il chante largement au-dessus de la moyenne, mais avec quelque chose de maladif dans l’intention. Il joue avec le feu et la glace, c’est très spécial, mais quand ça explose, on peut dire que ça explose pour de vrai. Il passe au démonté punkoïde avec «Single Mum Barbie» qu’il finit en mode Beatlemania demented are go à gogo et ferme la marche avec un «Best Friends Large Fries And A Diet Coke» tapé au drive de dub et fabuleusement fouillé aux guitares. De toute évidence, Tara cherche un passage dans le fromage. Il joue à l’inspi granuleuse, mais qui s’en fera la gorge chaude ?

Signé : Cazengler, Taré notoire

Five Thirty. Air Conditioned Nightmare. EastWest 1990

Five Thirty. 13th Disciple. EastWest 1991

Five Thirty. Bed. EastWest 1991

Nubiles. Mindblinder. Lime Street Records 1996

 

DES DESIRS DES ENVIES

IENA

( Clip / You tube )

 

Premier titre du prochain EP d'Iena à paraître bientôt. Quelle force et quelle beauté cette vidéo ! Noir et blanc, esthétique expressionniste, la chose seule, et rien qu'elle, et la chose porte un nom connu, un groupe de rock, dans la noire nudité perfectale de sa présence, en studio, si bien mise en scène qu'il convient d'abord de nommer Etienne Cimetière – Cano, vidéaste, je découvre, c'est plus qu'un imagier, un œil qui se colle au réel et le garde prisonnier de son regard. L'est si près de ce qu'il montre qu'il semble avoir aboli la distance qui sépare l'objet de sa représentation, vous file l'impression d'être dans l'uppercut de la décharge d'adrénaline rock'n'roll qu'il capte et envoie. Une caméra qui crache. Une mise en scène sauvage, libérée de tout carcan protectif, filme au plus rentre dedans de l'impact.

DGD Studio Pantin, un simple espace phonique des plus anonymes, parois blanches, et le groupe droit devant vous. Tant de vide autour que les quatre silhouettes en deviennent imposantes, elles annihilent le volume du lieu, Michel Dutot au fond à la batterie, Stéphanie Dherbey sur votre droite à la basse, Eric Coudrais sur votre gauche à la guitare. Tous de noir vêtus, des menaces ambulantes, avant même que le son déferle vous comprenez qu'ils ont un compte à régler avec la vie. Ne se couche-t-elle pas trop facilement devant la défaite des jours et la mort, alors ce coup-ci, ils ne vont pas laisser filer le round entre leurs doigts. Et le son tsunamise. Ne s'arrêtera plus, à la première seconde, vous sentez qu'ils tiennent le grizzly du rock par une patte et qu'ils ne le laisseront pas échapper.

JYB ( Jean-Yves Bassinot ) combat à mains nues. Pour toute arme son micro. Et les trois companeros derrière qui assurent comme des bêtes, mais qui tiennent la lice fermée, pas d'échappatoire possible, pas de panique, possède une arme tranchante. Juste lui, son corps, ses mains écartées de marionnette soumise au destin de l'existence, ses regards fous prisonniers de lui-même derrière ses lunettes, et cette voix qui assène la vérité étriquée de nos vies d'individuelles si peu glorieuses. Il y aurait de quoi sangloter, et pleurer sur soi-même, mais rien ne vaut le bulldozer de l'humour ravageur pour crier son désespoir. '' Me rappelle plus en rentrant si je je me suis lavé les dents'' – un truc digne des meilleures paroles du grand Schmoll – et cette netteté incisive de l'élocution qui bouscule tout sur son allant.

Dutot envoie la marmelade au compresseur, mène le bal des désirs insatisfaits qui tournent en rond à toute vitesse en se mordant la queue qui s'affolent et finissent par exploser lorsque Stéphanie appuie un peu plus sur ses cordes pour rendre l'ambiance encore plus frénétique, la guitare d'Eric flamboie sur les interludes, vous brossent à grands traits des cavalcades de soli qui amplifient la cadence générale, courage les amis l'on se rapproche du bout du tunnel. No insatisfaction ! n'est-il pas le cri primal, l'interjection divine du rock'n'roll bien compris.

En tout cas Iena a pigé le truc. Nous refilent une sarabande enlevée et enfiévrée, balaient les ordures et les épluchures des renonciations intimes à la poubelle, nous rappellent que si rien ne vaut la vie, la vie ne vaut pas un bon rock'n'roll troussé de mains de maîtres. Nicolas Roy, Loran Solus, se sont partagés l'enregistrement, le mixage et le mastering, z'ont produit le son parfait, clair et enlevé, profond et sans faux-semblant. Ce premier extrait du tout prochain EP d'Iena est un must.

Damie Chad.

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IMPORTS ARIEGEOIS

Plaisir de rocker, fouiner dans une boîte à la recherche non pas du disque rare, mais de l'inconnu, un CD, un groupe dont on ignore jusqu'à l'existence mais qui vous fait signe. Vous ne savez pas pourquoi et même pas quoi au juste, une photo, un titre, c'est un des péchés mignons de mes vendredis matins ariégeois, sur le stand de Vladimir ( disques, figurines, de revues, livres, dvd ) sur le marché de Foix. Parfois c'est une mauvaise pioche, mais dans l'ensemble, le flair du rocker tient bon la route.

L'ignorant aime à croire que sa méconnaissance est partagée par le monde entier, une rapide enquête sur le net m'a confirmé ce que j'hypothésais à savoir que le CD que je tenais entre mes mains était bien le premier opus du groupe, ils en ont commis un second en 2003, un album Matrice, un metal de vieille frappe mais teintée d'électronique, aussi bien marquée par Rammstein que Led Zeppelin. Le groupe issu de la région toulousaine a eu plus de 250 concerts à son actif mais semble avoir cessé ses activités. Deux de ses membres sont restés dans la musique. Thierry Cladères a roulé sa bosse dans une dizaine de groupes, partage son expérience au sein de différentes structures pédagogiques et professionnelles. Hervé Chiquet a suivi un parcours similaire, a rejoint le team Batterie Magazine, et le site IZI Drumming, Quant à Bruno Brouard, dans le brouillard nétique je n'ai rien trouvé...

Pour les oreilles curieuses une vidéo de la cover de Jack in the box du Whole lotta love du Zeppe est sur You tube. Loin de démériter. Je n'ai même pas réussi à m'ennuyer en l'écoutant. Pas du tout iconoclaste, mais à l'écart.

 

JACK IN THE BOX

( 1997 )

THIERRY CLADERES : guitare, chant / HERVE CHIQUET : batterie / BRUNO BROUARD : basse.

Jack in the box : c'est quoi ce boxderl ! Une batterie cataclysmique qui fragmente le son et ces tortillons de guitare qui vous arrivent dessus comme des fers rouges qui vous marqueraient le visage, c'est du tordu, du crochu, du zébu cornu, z'avez pas le temps de remettre de l'ordre dans votre tête que déjà le plan incliné sur lequel vous tentiez de prendre pied vous catapulte, et je n'ai pas encore parlé de cette basse qui se prend pour une guitare à part entière et ce chant en français qui baragouine l'incompréhension du monde aux quatre coins cardinaux. Fabuleuse intro, l'on a affaire à de sacrés musicos, c'est du gros son, du gros rock, mais avec une rythmique que ne désavouerait pas un trio de jazz, quand ils sortent le jack de sa boîte, vous n'avez même pas le temps de savoir de quoi il s'agit, ah cette caisse claire qui sombre comme la quille d'un navire pris dans un nid d'écueils abrasifs ! J'aurais juré que ces petits frenchies allaient sonner comme Variations mais sont plutôt dans le sillage de Dream Theater. Rien que pour ce premier opus, suis fier d'avoir le CD dans ma collection. Faut citer Marc Dubezy à la console. Pas un sorcier, un shaman qui a capté l''esprit sauvage du rock. Monnaie : le morceau précédent frôlait les six minutes et celui-ci, tout comme le suivant dépasse les sept, l'on sent le piège, vous jettent un truc binaire, un os rythmique tout bête, et ensuite s'y ruent dessus comme des chiens féroces, vous le mastiquent sans fin, se le passent et le repassent et chacun d'eux y imprime la marque famélique de ses crocs fabuleux, vous font la totale, le hachis- parmentier, le solo à l'égoïne, les chœurs sacrés de l'opéra barbare, le démantibulement du son, le piétinement du paillasson, vous étirent l'élastique jusqu'au plafond et vous écrasent les pots de fleurs à coups de vigoureux talons de fer, fini le théâtre, là ils culminent dans ces moments lyriques d'extase débridée que seul le Led Zeppe a su atteindre. Ecoute le meilleur : l'on quitte la chaussée des géants, le blues trompette et klaxonne par l'entremise de la guitare, le chant ne s'occupe pas du vocal, s'écoute comme un instrument qui au lieu d'écarteler des notes met des mots en exergue comme s'il voulait vous enfoncer des secrets infinitésimaux dans votre misérable caboche, ensuite il est difficile de dire ce qui se passe exactement, chacun endosse le rôle qui lui plaît, et vous tombez dans un charivari phonique du meilleur effet, vous aimeriez avoir trois cerveaux pour tout entendre, mais non, la basse vient vous caresser pour vous consoler, la batterie ricane et vous tapote la cabosse en compote, sur ce la guitare s'envole pour gronder encore plus fort, n'y a plus qu'à vous laisser rouler par la vague sonore, pourquoi ce qui vous fait si mal est-il si délicieux ! Ces gars-là étaient en avance sur leur temps.

Je croyais avoir dégoté un bon disque de rock français et j'hérite d'un chef d'œuvre inconnu.

Damie Chad.

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Dans la poignée de disques ramenés d'Ariège, cet Orville offert par l'amie Patou, j'ai cru qu'il s'agissait d'Orville Nash que le Cat Zengler et moi-même vous avons déjà présenté voici quelques années, mais non il s'agit d'Orville Grant, une sommité du country français, l'a enregistré dix-huit albums à ce jour.

 

ORVILLE AND THE WOODBOX

Encore une histoire de boîte, mais celle-ci est en bois, moi qui ai passé toute une partie de ma vie à fumer des cigares plus ou moins gros – cela dépendait des hauts et des bas de ma fortune personnelle – n'ai aucune appréhension quant aux boîtes à cigares. Notamment celles avec lesquelles les premiers bluesmen confectionnaient leurs guitares. C'était déjà un progrès par rapport aux fils de fer qu'ils tendaient sur les murs et les lessiveuses armées d'un manche à balai, mais enfin c'était surtout signe de dénuement et de misère. L'est vrai que ces dernières années s'est installée une mode que l'on pourrait qualifier de retour forcené aux roots ou de recherche désespérée des racines perdues...

Le disque se présente comme le premier volet d'une trilogie intitulée Train. Road and Prison Songs, à croire que toutes les routes mènent en prison...

For so long now : que le son est aigrelet, c'est bien sympathique mais cela risque de devenir ennuyant. Orville est le premier à s'en apercevoir et à rajouter un peu d'électricité, la voix est douce et mélancolique, elle emmène de la profondeur à cette première compo, quelques tapotements bien venus apportent un accompagnement qui aide à rendre le long chemin plus agréable. Freedom train : une voix plus pleine, qui ne se presse point mais chargée d'espoir. Un petit défaut, l'accent est si français que l'on comprend tout, cela enlève du mystère à cette ballade et empêche le rêve, la boîte à cigare se transforme en pedal steel guitar. Terraplane blues : un démarrage de bagnole et voici le célèbre blues de Robert Johnson, un peu casse-gueule de se risquer à une telle reprise, la guitare de Johnson n'était peut-être pas du meilleur bois mais les doigts du diable agitaient les cordes, Orville rajoute une électrique et nous la joue plus rock que blues, se permet quelques filets d'accord maigrelets sur la fin. Johnson gagne la course la les yeux fermés. The road to ruin : plutôt la route du rock que le chemin de la ruine, c'est un peu comme ces plats de pattes plates qui doivent leur saveur aux ingrédients épicés que l'on rajoute. Ne jette pas non plus un cigare allumé dans le réservoir à gazoline. Alabama jail : l'état le plus raciste des USA, pays démocratique qui peut vous offrir bien des prétendants de haute tenue à cette première place, commence par un bruit de fers chevillés, l'on rajoute des froissements électrifiés pour rompre la monotonie, un peu tristounet l'est vrai que l'on n'est pas dans un hôtel cinq étoiles. Seven white horses '' Prisoner's dream'' : ballade ou berceuse d'un rêve de prisonnier à sa fenêtre, Orville nous sort sa voix la plus romantique, la plus désespérée, de la box s'élèvent des granules de notes fragiles comme une ménagerie de verre. Peut-être la piste la plus authentique de l'opus. Dommage que les paroles soient si répétitives. Folsom prison : une version de Cash un peu déjantée qui se traîne à ras la cellule comme un serpent à la colonne vertébrale brisée. L'on attendait une version plus imaginative que cet amas d'électricité qui rampe sans espoir. Ain't no grave : le vieux classique de Brother Claude Ely, avec hurlements de coyotes et sifflets de locomotive déchirant la nuit, une belle ballade country qui repose avant tout sur la voix d'Orville agrémentée de quelques chœurs, tout le reste c'est un peu de l'accompagnement, comme la salade que l'on sert pour servir de décor aux écrevisses malgré un petit solo central relevé à l'ail sauvage. Orville fait durer le plaisir, surtout le sien. The soul of a man : une reprise de BW Johnson, roi de la guitare évangéliste ( que voulez-vous, nul n'est parfait ) une belle introduction qui résonne comme un banjo, un début qui ne se concrétisera pas vraiment, l'on poursuit en easy listening, plus ou moins murmuré ou claudiqué. Sadness and shame : surprenant un petit côté jazzy-funk, pas trop non plus ne faut pas exagérer, la voix un peu mélodramatique prend le dessus, un petit air pale blue-eyed soul renforcé par la douceur de chœurs féminins. Nous sommes vraiment très loin des roots initiales avec cette compo d'Orville. Terrac-blues : Là on donne un peu dans la chansonnette mignonnette avec des oiseaux qui font cui-cui. Disons-le ce n'est pas du tout cuit. La country grand public se dissipe aussi rapidement que la fumée d'un cigare bien au chaud dans sa boîte millésimée. 35 south river blues : ouf une guirlande d'authenticité, Orville vous prend sa voix mâle d'aventurier que vous suivriez jusqu'au bout du monde en toute confiance, les poules gloussent, et tout le monde est heureux, même ceux qui sont morts. Les vaches meuglent, servent de pompom girls. Crazy mama : empruntée à J. J. Cale, idéal pour filer à la quenouille les notes sans fin, mais sur sa box Orville trotte menu du moins au début, se la joue au bluesman désespéré qui fait sonner une basse pas vraiment funèbre. Faut attendre la deuxième partie pour qu'il nous régale de ses notes piquées au cure-dents comme des olives dans le fond du bocal. Hélas, n'en restait pas beaucoup.

Au final, un peu déçu. Manque un peu de poudre et de fougue à mon humble avis. Ce qui est sûr c'est qu'il ne joue pas au virtuose, n'est pas celui qui avance les doigts sur les cordes et les pieds en l'air, nous la joue cool, pépère, heureux, serein. Ne semble pas vraiment angoissé par la recherche de la note bleue ultime ou primordiale. Va son petit bonhomme de chemin, joue un peu sur les poncifs et les représentations country dument cataloguées. Mais c'est ainsi qu'il le voit, et il a raison de suivre ses propres visions.

Damie Chad.

 

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La pile de Cd's plus haute que moi c'est comme le pot de confiture, une cuillère à peine avalée vous y revenez, mais celui-ci a une drôle de consistance, pas vraiment compacte, plutôt une pâte feuilletée, examinons cette bizarrerie, le format d'un boîtier mais ce n'est pas un disc, cela me revient d'un coup, c'est un livre ! Pas de n'importe qui. De Flore Teneul.

 

FLORE TENEUL

Rencontrée au Mima de Mirepoix, un festival de marionnettes, vous avez le In payant ( cher ) avec des compagnies officielles et reconnues. Beaucoup préfèrent le Off, moultement plus créatif et qui travaille au chapeau. Si cela ne vous suffit pas, vous avez le Out, qui s'installe un peu partout, libre et désorganisé, qui squatte chaque surface non occupée de la petite cité médiévale. Du monde partout, une cohue joyeuse et rieuse, c'est au bout des arcades de la place du marché que Flore Teneul avait délimité un espace d'une dizaine de mètres-carrés grâce à un velours pelucheux noir. Elle-même se tenait assise au bas du mur. Vêtue de noir. Ses cheveux blonds de fille du Nord n'en paraissaient que plus éclatants. Le public a fini par s'asseoir, les enfants devant, les adultes derrière, les chiens près de leurs maîtres.

Flore Teneul nous tourne le dos. Flore Teneul n'est plus Flore Teneul, l'est devenue une espèce de chose noire informe, sa silhouette qui n'est pas très grande évoque l'architecture d'un donjon moyenâgeux massif et noirâtre, Magie de la contorsion. Le silence s'installe. L'on ne voit rien, mais elle bouge, l'on ne voit pas mais l'on sait que de l'autre côté sa tête descend, doit atteindre le point de basculement de gravité, mais elle tient son équilibre, la voici qui apparaît entre ses cuisses, renversée, le crâne enserré dans une calotte noire, son visage à contre-courant de la normale, le front en bas, mais les yeux nous regardent, les enfants ne mouftent pas un mot, les canidés ne bougent pas une oreille mais suivent du regard cette espèce d'être avortonesque – comment la délicieuse Cosette de tout-à-l'heure s'est-elle métamorphosée en Quasimodo – qui parle, une voix de gamine basse qui semble sortir de ses entrailles s'aventure dans une histoire. Difficile de trouver un sujet plus triste et plus scato, une petite crotte au coin d'une rue qui s'ennuie... sujet glissant, rappelons-nous que certains alchimistes fabriquent de l'or à partir de résidus excrémentiels, en tout cas le public immobile marche, et suit bouche ouverte, l'on aimerait connaître la suite de l'épisode, mais au bout de quelques minutes c'est fini, lorsqu'elle se retourne pour saluer elle précise que ce n'est que la première scène d'une œuvre en devenir, une espèce d'opéra-crotte synesthésique qui accrochera d'après nous aux agrès de l'art du conte et du cirque les anneaux de la poésie et de la musique.

Ce serait dommage qu'elle disparaisse si vite, non elle a des livres à vendre, patientons quelques minutes le temps qu'elle récupère les piécettes de la recette et échange quelques bisous avec son copain. La voici. Un beau livre, que je feuillette, mais la terrible malédiction des chacals de Béthune est sur moi, je n'ai que peu de monnaie au fond de mes poches, je n'emporterai donc que ce modeste format CD :

 

MON MONSTRE

FLORE TENEUL / ARTHUR HUBERT

C'est petit mais ça a de la gueule. Ça vous arrache même la vôtre au premier regard. Le texte est d'Arthur Hubert duquel j'ignore tout. Flore Teneul vient d'achever un cycle de trois ans d'études de dessin à l'Ecole Nationale Supérieure La Cambre de Bruxelles. Elle s'adonne à ce que j'appellerais au dessin sauvage, un entremêlement de traits filamenteux tracés au stylo bille. C'est quoi cet embroussaillement, ce n'est pas que l'on ne voit rien, c'est que cela vous saute aux yeux et vous devez régler votre regard. Un nez de pitre trop jovial pour être honnête, un visage dépenaillé, cette bête possède des jambes, un bras, et une chevelure buissonnière. Le titre vous permet de comprendre, c'est un monstre une espèce de fœtus macrocéphale hurlant, aux dents coupantes, l'adjectif possessif '' mon'' vous permet de comprendre qu'il appartient à Flore Teneul, qu'il est du moins une expression de son moi, de sa féminité, de son sexe prêt à croquer le monde. Femme-flamme, femme-feu, femme-fontaine, femme-fleur, son corps n'est qu'un cri, un pistil qui détient en lui la perpétuation du monde. Forêt pubienne et clair matin des aurores nietzschéennes. Le monde est une représentation monstrueuse de l'élan vital. Une volonté énergétique excédentaire. N'ayez pas peur. Riez, souriez, le monstre arbore son gros nez rouge de clown. Un petit côté grotesque qui n'est pas sans rappeler l'esprit de la Trilogie noire de Verhaeren.

Le texte d'Arthur Hubert n'est pas de reste. L'a compris que cette émanation rugissante, ce chardon urticant, cette boule de remontrances, trahit un désir de vivre sans limite et de connaissance sans entraves. Cinq dessins, cinq dards empoisonnés de sarbacane effrontée, Flore Teneul affirme sa présence avec une superbe insolence. Elle se regarde dans son propre miroir pour s'affronter à elle-même.

 

Voilà je ne sais pas grand-chose d'autre sur Flore Teneul. Qu'elle est la fille d'artistes de land art, qu'elle joue de l'accordéon, mais cette manière toute simple, sans forfanterie, d'habiter son propre corps et son propre esprit, de se mouvoir avec cette aisance qui n'appartient qu'à elle, comme une ballerine-coquelicot sur les talus de nos désastres qui nous servent de décor, une attitude foutrement rock 'n' roll, une graine voyageuse aventurée dans l'ouragan de sa jeunesse – elle est née en 1999 - qui cherche sa terre au croisement arable des bauxites du songe et des arts, dans le seul but que s'épanouissent ses talents, tout cela flamboie d'aube et de promesse.

Une artiste. A suivre.

Damie Chad.

 

OEUVRES / TOME II

AUSTIN OSMAN SPARE

LE DESSIN AUTOMATIQUE / lE FOYER DE LA VIE

lE LIVRE DE L'EXTASE HIDEUSE / LA VALLEE DE LA PEUR

ANATHEMIE DE ZOS / GALERIES DE DESSINS

( Traduction : PHILIPPE PISSIER )

( Editions ANIMA / 2021 )

 

Nous avions présenté dans notre livraison 330 du 25 / 05 / 07 le premier tome des Oeuvres d'Austin Osman Spare. Ce deuxième volume s'inscrit dans la même esthétique, grand format de 192 pages, papier bouffant, typographie soignée. Si la couverture du Tome I s'auréolait d'une alchimisante couverture oronge triomphale, celle-ci d'un jaune éblouissant est à considérer comme la geste d'une véritable xantho-érotologie. Les éditions Anima cornaquées par Vincent Capes se sont attelées à une tâche gigantesque qu'elles mènent depuis plusieurs années sans défaillir. Qu'elles soient remerciées ici pour leur engagement hautement méritoire.

Pour ceux qui ignoreraient Austin Osman Spare ( 1886 – 1956 ) rappelons qu'il fut un artiste pictural. Cet adjectif n'est pas à entendre selon sa plus triviale acception, si ce livre présente une galerie de dessins de Spare il ne faudrait pas en conclure que Spare fut, entre autres, un dessinateur émérite. Pictural définit moins le terme de peinture ou de dessin que le geste même de l'artiste fomentant par son art et son œuvre une induction poétique sur le monde. Il ne s'agit de réaliser un beau dessin, mais par le tracé de la main sur la feuille, d'ajouter, retrancher, apporter, une modification à la réalité mondaine. L'on ne s'étonnera pas que Austin Osman Spare se soit lui-même définit en tant que Magicien. Il connut Aleister Crowley, mais se sépara de lui, la Grande Bête ne lui faisait pas peur, sans doute pensa-t-il que ses gesticulations ostentatoires – Crowley fut un ardent publiciste – s'harmonisait trop à la tunique écarlate de la Grande Prostituée, il était de ceux qui préfèrent s'entourer de silence pour mieux s'affronter à l'Innomable.

Le premier tome présentait l'œuvre sigilaire de Spare. Répétons-le, le dessin ne consistait pas pour Spare en une plate représentation d'un objet quelconque. L'entrevoyait plutôt comme une concentration d'un point focal en lequel convergeaient les courbes de l'espace que son crayon retrouvait et inscrivait sur une feuille. Une espçce de mytho-mathématique supérieure appliquée. Le sigil est à considérer comme la mise à jour graphique d'une nodalité de forces soumises à une forte concentration. Une espèce de métaphore agissante de ces entremêlements cauchemardesques que l'on nomme nid de serpents. Bouclier mental de défense et de puissance.

L'introduction de Phil Baxter permet d'entrer de plain-pied – s'il a du talon nu effarouché quelque gazon de territoire – dans la pensée de d'Osman Spare, en cette étape que l'on pourrait qualifier de post-sigilique. L'acquisition de la puissance est en quelque sorte une preuve, mais si l'on y réfléchit bien elle est aussi le signe de notre faiblesse puisque nous avons besoin d'elle pour interagir sur le monde. Quelque part, même si nous sommes victorieux, nous avons dû pactiser avec ce que vous voulions réduire à notre merci, l'exercice de la puissance est surtout le signe de notre manquement à dominer l'univers, l'individu se doit s'auto-suffire de sa propre souveraineté. Le Mage se doit de ne pas agir, tout se résout dans sa tête. Lancer un sort, c'est sortir de soi-même, c'est déjà ne plus être soi. S'amoindrir de soi-même.

Suivent cinq textes théoriques de Spare. Nous octroyons ici au vocable théorique le sens de méditation, que le lecteur ne le prenne pas en sa signification de réflexion précédant l'action, ce serait un dommageable contresens. Spare essaie d'y voir plus clair en lui-même, c'est la seule manière pour que le monde perde son obscurité. Si ces textes devraient être herméneutiquement rapprochés d'ouvrages connus, un seul livre s'impose : Ainsi parlait Zarathoustra, c'est dire la beauté et la force nietzschéennes de certaines de ces pages. A la différence près que le seul disciple de Spare serait Spare lui-même. Textes philosophiques donc, qui se situent au-delà de tout moralisme kantien mais qui prennent racine dans le Moi absolu de Fichte.

A part que si Spare semble s'inscrire dans la mouvance de l'idéalisme absolu allemand, s'il trouve refuge dans la citadelle inexpugnable du Moi, il refuse de s'y laisser enfermer. Il possède une autre forteresse qu'il visite régulièrement. Celle du Je, qui est sa porte de communication avec le monde. Pensons à Hesse, à Narcisse qui reste enfermé dans l'abbaye et Goldmund qui s'en va folâtrer dans les champs de blé...

S'arracher au monde en tant que déploiement physique est facile, quelques rochers, quelques herbages, rien de bien essentiel, mais s'extraire de la quintessence du désir du monde magnifié dans le corps de la femme est plus difficile. D'autant plus difficile qu'il ne s'agit pas de s'infliger les mortifications chrétiennes de privation de la chair. Essayer de jouer à faire avancer la Reine sur un plateau d'échecs sans la toucher, juste avec la force de votre esprit, nous vous promettons bien du plaisir.

Comme toujours en méta-physis, la difficulté réside en le mouvement. Comment influer le monde sans bouger. Cruel Zénon nous apporte une solution peu satisfaisante, si vous voyez la flèche se planter dans le cœur de la cible, c'est que vous vous trompez. Votre vue n'est pas bonne, elle est illusoire. Spare évite ce faux-semblant. Si la flèche de votre action sur le monde quitte l'arc de votre tête c'est qu'elle bouge, que vous sortez de vous-même que vous agissez dans le monde.

Surtout ne pas sortir du Moi pour se rendre dans son Je. C'est le contraire c'est le Je qui doit se rendre dans le Moi pour y mourir. Mais si le Je se meurt, c'est vous qui mourez car le Je est votre implantation mondaine. Ce qui ne vous empêche pas de renaître puisque votre Moi subsiste. C'est ainsi que vous devenez le maître de la réalité du monde.

Cela peut sembler abstrait. C'est oublier le principe d'équivalence des mécanismes de la pensée. Privilégiez le mécanisme et pas le contenu. Vous cherchez la souveraineté absolue, remplacez-là par l'extase. Recherchez l'extase en vous-même et vous la trouverez. Nombre de lecteurs évoqueront les termes d'onanisme intellectuel. Cela est dû au fait que la pensée ésotérique anglo-saxonne est selon moi trop tributaire de ses racines chrétiennes.

Les dessins splendides. A regarder comme les atermoiements de Spare entre son Moi et son Je. Les envisager selon leur apparente immobilité relève du non-sens, ils sont des stades, des bornes qui servent à visualiser une dynamique. Le lecteur distrait dira : superbes dessins de nus. L'être humain est surtout connu pour proférer des stupidités dans son existence. Il est nécessaire de les entrevoir en leur immobilité agissante. Spare ne dessine pas le monde, il ne le reflète pas, certains dessins sont de véritables rites que Spare s'adressait à -même, ils sont de terribles instants de solitude, d'extraction du monde, d'autres sont des approches, des vols qui n'ont pas fui pour reprendre les mots de Mallarmé.

C'est un livre difficile, de toute beauté, il faut remercier Philippe Pissier pour la beauté et la justesse de sa traduction. C'est grâce aux efforts inlassables de Philippe Pissier que les lecteurs français peuvent approcher l'œuvre d'Aleister Crowley. Quelques rockers se demanderont ce que vient faire la chronique de cet ouvrage dans leur blogue préféré. Qu'ils réécoutent Led Zeppelin...

Damie Chad.

 

08/09/2021

KR'TNT ! 520 : TIM BOGERT / NEON ANIMAL / BETTY HARRIS / DAN SARTAIN / SHARYN McCRUMB / RURAL SINGERS / JUKE JOINTS BAND QUARTET / JIM MORRISON / ROLLING STONES / RAGTIME

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 520

A ROCKLIT PRODUCTION

SINCE 2009

FB : KR'TNT KR'TNT

09 / 09 / 2021

 

TIM BOGERT / NEON ANIMAL

BETTY HARRIS / DAN SARTAIN

SHARYN McCRUMB / RURAL SINGERS

JUKE JOINTS BAND QUARTET

JIM MORRISON / ROLLING STONES

RAGTIME

TEXTES + PHOTOS SUR  :  http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

Bogert back (to where you one belonged)

- Part Two

L’histoire de Tim Bogert s’étend sur cinquante ans. Sa durée correspond en gros à celle de l’histoire du rock. Non seulement Timmy fut toujours à la pointe du progrès, mais il réussit à partager avec James Jamerson, la couronne de roi du bassmatic américain. Si à une certaine époque, disons en 1967 ou 1968 on écoutait le Vanilla Fudge, c’était surtout pour entendre ronfler la basse de Timmy. Jack Bruce, John Entwistle et Timmy sont à l’origine de nombreuses vocations de bassistes.

Manque de pot, la seule fois où on a pu voir le Vanilla Fudge sur scène (au Divan du Monde en 2014), un certain Pete Bremy remplaçait Timmy dans le groupe. Mais les trois autres Vanilla étaient en rendez-vous et quel rendez-vous ! On aurait cru voir des vampires, tout de noir vêtus, aussi chevelus qu’en 1967, mais le moindre cheveu blanc, et pas la moindre trace non plus de baisse de régime, ils enfilent les hot blasts comme des perles, «Ticket To Ride», «Some Velvet Morning», «Season of The Witch», «Take Me For A Little While», «Eleanor Rigby», «Bang Bang», «People Get Ready» et «Shotgun». Une pétaudière épouvantable. Un mystère aussi épais que celui de Toutankamon. Mais comment font ces mecs pour jouer aussi fort et aussi bien cinquante ans après leur âge d’or ? This is the Vanilla Fudge baby, et on n’ose même pas imaginer ce que serait devenue cette pétaudière avec Timmy sur scène. Dès le début, ces New-yorkais mettaient un point d’honneur à sonner comme des titans. Ils inventaient le rock titanesque dont vont s’inspirer des gens comme Dave Wyndorf ou Jaz Coleman.

On retrouve leur cover extatique de «Ticket To Ride» sur leur premier album sans titre, Vanilla Fudge, paru en 1967 sur ATCO. Ils battaient aussi en neige du Kilimandjaro une reprise du «Take Me For A Little While» de Dusty chérie, alors ça montait, ça montait et soudain Timmy stoppait tout d’un gigantic break de basse. S’ils reprenaient le «She’s Not There» des Zombies, c’était surtout pour se livrer à quelques dérives expérimentales, une manie que Timmy n’allait plus cesser de développer. En B, ils tapaient dans les Supremes avec «You Keep Me Hanging On», version suprême noyée d’orgue et de gras double que Timmy venait bombarder de notes de basse. Et là on a compris : Timmy allait devenir LE bassman le plus aventureux des Amériques, aussi aventureux que l’était Jeff Beck sur sa guitare. En 1967, Timmy portait des lunettes à montures d’écaille, comme celles de Woody Allen, et il allait tout au long de son histoire conserver ce look de binoclard, avec les cheveux un peu plus longs. Il allait aussi former avec Carmine Appice l’une des meilleures sections rythmiques de l’histoire du rock. Ce n’est pas un hasard si Jeff Beck enregistre un album avec eux.

Avec les deux albums suivants, Renaissance et The Beat Goes On, le Fudge allait prendre des risques inconsidérés. Ils viraient un peu prog et semblaient s’égarer dans le son. On ne sauvait qu’un seul cut sur Renaissance : «That’s What Makes A Man» et en B, Vinnie Martell tentait de sauver «Faceless People» en grattant du gras sur sa Les Paul. The Beat Goes On sonnait comme l’album des premiers de la classe. Ils tapaient dans «Hound Dog», les Beatles et «The Beat Goes On» de Sonny & Cher, mais tout cela était découpé en rondelles de saucisson pour un résultat baroque et tragiquement anti-commercial. En fait, ils proposaient une histoire de la musique à travers les âges, passant du ragtime des années 30 aux élans classiques de «La Lettre À Élise», dont visiblement Mark Stein était fan. Le Fudge pouvait TOUT jouer. Et mieux que quiconque. Mais ce n’était pas ce qu’on attendait d’eux. On voulait de la viande. Du shuffle fumant et du gros gras double. Du rock de titans.

Il allait arriver avec Near The Beginning. C’est là qu’on trouve «Shotgun», l’archétype du rock des titans, avec ce chaos de bassmatic, ce shuffle hugolien, ce gras double, ce pounding de galère phénicienne et ces chœurs extravagants qui s’en vont télescoper le bassmatic en folie de Timmy. «Shotgun» est une source inépuisable d’explosivité, d’hystérie collective et de relances indécentes. C’est l’apanage du Fudge. S’il fallait emmener un seul morceau du Fudge sur l’île déserte, ce serait «Shotgun». C’est aussi sur cet album qu’on trouve la cover du fameux «Some Velvet Morning» de Lee Hazlewood. Bienvenue au paradis sur terre, le Fudge plonge Lee dans un bain d’excellence. Cette mer de nappes d’orgue s’ouvre comme la Mer Rouge pour laisser passer le dogme qui s’en va rejoindre les cimes. Avec cette version, le Fudge atteint l’extrême clarté de la pureté. La voix de Mark Stein se réduit à sa plus simple expression : un filet harmonique ténu et douceâtre.

Paru en 1969, leur dernier album s’appelait Rock &Roll. Rien qu’avec la pochette et ce titre en Futura ultra-bold rouge sur fond blanc, on croyait tenir en main le plus gros disque de rock américain de tous les temps. Au dos, on les voyait tous les quatre photographiés sous des néons, une scène qu’on croyait sortie d’un bad trip d’Abel Ferrara. Et pouf, Timmy commençait par secouer le cocotier de «Need Love», il recréait son cher empire du chaos et bien sûr ça screamait dans tous les coins. Mais la suite de l’album retombait comme un soufflé. Malgré son soul-punk blow in the face, son big blast de bass dans le bide et son harsh break down in the guts, «Street Walking Woman» allait perdre son âme dans des accalmies. Ces enfoirés jouaient avec nos nerfs. Ils sauvaient leur B avec une reprise héroïque de «The Windmills Of Your Mind», une compo géniale de Michel Legrand, monstrueusement bien chantée par Mark Stein, grand amateur de moulins devant l’éternel. À travers ça, le Fudge nous faisait bien comprendre qu’il ne recherchait pas le succès commercial, oh la la pas du tout. Ils n’avaient de goût que pour l’explosivité et le télescopage. Sur tous les cuts de l’album, ce démon de Timmy veillait à claquer des trilles de notes en permanence.

Avant de devenir une glace à la vanille, Mark, Timmy et Vinnie (Carmine n’était pas encore là) s’appelaient les Pigeons. Les fans connaissent cet album de reprises paru en 1973 sur lequel on trouve «Midnight Hour» (version swing), «Upset The People» (Charles & Inez Foxx) et «Mustang Sally» (summum de la décontraction).

Paru en 1984, Mystery est l’album de la première reformation du Fudge. C’est une catastrophe. Son bien propre sur lui, limite diskö. L’époque veut ça. On ne sauve qu’un seul cut, la reprise du «Walk On By» de Burt, rendu célèbre par Dionne Warwick. On y retrouve le soutien logistique qui fit la grandeur du Fudge.

Le groupe se reforme une deuxième fois en 2004 et nous balance un brillant album intitulé The Return. Bill Pascali remplace Mark Stein au chant et à l’orgue. On retrouve le légendaire power du groupe dès «Ain’t That Peculiar» et la flash guitar de Vinnie Martell. Pour ce retour en force, ils rejouent les reprises de leurs débuts, avec encore plus de punch, comme si c’était possible ! «You Keep Me Hanging On» monte vite en température alchimique, l’énormité Motown se transmute en énormité à la vanille. Ah si Paracelse pouvait voir ça ! La mélodie des Supremes reçoit des coups de boutoir. On croise aussi une version dévastatrice de «Shotgun». Bill Pascali la prend au raw d’under the belt. Retour au rock des titans. Ils lèvent des vagues géantes de shuffle. Ils dégagent les bronches des dieux. Et ils donnent le coup de grâce avec «Take Me For A Little While», ce heavy Motown sound qui est la marque jaune du groupe. Génie à l’état pur. C’est au-delà du langage. Ils lâchent aussi une version définitive de «Good Lovin’», il y coule des solos de lave, c’est l’archétype du hit ultime et asphyxiant. Cette version de «Need Love» sonne comme une déclaration de guerre totale, sans aucun espoir de retour à la paix.

Les fans du Fudge connaissent aussi cet album live enregistré en Allemagne, Good Good Rockin’. Bill Pascali remplace Mark Stein et Teddy Rondinelli Vinnie Martell. C’est donc une moitié de Fudge. Carmine et Timmy préservent le nom, comme l’ont fait Russell Hunter et Duncan Sanderson pour les Pink Fairies, ou Billy Talbot et Ralph Molina pour Crazy Horse. Cet album live permet de renouer avec l’urgence sonique d’antan. Souvenons-nous que ces princes de la démesure mirent à bas bien des basiliques. D’entrée de jeu, «Good Good Lovin’» défonce la rondelle des annales. Comme Blue Cheer avec leur album live enregistré au Japon, le demi-Fudge nous plonge dans la fournaise. Avec «Take Me For A Little While» et «Shotgun», on est rôti comme une merguez oubliée sur un barboque. Ils sont encore plus pharaoniques que le roi. Timmy et Carmine défoncent tout sur leur passage. Ils fondent les grumeaux, ils rasent les montagnes. L’ange Pascali pose sa voix au sommet d’une machine de guerre, certainement la plus puissante du monde. Avec ces mecs-là, tout n’est que luxure, clash et volupté. Ils plongent comme des crabes ivres de liberté dans la bassine d’huile bouillante. Ils se rient de tout, surtout des métaphores. On les croit grillés dans l’huile, mais non, ils nagent ouvertement, ils font des brasses expiatoires dont la mesure échappe à toute logique. Bill Pascali descend à la cave chercher son guttural. Et pour «Shotgun», Carmine ramène son beat d’Odin et tout s’écroule. Ce punk blast n’existe pas ailleurs, inutile de perdre ton temps à chercher. Carmine le vital blaste ses fûts dans une chaleur d’étuve. «Shotgun» s’élève comme une masse impérieuse, comme l’un des plus gros cataplasmes de l’histoire du rock. S’il est un cut à la fois mirifique et épique, c’est bien «Shotgun». Timmy envoie des giclées dans tous les coins, ça n’en finit plus d’exploser. Puis ils lancent un nouveau raid kamikaze sur «She’s Not There», et là, désolé d’avoir à le dire ainsi, ça devient indécent de puissance voluptueuse. Dommage que les cuts soient si longs - six à huit minutes - mais n’est-ce pas le temps qu’il faut à un monstre pour sortir de sa torpeur ? Difficile de répondre à ça, car très peu de gens peuvent témoigner. Une fois le monstre réveillé, il chope sa proie dans la seconde.

En 2007, la formation originale du Fudge entrait en studio pour enregistrer Out Through The In Door, un tribute album à Led Zep. En bon titans, ils font une version titanesque d’«Immigrant Song». Le «Ramble On» qui suit n’est pas bon, mais bons princes, ils le transforment en groove énorme. Mark Stein envoie des nappes qui balayent tout. Il traîne le petit sucre d’orge de Led Zep par les cheveux jusqu’au sommet de la Soul. Une fois de plus, le miracle s’accomplit : la Soul blanche se fond dans le grand rock américain. Difficile de faire mieux. Ils doivent être les seuls à opérer à cette altitude. On s’en souvient, «Dazed and Confused» est l’un des sommets du premier Led Zep. Mark Stein le tient par la barbichette. Timmy coule un énorme bronze de basse. «Dazed and Confused» sonne comme un chef-d’œuvre prodigieusement désespéré. Mais Mark Stein ne cherche pas à faire son Plant. Il vise le punch. Et puis voilà qu’arrive le fameux pont où Jimmy Page joue de l’archet. Ensuite la machine se remet en route, sauf que chez le Fudge, la machine est une machine de guerre capable de rivaliser avec les Famous Flames ou le Family Stone de Sly. Rien que pour ce redémarrage de folie, l’album vaut d’être rapatrié. L’autre sommet du Led Zep 1, c’est bien sûr «Baby I’m Gonna Leave You», un cut si parfait qu’il est intouchable. Mais pas intouchable pour Mark Stein qui prend doucement son envol. Il sait qu’il s’attaque à un morceau parfait, il ne grimpe pas dans les aigus. Il reste bien au sol. Il chauffe à sa façon. Comme il dispose d’une voix de grand décideur, aucun couplet ne peut lui résister. Un solo de guitare donne le signal de l’envolée, mais le hurlement attendu brille par son absence. La version reste épaisse, infiniment moins fine que l’original, mais elle a des qualités intrinsèques - walking through the park/ every day ! - Dommage qu’ils n’aient pas tapé dans «Communication Breakdown» ou «Since I’ve Been Loving You». Vinnie Martell prend le chant pour une version cocasse de «Rock’n’Roll». Il monte très haut pour retrouver le chant hurlé de Robert Plant - Houllière ! Houillère ! - C’est la bande-son de Germinal. La version est solide, pleine de vox et d’Hammond. «Your Time Is Gonna Come» vient aussi du premier Led Zep. Cette reprise est une bénédiction. Mark Stein y tortille son chant de manière subversive. Il en fait un gospel dantesque et la grande machine de guerre se remet en route. Basse en folie, nappes d’orgue, démolition doll beat, ces gens-là n’ont plus rien d’humain.

Le dernier album du Fudge s’appelle Spirit Of 67 et paraît en 2015. Ils nous refont le coup de l’album de reprises. Ils sont certainement le meilleur groupe de reprises du monde, et ils savent choisir les morceaux. La preuve ? «I Heard It Through The Grapevine» qui vire à l’énormité d’entrée de jeu. Stein noie ça d’orgue. Carmine tend bien le beat. Nos vieux héros tapent dans les vieux hits des sixties pour en faire des montagnes effarantes et le vieux Vinnie part en solo. Ils tapent aussi dans l’«I Can See For Miles» des Who. Ils le tremblent à outrance et le noient dans une purée d’orgue dévastatrice. Puis ils tapent dans le «Break On Through (To The Other Side)» des Doors, mais ils ne peuvent pas les surpasser, car c’est impossible. La version du Fudge est trop arty, trop orientalisée. Vinnie sauve le cut de la faillite avec un solo fabuleux. Sais-tu que Vinnie Martell n’est jamais cité dans les classements des 10 meilleurs guitaristes de rock ? Les gens préfèrent Clapton, Brian May et David Gilmour, alors t’as qu’à voir. Le Fudge tape ensuite dans le vieux «Tracks Of My Tears» de Smokey Robinson et en fait de la charpie de heavy Soul. C’est eux qui ont inventé ce genre très particulier. S’ensuit une reprise terrible d’«I’m A Believer» qu’ils traitent à la heavyness apoplectique. C’est plombé comme un ciel d’orage. Impossible d’échapper à la colère de dieux. La mélodie appelle au secours. Stein la noie dans ses nappes et Carmine lui brise les reins. Ah les brutes ! Et ce n’est pas fini, car Vinnie part en solo fantôme. Ils tapent aussi dans «Gimme Some Lovin’». Ça leur va comme un gant. Vinnie chante ça d’une petite voix de nez, avec une sorte de prégnance intrinsèque - Awite, uh - Les copains le suivent dans la brèche et enfournent le souffle d’une déflagration nucléaire. C’est là que Vinnie part en solo coulant, fuyant, hors du temps, killer oui, mais à la revoyure du no way out. Ces mecs ont toujours eu le génie du son. Ils sont dans l’implacabilité des choses. Ils tapent aussi dans Buffalo Springfied avec «For What It’s Worth», idéal pour le heavy pathos à la petite semaine. Il y a des gens qui adorent ça. En plus c’est embarqué sur le tard par des dynamiques extraordinaires. Ah pour ça, on peut leur faire confiance. Ils finissent avec un «Ruby Tuesday» bombardé au heavy sound, pas de surprise, et une version superbe d’«A Whiter Shade Of Pale». Le Fudge plonge avec délectation dans le dandysme britannique de vestes brodées et de moustaches poudrées. Il faut voir tout le son qu’ils ramènent, des tonnes de son ! Du coup, ça s’élève et ça s’arrache du sol. Ils vont trop loin. Gary Brooker serait pétrifié à l’écoute de cette horreur grandiloquente. Le Fudge blaste le refrain au turbo-compresseur et Mark Stein envoie de gigantesques nappes de shuffle qui noient celles de Matthew Fisher. Quand le Fudge débarque en ville, les classiques s’enfuient en courant.

Lorsque s’achève la premier époque du Fudge en 1969 avec l’album Rock &Roll, Timmy et Carmine décident de monter le premier d’une longue série de super-groupes : Cactus.

Si tu collectionnes les grands albums de rock américain, n’oublie surtout pas le premier Cactus. Cette bombe atomique s’appelle tout bêtement Cactus et fut larguée en 1970. Diable, comme on a pu la vénérer cette petite bombe. Pas de pire démarrage que celui de Carmine dans «Parchman Farm». Appelons ça le beurre infernal. Il bat l’imbattable. Et l’ex-Detroit Wheels Jim McCarty coule littéralement de source. Ils sont tous les quatre terrifiants de power. Avec Cactus et Motörhead, on a fait le tour. Hélas, ils abîment leur bal d’A avec deux horreurs et sauvent les meubles in-extremis avec «You Can’t Judge A Book By The Cover». Fantastique fourvoiement, c’est chauffé à l’harmo avec des fous derrière, et Rusty fait son rintintin, ils sont mille fois plus incendiaires que ne le fut jamais Led Zep. Peut-on rêver meilleure giclée dans l’œil ? Non. Le petit préféré se trouve en ouverture du bal de B : «Let Me Swim», amené au tah tah poum Carminé et vite riffé par McCarty, le tout télescopé par Timmy et ses tiguilis de bas de manche, alors oui, c’est l’apanage du cheval blanc, le boogie américain le plus dévastateur qu’il soit permis d’imaginer, allumé à l’Oh yeah Rustyque, pas de meilleur boogie down ici bas. On voit même Timmy partir à contre-courant du solo de guitare. C’est d’une rare puissance trismégiste. Dans «No Need To Worry», McCarty fait son Jimmy Page, il joue au volubilisme vertigineux, perché à la note de revoyure. Ils tapent ensuite «Oleo» au heavy boogie rock de Cactus overdrive. Ils font le show tous les quatre, chacun dans son coin et tous ensemble, comme les Who, avec au cœur de la fournaise un solo de basse de Timmy qui vaut tout l’or du Rhin. Ils terminent avec la bonne grosse ambiance de «Feel So Good». McCarty sort des accords jazz incendiaires qui secouent les colonnes du temple, c’est le roi du heavy shaking de sonic blast et les démons cornus et poilus qui l’accompagnent ne font qu’aggraver les choses. It’s awite !

L’année suivante paraît Restrictions. On les cherche partout les restrictions, mais il n’y en a pas. Timmy embarque le moreau titre au glou-glou de bas de manche. Ça chante au pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette et McCarty part en vadrouille, alors que font les autres ? Ils tambourinent à la folie Méricourt. Voilà en gros ce qui se passe sur un album de Cactus. Ils rajoutent en plus des dynamiques de chœurs traînards, alors t’as qu’à voir. En 1971, ces mecs étaient les rois du monde. Leurs descentes d’organes sont terrifiantes. McCarty prend feu et Timmy dérape dans des flaques de chœurs, c’est un moment d’éternité. Il faut bien se rendre à l’évidence : Cactus est l’un des gangs les plus violents d’Amérique. Leurs explosions de chœurs sont stupéfiantes. On y décèle des échos de Jack Bruce dans Cream, «Tales Of Brave Ulysses» ou «Swlabr». Aw my Gawd, quel big bang ! Cart + Timmy + Carmine, ça ne pardonne pas. McCarty joue à la vie à la mort, poursuivi par Timmy et Carmine. Ils attaquent leur B avec «Evil». Timmy le pulse au bubblegum de bassmatic. Cette fois, il vole le show. Il joue aussi en contrefort des accords vinaigrés de Cart dans «Sweet Sixteen» qui vole le show à son tour, il joue à l’insistance du paramedic. Et voilà un «Bag Drag» contrebalancé dans un bourbier de heavy boogie down. Cart démolit ça à coups de revienzy oh-riffique - Oh what a drag - et Rusty chante à l’argh arrache, aw what a baaad drag !

Malgré sa pochette qui ne ressemble à rien, One Way Or Another est un superbe album. En 1971, «Big Mama Boogie Pt 1 & 2» frappa bien les imaginations. Cactus amenait ça au boogie d’harmo, dans l’esprit Little Walter et ça virait Deep Southern shuffle. Puis ils embarquaient le Pt2 au Cactus stomp et là, attention à Boogie Mama ! L’autre point chaud de l’album s’appelle «Rock’n’Roll Children». Ils étaient sur le pont tous les quatre et développaient vite leur business. Timmy se baladait dans le son avec une liberté totale, il incrémentait des notes et encapsulait ses triplettes de Belleville. En gros, il broutait la motte du son. C’est lui qui raflait encore la mise avec le morceau titre en B. Carmine et lui terminaient l’album de façon explosive avec cette espèce de funk-rock à la Cactus. Comme le Vanilla Fudge, Cactus était un phénomène unique. Ils tartinaient du pathos de dynamiques et avaient avec Rusty un excellent shouter. Timmy bâtissait en permanence un empire dans le son. Rusty Day chantait «Long Tall Sally» en criant comme une folle. Il méritait franchement d’être enfermé. Mais les autres ne valaient pas mieux : Carmine tapait comme un sourd et Timmy roulait tout dans sa farine. «Hometown Bust» nous permettait enfin de comprendre une chose essentielle : ces quatre mecs savaient enfoncer un clou dans un crâne. Tout sur cet album tient bien la route. Beaucoup trop bien.

Comme le Rooster a tourné avec Cactus aux États-Unis, Timmy et Carmine on repéré Frenchie. Et le jour où il leur faut remplacer Rusty Day, ils font appel à lui. Frenchie rejoint donc Cactus en 1972 pour enregistrer Ot ‘N’ Sweaty. Un nommé Werner Fritzschings remplace le mighty Jim McCarty et dès le «Swim» d’ouverture de bal d’A, on se reprend une giclée dans l’œil. Le Werner en question est bon, mais pas aussi bon que Cart. Bon, alors les voilà repartis dans leur boogie hot & sweaty, c’est très cousu de fil blanc, pas de surprise. On perd un peu la niaque du premier Cactus qui était on s’en souvient un petit chef-d’œuvre bombastique. Le cut de Frenchie qui ouvre le bal de la B est très intéressant. Il s’appelle «Bad Stuff» et sonne très Jeff Beck Group. C’est un beat têtu comme une bourrique qui va son chemin de Bad Stuff, hey ! On se calera l’estomac avec un «Bedroom Mazurka» bien joué, monté sur un joli beat pulsatif et chanté à l’Anglaise. C’est dingue ce que Frenchie amène dans le jus de Cactus. On croirait entendre les Faces avec la folie du team Appice/Boggert en sur-couche. Excellent ! Frenchie montre encore les dents avec «Telling You». Il se fond idéalement dans le Cactus.

Pendant que Timmy & Carmine font les cons dans Cactus, Mark Stein monte Boomerang pour enregistrer quelques belles pièces de heavyness. Dès «Juke» on est saisi par la puissance démoniaque du groupe. Le cut se noie dans les bonnes vieilles guitares seventies et Mark Stein tient tout ça à l’orgue. Stein ne stipule pas, il joue. Il passe ensuite au balladif avec «Fisherman». Eh oui, Mark Stein va au balladif comme d’autres vont aux putes. Il sait admirablement bien gérer un balladif. Il en comprend l’essence et la distance. C’est un excellent maraudeur. On ne se lasse pas d’entendre sa voix écarlate pleine d’échos du soleil couchant. Mark Stein est un soul man à la new-yorkaise, toujours dressé on the fringe of chaos. «Hard Times» confirme l’excellence de l’album. C’est plein d’allant, teinté de folk et tapissé de shuffle d’orgue. Avec «Mockingbird», il invente la heavyness des enfers du paradis. C’est le son dont rêvent tous les romantiques en haillons. On se croirait presque chez le Fudge, mais il manque les télescopages de Timmy et les coulis de Vinnie Martell. Encore une perle noire avec «Cynthia Ferver» : on y entend un solo malin comme un crocodile du Nil. Pure merveille que ce dernier cut qui s’appelle «The Peddler». C’est onctueux et bardé de son, de ponts et de dons. Ça n’en finit plus d’exacerber les notules. Le nommé Rameriz part en coulée de solo et obtient les faveurs du géant Stein, le maestro vanillé, capitaine de l’un des groupes phares de l’âge d’or du rock américain. Oui, ils savent dépiauter l’arbalète, ils savent ériger un bye bye d’hymne de Peddler.

Lorsque s’achève la première époque de Cactus, Timmy et Carmine s’acoquinent avec le meilleur guitariste de rock anglais, Jeff Beck. L’album qu’enregistrent Beck Bogert & Appice en 1973 n’a pas de titre. Pas non plus de pochette. On les voit tous les trois au dos, heureusement. Il est important de savoir que Don Nix produit l’album. C’est en gros le même cas de figure qu’avec West Bruce Laing : un album de surdoués en forme de pétaudière, un sabbat dont les acteurs ne seraient pas des sorcières mais des fous géniaux. Il faut entendre Timmy se balader dans le son de «Lady». On croit tous que Jeff Beck est le virtuose, mais non, c’est Timmy. Il pétarade et il télescope, il joue dans tous les coins et dans tous les sens, il fout le souk dans la médina. Le chant évoque celui de Jack Bruce. C’est Carmine qui chante. Il chante aussi l’«Oh To Love You» qui suit. Les harmonies vocales sont dignes de celles du White Album, c’est dire si. Une vraie merveille. Et puis voilà la première bombe : une cover de «Superstition» que chante Timmy. Version heavy et délectable, farcie de power comme une dinde de Noël. Non, il n’existe décidément pas de meilleure section rythmique sur cette terre. C’est monté aux harmonies vocales et bombardé au bassmatic invétéré. Jeff Beck joue comme Jimi Hendrix au Vietnam, il arrose la jungle de napalm. En B, ils passent en mode Southern rock avec «Why Should I Care» que chante encore Timmy. Puis avec «Lose Myself With You», ils glissent dans une excellence qui n’en finit plus d’exceller. C’est encore plus fin que le Fudge. Timmy chante ça au chat perché. Un juste équilibre semble s’installer entre les trois Béhémoths. Nouveau shoot d’exemplarité du power trio avec «Livin’ Alone», joué au meilleur boogie blast de super bowl. Quel festin de power ! Il faut voir comme leur beat balance bien, il semble même élastique, quasi-caoutchouteux, comme une bite au printemps, alors pour Jeff c’est du gâteau. «I’m So Proud» confirme la tendance globale, celle d’une qualité d’album exceptionnelle. On comprend que ces trois-là se soient acoquinés. Et d’ailleurs, chaque fois qu’on retrouvera le team Timmy/Carmine ce sera la même chose : qualité d’album exceptionnelle. On l’a vu avec Vanilla Fudge, Cactus et dans tous les plans que Timmy va monter dans l’avenir.

Trente-cinq ans après Ot ‘N’ Sweaty, Cactus refait surface avec Cactus V. Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il s’agit d’une bombe atomique. Et ce dès «Doing Time», amené au heavy boogie down. Cart hante le son. Le chanteur s’appelle Jimmy Kunes et, comme le disent si élégamment les Anglais, he sings his ass off. Voilà du big sound de non-retour, celui dont rêvent toutes les générations de rockers de banlieue. Aw, il faut voir le furet Cart partir en killer goguette. On dirait qu’il a fait ça toute sa vie, alors schlouf ! C’est claqué au plus haut niveau de l’état. Quand un mec comme Cart ouvre le bal au heavy riff, c’est du gâteau pour le chanteur. Jimmy Kunes chante son «Muscle & Soul» à la belle insidieuse, she knocked me flat, on veut bien te croire, Kunes, et ce démon de Cart part en solo greasy, en shoot supérieur de sleazy bang, il traîne bien ses notes dans la boue. Et Timmy dans tout ça ? Oh il est juste derrière, il joue ses atonalités dans un coin. S’ensuit un «Cactus Music» bien embarqué pour Cythère. Timmy hoquette derrière et va fureter dans ses triplettes de bas de manche. Cactus serait donc le groupe de rock le plus powerful d’Amérique ? Oui, sans aucune doute, avec Vanilla Fudge. Ce qui ne surprendra personne, vu qu’ils ont la même section rythmique. On ne se lasse pas de voir ce démon de Cart partir en vrille de non-retour, il est dans l’énergie de la vague, comme le fut avant lui Jimi Hendrix, il crée du jus en jouant, c’est très spectaculaire. Il repart même une deuxième fois. Cart fait le show dans tous les cuts, il se balade dans le boogie d’harmo de «The Groover» comme un affreux virtuose sans foi ni loi. C’est simple : on attend autant de sauvagerie de la part de Cart que de celle de Ron Asheton. Ils sont de la même école : Detroit. On voit encore Cart planer comme un vampire au dessus de «High In The City» et il revole un show déjà bien volé avec le heavy blues de «Day For Night». Il faut dire que Cart a du pot d’avoir Carmine et Timmy derrière. Voilà donc le big heavy blues de Cactus. Cart craque ses notes à la bloblotte, c’est magnifique. En matière de fast boogie blast, ils n’ont pas perdu la main, comme le montre «Living For Today». Ils sont incapables de la moindre retenue. Par moments, Kunes gueule un peu et mord le trait, dommage. C’est Cart qui fait le son. Il fonce en permanence. Il nous fait la grâce d’un killer solo flash dans «Electric Blue», heavy on the rocks comme un Martini de coyote. Ah les vrilles de Cart, on n’en finirait plus de les célébrer ! Cart rôde dans le son comme un requin en maraude, pendant que Carmine bat tribal - you are the singer, you are the song - et Cart part en vrille de suraigu d’accès total, il vrille à la renverse dans un abîme sonique. Cet album n’en finit plus d’exceller. Retour à la big heavyness avec «Part Of The Game», somebody help me ! Ils nous plongent dans le chaos du heavy blues de l’ère psychédélique et c’est fameux ! Une vraie merveille arachnéenne, pleine de climats changeants, gorgée de venin sonique, Carmine tente de juguler les tubulures, mais c’est compliqué, alors il bat à la folie et ça devient la pire des énormités qui se puisse imaginer ici bas. Et tout explose à nouveau avec «Gone Train Gone». Ce délicieux chanteur qu’est Kunes s’écroule dans les flammes, Carmine et Timmy sont les dieux du feu. Cactus n’est rien d’autre qu’un ramassis de dingoïdes faramineux. Ils terminent cet album somptueux avec «Jazzed» qui sonne comme un défi. Eh oui, ils se mettent à jazzer, ils bouffent le jazz à leur façon. Cart jettent les dés du jazz, il est écœurant d’aisance et du coup, Timmy et Carmine chopent le mythe du jazz-rock et le clouent tout sanguinolent à la porte de l’église. Voilà le travail.

L’histoire de Cactus ne s’arrête pas là. Le groupe refait surface en 2016 avec Black Dawn. On y retrouve l’excellent Jimmy Kunes. Timmy ne joue pas sur cet ultime Cactus, un certain Peter Berry le remplace. Donc on l’écoutera principalement pour Cart.

Par contre, Timmy est bien sur l’excellent Cactus Live, un concert filmé New York en 2007 et donc dispo sur DVD. On ne peut pas se lasser de revoir ces mecs jouer : on a longtemps considéré Cactus comme des bourrins, mais c’est une erreur, ils sont la suite logique du Vanilla Fudge et des Detroit Wheels, rien à voir avec les bourrins du hard. Comme Motörhead, la presse a voulu en faire un groupe de hard. C’est exactement le même malentendu. Ni Cactus ni Motörhead n’ont jamais trempé dans le hard. Ce sont des groupes de power rock, ce qui n’a rien à voir et certainement les meilleurs du genre. On le comprend mieux quand on voit Cart faire son Béhémot sur sa Les Paul noire, Carmine exploser d’ultra-présence subterranean et le vieux pépère Timmy claquer ses microdots des dix doigts. La vieille démesure du Vanilla Fudge est toujours là, minus l’orgue Hammond. Timmy continue de pulvériser ses volées de notes à la croisée des chemins, pas ceux de Vinnie Martell, mais ceux de Cart. Et bien sûr, l’excellent Jimmy Kunes chante son ass off. C’est le seul chanteur américain qui puisse égaler Rod The Mod. Il fait même le con avec son pied de micro comme le fit jadis Rod The Mob, au temps des bas-fonds de Chicago. Kunes se montre même plus juteux que Rusty Day sur «Let Me Swim», un Swim idéal pour ce batteur des galères qu’est Carmine, wow, il faut le voir battre à la lourde, il passe à la cadence d’éperonnage. Dans le feu de l’action, l’excellent Jimmy Kunnes amène un jus considérable à cette machine infernale. Grâce à lui, Cactus tient toujours debout, depuis la mort de Rusty Day. Ils dédicacent d’ailleurs «One Way Or Another» au pauvre Rusty Day qui, tu t’en souviens, fut abattu de plusieurs rafales de mitraillette lors d’un bad deal de dope. Cette fois, les choses avaient vraiment mal tourné. Mais bon, Cactus continue et c’est un bonheur pour l’œil que de voir jouer Timmy les jambes écartées, comme un vétéran de toutes les guerres. Cart mène le bal des vampires, comme il le fait depuis quarante ans. Idem pour Timmy qui joue la carte de l’ultra-présence. Cart fout le feu à tout, à l’immeuble, à la plaine, rien de nouveau, en fait, lui et Timmy occupent tout l’espace, but after all, c’est Cactus. Cart revient inlassablement, il traîne dans le son à la note dégueulasse, toujours en contrepoint du bassmatic aléatoire de Timmy, qu’on appelle aussi l’aventurier de la basse perdue. Ils pourraient très bien virer hard ou prog, mais non, ça reste du Cactus emblématique. Leur intégrité est intacte. Ils sont intouchables. Dans «Muscle & Soul», Cart prend l’un ces killer solos dont il a le secret, grimaçant comme un diable de grimoire. Il fourbit avec Timmy l’abominable final apocalyptique, Cart le fusille même à la slide, t’as qu’à voir ! C’est dans «Oleo» que Timmy prend son solo de basse. Il joue sur une six cordes et claque tout en harmoniques délétères. Il fait sonner sa basse comme une guitare fuzz. Avec lui, le seul qui sait faire sonner une basse comme une guitare, c’est Jack Bruce, dans un Live At Klook Kleek, au temps du Graham Bond ORGANization. Avec «Evil», ils réveillent tous les démons du That’s evil goin’ on. La bassline de Timmy est un véritable chef-d’œuvre de constructivisme vitupérant. Dommage qu’il y ait ce solo de batterie. Et le festin de son se termine avec «Parchman Farm» et le gimmicking endiablé de Cart. Carmine et Timmy battent la campagne. Pour les plus curieux, un bonus nous montre le groupe dans le backstage : ils jouent deux cuts sur des petits amplis de répète. Carmine bat sur une chaise et l’excellent Jimmy Kunes chante sans micro. Il est important de rappeler que Jimmy Kunes est excellent.

Signé : Cazengler, Tim Boberk

Vanilla Fudge. Vanilla Fudge. ATCO Records 1967

Vanilla Fudge. Renaissance. ATCO Records 1968

Vanilla Fudge. The Beat Goes On. ATCO Records 1968

Vanilla Fudge. Rock & Roll. ATCO Records 1969

Vanilla Fudge. Near The Beginning. ATCO Records 1969

The Pigeons. While The World Was Eating Vanilla Fudge. Metronome 2001. 1973

Vanilla Fudge. Mystery. ATCO Records 1984

Vanilla Fudge. The Return. Worldsound 2003

Vanilla Fudge. Good Good Rockin’. Music Avenue 2005

Vanilla Fudge. Out Through The In Door. Escapi Music group 2007

Vanilla Fudge. Spirit Of 67. Purple Pyramid Records 2015

Boomerang. Boomerang. RCA 1971

Beck Bogert & Appice. Epic 1973

Cactus. Cactus. ATCO Records 1970

Cactus. Restrictions. ATCO Records 1971

Cactus. One Way Or Another. ATCO Records 1971

Cactus. Ot ‘N’ Sweaty. ATCO Records 1972

Cactus. Cactus V. Escapi Music 2006

Cactus. Black Dawn. Sunset Blvd Records 2016

Cactus Live. DVD MVD 2007

 

L’avenir du rock -

Le cran des Screw - Part Two

Comme tous les avenirs, l’avenir du rock n’a ni dieu ni maître. Il vit uniquement selon ses règles et s’adonne à tous les vices. Il adore par dessus tout transgresser. Curieux, gourmand, vénal, il n’est pas l’avenir du rock qu’on imagine, le menton volontaire et les dents d’une éclatante blancheur, non, l’avenir du rock se fond dans le mess around et veille à voir ce qui doit être vu. Il ne se prive d’aucun écart, pourvu qu’il fût jouissif. L’un de ses vices consiste justement à jouir en dehors toute contrainte morale ou esthétique, mais sans se livrer, comme le firent en leur temps les Surréalistes, au rite suranné de l’automatisme psychique de la pensée. L’avenir du rock voit les choses disons plus prosaïquement, il aime à enfiler les cuts comme des culs et à polir en cadence le chinois du beat, il préfère la lie de la terre au lit de la tare, il boit sa coupe plutôt que de battre sa coulpe, il pêche dans le désert plutôt que de prêcher dans un derrière, il préfère s’empêcher de rêver plutôt que de s’épancher en trêves, il libère des gaz plutôt que de gazer des Ibères, il promeut l’excès plutôt que l’accès au meuh, il préfère cent fois donner un gage plutôt que de gager la donne et presser le pas plutôt que de passer après. Il tient surtout à préciser qu’il ne faut pas confondre l’avenir du rock et l’avenir des groupes de rock. Certains groupes n’ont pas d’avenir, mais leur rock peut en avoir un. C’est ça en fait l’avenir du rock.

 

C’est le cas de Bubblegum Screw, un groupe basé à Londres qu’on découvrit en 2014, dans un bar havrais. Bubblegum Screw s’appelle désormais Neon Animal et la parution de leur nouvel album servira en fait de prétexte à saluer la mémoire de Laurent, un compagnon de route disparu en début d’année, qui à l’époque flasha sur les Screw, au point d’aller acheter leur T-shirt après le concert. Rien de moqueur là-dedans, Laurent avait le bec fin et un goût prononcé pour ce genre de groupe qui avait pour double particularité d’être excellent sur scène mais de n’avoir aucun avenir. Nous n’étions tout au plus qu’une dizaine dans le bar. Comme les gens qui étaient là, nous savions que la prog de l’Escale était exceptionnelle, au moins autant que pouvait l’être celle du Ravelin toulousain, au temps de Gildas. Alors que les toulousains affectionnaient les groupes gaga-punk, l’Escale jetait son dévolu sur la scène glam-punk anglaise.

Quelle hécatombe, quand on y pense ! Des quatre noms cités, seul le Ravelin a survécu.

Rien n’est plus excitant qu’un bon groupe de glam-punk. Comme les DeRellas, Kevin K, D-Generation, Silverhead, les Dogs d’Amour, les Hollywood Brats, les Richmond Sluts, les Anglais de Bubblegum Screw se réclament des Dolls : peaux de léopard, yeux soulignés au khôl, tattooos, tignasses en liberté, ceinturons à clous, platform boots, son bien gras, big beat et chœurs d’artichauts. Le chanteur s’appelle Mark Thorn. Il ressemble de façon troublante à David Johansen. Sur scène, il évoque aussi le Jagger de 1965 et l’Iggy de 1969. Il trépigne et arrose de sueur l’unique rangée de spectateurs pétrifiés. On voit rarement un type gesticuler avec autant de hargne sur une scène. Il est tellement surexcité qu’il martyrise le peu d’ustensiles laissés à sa disposition : le micro, le câble de micro et le pied de micro. Il saute, se cabre, hennit, frétille, ahane et s’ébroue. Il fait tout ça très bien dans le feu de l’action, mais ce qu’il fait le mieux, c’est chanter. Il a le même genre d’énergie que David Johansen. Il ne dispose pas du même registre vocal, c’est sûr, mais sa voix tient admirablement la route. Il sait se placer au dessus du chaos des guitares. Il est à la fois dollsien, stoogien et stonien. Franchement on se demande pourquoi ce mec n’est pas déjà en couverture de Rock&Folk. On croise rarement des glamsters de son acabit. Sur scène, il ne porte qu’un gilet en peau de léopard, un jean ultra-moulant qui a du vécu et des boots de sleazer. Voilà pourquoi Laurent flasha.

Ce groupe fut tellement maudit, qu’il ne parvint jamais à signer sur un label. Leurs deux albums sont apparemment auto-produits. Jamais pu mettre le grappin sur le premier. Par contre le deuxième était en vente au merch ce soir-là. Il s’appelle Filthy Rich Lolitas et on le recommande chaudement aux amateurs de glam-punk. Beau clin d’œil à Nabokov, «Lolita» est fait pour se glisser dans ta culotte. Le guitariste nommé Zach Rembrandt profite de cette apologie de la nymphette pour passer un solo scintillant. Autre clin d’œil magistral avec «Tura Satana». Comme les Dustaphonics, Mark Thorn et ses amis rendent un bel hommage à la grande Burlesque Queen - Dressed to kill ! Dressed to kill ! - sur fond de boogie-rock chauffé à blanc. Mais l’hommage le plus spectaculaire de cet album est celui qu’ils rendent aux Stooges avec «Play Some Fucking Stooges». Zach Rembrandt a recyclé les paroles les Stooges que nous connaissons tous par cœur - So messed up when she is there/ In my room rock action’s near/ I burn myself on her record sleeve/ And I’m face to face to that guillotine - Il reprend même les riffs stoogiens les plus connus - Aw c’mon - et du coup cet album devient rudement excitant. On s’en goinfre. Le batteur Seb Frey embarque «Second Class Citizen» au beat des forges et ils bricolent tous les quatre l’une de ces fabuleuses montées en température qui font la grandeur de leur set. Seb Frey bat comme un beau diable. Ils jouent aussi «I Wanna Fuck You So Much It Hurts Me» au rentre-dedans - Fuck you, Fuck you ! - Leur «Cannibal Girl» vaut aussi le détour car ils vont loin dans la débauche énergétique. Leurs deux grands hits sont «Glam Rock Doll» et «Rock And Roll Dream». En tous les cas, ce sont les deux cuts qui percutent le plus sur scène - My little glam rock girl ! - C’est embarqué à train d’enfer. Seb Frey bat ça si sec ! Il bat le beurre punk, mais le punk anglais. Et derrière ça braille - See you next rock’n’roll ! - Justement, voilà «Rock And Roll Dream», joué à l’envolée. Ils deviennent assez monstrueux - You better watch out for the rock’n’roll dream/ You don’t have to stay if you don’t like what you hear - Ça sonne presque comme un hit. Héroïque, Zach Rembrandt relance tant qu’il peut.

On avait bien apprécié ce groupe sur scène, mais on voyait bien que leur glam-punk n’intéressait pas grand monde. N’étant pas homme à baisser les bras, Mark Thorn vient de remonter Neon Animal. Grâce à Vive le Rock, on apprend qu’il fait paraître un album, Bring Back Rock’n’roll From The Dead. On le rapatrie aussi sec. Bon, alors cet album a ses qualités et ses défauts : ça démarre sur un «I’m Killing Myself» très stoogy, joué à la raw energy. Ils stoogent leurs power-chords jusqu’à l’os et font illusion le temps du cut. Mais le «Spin» qui suit paraît terriblement inutile. Mark Thorn a beau gueuler Spin, ça ne sert à rien, personne n’est là pour l’entendre. Avec le morceau titre, Mark et ses amis se prennent pour les Hellacopters. Aucun espoir d’avenir. C’est même absurde. Quand tu n’as pas de chansons, t’es cuit, c’est aussi bête que ça. Le disk continue de s’enfoncer avec «Kiss Like Dynamite». Qui va aller écouter ça aujourd’hui ? On croit parfois entendre Stiv Bators, ce qui n’est pas franchement un compliment. Ils ressurgissent du néant composital avec «From Hero To Zero». Mark Thorn sonne comme Iggy. C’est joué dans l’esprit du temps d’avant. Ce mec est bon, mais il arrive beaucoup trop tard.

Le deuxième album de Neon Animal vient de paraître : Make No Mistake. Même affaire que précédemment : son gras du bide et un Mark Thorn à l’affût, comme un vieil oiseau de proie. Il chante son «Rock’n’Roll War» à l’emphase glam-punk et le bassmatic tient le cut en haleine. L’avantage est qu’on sait tout de suite où on est : sur l’album d’un groupe qui n’a pas d’avenir mais dont le rock est criant de véracité. Mark Thorn ne fait que perpétuer un art, mais il le fait bien. Ses cuts se suivent et se ressemblent, c’est comme dirait l’autre du déjà vu. Et pourtant ils y croient dur comme fer. C’est bardé de son et le solo descend bien sûr en enfer. Leurs cuts sonnent tous comme des belles dégelées. Ils tombent dans tous les panneaux, les uns après les autres. Dans «Rock’n’Roll Suicide», ils multiplient les dégoulinures de solo, mais c’est précisément ce qui fait leur grandeur, l’héroïsme. Ils sont probablement le dernier groupe capable de ce genre d’exaction. Ils ont le mérite d’exister en ces temps de désintégration et ça vaut d’être salué. Si KRTNT ne le fait pas, qui le fera ? Cet album est une collection de clichés intrinsèques, c’est malheureux à dire, mais c’est hélas la vérité, fuck me baby ! Comme le guitariste joue sur une Les Paul, on entend des solos fabuleux. Si on aime la soupe épaisse, on se régale. Il faut se dépêcher d’en profiter, car après eux, il n’y a plus rien. Mark Thorn chante comme un dieu et il se prête avec «Hello LA» au petit jeu du balladif toxique et c’est absolument superbe. Il se pourrait bien qu’«Hello LA» aille tout seul sur l’île déserte. Mark Thorn explose l’Hello. On retrouve le rebondi riffique des Stooges dans «Raquel» et ils jouent leur dernière carte avec un «Rock’n’Roll War Edit» explosif, alors on les suit jusqu’en enfer. Merci Mark Thorn d’avoir croisé notre chemin.

Signé : Cazengler, l’eusse-tu screw ?

Bubblegum Screw. Filthy Rich Lolitas. 2014

Neon Animal. Bring Back Rock’n’roll From The Dead. Neon Animal 2017

Neon Animal. Make No Mistake. Cargo Records 2020

 

Inside the goldmine - Betty à risques

En débarquant sur ce rivage inconnu, Cabretta de Vaca et ses hommes mirent le genou en terre. Ils déclarèrent solennellement ce territoire propriété du très saint roi d’Espagne. Ils se mirent ensuite en route et pénétrèrent dans une forêt extraordinairement antipathique. En homme avisé, Cabretta de Vaca fit se déployer les arquebusiers de part et d’autre de la petite colonne, de façon à protéger ses flancs. Des flèches tirées depuis le haut d’arbres gigantesques transpercèrent quelques gorges espagnoles, mais ne voulant pas mettre l’expédition en péril, Cabretta de Vaca préféra laisser les blessés derrière lui. Croyant pourvoir effrayer les sauvages, il obligea le sacristain de l’expédition a prendre la tête de la colonne en brandissant un crucifix. Comme le sacristain tremblait de peur, Cabretta de Vaca lui fit crever les deux yeux et lui ordonna, en échange de la vie sauve, de marcher tout droit et de réciter des psaumes, ce qu’il fit sans rechigner. Ils marchèrent ainsi pendant des mois, quittant les zones de forêt tropicale pour entrer dans des zones désertiques, puis de zones vallonnées. Ils convertirent quelques tribus indiennes et décimèrent celles qui refusaient d’embrasser le crucifix que brandissait le sacristain aux yeux crevés. Des guides indiens se joignirent à l’expédition. Ils parlaient d’une cité mystérieuse du nom de niou-orlinne. Comme Cabretta de Vaca avait fait crever les yeux du sacristain chargé de tenir le registre de l’expédition, il dut s’en charger lui-même, car aucun de ses hommes ne savait écrire. Ils n’étaient pour la plupart que des soudards. Cabretta de Vaca restait donc sur ses gardes. Sa survie dépendait uniquement de l’impact de son look de séducteur aristocratique aux joues creuses. Ils traversèrent pendant des mois un immense marécage que les Indiens appelaient bayou. Conçu de toute évidence par le diable, le bayou était infesté de monstres carnivores que les indiens appelaient aligâteaux. Ils arrivèrent enfin en vue de niou-orlinne. Les guides étaient affirmatifs. Si, si, señor, niou-orlinne ! Pouet pouet ! Ils entrèrent dans la cité sans rencontrer la moindre résistance. Ils virent des êtres à la peau noire souffler dans des instruments inconnus. Pouet pouet ! La cité était étrangement construite, par carrés de huttes rococo. Cabretta de Vaca et ses hommes hésitaient à massacrer cette population étrangement pacifique. Pouet pouet ! Il demanda aux guides indiens de lui expliquer la signification du Pouet Pouet. Se moquaient-ils du Christ ? Fallait-il en pourfendre quelques douzaines pour donner l’exemple de la foi ? No, no, señor, niou-orlinne ! Pouet pouet ! Cabretta de Vaca sentait la moutarde lui monter au nez. Pouet pouet ! En passant devant l’une des huttes rococo, il aperçut une très belle femme à la peau noire. Elle se tenait face à la lumière du jour, en position de locus solus. Il demanda aux guides quel était son nom. Ils répondirent qu’elle était la quinne de niou-orlinne pouet pouet !

 

Historiquement, Cabretta de Vaca fut donc le premier à découvrir Betty Harris.

Elle avait 19 ans quand elle découvrit Big Maybelle sur scène à l’Apollo Theater. Fascinée par la chanteuse, Betty alla la trouver dans sa loge pour lui demander comment il fallait s’y prendre pour devenir chanteuse de Soul. Big Maybelle la prit sous son aile. Elle l’emmena en tournée pour lui apprendre les rudiments du métier. Big Maybelle présenta un jour Betty à Solomon Burke et Solomon la présenta ensuite à Bert Berns.

C’est donc grâce à Bert Berns que Betty Harris est arrivée jusqu’à nous. Bert avait du goût. En effet, dans son studio venaient aussi chanter Erma Franklin, Little Esther Phillips, Lorraine Ellison et Tami Lynn, vous voyez le genre. Et on ne parle pas des mâles ! Bert Berns ne s’intéressait qu’aux gens fabuleux, comme le fit d’ailleurs Phil Spector.

Un jour Bert lui proposa de reprendre « Cry To Me », un hit de Solomon Burke qu’il avait déjà produit et d’en ralentir le tempo. Bingo ! Betty fit son entrée dans les charts. En 1964, elle partit s’installer à la Nouvelle Orleans et tomba dans les pattes d’une autre monstre sacré : Allen Toussaint. S’établit entre eux le même genre de relation qu’entre Dionne Warwick et Burt Bacharach. Ils enregistrèrent ensemble une petite série de singles magiques et elle se retira du showbiz en 1970 pour élever ses enfants.

Alors, évidemment, les collectionneurs de Soul se disputent aujourd’hui les singles qu’elle enregistra entre 1964 et 1970. Une âme charitable eut l’idée de les rassembler sur une compile intitulée à juste titre Soul Perfection qui est aussi devenue inaccessible. Miraculeusement, un petit label australien a réédité le même genre de compile en 2005 sous le titre The Lost Soul Queen. Ouf ! Au moins, ceux qui veulent écouter les singles magiques de Betty Harris peuvent le faire démocratiquement, sans avoir à sortir de leur poche un billet de cent.

Très franchement, il faut avoir écouté ça au moins une fois dans sa vie. Pour Clive Anderson, spécialiste de la Soul, Betty Harris est «the best soul singer caught on wax today». Mais oui, Betty Harris est une chanteuse atrocement douée et Bert Berns l’avait bien compris. C’est justement le remake de «Cry To Me» qui ouvre le bal compilatoire et il faut voir comme elle hurle dans le slow étouffant de chaleur. À partir de là, on va aller de choc en choc. Monstrueux cut que cet «I Don’t Want To Hear It» - Now you can call me on the telephone - Elle nous fait le coup de la démence de la femme noire émancipée. Féline, elle rôde dans le groove et l’explose. On la sent bien, dans l’ombre, à quatre pattes. Elle fait en fait du Tamla beaucoup plus wild que le Tamla qu’on connaît. Et ça continue avec «The Trouble With My Love», un vieux groove dément plombé par la basse. À se damner pour l’éternité. On songe avec tristesse aux pauvres malheureux qui ne connaissent pas Betty Harris. C’est une barbare, une véritable brouteuse de beat, une blasteuse d’envergure. Elle nous fait plus loin le coup du slow gravement imprégné de péché avec «What Did I Do Wrong». Elle est aussi sensuelle que l’early Tina. Elle culpabilise à outrance et charge sa barque de tout le pathos du monde. Elle attaque ensuite «I’m Gonna Get You» au gros frisson. Elle rattrape ses grooves juste au moment où ils basculent dans le vide. Spectacular ! Encore plus monstrueux : «Mean Man», groove Staxy avec des chœurs qui s’insinuent - Mean man/ He’s a cool man - On n’avait encore jamais vu ça ! Les hits de Betty Harris ont une portée immédiate et universelle. On reste dans l’énormité avec «Hook Line And Sinker» qui va bien au delà de Stax et de Tamla. Elle fait la crème de la crème à elle seule, elle hurle les mains sur les hanches - Baby I love yeahhhh - S’ensuit un solo de cochon. On goûte là l’excellence d’une Soul Sister hors du temps. On reste dans le gros r’n’b avec «Twelve Red Roses». Encore une énormité qui dépasse l’entendement. La Soul de Betty Harris emporte les barrages. Son énergie submerge tout. Elle tape dans le vieux hit de Lee Dorsey, «Ride Your Pony» : voilà le pire truc qu’on puisse imaginer. Betty sucre les fraises du pony et elle redouble d’onomatopées - Now shook shok ! Ride ! Hey hey Hey ! - Les Meters sont derrière et ils dégagent une énergie considérable. C’est pas compliqué : tout est bon sur ce disk. Quand on entend «Sometime», on comprend qu’elle est la plus sexuelle des chercheuses d’or. Elle revient à l’énormité du groove avec «All I Want Is You». Il faut voir comme elle pose sa voix sur le cut. Elle reste terrifiante de classe. Elle finit avec une pure sorcellerie intitulée «Break In The Road», un modèle de beat.

Et puis, comme par miracle, elle fit son retour en 2007 avec un album inespéré, Intuition. On croit rêver : l’album est mixé par Jake Burns et Dan Penn ! Inutile d’ajouter qu’il s’agit là d’un album ex-tra-or-di-naire. Tous les morceaux sans exception sont bons. Elle fait un peu sa Tina sur «Is It Hot In Here», mais elle veille au bon niveau de ce shoot de boogie. Elle chante son morceau titre sous le manteau, mais avec une grosse présence. Voilà l’archétype du groove placide que Betty chante d’une voix sucrée. On ressort de ce cut complètement envoûté. Elle tape dans le r’n’b à l’ancienne avec «Still Amazed». Betty a su garder sa voix. Freddie Scott duette avec elle dans «Since You Brought Your Sweet Love» et elle nous sort son timbre le plus âpre. On retrouve Jerry Ragovoy un peu plus loin avec l’une de ses compos, «How To Be Nice». Jerry fut lui aussi très proche d’elle, à l’époque du Brill et des premiers enregistrements avec Bert Berns. Avec «Time To Fly», Betty revient au gros son des seventies et à Bonnie Bramlett. Elle a suffisamment d’envergure pour transformer ce cut en huitième merveille du monde. Jerry Ragovoy joue du piano sur «It Is What It Is», un vieux groove écœurant de qualité. On reste chez les géants de cette terre avec «Need», un hit signé Don Covay. Betty claque le groove comme si elle était la reine de Saba. Elle gronde sous la surface du groove - I don’t need no love - Les hits de Don Covay sont d’une efficacité remarquable, Aretha et Wilson Pickett sont bien placés pour le savoir. Betty ramène tout le ruckus du r’n’b à la vie. On appelle ça un tour de magie. Et ça continue comme ça jusqu’à la fin de l’album, avec «Tell It To Te Preacher Man», véritable coup de génie, elle bouffe Tony Joe White tout cru et elle finit avec «Happiness Is Mine», énorme r’n’b à la sauce Tamla et elle y va !

Signé : Cazengler, Betty à manger du foin

Betty Harris. Soul Perfection. Sansu 1980

Betty Harris. The Lost Soul Queen. AIM 2005

Betty Harris. Intuition. Evidence Music 2007

 

Un certain Sartain

Il n’existait pas d’homme plus discret que Dan Sartain. Pour rester en cohérence cette qualité devenue rare à l’âge d’or du m’as-tu-vu, le pauvre Dan a cassé sa pipe en bois dans la plus parfaite discrétion. Pas de vagues, pas de couvertures de magazines. Dan Sartain est resté underground jusqu’au bout des ongles. Dan Sartain lives no more.

De son vivant, il évoqua la vie à deux reprises : en 2010 avec Dan Sartain Lives, et en 2012 avec Too Tough To Live. Le petit dépliant qui accompagne Dan Sartain Lives propose une série de portraits d’un Dan plutôt émacié. C’est vrai que les artistes pauvres n’ont pas grand chose à se mettre sous la dent en Alabama. Il a ce regard hagard des gens qui crèvent la dalle. Mais sur certaines images, il arbore aussi un beau look rockab. Le hit de l’album s’appelle «Voodoo», une espèce de heavy gaga d’Alabama qui laisse baba, assez comique et bien pensé, vraiment excellent. Il est encore plus imparable avec ce «Walk Among The Cobras IV» qu’il ramone au rumble de rockab. On le voit aller chercher l’itchy crampsy dans «Bohemian Grove» - What I expect - Le problème, c’est qu’il va chercher chaque fois un son qui n’a aucune chance. L’album sent la pauvreté. Pourtant il cherche à en imposer, c’est très curieux comme ambiance. Il drive son «Ruby Card» en mode rockab mais avec des effets, il est partout, oh baby doll, il sait rester présent dans le son. De toute évidence, Dan est doué, il ne lui manque qu’une chose : les compos. Il repart en mode rockab sur «I Don’t Wanna Go To The Party». Il est parfaitement à l’aise, Dan est un polyvalent, un homme rompu à tous les arts, rockab, pop, punk, electro, no problemo. Mais c’est son enthousiasme qui frappe le plus, sa bonne nature.

Too Tough To Live est un bel album de punk-rock. Il a même deux cuts qui sonnent comme des classiques des Ramones, «Rona» et «Indian Massacre». Il est en plein dans le oh-oh-oh des Ramones, sauf qu’il le fait tout seul. Trois cuts sonnent comme des classiques punk : «Nam Yet», «Swap Meet» et «Fuck F*iday». Il attaque tout ça en mode trash-punk d’Alabama, bien infiltré et solide. Il est dedans, il y croit dur comme fer, il flirte vite avec le génie du punk’s not dead. Dan Sartain est un vaillant guerrier, il ramène du solo d’Alabama dans le punk-rock et ça devient fascinant, quel mélange de genres ! L’énormité de l’album s’appelle «I Wanna Join The Army». Il est marrant, il joue tout à la pulsion et au tressauté, dans l’énergie des soirées glauques et consanguines de l’arrière pays, on l’entend jouer des solos bizarres dans les fourrés derrière la cabane. Excellence de la punkitude ! L’ambiance rappelle Hasil Adkins. Il joue une sorte de punk-rock des rêves inavouables, il joue au tâte-moi les miches de fin de repas aviné entre cousins et cousines pas regardants. Avec son barda d’accents sourds, le son intrigue. Et quand on écoute «Even At My Worst I’m Better Than You», on se dit que Dan est un don de Dieu. Il sonne comme un redoutable punkster et il termine avec un «In Death» d’une beauté purpurine.

Dans les années 2000, Dan fricote avec John Reis, le boss de Rocket From The Crypt et de Sawmi Records. Ils vont enregistrer ensemble deux albums extrêmement intéressants, Dan Sartain Vs The Serpientes en 2003 et Join Dan Sartain en 2006. Le sens du son qui caractérise si bien John Reis permet à Dan Sartain de canaliser son esprit feu follet et de se recentrer sur la viande. Son goût pour la dispersion et la pauvreté prend alors un sacré relief. Et du coup, on prend sa carte au parti. Vive Dan ! Mais surtout vive John Reis ! L’autre point commun des deux albums est le suicide : sur la pochette du premier, Dan se pend, et sur la pochette du deuxième, il se tire une balle dans la tête. On peut donc en conclure qu’il ne tient pas spécialement à la vie. Dès le «PCB 98» qui fait la quasi-ouverture de Sartain Vs The Serpientes, la partie est gagnée, car ce qu’on entend là est du petit punk-rock gratté au sec et comme ce mec est bon, ça s’enfume rapidement et ça prend feu. On sent une sérieuse présence dans le studio. Les choses redeviennent passionnantes avec «Walk Among The Cobras Pt1», monté sur le riff de «Baby Please Don’t Go», c’est embarqué au gratté sévère, chanté à la classe supérieure. Dan indique dans ses commentaires qu’il gratte a guitar with bass strings. La perfection du son donne un équilibre naturel. Pour un pendu, Dan est drôlement vivace. Avec «Place To Call My Home», il se prend pour Nick Cave. Il réussit l’exploit de bricoler une mélodie chant dans les pompes du pump organ. Well done, Dan ! Il continue de naviguer en père peinard sur la grand mare des canards et attaque «Leeches Pt 1» de plein fouet, accompagné de John Reis et de Mario. C’est une section rythmique infernale, l’une des meilleures d’Amérique, n’ayons pas peur des mots. Un vrai modèle ! Et les notes de guitare bien rondes se perdent dans la cavalcade infernale. Rappelons que John Reis est un spécialiste des cavalcades infernales, il faut se souvenir des concerts des Hot Snakes. Cet album se révèle donc passionnant. Ça coule de source jusqu’au bout. John Reis joue du marimba sur «Auto-Pilot» et Dan se fend d’un heavy blues dévastateur avec «Romance». C’est un heavy blues plein de jus, plein de pus, plein d’esprit, gratté à la ramasse de rascasse dégueulasse.

On reste dans le viandox avec Join Dan Sartain. L’album met un peu plus de temps à donner de sa personne. Dan se paye un petit tour de chauffe avec le rockab gaga de «Guns Vs Knife» et fait entrer un orchestre mariachi dans «Fight Of The Finch», histoire de créer les conditions de l’exotica. Ça décolle enfin avec «Young Girls». Aucune raison de s’inquiéter, c’est extrêmement bien foutu, John Reis amène un big backdrop dans la structure. Même chose avec «Thought It Over», ça a tout de suite de l’allure, ça swamise dans le marigot, Dan does it right. Il revient à son cher rockab avec «Replacement Man» et part même en rockab demented avec «Hangers On». C’est incroyable comme ce mec sait se positionner aux confins du rockab et de l’evil gaga. Bon on passe sur la resucée de «Besa Me Mucho» et on revient au big sound avec «I Wanted It So». C’est gratté au wow wow yeah yeah, mais pas n’importe quel wow wow yeah yeah, c’est un wow wow yeah yeah raw to the bone. John Reis veille bien au grain, alors Dan peut faire éclore la rose d’un beau killer solo. Il y a du son à gogo dans chaque chanson. Et comme Dan ramène sa grosse guitare et sa voix d’écorché vif à chaque instant, la recette finit par marcher.

Dan ramène du punk-rock dans Dudesblood. On est en 2014 et Dan rocks it out avec «Smash The Tesco», petit shoot de trash-punk inespéré après un début d’album laborieux. Il reste dans une certaine excellence punk avec «Love Is Suicide». Dan rentre définitivement dans le clan des punksters d’Alabama. Il a du son et de l’esprit. Il crée de bonnes ambiances. Il développe des trucs qui flattent les bas instincts, comme ce «HPV Cowboy». On le verra aussi se prêter au petit jeu de la power pop avec «You Gotta Get Mad To Get Things Done». Il est très à l’aise. C’est à peu près tout ce qu’on peut dire de Dan.

Le Dan Sartain Sings qu’il enregistre en 2014 est un album coupé en deux : une A qui ne moufte pas, et une B qui te tend les bras. L’A ne marche pas, car le pauvre Dan se prend pour Nick Cave et se planque dans les ténèbres. Il cultive bien son côté outlaw avec «If You Never», mais comme on l’a annoncé, c’est en B que ça se danse, et ce dès la Country Soul de «Same Situation», montée sur un thème d’acou plongeant. Le «Mexiacan Girl» qui suit est extrêmement weird, c’est joué aux instrus bizarres, le son intrigue. Dernier spasmes avec «In The Night», gratté à l’ongle sec, encore un cut intéressant qui ouvre l’appétit.

Paru en 2015, Century Plaza va rameuter tous les fans d’electro et faire hennir tous ceux qui ne supportent pas les machines. Eh oui, l’affreux Dan se lance dans les petits sons electro. Disons pour rester charitable avec lui qu’il devient polyvalent. Bon c’est risqué la polyvalence dans ce type d’activité, ça revient à changer de style comme de chemise, on en a vu d’autres se vautrer à vouloir faire les malins, tiens, comme les Primal Scream ou Luke Haines. Ah moi je peux tout faire ! Oui, c’est ça mon gars, on a vu le résultat. Le seul cut sauvable de cet album electro s’appelle «Cabrini Green», car Dan y sonne comme Eno, l’Eno d’Here Come The Warm Jets. On croirait entendre «Baby’s On Fire» ! On ne croyait pas que les gars d’Alabama pouvaient être aussi cultivés. Dan s’offre un sursaut en forme d’off-shout dans «First Bloods» : il envoie sa guitare rouler dans la farine d’electro et crée avec ce killer solo trash-flash une forme de sauvagerie qui lui donne l’absolution.

Signé : Cazengler, Dan Sale teigne

Dan Sartain. Disparu le 20 mars 2021

Dan Sartain. Dan Sartain Vs The Serpientes. One Little Indian 2003

Dan Sartain. Join Dan Sartain. One Little Indian 2006

Dan Sartain. Dan Sartain Lives. One Little Indian 2010

Dan Sartain. Too Tough To Live. One Little Indian 2012

Dan Sartain. Dudesblood. One Little Indian 2014

Dan Sartain. Sings. Slice Of Wax Records 2014

Dan Sartain. Century Plaza. One Little Indian 2015

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Les rockers sont des êtres magnifiques. La preuve, j’en suis un. Soyons honnête, certains pensent que ce sont de sombres brutes frustes, des obsessionnels qui ramènent tout et n’importe quoi au rock ‘n’ roll, Sans doute n’ont-ils pas tout à fait tort même s’ils n’ont pas entièrement raison. J’avoue avoir été parfois moi-même victime de ces emballements prématurés qui vous font acheter un bouquin rien parce que le titre possède un mot qui irrésistiblement évoque le rock ‘n’ roll mais un peu comme la célèbre boisson du Pink Floyd ce n’est pas du rock ‘n’ roll, ni de l‘alcool fort. Je vous laisse en juger par vous-mêmes.

Le livre je ne l’ai pas payé, l’était sur une étagère devant une bibliothèque municipale, le passant étant appelé à se servir selon son bon plaisir. Pas grand-chose de fabuleux mais tout de même ce mot magique Appalaches, pour un rocker synonymes de rock ’n’roll, de country, de blues, et sûrement on doit y causer d’Elvis Presley, d’autant que tout en bas de la couve y avait un autre mot magique Tennessee, alors je m’en suis emparé avec la rapacité d’un capitaine pirate jetant son dévolu sur un galion espagnol chargé d’or. Arrivé à la maison, je l’ai lu.

RETOUR DANS LES APPALACHES

SHARYN McCRUMB

( France-Loisirs / 1999 )

Je ne connais rien de Sharyn McCrumb, romancière célèbre pour un ensemble d'une dizaine de livres réunis sous le titre de Ballade dans les Appalaches, dont celui-ci, paru en 1990, est un des volets. Auteur née dans les Appalaches, ayant étudié en Caroline du Nord et vivant dans les montagnes bleues de Virginie, aucun de nos lecteurs ne s‘étonnera que l‘action de ce livre ne se déroule point dans les Pyrénées Orientales,

En tout cas pour Elvis, j’avais visé juste, l’apparaît pour pousser la canzionetta dans une réunion d’anciens lycéens. Remarquez qu’il y a un problème, nous sommes en 1986, soit dix ans après sa mort. Pour Elvis, au détour d’une page Sharyn McCrumb spécifie l’air de rien que le King n’a pas inventé le rock ‘n’ roll, qu’il n’a fait qu’imiter et copier Roy Orbison, je lui laisse l’entière responsabilité de ses dires, ce n’est pas le moment de se lancer dans une polémique à ras les pâquerettes. Pour le country j’étais aussi tombé pratiquement juste, l’un des personnages est une chanteuse de folk, Peggy Muryan un peu ( beaucoup ) au creux de la vague. D’ailleurs le titre original du roman sonne très country : If ever I return, Peggy-O.

Pour la musique, désolé c’est à peu près tout, la zique n’est en rien le sujet du book. Sûr que ça se passe dans un bled paumé du Tennessee, Hamelin. Etrange ce nom de patelin qui ressemble à la cité du célèbre Chasseur de rats de la légende, celui qui emmène les gamins de la ville se noyer en jouant de la flûte. De toutes les manières, l’histoire racontée aurait pu se passer dans n’importe quelle bourgade de n’importe quel état de la Grande Amérique. Sont toutes concernées par la thématique abordée. Le Vietnam.

Si l’action se déroule en 1986, c’est que la promotion 1966 du lycée de la ville se retrouve vingt ans après, le plaisir de se revoir, de se situer sur l’échelle des réussites sociales. Ils avaient dix-huit ans en 66, l’âge idéal pour l’année suivante partir en safari dans les rizières et les forêts d’Ho-Chi-Minh… La guerre du Vietnam ! Un fabuleux détonateur - couplé avec la lutte des droits civiques - pour toute une génération, des années foutrement rock quand on y pense. Mais ce n’est pas le sujet. Pas plus que la guerre du Vietnam proprement dite. Ceux qui sont morts sont considérés comme des héros. Pour eux la cause est entendue. Paix à leur âme valeureuse. Le hic, ce sont ceux qui sont revenus. Le premier tiers s’est réinséré sans histoire, sont devenus avocats ou hommes d’affaires, le deuxième tiers n’en pipe mot, en restent marqués pour la vie, traumatisés en leur fort intérieur, se gardent bien de faire chier leurs voisins, par contre le restant ne sait pas faire semblant, sont des asociaux, des solitaires, ne bossent pas, boivent et se droguent, souvent une arme à portée de la main, se permettent des accès de violence et parfois de démence. Dans le roman vous croisez les spécimens des trois ordres. Les premiers inodores, les deuxièmes psychiquement détruits, si vous ne ressemblez pas aux troisièmes posez-vous des questions.

Bref dans le roman le Vietnam est partout et nulle part. Chacun s’en arrange comme il peut. Certains écoutent du Gratefull Dead et d’autres trimballent leurs fantômes sans rien dire à personne. Nos deux enquêteurs émérites font partie de la deuxième catégorie. Pas de chance pour nos deux flics, trois meurtres coup sur coup, deux bêtes innocentes et une adolescente. Signés, du nom d’unités ayant glorieusement combattu au Vietnam. Si vous n’êtes pas tout à fait idiot vous identifiez le coupable dès qu’il pointe le bout de son nez. Pas la peine de vous décorer du titre du nouveau Sherlock Holmes du vingt-et-unième siècle, car le problème ce n’est pas le Vietnam.

Faut arriver à la fin du livre pour comprendre de quoi veut parler Sharyn McCrumb. Sur la quatrième de couverture une phrase désopilante sortie de Ouest-rien-de-nouveau-France, je ne résiste pas au plaisir de la citer in extenso pour en désigner la bêtise crasse : ‘’ Un polar rural profondément original où transparaît à chaque page l’amour de l’auteur pour le Tennessee et ses habitants’’. Sharyn McCrumb aime peut-être les habitants du Tennessee mais qu’est-ce qu’elle déteste l’être humain ! Certes tout individu se débat dans ses propres problèmes, mais quel qu’il soit tout un chacun aime lécher ses plaies. L’on se regarde dans le miroir de sa conscience mais l’on se jauge dans celui des autres, tous des ratés, des gens qui n’ont jamais eu le courage, voire l’occasion d’aller jusqu’au bout de leurs désirs, de surmonter leurs peurs et leurs lâchetés. Vingt ans après si les femmes ont encore de l’allant, les hommes ont gagné en poids et en calvitie, dans les têtes c’est encore pire, le monde est petit et misérable.

Vous connaissez le meurtrier depuis la moitié du livre. La fin est surprenante. Non, nous ne nous étions pas trompés. A double titre. Parce qu’elle s’inscrit dans l’ordre des choses. Un chancre qui suppure infecte aussi les organes sains. Tellement naturelle qu’elle vous semble évidente. Hâtez-vous de liquider les ultimes pages, les sillons de la bien-pensance américaine, sont-là pour vous empêcher de réfléchir. Si ce n’est pas le cas, si votre intelligence vous titille, vous vous apercevrez que vous ne valez pas mieux que les gentils habitants du Tennessee, que vous ne voulez pas voir ce que l’auteur vous montre, vous fourre tous les détails dans la main, si vous désirez en savoir plus, vous êtes condamnés à relire depuis le début. En trois cents pages Sharyn McCrumb vous refile un roman policier, deux histoires d’amour, une réflexion critique sur l’obturation des esprits par la religion, des linges sales de famille, et un essai sur l’âme humaine que ne renierait point Schopenhauer. Peu de rock ‘n’ roll mais du sex, drugs and death. Tout cela, l’air de ne pas y toucher.

C’est à croire que l’on a tous en nous quelque chose du Tennessee et des Appalaches.

Damie Chad.

*

Pas de confusion, mes vacances ne se sont pas déroulées au pays de l‘herbe bleue de l‘autre côté de l‘Atlantique mais dans la verte Ariège. Cette chronique relate un concert - le premier depuis longtemps et vraisemblablement le dernier pour un bon bout d‘éternité, car votre chrockniqueur n’a aucune confiance en la mauvaise médecine proposée par Big Brother Pharmatic - donc un concert qui servait de clôture au Neuvième Vagabond’ Arts de Baulou. Joli coin de montagne à vaches qui tous les deux ans vous propose de visiter au travers d’un agréable paysage agreste des artistes en tous genres ( peinture, sculptures, photos dessins, tissus, ferrailles, bois… ) disséminés de part et d’autres d’une ancienne voie de chemin de fer reconvertie en Voie Verte, dans les granges, les hangars, et les soues désaffectées des anciennes fermes plus ou moins rafistolées en résidences modernes… A midi et le soir, repas collectifs, et orchestres divers. Ambiance sympathique, alternative, perso je ne regrette que le choix des formations trop souvent pas franchement rock ‘n’ roll, mais surprise en ce dimanche :

08 - 07 - 2021 / BAULOU

THE RURAL SINGERS

BLUEGRASS BAND FROM ARIEGE

Du bluegrass en Ariège, pourquoi pas trimballer une machine à laver sur l’Annapurna tant qu’on y est ! En tout cas se regroupent tous les trois sur la scène. Comme normalement ils sont quatre, Antoine tripote son banjo le temps que Denis rejoigne enfin sa contrebasse. Sont tous là mais ne semblent pas pressés de débuter. Parlementent entre eux, enfin ils démarrent. Des modestes, ne nous apprendront qu’à la fin du deuxième morceaux que ce sont deux compositions de leur cru. Elles auraient mérité un peu plus de mordant et d’assurance car elles n’auraient en rien déparé ce qui va suivre. Bluegrass oui, bluegrass non. Ne sont pas des puristes acharnés, sonnent aussi country, folk, cajun, rock. Mais le tout à leur sauce. Aigre-douce. Pas le temps de s’ennuyer, ont leur instrument de prédilection mais en changent sans arrêt. Antoine est au violon, et le crin-crin agile dégèle l’atmosphère, les enfants entrent dans la danse, entremêlés de chiens auxquels ne tardent pas à se mêler les adultes. Ça décolle sec. Toujours pas de machine à laver sur l’Annapurna mais Julien vous essore la rythmique à la washboard, se permet au pipeau une intro Titanic sur un air échevelé, se sert d’une valise pour marteler un cajon infernal, possède une belle voix mais c’est surtout Olivier qui drive le vocal, nous mène par le bout du nez, on n’y voit que du blue bien grass lorsqu’ils se lancent dans Fortunate Song du Creedence Clearwater Revival, l’on se dit que ce n’est pas bête et même logique, ce qui est sûr c’est que cette version plus roots qu’un classique dument estampillé séduit le public qui n’en croit pas ses oreilles, mais quand ils abordent Hot rail to Hell, z’enfoncent Hayseed Dixie, ce n’est pas fini, se permettent tout, comme cette citation de Morricone qui ravit tous les bons, toutes les brutes et tous les truands de l’auditoire, un tour de chant qui fuse de partout, des tours de passe-passe incongrus, vous repeignent en bleu tout l’Americana, cartonnent même dans le rhythm and blues(grass). Z’ont aussi une compo fétiche, les tueurs de serpents sont des motherfuckers, un slogan que je vous laisse interpréter selon vos idées ( politiques ou autres… ). Rural et pas banal. Rural et original.

Damie Chad.

N.B. : pour Hayseed Dixie, le lecteur ira moissonner la chro du Cat Zengler sur notre livraison 261 du 24 / 12 / 2015.

 

21 / 08 / 2021LAC DE MONTBEL

L'ECUME DES JOURS

THE JUKE JOINTS BAND QUARTET

Longtemps que l'on ne s'était pas rendu à un concert du Juke Joints Band, pas de notre faute et encore moins de la leur, Mister Pandémic oblige, deux années blanches, mais les voici enfin, pas n'importe où en août, dans un cadre idéal, un resto ouvert aux quatre vents et aux aventures musicales, à flanc de rive surélevée, de l'eau, de l'herbe, des arbres, des chiens, des enfants et du monde en liberté. L'on se croirait revenu au temps d'avant, qui n'était pas si fabuleux que cela, ne faudrait tout de même pas mythifier non plus...

Le Juke band est comme le crotale, change de dimension à volonté, roulé en rond sur lui-même sont deux, l'un qui chante l'autre qui gratte, parfois il allonge la tête et ils sont trois, mais les jours de grande colère et de haute prédation ils sont quatre, duo, trio, quatuor, vous n'y voyez que du bleu, la morsure est toujours douloureuse, le venin du blues s'instille en vous et c'est tant pis pour vous. Par contre personne ne s'en plaint, l'homme serait-il un être schizophrénique qui oscille perpétuellement entre volonté de bonheur et sensation d'incomplétude. Sans trop savoir faire la différence entre les deux.

HELP ME

Donc quatre sur la scène. Et tout de suite le coup qui tue. La balle en plein cœur. Au tout début c'est déjà la fin. On ne l'a pas vu venir. L'était tout tranquille derrière sa basse Michel Teulet, grand gaillard immobile, qui attendait le départ avec placidité, alors quand c'est parti, il a sagement laissé tomber un doigt sur une corde. Pas plus, ni moins. N'aurait pas dû. D'un mini mouvement de phalange il a effacé tout ce qui existait. Plus de passé. Plus de futur. Juste le présence de ce lingot d'or pur et lourd, un fracas de cercueil qui choit de tout son poids au fond de la fosse, ah, vous voulez du blues mes cocos, en voilà, du sombre, du profond, du grave qui gave, le battant du bourdon de Notre-Dame qui s'abat sur votre crâne et vous le rompt en deux, sans rémission, respirez c'est fini, non ce n'était qu'une note, voici la suivante, à l'identique, le Michel quand il sonne le blues, il ne s'arrête pas, faudra vous y faire et essayer de survivre, il a le son et il le tient bon, deux sets entiers à asséner le plomb fondu qui tue et qui troue, vous poinçonne l'âme, ce n'est pas qu'il est méchant, ce n'est pas qu'il est cruel, c'est qu'il est juste, détient le secret de la vibration bleue, celle de l'éros fou qui crie au secours en enjambant la fenêtre du vingt-septième étage et qui vole en savourant la chute vertigineuse. Celle qui ne finit jamais.

Du coup Ben Jacobacci a sorti sa Fender verte, fini le tabouret du haut duquel il aime à gratter son acoustique avec ce sourire sardonique de vautour qui vous regarde depuis son observatoire lamper la flaque d'eau empoisonnée qui va vous emporter ad patres. Non ce soir, ce n'est pas le blues-roots qui rampe hors des marécages, c'est l'autre, le vindicatif qui fracasse les portes des pénitenciers et allume les incendies, peut couler son plomb fondu à satiété Michel Teulet, Ben a de quoi répondre. L'a sa guitare full metal jacket, sur laquelle il tricote méchant, va chercher la note au bout du manche, vous croyez qu'il l'a obtenue, non ce n'était pas encore celle-là, l'en a encore une autre plus loin qui vous vrille les oreilles et vous poignarde par derrière. Vous donne l'impression qu'un riff n'est jamais fini, qu'il y a toujours un mot à rajouter à la phrase définitive qui vous a coupé la chique, et que non que ce n'est pas terminé, qu'il vous réserve un chat écorché tout sanguinolent à rajouter à votre chienne de vie, une goutte de blues de plus pour épaissir la potion de colère qui s'accumule en vous et que vous n'osez pas encore expulser, alors Ben il pousse et il tire, les notes explosent comme des bulles de nitroglycérine, écartent sans ménagement les carillons funèbres de Michel, conquièrent l'espace nécessaire à leur épanouissement et à votre bonheur.

Je n'aurais pas aimé être à la place de Rosendo Frances. Entre les deux ostrogoths précédents, je n'aurais pas su quoi faire. Me serais senti de trop, inutile. Le problème n'est pas simple. Où glisserez-vous une baguette entre deux pachydermes collés l'un à l'autre . Rosendo possède la solution, elle trahit un esprit pragmatique, et décisionnel, puisque que je peux pas m'insinuer entre les deux mastodontes, je vous le fais en papier cadeau. Pesé, emballé, vendu. Pas difficile, suffit de démarrer avant eux et de finir après eux. Un quart de temps avant, un quart de temps après, z'ont l'impression de manigancer tout ce qu'ils veulent, mais sont enfermés dans le mouchoir séquenciel qui les englobe, sont libres de batifoler à leur guise mais c'est Rosendo qui dirige le jeu, délimite les limites. Le turn over balancé du blues, à peine commencé, déjà terminé et hop l'on recommence. Séquence suivante, un truc qui vous file le tournis, Rosendo c'est la batterie-derviche tourneur, l'envoie l'eau du bain et le bébé en même temps, fait tourner la boutique de main de maître, l'imprime le rythme, connaît l'intime recette de la mayonnaise du blues, la monte au ras-bord de la soupière, ne déborde pas, une frappe de boa constrictor qui se love sur elle-même et enserre dans ses replis la machine bleue psychopompe dont il détient le fonctionnement impavide.

Ne suffit pas d'avoir le blues. Faut encore le chanteur. Capable de se faire entendre dans le maelström. Chris est là. Ne force même pas sa voix. Croyez-vous qu'un crotale a besoin d'un mégaphone pour faire entendre le raquèlement de ses écailles. Terrible comme la voix dit plus que les mots. Le son transcende le sens. Tout est dans le timbre, écorché à vif. Ou vous avez vécu. Ou vous avez fait semblant. L'attitude aussi. Cette façon de hausser les bras lorsque le ton monte. Danse gesticulatoire qui fusionne les paroles. L'idiome du blues s'exprime autant avec le corps qu'avec le gosier. Chris unique dans sa tunique. Chris n'est qu'un cri bleu de poudre et de sang. Le blues en tant qu'imprécation jetée à la face du monde. Tant de hargne et d'impuissance amassées, depuis Howlin' Wolf à Tony Joe White, Chris est un passeur, un brasero de tendresse et de violence, d'humour et de détestation car il ne faut jamais oublier d'être la risée de soi-même pour boire le vin de la vie sans se prendre trop au sérieux, afin que chaque gorgée soit gouleyante à souhait et à regret. Le blues brûle, et la voix de Chris en recèle toutes les cicatrices et toutes les scarifications. Un shaman qui s'agite et qui transmet. Le public ensorcelé ne s'y trompe pas, se lève et s'en va onduler devant la scène, des goules hagardes attirées par le sexe bleu de la musique du diable dans l'écume de la nuit zombiïque.

Quelle soirée de feu et de blues électrique ! Deux sets d'incandescence absolue. Plus l'harmonica de Didier Kraft sur les trois derniers morceaux. Le Juke Joints Band au summum !

Damie Chad.

 

LECTURES D'AOÛT

 

I : JIM MORRISON : PATRICK EUDELINE

Ce n'est pas un livre, juste un article de quatre pages paru dans le N° 648 de Rock&Folk du mois d'août 2021, signé par Patrick Eudeline. Les derniers jours de Jim à Paris. Une histoire mille fois racontée et écrite. Patrick Eudeline n'apporte rien de nouveau, aucune révélation fracassante, ce qui ne l'empêche pas de donner sa propre vision de ces évènements sinon tragiques du moins pathétiques.

N'aime pas Pamela, la compagne de Jim, la décrit intéressée par l'argent et l'héroïne. Ce serait sur ses conseils que Jim se serait mis à l'héro pour juguler son addiction au vin. Médicamentation plutôt hasardeuse ! Qui lui réussit mal, puisqu'elle se termina par une overdose fatale dans les toilettes du Rock'n'roll Circus.

Mais là n'est pas le problème. Morrison à Paris, c'est un peu comme Patti Smith en pèlerinage à Charleville-Mézières. Un remake de la recherche de l'Atlantide perdue. A la différence près que Morrison ne courait pas après une île paradisiaque mais après deux. L'on connaît l'antienne. Morrison chanteur de rock par occasion. Son truc à lui, c'était le cinéma. A peine a-t-il mis les pieds sur notre continent qu'il assiste au tournage de Peau d'Âne en compagnie d'Agnès Varda et de Jacques Demy. Perfidement Eudeline insinue que le Roi Lézard ne recevra des deux réalisateurs aucun encouragement à poursuivre dans cette voie... l'étudiant de l'Ucla n'avait pas, semblerait-il, l'envergure d'un maître...

Toujours avoir deux sorties à son terrier. Morrison n'est-il pas venu en notre doux pays pour s'adonner à la poésie. Le mythe Rimbaud-Verlaine a fortement marqué les Amerloques. Eudeline reste sceptique. Les textes de Morrison publiés après sa mort ne lui sont manifestement pas apparus comme la révélation littéraire du vingtième siècle... Insiste, une fausse piste. Une voie sans issue. Faut vivre avec son temps. La poésie c'est terminée. La revue, le recueil, le livre, c'est dépassé. Depuis le dix-neuvième siècle. La poésie se trouve aujourd'hui chez Dylan.

Déduction logique du lecteur : Morrison aurait mieux fait de rester chanteur de rock. N'était-ce pas ce qu'il faisait de mieux. Eudeline abat sa carte maîtresse. Depuis Paris le chanteur a toujours gardé le contact avec les Doors. S'inquiète des ventes de L.A. Woman. Si le sort ne s'en était pas mêlé, sans doute son escapade européenne se serait-elle terminée plus vite que prévu. Serait rentré au bercail, l'aurait repris le collier...

Avec des Si... l'on sortirait Paris de sa bouteille de vin rouge... Peut-être vaut-il mieux écouter la voix de Callimaque : '' Il est heureux celui à qui les Dieux donnent la mort en pleine jeunesse''...

Cela ( vous ) empêche de se survivre à soi-même...

 

II : ROLLING STONES

( Collection R&F # 19 + Uncut )

 

Les poëtes ont toujours raison mais parfois les Dieux sans pitié laissent courir votre vie comme un film interminable. D'où ce plaisir de remuer les cendres froides d'un passé révolu. D'où ce désir de feuilleter sans fin cette nouvelle saga des Stones. Depuis le début, disque par disque, entremêlés d'interview-phares, cent cinquante pages, photos et petits caractères... Un demi-siècle d'archives. Tout lu, sans sauter une demi-ligne. Avec en arrière-plan cette question insidieuse. Du moins pour la première moitié du bouquin. O. K. Damie, c'est bien, tu prends ton pied mais cette histoire tu la connais de l'intérieur. Non tu n'étais pas le studio d'enregistrement, mais leurs disques tu fis partie de cette génération pour qui la sortie d'un trente-trois ou d'un simple 45 tours des Stones c'était pratiquement du pareil au même. A l'annonce de la parution d'un opus tu savais d'instinct que c'était une page d'Histoire à laquelle tu adhérais, en cette époque le monde était d'une simplicité extrême, d'un côté il y avait les Stones, de l'autre il n'y avait rien. Le néant absolu. La moindre pochette était examinée à la loupe, discutée avec les copains, se transformait en icône absolue. Un exemple, la couve de ce magazine, z'ont l'air particulièrement tarte, des faces d'apple pie particulièrement stupides, oui mais c'étaient les Stones, on leur pardonnait.

D'où la question : un quidam qui n'était pas né à l'époque et qui pour en savoir un peu plus se procure le news, que ressent-il au juste. Un sentiment de curiosité satisfaite. Un complément d'informations à son tableau de chasse. Et s'il prend la décision de se mettre à l'écoute des morceaux, la magie opérera-t-elle. Et si oui, quel pourcentage d'esprits sera touché ? Certes disques, films, vidéos, photos bouquins ne manquent pas. Mais tout cela n'est-il pas que témoignages de seconde main. L'on trouvera toujours des intelligences humaines prêtes à se passionner pour des époques révolues et à s'extasier sur la demi-phalange d'une aile de dinosaure retrouvée dans le fond asséché d'un marécage du Crétacé, mais le gros de la population s'en moque et s'en contrefout. Reste totalement imperméable à ce genre d'évènement. Mitterrand aimait à répéter que lorsque un griot africain meurt c'est toute une bibliothèque qui disparaît. Je veux bien, mais à la moindre personne qui passe l'arme à gauche c'est une énorme collection de sensations et d'émotions qui est retirée de l'univers.

Les Stones ne sont plus les Stones. Depuis longtemps. Du moins pour les fans de la première heure. N'ont plus donné de disques essentiels depuis belle lurette. N'empêche que la deuxième moitié du bouquin, je l'ai lue sans coup férir. C'est un peu triste, ce n'est pas que les nouveaux opus soient moins bons, z'arrivent souvent à glisser un titre qui s'insinue agréablement dans votre oreille, et c'est cela qui est scandaleux. Ne sont pas des manchots. Savent s'entourer. Z'ont remplacé l'inspiration poétique par l'expérience. Ne sont plus des créateurs mais des faiseurs. Tiennent leur rang. Mais en rock l'on préfère les outsiders venus de nulle part. Connaissent les recettes par cœur. N'en n'inventent plus. Pourtant c'était si bon quand ils laissaient la coquille de l'œuf pour fabriquer leurs omelettes baveuses.

Un été accaparé par mille choses hors rock'n'roll. Si ce n'est ce temps de lecture mélancolique. L'actualité m'a rattrapé au petit matin. J'étais heureux, j'avais terminé le magazine la veille, un coup de jeune en quelque sorte. Les infos rajoutent un point final. Disparition de Charlie Watts. Dans la série Si toi aussi tu m'abandonnes... l'on ne pouvait pas m'offrir de conclusion plus bluesy. Mon Stones préféré. Me faire ça à moi. Ce gars ce n'était pas l'âme des Stones , mais le cœur battant du groupe. Z'avaient déjà perdu par deux fois ( au minimum ) leur âme, Brian Jones et Ian Stewart, mais ce balancement hypnotique, ce sourire en coin du gars qui faisait tout ce qu'il fallait pour que ça chaloupe moult, tout en sachant qu'il existe mieux, mais qu'alors ce ne serait plus les Stones...

Pas de panique, les affaires reprennent, nouvelle tournée en préparation, ami si tu tombes un autre ami entre dans les spotlights et prend ta place, pas de souci, le rock'n'roll est immortel. C'est pour cela que l'on aine les Stones. Nous enterreront tous.

Damie Chad.

 

THE RIGHT TIME IS THE RAG TIME

 

Un gros pavé, 768 pages, L'Odyssée du Jazz, de Noël Balen, paru en 1993 aux Editions Liana Levi, le genre d'ouvrages que l'on garde pour les longues soirées d'hiver, oui mais parfois la tentation est trop forte, ai glissé un œil sur le chapitre 1 consacré au Gospel, bien fait mais pas de révélations époustouflantes, idem pour le blues, ne voudrais pas avoir l'air de me la jouer mais je n'y ai pas appris grand-chose, en fait soyons franc rien, par contre le chapitre 3 Ragtime, stride et boogie woogie m'a subjugué.

Aux sources du rag l'on rencontre un drôle de zèbre, Louis Moreau Gottshalk né en 1829 à la Nouvelle-Orleans, d'une mère créole issue d'une famille aristocratique française ( cocorico ! ) et d'un père anglais. Un surdoué, à tel point que la famille l'envoie en France parfaire ses dons naturels. L'est refusé au conservatoire, pour son jeu un peu sauvage, mais il reçoit des leçons de celui qui sera le professeur de piano de Saint-Saëns... En 1845, lors de son premier concert il est félicité par Chopin pour l'interprétation de son Concerto pour piano en mineur. Théophile Gautier – le plus grand critique romantique – et Hector Berlioz loueront son talent.

Après une longue tournée européenne Louis Moreau rentre aux Etats-Unis où il poursuit à travers tout le continent sa carrière. Les amateur de Jerry Lou ne manqueront pas de cet épisode picaresque de San Francisco qu'il doit fuir en toute hâte car épinglé pour avoir eu une relation avec une toute jeune fille...

Non content d'emprunter à la biographie de Jerry Lou il décède, tout comme Nietzsche, en 1869 à Rio de Janeiro des suites de la syphilis. Il laisse plus de trois cents partitions. Certains titres sont sans équivoque, Bamboula danse nègre, Ballade créole, Chanson nègre...

Pour ma petite histoire personnelle, la notice de Wikipedia se termine sur la mention d'enregistrements de morceaux de l'artiste par le pianiste américain Noel Lee. Je suis incapable de dire pourquoi en 1970 ( ou 71 ) je me suis retrouvé à Toulouse à un récital de piano de Noël Lee dont je ne connaissais rien, même pas le nom avant de l'avoir lu sur une affiche. Le flair du rocker. Privilégiez sa version de Bamboula, beaucoup plus rythmée que les autres disponibles sur le net.

Le ragtime n'est pas une musique instinctive. Elle est un art savant. Fallait déjà avoir une certaine capacité d'analyse musicale pour s'aventurer. C'est un art de perversion. Ce que fait la main gauche sur un instrument, c'est la main droite qui s'en chargera, et vice-versa. Le principe est simple mais ses effets dévastateurs. Peut-être le premier à s'essayer à cette galéjade n'est pas autre que Liszt dans sa Rhapsodie hongroise. La concomitance avec la musique classique n'est pas anodine, Scott Jopplin gamin jouait du Chopin sur son piano alors que sa mère grattait du banjo selon une technique dite folk rag qui consistait à ce que le pouce de la main droite ne joue pas en harmonie avec les autres doigts.

Scott Joplin, né en 1868, encore un gamin surdoué, en 1897 sa première composition Maple Leaf Rag qui lui apportera renommée et une certaine stabilité financière. La vingtaine de rags qu'il écrira en font un musicien fondateur du rag et du jazz. Sans doute était-il trop en avance, son opéra Treemonisha en 1915 sur les conditions de vie de la communauté noire ne remportera aucun succès, il finira en 1917 dans un asile d'aliénés.

La rencontre de Scott Joplin sera déterminante pour le jeune James Scott ( encore un surdoué, né en Caroline du Nord en 1886 ), il écrira quelques pièces qui sont au fondement du répertoire rag, survit en accompagnant les séances de cinéma, accompagnera Bessie Smith et Ma Rainey, les doigts dévorés par l'arthrose il meurt dans l'anonymat en 1938.

Joseph Lamb, un protégé de Joplin, un étage au-dessous toutefois, finira sa vie dans la variété à Tin Pan Alley. Tony Jackson un allumé de la première heure né en 1876, qui mènera une vie de patachon, alcool, bordel, piano, épilepsie... il décède en 1921. Son nom sera sauvé par Jelly Lee Morton qui le considèrera comme un maître. En partagera le mode d'existence débridée, poker, alcool, billard, flambeur, mythomane, sans cesse en tournée, conduit des orchestres, se vantera d'avoir inventé le rag, le jazz, le stomp, le swing, l'aurait pu ajouter le rock'n'roll, mais il est mort dans l'oubli en 1941. En 1938 il a été retrouvé par Alain Lomax qui l'enregistrera...

Le rag évoluera, selon un principe simple celui de la surenchère : plus vite, plus fort, au cours de duels homériques lors des rent parties harlémiques. Eubie Blake né en 1883 finira centenaire. On lui doit une grande partie des connaissances du mouvement rag qu'il a su transmettre. Il fera partie des premières comédies musicales noires de Broadway, notamment avec Joséphine Baker. Il formera le jeune James P Johnson, qui sera considéré par ses compositions comme le King of stride. Il accompagnera les meilleures chanteuses noires de blues : Ethel Waters, Bessie Smith, Ida Cox et composera un opéra blues De Organizer sur un livret de Langston Hughes.

Les temps changent à vitesse grand V, Fats Waller est né en 1904, avec lui nous changeons d'époque, ce n'est plus tout à fait du rag et cela sent de plus en plus le jazz , c'est lui qui fait la passation de pouvoir entre le stride et le swing. Les deux dernières pages du chapitre sont consacrées à l'apparition du boogie woogie, j'aimons beaucoup le boogie mais nous sommes loin de la folie du rag.

Damie Chad.