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08/11/2017

KR'TNT ! 347 : FATS DOMINO / CRASHBIRDS / TONY MARLOW / MA RAINEY / BESSIE SMITH

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 347

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

09 / 11 / 2017

FATS DOMINO

CRASHBIRDS / TONY MARLOW

MA RAINEY / BESSIE SMITH

TEXTES + PHOTOS SUR  :

http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

Fatsy le magnifique

 

Francis Scott Fitzgerald aurait très bien pu prendre Fats Domino comme modèle pour écrire son célèbre Gatsby le Magnifique. Par contre, Rick Coleman y a pensé. Dans son livre extraordinairement foisonnant, Blue Monday - Fats Domino And The Lost Dawn Of Rock ’n’ Roll, il commence par rappeler quelques vérités élémentaires. Il rappelle par exemple que certains artistes noirs ont réussi à forcer la porte des blancs à la seule force de leur sourire - Subversion was the word. Armstrong and Domino, like Ray Charles, The Supremes, Stevie Wonder and many other black artists smiled their way into American homes - En ce qui concerne Fats Domino, ça va même beaucoup plus loin : Billy Diamond affirme que Fats était le Martin Luther King de la musique et qu’il faisait de l’intégration. Dans l’Oregon, il remplissait la salle d’Indiens, en Arizona, il remplissait la salle de Mexicains - He was the absolute superstar ! - Pendant tout le temps de l’âge d’or, Fats brisa des barrières, libéra les corps et les esprits et imposa le régime égalitaire de la Nouvelle Orleans dans toute l’Amérique.

Fats avait heureusement quelques petits défauts : il aimait l’alcool, les femmes, le jeu et surtout les bijoux. À Nashville, il vit une bague dans une vitrine. Elle coûtait 3.600 dollars, une fortune à cette époque, et sa femme était enceinte. Comme il en avait envie, il dépensa tout l’argent qu’il avait pour se l’offrir, mettant le couple sur la paille. Fats possédait les plus belles voitures, 50 costumes et 200 paires de chaussures. Il ne se refusait rien. Mais que peut-on se refuser quand on vend 100 millions d’albums et qu’on décroche 85 hits ?

Il lui arrivait parfois de boire tellement qu’il n’était plus capable de chanter. Alors, il jouait des instrumentaux. Il perdit au jeu des sommes abyssales, de l’ordre de 100.000 dollars en une nuit. Puis il repartait en tournée pour se remplumer.

Ce qui ressort le plus de cet ouvrage, c’est l’humanité de cet homme qui aimait tout ce qu’on aime quand on vit la vraie vie. Il était l’homme d’une seule femme, Rosemary, mais comme Muddy, il aimait toutes les femmes. Il avait des enfants et portait des bagues extravagantes en forme d’étoiles que lui enviait Ringo Starr. Il trimballait un bar géant en tournée car il craignait, comme il le disait à Ahmet Ertegun, de tomber en panne en arrivant quelque part. Il cuisinait aussi les fameux pieds de cochon à la créole dans sa chambre, et en général, le personnel des hôtels fermait les yeux. Après les concerts, il invitait ses musiciens à venir partager la gamelle avec lui. À Vegas, il chantait les hits d’Evis et Elvis chantait ceux de Fats. Elvis disait aux journalistes : «Fats is the real king of rock’n’roll.» Pas mal, non ?

Le destin de Fats se mêle intimement à celui de trois autres personnages considérables : Dave Bartholomew, Lew Chudd (boss d’Imperial Records) et bien sûr Cosimo Matassa, qui dans son studio J&M Music Shop enregistra tous les géants de l’époque, Fats, Little Richard, Frankie Ford, Fess, Eddie Bo et combien d’autres ! La première fois que Lew Chudd voit Fats dans un club dépouille de la Nouvelle Orleans qu’on appelle the Hideout, il est stupéfait - Antoine ‘The Fat Man’ Domino was rocking the house ! - Il chante The Junker’s Blues - They call me a junker, ‘cause I’m loaded all the time ! Chudd le signe sur le champ et met le paquet : il fait paraître trois albums en 1956 ! Greg Shaw rappelle que Fatsy assurait à lui seul l’équilibre financier d’Imperial. La première année, il vendit 800.000 albums.

Rock And Rollin’ With Fats Domino paraît en mai 1956. C’est là que se niche «Ain’t It A Shame» - You made me cry/ When you said goodbye - un véritable coup de génie mélodique, pure magie de la pop américaine, une véritable extension du domaine de la lutte perdue d’avance - Ain’t that a shame/ My tears fell like rain - Mac Rebennack affirme qu’après Lennon/McCartney, le duo Fatsy/Bartho est le plus grand team de songwriters ever. On trouve également sur cet album l’excellent «Bo Weevil» - Bo Weevil/ Where have you been all day - poppy en diable et gratté à la mandoline entreprenante, ainsi que l’excellent «Please Don’t Leave Me» que Fats chante au oooh-oooh-oooh et au oui-oui-oui. Il swingue cet épouvantable jive de juke comme un démon, baby please don’t go ! On est encore à l’époque chez Cosimo Matassa et quand Fatsy attaque «The Fat Man», il le fait au rentre-dedans et Earl Palmer nous pulse ça au beat féroce. Il faut aussi entendre le festival qu’ils font dans «Goin’ Home», amené au heavy groove de vainqueur. Cet album est un absolu chef-d’œuvre ponctué de hits imparables, comme ce «Goin’ To The River» qui descend en pente douce vers l’origine du monde blanc d’Amérique, c’est-à-dire le Mississippi. Et puis en B, de part et d’autre d’«Ain’t It A Shame», on trouve «All By Myself», un joli jumpah bien secoué du cocotier par ce diable d’Earl et «Poor Me», où on voit Fatsy choper son Poor me à l’octave crépusculaire puis redescendre à la Shame.

Rock And Rollin’ paraît trois mois plus tard. Il s’agit essentiellement d’un album de swing, mais comme chacun sait, le swing est l’une des incarnations de l’humanisme. Fatsy et son orchestre attaquent «My Blue Heaven» à la volée. D’emblée, on a là un cut superbe et alerte, océanique en diable, ils nous swinguent ça à la revoyure. Avec «Goodbye», Fats inaugure un autre fonds de commerce, le balladif romantico swingué de frais - You’re gonna miss me/ I’ll be gone far away - Il se fait aussi joliment insistant sur «I Love Her» qui sonne un peu comme l’excellent «Sometimes After Awhile». On tombe en B sur la première version de «When My Dreamboat Comes Home» et je vous prie de croire que derrière Fatsy le magnifique, ça jazze à tire-larigot. Sans doute entend-on la crème de l’élite du swing majeur de la Nouvelle Orleans. Avec «If You Need Me», Fatsy passe au heavy jumpy des familles de tuyau de poêle, mais de grande allure, et l’orchestre n’en finit plus de swinguer l’oignon du cut jusqu’au trognon. C’est un album dont on ressort à quatre pattes.

This Is Fats Domino paraît en décembre de la même année. C’est là que Fatsy explose avec un hit suprême nommé «Blueberry Hill». Mais on trouve aussi sur cet album l’effarant «La La», hit de juke doté de toute la puissance du big-bandisme de la Nouvelle Orleans. Swing toujours avec «Honey Chile», chef-d’œuvre de tact et de majesté, oh oui, ça swingue sec derrière le gros. Et voilà que tombe du ciel «Blue Monday», l’un de ses plus gros hits, et en B, il se livre à un extraordinaire numéro de voltige avec «You Done Me Wrong» : il chante tout son premier couplet en ah-ah-ahtant. C’est là qu’on commence à essayer de mesurer l’immensité d’un artiste comme Fatsy le magnifique. Il refait un couplet en oh-oh-ohtant. C’est tout simplement écœurant de classe. Il enchaîne ça avec une version complètement laid-back de «Reeling And Rocking» et là, attention, Lee Allen passe un solo de sax vicelard, alors fini la rigolade.

Fatsy devient vite une star énorme et entre dans le manège tourbillonnant des rock’n’roll packages. Lorsqu’il va tourner en Europe, Fats emmène son orchestre, alors que Little Richard et Chuck Berry tournent avec des musiciens Anglais. Ça fait toute la différence. Aux yeux des journalistes anglais, Fats et son orchestre font passer les Soul stars de Stax et Tamla pour des enfants de chœur.

En 1957, les hits continuent d’affluer avec Here Stands Fats Domino. À l’écoute d’«I’m Walking», l’ado Ricky Nelson devint fou et un jour, au bord de la piscine, il déclara à son père qu’il allait devenir chanteur de rockab et enregistrer «I’m Walking». Derrière Fatsy jouent deux des musiciens les plus légendaires de l’époque : Lee Allen et le guitariste Walter Papoose Nelson. Papoose enseigna la guitare à Mac Rebennack, ne l’oublions pas. Un peu plus tard, Papoose allait mourir d’une overdose. Roy Montrell allait le remplacer puis allait lui aussi faire une petite overdose. Pour Fats, Papoose et Roy furent ses meilleurs guitaristes. On trouve d’autres merveilles sur Here Stands Fats Domino, comme par exemple «Detroit City Blues», un heavy blues que Fats roule dans sa farine et il faut l’entendre gueuler dans «Hide Away Blues» ! Dave Bartholomew souffle des coups de trompette dans «Every Night About This Time», un vieux coucou daté de 1949. On retrouve la fabuleuse énergie du son dans «You Can Pack Your Suitcase», pur strut de street joué au shuffle de cuivres. On se régalera aussi des chœurs d’artichaut qui font la grandeur du vieux «Hey Fat Man» daté lui aussi des origines.

Tous ceux qui osaient monter sur scène après Fatsy étaient cuits d’avance. Il venait par exemple de chauffer une salle de 20.000 personnes et le pauvre Chuck qui était en tête d’affiche regretta amèrement d’être passé après lui. Fatsy fut certainement l’artiste noir le plus populaire d’Amérique.

This Is Fats paraît en 1958. Imperial colle la grosse bouille de Fats détourée sur un fond rose. Il attaque avec «The Rooster Song» - Ain’t that a shame ! - lance-t-il et derrière lui, ça tressaute dans la sautillade de Cosimo. Puis il amène «My Happiness» à la magie de Blueberry, c’est à la fois si mélodiquement parfait et si tranchant. Et dire que tout ça se passe chez Cosimo ! On ne peut se lasser d’un coup de swing comme «Hey La-bas» ou de ce slow blues de rêve qui se niche en B, «Valley Of Tears». Il sait aussi jiver son boogie, comme on le constate à l’écoute de «Where Did You Stay» . Il en profite pour nous faire le coup du woouah woouah et place un solo de piano énervé. Lee Allen entre dans la danse et ça donne une sacrée leçon de swing sauvage. Fatsy termine avec «You Know I Miss You», une pure merveille de heavyness de la Nouvelle Orleans et Ernest McLean passe un solo de jazz guitar à faire baver Wes Montgomery.

Greg Shaw rappelle que Fatsy a carrément inventé la scène de la Nouvelle Orleans, car toux ceux qui sont arrivés après lui subirent son influence : à commencer par Huey Piano Smith, puis tout se mit en route avec Minit (Jessie Hill, Ernie K-Doe, Irma Thomas, Aaron Neville), et d’autres encore comme Lee Dorsey, Wilbert Harrison, Buster Brown, Clarence Frogman Henry et Chubby Checker.

Allez hop, Chudd remet le paquet en 1958 avec la parution de deux nouveaux albums, et quels albums ! The Fabulous Mr D et Fats Domino Swings. Sur la pochette du premier, Fatsy rayonne. Les hits se nichent en B, à commencer par «I Want You To Know», heavy romp de yeah yeah yeah oh boy, suivi d’un «44» monté sur le même genre de romp. Là, Fatsy veut se tirer une balle de 44 dans la tête - Kill myself/ Goin’ downtown/Buy me a forty-four - Fantastique d’intentionnalité ! Et puis on bascule dans la magie pure avec «Mardi Gras In New Orleans», comme Fess et Mac, Fats veut rencontrer la Zulu Queen et le Zulu King. Et comme on le constate à l’écoute d’«I Can’t Go On», le pauvre Fats s’est encore fait larguer - Rosalyn/ Come back to me - Mais elle ne revient pas - I’m reelin’ & rockin’/ Like a willow tree - Fats sait aussi chanter le blues, pas de problème, son «Long Lonesome Journey» est un chef-d’œuvre de beat limace gluante. «The Big Beat» qui ouvre le bal de l’A vaut aussi le détour, car Fatsy nous swingue ça comme la bête du Gévaudan. Autre merveille : «What Will I Tell My Heart», un slowah de charme chaud et tendre. Fatsy le généreux enveloppe le lapin blanc dans ses gros bras dodus pour le dorloter. Fats Domino Swings est un Best Of où on retrouve tous ces hits intemporels que sont «The Fat Man», «Blue Monday», «Blueberry Hill», «My Blue Heaven», «I’m Walking» et «Ain’t That A Shame».

L’année suivante paraît Let’s Play Fats Domino. On y trouve une petite merveille intitulée «I Want To Walk You Home», un hit doux et tendu qu’on attendait comme le messie - You look so good to me/ Oh ouie ouie - Fats mène le bal en A avec «Howdy Podner» et raconte l’histoire de Stagger Lee dans un «Stack & Billy» saxé de frais. Pure merveille de swing aussi que ce «Margie» de fin de face, saxé jusqu’à l’os du trognon. Toute l’énergie de la Nouvelle Orleans semble concentrée dans «Ida Jane», véritable foison de on fouillis.

Retour aux pochettes illustrées avec A Lot Of Dominos et nouveau coup de génie avec «Walking To New Orleans». Franchement, Fatsy illumine le monde avec son groove magique - You used to be my honey/ You spend all my money - Encore un balladif conte de fées avec un «Magic Isles» violonné sous l’horizon, là-bas au loin. On sent bien que cet homme ne ferait pas de mal à une mouche. Retour en A où Fatsy se plaint d’être seul trois nuits par semaine dans «Three Nights A Week». Et puis attention à «Shurah», cet énorme jive New Orleans et son solo de kazoo démentoïde. Ces gens-là swinguent au-delà du raisonnable. Et tiens, encore un coup de génie avec «My Girl Josephine» - Do you remember me baby - Fatsy swingue son jive, oooh pooh pooh pooh, merveille absolue - Hello Josephine/ How doo you doo - C’est d’une classe indécente. Par contre, Greg Shaw pense que c’est son pire album, noyé dans les arrangements orchestraux - The Dean Martin treatment.

Allez hop, Chudd remet le paquet en 1961 avec la parution de trois nouveaux albums : I Miss You So, Let The Four Winds Blow et What A Party. Pour Greg Shaw, le portrait de Fats qui orne la pochette d’I Miss You So évoque une sorte d’overweight Frank Sinatra, casually smoking a cigarette. Il ajoute que c’est pitiful. D’autant plus pitiful que le niveau des albums baisse. Pour Greg Shaw, Fatsy est victime du label qui lui fait faire n’importe quoi - It was pitiful what they’d done to him - On trouve cependant trois merveilles sur I Miss You So, à commencer par «Fell In Love On Monday», où ce diable de Fats se fait accompagner par des chœurs d’église. Quelle clameur ! On ne peut pas s’empêcher de penser que le «You Can’t Always Get What You Want» des Stones vient de là en direct. En A, Fatsy tape dans «One In A While», un vieux classique popularisé par Liza Minnelli, Ella Fitzgerald et Sarah Vaughan. Il rivalise d’ardeur avec l’over the rainbow sound of it all. Pure magie fatsydique. L’autre merveille est bien sûr «I Hear You Knocking», la tubercule du hit de Dave Edmunds. Difficile de préférer l’un à l’autre, car Fatsy swingue sa shit comme un chef. On trouve d’autres gros cuts sur cet album descendu par Greg Shaw, et notamment le morceau titre, gros coup de croon de most of all I miss you so. Le pauvre Fats finit toujours par se retrouver seul, sauf dans le civil. Il tape un coup de rockab avec «Ain’t That Just Like A Woman». On note l’incroyable santé du beat. Fatsy sait driver un bop. Le «What A Price» qui ouvre le bal de la B vaut aussi le détour, car c’est suprêmement bien chanté - So good/ Bah/ Bêê/ Bi/ I’m gone/ Oh what a price/ I have to pay/ For lovin’ you - Tout est bon sur cet album, on se régale aussi d’«Easter Parade», un balladif qui promène bien son cul sur les remparts de Varsovie. On a là encore un cut incroyablement vivant et inspiré par les trous de nez. Il boucle avec «I’ll Always Be In Love With You». Fatsy Fats est l’une des incarnations de l’élégance sur cette terre. Il n’en finira plus de sertir la nuit d’encre de petites étoiles bleues. Let The Four Winds Blow est un album nettement moins dense. Il l’attaque pourtant avec l’«Along The Navajo Trail» qu’il chante goulûment et que Greg Shaw déteste. Fatsy Fats fait son croon tranquille. On est à la Nouvelle Orleans, donc tout va bien. En fait, on s’aperçoit qu’il passe son temps à adoucir la blackitude. Avec «Trouble Blues», il tape dans le blues de bar at midnight et en B, il revient au croon de bonne guerre avec «I Can’t Give You Anything But Love». Il roule ça dans sa farine avec un doigté exemplaire. Puis il prend «Your Cheating Heart» beaucoup plus softy que Jerry Lee. Il en fait de l’easy listening. Le morceau titre se veut terriblement rock’n’roll, mais à la Fatsy. Ça passe en douceur. On trouve trois petites merveilles sur What’s A Party, à commencer par «Ain’t Gonna Do It». Oh quelle attaque ! Fatsy rocke son swing avec une véritable aura boréale. C’est saxé au meilleur twang orléaniste. En B, on tombe sur le délicieux «Coquette», un joli groove de timbre tendu. Quelle charmeur, little coquette. Il boucle avec l’excellent «Tell Me That You Love Me» : attaque, foin de son, tout est là et sa douce remontée au chant reste unique au monde. Fatsy passe tout en douceur, il joue son rock avec une tranquille assurance. On se pourléchera aussi les babines de «Did You Ever See A Dream Walking». Fatsy s’y montre une fois encore le mec le plus chaleureux de la terre. On se love dans le groove duveteux de ce charmant gros lard. Il tape un joli coup de heavy blues avec «Bad Luck And Trouble - Don’t let me down/ Trouble is all I found - et le morceau titre sonne comme un doux swing créole, un modèle de décontraction. Ses disques sentent bon la couenne tiède.

Autre chose : à une époque, Fats Domino était le seul pionnier du rock encore actif : Chuck était au trou, Elvis à l’armée, Buddy Holly sous terre, Jerry Lee nettoyé par la presse et Little Richard de retour au séminaire. Fats tournait dans tous les états et cassait la baraque.

Chudd remet le paquet en 1962 avec deux nouveaux albums, Twisting The Stomp et Just Domino. Pochette illustrée pour le premier, un disque qui encore une fois vaut largement le détour, et ce pour quatre raisons. Un, «I Know», embarqué sur un groove joyeux de c’mon baby please c’mon. Il refait un hit avec son vieux oh-oui-ooh-oooh-oui. Deux, on tombe en fin de face sur un «Wait And See» embarqué au pur jus d’attaque. C’est la même magie que Blueberry, mais il en fait quelque chose d’à la fois différent et délicieux. Trois, «Don’t Deceive Me», hit de juke niché en B, encore swingué au aooh-oui. Fatsy n’en finit plus de jerker la paillasse de ses hits. Quatre, «Do You Know What It Means To Miss New Orleans», un groove de charme en hommage à sa ville, qu’il chante à la syllabe mouillée pour en faire l’un de ces balladifs de rêve dont il a le secret. Pour Just Domino, Chudd passe à la pochette jazz : gros plan de Fatsy tramé au point sur fond bleu-vert. Ça swingue dès «Stop The Clock», tic toc stop the clock, jive de syllabes grasses et rondes et en B, Fatsy s’en va scintiller au firmament du croon avec l’excellentissime «Nothing New». Il reste dans le meilleur croon du coin avec «Wishing Ring». Ce nounours attendri éclaire la nuit étoilée. Il termine cet album d’entre-deux avec «Goin’ Home», un heavy blues cuivré de frais et joué à la meilleure franquette de quartier français. Voilà encore un butt-shake unique au monde, un véritable brassage de sons lourds de sens, c’est à la fois épais et tellement plein de vie ! Il faut voir comme ça grouille.

Tout ce qui touche au style de Fats s’apparente au langage ferroviaire - His rumbling locomotive sound powered the band - En effet, Fats n’avait au début ni bassman, ni guitariste. C’est lui qui embarquait l’orchestre. Quand on parle du son de la Nouvelle Orleans, on parle bien sûr de barrelhouse beat.

En 1963, Chudd fait encore paraître trois album de Fats, dont deux sont des resucées bourrées de vieux hits, Here He Comes Again et Let’s Dance With Domino. Par contre, le troisième qui s’appelle Walking To New Orleans vaut le détour, ne serait-ce que pour la classe du morceau titre, fabuleux hit nostalgique - You used to be my baby/ You spent all my money - Avec ce hit, le magicien Fatsy frappe encore. Tout est bon sur cet album, le heavy blues de «My Love For Her» chanté à la pointe d’une glotte émotive, «What’s Wrong» embarqué au swing de bastringue, et quelle assise, et quelle aisance, et quelle poigne, et quelle douceur ! Encore du solide avec «Little Mama», pur rock’n’roll à la Fatsy, une bénédiction de perfection bénéfique, et il boucle l’A avec l’excellent «Goin’ Back Home», fabuleux fatras de bastringue. Autre coup de Jarnac en B avec «How Can I Be Happy». Pauvre Fatsy, il chante ses peines de cœur avec une telle allégresse qu’on doute de sa sincérité. Toujours aussi bon, voici «One Of These Days», un heavy groove joué au beat de la trépigne et repris au vol par des chœurs mâles. Son «Oh Wee» est aussi sacrément bien envoyé.

Fin de la période Imperial en 1963. Fats passe chez ABC Paramount pour enregistrer Here Comes Fats Domino. C’est un changement d’autant plus radical qu’il l’enregistre à Nashville. Il commence par faire du repérage, puis il fait venir ses costumes. Il apprécie l’ambiance et les musiciens. Ça s’entend sur «When I’m Walking», le cut d’ouverture du bal - When I’m walking/ Let me walk/ When I’m talking/ Let me talk - Ça swingue à outrance - It’s time for me/ I struck my stuff - On entend des chœurs extraordinaires sur «There Goes My Heart Again». Ce sont les chœurs africain que reprendra Gainsbarre sur «Couleur Café», avec ce fantastique décalage d’une mesure. C’est un véritable tour de magie rythmique. Évidemment, «Red Sails In The Sunset» sonne comme une carte postale, mais Fatsy la travaille en vrai géant. Il faut voir comme il swingue son bah-bah baby bah-bah dans «Bye Baby Bye Bye». Le gros peut absolument tout se permettre. On retrouve des chœurs magiques dans «I’m Livin’ Right». Fatsy y joue la carte du séducteur dans un écrin de velours. Il fait plus loin un reprise de «Land Of 1000 Dances», mais à sa façon - Do the fish/ Go like this - au swing. Il faut aussi absolument écouter «Song For Rosemary», un instro de classe intercontinentale dédié à sa femme. C’est du romantisme exquis, fin et délicat, qui évoque l’univere féerique de fête foraine à la Kaurismaki. Fatsy termine ce fantastique album avec un «Tell Me The Truth Baby» de nounours chagriné qu’on aimerait tant aider - Don’t tell me no lies/ Do you love me/ I wanna know baby.

Un an plus tard, il enregistre Fats On Fire et plus de cinquante ans après, on s’extasie de cette pochette où on voit Fatsy grimpé sur un camion de pompiers. Il amène son «I Don’t Want To Set The World On Fire» avec un fantastique c’moon et tempère ensuite son Broadway swing de Temporel en martelant joliment son clavier. On a là un cut réellement fantastique. Il passe au heavy groove avec «You Know I Miss You» et on entend même un solo gras. Il prend plus loin «The Land Of Make Believe» au thème de Blueberry, mais avec un come go with me d’entrée de jeu. Quel charme ! Il revient aux chœurs gainsbarriens dans «Old Man Trouble» et en B, il passe au mambo foisonnant avec l’excellent «Mary Oh Mary». Il faut aussi l’entendre chanter «Gotta Get A Job» d’une voix pâteuse. Quel croqueur de groove ! - Ain’t got no money/ Can’t get a job - Il reprend son vieux hit des origines, «The Fat Man» : wow, c’est du «Waiting For The Man» avant la lettre.

Quand Fats partait en tournée avec ses musiciens, il y avait deux voitures : celle des camés et celle des alcooliques. En arrivant à Las Vegas, les camés en manque allaient déposer leurs instruments au pawn shop pour récupérer du cash. C’est là que Roy Montrell, road manager et guitariste de l’orchestre, allait voir Fats pour lui réclamer du cash. Il fallait bien racheter les instruments ! Fats trimballait avec lui une valise de bijoux et comme il se méfiait de ses musiciens junkies, il portait une arme. Sur scène, lorsqu’il finissait son set en poussant son piano à travers la scène, on voyait parfois une crosse apparaître dans l’échancrure de son veston.

Puis Fats va passer de label en label sans jamais retrouver la stabilité de l’âge d’or Imperial. En 1968, il n’intéressait sans doute plus grand monde. On retrouvait sur Trouble In Mind des vieux morceaux comme «I Know», l’un de ses hits majeurs les moins connus. Il sait qu’elle ne l’aime plus mais il chante avec la joie au cœur, comme Charles Trenet. Personne ne peut battre Fatsy sur le terrain du swing joyeux. On retrouve aussi l’excellent «Wait And See» mené au beat de pur swing et chanté à la glotte fluide. En B palpite le vieux «Don’t Deceive Me» parabolique, véritable merveille de raffinement orléaniste swinguée jusqu’à l’os du genou.

La même année, il tente le grand retour avec Fats Is Back. On y trouve une fantastique reprise de «Lady Madonna» qui met du baume au cœur. Fatsy la swingue à la vie à la mort. Il injecte là-dedans toute l’énergie du peuple noir. C’est un shoot de junk dans le cul de la Beatlemania. Il tape aussi dans le pur jus de rock’n’roll avec «I’m Ready». Derrière, ce sont les Blossoms qui font les chœurs. Il attaque ensuite «I Know» sur le mode mambo. Fats prend de l’âge mais il conserve ses vieux réflexes de swinger et de piano-man de bastringue. On se régalera aussi du «Honest Papas Love Their Mamas Better» qui ouvre le bal de la B, car c’est joué au trombone, shufflé au potiron, et swingué par les meilleurs batteurs d’Amérique, Hal Blaine et Earl Palmer. James Booker et King Curtis traînent aussi dans le studio. Fatsy revient à sa chère patate chaude avec «One For The Highway». King Curtis souffle dans la foulée, et il faut voir comme ça swingue dans la pétaudière ! Ici, tout reste bon enfant. Encore une fixette sur les Beatles avec une reprise de «Lovely Rita», un cut beaucoup trop psychédélique pour un vieux routier comme Fatsy. Il boucle cet album miraculeux avec «One More Song For You». Il s’y montre d’humeur badine et croone à la lune. Ce fabuleux troubadour doux et dur, ce vieux racleur de parquets, ce sacré gros lard capable d’enchanter le monde finit par nous fasciner. Il pourrait bien être à lui tout seul le berceau de la civilisation électrique. Il referme le livre de ce disque avec le plus grand soin.

Toujours sur Sunset, paraît la même année Stompin’. On retrouve dans «Don’t Blame It On Me» le heavy groove ferroviaire pianoté de frais. Fatsy chante ça d’une voix délicieusement fêlée. Encore du croon de charme discret de la bourgeoisie avec «I Can’t Give You Anything But Love», aussi imprenable que le bastion de la bastide et plongé dans une ambiance propice à l’épanchement des synovies lacrymales. En B, Fatsy fait son miel avec «Along The Navajo Trail», mais on sent une baisse très nette de régime. L’«Every Night» qui suit surprend par cette slapperie bien poussée devant dans le mix. Mais on sort de cet album un peu déçu, ce que confirme Greg Shaw dans l’excellent portrait qu’il fit de Fats pour United Artists.

Back to ABC en 1969 avec Getaway With Fats Domino. Il y reprend des vieux standards comme «When My Dreamboat Comes Home» et «Trouble In Mind». On se régale de sa version de «Kansas City», joués au beat de bastringue et au cahin-caha de la cantonade. Pure merveille que ce «Slow Boat To China» qui navigue en B et que salue Sam Coomes dans l’un de ses albums. Oui, car voilà du bon vieux jumpy de big band que Fatsy chante comme un roi de Broadway. Et si on écoute «Heartbreak Hill», on assiste à un fantastique numéro de batteur qui démultiplie ses doublettes de tap tap.

On trouve deux pures énormités sur Fats, ce bel album paru sur Reprise en 1970, à commencer par une version de «Lawdy Miss Claudy» jouée en mode slow rock de combustion interne. On va d’ailleurs vite s’apercevoir que tout est inexorablement bon sur cet album. Le cut de fin s’appelle «Work My Way Up Steady». Fats y groove le r’n’b en douceur et en profondeur. Classe et voix, tout est là. On a d’ailleurs un son plus dodu que d’habitude sur cet album. Il suffit de revenir en A et d’écouter «Big Mouth» : on y entend une bassline bien grasse et des petits éclats de sax épars. On ne se lasse pas de ce fabuleux gros lard. Toujours en A, voilà «I’m Going To Help A Friend», un joli coup de groove jazzy joué à l’orgue. Passionnant ! Mais c’est vraiment en B que se joue le destin de l’album. Fatsy chante «Another Mule» du gras de menton. Il mouille bien son groove. Son énergie vaut bien celle des géants. «When You’re Smiling» sonne comme du cabaret enjoué de la Nouvelle Orleans. On assiste là à un magnifique épisode de la fatsytude éternelle. Encore un fantastique groove de softah avec «Those Old Shoes». Fatsy y porte le flambeau du New Orleans spirit.

Encore une sorte de Best Of avec When I’m Walking paru l’année suivante. La pochette permet d’examiner dans le détail la montre étoile et la bague étoile de Fats. On retrouve sur ce disque l’excellent «When I’m Walking», une fabuleuse version d’«Old Man Trouble», chargée de tout la clameur africaine de la Nouvelle Orleans. Fatsy n’en finit plus de chauffer ses intonations et quand on réécoute «Bye Baby Bye Bye», on a toujours l’impression de découvrir un nouveau hit. En B, on va retrouver les imparables «Mary Oh Mary» et «Tell The Truth Baby». Mais tous ces Best Of finissent par brouiller les pistes. Ça commence à sentir l’arnaque. Tiens, en voilà encore un l’année suivante, sur Pickwick, My Blue Heaven. Mais chaque fois, on retombe sous le charme du gros. Qui dira la grandeur de ses attaques, le doux de son approche, le kitsch de son jump et l’élégance de son bonheur à chanter ? Il tape une belle version de «When The Saints Go Marchin’ On» en B, il parvient même à swinguer le gospel batch, ce qui relève de l’exploit. Fatsy a toujours su se montrer extraordinairement persuasif.

À mesure que paraissent ses nouveaux albums, il rejoue inlassablement ses vieux hits, comme on le voit encore avec They Call Me The Fat Man, paru sur Probe en 1973. Il attaque avec le funk créole d’«Old Man Trouble» et revient à l’enchantement dans «The Land Of Make Believe» qu’il chante divinement, sous un ciel étoilé, avec des reflets bleus dans les cheveux. «Trouble In Mind» sonne toujours aussi bien, Fatsy s’y complaît avec la douceur exubérante d’un gros lard sentimental. On ne se lasse pas du doux rayonnement de sa chaleur. On s’effare aussi de l’entendre prendre «You Know I Miss You» à l’aplomb d’une insistance pianistique de haute volée et puis avec «Valley Of Tears», il revient au modèle chromatique de Blueberry Hill. Fats s’y fait l’Enchanteur Pourrissant d’Apollinaire. Avec «Wigs», il passe à l’exotica voodoo. Il traite ça au mambo soigneux et nappé d’ambre jaune. Ça sonne comme un mambo comploteur tapi dans la jungle. Il finit cet album attachant avec une nouvelle version de «The Fat Man» jerkée à outrance.

Rien de nouveau sous le soleil de Cooking With Fats balancé dans le commerce en 1973 par United Artists. La pochette constitue peut-être l’intérêt majeur de ce double album : un graphiste a réussi à fabriquer un Fatsy en pâte à modeler. On retrouve sur ces deux galettes des tas de vieux coucous et des choses marrantes comme cette version du «Jambalaya» d’Hank Williams - Son of a gun up the bayou - Cut terrible que ce «Little Mama» swingé au fouillis outrancier - Come back baby/ In my band new automobile - Sont aussi au rendez-vous le vieux «Shurah» avec son solo de kazoo et «What’s The Reason I’m Not Pleasin’ You» où Fats traite ses problèmes conjugaux d’une voix chaleureuse et utopiste, sur fond de heavy slap. On retombe aussi sur les excellents «Three Night A Week» et «Are You Goin’ My Way», visité par un joli solo de Mac Rebennack. L’album se termine sur l’incomparable «La La» qui est certainement l’un des fleurons de son élégance. Pickwick rebalance la même année l’album When My Drumboat Comes Home. Aussitôt après le morceau titre qu’on finit par connaître par cœur à force de le recroiser, on tombe sur «I’ve Got A Right To Cry The Blues» amené à la clameur du gospel batch, mais avec la puissance d’un gentil géant - I really lost my mind - On retrouve aussi l’excellent «On A Slow Boat To China» joué au jazz de Broadway sur fond de shuffle princier. Tout chez Fats respire la joie et la bonne humeur. Avec «Bailin’ The Batch», il passe au jolly jumper de gai pinson. C’est presque du Walt Disney, tellement on a envie de rire de bon cœur. On retrouve aussi en B «Heartbreak Hill» et les tambours de Congo Square : une vraie bénédiction, un don du dieu Congo des congas congolais. S’ensuit cette version tellement distinguée de «Kansas City» qu’il chante à l’accent chaud, sucré et généreux. Mais apparemment, le gros ne compose plus grand chose.

Paru en 1979, Sleeping On The Job réserve quelques surprises de taille. On entend ronfler Fatsy sur le morceau titre d’ouverture. Il est essentiel de préciser que l’album est enregistré chez Allen Toussaint, à See-Saint. Fatsy reprend l’énorme hit d’Ivory Joe Hunter, «When I Lost My Baby» et il ajoute, d’une voix chaude, qu’il a failli perdre la boule - I almost lost my mind - C’est une merveille absolue. Voilà comment se manifeste la puissance d’un mec comme Fats. Il croone sa mélodie en force. Le «Something About You Baby» qui suit en bouche aussi un coin, car c’est incroyablement juteux et dynamique. En B, il remonte au firmament avec «Any Old Time». Sacré Fats, il pardonne tout - Any old time/ You want to come back home/ Drop me a line - Il fait une sorte de romantisme à toute épreuve. On aime ce gros à la folie. Avec «I just Can’t Get (New Orleans Off MyMind)», il tape un petit groove de merry steamboat en hommage à sa première fiancée, sa ville chérie - Music all the time - Une fois de plus, il se retrouve seul dans «The Girl I Love». Il souffre trop, c’est atroce et un sax verse de l’huile sur le feu - Woke up this morning/ I was all alone - Fabuleux Fatsy - Help me find/ The girl I love.

L’ouvrage de Rick Coleman fourmille d’anecdotes extraordinaires, du type de celle-ci : un soir à Vegas, Roy Montrell va trouver Fats dans sa suite à l’hôtel. Fats est allongé sur son lit. Roy lui demande du cash, soit-disant pour ses enfants. Fats l’envoie promener. Montrell insiste et Fats lui rétorque : «Fuck your children !». Alors Montrell saute sur Fats et ils se bagarrent comme deux gamins. Les coups pleuvent. Fats attrape la cravate de Roy pour l’étrangler mais elle lui reste dans la main. C’est une cravate à clip. Fats la regarde et regarde Roy et là ils éclatent de rire. Et bien sûr, Roy repart avec son cash.

Fatsy est l’un des artistes les plus compilés de l’histoire. C’est même une horreur. Il existe des centaines de Best Of. Oui des centaines ! S’il faut en choisir un dans ce paradis des charognards, c’est forcément celle que proposait Greg Shaw en 1975 sur United Artists. Le texte qu’il consacre à Fatsy le magnifique est un modèle du genre. Il rappelle que Fats avait déjà vendu à cette époque 65 millions de disques - that’s a lot, buddy - il parle de lui en termes de flamboyance, d’exubérance, de style distinctif et de class by himself. Puis il rappelle qu’il a influencé tout le monde, de Smiley Lewis à Guitar Slim, en passant par Lloyd Price qu’il accompagne au piano sur «Lawdy Miss Clawdy». Pour le Bomp-man, Fats est avant tout un entertainer qui n’a qu’un seul but : communiquer sa joie de vivre à son public - There can be no doubt that Ftas Domino is one of the great entertainers of our era - Toujours selon lui, Fats a permis à une génération d’échapper à la médiocrité de l’ère Eisenhower - Fats was Mr. Fantasy to us - Fats pouvait rire de son obésité, il pouvait se jeter dans une rivière à cause d’un chagrin d’amour, mais il savait qu’un jour il deviendrait énorme.

Et Greg Shaw conclut son fantastique hommage à Fatsy ainsi : The vitality of his recordings sound even stronger today. So hey Mr Fat Man, play us a song and make us all happy.

Ce fatsyrama est bien sûr dédié au fils du Diable.

 

Signé : Cazengler, Fats domiteux

 

Fats Domino. Disparu le 24 octobre 2017

Fats Domino. Rock And Rollin’ With Fats Domino. Imperial 1956

Fats Domino. Fats Domino Rock And Rollin’. Imperial 1956

Fats Domino. This Is Fats Domino. Imperial 1956

Fats Domino. Here Stands Fats Domino. Imperial 1957

Fats Domino. This Is Fats. Imperial 1957

Fats Domino. The Fabulous Mr D. Imperial 1958

Fats Domino. Fats Domino Swings. Imperial 1958

Fats Domino. Let’s Play Fats Domino. Imperial 1959

Fats Domino. A Lot Of Dominos. Imperial 1960

Fats Domino. I Miss You So. Imperial 1961

Fats Domino. Let The Four Winds Blow. Imperial 1961

Fats Domino. What A Party. Imperial 1961

Fats Domino. Twisting The Stomp. Imperial 1962

Fats Domino. Just Domino. Imperial 1962

Fats Domino. Walking To New Orleans. Imperial 1963

Fats Domino. Here Comes Fats Domino. ABC Paramount 1963

Fats Domino. Fats On Fire. ABC Paramount 1964

Fats Domino. Fats Is Back. Reprise Records 1968

Fats Domino. Trouble In Mind. Sunset Records 1968

Fats Domino. Stompin’. Sunset Records 1968.

Fats Domino. Getaway With Fats Domino. ABC Paramount 1969

Fats Domino. Fats. Reprise Records 1970

Fats Domino. When I’m Walking. Harmony 1970

Fats Domino. My Blue Heaven. Pickwick Records 1971

Fats Domino. They Call Me The Fat Man. Probe 1973

Fats Domino. Cooking With Fats. United Artists 1973

Fats Domino. When My Drumboat Comes Home. Pickwick 1973

Fats Domino. Sleeping On The Job. Antagon 1979

Fats Domino. United Artists 1975

Rick Coleman. Blue Monday. Fats Domino And The Lost Dawn Of Rock ’n’ Roll. Da Capo Press 2006

03 – 11 – 2017 / MONTREUIL-SOUS-6BOIS

L'ARMONY

CRASHBIRDS

 

Dans le tournant les phares de la teuf-teuf explorent le bas-côté, cela ne dure qu'une seconde d'éternité, la silhouette d'un splendide renard se profile dans l'ombre, esquisse un saut dans une trouée obscure, n'en verrai pas plus, nous sommes déjà loin l'un de l'autre de cette hasardeuse rencontre fugitive, j'aime cette présence sauvage, pense à ces mises à bas successives au fond des terriers, depuis trois mille ans qui ont été nécessaires pour que cette faune se perpétue au fil des ans et des chasses, un esprit de survie et de résistance sans égal. Les bêtes sauvages se maintiennent envers et contre tout sur des territoires cernés que l'homme dévore sans faim, s'accrochent à la terre, résolues à tenir quel qu'en soit le prix. Une très belle métaphore du rock'n'roll, la dernière des musiques insoumises.

 

BIRDS AVANT L'ENVOL

Nos deux oiseaux sont dans leur nid douillet, sur la scène de L'Armony, en bout de bar, surplombés d'une muraille d'une flopée de baffles noir-corbeau de mauvais augure. Devant grouille une population rock déjantée sortie des catacombes avertie par de mystérieuses antennes que ce soir le festin sera bon. Le rock'n'roll n'est jamais meilleur que quand il s'offre à votre appétit insatiable sous forme d'une charogne baudelairienne, ouverte à tous, les cuisses entrouvertes. Une banderole le proclame sans ambages Dirty Rock'n'Blues, ne venez pas vous plaindre, vous avez été avertis...

Maître Pierre, barbichette grisonnante et sourire sardonique, sur son tabouret, de noir revêtu jusqu'à la guitare, saupoudrée de poudre de talc d'une blancheur que nul ne prétendrait innocente, les crashbox sont à ses pieds comme suppliantes agenouillées attendant le cimeterre fatal, l'est davantage cruel, s'en servira de punching balls horizontaux auxquels son pataugas droit ne cessera de méthodiquement porter des coups abrupts.

Reine Delphine, toute droite, sanglée de noir, debout dans ses interminables bottes à lacets s'exhaussant vers la cascade de sa chevelure de flammèches noires à lueurs rousses qui brûlent et auréolent ses épaules, l'ivoirine de sa gorge n'en paraissant que plus pâle, statue hiératique de cantatrice, s'amuse à chauffer sa voix de mille trilles volubiles, elles s'éparpillent sur l'assistance comme promesses de venins incitatifs

 

ONIRIE SERPENTAIRE

Au-dessus des marécages. Le rock des Crashbirds est aussi noir que brouet spartiate. Ne contient que l'indispensable. Le son, l'énergie, la boue, le sang, le cri. Tout le reste n'existe plus. L'essentiel prend figure d'absolu. Un vol de chauve-souris maléfiques virevolte dans la cage thoracique d'un squelette de dinosaure. L'os brisé des idées ne révèle aucune substantifique moelle. L'inéluctable aux semelles de plomb est en marche. Trombe de tronches de zombies aux yeux rouges déferlent sur vous et vous accaparent. Sont deux à s'affairer dans la forge des illusions perdues. Pierre Lehoulier héphaïstocien héros des alliages inaltérables, Delphine Viane pythonisse sacrée des sentences comminatoires. Enonciations sans appels. Le monde de Crashbird est sans pitié. Nous ressemble trop pour ne pas nous trouer la tête. Des becs picorent notre matière grise, se goinfrent à même la coupelle de notre boîte crânienne. Chacun d'eux, perchés sur une de nos épaules, ne peuvent se regarder sans échanger un long regard de satisfaction carnassière. Ne se rappellent ni du passé, ni du futur. Notre présent, pas davantage que notre présence, dans les rets qu'ils nous ont tendus. Les oisillons facétieux aiment à rire, ce sont les pires.

 

TWO SETS

Commencent à l'heure. Ne prendront qu'une très courte pose, dix minutes montre en main, pour revenir au chagrin. Au charbon. A la coalescence noire de la pierre lehouilleuse, à l'ardoise ardente, à la braise abrasive du piétinement rythmique. Au couperet sanglant des imprécations delphiques édictées par la fée viViane. Mettre Jésus en croix, dès le premier morceaux – Serge Pey ne débutait-il pas pas sa présentation du poète vietnamien Pham Cong Thien par un appel à tuer le Buddah – rythmique lourde et chant clair. Le blues en tant qu'hypnose – hygnôse – collective, dans l'assistance les corps s'entremêlent et glissent comme serpents dans le nœud coulant des nids de l'éros. Froissement de tôles et longues virées sur l'autoroute des reptiles. Le rock est une liturgie rampante. Chant du coq de Delphine par trois fois. Dirty, saloperie blanche en ballade au bout de la nuit noire. Titres identiques caïmans gueules ouvertes qui vous tirent par les pieds dans les repaires interdits. Entrer dans la bête, en prendre possession. Chaman. Puissance bestiale. L'électricité comme tatouage hiéroglyphique sur les séquences immémoriales des souvenirs enfouis dans la vase du vécu. Sarcophages plombés qui remontent à la surface des eaux. L'intérieur du coffret n'est que l'image de l'extérieur. Delphine voodoo récite le chant séculaire et Pierre gardien du seuil veille à l'ouverture des portes. Les dieux lovecraftiens remontent à la surface de la terre et zigzaguent sur les pelouses ordonnées des hommes pleutres. Manier le chant comme sabre de cavalerie, mille sabots de chevaux furieux arpentent les crashbox, de la guitare s'échappe le coulis juteux des armoiries perdues. La déesse blanche aux cheveux de feu récite l'accomplissement des chants prophétiques. Pierre distribue les petits gâteaux de l'humour fourbe. Open bar, les rêves et les cauchemars en libre-accès. Les Crashbirds ne mégotent pas sur la quantité. Ni sur la qualité. Les continents des certitudes intérieures s'effondrent. Le rock est un acide qui dissout les scories de la vie. Vous dénude jusqu'à l'os. Le micro-cosme de Delphine s'identifie au macro-cosmique des étoiles. Le chant de l'univers pleut. Il est l'onde gravitionnelle qui nous embourbe dans tous les marasmes du désastre. Nous voici gangue de terre. Les friselis de la guitare de Pierre se fichent en notre présence tubéreuse de poupées vaudou. Nous voici transformés en marionnettes existentielles. Vouées au seul culte de nos errements les plus grossiers. C'est ainsi que nous ouvrons nos yeux d'aveugles dans les pénombres insondables. Le chant nous guide et la guitare nous perd. Eurydice remonte nos ombres à la surface de la terre, nos pas cheminent sur un sentier de rock et de Pierre. Nous sommes perdus. Définitivement. Parfois le blues se fait sortilège. Parfois le rock se fait poème. Parfois nous retrouvons les empreintes de nos propres pas, nous comprenons alors que les signes laissés par des pattes d'oiseaux sont autant d'énigmes à déchiffrer. Il ne reste plus qu'à remonter le papyrus sacré. Le voyage au pays de la mort se termine. Au fond du bar Farid, signale qu'il est l'heure de mettre un terme à ces longues dérives de guitares folles, il agite les bras comme pour l'appontement des bombardiers sur le porte-avions dans les films de guerre. La part-house métaphysique du rock'n'roll s'achève. Nous revenons d'une étrange migration dans le sillage des Crashbirds. Le rituel initiatique est achevé. La fausse vie peut reprendre son cours indigeste. L'on s'en moque. Les Crashbirds nous ont entrouvert durant près de trois heures les portes de corne et d'ivoire chères à Gérard de Nerval. Le rock comme exploration des cavités secrètes. Les trous du gruyère de l'existence grignotée par les souris des computeurs qui corrompent notre rapport au monde. Pierre passeur karonique, Delphine vestale des empires perdus. Le feu du blues couve sur la cendre de nos mondes détruits. Les Crashbirds sont des rares qui savent encore raviver la flamme. Apprenez à lire les augures. Le vol des oiseaux qui crashent le dirty rock'n'blues nous sont signes envoyés par les dieux enfuis.

Damie Chad.

 

DEAD CITY / CRASHBIRDS

 

Delphine Viane : vocals, guitar, drum / Pierre Lehoulier : lead guitar, and double, crashbox.

 

Le quatrième CD des Crashbirds en cours d'élaboration se nommera European Slaves. Un titre des plus réalistes quant à l'appréciation de notre monde. En attendant l'imminence de sa sortie, penchons-nous sur le deuxième paru en 2015 que n'avions pas encore chroniqué. Pour les amateurs, l'existe aussi en 33 tours, ce qui permet de mieux profiter de la couverture dû au talent de Pierre Lehoulier qui sévit aussi dans la bande-dessinée. Pas vraiment une image pieuse. L'on pourrait l'intituler : les poubelles de l'histoire. Seul ennui et manque de chance, c'est sur nous que se referme le couvercle. Les Crashbirds annoncent la couleur peu glorieuse de notre avenir : glaireuse. Désolé de vous l'apprendre, nous sommes cuits cuits rock'n'roll ! Une consolation tout de même, la galette nous offre neuf titres originaux qui forment la colonne vertébrale des concerts des vilains petits oiseaux. Dénonçons tout de même la perfidie pierreuse de M. Lehoulier qui n'a pas, à seule insidieuse fin de vous soumettre à une odieuse manipulation mentale, hésité à rajouter sur son dessin une voiture de police - tout le monde la déteste - juste pour exciter votre hargne et vous mettre en situation d'écoute maximalement appropriée.

 

Dead City : mine de rien, le rock c'est comme le théâtre, faut d'abord poser le décor. Les Crashbirds ont l'art et la manière de le planter à la mode de chez nous. Violemment rock. Un klaxon de guitare qui se prolonge, le riff enfle et grossit. Delphine débarque dans cette fureur comme une déesse du walhalla en manque de chant de bataille. La guitare se gorge de cadavres. Parfois elle s'arrête brusquement comme devant un amoncellement de corps sanglants. Pour repartir aussitôt. Nous sommes rassurés. Someone to hate : rythmique presque guillerette. Avez-vous remarqué comme les plus horribles récits proférés avec un sourire en deviennent attachants ? Z'avez l'impression grisante de chevaucher dans les plaines asiatiques avec les hordes d'Attila. Les chardons de la haine poussent dans votre cœur. Ailleurs l'herbe ne sera jamais plus verte. ( précision pour les amateurs des chansons d'amour, durant le spectacle nous ont aussi interprété une deuxième douce romance Someone to kill. ) The midnight prowler : si le promeneur de minuit déambule près de chez vous, calfeutrez-vous at home. L'a la démarche inquiétante, lourde et appuyée comme un blues de la mort. La guitare se consume lentement, et la voix de Delphine est une torche inhumaine qu'elle brandit comme une arme blanche rouge de sang dans les rues désertées. The lions : posez un regard froid sur la réalité brûlante, clame Delphine, soyez lions nietzschéens qui vous croquent les fantômes des idéologies nauséabondes chaque matin au petit déjeuner. La guitare de Pierre comme crocs cruels qui s'enfoncent dans le stuc des fausses pensées incapacitantes. Beau carnage. Âmes couardes abstenez-vous de descendre dans l'arène. No fun for punk : pas très pink pour les punks. La guitare fait du ping-pong avec leurs volitions. La voix de Delphine est la balle qui rebondit sur les murs. Un boulet de canon qui détruit les illusions fantômales de vos représentations. Aucune de vos protections mentales n'y résistera. Crétins : vraiment méchants. Delphine vocifère et Pierre vous concasse au riff de pierre anguleuse. Enfouissez-vous au plus profond et laissez passer le rouleau compresseur. Désolé s'ils emploient le marteau-piqueur pour vous déloger de votre trousse à frousse. Personne ne peut vous aider. No left no rigths : Delphine s'amuse avec un battoir, faut bien vous enfoncer dans la tête que votre présence au monde est une erreur monstrueuse. Elle pousse le cri de la tarentule géante qui se jette sur sa proie. Derrière Pierre exulte, vous construit une symphonie de riffs, un oratorio de déchetterie humaine. Blood : carmagnole sanglante. Au début ça goutège, Delphine a le blues rouge, la guitare clapote, la crashbox patauge, l'inondation se propage et engloutit le monde. Inutile de savoir nager, le flot lent exerce une succion qui vous engloutit doucement mais sûrement. L'abîme est sans fond. Once upon a time : il se fait tard, Papa Pierre et Maman Delphine vont vous lire une histoire pour que vos cauchemars soient encore plus destructifs, la guitare décrit des arabesques digne des mille et une nuits de l'horreur sans fin, Delphine préfère se taire, se contente de tambouriner des perfidies, bonne nuit les petits, les ogres affamés quittent leurs cercueils, des cris de goule retentissent au fond des cimetières.

 

Ceci n'est pas un disque. Juste un chef d'oeuvre. A ne pas mettre dans toutes les oreilles. Idéal si vous caressez l'ambition de devenir serial-killer.

Damie Chad.

 

TROYES - 04 / 11 / 2017

LE 3 B

TONY MARLOW

 

Tony Marlow, l'ultime pionnier du rock français. Certes l'est né quinze ans après la première vague, mais l'a tant œuvré pour la renaissance rockabilly en notre pays depuis les années quatre-vingts que nous lui devons une fière chandelle. Des Rockin'Rebels à Betty Boops, des Bandits Manchot à Jamy and The Rockin Trio, de Tony Marlow's Guitar Party à K'ptain Kidd, l'a été partout, de tous les mauvais coups, derrière la batterie, guitare en avant, au micro, en anglais, en français, en corse, mais aussi aux manettes des six volumes de l'anthologie Rockers Kulture parus sur Rock Paradise de Patrick Renassia qui présenta entre 2010 et 2015 plus de cent trente groupes rockabilly, sans oublier le superbe numéro spécial Rock'n'Roll Guitare Héros de Jukebox Magazine ( H.S. N° 37 / Avril 2017 ) qui regroupe ses doctes études consacrées aux plus grands guitaristes du rock des années cinquante et soixante. Un numéro indispensable pour tout amateur des pionniers. Un activiste rock infatigable, toujours sur la brèche. Bref vous comprenez pourquoi la teuf-teuf fonce vers la bonne ville de Troyes, au 3 B de dame Béatrice Berlot, qui a son habitude nous a mijoté une de ces p'tains de soirées dont elle a le secret. Salle pleine encore une fois.

 

LE COUP DU TOMBEAU ETRUSQUE

Je vous vois venir avec vos yeux en soucoupes de tasses à café. Vous êtes de ces damnés ignorants qui n'entrevoyez aucune liaison entre un tombeau étrusque et un show de Tony Marlow. A moins que vous ne soyez un adepte du Thriller. Non, pas Mickhael Jackson, une fausse piste, restons s'il vous plaît entre gens de bonne compagnie. Je fais allusion au genre littéraire du même nom. Notamment à ce Mystère du Tombeau Etrusque dû à l'imaginative plume du grand écrivain américain Damie Chadie. Je suis bon prince : je vous explique : page 15, sur votre gauche, dans votre livre, 2300 ans avant Jésus-Christ, la jeune et innocente Drusilla pénètre fort imprudemment dans ce fameux tombeau étrusque dont la porte entrouverte ressemble à une tentante invitation. Accompagnons dans sa descente des degrés morbides notre jeune ( sweet little sixteen aurait écrit Chuck Berry ) imprudente, sa silhouette gracile, ses longs cheveux blonds qui tombent sur ses épaules, la naïveté de son regard, son jeune sein qui palpite sous la mince tunique de lin blanc, et cette ombre derrière elle qui se dessine sur la muraille, et cette main squelettique qui surgit du néant et se referme sur son cou... 18 heures. Remettez-vous, ne vous laissez pas submerger par l'émotion, nous sommes maintenant sur la page de droite, folio 16, juste au début du deuxième chapitre, à New York, le six juillet 2017, et l'agent du FBI John Powys s'apprête à quitter le commissariat. L'a prévu d'inviter sa femme au restaurant pour fêter leur dixième anniversaire de mariage, le téléphone sonne, son chef l'appelle, un clochard vient de se faire assassiner dans la 118° rue... Si vous possédez les codes littéraires nécessaires ou un esprit rompu aux arcanes du roman policier vous avez compris qu'entre la mort de Drusilla vieille de 23 siècles et le crime de ce SDF de la 118° rue il existe un rapport. Mystérieux. Et même que l'avenir de l'espèce humaine est entre les mains de ce modeste sous-fifre du FBI engagé dans une haletante course contre la mort, ma foi bien mal partie pour notre agent... Evidemment si vous vous rangez dans la frange des GSH ( Génie Supérieurs de l'Humanité ) vous êtes doué d'un cerveau hors-pair et vous avez saisi intuitivement le rapport entre ce maudit Tombeau Etrusque. Et Tony Marlow.

 

CONCERT

Oui, j'ai le regret de le dire Tony Marlow use et abuse du coup du tombeau étrusque. C'est même sa spécialité. Possède deux complices. Pas beaucoup, mais suffisants. Des orfèvres. Auréole de cheveux blancs sur chemise country noire impeccable, derrière sa batterie, Fred Kolinski ressemble à Dieu le père sur son nuage. Un redoutable, la baguette aux aguets, connait le répertoire par coeur et le chantonne silencieusement tout le long du set. Christian Méliès est à la basse. Electrique. Les puristes rockab en restent dubitatifs, n'a même pas une contrebasse, c'est quoi ce scandale ! Sûr que c'est scandaleux, car sa vulgaire basse électrique il vous la fait swinguer comme celle de Charlie Mingus. De Ray Campi si vous préférez. Mais il a la pulsation noire qui jazze en douceur et profondeur. Propulse des notes élastiques qui se font la courte-échelle et se lancent dans des roulades acrobatiques. Autant l'affirmer sans tarder, ces deux-là jouent tout en finesse. Z'avez l'impression d'assister à un dessin animé musical, les notes fusent de partout, courent dans tous les sens, s'éparpillent comme torrents de billes et hop reviennent se ranger tout en ordre dès que Fred bat le rappel sur son tambour. Généralement un coup lui suffit. L'en rajoute parfois un second pour ne pas trop sidérer l'assistance de ces immobilités stupéfiantes, mais jamais trois, nul besoin d'exagérer, on n'outrepasse pas la mesure. Cela ne se fait pas. Vous avez le canevas de base. C'est là-dessus que Tony nous fait le truc étrusque. Plus fort qu'un turc. Regardez-bien, voilà c'est fini. Vous n'avez rien vu. Normal, c'est diabolique. C'est irritant Marlow. Vous donne l'impression de jouer en play-back. Ce n'est pas le cas, toute l'assistance peut en témoigner. D'abord il vous passe un riff. Comme vous votre chemise du dimanche. D'accord la sienne est propre et la vôtre sale. Vous le répète trois ou quatre fois, et puis vous avez le deuxième guitariste qui le reprend à la tierce ou à la quarte. Un peu plus haut, un peu plus bas. Souvent avec des ajouts de chrome flamboyant. Vous avez trouvé l'erreur. Sur le plateau, il n'y a pas de deuxième guitar-héros, c'est Marlow qui fait tout le boulot. Vous propulse de la page quinze à la seize, sans que vous l'ayez vu bouger le moindre petit doigt. Idem pour les pédales, les dédaigne. Un magicien. Un guitariste hors-pair. Et hors-paire puisque il est sans alter égo. En plus il joue à tombeau (étrusque ) ouvert. Grosse cylindrée. Le son file à l'horizon, s'éloigne à tout berzingue et le voici qui enfle revient sur vous sans crier gare. Tant pis si la loco vous écrase. Ce ne sont pas les deux autres lascars qui vont baisser les barrières. Sont plutôt du genre à jongler avec les aiguillages et à déprogrammer les ordinateurs de bord. On ne s'ennuie pas à bord de la Marlow shuffle, l'on ne sait jamais sur quel rail on roule, mais l'on arrive à bon port à la seconde près. De toutes les manières l'on ne s'arrête pas. Ça c'est de la rythmique ! Des accompagnateurs de génie. Entendez par là qu'ils ne se contentent pas de suivre. Ont leurs chemins de traverse. Pas du genre à rater le rendez-vous du dernier crossroad. Mais quand il y arrivent le diable n'a plus rien à leur apprendre. Tony, la guitare connaît ça sur le bout des phalanges, alors il rajoute une dernière couche, le chant. Parfaitement bilingue. Passe de l'anglais à la langue de Voltaire sans effort. Pas la même modulation, pas les mêmes inflexions, jusqu'à la manière d'ouvrir la bouche qui est différente – plus ronde chez les englishes, plus plate chez les mangeurs de grenouille – Tony s'en moque, le rock n'a qu'un seul idiome, celui du phrasé énergiciel, et puis ce jeu intonatif qui mime les situations, la langue ( pas le langage sujet d'étude des ennuyeux linguistes, mais la baveuse avec laquelle vous titillez celle de votre voisine ) est la marionnette expressive du rock'n'roll, Marlow raffole de ces jeux de rôle, c'est la propulsion beaucoup plus que la signification du mot qui décrit et raconte. Tony puise à pleine main chez les pionniers, Cochran, Vincent, Perkins, Taylor, et les français Hallyday, Moustique, Vivtor Leed, et dans son propre répertoire, toute une galaxie, mais ce qui compte c'est que tout est prétexte à faire chanter sa guitare. Même couché par terre sous les hurlements du public, Tony imperturbable, sourire aux lèvres, passe ses accords, même quand un fan le tire par les pieds – je suppose pour l'emmener chez lui et le garder rien que pour lui – trois sets impeccables d'un bout à l'autre, le savoir-faire, le style, la classe, Tony Marlow nous a bluffés. Grand. Très grand.

Que voulez-vous, le tombeau étrusque n'est pas étriqué !

Damie Chad.

 

SURBOUM GUITARE / TONY MARLOW

 

Tony Marlow : guitare, batterie, chant / Gilles Tournon : basse, contrebasse.

Pochette: Eric Martin.

 

Rock Paradise / RPRCD 43

 

Pour les amateurs de rock français, si décrié par beaucoup. A croire que nul ne reste longtemps prophète en son pays... ce qui est sûr c'est que sans Johnny Hallyday, Moustique, et tous les autres qui ont introduit le rock en France, nous serions restés durant des lustres terre réfractaire et de désolation rock.

 

Les guitares jouent : commence fort Tony, un titre de Johnny Hallyday pour ouvrir le bal des maudits. A l'époque ( 1964 ) Phillips l'avait couplé avec Bonne Chance sur le super-quarante-cinq tours de la quinzième série. C'était une reprise du Surfin' Hootenanny du guitariste Al Casey – produit par Lee Hazelwood, pour la guitare Johnny avait Joey Greco, l'a dû rajouter sa voix mâle au premier plan parce que Lee et Al en avaient abandonné le traitement à des choeurs féminins. C'était la grande époque des groupes de filles, Shirelles, Crystals, sur lesquels Phil Spector s'essayait aux premières pierres cyclopéennes de son wall of sound, l'arrive à produire un son de guitare plus ample que les originaux, surfin' avec fioritures cochranesques en clin d'oeil, Une accentuation en début qui rappelle davantage la souplesse du phrasé de Dick Rivers, que la hargne juvénile de Johnny. RDV au Ace Café : encore un mythe du rock'n'roll, anglais cette fois-ci, une évocation instrumentale de l'Ace Café lieu de ralliement de tous les rockers. Au temps des motos Triumphantes. Passionné de moto Tony y a d'ailleurs consacré en 2011 un vingt-cinq centimètres See You At The Ace en 201à cette vénérable institution rock, il y donne d'ailleurs un récital ce 11 novembre 2017. Cet original est une petite merveille. Vous y apprécierez autant le jeu de guitare que de la batterie. Cordes d'or et rythmique de platine. Rien ne ressemble plus à un instrumental qu'un instrumental, Tony parvient à être imaginatif. Vous embarque dans une virée pleine de surprises. Vous surprend à chaque motif de broderie. Points de précision et grandes claques d'ourlets sauvages. Remarquez que derrière Gilles Tournon ne lui laisse pas une seconde, lui tire la bourre à mort. L'ai remis une cinquantaine de fois à la suite sans avoir épuisé mon plaisir. Tu me quittes : extrait des Rocks les plus Terribles de Johnny qui reste le grand album ( pour ne pas dire le seul, le Vince... ! de 1965 étant hors-concours et préfigurant une autre époque) de la première période du rock français. Reprise de Presley et d'Arthur Crudup avec Joey Greco à la guitare. La version de Tony est moins électrique que Johnny, davantage électrifiée que Crudup, très éloignée du vocal traînant d'Elvis, l'utilise différents niveaux de jeu de guitare, alterne les sonorités et les styles avec ce grand art de ne jamais paraître décousu. Donne l'impression du poisson qui par-dessous s'en vient gober l'insecte qui s'est imprudemment posé de l'eau, surgit là où on l'attend le moins. Gilles Tournon clôture comme il a commencé, impérialement. Quand Cliff Gallope : l'on s'attendait à un instrumental pour ce titre hommagial. Evocation de Gene Vincent sur le premier couplet, l'oreille aguerrie des rockers a tout de même reconnu les syncopes de Cliff Gallup dès les premières mesures. Attention Tony Marlow ne se contente pas de citer les terribles zébrures de Cliff. Réinterprète à sa propre manière, rajoute sa sauce personnelle, une musicalité différente, un subtil mélange inédit aux fragrances jazz – Cliff provenait de là - et sixties – Cliff a refusé d'entrer dans la terre promise après en avoir tracé le chemin - qui fait toute la différence. Pour la batterie ne court pas après les feulements inimitables de Dickie Harrell, l'est plus sec et plus directif. Percussif et persuasif. Boogie furieux : instrumental, la guitare qui broute et qui sonne, tour à tour et sans fin, l'on appelle cela une démonstration, à chaque tour de piste, plus beau, plus fort, plus rapide. Tony excelle à ce jeu du surpassement incessant. Au rythme et au blues : Johnny décidément à l'honneur, encore un extrait de Les Rocks les plus Terribles, la reprise de Roll over Beethoven de Chuck Berry. Une adaptation plus fidèle au jeu de Joey Greco. L'est vrai que Joey ne se démarquait guère de Chuck Berry qui reste un peu l'influence préférée de Tony. Le swing du Tennessee : Victor Leed ralluma la flamme du rock français dès la fin des seventies. Fut un pionnier de l'explosion rockabilly qui précéda par chez nous l'engouement pour les Stray Cats. Commença comme Tony à la batterie. Ses premières apparitions publiques orientèrent bien des jeunes vers cette musique. Tony reprend donc ce Swing du Tennessee qui pour l'esprit des paroles n'est pas loin du Cow-boy d'Aubervilliers de Michel Mallory qui fut parolier de Johnny. Bel hommage à Victor disparu en 1993. Guitare claire et voix claire. Tony évite le piège de ce semblant d'accent américain qui revient en filigrane de temps en temps dans le vocal de Victor Leed. Reste fidèle à l'original, même si l'accompagnement un peu moins roots carillonne agréablement. Une invitation évocatoire à réécouter, voire à découvrir, Victor Leed dont le souvenir s'estompe... Et la fuzz fut : instrumental : la joie du rock dans toute sa splendeur, les cats adoptent la démarche idoine, celle qui attire le regard des filles. Ecoutez, vous en miaulerez de plaisir. Ronron de satisfaction finale assuré. Le monde est peuplé de souris. Juste sur terre pour être croquées. Le guitar show : Le Movie Mag de Carl Perkins, certains imbéciles le traitent de second couteau du rockabilly, mais il reste le pionnier des connaisseurs. Tony dote ce bijou précieux d'une armature d'or qui à mon humble avis surcharge un peu trop l'agate rustique, l'armature fragile de fer blanc de Carl me manque. Maintenant l'a bien ciselé son ouvrage Tony. Tequila, twist et Cucaracha : de ces morceaux que Charlie Rich jouait dans les bars de la middle class country dans le long passage à vide de sa carrière. Les senoritas ont beau onduler du derrière, Tony Marlow rend la tristesse sous-jacente de bien des titres de Charlie Rich. Rien n'y fait, ni les cris, ni la danse, ni la l'amour, le cafard veille. Plus près du blues qu'il n'y paraît. Jerk & twang : instrumental : c'est sur les rythmes pénardos qu'il est bon de montrer tout ce que l'on sait faire pour ne pas endormir le rocker. Tony connaît l'art de tirer sur l'élastique des culottes au-delà de ses limites et de le relâcher pour qu'il s'en vienne émoustiller la peau des belles croupes. Je suis comme ça : un petit Moustique vous tiendrait éveiller un régiment de rockers toute la nuit. Tony nous en apporte la preuve en réinterprétant ce classique du rock français. Piqûre venimeuse. Chykungunya rock. Un bel hommage à ce pionnier des plus authentiques du rock parisien. Même les rockers ont le blues : toujours un zeste de nostalgie dans le rock'n'roll. Laissez la guitare, la voix de Tony suffit à vous distiller cette impuissance de vivre qui nous assaille trop souvent. Une petite merveille vocale. Ne pas en abuser. Certaines chansonnettes sont de véritables invitations au suicide. Pas très grave quand on se rappelle que les guitares jouent sur la piste un.

 

Disque d'une richesse inépuisable. Tony tire dans tous les azimuts du rock français. Un CD qui fera la joie des connaisseurs mais qui permettra aux néophytes d'aborder un continent trop souvent inexploré.

Damie Chad.

 

BLUES ET FEMINISME NOIR ( II )

 

Chose promise, chose due. Voici donc la kro sur le CD qui accompagne le book d'Agela Davis. Zavaient bien présenté le bouquin pour les trente ans des éditions Libertalia. On a eu droit à un mini-concert, pédagogique certes mais certainement plus agréable à écouter qu'un exposé en quatorze points. Julien Bordier explique en quelques mots la thématique principale d'un morceau, nous en lit sa traduction et laisse place à Karim Duberne qui nous l'interprète au cromi et à la guitare. L'a une belle voix Karim Duberne, mais son interprétation résonne beaucoup plus country que blues. Pas du tout désagréable mais un peu gênant pour ceux qui entendent pour la première fois du early blues comme l'une de mes voisines... Le CD, sommairement emballé dans une pochette plastique transparente cachée et protégée par le large rabat de la couverture, ne bénéficie que d'une esthétique particulièrement hideuse, l'on eût préféré une mince pochette cartonnée avec la date d'enregistrement des morceaux et si possible le nom des musiciens ayant participé aux séances.

 

MA RAINEY

Entre décembre 1923 et octobre 1928 Ma Rainey a enregistré quatre-vingt quatorze morceaux. Vingt titres ont depuis bénéficié de l'édition de prises alternatives et ont été rajoutés depuis ( voir Ma Rainey. Mother of the Blues. 5-CD box set. JSP Records JSP7793 en 1979 et Ma Rainey. Complete Recorded Works in Chronological Order en 1986 ). Les dates que nous mentionnons sont celles des séances et non de la sortie des disques. Thomas A. Dorsey et Georgia Tom sont une seule et même personne. Leader de la formation qui accompagna sur scène et sur disque Ma Rayney, il joua aussi avec Tampa Red ce qui explique la conjonction du guitariste avec Ma Rainey. Ses compositions comme Peace on the Valley ou Precious Lord furent repris par beaucoup notamment Elvis Presley ou Johnny Cash. Le Georgia Jazz Band est aussi connu sous le nom de Wild Cats Jazz Band. Né en 1899 Georgia Tom est mort en 1993.

Explaining the blues : ( 1925 ) music maestro, un tapis de cuivre doux comme rousseurs d'automne, à un moment interrompu par des accords de piano qui déchirent le silence qu'ils installent, et tout repart une tonalité de clarinette qui s'enroue en s'extasiant et puis miaule en petit chat qui réclame sa coupelle de lait tiède, la voix de Ma Rainey lointaine, la prise de son semble décevante, mais tendez l'oreille, orchestre et vocal s'entrecroisent comme serpents de caducée. Prove it on the blues : ( 1928 ) with Her Tub Jug Washboard Band, la voix cette fois prime, devant bien fort, l'orchestration rampe dessous ou claironne comme musique de numéro de cirque. Grosse caisse traînée sur le plancher, l'on n'est pas loin du vaudeville, mais Ma Rainey réveille les gars et les fout au boulot plus vite que ça. Shave 'Em Dry : ( 1924 ) : deux guitaristes inconnus grattouillent à croire qu'ils se servent de jouets de gosses. Ma Rainey chante pratiquement a capella, comme une grande, magistrale. Les autres courent derrière et font juste semblant de se donner une contenance. Traveling Blues : ( 1928) le Tub Jug Washboard Band se tortille en intro, Ma vous chante le blues comme vous videz votre revolver sur le précepteur, avec ce sourire narquois qui vous va si bien. En contre-chant une cruche asthmatique souligne son insuffisance. See See Rider Blues : ( 1925 ) with the Georgia Jazz Band. Devant le grand Louis Armstrong Ma se fait câline, chatte de gouttière en chaleur, elle essaie le coup du charme style vamp, ne lui manque que le porte-cigarette de trente centimètres de long. Insiste un max, la voix ondule, Louis éjacule. Black Eye Blues : ( 1928 ) Tampa Red, et Dorsey au piano, duo de choc, Ma emprunte une voix de mec, pas question d'être intimidée par ces cadors, met les points sur les I, et eux y vont en douceur, se calquant sur la moindre inflexion de sa voix. Guitare de Tampa aussi acérée qu'un rasoir de maquereau. Sleep Talking Blues : ( 1928 ) On prend les mêmes et on recommence, guitare aigüe, piano tapotant et Ma qui se la joue lyrique et pédagogique, vous balance de telles bassines d'eau sale de blues sur la trogne que vous ne vous en relevez pas. Ma Rainey's Black Bottom : ( 1927 ) her Georgia Jazz band, scène de film, Ma la pochtronne titube dans la rue, vagit comme la bouche de l'enfer, elle assure et elle assume. Souveraine, vous avez un trombone qui stroumphe à chaque pas, comédie humaine. Booze And Blues : ( 1924 ) her Georgia Jazz band. Rien ne vaut une bonne biture bien chaloupée. L'orchestre reprend en choeur. Plus on est de fous, plus on a la tristesse joyeuse. Qu'importe l'ivresse puisqu'on a le flacon.

 

Pouvez essayer toutes les formations derrière elle. Ma Rainey est toujours seule dans son chant. L'on sent la bête qui n'en fait qu'à sa tête. S'obstine en elle-même, droit devant et les autres suivent comme ils peuvent. Le pire c'est que la patronne est aussi bonne fille, leur fait la charité de leur donner l'impression qu'elle fait gaffe à leurs trémolos, qu'elle les entremêle dans sa voix, qu'ils font un travail de groupe, tous ensemble. Solitude bleu-sombre.

 

BESSIE SMITH

 

I'm Wild About That Thing : ( 1929 ) : guitar : Eddie Lang, piano : Clarence Williams : tout de suite la différence, piano mutin et la grande dame s'avère être une grande artiste, sait tout faire, peut tout faire. Sur ce truc elle préfigure toutes les chanteuses qui ont suivi, cabaret, beuglant, comédie musicale, sophisticated ladies en tous genres. Preachin' The Blues : ( 1927 ) James P. Jonhson : un piano et une voix, que voulez-vous de plus ? Dans ces deux premiers morceaux l'on est beaucoup plus dans le jazz que dans le blues. Une voix parfaite qui joue à saute-moutons avec les triple-croches. James P Jonhson cabriole sur les touches. Gimme A Pigfoot : ( 1934 ) : bass : Billy Taylor Sr, clarinet : Benny Goodman, guitar : Bobby Jonhson, saxophone : Leon Chu Berry, trombone : Jack Teagarden, trumpet : Frank Newton : Bessie descend la voix, la racle sur le macadam, joue la poissarde, attention dès que le piano se fait taureau, elle s'assoit entre ses cornes et lui tapote négligemment le dos et la cuivrerie rutile comme à la parade. Safety Mama : ( 1931 ) : piano Fred Lonshaw : Fred y va mollo, madame pousse la romance dans les orties de ses cordes vocales, vous prend l'accent pointu, pour mieux vous regarder de haut. Elle y réussit parfaitement. Vous êtes la carpette sur laquelle elle s'essuie les pieds. Pas contente, l'est persuadée de les avoir salis. Soft Pedal Blues : ( 1925 ) piano : Fred Longshaw, trombone : Charlie Green :les musicos n'entendent pas mettre la pédale douce sur l'intro, la miss arrive et s'adjuge la première place, doucement les gars, c'est moi la chef, la voix s'amplifie, s'alourdit et s'alanguit pour mieux monter plus haut, le trombone soupire, alors excédée elle vous expulse de ces amygdales des cris de cowboy à tétaniser un troupeau de vaches. Empty Bed Blues Part I : ( 1928 ) : piano : Isadore Meyer, trombone : Charlie Green : serait tout de même temps de passer au blues, alors elle y va franco de port mais se lève du pied gauche, I wake up this morning, le trombone de Charlie Green n'arrête pas d'aboyer et c'est parti pour un beau duo. Bizarrement c'est sur ce morceau que l'on voit tout ce qu'elle a emprunté à Ma Rainey. Empty Bed Blues Part II : ( 1928 ) : et c'est reparti comme en quatorze, mais Isadore Meyer s'en vient faire entendre son piano, Charlie ne tient pas la bougie mais un trombone, nous en donne quelques trombes claironnantes à réveiller les morts, Bessie s'en moque, Charlie peut même imiter le canard qui s'ébroue, Bessie nous aide à comprendre pourquoi la terre est blues comme une orange. Sanguine, avait oublié de préciser le poète. Back Water Blues : ( 1938 ) : piano : James P. Jonhson : trilles de pianos, le clavier en tremblote de toutes ses dents, sonne et casse comme Dame Carcasse de Carcassonne, Bessie ne l'entend pas, elle chante, pas très haut, juste ce qu'il faut pour s'enterrer tout de suite dans le raquellement de sa gorge, prononce le mot blues d'une telle manière qu'il en paraît interminable. Spider Man Blues : ( 1928 ) : sax : Abraham Wheat, piano Isadore Meyer : early in the morning, sax et trombone sursautent le réveil et Bessie rameute les fantômes de toutes les vies ravagées, cuivres en sirènes de bateaux qui quittent le port, Bessie vous prévient, ailleurs ce ne sera guère mieux.

 

Immenses toutes les deux. Une préférence pour Ma Rainey que je dirais gorgée de l'eau du Delta. Bessie a perdu cette rusticité animale, l'est une fille des villes, de celles qui ont tout compris et tout essayé. Fine mouche. Ma vous a de ces morsures de taon qui vous trouent la peau de l'âme. Me suis bien gardé de suivre les analyses sociologiques d'Angela Davies. Le blues est bien un corps à corps sexuel. Métaphysique aussi.

Damie Chad.

02/09/2015

KR'TNT ! ¤ 245 : REVEREND HORTON HEAT / LAZY BUDDIES / RICHARD RAY FARRELL BAND / LEON NEWARS AND THE GHOST BAND / SANDRA HALL / HOBO JUNGLE / CLIFF GALLUP

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TIL NEXT TIME

 

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LIVRAISON 245

A ROCK LIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

03 / 09 / 2015

REVEREND HORTON HEAT / LAZY BUDDIES /

RICHARD RAY FARRELL BAND /

LEON NEWARS AND THE GHOST BAND

SANDRA HALL / HOBO JUNGLE

CLIFF GALLUP ( + TONY MARLOW )

 

 

TRABENDO / PARIS XIX / 05 – 07 – 2015

REVEREND HORTON HEAT

Un Reverend au Heat parade

 

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On reproche généralement au Reverend Horton Heat d’avoir le cul entre deux chaises. C’est une façon de voir les choses. Mais on pourrait aussi reprocher aux deux chaises de se trouver sous son cul. Du coup, le cul du Reverend se met hors de cause. Ça va même beaucoup plus loin car il n’est pas besoin d’être cartésien pour comprendre que le cul ne peut pas se trouver assis sur le vide qui sépare les deux chaises.

 

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Que le Reverend Horton Heat ne figure jamais en tête d’affiche des festivals rockab, ça ne pose aucun problème. Qu’il ne soit pas considéré par les puristes comme un géant, ce n’est pas grave non plus. C’est même plutôt un avantage, car il reste libre de ses choix et il peut se livrer à toutes ses fantaisies. Le Reverend aurait probablement bien voulu être sur Sun, mais il s’est retrouvé sur Sub Pop, le label des chevelus en chemises à carreaux. Justement, c’est sur Sub Pop qu’il a enregistré l’un de ses meilleurs albums, «The Full-Custom Gospel Sounds Of», un album extravagant, enregistré à Memphis, mais pas au studio Sun, au studio Ardent, ce qui revient à peu près au même.

 

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L’essentiel étant d’enregistrer à Memphis. Ce fantastique album date déjà de vingt-cinq ans et il reste incroyablement frais. Ça part en trombe avec «Wiggle Stick» - I got a wiggle stick mama - et on est aussitôt frappé par le génie du bon Reverend. Il sort là le rockab le plus violent de la congrégation œcuménique. Ce serviteur de Dieu a d’autant plus de mérite qu’il est possédé par le diable. Car avec sa Grestch orange, il lève tout simplement l’enfer sur la terre. Et c’est généralement ce qu’on attend du rockab. Si bien sûr on préfère le rockab qui se roule par terre avec de la bave aux lèvres à celui que distillent les ensembles bien peignés et chargés d’animer les salons de thé. Le Reverend est de la caste de ceux qui se roulent par terre et tous les cuts de cet album sont là pour le rappeler. Même s’il bouscule les chapelles avec «400 Bucks», on s’en fout, car il blaste pour de bon, dans une crise de génie d’anticipation explosive. Il ne respecte rien, surtout pas les oreilles, car il beugle comme un prêcheur fou. Il opère un fracassant retour au rockab avec «The Devil’s Chasing Me». Ça slappe sec et pouf, il vire jazz sans crier gare, il passe des accords de huitième pénultième repris à la volée par ses ouailles Taz et Jimbo. Il sort un festival de la manche de son chasuble et asperge la sainte trinité d’une giclée de sueur iconoclaste. L’autre bombe de ce disque est «Livin’ On The Edge (Of Houston)», un cut infernal de vitesse et de précision. Le Reverend bat tous les records de virtuosité, et au cœur de la tourmente, il claque un solo clarifié. En face B, «Big Little Baby» est aussi l’œuvre d’un wild cat issu des enfers. Il n’oublie pas les lecteurs de La Vie Du Rail, car il leur propose une belle rythmique ferroviaire avec «Lonesome Train Whistl

 

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Son premier album pour Sub Pop n’était heureusement pas aussi dense. Avec «Smoke ‘Em If You Got ‘Em», il proposait une modeste énormité nommée «Bad Reputation», inscrite dans la lisibilité rockab car montée sur le bon beat sauvage d’usage. Son «Psychobilly Freakout» blastait avec humilité et il faisait swinguer les cierges avec «Baby You Know Who», doté d’une vrai pulsation rockab modernisée. Avec ce cut, le Reverend ralliait à lui toutes les conditions de la victoire des forces du mal. Il allait là où les autres n’allaient pas, dans l’azur aveuglant du mythe, au cœur de l’atome du beat, porté par des idées vengeresses d’ange déchu - It’s you ! Yeah you !

 

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C’est Al Jourgensen - le diable cornu de Ministry - qui produisit «Liquor In The Front» en 1994. Très bel album illuminé par une somptueuse reprise de «Jezebel». Ne confiez jamais un cut auquel vous tenez au Reverend. Pourquoi ? Parce qu’il va le bouffer tout cru devant vous, de la même façon que Dupontel bouffe tout crus les canaris du gardien de l’immeuble pour lui faire avouer le secret de sa naissance (Dans «Bernie», Dupontel apprend qu’il a été jeté à sa naissance dans un vide-ordure, un soir de Noël, et retrouvé dans la poubelle par le gardien le lendemain matin). Le Reverend avale ce vieux classique rococo d’un coup et place un solo de reverb historique. Avec «Baddest Of The Bad», il avoue sincèrement qu’il est l’homme le plus mauvais de l’évêché et il envoie ses passades d’arpèges à la revoyure confraternelle. On le voit plumer vifs les couplets de «One Time For Me». Il sait combiner les combinaisons et monter les petites fièvres épidermiques en épingle. Il sait même tirer un corbillard de l’ornière où il s’est enlisé. Quelle énergie ! Avec «Five-O Ford», il se livre à une fantastique excavation de mirobilisme. Le Reverend bat absolument tous les records de virtuosité. Il fait tournoyer ses gimmicks jusqu’au vertige. Et il passe des palanquées d’accords pour «Yeah Right», il joue là une espèce de rock brûlant de destruction massive. Avec lui, on est même obligé de raisonner en termes de puissance de feu, car on se retrouve face à une sorte de heavy doom de stoner défenestré noyé dans une sauce de solo liquidifié. C’est là, à cet instant précis qu’on voit se dessiner l’ombre cornue d’Al Jourgensen, grand prêtre de toutes les Apocalypses. L’une des grandes spécialités du bon Reverend, c’est aussi la good-time music avinée. Bel exemple avec «Liquor Beer & Wine» - Everybody knows me down in the local bar - Voilà une bien belle booze-song swinguée à la stand-up qu’il pigmente d’un beau solo country à la queue de cerise.

 

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On trouve une belle paire de cuts sur «It’s Martini Time» : tout d’abord le morceau titre, joli coup de swing-along pour l’apéro, magnifique de révérendisme, bien jivé sous le manteau, et puis «Now Right Now», sucré à la violence garage, puissant comme une colonne de blindés, un vrai bombast de haut rang. Le bon Reverend y sort le riff dont rêvent tous les garagistes. Au dos de la pochette, on les voit tous les trois au bar, comme figés dans le temps ou peints par Edward Hopper. Quand il chante «Big Red Rocket Of Love», le bon Reverend parle bien sûr d’une sainte bite. Le «Slow» qui suit est en réalité une belle boppin’ beast. Il flirte à nouveau avec le garage en prenant «Generation Why» au beat de scream à la clé de sol. Voilà où se niche le talent évangélique du bon Reverend : non pas dans l’armoire du presbytère comme certains pourraient le penser, mais dans ces petits cuts solides et patinés comme les outils d’un charpentier de marine. On constate à l’écoute de «Time To Pray» qu’il a le don du hit de cut cloué, le don du riff rivé, un don d’assembleur hors d’âge capable de sortir une cisaille de sa manche au moment opportun.

 

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«Space Heater» figure aussi parmi les grands disques du Reverend. Il restera dans l’histoire du rock pour au moins un titre, «Texas Rock & Billy Rebel», tapé direct au slap. Le Reverend y allume un foyer d’insurrection calviniste et on l’entend négocier dans le groove du slap. C’est unique au monde. Curieusement, ce disque roule pépère pendant sept ou huit cuts et soudain, ça explose dans tous les coins de la nef avec «For Never More», une magnifique monstruosité digne du cabinet des curiosités d’Honoré d’Urfé. Le Reverend lève de gigantesques vagues de son. Il déclenche un raz-de-marée stompique d’envergure biblique et il tortille tout ça à coups de prêche soloïque. C’est dans ce genre d’oraison que se niche le saint génie du Reverend Horton Heat. Il établit ce fameux cross between rock and rockab avec toutes les dynamiques enviables. S’ensuit «The Prophet Song», un instro luminescent et terrifiant de dentellerie théologique. Mais tout ceci n’est rien en comparaison de «Couch Surfin’», cette merveilleuse virée dans l’extrême pulsation monothéiste. Une fois encore, le Reverend se montre intraitable, il affiche une détermination monastique, ses fins de couplets tombent comme la peste sur les ports de l’Adriatique et les deux autres font des chœurs à la Dolls. On assiste même à une accélération de fin de cut terrible. Il enchaîne avec un «Cinco De Mayo» tapé au heavy d’une rare violence. Le Reverend s’y montre incroyable de mauvaiseté et de coups de tête dans le mur. La violence du riff dépasse tout ce qu’on connaît. Voilà le cut le plus torride et le plus dévastateur de cet album es-spiritus-sanctumémique. L’histoire des religions ne vous sera d’aucun secours.

 

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Au fil des albums, on s’aperçoit qu’ils sont tous aussi hérétiques les uns que les autres. Avec «Spend A Night In The Box» paru en l’an 2000, le Reverend met résolument le cap sur le swing. On le sent dès le morceau titre qui fait l’ouverture. On y entend l’Arsène Lupin du swing, le lapin blanc d’Alice, le grand commandeur de la légion du swing, l’impénitent par excellence, un fabuleux twisteur de genoux, le grand jerkeur de Gretsch, l’immense Zébulon complètement swingué du ciboulot - Oh yeah ! Avec «Big D Boogie Woogie», le Reverend monte au slap comme d’autres montent au Golgotha. Il s’en vient rumbler son boogie et se montre une fois de plus terrifiant d’inventivité. Il se pourrait bien que les Wise Guyz se soient nourris spirituellement du swing révérentiel. La seconde mamelle du Reverend, c’est l’humour. Dans «Sue Jack Daniels», il menace de traîner Jack en justice - I’m gonna sue Jack Daniels/ For what he did to my face last night - et il nous agrémente cette farce d’un solo virtuose. Avec «It Hurts You Baddly Bad», il nous propose un magnifique espace horizontal, une espèce de pont de la rivière Kwai lancé au dessus des flammes de l’enfer et dont les poutrelles se tordraient par l’effet de la chaleur. Le Reverend nourrit pour son cut tellement d’ambition qu’il multiplie les amorces d’envolées caractérielles. Son «King» se veut magnifique de retenue rockab. Il le tient bien en laisse et balance une envolée de solo surnaturelle. Le bon Reverend est certainement l’un des artistes les plus complets de sa génération. À la fois lutin et défroqué, il swingue à la tortillette et hallucine ses dévots. Il finit cet album somptueux avec «The Party In Your Head». Il fait rougir son rockab sous la cendre. Il part en solo jazz et se met en croix pour le salut du genre humain.

 

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C’est sur «Lucky 7» qu’on trouve «Galaxy 500». Le hit du siècle ? Allez savoir - I got a Galaxy five hundred - On assiste là à une fantastique explosion d’énergie sous couvert de fusion mélodique et vrillée en plein milieu par un solo de virtuose qui bat tous les records de virtuosité. Cet album est un véritable repaire de monstruosités. Le Reverend annonce la couleur dès «Loco Gringos». Il sort le gros son. On croit y être préparé, mais non, le son dévore les idées préconçues. Il est évident que le bon Reverend écrase tout le rockab moderne sous le rouleau compresseur de son génie. Qui pourrait se mesurer à lui ? Nouvelle démonstration de force avec «Like A Rocket» qu’il embarque à fond de train et qu’il vrille d’un solo dévastateur. That’s rock’n’roll, conclut-il modestement. Même chose pour «Reverend Horton Heat Big Blue Car» qu’il embarque à la vitesse maximale. Pure folie. Il tape là au cœur de ce qu’on appelle the rockab madness. Retour de l’enfer sur la terre avec «Go With Your Friends». Pour lui, c’est un jeu d’enfant que d’allumer des brasiers. Il part en killer solo sur fond de slap sourd. Il faut avoir entendu ça au moins une fois dans sa vie. Et il va enchaîner quatre titres qu’il faut bien qualifier de démentoïdes : «Ain’t Gonna Happen», «Suicide Doors», «Remember Me» et «Show Pony». Le bon Reverend joue comme un démon, son Gonna Happen est claqué aux dérives de Gretsch et il hurle dans le feedback de fin. Il embarque son Suicide Doors dans une escalade de la violence d’explosivité. Il donne ainsi une preuve de l’existence de Dieu. Il revient à son cher enfer avec «Remember Me». Il y grommelle ses syllabes comme le plus sauvage des péquenots de Meteor. Avec «Remember Me», on se trouve au cœur de la pire madness qui ait existé ici bas. Show Pony sonne comme une cavalcade infernale. Le bon Reverend gratte sa Gretsch à la folie. Il joue des ribambelles de guirlandes étourdissantes et lorsque ça s’arrête, on connaît enfin la paix.

 

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On trouve deux ou trois bombes sur «Revival» paru en 2004. C’est même assez banal que de dire une chose pareille. Sur cet album se niche «Indigo Friends», cut sublime monté sur un gimmick punk et emmené à une vitesse inexorable. Il nous livre avec «Indigo Friends» une furibarderie de type jusque-là inconnu. Tel un ouragan, le Reverend balaye tout. Il réussit à marier les genres, à l’endroit exact où Jack Rabbit Slim a échoué. L’autre grosse pièce de l’album, c’est le morceau titre, un cut taillé pour tracer. Le Reverend y fait claquer ses merveilleuses ribambelles de notes claires. S’ensuit un «Callin’ In Twisted» emmené au beat battant. Une fois encore, le bon Reverend nous montre comment transformer un coucou classique en événement spectaculaire. Ça pulse dans tous les coins et dans tous les recoins. Il nous shoote là la plus belle dose de rockab moderne du continent américain. Encore une effarence de l’immanence avec «If I Ain’t Got Rhythm». Il joue ça serré, au meilleur de sa vélocité. Il est aussi solide qu’un percheron lancé au triple galop sur les archers anglais. Avec «Party Mad», le Reverend bascule dans le grand angle du mad tempo - Breaking the waves yeah yeah yeah - Il part en solo et toute l’assemblée danse, c’est de la folie, les gens s’amusent comme des fous et oh ! il fait un deuxième tour de solo - Baby if you leave, don’t come back - C’est un géant, l’un des dieux de l’Olympe Rockab. Il faut aussi se jeter sur «Rumble Strip», pur jus de jive rockab.

 

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Dans la version CD de cet album, on trouve un DVD qui propose trois titres filmés sur scène («Galaxy 500», «Like A Rocket» et «Party In Your Head») et un documentaire filmé à Dallas où l’on voit le bon Reverend montrer l’endroit où il a débuté. Il nous présente même le type qui le baptisa un jour Reverend Horton Heat. Ce petit DVD n’a l’air de rien comme ça, mais ce sont justement les petits DVD qui font les grandes rivières.

 

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Comme Phil Spector et Galdys Knight avant lui, le bon Reverend s’est plu à célébrer Noël et la naissance du divin enfant sur les deux faces d’un LP intitulé «We Three Kings». Il va bien sûr passer tous les chants de Noël à la moulinette et même le puissant «Santa Claus Is Coming To Town» - You better watch out ! - Il osera même rouler «What Child Is This» dans la farine d’une vieux rockab tatapoum de western spaghetti. Le seul cut sauvable de l’album est la reprise de «Run Rudolph Run» tapi au fond de la face B, sacrément bien montée au beat et slappée d’un air vengeur par le brave Jimbo.

 

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On se régalera tout particulièrement du «Death Metal Guys» qui se trouve sur «Laughin’ & Cryin’ With The Reverend Horton Heat». Le Reverend se moque. Il a raison - They’re kind of medieval, those death metal guys - Puis il réserve un couplet à Jerry lee - Jerry lee Lewis shot his bass player down/ Down to the ground with a 38 round/ But death metal guys would have eaten his brains/ And people call Jerry Lee Lewis insane ! - Hilarant. On retrouve la grosse épaisseur riffique du bon Reverend dans «Oh God Doesn’t Work In Vegas». C’est bien drivé au beat et claqué à l’esprit du vif argent rockab des bar-rooms du midwest. Voilà un cut terrible, bourré d’énergie sauvage, joué au riff de caballero mentalement dérangé. Deux cuts rendront les amateurs de swing fous de bonheur : ««Drinkin’ And Smokin’ Cigarettes», cut d’ouverture à l’élégance princière et «Beer Holder», vieux romp de swing - My beer holder gets bigger everyday - dans lequel le Reverend avoue publiquement ses inavouables exploits pilier de bar.

 

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Son dernier album s’appelle «Rev». Un graphiste s’est amusé à dessiner des chars d’assaut et un bombardier sur la pochette. Le bon Reverend y commente tous ses cuts. Il raconte qu’il a connu une fille à l’école qui aimait l’odeur du fuel. Il trouvait ça provoquant, à l’époque et ça lui donna plus tard l’idée d’une chanson, «Smell Of Gasoline» - She was only seventeen/ She likes the smell of gasoline aw-oooh-oooh - La première bombe de l’album s’appelle «Never Gonna Stop It». Il parle de rock’n’roll comme d’un dernier espace de freedom in the new world order and phony globalism. Plus loin, il raconte dans «Spooky Boots» l’histoire extraordinaire du biker tombé amoureux d’une fille surnommée Spooky Boots. Un beau jour elle disparut sans explication et le bon Reverend raconte que le pauvre biker alla chaque samedi s’asseoir au square municipal de Santa Fe dans l’espoir de la voir passer. Cette routine désespérante commença en 1969 et se termina two years ago, avec sa mort - This story is so sixties, ajoute-t-il placidement. Autre belle pièce de choix en face B : «Scenery Going By». Le bon Reverend n’a pas le temps de s’arrêter à Haysville, Kansas. Pourquoi ? Parce qu’il est en tournée. Il adore prêcher dans les salles, mais il n’aime pas voyager. Alors il promet dans sa chanson que si un jour il devient riche, il ira visiter Haysville, Kansas. Et il sucre ça aux fraises avec un riff cinglant. Il rend avec «My Hat» un fabuleux hommage à Danny Cedrone qui fut payé 21 dollars pour jouer le solo de «Rock Around The Clock» qui est, selon le Reverend, the greatest guitar solo in history - Et il nous swingue cet hommage comme un démon échappé d’un ciboire incrusté d’émeraudes. On trouve plus loin une pure merveille de rockab patenté, «Mad Mad Heart», battue à plates coutures et tirée aux locos de chœurs aphrodisiaques. Grâce au Reverend, nous allons tous en paix.

 

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C’est donc en paix que nous nous rendîmes au parc de la Villette, la nouvelle Jérusalem, par un beau soir de canicule. Le bon Reverend y attendait les fidèles que l’horrible fléau avait épargnés. Ce noyau d’inconditionnels se prosterna jusqu’à terre lorsque parut sur scène le saint homme. Il attaqua «Victory Lap» dans une atmosphère de recueillement intense. Tout en lui sentait bon la béatification. Il distribuait des sourires de compassion à la petite assemblée et tortillait son «Rockabilly Freakout» en affichant un calme presbytérien. Il fit ses grands appels à la libération des consciences via «It’s Martini Time» et «Marijuana». Il fit sauter les loquets du confessionnal avec «400 Bucks». Les dévots pouvaient tout à loisir admirer sa technique de jeu, cette façon irréelle qu’il a de voyager sur le manche en jouant quelques milliers de notes sans forcer le moins du monde et d’en rajouter quelques kyrielles à vide. Il fit même un beau numéro de cirque avec une reprise de «Johnny B. Goode». Jimbo et lui échangèrent leurs instruments et le bon Reverend mena la bacchanale en slappant la contrebasse, pendant que Jimbo jouait les riffs de Chuck sur la Gretsch, mais avec la niaque d’un Wayne Kramer. Lorsqu’un fidèle beugla le nom de Johnny Cash, le bon Reverend obtempéra et fit une reprise de «Big River». Mais nous n’étions pas au bout de nos surprises. Le saint homme revint jouer l’infernal «Galaxy 500» en rappel et soudain, sans que nous fussions préparés à cette idée, nous eûmes droit à un solo de batterie de Scott Churilla. Le bon Reverend cherchait probablement à provoquer un schisme. Mais plutôt que de laisser ses ouailles contrites se perdre en conjectures, il revint jouer l’intégralité de ce hit universaliste qu’est «Galaxy 500» et envoya les âmes chrétiennes rejoindre le grand tourbillon de la voix lactée.

 

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Signé : Cazengler, gargouille de bénitier

Reverend Horton Heat. Trabendo. Paris XIXe. 5 juillet 2015

 

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Reverend Horton Heat. Smoke ‘Em If You Got ‘Em. Sub Pop 1990

Reverend Horton Heat. The Full-Custom Gospel Sounds Of. Sub Pop 1993

Reverend Horton Heat. Liquor In The Front. Sub Pop 1994

Reverend Horton Heat. It’s Martini Time. Interscope Records 1996

Reverend Horton Heat. Space Heater. Interscope Records 1998

Reverend Horton Heat. Spend A Night In The Box. Time Bomb Recordings 2000

Reverend Horton Heat. Lucky 7. Artemis Records 2001

Reverend Horton Heat. Revival. Yep Rock Records 2004

Reverend Horton Heat. We Three Kings. Yep Rock Records 2005

Reverend Horton Heat. Laughin’ & Cryin’ With The Reverend HortonHeat. Yep Rock Records 2009

Reverend Horton Heat. 25 To Life. Yep Rock Records 2005

Reverend Horton Heat. Rev. Victory Records 2014

08 / 07 / 15 - SEM ( 09 )

BLUES IN SEM

LAZY BUDDIES / RICHARD RAY FARRELL BAND

LEON NEWARS AND THE GHOST BAND

SANDRA HALL

Qui Sem le blues récolte la tempête. Au café, nous sommes pliés de rire en deux. Deux clans se dessinent, Les précautionneux qui tiennent compte du communiqué météo d’alerte rouge passé à la radio le matin même : pluies diluviennes sur l’Ariège. Comme si une catastrophe naturelle pouvait nous empêcher de nous rendre à un concert ! Je poétise, ce n’est rien, ce sont les larmes du blues ! Au final nous ne serons que quatre - intrépides héros - à nous lancer dans l’aventure. L’est vrai que ce ne fut pas une partie de plaisir. Sauf pour Eric le chauffeur qui peut conduire les yeux fermés sans regrets. De toutes les manières l’on y voit rien, ni devant, ni derrière, ni sur les côtés. L’on se croirait dans le bathyscaphe du Commandant Piccard par huit mille mètres de fond. A Tarascon, con ! ça se gâte, la route s’étroitise et l’on franchit les trois derniers ronds-points au pas. Surtout ne pas rater les deux embranchements successifs pour Sem, sinon vous êtes définitivement perdu dans la montagne. Certes Sem ce n’est pas le Tibet, mais au niveau densité de la population on est très proche du Sahara. Le village compte vingt-huit habitants, dont vingt tricheurs qui n’y reviennent que pour les vacances. N’y a que huit résidents à temps plein dont mes deux charmantes voisines se plaisent à m’épeler noms et prénoms sur le bout mignon de leurs doigts gironds.

Malheur a du bon. Pour une fois l’orga a compris que lorsque tout est en place, il était important d’ouvrir les portes avant l’heure officielle, la maigreur du troupeau des fans détrempés a dû les effrayer, pas question de perdre un seul de ses éléments, pourront consommer et renflouer la caisse en écoutant la balance. La première personne sur qui je tombe au premier rang c’est Daniel Giraud, le bluesman poëte descendu de ses montagnes ( confer KR’TNT ! 05 et 81 des 05/ 11 / 09 et 19 / 01 / 12 ). Ne tarit pas d’éloges sur Sandra Hall dont il vient d’assister au sound check.

Pour le moment c’est Lazy Buddies qui s’y colle. Débarquent à l’instant de la Creuse, retardés par une pluie calamiteuse ils règlent leurs instruments juste avant le show. J’ai bien dit « ils » car « elle » se tient debout tranquille, les mains dans les poches arrière de son jean, monitrice de colo scout qui surveille d’un œil débonnaire la mise en place du campement, tandis que les garçons s’affairent à qui mieux mieux. Nous demandent trois minutes de patience, le temps de revêtir leur costume de scène.

LAZY BUDDIES

 

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Les revoici ! Soazig en robe et une fleur rouge piquée dans les cheveux. Très fifty vintage, ce qui s’accorde à la perfection avec leur répertoire principalement accès sur les années cinquante et soixante. Du swing au twist. Vaste programme. Vingt ans de fun et d’amusement. Cinq garçons dans le vent d’avant, et une jeune fille qui n’a pas froid au gosier. Un vieux standard pour commencer All She Wants To Do - je vous laisse deviner ce qu’elle veut - jazzy en diable, de bons musicos puisqu’ils arrivent avec leur formation rétro-rockab - contrebasse, batterie, harmonica et guitares - à donner l’illusion d’un grand orchestre. Side by Side, Which Part of Me, même pour ceux dépourvus d’imagination le sujet se précise.

 

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Ne sont pas typiquement cent pour cent blues, même avec les envolées caracolantes de Dominique sur son trousse babines. Mais c’est d’une fraîcheur qui vous réconforte. Tout repose un peu sur Soazig dont le jeu de scène virevoltant emporte votre adhésion à votre corps très peu défendant. Fallin’, Checkin’ On My Babe, My Baby Won’t Be Back, les titres s’accélèrent et s’enchaînent sans faiblir. De l’aplomb et de la joie de vivre, les paresseux compagnons sont le groupe parfait d’ouverture. Vous réveillent, vous titillent, vous incitent à danser, vous mettent en condition pour les heures qui viennent. Une gestuelle parfaitement établie, une joie communicative, de l’entrain, de l’allant. Les applaudissements chaleureux saluent leur sortie de scène. Flip Flop Fly, Make It Faster, que demanderiez-vous de plus, s’il existait, au bon dieu ?

RICHARD RAY FARRELL BAND

 

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Mama mia ! Ah ! Les amerloques, rien à dire ce sont des maîtres ! Soyons franc, le band de la Grande Ruta est salement mâtiné d’espagnols. Jesus au clavier, Angel à la basse et un hijo de puta aux tambours. Même que Richard Ray Farrell originaire de New York s’est baladé au travers de toute l’Europe durant deux décennies avant de se fixer depuis quinze ans en terre ibérique, une espèce de saltimbanque du blues sans cesse en vadrouille, l’a joué partout et avec les meilleurs, du métro parisien à R. L. Burnside, pour vous donner une idée rapide du parcours.

 

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Sick and Tired d’entrée de jeu. Surtout ne pas les croire, sont en pleine forme. Farrell est au centre au micro et à la guitare, mais dans un premier temps, c’est le petit Jesus qui attire notre attention. Terramonte y tempetuoso. Un géant à gueule d’orang-dégoûtant. Lorsque les spots s’attardent sur sa simiesque dentition, elle se teinte d’effrayants reflets bleus responsables de toutes les fausses couches du département. Des paluches à vous refiler la coqueluche. C’est un modeste, se contente d’un clavier minuscule avec lequel il fait joujou. L’en couvre tous les octaves avec les doigts d’une seule main, la droite de préférence, la gauche il se contente la plupart du temps de la lever bien haut en une démentielle crispation extatique. Ne venez plus m’embêter avec des arias de Bach et ses partitions pour orgues à curetons coincés du cul, el Jesus vous joue d’une seule de ses menottes une musique célestielle, un ruissellement de foutre dionysiaque continu. Une musique spermique, du pur sang d’alligator, un cri édénique de tyranosus en chasse.

 

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Là-dessus le fils maudit de la péripapétitienne vous tambourine sans discontinuer. L’on se demande s’il s’est aperçu qu’il n’était pas tout seul. Toujours en mesure, mais terriblement perso. Farrell avouera qu’ils se connaissent depuis dix-neuf ans, par cœur. Ne se préoccupent plus l’un de l’autre, se retrouvent à tous les coups au coin des sentiers des plus grandes perditions. Quant à Angel Face - oui mes oiselles c’est le plus jeune et le plus beau - il laisse filer ses lignes de basse pénardos, genre petite pêche au bord du ruisseau, le dimanche après-midi. Mais spécialisé dans la chasse aux requins méchants. Les achève au marteau pilon. Vous avez compris, un boucan de tous les diables. You can’t Judge a Book, hello Mister Bo, ce qui suit ne sera pas forcément très beau. Mais au combien palpitant !

 

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Richard Ray Farrell à la guitare et de temps en temps à l’harmonica. N’oubliez que nous sommes au pays du blues. Un style que je qualifierai d’électrique flegmatique. L’électricité c’est pour la guitare, le flegme c’est pour Farrell, vous envoie de ces décharges électrocutantes avec la placidité du mec qui lit son journal en savourant son croissant. S’amuse, même si vous n’entravez que couic à l’anglais vous vous tordez de rire lorsqu’il entonne son Shoe Shoppin’ Woman, tout est dans les inflexions mimétiques de la voix, la donzelle qui essaie ses paires de chaussures et votre carte bleue qui vire au cramoisi, une véritable scène de mœurs de la vie moderne à la Balzac.

 

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Du blues brut. Tout droit issu des eaux boueuses de Morganfield. Nous ne sommes pas à la moitié du set que tout s’accélère sous prétexte de rendre hommage à B.B. King, The Thrill is gone ( un véritable mensonge car l’on prend un pied inimaginable ) suivi d’un Every Day I have the blues à vous donner la patate pour le reste de votre vie. Ah, cette guitare qui vous écorche tout du long, que c’est bon ! Suivront de véritables merveilles, un I Was Alone à pleurer comme une madeleine proustienne, un Dollar for Dollar à bramer comme un cerf en rut, une Fallin’Rain à vous faire dégouliner la sève de l’âme par le trou de vos narines et quelques autres trésors tirés du coffre des derniers pirates de l’île bleue.

La meilleure prestation de la soirée, Richard Ray Farrell et son Band nous ont joué le blues naturel, celui que l’on sort du fond de sa poche comme un mouchoir sale empli de morve verdâtre, sans prétention, en toute simplicité. Juste pour distraire l’ennemi en la tête duquel vous logez une balle de la main gauche. Celle du diable.

LEON NEWARS AND THE GHOST BAND

 

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Auraient dû occuper la deuxième position mais les rafales du littoral bordelais, les ont retardés… Un copain me souffle qu’ils auraient pu arriver à deux heures du matin, après l’extinction des feux. Je ne suis pas loin de partager cet avis. Mais ne soyons pas méchants. Sont pleins de bonne volonté et se coupent en six pour contenter tous les goûts, une entrée funky et un salmigondis indigeste de blues, de jazz, de gospel et de rhythm and blues, s’efforcent de bien faire, comme les premiers de la classe, mais l’on est comme les filles, l’on préfère les cancrelats. Un sax, un trombone qui coulisse, un clavier, une basse, guitare et batterie. Mettent les petits plats dans les grands, descendent jouer parmi les ouailles, chantent a capella, font participer l’assistance, connaissent la théorie mais c’est la pratique qui coince. Ont un show rôdé au millimètre mais il manque la bonne mesure. A côté de la plaque, sans le faire exprès. Une ligne de démarcation divise le public, ceux qui adorent ( les plus nombreux ) et les minoritaires qui s’ennuient. Des moniteurs de colo sympathiques qui rassurent les enfants sages qui n’ont jamais rien vu et qui rebutent les mauvais garçons qu’ils ne sont pas. On ne leur veut pas de mal, mais ils ne nous ont pas fait du bien.

SANDRA HALL

 

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The French Blues Explosion font monter la sauce. Deux morceaux qui paraissent interminables. Ce n’est pas de leur faute, ils jouent bien, très bien même, mais tout le monde guette l’entrée du fond de la scène, par où Sandra Hall devra nécessairement passer. Encore quelques mesures de musique du diable et la Diva paraît, là où personne ne l’attendait, dans l’allée centrale qu’elle remonte cérémonieusement avec deux organisateurs qui lui tiennent la main bien haut tout fiers de leur rôle de chevaliers servants. Moment d’incertitude lorsqu’elle aborde les quatre planches du fragile escalier qui permet d’accéder sur le plateau, les degrés plient mais ne rompent point. Et la voici toute triomphante devant nous, dans sa tunique, dans son fuseau, dans sa coiffure, toute en or lamé, rayonnante, sourire aux lèvres. Malgré ses High heel sneakers dorés elle n’est pas bien grande, et rattrape en rondeurs ce que la nature ne lui pas octroyé en hauteur. Des bas seins plantureux et des hauts reins redondants qui ont tendance pour les premiers à s’incliner et pour les seconds à se hausser géographiquement l’un vers l’autre. Une big mama miss tout droit venue d’Atlanta en Georgie, plus que du charme, du chien - du dog que l’on devine très hound - qui assume, d’un sourire naïvement enjôleur, et son âge, et son incarnation charnelle.

 

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Ne chante pas. Elle mugit. Une sirène de paquebot qui part en croisière. Prend son temps, articule les syllabes de tous les mots. Elle n’a pas le swing, mais la houle de la soul vous submerge, dès les trente première secondes. Maîtresse femme qui sait se fait faire obéir à l’œil et au doigt, que nous qualifierons de coquin. Car elle est coquine, la mutine. She’s a queen bee, et toute la ruche des spectateurs bourdonne d’applaudissements dès qu’elle laisse les petits frenchies exploser le blues en mille morceaux. Se joue des standards, un soupçon de jazz, un gramme de gospel, et un maximum de rythm and blues, face lente et face rapide, mais elle préfère se pavaner sur les sofas des tempos medium, pendant les intervalles musicaux elle esquisse de sévères pas de danse sur ses talons, du surplace qui dévore les kilomètres. Fascinante, vous ne la lâchez pas des yeux. D’ailleurs pour parfaire son emprise, elle se pose sur une chaise bariolée et nous raconte que la première fois qu’elle a entendu Otis Redding, c’était - il y a longtemps - chez sa grand-mère, et tout de suite toute l’assistance a une pensée émue pour cette sainte femme qui avait un si bon goût. Et l’on a droit à un Dock On The Bay magistral dont elle se plaît à répéter les couplets, tellement que c’est beau qu’elle pourrait la continuer des heures que l’on ne se lasserait pas d’admirer ce coucher de soleil sur la mer léthargique.

 

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Ce n’est pas le moment de s’endormir. L’a comme une manie, entre deux vers du morceau qu’elle interprète, elle passe, par un de ces hasards pas du tout aléatoire, le micro si près de son entrejambe que les pensées obscènes vous envahissent. Ce n’est pas une impression, she needs so love, qu’elle désigne les beaux jeunes hommes de l’assistance, la reine fait son choix et finit par appeler sur scène, d’un geste péremptoire auquel nul ne saurait se soustraire, un joli blondinet qu’elle trouve manifestement à son goût. Un peu gêné lorsqu’elle se colle à lui d’une manière si peu équivoque qu’il finit par s’ajuster à elle et à mimer un slow copulatif des plus hot. N’en continue pas moins à roucouler un blues torride tout en exigeant qu’il empoigne plus solidement encore ses fesses, et c’est parti pour une java - au cul du blues - infernale qui se termine en apothéose lorsqu’elle le force à fourrer sa tête entre ses deux seins desquels elle lui frictionne les joues et les oreilles sans trêve. Qui a dit que le blues était une musique machiste ? Sandra Hall affirme et sa féminité ardente et sa femellité dévastatrice, un sourire carnassier sur ses dents de louve affamée.

 

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Faut passer aux choses sérieuses. Depuis le Banquet de Platon, tout le monde sait que l’exercice érotique entrevu selon une stricte fonction pédagogique n’est qu’un prélude aux plus hautes dissertations philosophiques. Voici venir le temps des interrogations métaphysiques, How Long is the time when it’s a long time, pouvez réviser dans vos manuels les supputations de Bergson sur la durée, mais toute la salle préfère le jeu de questions-réponses institué par notre nouvelle maîtresse ( d’école ). Ne comptez pas sur moi pour vous refiler la solution. Hélas, c’est déjà l’heure de la sortie, mais lorsqu’elle a descendu les branlants gradins elle se heurte au barrage des spectateurs, tous debout, qui refusent de la laisser passer, l’orga et le Blues Explosion qui la couvent de près sont un peu dépassés, mais Sandra la perdrix bleue comprend qu’un peu de révision s’impose et elle remonte sur scène sous les hourras et les vivats de la classe enthousiaste. Jamais on aura vu une théorie de cancres ouvrir aussi grandes leurs oreilles pour écouter les deux derniers morceaux, elle en profite d’ailleurs pour faire marner les musicos qui reçoivent un vingt sur vingt pour leur accompagnement aux petits oignons frits. Plus les Lazy Buddies qui remontent pour le bœuf final. Et la Reine du blues en Sem redescend les escaliers sous une extraordinaire ovation…

 

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Daniel Giraud est d’accord avec moi, nous ne la connaissions pas ( pauvres ignorantissimi, quarante ans qu'elle est dans le métier, l’a rencontré et chanté avec tous les plus grands ) mais nous nous en souviendrons toujours… C’est cela l’amour diabolique du blues…

Damie Chad.

( Photos de Patricia G. )

« SCENES ROCK DE LA VIE DE PROVINCE»

MONTBRUN-BOCAGE09 / 08 / 2015

HOBO JUNGLE

Tout contre, mais déjà en Haute-Garonne, pays des doryphores, comme sont surnommés les étrangers limitrophes dans le département de l'Ariège. Par un chaud dimanche d'août nous lançons donc un raid sociologique et exploratoire sur ces terres lointaines en espérant atteindre la cité mythique de Montbrun-Bocage dont les rares explorateurs qui en sont revenus sains d'esprit rapportent d'incroyables merveilles.

 

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Ne nous ont pas menti. Le mythe se substitue parfois à la réalité. De loin, Montbrun-Bocage ressemble à n'importe quelle localité de la France profonde et agricole. Avec ses maisons groupées autour de l'Eglise, l'aurait pu servir de fond pour l'affiche de la campagne présidentielle de Mitterrand. Plus cul-terreux, vous n'imaginez pas. C'est lorsque vous arrivez sur la place centrale, que la téléportation commence, passé la frontière du coin de la rue vous êtes subitement transporté en 1967, en Californie, à San-Francisco. Le français moyen, baguette de pain, béret et pastaga à la terrasse des bistrots n'existe plus, chaque dimanche matin Montbrun-Bocage se retrouve transformé en village hippie.

S'abattent sur la ville comme une nuée de sauterelles sur un champ de manioc africain. La comparaison s'arrête là, car ils ne viennent pas en hordes faméliques pour se livrer à une improbable razzia sur les habitants du cru. Au contraire, ils boostent l'économie locale et rapportent à la commune en une seule matinée dominicale autant que les subventions étatiques annuelles.

Se regroupent sous et tout autour de la halle centrale. Festival de couleurs, de bruits, et de senteurs. Un must de l'économie autarcique, bouffe bio, confitures sauvages, légumes sans colorants, fromages de brebis, couteaux artisanaux, bijoux maisons, bouquineries d'occase, vendeurs de fruits d'arbres non traités, et de gâteaux goûteux... les filles sont vraiment des beautifull people, les garçons portent des dreads, des enfants nus s'arrosent sous la fontaine, sous le porche de la chapelle des fillettes radio-crochètent à qui mieux-mieux, de partout bruissent les idées alternatives, récupérations, échanges, squats, ventes à petits prix, des jeunes et des moins jeunes, toute une tribu qui a opté pour une vie naturelle, sans le stress du travail d'esclave et des existences étriquées des grandes villes. Une ruralité recomposée, déclinée comme un défi à la modernité opprimante. Giono se serait senti comme chez lui à Montbrun-Bocage. Café, thé, maté, à 1euro, larges, assiettes végétariennes à 4 euros, café associatif un peu plus loin...

 

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Les touristes apportent les rentrées fiduciaires nécessaires à la perpétuation de ce réseau de survie semi-autonome, pour les plus militants s'offre la possibilité de régler vos achats en monnaie locale, le Pyrène, qui dans l'idéal ne transite pas par les banques. Autant de moins pour les prédateurs de la finance capitalistique.

BLUES SAUVAGE26 / 07 / 2015

Grand aux cheveux longs. Discute avec une copine qui tient un étalage de bracelets et de bagues, comme moi il avise un deuxième larron qui porte une guitare. Sort de sa poche un petit harmonica en signe de reconnaissance, discutent musique durant deux minutes, se plantent au milieu de la rue, parmi le flot continu des passants, and awoke this morning, l'impro blues jaillit comme l'eau de la source. Petit groupe autour d'eux, une fille survient qui esquisse quelques pas de danse, et qui mêle son chant à la voix du long-cheveux, et puis s'en va quelques minutes plus tard. Chanteront ainsi près d'une heure, du blues yaourt et quelques morceaux alternatifs, dont un morceau rentre-dedans de Thiéfaine, qui n'est pas ma tasse de café, mais s'en sortent très bien. Plus tard je les retrouverai sur un trottoir à l'ombre d'un mur, un rasta s'est joint à eux avec ses tablas. De la musique libre, improvisée, pour le seul plaisir de jouer. Des anonymes, dans la grande tradition revisitée du Delta, dans les années vingt. Un truc qui vous réconcilie avec la beauté du monde.

HOBO JUNGLE09 / 08 / 2015

 

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L'on est revenu quinze jours plus tard. Tranquilles sur la terrasse du café, avec les chiens qui courent partout et les enfants qui aboient entre les tables. Grosse voiture s'approche. Peuvent pas rouler ailleurs. Non manifestement, ils ont quelques paquets à décharger. Divine surprise, ce sont des amplis, des vieux, à lampes. Plus des guitares et une batterie. Ne vont pas nous offrir un concert, comme cela, au débotté ! Mais si. En plus, mon instinct et leur dégaine m'avertissent, ce ne sont pas des caves. Ces quatre lascars ont dû écouter dans leur jeunesse davantage de Stones que de Mireille Mathieu.

Mettent du temps pour la balance, mais enfin c'est parti. Directement dans le répertoire english boom. L'on comprend vite pourquoi. Si le trio de base est bien de par chez nous, le chanteur est une importation de Grande-Bretagne. Ça se sent, et ça s'entend. Grand mince élancé, un micro, une voix, personnalité affirmée. Lorsqu'un quidam en tenue pseudo militaire vient lui chercher des noises, ne perd pas son flegme, le rabroue violemment avec son délicieux accent anglais en lui promettant, si perverse persévérance de sa part, un avenir immédiat peu enviable, après deux ou trois rodomontades appuyées le gars s'éloigne sans demander son reste... Pour revenir trois morceaux après s'excuser.

 

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L'a raison, car le Hobo Jungle envoie sec, du gros blues-rock qui tâche grave et qui carillonne longtemps dans votre tête, nous donnent un premier set quatre étoiles, nous en promettent un second lorsque la pluie se met à tomber, z'ont des bâches dans la voiture pour couvrir le matos en catastrophe. Petite discussion avec le bassiste qui déclare que depuis Be Bop A Lula depuis Gene Vincent l'on n'a jamais fait mieux. L'a bien raison, mais l'ondée nous chasse, nous ne savons s'ils ont pu ré-attaquer plus tard un deuxième set... L'année prochaine, nous essaierons d'en savoir plus.

Damie Chad

( Photos de Patricia G. )

CLIFF GALLUP

TONY MARLOW

( JUKEBOX N° 345 )

 

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Suis rentré chez le dépositaire pour le dernier Rock & Folk, j'en suis ressorti avec le nouveau Jukebox. N'ai pas perdu au change, Gene Vincent en sa superbe country shirt blanche en couverture. Assis à la proximale terrasse de café, m'aperçois qu'il s'agit d'un article de Tony Marlow sur Cliff Gallup, une superbe série consacrée aux plus grands guitaristes du early fifty rock. J'espère que l'un de ces jours Tony réunira le tout en un volume afin qu'un travail d'une telle qualité ne soit pas perdu pour les générations futures.

CLIFF

 

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Cliff Gallup reste une énigme du rock and roll. Peut être considéré comme l'Arthur Rimbaud du rock. L'enregistre en tant que guitariste soliste l'équivalent de trois trente-trois tours avec Gene Vincent. Puis il rentre chez lui, à la maison. Ne s'enfuit pas vers des terres inconnues à l'instar de l'enfant de Charleville. Non, rejoint son épouse, ses enfants, son boulot et les bals du samedi soir. L'en a fini avec le rock and roll comme l'auteur d'Une Saison en Enfer avec la poésie. Ne se lance pas dans le commerce, fait de la musique. En week end. Hobby et passe-temps. Sa femme l'a décrit comme un homme modeste qui avait horreur de se mettre en avant. Une humilité qui fait frémir quand l'on songe qu'il a quasiment à lui tout seul fondé la guitare rock. Sûr qu'il y en a eu d'autres, mais eux pas besoin de trente ans de solfège pour comprendre qu'ils sortent tout droit de la gangue du country. Sont catapultés par une tradition dont ils sont l'aboutissement flamboyant. Cliff c'est plus étonnant.

 

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GALLUP

 

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C'est un OVNI. Tombé de nulle part. Le grand garçon tranquille qui se retrouve piégé dans un gang de garnements. Un chanteur qui hoquette comme une tondeuse à gazon qui ne veut pas démarrer, et un ado turbulent qui hurle après sa batterie à coups de balais inquiétants comme s'il voulait lui faire la peau. Peut-être un jour faudra-t-il repenser le rôle de Dickie Harrell dans les Blue Caps à celui joué par John Bonham pour Led Zeppelin. Cliff c'est un peu l'explorateur à chapeau melon qui déboule dans une tribu de sauvages en transe, au fin fond de la forêt équatoriale. L'aurait pu s'enfuir, ou se contenter de marquer le tempo sans trop en faire, un petit accompagnement rythmique avec deux ou trois passages en picking pour montrer qu'il connaissait tout de même son métier. L'en fallait plus pour émouvoir le Cliff, pas d'affolement, entrevoit tout de suite le topo, ah bon, si vous le prenez comme cela, je vais sortir ma botte de Nevers, le truc qui vous prend par derrière les oreilles, ma clef étrangleuse perso dont je ne me sers jamais, ma prise de cat(ch) secrète.

CLIFF GALLUP

 

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Et hop, direct il la branche, sa guitare, dans la prise. Electrique. Y avait des centaines de gars qui savaient le faire, mais eux ils s'en servaient pour hausser le ton, se faire entendre au milieu du tapage des autres instruments. OK, mais Gallup, il s'alimente directement à la source, sculpte la matière première. Là où les autres jouaient de la musique, lui il distribue de l'électricité, pur jus, high voltage. Le Gallup n'est pas manchot du manche, l'a déjà médité, de Charlie Christian à Django Reinhardt, du ghetto aux gitans, l'a tout intégré, et il vous ressort la leçon, mais sous forme de condensation jamais égalée alors. Les gars foutraques autour de lui étaient pressés, alors Gallup leur montre qu'il sait galoper encore plus vite qu'eux. N'est pas particulièrement convaincu que le résultat soit bon. En fait il n'est pas bon du tout, il est génial. Le Cliff il est pour les vieilles recettes de la cuisine familiale, exemple le civet, le lapin se doit de mijoter dans son clapotis de thym et de romarin, longuement à petits feux, mais avec ces ostrogrocks qui préfèrent jeter un chat strayé tout vivant dans la marmite sur un fond de piments rouges, faut presser la combustion. Pas question pour autant de saboter le travail, le Gallup se met aux recettes exotiques, vous découpe avec un soin de maniaque le crotale vivant en tranches fines avec fritures à l'huile bouillante. Chez Gallup, chaque note compte, possède son utilité, celle-ci pour mettre le feu aux rideaux, la suivante pour foutre de votre casquette de daim bleue un coup de pied au cul au vieux monde, et la dernière pour vous dynamiter le cortex. Rien n'est plus terrible que les calmes qui s'énervent. Une fois lâchés, personne ne peut les retenir. Faut attendre qu'ils s'arrêtent d'eux-mêmes. Au bout de six mois, Cliff signa la fin de la récréation. On se calme, on reprend l'explication de texte à la ligne dix-sept. L'avait prouvé ce qu'il pouvait faire, cela lui suffisait. Cincinnatus retourne à la ferme et reprend sa charrue. N'a fait que son devoir. Le gamin hurleur désirait que ça balance, alors il l'a balancé toute la sauce. Pas besoin d'en faire une montagne. N'a jamais cru, lui la souris galopeuse, qu'il avait accouché de la montagne rock.

 

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Heureusement pour nous, la rocky road blues de Gene Vincent ne faisait que commencer.

 

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Damie Chad