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04/11/2020

KR'TNT ! 483 : DAVE KUSWORTH / COUNTRY TEASERS / BLONDSTONE / JOHNNY BURNETTE ( + R'N'R STORIES ) / ROCKAMBOLESQUES

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 483

A ROCKLIT PRODUCTION

FB : KR'TNT KR'TNT

05 / 11 / 20

 

DAVE KUSWORTH / COUNTRY TEASERS

BLONDSTONE / JOHNNY BURNETTE ( + R'N'R STORIES )

ROCKAMBOLESQUES

TEXTES + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

Un Kusworth qui vaut le coup

Alors qu’une moitié de la planète se réjouit de la disparition de Dave Kusworth («Ah encore un drogué de moins !»), l’autre moitié se morfond dans un abîme de chagrin. Jusqu’en septembre dernier, Dave Kusworth était encore une légende vivante, une race qui est comme vous le savez en voie d’extinction. On le vénérait pour sa fière allure (cool Keef clone) mais surtout pour ses chansons. Oui, Kus est infernalement doué, tellement doué qu’il finissait par faire de l’ombre à son complice Nikki Sudden, tout aussi légendaire, mais trop mélancolico-dylanesque, alors que Kus remplissait des albums entiers de compos somptueuses qui avaient pour particularité de sonner comme des hits imparables dès les premières mesures. Ce n’est pas courant. Avec Kus, Brian Wilson, Frank Black, Bob Mould, Lanegan et Robert Pollard comptent parmi les surdoués de la surenchère compositale.

En quasiment quarante ans de «carrière», Kus a enregistré une bonne vingtaine d’albums, soit en solo soit en tant que Jacobite à l’air avec Nikki Sudden. Dans le cas d’un cat comme Kus, on peut parler véritablement d’une œuvre car bon nombre de ses albums sont devenus des classiques, dans l’underground, c’est vrai, mais chacun sait que c’est l’underground qui choisit les élus, et non le mainstream. Quand on parle de classic album, il faut l’entendre au sens artistique. Lanegan et Kus sont des auteurs classiques, au même titre qu’Apollinaire et Guy Debord. Supertramp, Dire Straits et Barbara Cartland ne sont pas des auteurs classiques, mais simplement des machines à fric, ce n’est pas la même chose. Tant mieux pour eux, mais si tu préfères l’oxygène, c’est Kus qu’il te faut.

Quand on n’a pas le privilège de connaître l’homme, alors il faut savoir se contenter de l’œuvre. Et quelle œuvre ! Nik & Kus enregistrent le premier Jacobites en 1984. Ils fondent une sorte de lignée romantico-balladive directement inspirée du côté tendre de Keef. Le «Big Store» qui ouvre le bal de l’A reste du Sudden classique, un mélopif extrêmement prévisible. Aucune surprise n’est possible chez Nikki, tout est claquemuré dans une insondable mélancolie - Say my love to the girl in the big store - Les deux points forts de l’album sont «Hurt Me More» où Kus se tape une belle partie de slide dans l’esprit de «Dead Flowers», et «Kings And Queens», fantastique élégie qui finit par sonner comme un hit. Eh oui, Kus signe ce big balladif gratté à la merveilleuse insistance. Ils s’inscrivent avec ça dans la tradition du mythique «You Got The Silver». Ils baignent aussi leur «Silver Street» dans l’ambiance de «Sister Morphine». En B, «Hanging Out The Banner» fait dresser l’oreille, grâce à son élément tri-dimentionnel. Kus rôde dans le son avec de vieux arpèges de cristal. Et puis voilà «Need A Friend» qui sonne comme un balladif enchanté gratté à coups d’acou charmants. Tout est monté sur le même modèle, avec une foison de coups d’acou. Dans la réédition CD de Jacobites, on trouve l’EP Shame For The Angels qui est assez explosif, ne serait-ce que par le morceau titre, cut esprit-es-tu-là en forme de cavalcade effrénée. Encore une fournaise de taille avec «Fortune Of Fame». Oui, ça peut chauffer chez les Jacobites à l’air. C’est même très hot. Et quand on tombe sur «Heart Of Hearts», on crie au génie, ca voilà un hit faramineux, mélodiquement invincible, avec tout le power de la romantica. Rassurez-vous, on retrouvera cette merveille un peu plus loin dans ce panorama.

Dans les liners, Nikki raconte qu’il a rencontré Kus à l’époque où il jouait dans les Subterranean Hawks et qu’il le trouvait extrêmement doué. Il lui indiqua qu’il aimerait bien monter un groupe avec lui si les Hawks splittaient, ce qui allait se produire en 1982. Nikki sentait qu’ils pouvaient bien cliquer ensemble. Il raconte aussi qu’à l’époque de leur rencontre, ils chantaient dans la rue tous les deux pour se faire un peu de blé (busking). Un jour, Nikki alla acheter un paquet de clopes et à son retour, Kus avait composé «Kings And Queens» - the all-time Kusworth classic - Il indique aussi que la photo de la pochette fut prise dans la cuisine de l’appart qu’ils occupaient sur Norwood Road, à Brixton. C’est aussi l’époque où Kus joue encore dans les Rag Dolls à Birmingham.

Ça tombe bien, car un digipack des Rag Dolls est arrivé sur le marché en 2015. Il s’appelle Such A Crime et vaut le détour car Kus y rend hommage aux Dolls, particulièrement avec «Fortune Of Fame» qu’on retrouve d’ailleurs sur le Shame For The Angels EP. On croirait y entendre la guitare de Johnny Thunders. Lorsqu’on entre dans cet album, on est vite surpris pas la qualité des cuts, par ce big tempo de Kus on the run. Ils font pas mal de power-pop («Pin Your Heart To Me») et Kus cavale bien son affaire avec «What You Don’t Know (You Don’t Show)». Le son est là, bien présent. Avec «Lucky Smiles», les Rag Dolls rendent hommage aux Stones et aux Beatles, ceux de la période psyché («Rain»). Et puis voilà un «Nine Times Out Of Ten» assez puissant, presque garage, bien bardé de barda. C’est incroyable comme ils sont bons. Et puis alors qu’on ne s’y attend plus, une énormité surgit : «Snow White», un slow rock gorgé de son. C’est inespéré de qualité. Sur certains cuts on entend même du sax. Ces mecs ont des moyens considérables. Vers la fin du disk, vous trouverez aussi une version live de «Fortune Of Fame» et deux démos de répète, «Silken Streets» et «Vanity Box». Kus avait déjà tout à l’époque. Dans les liners du Rag Dolls, Pat Fish rappelle tout de même que l’idée des Rag Dolls ne plaisait pas trop à Nikki qui voulait avancer avec les Jacobites à l’air. Dès que les Rag Dolls ne jouaient pas, Nikki jammait avec Kus pour préparer Robespierre’s Velvet Basement, n’hésitant pas à reprendre certains cuts des Rag Dolls. Fish rappelle aussi qu’en voyant la pochette du premier Jacobites, il s’était dit que le type de droite semblait destiné à orner les pochettes. Eh oui, Kus avait déjà l’allure d’une rock star. Il ajoute qu’il s’inspirait de toute évidence du Keef de la période la plus dissolute, celle d’Exile, mais qu’il allait par la suite réussir à créer son propre style. Il n’empêche nous dit Fish que si Keef est un père parfait pour Jack Sparrow dans Pirates des Caraïbes, Kus ferait un oncle idéal. Tim Sendra dit aussi que Kus is one of the most exciting electric guitatists on this island, both powerful and melodic. Bien vu, Sendra.

Avec Robespierre’s Velvet Basement, on entre dans l’âge d’or du team Nik & Kus. Ils sont même au sommet de leur art avec trois Beautiful Songs : «Snow White» (cut de Kus dans les Rag Dolls), «Ambulance Station» et «I’m Just A Broken Heart». «Snow White» est même un balladif plus enchanté qu’enchanteur, comme éclairé de l’intérieur, en tous les cas, il séduirait un régiment de hussards. Ces deux dandies se situent dans la parfaite expressivité du rock anglais, dans l’essence même de ce qui en fait le classicisme. Ils chantent leurs trucs au clair de la lune. Il semble que ce soit Kus qui chante «Ambulance Station», parfait balladif intimiste et mordant. On peut dire la même chose de Broken Heart, chanté à deux voix, chargé de British melancholia, autre merveille jacobine. On entend même des chœurs timides derrière. Effet pince-cœur garanti. C’est d’ailleurs le décalage des chœurs qui fait la grandeur du cut. Tiens, la dernière chanson de la B est aussi une Beautiful Song. Nikki chante «Only Children Sleeping» sur du velours, des notes de mandoline s’égrènent autour de lui alors que les chœurs à la dérive passent au loin. Tout flotte en suspension, à la pire admirabilité des choses. On soulignera aussi la qualité du «Big Store» d’ouverture, rescapé du premier album, quasiment mad psyché bien soutenu par une sorte de tension virale. «Fortune Of Fame» revient aussi à la surface. C’est excellent, bien vivace et serti d’un solo joué sur une note. Quelle classe ! Avec «Where The River End» Nik & Kus nous proposent un mid-tempo longitudinal hanté par une phrasé symptomatique. Ils font du rock richissime. Ils semblent parfois se livrer pieds et poings liés à la facilité, comme on le constate à l’écoute d’«All The Dark Rags» - And I don’t know what to do/ Don’t know what to say/ Who cares anyway - C’est vrai, tout le monde s’en fout.

Les voilà tous les deux perdus dans un océan d’écharpes en soie pour Lost In A Sea Of Scarves paru en 1985. Le hit de l’album s’appelle «Heart Of Hearts» et on se régale de sa fluidité mélodique. C’est une admirable déculottée de belle eau pure, le véritable archétype de l’apanage jacobin. Un jolie bassline porte le doux beat des Jacobites à l’air. Ils ouvrent leur bal d’A avec le vieux «Shame For The Angels», rescapé de l’EP du même nom, un bel up-tempo cavaleur, selon la formule Sudden. Mais le reste de l’album ne provoque pas forcément d’émoi dans les muqueuses. Ils ne cherchent pas à réinventer le fil à couper le beurre, ils se contentent de ressortir quelques éclats de «Moonlight Mile» dans «Sloth» et de cultiver leur profond désespoir dans «Before I Die» - Before I die/ let me talk to you.

En 1987, Kus souhaite faire un break avec les Rag Dolls et les Jacobites, alors il monte les Bounty Hunters avec Alan Walker, Glenn Tranter et Mark McDonald. On les voit tous les quatre au dos de la pochette de leur premier album simplement titré The Bounty Hunters. Album intéressant, beaucoup plus vif et alerte que les albums des Jacobites à l’air. Kus et ses amis démarrent avec «Riches To Rags», un beau pulsatif effervescent et fragile à la fois, une énergie qu’on va retrouver en B dans un «Sleeping Love» doté d’un refrain bien élastique - Is anybody going to help my sleeping love - Et toujours ce son de guitare tiré à quatre épingles. Kus monte sa pop en neige et cette façon qu’il a d’appeler sa poule my angel ! Et puis alors qu’on ne s’y attend pas du tout, Kus nous fait le coup du lapin avec «A Puppeteers Son». Le cut éclate dans les montées de gamme - Chasing clouds in the morning sun - Le grand art de Kus consiste à l’élever soudainement - Whats it all to a puppeteers son/ As I sit watching clouds in the morning sun - Kus dispose d’un talent pour la mélodie qui va exploser au fil des albums à la face du monde. Encore une chose intéressante : «A Very Good Wife» sonne comme l’early Bowie de «Space Oditty». Kus tente d’étendre son balladif jusqu’à l’horizon. On les voit aussi développer une jolie power pop dans «Orphan (All His Life)». Serait-ce leur beat de prédilection ? Allez savoir ! Tous les cuts de l’album sont admirablement bien ficelés, «The Story So Far» vaut pour du big atmospherix de sweet sweet love gratté à la wild romantica. Autre bonne surprise : «A Glimpse Of Your Heart», heavy balladif solidement ouvragé et décoré de beaux arpèges scintillants, un cut long et doux au regard comme une campagne anglaise, ou une compagne sensuelle, au choix. Kus n’en finit plus de produire de l’enchantement. Il nous gratte ensuite «To My Love» à l’acou sauvage, mais c’est une énergie différente de celle des Jacobites à l’air. Alors attention, car sur la réédition CD de l’album chez Easy Action, les bonus raflent la mise, et ce dès l’effarant «Hooked To Your Heart», pus jus de Stonesy claironnante. On voit que Kus aime la musique d’amour alors wham bam, il ramène dans ce cut charmant et capiteux tout le tatapoum dont il est capable et c’est la fête au village. Les virées de basse dans «Broken Tooth For A Broken Heart» sont superbes, le son te court entre les jambes. On sent encore l’orfèvre dans «The Kiss That Cuts In Half». Avec Kus, ça prend vite des proportions spectaculaires - In the garden of the kiss - Quel fabuleux heavy balladif ! Kus rajoute des couplets pour le cas où on n’aurait pas compris. On reste en territoire sacré avec «Apartment To Compartment». Fantastique power, Kus est prolifique en matière de dégelées mirifiques, il arrose ça au solo de feu, il jerke son cut à la flambée sonique. C’est gorgé de disto aphrodisiaque. Kus a du génie, maintenant tout le monde le sait. Et ça continue avec «Blood On Your Knife». Il part en mode gaga brit mais sur le beat des démons de Birmingham. Il excelle dans le demonic. Il fait du shhhh pour calmer sa bête mais elle repart de plus belle. Il sait aussi chanter à la folie Méricourt. Bel hommage aux Stones avec une cover de «Child Of The Moon». Heavy rampage d’hommage, dirons-nous. Inespéré de grandeur tutélaire. Aw my child of the moon, Kus le chante heavy, à la meilleure heavyness de fan transi. Ça se termine avec un hommage à Dan Penn, une reprise d’«Im Your Puppet». Merveille des merveilles. On est content d’avoir rencontré Kus, rien que pour cette cover. Kus et Dan même combat ! Il se fond dans le mood du génie de Dan Penn. Voilà une cover fabuleusement sonnante et trébuchante. Ce démon de Kus la soigne, on peut lui faire confiance. Il pipette dans l’éther.

Leur deuxième album s’appelle Wives Weddings & Roses et retombe malheureusement comme un soufflé. Ils attaquent pourtant à la Stonesy pure avec un «Yesterday’s Hearts» ultra-joué aux belles guitares de Kus. Il sait doser son éternité et s’installe pour jouer à l’abri des critiques, au plus profond de l’underground. Mais l’album s’enferre ensuite dans une romantica de bon aloi, avec des choses comme «All The Violet Lights», un balladif chargé de don’t cry for innocence, don’t cry for pain, don’t cry for her/ In this wedding game. Avec «Streets Of Gold», il sonne comme «Heart Of Gold». II faut attendre «Riverboat Blues» pour frémir un court instant, car ce rock kussy se révèle être d’une belle tenue compatissante.

Le troisième album des Bounty Hunters s’appelle Threads A Tear Stained Scar et sort sur Creation. On les voit assis tous les quatre sur un lit, avec au premier plan un Kus un peu prostré. Il démarre avec une belle lichée de pop languide intitulée «Everything’s For Her». Kus adore les horizons flamboyants. Ils va toujours chercher à atteindre le mieux des possibilités. S’ensuit un big Bounty rock intitulé «Threads». Ces mecs savent jouer de la cisaille. On ne peut pas se lasser de ce son plein et de l’excellence de la prod. Et ça monte encore d’un cran avec «From Your Eyes», une sorte de petite apothéose psyché qui fait dresser l’oreille. Le refrain est de ceux qu’on qualifie habituellement de vainqueurs. Il emporte tout. C’est avec ce genre de cut qu’on commence à prendre Kus sacrément au sérieux. «Another Change Of Heart» sonne dès les premières mesures comme une beautiful Song. Just perfect, dirait l’Amiral Nelson à Trafalgar. C’est un balladif de l’âge d’or kusworthien visité par les vents d’Orient et il fait monter son dernier couplet d’un ton. Admirable ! Et la B ? Pareil, ça sonne dès «Hooked To Your Heart», avec une sacrée virulence dans l’excellence. Kus ressort enfin sa Stonesy et claque sa riffalama à tout va. Il enchaîne avec «I’ll Be Your Angel Again», un balladif de très grande envergure. On note l’admirable aisance de Kus à kisser the sky. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises car voici «A Picture Of You» qu’il va gorger de jus d’acou et doter en prime d’un final éblouissant. Kus n’en finira donc jamais d’exceller ? Apparemment, non. Il passe ensuite à un solide slab de pop rock gorgé de guitares er de chœurs d’Hunters. Oui «Hanging Your Arms» sonne comme un hit underground et cet album inespéré s’achève avec «In What She Says», un balladif qui enrichit les pauvres et qui rehausse l’éclat des cathédrales.

En 1991, Kus enregistre un album solo avec Glenn Tranter et deux autres mecs. All The Heartbreak Stories est un album très beau et très recueilli. Kus drive sa pop de troubadour dans les aléas des arpèges célestins. Ce beautiful jouvenceau gratte ses poux sous les remparts de Birmingham. La perle de l’album s’appelle «One Sunny Morning» et Susan Dillane l’éclaire de sa voix diaphane. On se régalera aussi de «The Last Drop Of Wine», car on y entend les oiseaux. Une flûte favorise le transfert intestinal. Toute blague à part, c’est excellent car gorgé de bonne énergie. On s’émerveille ici et là de la transparence des thèmes. Kus invente un genre nouveau : le groove préraphaélite, une sorte de perfection artistique translucide, pas facile à manier, mais ça marche. Voilà ce qu’il faut retenir de Kus : sa quête du Graal. Il s’arrange toujours pour finir en beauté comme c’est le cas avec «Lost Words». Pour «The Most Beautiful Girl In Town», il fait le choix du boogie urba orbi. C’est très spécial. Il moissonne ses coups d’acou et des filles font les chœurs. Ce mec a du son et du yeah yeah à revendre. Il faut bien dire qu’il ne relâche jamais la pression, il orchestre tous ses cuts au mieux des possibilités, il romantise et il électrise à gogo, comme le montre le morceau titre. On croit parfois entendre Nikki, mais non, Kus mène sa barque, son goût du balladif le conduit loin en amont du rock, il tâte du big heavy groove d’arpèges. Il termine avec «I’ll Be Your Angel Again», et n’en finit plus de faire son Nikki, broken legs and broken glass, et replonge de plus belle dans la romantica. Il pourrait commencer à nous fatiguer, mais il ramène toujours des retours de manivelle. Il Kusse sa légende jusqu’à la dernière goutte de son.

Deux ans plus tard, les Jacobites font un retour en fanfare avec Howling Good Times. Un album considéré comme le classique des Jacobites à l’air, au point que Troubadour en ressort une version enhanced en 2009. On trouve sur Howling deux joyaux de la couronne, «Don’t You Ever Leave Me» et «Chelsea Springtime», co-écrits par Nik & Kus. Le premier sonne comme un hit dès l’intro, les guitares sont vertigineuses et dressent une fabuleuse cathédrale de son. Quelle science de la prescience ! Bouquet final hallucinant, Kus dresse des tours de heavy riffing. Par contre, «Chelsea Springtime» est monté sur le modèle de «Sister Morphine», au suspensif du suspense. Avec ce turn-over, ils montrent qu’il savent retourner une savonnette pour qu’elle mousse jusqu’au paradis. Oui ils cultivent ensemble l’art des passages d’accords paradisiaques. Ils gerbent des régalades de boisseaux d’argent. Leur musique contient des développements de paysages d’une beauté surnaturelle. Puisqu’on rend surtout hommage à Kus, on pourrait se contenter de mettre le focus sur ses compos, comme par exemple «100 Miles From Here», dont la romantica s’étend jusqu’à l’horizon, ou encore ce «Some People» beaucoup trop bardé de barda. Quant aux compos de Nikki, pas de surprise, il cultive toujours ses vieux accents dylanesques, il adore traîner sa voix dans le gutter de feu, mais son «Older Women» finit pas tourner en rond. On est avide d’aventures, mais là, pas d’aventure. Comme souvent, c’est dans les bonus qu’on trouve le plus de viande, et sur l’enhanced, on a un disk entier de bonus, alors miam miam. «Can’t You See» sonne comme une invasion par la côte. Ils jouent le meilleur boogie rock d’Angleterre. Ces mecs avancent en terrain conquis. Dans les Trident Sessions, on retrouve tous les grands hits de Nik & Kus : «Heart Of Hearts» (magique), «Silver Coin» (d’une infinie mélancolie, donc forcément beau), «Liquor Guns & Ammo» (belle histoire que raconte Nikki - Liquor guns & ammo made a man of me), «That Girl» (pus jus dylanesque, yeah yeah just you that girl), «Puppeteers Son» (Balladif de très très haut vol, merci Kus). Et puis il y a le Making Of d’Howling sur DVD. Ce petit film sans prétention de Stephen Gridley montre bien l’ambiance d’une session d’enregistrement. Ça se passe en 1993 au Woodbine St. Studio. Dans la première scène, Carl Eugene Picot (bass), Mark Williams (drums) et Kus jamment tous le trois sur «Don’t You Ever Leave Me». La scène vaut vraiment le détour car on y voit Kuss riffer sur une Tele et wow, quelle classe et quel son ! On s’y rince bien l’œil. Pendant tout le film, Kus porte des tas de bracelets, des shades et cette grosse casquette noire de Gavroche à la Keef. Il n’en finit plus de voler le show.

L’Old Scarlett des Jacobites à l’air pourrait bien être leur meilleur album. On y trouve au moins cinq coups de génie signés Kus, à commencer par «Over & Over», chargé comme une mule de Stonesy et d’hospital. Power & style ! Giclée historique ! Over and over I care for you. Rien de plus beau que l’instance du chorus de guitare dans l’écho du temps et la dégringolade du refrain dans le lagon d’argent. Kus appartient à la caste des plus grands rockers d’Angleterre. Nouveau coup de Jarnac avec «Falling Apart». Les cuts de Kus mordent aussitôt, ils sont d’une effarante qualité, le son s’envole comme dans un rêve de rock anglais, c’est-à-dire comme chez les Beatles et les Stones. On retombe plus loin sur «Puppeteers’s Son». Comment s’y prend-il, on ne sait pas, toujours est-il qu’il réussit chaque fois à transplanter l’ambiance, à ressortir des Jacobites à l’air pour faire du Kus, il échappe aux routines, c’est miraculeux, il crée une ambiance slightly différente, mais ça suffit car ça devient vite fascinant, même chanté à la glotte blanche. Les atonalités mélodiques relèvent du pur génie constructiviste. Il y a même des étapes de chant intermédiaires absolument poignantes. En fait on aime bien Kus car il peut nous pondre «Love’s Cascade», un cut d’une telle beauté qu’il finit par exploser. C’est dirons-nous une power pop exubérante noyée d’accords, claquée dans l’azur immaculé, avec en plus des solos de Kus absolument dévastateurs. C’est lui qui referme la marche avec «Wasted». On salue chaque fois le retour de Kus, car chaque fois ça redevient fascinant : toutes ces guitares ! Et ce beat ! Et cette énergie ! Il est l’un des dieux du rock anglais, il faut entendre ce son saturé d’électricité, c’est inespéré de big improving DK, aw wasted, il faut voir comme ça dégouline de jus. Quant aux compos de Nikki, elles semblent toutes taillées dans le même son : esprit dylanesque et nappes d’orgue pour «When Angels Die» et «Boutique». Il ne parvient pas à larguer les amarres. «What Am I Living For» pourrait se trouver sur un Dylan de l’âge d’or. On aime bien Nikki, mais on a bien compris que le magicien dans cette affaire, c’est Kus. «The Rolling Of The Hearse» ne marche pas non plus.

On retrouve Nik & Kus sur Kiss Of Life, un album live enregistré à Hanovre en 1995. Live, leur son se caractérise par une stupéfiante musicalité. Ce qui semble logique vu qu’ils jouent à trois guitares : Nikki, Kus et Glenn Tranter. On les sent aussi très déterminés sur «Older Woman», gratté au contrefort d’acou avec un thème en disto brodé au long cours. Que de son ! Nikki chante au nez pincé, comme son idole Bob Dylan. On trouve en fin d’A une fantastique version de «Kings And Queens», monté comme les autres cuts sur un heavy heartbeat et ravagé par une mélancolie constante. Pourtant, Nikki vise la flamboyance, il s’en donne les moyens, il chante à l’éperdue jacobite ses rois et ses reines, alors oui, c’est vrai, ça sonne comme un hit, les accords scintillent dans l’éclat mordoré d’un verset rimbaldien. Le «Road Of Broken Dream» qui ouvre la bal de la B sonne aussi comme un classique jacobin. Ah ces vieux classiques un peu froissés, on les reconnaîtrait entre mille ! Et Nikki annonce : «This is Dave Kusworth on lead guitar !» Ils continuent d’enchaîner leurs petits mid-tempos narrant des épisodes de la vie de bohème. Les cuts fuient comme les instants, parfois merveilleux, parfois transparents.

La même année paraît Heart of Hearts, the Spanish album des Jacobites à l’air qui est aussi une sorte de Best Of. On les retrouve dans leur exercice de style préféré, la Stonesy. Ils pompent l’intro de «Street Fighting Man» pour leur «Can’t You See». Ils renouent avec toute la bravado des Stones, cette flamboyance à jamais perdue. Ils chargent la chaudière avec du piano, et Kus n’en finit plus d’essayer de rallumer ce vieux brasier. Puis ils vont faire un peu de boogie avec «She Belongs To You», un peu de balladif tentaculaire avec «Liquor Guns & Ammo» et un peu de monotonie avec «Penicillin».

Nouvel album solo de Kus en 1996 : Princess Thousand Beauty. Un bon conseil, chopez l’enhanced paru en 2014, car il grouille de big bonus. Et vous l’avez bien compris, les bonus de Kus valent tout l’or du monde. Dès le morceau titre d’ouverture de bal, on est conquis comme une ville d’Asie mineure au temps d’Alexandre le Grand. Kus nous propose un big heavy groove somptueux - Here she comes now - S’ensuit un terrific «Temptress» chargé de you got a love life et traversé de fusées de disto jusqu’à une fin apocalyptique. Encore une fois, tout l’album est bon, largement au-dessus de la moyenne des albums de rock anglais. Kus sait allumer un cut à la petite voix et comme le montre encore «Stangers Together», il peut sortir le meilleur son du monde. Kus croit encore au bonheur avec «Always Be There For You», puis il drive «She Lives In A Movie» avec du happening d’au fur et à mesure et du beau solo à n’en plus finir. Retour au heavy balladif avec «Just A Girl». Il sait doser ses effets et passer des solos liquides. Sa passion pour le beau formel vaut bien celle de Keef. Kus ne jure que par l’émotion, alors il éclate chaque cut au meilleur shaking. Tout est extrêmement bien balancé, dans l’intention comme dans le son. Il adore l’idée d’une «Fantasy Island». Il oblique même en cours de groove, c’est du sérieux, il va chercher la vraie vibe en passant par des petits ponts. Et pouf, il termine avec une cover de «Sympathy For The Devil» biens secouée aux maracas. Kus tente le diable, il n’est plus à ça près. Please allow me, il paraît trop appliqué, on sait bien qu’il en pince pour Keef, alors il opte pour une version hantée. Il n’a pas la niaque de Jag alors il fait du great big Kus. Il connaît les paroles par cœur. Le disk de bonus équivaut à une overdose. Donc il faut rester prudent. Il joue 17 cuts live à coups d’acou, accompagné par Glenn Tranter. Dans «Shame For The Angels», on entend les accords d’«All Along The Watchtower», exactement les mêmes, outside in the cold distance, ces deux démons claquent tous les coups permis en matière de coups d’acou, awite ! C’est un festival, ils frisent l’espagnolade. Kus lance à un moment : «I guess you know that one and it’s called Torn Pages.» Il croit que les gens connaissent ses chansons. Il joue cependant avec toute la maestria dont il est capable et il devient héroïque. C’est le destin d’un mec comme Kus : devenir héroïque, perdu dans le néant des petits booklets d’Easy Action. Un mec si brillant. Il en perd sa voix à force de wanna kiss you. Ce démon de Kus tartine la même plaintive de romantica à longueur de temps et se condamne aux ténèbres de l’underground. Et quand on écoute ça, on pense à tous les fans qui ne pratiquent pas l’Anglais et qui assistent au concert sans comprendre ce que raconte Kus. Comme ça doit être long ! Oui, car le set live dure plus d’une heure et au bout d’une heure, Kus ne fait plus illusion. Mais il ne lâche rien, il gratte encore ses poux, cuts after cut. Comme s’il grattait en désespoir de cause. On l’a dit : héroïque. Il est increvable, il repart de plus belle avec «It’ll All End Up In Tears» et ressort du passé le vieux «Fortune Of Fame», histoire de piquer une violente crise de coups d’acou, but the fame, yeah baby, what a fortune that you broke my heart. Cut très fascinant, claqué à l’adossée d’accords et soloté à la note d’acou fébrile. Kus sait secouer un cocotier sans électricité. The bluesy one annonce-t-il et pouf, il envoie une cover de «Bright Lights Big City». Il n’a plus de voix, mais c’est un héros. Il groove ça au bord de la route, il est épuisé, néanmoins il y va - It sums off my feelings sometimes, you should recognize this one - Oui, il enchaîne avec une version magique de «Dead Flowers», alors on est bien content d’être resté jusqu’à la fin. Kus rentre dans le lard de l’upholstered chair et du don’t you know, il se prend pour Keef, mais un Keef crucifié au Golgotha. Oui, Little Susie, Kus te crie sa flamme, il accompagne le pain away de Keef with a needle and a spoon, il fourbit son petit solo d’acou de sortie, take me down, I know you’re the queen of the underground. Il finit avec «Before I Die» et comme il est à bout, il gratte comme un forçat. Ça reste bardé de barda jusqu’au bout.

Dernier album des Jacobites à l’air en 1998 : God Save Us Poor Sinners. C’est Nikki qui compose le morceau titre, une violente flambée de Stonesy. Pus jus de bienvenue. Ils tentent bien le diable. Ça repose sur de solide piliers. C’est bien sûr Kus qui signe le hit de l’album, «Heartbreaks», les accords fuient sous l’horizon, c’est encore une fois gorgé de son, Nikki se fond comme il peut dans le vent du Nord, c’est servi sur un plateau d’argent avec du Kus plein les chorus. L’autre merveille de l’album s’appelle «So Unkind», slab de heavy rock taraudé au Kus. Ils savent claquer des retours de manivelle, ils cognent dans le mur du son, avec des effets de bas de manche à gogo. Ils envoient aussi ad patrès l’excellent «Cramping My Own Style», une belle déboulade que Kus arrose de jus de chaussette. Avec «I Miss You», ils retombent dans la Nikkimania, ce mec adore tartiner sa romantica, alors il tartine. Ils grimpent le «Wishing Well» d’Epic Soundtrack au sommet du rocking troubadourism d’Albion, ooh baby what you’re wishing for - Tout cela reste énorme.

En 2001, Kus entre dans une nouvelle ère magique avec les Tenderhooks et un premier album, Her Name In The Rocks. Ils ne sont que trois, Kus, Dave Twist au beurre et Dave Moore on bass, the three Dave. Pas de problème. Tu veux des coups de génie ? Tiens en voilà un qui s’appelle «Children Of The Computer Generation At Our Feet». Kus fond sa romantica dans le sleaze et le son coule de partout, ses solos éclatent au grand jour et quand il reprend la main, c’est toujours avec une maîtrise qui laisse coi. Il mise tout sur la saturation du son, mais en même temps il ramène des éclairs de chant lumineux. Il démolit ses accents dylanesques dans les descentes, il dévale littéralement sa mélodie et se racle le kul dans des grumeaux de computer generation. On voit rarement de telles descentes. Kus ramène toujours plus de son dans son monde. Le «Citizen» d’ouverture de bal est d’une violence sans appel. Ça t’explose en pleine gueule, attention ! Il taraude le rock anglais à coups de city sin. Profitez-en bien car vous ne recevrez pas tous les jours des giclées de cette qualité dans l’œil. Dave Twist bat ça au ventrail du poitrail. Son «Where The Head Used To Lay» est cousu de fil blanc comme neige, mais chargé de son à ras la gueule, comme un canon de mitraille. Le truc de Kus, c’est d’enfoncer le clou. Il va loin dans les all nite long. Nouvelle énormité avec «Threads», battu sec et net par Oliver Twist. Kus a du pot, il a de bons amis derrière lui et son rock court fièrement sous l’horizon. Il cadre au carré le power rock anglais à coups de yeah yeah yeah. «Golden Star» est aussi écrasant de son. Kus ramène des orages dans sa mélodie, il chante au pas pressé de golden star, c’est fusillé aux chorus et encore une fois très décisif. Il finit en déclenchant l’enfer sur la terre avec «Salisbury Road» et ses vagues de wah. On a là l’un des meilleurs sons d’Angleterre. C’est un paradis pour l’amateur de rock. Des vents terribles balayent Salisbury Road.

Encore un petit shoot de Tenderhooks ? Essaye English Disco, tu ne seras pas déçu du voyage. Un peu de garage à la Louie Louie ? Alors voilà «Need You No More». Kus gère ça bien wild. Oliver Twist bat tout ça en connaissance de cause et voilà un «Dandelion Boy» bien intentionné et bardé de barda. Kus passe des coups de guitare déchirants. Solide romp de downhome gravitas que ce «Tonight & Forever» et grosse désaille d’accords dans «Depressed About Nelly». Ça n’arrête pas. Kus sait mettre le turbo quand il faut. «Through & Back Again» sonne aussi comme un hit de vieux rumble jacobin et pour l’achever, Kus l’éclate au remugle de guitare. Tout ici n’est que luxe, calme et heavy sound. Quand il ressort son vieux «Blood On The Knife», il devient fou. Il cavale à perdre haleine. C’est assez spectaculaire. On se demande comment il fait pour jour aussi vite.

Le Dave Kusworth & The Tenderhooks sans titre paru en 2003 restera sans doute son meilleur album. L’album fétiche des trois Dave. Un son anglais aussi inespéré que celui des Stairs ou de Mansun. Un son immédiat. On peut même parler de démesure dès «Dandelion Boy», slab de pop-rock infiniment délectable, chantée au long du bras blanc de lock-up company. C’est comme quand tu es défoncé, tu sais que ça balance dans le bon son, alors tu peux tout comprendre. Kus c’est ça. Tu sais que tu vas t’écraser dans le mur, mais watch your body, Kus te chante ça dans l’oreille, c’est le power du shaman de Birmingham, il se fige au sommet de son art comme s’il était frappé par une balle. Rien de comparable au sommet de cet art. C’est joué magnifiquement. Il nous plonge le museau dans la légende des siècles avec «Temporary Genius». Kus devient le temps d’une chanson roi d’Angleterre, il claque son heavy balladif en toute liberté, il diligente son rock avec magnanimité. C’est une merveille. On dira la même chose d’«Another Teardrop», explosé aux remugles de guitare. Kus drives it wild. C’est un peu comme s’il jouait tout à la grandeur d’âme. Il ne se connaît aucune limite. Nouveau coup de génie avec «The Test Of Time». Le son monte bien, porté par des nappes d’orgue. Kus cherche à percer le secret du heavy balladif définitif et il le perce ici, il fait du grand art comme d’autres du grand œuvre, il fait même du génie contenu, et si l’on doit se souvenir de Kus, c’est avec The Test Of Time. Son «Depressed About Nothing» est excellent de non-prétention. Et puis il faut le voir titiller son «Stevie’s Radio Station» au tu tu tu. Il ressort aussi son vieux «Apartment To Compartment». Il l’attaque au petit gratté d’acou et ça vire heavy stuff de Kus. Alors il se met à le tortiller, il aplatit le Dylanex pour le faire entrer dans sa vision de la Stonesy, il rebat les cartes des influences, il charrie dans son flux un vrai chaos de big time. Il termine avec une resucée de «Blood On The Knife» qui vire à la stoogerie. Ce mec joue et gagne à tous les coups. Merci Kus pour cet album. Pour les autres aussi, mais surtout pour celui là. Pour le rose et gris d’une heure de pure magie.

Glenn Tranter remplace Dave Moore sur Like Wonderland Avenue In A Cold Climate paru en 2004, voici déjà 15 ans. Eh oui, ce temps qui passe et qui ne repasse pas. «It Comes And It Goes», dirait Kus qui attaque comme un géant, c’est-à-dire comme Dylan ou Lou Reed, avec la même autorité et c’est tout de suite brillant car bombardé de son, au-delà du raisonnable. Mine de rien, Kus chante le plus beau rock de tous les temps, le rock des pirates de romans d’aventures, il explose dans l’azur immaculé des Caraïbes du rock. On a rarement vu un rock aussi convaincu, aussi chargé, aussi juste, Kus outrepasse Dylan et Lou Reed, il sonne comme un démon évaporé dans l’air du temps, il se fond dans la mélasse de sa légende avec un art qui en dit long sur son côté Arsène Lupin. «The Right Track» ? Il est là, il veille sur nous. Il nous aide à ne pas sombrer dans l’ennui. Kus nous propose sa mélancolie, qui est plus belle parce que plus électrique. Kus on te suivrait jusqu’en enfer si seulement l’enfer existait. Il continue de jouer le rock de rêve, il reste dans sa veine d’imbalance Keefy, il chante la douceur maussade du void et l’éclaire de manière spectaculaire. Les nappes d’orgue nous ramènent sous le soleil de Dylan avec l’édentée de Keef, oui Kus monte les choses aux degrés mythiques, ce n’est pas par hasard qu’on cite des noms, ce fabuleux navigateur croise dans les mêmes eaux que ses modèles. Il étire ses cuts en longueur pour qu’on en profite. Le cœur sur la main. Avec «Come With Me», il s’enfonce dans le heavy beat de Tenderhook, il l’explose et revient au point de départ pour mieux repartir. Voilà qu’il décrit des cercles magiques, on l’attend et il revient, magic Kus ! Il s’accroche à «How Come I Always Dream About You» comme Brel s’accrochait à ses chansons. Kus dispose du même tonic, du même singalong. Il revient fier et victorieux au milieu des coups d’acou. Il a une façon particulière de provoquer les événements, à tel point qu’il semble lui aussi dépassé, comme emporté par les vagues. Fais gaffe amigo, c’est une drôle d’expérience que d’écouter un album des Tenderhooks. Kus shake son shook en permanence et en profondeur. Il bourre son «All I’ve Got Left» de heavy disto. Cette façon de travailler le son dans la longueur est exceptionnelle. Tout sur cet album est extrêmement joué, «Are You Girl» finit même par troubler. Trop de qualité ? Trop de power ? Et la voix de Kus en guise de cerise sur la gâteau. Il chante son gut out. Il amène son «Tell Me About Your Love» sous un certain boisseau et choisit de l’adapter à sa notion de classe expressive, suivant une progression harmonique irréelle. Puis, comme si de rien n’était, il allume «A Real Girl» à la Stonesy d’alerte rouge. Quel fabuleux brasier d’accords ! Quel festin de son ! Il sait se glisser dans les culasses. Il trucide sa Stonesy à coups d’accords, il farcit le son d’une grenaille de prédilection et ça part en big shoot, suspendu un moment, et ça bascule. Et cette façon qu’il a de rappeler les troupes ! Il termine avec un «Street Imagery» qui sonne comme du Ronnie Lane, à cause de l’accordéon.

C’est en 2008 que Kus entame une petite série d’albums sur un label espagnol, Sunthunder. Un beau portrait cadré serré de Kus orne la pochette de Tambourine Girl qui comme tous ses autres albums, va tout seul sur l’île déserte. Car oui, what an album ! Il nous envoie directement au tapis dès le morceau titre, un «Tambourine Girl» d’une extrême violence. Il explose l’osmose du cosmos, il ne craint ni le diable ni la mort, il claque sa tambourine girl avec l’énergie du désespoir, awite ! Pur genius ! C’est à la fois bardé et équilibré, on ne sait pas comment il réussit ce coup de Jarnac, et en plus il fait son Keef à la surface. Encore un Kus kut qui te cloue au mur. C’est en plus claqué à coups d’harmo, donc pas de répit. Nouvelle foutue laitue avec «Colour Your Eyes», véritable shoot de big Kus gratté au clair de la lune. Kus ça n’est que ça : la beauté du geste pour le geste. Il va trop loin, beaucoup trop loin. On se demande en permanence si on est à la hauteur. Ces albums finissent par devenir surnaturels. «Paint & Sugar» ne fait qu’enfoncer le clou. L’exaction à l’état le plus pur. Kus it down. Pur power ! Allumé aux chœurs de lads, sugah ! Kus n’en finit plus de cavaler au loin sur la crête du rock anglais. On s’effare du doux des chœurs. Personne n’a jamais emmené un balladif aussi loin. L’autre énormité de l’album est le retour de «Come With Me». Alors oui, on vient. Avec Kus ça ne traîne pas. Incroyable qualité de l’entraînement. C’est d’une puissance inexorable, le son atteint un rare niveau d’effervescence. Tout l’album tient en haleine. Kus fait partie de cette rare catégorie d’artistes extrêmement impliqués. Il pique encore une crise de Stonesy avec «Threads». Parmi les compañeros de Tambourine Girl, on note la présence de Glenn Tranter et de Darrell Bath. Par sa seule puissance, «All Of My Love» peut affoler les compteurs. Ça se termine comme souvent chez Kus en fin explosive de non-retour. Encore du big Sunthunder sound avec «It’s Too Late» et Kus nous gratte «Grown» à la petite mort du cheval blanc.

Il monte le Dave Kusworth Group avec Dave Twist et deux autres mecs pour enregistrer The Brink, un album qui sort en 2008, doublé d’un disk entier bardé d’un barda d’outtakes et de demos. «Sherry High» se présente comme un rumble de big guitars et Kus fait vite monter la pression. Il tire ça à quatre épingles et aux tortillettes alarmistes et parvient à garder son calme au cœur du chaos. Stupéfiante leçon d’élégance ! Ça dégouline de musicalité. Il allume en permanence, ses gimmicks semblent illuminer le ciel du kut et il n’en finit plus de lancer des virées spectaculaires. Son «Brink» est lui aussi bombardé de son - Brink in my roots/ And tearing away at my soul - Terrific ! S’ensuit un «Someone Else’s Shoes» tout aussi demented, Kus ramène une chaudière dans sa fournaise. Ça coule comme un fleuve de lave, c’est nettoyé au bottleneck, l’enfer sur la terre, véritablement. S’il est un cut qui lui va bien, c’est «Chainsmoking». Pas de photo de Kus sans la klope. Et puis voilà un «Silver Blades» assez sauvage. Kus s’enhardit encore, il vire gaga, il tatapoume dans la pampa en flammes, c’est assez fascinant de le voir cavaler son Silver Blades dans les flammes et dans les rappels de gimmicks, il n’en finit plus de dégringoler au long cours. S’ensuit un «Into My Eyes» explosé aux accords en coin, comme chez le MC5. Incroyable déclaration d’intention. On admire cette désinvolture de vulture dans le ciel noir du rock anglais. Et ça repart de plus belle avec l’extravagante dégelée de ce «Still Waiting For You» joué à l’éclatée de bonanza, à la grandeur tutélaire du Kus, avec un bassmatic dévorant. Kus embarque son kut en enfer, still waiting for you now. Comme Ray Davies, il chante les louanges d’«Hollywood», et avec le même génie balladif. Kus illumine le rock anglais mais peu de gens le savent. Alors évidemment, le disk 2 est une véritable caverne d’Ali Baba, car on y retrouve un alt. mix miraculeux de «Sherry High» et ses poussées de voix, sans parler du solo de gloss quasi-mythique. Encore du rab d’alt. mix avec «Still Waiting For You» et «Someone Else’s Shoes», une belle crise d’alt. qui s’enflamme tellement que ça sent le brûlé. Ils stoogent «Into My Eyes». Kus adore la niaque, c’est son pain béni. C’est tellement bon qu’on finit par se demander si tout cela est bien raisonnable. Le rock de Kus est pulvérisé au vivifiant. Il a vraiment du pot d’avoir Dave Twist au beurre. Il faut le voir filer tout droit. On trouve aussi un «GI On Blues» explosé de guitares. Kus fait les Dolls, il chante ça au pur jus. Il fait aussi du boogie rock underground avec «Reportee». On est bien récompensé d’écouter ça car voilà un outtake de poids : «Citizen». Kus le chante à la folie du pire underground, il dégomme les mots en haut des falaises de marbre et il joue les accords des Stooges. C’est encore une fois explosif. Encore un outtake avec «Where Do You You Go To My Lovely». Décidément, ce tas de bonus grouille de merveilles. Kus y évoque le boulevard Saint-Michel. C’est un romantique, un vrai. Il s’accroche à sa rampe, tellement c’est énorme et il va jusqu’au bout de son kut. Kus is one of the kings.

Il entame ensuite un petit bout de chemin avec un groupe espagnol, Los Tupper, toujours sur Sunthunder. Throwing Rocks In Heaven paraît en 2012. On y trouve des hits faramineux, comme sur chacun de ses albums, à commencer par «Something Must Change». Quelque chose de réellement puissant se dégage de ce balancement d’accords. On s’effare une fois encore de l’ampleur de ce son. S’il fallait résumer Kus en deux mots, on pourrait dire : éclat & power. Son rock relève du dandysme britannique. Avec «Lady Lady», il fait de la Stonesy. Il claque des accords à la Keef. Parti-pris évident et bienvenu. Il sonne les cloches de l’auberge espagnole. Il passe en mode boogie pour «Pocket Rocket». Il flirte même avec le glam. Il scie bien la syllabe du rocket. Encore une merveille avec «She Sits By The Window». Chaque fois, la magie opère. Il sait aussi brouiller les pistes, comme le montre «Better Person» : il démarre un petit balladif à la Nikki et puis l’air de rien, il prend de la hauteur, claquant des rafales d’accords magistraux. C’est confondant et bouleversant à la fois. On le sait, Dave bat le nave, il ne tourne jamais en rond et rien de sautait le submerger. Son rock présente toujours les mêmes caractéristiques : catchy & elegant. Il faut aussi écouter son «Isabel», as my blue turns to grey my Isabel, car c’est sublime. Il a ce côté plus emballant ke n’a pas Nikki. Kus tape dans son son, il a une façon unique de faire sonner sa Isabel/ My princess Isabel.

Si on manque de place ou qu’on peine à rassembler tous ces albums déments, on peut à la rigueur se contenter de deux compiles : In Some Life Let Gone Anthology 1997-2007 et The Monkey’s Choice/ The Kitchen Sink. La première balaye toute l’histoire de Kus, en passant bien sûr par les Bounty Hunters : «Kings & Queens», incomparable chef-d’œuvre de power-pop, «Threads», claironnant et bien ramoné de la cheminée, «Hooked To Your Heart», chanté à la Keef et ce «Dollar Kiss» qui n’en finit plus de s’envoler, sans oublier l’extraordinaire «Temporary Genius» de Bounty feast. Mais on a déjà dit tout le bien qu’il fallait en penser. On trouve aussi quelques cuts des Jacobites à l’air : le terrific «So Unkind», cette dégelée de Stonesy qu’est «Can’t You See» et cette merveille définitive qu’est «Heart Of Hearts». Arrêtez, n’en jetez plus ! Mais si, on trouve en plus de tout ça quelques hits des Tenderhooks («It Comes & It Goes», quadrature du cercle, power inexorable, «Dandelion Boy» chanté au sommet de l’art, «Where Her Head Used To Lay» chanté à la voix éteinte et noyé de son et de sax, puis des choses extraordinaires tirées des albums solo comme l’insubmersible «Riverboat Blues», ou encore le magical «Next Tuesday» et sa résonance universelle, et puis aussi la patate chaude de «Citizen», authentique stoogerie d’exaction parabolique, enfin, c’est une extraordinaire profusion de son et de punch, tiens comme ce «White Stockings» des Bounty Hunters qui justifie à lui seul le rapatriement de cette compile. Kus flashe sur les white stockings !

The Monkey’s Choice/ The Kitchen Sink est un Best Of de Dave Kusworth & The Tenderhooks qui va lui aussi tout seul sur l’île déserte. Encore un double CD qui grouille littéralement de puces. On le sait maintenant, à force de l’écouter en long, en large et en travers : Kus sait faire sonner les guitares. Il attaque son voyage aux pays des merveilles avec ce vieux hit des Tenderhooks qui s’appelle «It Comes & It Goes». Comme la vie, ça va, ça vient. Kus fait partie des gens pour lesquels le Dylan de 65 est resté un modèle absolu. Tout ici est visité par les vents d’Ouest et chaque cut se voit paré d’un solo flamboyant. S’il est un hit visité par la grâce, c’est bien «The Right Trade», typique du balladif dylanesque nappé d’orgue. Ça s’envole. Kus est une sorte de magicien spécialisé dans l’élégiaque. On reste dans la belle pop anglaise avec «Dandelion Boy» - Spend your money on dandelion boy ! - Il nous lie ça aux accords dylanesques et aux transitions scintillantes. La basse pouette dans le décorum, on croit entendre les meilleures guitares d’Angleterre, c’est un véritable ramdam de riffalama. Il sait aussi taper dans la chanson de marin soutenue à l’accordéon («Street Imagery») et bien sûr dans la Stonesy («Another Blonde»). On croirait même y entendre Keef, Kus nous joue ça en profondeur, il va loin, comme dans Le Grand Bleu, blonde blonde, c’est un vrai yeah man. Tous les cuts s’éternisent et finissent par nous envelopper, comme la mort. Kus renoue avec l’énergie de la beauté dans «How Come I Only Dream About You». Il se livre là à une nouvelle échappée belle sur fond de coups d’acou, de slides et de belle poussées de fièvre. Tiens, encore une énormité avec «All I’ve Got Left», emmené par une basse bien ronde. Kus chante toujours sur le même ton, mais ses kuts n’en finissent plus de s’envoler. C’est un peu comme s’il réinventait le romantisme à l’Anglaise, avec la klasse du Keef de 1968. Ses balladifs sont tellement inspirés que ça finit par devenir écœurant. C’est nappé d’orgue, foisonnant de son, il semble qu’il re-fabrique son monde à chaque nouvelle occasion et voilà un solo de claquemure suprême sur fond de shuffle lumineux. Ces mecs sur-jouent leur empire underground à la roulette russe et Kus explose sa fin de kut avec l’aisance d’un prince de l’underground. On croit rêver. Koi ? Autant de son ? Autant de slide d’Americana voluptueuse ? Autant de nappes d’orgue Hammond dans un seul kut ? Impossible ! Mais si ! Et ça continue avec «Tell Me About Your Love». Kus ne vit que pour les balladifs ensorcelants. Il ne chante k’à l’insistance du cœur brisé. Retour à la Stonesy avec «A Real Girl». Il nous klaque une féerie d’accords superbes. Que de son, my son ! Kus ne force pas sa voix, il tape dans le dylanex flamboyant - I just don’t know when - Final étourdissant, ces mecs font ce que les Stones n’ont jamais réussi à faire : exploser en plein vol. Il se pourrait bien qu’on entende Darrell Bath à la guitare sur «When Her Head Used To Lay». Et nos amis se fâchent avec «Blood On The Knife». Kus continue de prodiguer des miracles, ce blast de garage en est un, Kus le prend au chant haleté et insistant. Ce mec a tous les bons réflexes. Derrière lui, ça joue jusqu’à plus soif.

La fête continue avec Kitchen Sink : «Apartment To Compartment» pourrait très bien figurer sur l’un des albums du Dylan de l’âge d’or. Kus gratte comme Bob. On entend des coups d’harmo et ça repart en mode Stonesy. Quel hommage faramineux ! Voici un «Salisbury Road» explosé aux écumes de wah et ça bascule très vite dans la folie. Kus s’y aménage des montées en température. Avec «Terminus», il tape dans la meilleure Stonesy. Il n’a pas de voix, mais il passe comme une lettre à la poste. Il a toujours de sacrées guitares autour de lui. Chez lui, tout est prétexte à rock anglais, ce que montre clairement «Temporary Genius» qu’il nous explose aux guitares de non-recevoir. Il repart de plus belle avec «Another Teardrop» et ramène se petite voix dans l’incroyable dégelée de son. Quelle injustice de voir un mec aussi brillant s’enterrer dans les catacombes de l’underground ! Son rock chargé d’accords et de bracelets compte parmi les meilleurs crus. On le voit même faire du Louie Louie dans «Need You No More». Il fait tout avec rien. Il montre avec «Hanging Around Here» qu’il sait crever le ciel. Il détient ce pouvoir. Voilà encore l’un de ces balladifs chargés d’ambiance, il chante sans voix mais avec une foi inébranlable. On croise à nouveau les excellents «Dandelion Boy» et «Blood On The Knife». «Tonight & Forever» démarre au buzz de Kus. Il n’en finit plus de faire rouler sa petite industrie de mid-tempos intermédiaires et ça devient assez fascinant, il faut bien l’admettre. Il tape «Split Milk» à l’amertume révélatrice, ça sent bon l’aventure, c’est joué aux passades de verdeur foudroyante. Ah comme ce mec peut être doué ! Au moins autant que son compère Nikki Sudden. Ces mecs connaissent les secrets du rock. Kus n’en finit plus de taper dans le limon du Split Milk, ça devient effarant de qualité au finish, tapé à fond la caisse et chanté à pleine voix. Admirable «Through & Back Again» ultra secoué du cocotier. Kus y casse du suck sur le dos du doom. Il sort le big sound de sa manche et produit une fois encore un final grandiose ultra gratté des poux. Il tape dans la démesure d’exception, les guitares vitupèrent, le beat palpite d’énergie et ça vaut tout l’or du Rhin. On sort épuisé de ce mish mash électrique de burning down.

Signé : Cazengler, heiiiiin ? Kus que c’est ?

 

Dave Kusworth. Disparu le 19 septembre 2020

Nikki Sudden & Dave Kusworth. Jacobites. Glass Records 1984

Nikki Sudden & Dave Kusworth. Robespierre’s Velvet Basement. Glass Records 1985

Nikki Sudden & Dave Kusworth. Lost In A Sea Of Scarves. What’s So Funny About 1985

Dave Kusworth. The Bounty Hunters. Texas Hotel 1987

Dave Kusworth & The Bounty Hunters. Wives Weddings & Roses. Kaleisdoscope Sound 1988

Bounty Hunters. Threads A Tear Stained Scar. Creation Records 1989

Dave Kusworth. All The Heartbreak Stories. Creation Records 1991

Jacobites. Howling Good Times. Regency Sound 1993

Jacobites. Old Scarlett. Glitterhouse Records 1995

Jacobites. Heart Of Hearts (The Spanish Album). Por Caridad Producciones 1995

Nikki Sudden & Dave Kusworth. Kiss Of Life. Swamp Room Records 1995

Dave Kusworth. Princess Thousand Beauty. Glitterhouse Records 1996

Jacobites. God Save Us Poor Sinners. Glitterhouse Records 1998

Dave Kusworth & The Tenderhooks. Her Name In The Rocks. Wagging Dog 2001

Dave Kusworth & The Tenderhooks. English Disco. Wagging Dog 2001

Dave Kusworth & The Tenderhooks. ST. Wagging Dog 2003

Dave Kusworth & The Tenderhooks. Like Wonderland Avenue In A Cold Climate. Mod Lang Records 2004

Dave Kusworth. Tambourine Girl. Sunthunder Records 2008

Dave Kusworth Group. The Brink. Troubadour 2008

Dave Kusworth & Los Tupper. Throwing Rocks In Heaven. Sunthunder Records 2012

Dave Kusworth. In Some Life Let Gone Anthology 1997-2007. Troubadour 2007

Dave Kusworth & The Tenderhooks. The Monkey’s Choice/ The Kitchen Sink. Troubadour 2017

Rag Dolls. Such A Crime. Troubadour 2015

 

Le teasing des Teasers - Part One

 

Voilà qui est complètement inespéré : paraît cette année un film sur le plus underground des groupes Crypt, les Enfants Terribles d’Édimbourg, les Country Teasers. L’eusses-tu cru ? Comme c’est un film underground sur un groupe underground, on est à peu près sûr de ne pas pouvoir le choper, car les salles de cinéma bon chic bon genre à la mormoille ne proposent jamais les films underground. Les films underground servent uniquement à faire baver les amateurs d’underground. Donc tu peux faire une croix dessus, sauf dans deux cas. Soit tu habites Toulouse, l’une des rares villes civilisées qui organise des festivals de cinéma underground. Soit tu as une copine toulouso-underground qui te fait des cadeaux underground.

Alors God bless her, car un beau matin, le film underground est arrivé ici dans une grande enveloppe-pochette surprise. Le film s’appelle This Film Should Not Exist, réalisé par le plus underground des trios underground, Gisella Albertini/Massimo Scocca/Nicolas Drolc. Ce n’est pas tout : le DVD se présente sous la forme d’un véritable objet d’art : pochette sérigraphiée au noir intense sur carton brun cru, numérotée à la main, avec à l’intérieur un insert qui est la set-list d’un concert des Country Teasers en Allemagne, à Crailsheim. Une vraie set-list, mon gars, écrite à la main, avec le feutre qui bave à travers le papier. C’est pas du bidon. Bienvenue au paradis des objets d’art bénis des dieux de l’underground. Le pire c’est que le film est superbe. Et tu comprends bien que la superberie monte encore d’un cran si en plus tu vénères les Country Teasers.

Les pauvres Country Teasers ont toujours eu mauvaise réputation : trop provocateurs, trop ancrés dans Mark E. Smith et le no sell out. Les film est tellement bien foutu qu’il restitue à la perfection leur génie foutraque. L’âme de ce gang de pieds nickelés s’appelle Benedict R. Waller que tout le monde appelle Ben Waller. Il porte des lunettes, un stetson, une chemise blanche, une cravate noire et se fait appeler the Rebel. Dès le début du film, il présente ses compagnons d’infortune : Al ‘Ek’ King on drrrums, Simon Stephens on beiss, Richard ‘Country & Western’ Geennan on guitah et Alan Crichon on rhythm guitah. Le film raconte le Rock’n’Roll Riot Tour, la première tournée européenne des Country Teasers en 1995 avec les Oblivians, organisée par Tim Warren, qui à l’époque était le grand visionnaire du gaga américain. Le film propose donc un montage de footage d’époque et d’interviews de Ben Waller et de Simon Stephens plus récents puisqu’ils datent de 2008. Ben Waller explique qu’il n’a aucun souvenir de la tournée, car il était trop défoncé - Always stoned, drinking a lot, poppers - Par contre, Stephens indique qu’il s’est ennuyé pendant cette tournée, car il n’aimait pas trop la défonce systématique.

Ben Waller est très bien conservé. Il a en fait la même tête qu’en 1995. Il nous explique qu’il a fini par devoir prendre un job pour vivre et le voilà cariste chez Jardiland. Il conduit un fenwick. Il rappelle aussi qu’à l’origine de l’histoire des Teasers, en 1992, il avait envoyé une K7 avec deux morceaux chez Crypt, parce qu’un copain lui avait conseillé de s’adresser à Crypt. Bingo ! Les morceaux ont plu à Tim Warren. Et du coup, Tim Warren fait une apparition dans le film pour dire à quel point il adore les Country Teasers. Il fucking love these guys. Simon Stephens va encore plus loin : pour lui, Ben est un authentique genius. Le footage n’en finit plus de nous le rappeler, footage d’autant plus explosif qu’il mélange les plans des Teasers sur scène avec ceux des Oblivians qui étaient eux aussi assez révolutionnaires à leurs débuts. On voit les Teasers tripoter «Gay Nurse» et traîner «Wandering Star» dans la boue.

Dans la deuxième partie du film, Ben Waller rend hommage à Datblygu, un welsh duo lo-fi composé de David R. Edwards et Pat Morrison qu’on voit aussi témoigner dans la foulée. Et ça monte encore d’un cran avec un hommage superbe à Mark E. Smith, qui, nous dit Ben, a inventé a new way of writing - Mark E Smith invented the idea you can sing everything - Puis il cite encore deux grosses influences, Pussy Galore et les Butthole Surfers, plus la country qui lui apprend la discipline narrative - Pussy Galore était invincible, scary - Alors pour qu’on comprenne mieux, il nous fait un schéma pédagogique : «Mark E. Smith et Pussy Galore forment un entonnoir. Je verse ma cervelle dedans et ce qui sort par le petit bout, en dessous, c’est ma chanson, my song.»

Tim Warren vient de rééditer les fameuses Too Rag Sessions des Country Teasers qui datent de 1994. Dans le petit texte de présentation, il revient sur la fameuse K7 de Ben trouvée dans une boîte postale qu’il avait encore aux États-Unis et qu’il relevait deux fois par an. Il écoute la K7, flashe dessus, fait un single avec les deux cuts et prend contact avec Ben. Il lui propose de financer une session chez Toe Tag à Londres pour un premier album. Okay then. Les Teasers enregistrent. Manque de pot, le résultat ne plaît pas à Ben Waller qui vire le batteur et qui refait tout. Tim Warren a raison de penser que les Teasers avaient du génie, avec cette espèce de punk abject et squelettique, une sinécure qui n’en a cure. L’«I Don’ Like People» est du pur Mark E. Smith, c’est un son dont on s’entiche comme d’une potiche, ça joue sec et net et sans bavure, dans l’esprit du Pastoral. Mais c’est en B que ça se corse avec «Henry Crinkle», une jolie mélasse de la rascasse, essence d’une science du son. Ben Waller sonne le glas du punk. Avec «Kill», les Teasers se montrent aussi irrespectueux des conventions de Genève que l’était Mark E. Smith. Pas de plus belle irrévérence que celle-ci. Ils se montrent vraiment dignes de Captain Beefheart. Leur «No Limits» est complètement hypno, encore très Fallique dans l’esprit. Brutal et décidé. Et tout ceci se termine avec «Black Cloud Wandering» et sa clameur démente. Ces mecs ont du génie, ça crève les yeux - I was born/ Under a wandering star - Ils en font une horreur tribale et gluante.

Les Teasers démarraient leur anti-carrière en 1995 avec un mini-album paru sur Crypt et intitulé The Pastoral - Not Rustic - World Of Their Greatest Hits. On est hélas forcé de parler de coups de génie pour au moins deux raisons : «Black Cloud Wandering» et «Number 1 Man». Ils tapent leur Black Could au pire shuffle de garage qui se puisse imaginer - I was born under a black cloud wandering - Ben Waller fait ce qu’on appelle du groove de garage-punk. Ça devient très sérieux. Il joue pour de vrai. Il impose un son et une façon de chanter le gaga cra-cra. Il va loin, encore plus loin que Van Morrison dans «Gloria». Il sonne comme une plaie d’Égypte. Il transforme le wandering star en enfer punk. Il travaille plus loin son «Number 1 Man» à la concasse de type Magic Band. Assez atroce. C’est claqué dans l’œuf du serpent. C’est le son dont rêvent chaque nuit les Écossais. Ben Waller tâte du punk extrême et s’entiche de raw to the bone. On le voit gratter ses puces à rebrousse-poil dans «How I Found Black Brodie». Pour créer la sensation, il décide d’irriter. Avec Ben, la rigolade est terminée. Il ramène des rengaines puantes («Only My Savior»), du sale garage à la cocote («Bitchers Fuck Off») et de la country lo-fi lardée d’excès de violence («Oh Nurse»). Ben veut que ça dégueule alors il ramène «Anytime Cowboy» - They don’t need art to be confontional bastards - C’est un vrai shoot de teasy teasing, some kinda damaged country & western. Poweful ! Ce disque plairait infiniment à Bernadette car il grouille de révélations. Ben explose Elvis avec «Been Too Long». C’est très spectaculaire car explosé de l’intérieur du son. Ce mec va loin dans la vérité crue de la véracité. Il enfonce bien son clou country avec «Stand By Your Man» qu’il chante d’une voix de clochard céleste. Il reprend son mighty «Anytime Cowboy» pour le plonger dans un son plus Velvet, histoire de l’exacerber. Il frise le Lou Reed, ce qui vaut pour un compliment.

Pour caractériser les Teasers, on peut parler d’un son assez distinctif, une sorte de fouillis zébré peu aimable. Paru sur Crypt en 1996, Satan Is Real Again n’est pas fait pour plaire au grand public. Ils grattent leur post dans un coin de studio et se moquent du qu’en-dira-t-on. Ben Waller charge sa petite barquasse à la ramasse de la rascasse. C’est avec des cuts comme «Panty Shots» qu’ils ont construit leur réputation de mal aimables écossais. Ils trempent souvent dans la country démobilisée, avec un banjo en fond de trame. «Little Black Clouds» avance en hochant la tête comme un dindon. On peut donc qualifier ça d’instro têtu monté sur un beat dindon. La viande satanique se trouve en B, à commencer par «Thank You God For Making Me An Angel». Ben Waller sait très bien claquer le beignet d’un cut de rock quand ça lui chante. Il prend un malin plaisir à sonner comme Mark E. Smith, sûr de lui, cassant, avec du son derrière, et pas n’importe quel son. «Cripples» se veut assez Dada dans l’esprit. Ça joue au beat dindon, une fois de plus et Ben Waller chante par dessus la jambe. Awite ! Il faut bien avouer qu’un cut comme «Some Hole» est assez âpre, pour ne pas dire rebutant. D’ailleurs, il ne fait rien pour créer de la sympathie. «Don’t Like People» dit bien tout ce qu’il faut savoir. Il chante son mépris des gens. Et puis voilà le morceau titre. C’est très insidieux, voire malsain. Il adore ça.

En 1999, les Teasers se retrouvent chez Fat Possum pour Destroy All Human Life. L’album est spectaculairement vide de viande. Ils atteignent les sommet du laid-back désespérant avec «David I Hope You Don’t Mind». Ben Waller chante aussi sont «Hairy Wine» à la petite ramasse sans donner beaucoup d’informations. On le voit même chanter faux en B sur «Go Away From My Window». Ils passent à la vieille bossa cabossée avec «Brown Jesus Etc» et cherchent la petite bête d’hypno avec «Women & Children First». On note la présence d’un petit tiguili de guitare en fond d’écran. Ils terminent cet album assez blank avec un «Song Of The White Feather Club Secretary» assez poweful. Ben Waller chante ça à l’insistance vinaigrée. Mais il ne fait aucun effort pour se rendre graphiquement enjoyable.

Larry Hardy, boss d’In The Red Recordings, adore les albums des Country Teasers, puisqu’il en inscrit quatre à son catalogue, à commencer par cette espèce de compile impavide vaillamment intitulée Science Hat Artistic Cube Moral Nosebleed Empire. Difficile à écouter, car il s’agit là d’un univers rabrouant et sans concession. Ce double album renvoie bien sûr au célèbre Trout Mask Replica, chef-d’œuvre de libre entreprise provocatrice. Ben Waller propose le même genre de déglingue post-moderniste. Il chante à la distance écossaise avec une morgue qui rappelle non seulement celle de Captain Beefheart, mais aussi celle de Mark E Smith. Tout est joué par dessus la jambe, à la bamboche maximale. Le son qu’il sort tient plus du vinaigre que du psyché bien propre sur lui. Ben Waller cultive aussi un goût prononcé pour l’insistance. Il faut attendre «Kill» en A pour retrouver les Teasers qu’on aime bien, ce punk de la désaille joué sans vergogne. Ils veillent à rester dans l’inconnu bien cru, dans l’incongru de la pire espèce. Ils savent créer des moods parfaitement insidieux. Avec «No Limits», ils semblent vouloir aller se percher au sommet de leur art, montés sur un beat têtu comme une mule. Très Fall dans l’esprit. Ils cultivent aussi le côté obsédant à la Beefheart. On les voit aller très vite en besogne avec «After One Thing» et embarquer «Can’t Sing» au riff arthritique. C’est le rockab des squelettes, can’t fucking sing ! Ils jivent «Some Hole» à l’ancienne, au beat un brin hypno. Bon, disons que Ben Waller est avec Mark E Smith le grand agitateur free d’occident, le digne héritier du Magic Band. «Good Pair Of Hands», «Retainer» et «Tough Luck On Jack» sont là pour le prouver - I’ve got a good pair of hands - Tout est très weird, très envoûté du bulbique. Il faut écouter cette compile avec précaution. Ils jouent «Retainer» au sax free de la médina, c’est du pur Magic-banditisme, un beat tribal aux portes du désert. Si on s’extasie devant «Tough Luck On Jack», c’est parce qu’ils manient extrêmement bien leur patrimoine. Ils nous refont le coup du guitar wreck à la sauce Magic Band. Quelle fabuleuse rengaine au long cours ! Ils jouent la carte de la déconstruction ambivalente, la pire de toutes. On note encore la présence d’un «Small Shark In Tiny Pool» assez insisté du beat et tangué du bassin, pas fait pour plaire au grand public ni aux rombières. Ben Waller nous en bouche un dernier coin avec «Secrets In Welsh» l’une de ces mélodies intrigantes dont il a le secret. Tout est tellement intense chez ce prodigieux binoclard underground que les bras nous en tombent.

Avec l’étrange Secret Weapon Revealed At Last Od Full Moon Empty Sportsbag paru en 2003, Ben Waller tire l’overdrive de son weird genius et ce dès «Success». Aucune chance d’en réchapper, le Success te saute à la gueule. Peu de groupes savent ainsi manier la démesure et ça dégueule de son. Avec «Boycot The Sudio», ils sonnent très Velvet, ils tapent ça au big heavy Teasers Sound, Ben Waller ne laisse rien transparaître, il s’enracine dans le glauque d’Ebimburgh, il chante du nez avec un son épais qui évoque une colique de fantassin. Il claque l’intro de «Todtill» à la merdre verte de Pere Ubu. Il n’existe rien de plus insalubre que cette soupe. Il fait monter une tension extraordinaire, même si les passages d’accords ne trompent pas : c’est du gros bouzin. «Sandy» sonne comme un nouveau coup de génie abracadabrant gratté à la sourdine métaphysique. C’est aussitôt larger than life, real big ! Tout le son du monde est au rendez-vous. Ben Waller libère ses eaux. Il encrasse son hot shit comme un maniaque. On pourrait presque parler de démarche intransigeante, tellement c’est raide. «Harry Wire 2» sonne très Ubu, avec son beat hors des considérations. Ces mecs là sont incapables de la moindre concession. Alors ça devient trop facile et ça tourne à la combine. À l’écoute de «Young Nuns Up For Sex», on comprend une chose : le spontanéisme, il faut que ça dégueule pour que ça marche. Ben Waller joue la carte de la fameuse dérive abdominale chère à Léo Ferré. Il faut lui laisser le temps de développer ses idées, car elles sont toujours intéressantes. Il chante son Young Nuns aux voix mélangées du Velvet. Mais ses tours ne marchent pas à tous les coups. «Man V Cock» vise la petite décadence, mais finit par insupporter. Ça se termine avec «KHWPSA», un vieux gaga digne d’In The Red. Ben Waller chante avec l’appétit d’un vieux crocodile et derrière lui ça gratte sévèrement.

On retrouve quelques vieilles connaissances sur le Live Album paru deux ans plus tard. Tiens comme par exemple «Boycott The Studio» bien tapé au cymbalum, et «Success» joué au heavy no way out. Ben Waller fait ce qu’il faut pour tout saborder. Tout semble très mal barré sur cet album. Quand on écoute «Black Change», on se demande vraiment comment à l’époque on a fait pour supporter ça. Tout est bâti sur la réputation de Ben Waller, un mec qui ne fait pas de cadeaux. Ils terminent leur valse idiote avec une belle apocalypse, et c’est bien là l’apanage des Country Teasers. Ils sont capables d’exploser un cut, ce que ne saura jamais faire le petit garage band du coin de la rue. Mais ça retombe assez vite dans la booze et il faut attendre «Brown Jews Etc» pour voir Ben Waller tirer son épingle du jeu. Il éclate ses heavy chords, il rallume le brasier de son punk-rock de no way out. Admirable ! Il enchaîne avec un «Nothing Was Delivered By Freight Train» de dernière extrémité. Derniers spasmes avec «Women & Children First» monté sur un beat hypno et un «Obey» pourri de son et malsain comme pas deux, mais attention, Ben Waller nous fait le coup de la guitar on fire, c’est-à-dire l’apocalypse selon Saint Ben.

Signé : Cazengler, Country tisane

Country Teasers. The Pastoral - Not Rustic - World Of Their Greatest Hits. Crypt Records 1995

Country Teasers. Satan Is Real Again. Crypt Records 1996

Country Teasers. Destroy All Human Life. Fat Possum Records 1999

Country Teasers. Science Hat Artistic Cube Moral Nosebleed Empire. In The Red Recordings 2002

Country Teasers. Secret Weapon Revealed At Last Od Full Moon Empty Sportsbag. In The Red Recordings 2003

Country Teasers. Live Album. In The Red Recordings 2005

Country Teasers. Toe Rag Sessions. Crypt Records 2019

Gisella Albertini/Massimo Scocca/Nicolas Drolc. This Film Should Not Exist. Furax 2020

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Je ne voudrais pas endosser le rôle de l'oiseau de mauvais augure, hélas, je ne croa pas me tromper dans mes sombres prophéties, pour les concerts c'est terminé jusqu'à la fin de l'année. Une seule solution pour ne pas sombrer dans la morosité ambiante, replonger dans le souvenir des soirées tumultueuses. Surgit aussitôt en ma mémoire le nom d'un groupe : Blondstone, auteur d'un set fracassant. C'était il y a longtemps au mois de novembre 2014, le 15 pour les esprits méticuleux, vous retrouverez la chronique dans la livraison 210 du 21 / 11 / 2014, au Bus Palladium in Paris, je m'étais promis de les revoir, mais ils étaient de Nancy, et n'ont pas souvent tourné à des distances raisonnables de mon domicile... vous connaissez le dicton, loin des oreilles, loin du cœur... bref à part de rares visites sur leur F. B.... mais en cette soirée de nostalgie, le désir irrépressible de les écouter est revenu me tarauder l'âme, tel le bec cruel du vautour déchirant le foie de Prométhée...

Blondstone a commis quatre opus, des boules bruyantes destinées à lézarder les murailles branlantes de notre monde déjà prêt à s'écrouler.

Le logo, la griffe de Blondstone, a été créé par Franck Vannier Chalmel, l'a su se mettre en accord avec l'esthétisme du groupe d'une manière étonnante car d'après le peu de son œuvre accessible il paraît être avant tout un amateur du dessin crayonné classique.

 

Alex Astier : chant, guitare / Pierre Barrier : batterie / Nicolas Boujot : basse /

BLONDSTONE

EP # 1 / Octobre 2012

Les trois premières pochettes ont été réalisées par Paul Banon, le lecteur ne perdra pas son temps à faire défiler les images stockées sur son tumblr, tapez Pol B Artworks, un ami proche du groupe qui est aussi un véritable artiste. Beaucoup de tattoos, nombreuses couves de groupes, il est indéniable qu'il possède une patte ( plutôt noire que blanche ) qui le distingue de la plupart.

J'avoue que j'ai été surpris par la pochette des deux premiers EP, je ne m'attendais pas à une telle image en correspondance avec la musique de Blondstone. Cet homme enfermé, replié, recroquevillé en escargot sur lui-même me paraît bien énigmatique. La signification ne m'est pas évidente. De quelle sagesse trismégiste symbolisée par ces trois têtes de reptiles qui s'exhaussent vers lui est-il habité, et quel est ce cristal stellaire qu'il semble détenir en sa main ? Il convient sans aucun doute de le considérer comme un sceau, une morsure sigillique tamponnée pour insuffler davantage de force à l'impact sonore.

L'on retrouve la même estampille sur la pochette du deuxième EP. Les contrastes de couleur se sont estompés comme si le tampon matriciel avait été utilisée trop souvent. A trop se contempler le nombril peut-être se perd-on en soi-même et s'éloigne-t-on de l'orbe du monde.

Rare & strong : au début vous dites ce n'est ni rare ni fort, même que ça ne casse pas les manivelles, un peu trop pop, et une minute plus tard vous comprenez que vous n'avez entendu qu'un des plateaux de la balance et vous ne savez pas pourquoi mais vous êtes convaincu que ce satané morceau est méchamment bien équilibré, c'est qu'entre un mec debout sur le bord du trottoir et un autre qui se tient pieds joints au sommet de l'Everest, c'est exactement la même position, mais entre les deux il y a un abîme. Tout est en place depuis ces clochettes de biquettes qui gambadent dans les alpages au début, la voix qui se pose là-dessus comme un serpent qui se love au soleil, et la machine qui tue se met en marche. Très anglais pour le son. Un morceau truffé d'épisodes. Comment à trois ont-ils pu déployer tant d'imagination ? Facile, ils ont compris comment ça fonctionne Hard to remove : une intro qui tire-bouchonne, l'on pressent qu'ils vont pousser le bouchon assez loin, l'on ne s'est pas trompé, une batterie qui frappe dans le rythme tout en donnant l'impression d'être à côté, idem pour le chant qui vous parvient de loin avec cette désinvolture accablante de celui qui lit un texte les yeux fermés, par-dessous une basse qui ouvre une gueule de chat vicieux et la referme chaque fois qu'une souris passe, rajoutez une guitare qui vous vrille les oreilles et c'est parti pour le grand chambardement, vous êtes obligé d'emprunter le pont, soyez sûr qu'il va s'écrouler dans quelques instants, en fait c'est le même morceau que le précédent, donc moins rare, mais plus fort car il est totalement différent. Moins pop. Plus rock. La fin ressemble aux quarantièmes rugissants. Shoot shoot shoot : le convoi de marchandises s'ébranle doucement et prend bientôt sa vitesse de croisière, rails qui grincent et guitare grondante, le diable conduit le train, murmure à votre oreille, comme il est tentant, vous ne résisterez pas, rien de plus excitant qu'un blues rampant qui tient ses promesses, c'est votre cerveau qui explose, Blondstone vous en fait voir de toutes les couleurs. Feu d'artifice. Arrêt descente. Shoulder to cry on : quarante-cinq secondes de précipitation lente, des cris dans le lointain, et le bastringue commence, une nouvelle fois cette voix qui glace et qui fouette, et les instrus qui font le beau, des tigres qui sautent dans les cercles enflammés de la batterie, la basse qui enfonce les pieux du barnum à coups répétés et la guitare qui imite le barrissement des éléphants, un grand foutoir, mais tout est réglé au millimètre près. Sauf les acrobates qui s'écrasent sur le sol du haut des tremplins, leurs corps éclatent comme des outres remplies de sang. Monsieur Loyal dans le micro commente l'apothéose. Lazy : léthargie comateuse, l'intro se traîne, et la voix module et mollassonne, la batterie n'en peut plus, les guitares rampent, dur de vouloir vivre quand tout vous rappelle en vous-même, tout s'emmêle dans votre tête, que s'est-il produit pour que le blues comateux vire au cauchemar aux dents plus longues que la nuit...

Un bel EP, Blondstone cherche et trouve ses marques. Ont-ils vraiment autant emprunté aux Queens Of The Stones Ages qu'on le prétend, si oui, ils ont surtout compris la règle numéo 1 : un morceau de rock'n'roll ne saurait être un long fleuve tranquille. Et la numéro 2, il est interdit de s'ennuyer.

BLONDSTONE

GOT THIS THING ON THE MOVE

EP # 2 / Décembre 2012

Deuxième EP un peu spécial, une reprise d'un band inattendu, Grand Funk Railroad, un groupe de Détroit pas très aimé et pas très connu par chez nous. Une carrière un peu trop erratique pour agglomérer un noyau de fans assez large. Le projet de Grand Funk était assez simple en ses débuts, jouer plus fort que tous les autres. Personnellement j'aimais bien cette énorme masse sonore qui s'écroulait sur vous, l'impression qu'une dislocation de banquise géante sortait des haut-parleurs de votre gramophone préféré. A la réflexion ( qui n'engage que moi ) Grand Funk me paraît être l'ancêtre inconscient, inconnu et inattendu de la cold-wawe et de la noise-music. Il existe des généalogies secrètes, lors du concert de Blondstone à les voir sanglés dans leurs vareuses et à l'épaisseur du son qu'ils dégageaient, s'était imposé à mon esprit le rappel de ces premières vidéos des Animals de leurs passages sur la BBC. Or l'un des morceaux les plus réussis de Grand Funk fut leur reprise live d'Inside looking out des Animals.

Got this thing on the move : est-ce important que l'élève dépasse le maître, ne serait-ce pas mieux qu'il sache s'en différencier. David s'attaque à Goliath parce qu'il possède une fronde, Blondstone ne détient pas cet outil magique, aussi adoptent-ils une tactique différente celle de rester groupés durant toutes les phases du combat. Les Grand Funk étaient assez sûrs d'eux-mêmes pour que dans les moments clefs, deux la mettent en sourdine pendant que le troisième s'adjugeait la devanture. Les Blondstone se serrent les uns contre les autres comme des sardines dans leur boîte, celui qui ferraille devant n'a rien à craindre ni sur sa droite ni sa gauche, l'a ses valets d'armes qui emberlificotent aussi l'ennemi. Donnent dans la surenchère instrumentale, du coup ils perdent la séminale présence des roots-rock, mais ils forgent un son plus moderne, si le premier EP sonnait très anglais, celui-ci louche beaucoup plus vers la grande Amérique, ils se dispersent un peu dans la clinquance sonophile, mais ils ont appris à voir leurs défauts auxquels ils porteront remède dans les mois qui suivent.

BLONDSTONE

MASS SOLACE

Avril 2014

Vous risquez de mal interpréter la pochette, cet homme qui crie en essayant d'arracher ses liens n'est pas ficelé au poteau de torture. Ce qu'il empoigne à pleines poignées ce sont les liens d'égotisme de l'auto-ligotage. Image de délivrance. Blondstone a gagné en maturité. Remet ses propres pendules à l'heure. Ne soyez pas étonnés des titres qui étaient sur le premier EP, ce n'est pas du remplissage, de nouvelles versions

Mass solace : que vous promettais-je ! L'on reconnaît Blondstone rien qu'à leur manière de composer leur intro, mais ce n'est plus la même chose, si vous savez goûter la différence entre un salmigondis de crevettes et la bisque de homard vous comprendrez, z'ont enjambé le saut qualitatif, engendré la coupure épistémologique, deux minutes d'instrumental symphonique, un rock qui part de tous les côtés tout en traçant une courbe dans l'espace d'une pureté parfaite, et quand Alex Astier lève la voix vous croiriez entendre le plein chant de la messe noire d'un monastère satanique qui résonne sous les ogives martelantes de Pierre Bonnier, alors le chantre se lance dans un prêche apocalyptique tandis que résonnent les soubassements cryptiques de la basse de Nicolas Boujot, et tout le bâtiment s'effondre dans le feu de l'enfer. Bursting shell : cavalcades de tambours, galopades de guitare, tamponnades de basse, pas de problème la voix s'attarde tandis que la musique gesticule dans tous les azimuts, un refrain sans frein, et chacun repart dans son délire, c'est à qui se fera remarquer, mais la charge ne s'arrête jamais, Blondstone vous en donne plus, et quand le rythme de la musique s'arrête c'est pour battre de l'aile au plus haut de l'azur et s'abattre plus bas que terre. Shoot shoot shoot : pas besoin de savoir faire la différence, elle s'impose. Une épaisseur, un velouté absent de la première mouture, la voix plus sûre, il semble qu'ils ont rallongé le manche de la guitare pour que les notes montent plus haut, vous n'avez pas marché sur la queue de votre chat c'est Alex qui miaule et rugit à la manière d'un tigre qui s'affale sur sa proie. La basse de Nicolas tournoie et les baguettes prévoyantes de Pierre creusent une fosse commune. Oulala : magnifical ! Vous avez une guitare qui sonne le glas, une basse qui crache ses poumons, une batterie qui catche, et un vocal qui s'enflamme comme une torche vivante. Le genre de truc auquel personne ne saurait résister. Pères et mères indignes, écartez vos enfants, le délirium tremens les guette. On your own : vont sûrement en profiter pour glisser un morceau plus faible que les autres au milieu de l'album, ben non, pas de tromperie sur la marchandise, que du bon et celui-ci particulièrement avec l'Astier qui crache son vocal et toute la fanfare qui suit derrière à fond les manettes, je vous laisse imaginer le capharnaüm, l'autre qui vous demande sans arrêt si tu n'as pas cymbale, alors que t'es en train de devenir cinglé. Rare & strong : moins rare puisque on l'a déjà entendu sur le first EP mais diantrement plus fort. Commencent par un bruit de casserole et continuent par un grondement de lessiveuse. Y vont plus décidés et davantage hargneux. Sont partis, z'ont mis du venin d'aspic au fond de la bouteille de grenadine. De quoi étancher la soif de vivre d'un troupeau de dromadaires perdus dans le désert. Que voulez-vous on est stoner ou on ne l'est pas. Lazy : l' a c'est plutôt stoned. Ont changé de dealer depuis la fois dernière, z'ont pris le leader qui leur a fourni de la bonne, vous le mettent plus profond et plus jouissif, n'ont jamais plané aussi haut. Sauront-ils redescendre. Faites leur confiance. All my flaws : une voix plus rauque et un morceau plus rock, ( est-ce possible ), rien à dire les fruits du péché sont les plus lourds et les plus goûteux, un petit côté première prise de Led Zeppe, tout au feeling et à l'énergie. C'est fou comme le mal est attirant. Daze me : mais pas confuse, encore ce truc qui n'appartient qu'à eux, la voix devant et en même temps en retrait prend sa revanche sur les refrains, une orchestration de cimetière, délire instrumental, la guitare frôle le free, la basse vient sonner les cloches pour l'empêcher de dérailler totalement, c'est beau comme du Malher, des crotales s'enfuient de votre valise dans le hall de l'hôtel, affolement général. Lunatic asylum sur toute la terre ! Les morceaux les plus longs sont les meilleurs. Shoulder to cry on : ont-ils vraiment enfermé Alex dans un cercueil pour enregistrer le vocal introductif, en tout cas la suite ressemble à une vidéo de L 17 tourné dans un abattoir. Un régal. Z'ont dynamité la compo, sa mère ne la reconnaîtra pas. L'est beaucoup plus belle et beaucoup plus puissante. Hard to remove : pour le dernier morceau, ils essaient de limiter les dégâts mais ils n'y réussissent pas, leur échappe, un étalon sauvage qui défonce son box parce qu'un troupeau de juments en chaleur passe devant l'écurie. Une furie, un carnage, tout ce que l'on aime dans le rock'n'roll.

Le problème ce n'est pas que Blondstone ait commis un très très bon album, c'est qu'il doit y avoir un nombre pharamineux de groupes qui n'osent pas rêver d'en produire la moitié d'un du même niveau. L'est sûr qu'un tel disque a dû réconforter des masses d'amateurs dans l'hexagone.

BLONDSTONE

EP / Mai 2018

Total changement de style pour la pochette réalisée par Sophie Fontaine, encore une fois la visite de son tumblr, So Wil(d) Artwork & photography se révèlera émotionnant. Un univers totalement différent de celui de Paul Banon que la couve de ce CD est loin de laisser deviner.

Nous définirions sommairement le monde de Sophie Fontaine comme des aperçus d'un rêve incertain volés aux reflets anciens de miroirs enfouis dans la poussière des greniers, de lointaines jeunes femmes y ont laissé les traces de leur présence, leurs images pâlies y subsistent telles des vers talismaniques de vieux poèmes romantiques, elles s'immobilisent là, figées dans le néant de leur représentation, vous aimeriez les saisir, mais elles restent insensibles à l'appel de vos yeux, et une amère solitude envahit votre âme.

Pas de chance ce coup-ci, elle n'avait pas de sylphides graciles dans son objectif mais trois grands gars en chair et en os. Des rockers remuants. Alors elle les a éloignés dans le tremblé de ses argentiques, d'un coup d'obturateur magique elle les a transportés dans l'imaginaire américain des voyous classieux qui peuplent les films de gangsters des années quarante. J'ose imaginer qu'elle a tenté d'imager le titre oxymorique de l'EP, sombres certes mais si doux.

Alex Astier : chant, guitare / Pierre Barrier : batterie / Adrien Kah : basse /

My dark sweet friend : le temps a passé depuis l'enregistrement précédent, en quatre ans il en coule du liquide sous les ponts du rock'n'roll... à la basse Nicolas Boujot a été remplacé par Adrien Kah, le son n'est plus le même. L'impact de ce frère d'ombre qui n'est pas sans analogie avec la Nuit de Décembre d'Alfred de Musset est beaucoup plus ramassé, étrangement le groupe semble avoir renoué grâce à ses harmonies vocales avec les effluves britanniques de son premier EP, la batterie a gagné en concision, mais elle a perdu ce semblant de désordre a-méthodique que nous aimons. Liquid sound : les lyrics sont particulièrement soignés chez Blondstone, mais ce poème psyché tient de lui-même debout sans accompagnement musical. Cette particularité est assez rare et mérite d'être notée. Une intro spiralée comme le groupe les aime, s'agit de monter les blancs en neige noire, un vocal qui n'est pas sans évoquer la manière dont Bowie émettait chaque mot afin qu'il apparaisse non comme un simple vecteur de sens mais en tant que signal sonore nous avertissant qu'il y avait un autre mystère indicible à déchiffrer, un peu à la façon dont Swinburne disposait ses joailleries dans les colliers de ses vers. So british. No need to say it : une rythmique davantage carrée, trop honnête pour que l'on puisse y croire, l'est sûr que quand on veut cacher quelque chose le mieux est de le crier sur les toits – le coup de la lettre volée d'Edgar Poe – un groupe français qui en murmure davantage dans la langue de Shakespeare, vaudrait mieux dire de De Quincey, que bien de leurs collègues nationaux. C'est avec ce troisième morceau que l'on commence par comprendre le subtil travail d'orfèvre auquel se livre Blondstone dans cet Ep, faire en sorte que l'inclusion du chant dans la pâte instrumentale grumelée et en ébullition ne soit pas un pensum ou une dorure complémentaire mais la poignée de levain décisive. Hole in my skin : le vocal devant et le background qui pousse du museau pour s'adjuger la première place, consent à s'effacer pour le refrain mais insiste beaucoup dès qu'il s'achève, sur la fin le tressage devient plus complexe, parfois l'on a du mal à percevoir qui est qui, les guitares vous ont de ces retours de flammes qui finissent par emporter et carboniser le morceau. The guiding light : hurlements initiaux et la rythmique s'alourdit, le chant rampe, la lumière brûle dans le passé, déploiements lyriques, la fusée du présent décolle. Assez mystérieux, l'on cherche le sens caché de cet oriatoriock, la musique de Blondstone n'est pas du gros vin qui tâche, un élixir corruptif qu'il convient d'analyser pour en saisir toutes les fragrances. Parfois la puissance s'allie avec la beauté.

 

Stoner, grunge, groove, psyché sont les adjectifs les plus employés pour définir Blondstone, aucun de ces termes n'est à proprement parler déplacé, mais insuffisant. J'évoquerais plutôt une expérimentation spectrale et historiale de l'after-heavy-hard, l'exploration consciente des possibilités du style, un peu comme s'ils voulaient garder la puissance des power-chords tout en leur greffant le maximum d'harmonie-mélodique. Tout cela mis en place et conditionné par le traitement de la voix qui prend le pas sur la tonitruance de l'orchestration. Un des groupes les plus importants de la scène actuelle.

Damie Chad.

ROCK 'N' ROLL STORIES

Au mois de septembre 2019, j'étais allé grappiller dans la série Rock'n'roll Stories mise en ligne par Franco et consacrée aux pionniers du rock. J'avais choisi mes chouchous Gene Vincent, Eddie Cochran, mais aussi Bill Haley et Buddy Holly. Je m'étais promis d'y revenir, mais la vie nous offre sans cesse de nouveaux chemins... Entre temps une nouvelle série de dix de nos idoles a été proposée, voici donc celle de Johnny Burnette. Pourquoi précisément Burnette. Il s'agit d'un rendez-vous d'amour raté. J'ai eu vent de l'existence de Burnette bien avant de l'avoir entendu. Une biographie dans la revue Shake, ce devait être en 1967... J'aurais bien voulu me procurer un de ses disques mais dans ma lointaine Ariège et le peu d'argent de poche à ma disposition, c'était-là une mission impossible... Dans les années qui suivirent j'ai dû être victime d'une conjuration interplanétaire, impossible d'entendre un de ses titres dans les émissions radiophoniques de rock spécialisées, et pire malgré des centaines de casiers ou de cartons systématiquement répertoriés chez les disquaires d'occasion, les brocantes, les vide-greniers etc.. jamais un microsillon... J'ai fini au tout début des années quatre-vingt par mettre la main sur une réédition CD du mythique Rock 'n' roll Trio en Espagne ! Entre temps, la fièvre de l'adolescence était passée, pas mal ai-je décrété, mais arrivé trop tard pour être admis dans mon panthéon tutélaire. C'est plus tard à Paris que je me suis aperçu de l'aura quasi-mystique dont était entouré ce 25 centimètres dans le milieu rockababilly.

JOHNNY BURNETTE

Dès la fin du générique vous changez de couleur, vous devenez vert vitriolé chaque fois que Franco vous présente les premiers simples ( originaux, il va sans dire ) de Johnny. Evocation de l'enfance ( très ) pauvre de Johnny et de son frère Dorsey qui travaillèrent à la Crown Company avec un certain Elvis Presley. Les deux frères essaient de tirer la queue du diable par les deux bouts, sport et musique, boxe sur le ring et hillbilly dans les bars. Les horions détournent Johnny de l'horizon pugilistique, c'est pourtant dans ce milieu qu'ils ont rencontré Paul Burlison qui deviendra le guitariste des River Rangers qui prendront le nom de Rock 'n' roll Trio en 1952. Elvis entre chez Sun en 1954, le flair infaillible du rocker désertera Sam Phillips le jour où les frères Burnette frapperont à la porte du studio... Peut-être Sam a-t-il pensé qu'il n'y aurait pas assez de place pour deux nouvelles idoles... Un premier single pas décisif sur Von. C'est à New York en finale d'un radio-crochet qu'ils sont approchés par les maisons de disques, Burlinson préfèrerait Capitol mais les frères Burnette optent pour Coral et l'emportent à une voix près... l'on raconte que dépité Capitol se serait alors tourné vers Gene Vincent...

Deux séries de sessions vont se suivre, une à New York avec Paul Burlison à la guitare, et une autre où il est fait appel à des musiciens professionnels dont le guitariste Grady Martins qui revendiquera d'avoir tenu la guitare sur les titres du Rock'n'roll Trio. Certes l'on reconnaît à coups sûr le style de Grady sur certains titres, mais n'y avait-il pas deux guitares sur d'autres... La grosse machine promotionnelle est lancée, passages-télé dans les shows les plus cotés, tournée avec Carl Perkins et Gene Vincent, mais la mécanique s'enraye, les disques ne se vendent pas... plus grave la brouille survient entre les deux frères, Dorsey ne supporte pas l'appellation Johnny Burnette Trio, il quitte le groupe, quelques titres seront encore enregistrés avec Grady Martin mais début 1957 Coral ( qui drive aussi Buddy Holly ) ne renouvelle pas le contrat... le groupe se rabibochera, le succès ne sera pas au rendez-vous. Johnny se débrouille pour rencontrer Ricky Nelson qui tombe en admiration devant son talent de songwriter... Ricky et Roy Brown interprètent quelques titres qui trouveront leur public, les essais des Burnette, notamment chez Imperial, sont loin de faire le buzz... Johnny finit par atterrir chez Liberty ( dans les studios duquel Eddie Cochran... le monde du rock made in USA est relativement étroit... ), Dreamin' sera disque d'or, You're sixteen suivra le même chemin, mais Johnny a mis beaucoup d'eau dans son rock... les années 60 ne seront pas fastes, tournée en Australie, en Angleterre, quelques titres qui ne lui apportent pas la gloire... passe chez Chancellor, Reprise, puis chez Capitol, finit par fonder son label Sahara qui deviendra Magic Land... en août 64 le bateau de pêche sur lequel était Johnny est heurté par un hors-bord, sous la violence du choc, Johnny tombe à l'eau et se noie... Encore quelques disques de Johnny, et Franco n'élude pas la question qui fâche, le Burnette que nous aimons est celui du Rock 'n' roll Trio, qui était totalement passé à l'as de pique à l'époque... La suite reste de qualité mai, à part quelques pépites, Johnny met la pédale douce... il faut manger et payer ses factures...

Une histoire assez triste quand on y songe, malgré l'aura légendaire qui l'entoure les débuts du rock'n'roll in the United States, ne furent pas une sinécure pour ses principaux héros...

Cet épisode dure dix-huit minutes et quelques secondes, j'ai occulté nombre de détails, il est très bien raconté sobrement et intelligemment mis en images. Que voulez-vous les rockers ont leurs petits chaperons rock à eux.

Damie Chad.

 

VI

ROCKAMBOLESQUES

LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

( Services secrets du rock 'n' rOll )

 

L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

Lecteurs, ne posez pas de questions,

Voici quelques précisions

 

19

Molossa et son protégé se glissèrent sans encombre entre les barreaux de la grille. Pour ma part je l'escaladai avec prestesse. Nous passâmes sans bruit derrière la villa. Un des contrevents présentait quelques faiblesses. Quelques instants plus tard nous étions à l'intérieur. Molossa ne manifestait aucune inquiétude. Molossito frétillait de la queue, cette escapade nocturne l'enchantait. De ma lampe torche j'éclairais le moindre recoin. Nous visitions le rez-de-chaussée que je n'avais fait qu'entrevoir lorsque Thérèse nous avait entraîné au sous-sol. Nous ne l'avons pas encore emménagé avait-telle dit et ne s'étaient offertes à ma vue que que deux pièces vides. Elles l'étaient encore. Elles sentaient le renfermé. Cette odeur ne m'avait pas frappé. Nous montâmes à l'étage. Totalement vide, une couche de poussière sur les planchers, tout individu qui l'aurait arpenté aurait laissé l'empreinte de ses pas. Nous descendîmes à la cave. Dépourvue de ses rayonnages elle paraissait immense. Les murs de pierre étaient noirs de crasse. On avait dû en des temps plus anciens y entreposer du charbon. Molossito courait partout, la truffe au ras du sol, il semblait s'amuser follement. Molossa s'était posée sur son séant au milieu de la pièce dans la pose du philosophe détaché des contingences bassement matérielles. L'endroit paraissait abandonné depuis si longtemps qu'une personne à qui l'on aurait raconté que quelques heures auparavant il présentait l'aspect cossu d'une bibliothèque ne l'aurait jamais cru. Je ne me suis pas avoué vaincu. J'ai examiné au moins vingt fois chaque mètre carré. J'ai même été visiter le grenier. Bas de charpente et désespérément vide. Les chiens m'attendaient sagement au bas des crampons, un véritable mur d'escalade, qui permettaient d'y accéder. Lorsque je donnais le signal du départ Molossito qui commençait à s'ennuyer se précipita dans les escaliers, il n'avait pas descendu la moitié des marches qu'il remonta. Il tenait dans sa bouche un morceau de papier blanc qu'il déposa à mes pieds. C'était un morceau de sucre.

20

Le Chef sifflotait gaiement, lorsque nous pénétrâmes dans le local. Il avait étalé sur son bureau tout un régiment de Coronados sur lesquels il braquait son regard. Il m'écouta distraitement lorsque je lui détaillais la visite de la villa. Il félicita vivement Molossito pour la découverte du sucre.

    • Ah, nous sommes sur la piste, cependant agent Chad vous me décevez, j'attendais une boîte à sucre, et vous me rapportez un misérable morceau de sucre ! Je pense qu'il était dans la boîte qui nous préoccupe. Si je comprends bien, d'ici la fin de l'année à ce train-là, vous aurez reconstitué le contenu de ladite boite, ce qui est très dommage, car ce qui m'intéresse, c'est la boite ! Je sens que cette affaire vous dépasse. Je m'en chargerai donc moi-même. Je serai absent durant trois jours, d'ici-là vous expédierez les affaires courantes.

Le Chef continua durant une bonne heure à contempler ses Coronados, il se résolut enfin comme à regret, de les ranger avec d'infinies précautions dans une valise qu'il referma avec un soin extrême avant de la rouvrir précipitamment.

    • Agent Chad, avez-vous remarqué comment un GSH, Génie Supérieur de l'Humanité peut lui aussi avoir ses moments de distraction, j'allais partir sans prendre un Coronado pour descendre les escaliers, et un deuxième dans ma poche pour parer à tout événement, lesquels vais-je emporter, sa main hésita longtemps avant qu'il ne se saisisse de deux spécimens, l'un qu'il porta à ses lèvres, et l'autre qu'il fourra négligemment dans une de ses poches. Parfait, prenez la valise, pas comme une brute, et conduisez-moi à la gare.

21

Le Chef refusa d'emprunter une voiture. Un peu de marche à pieds ne nous fera pas de mal, avait-il déclaré. Nous marchions sans nous presser. Les chiens batifolaient autour de nous. Molossa frotta son museau sur mon jarret. Nous étions suivis. Le Chef s'extasiait devant une vitrine au milieu de laquelle trônait un aquarium de poissons rouges. Agent Chad avez-vous remarqué comme l'eau de ces cypriens est glauque. Nous retournâmes tous deux d'un seul geste, et fîmes feu sur les trois hommes en noir de l'autre côté du trottoir. Nous ne leur avons pas laissé le temps de réagir. Une nappe de sang se déversait dans la rigole.

    • Des réplicants, Chef !

    • Pas du tout, agent Chad, des hommes de l'Elysée, je les connais, ces gens-là détestent le rock'n'roll !

    • Attention Chef, il en arrive trois autres !

    • Parfois je me dis que la vie devient monotone soupira le Chef ! Rangez votre arme, Agent Chad, je pressens qu'ils ont un message à nous transmettre !

22

C'était vrai, mais ce n'était pas très agréable, d'autant plus que leur mine décidée et les trois fusils mitrailleurs qu'ils braquaient sur nous n'incitaient pas à l'optimisme.

    • Désolés, mais en haut lieu, l'on a décidé de liquider le SSR dé-fi-ni-ti-ve-ment ! Ne vous inquiétez pas, ce sera vite fait, et nous ne toucherons pas aux chiens, nous ne sommes pas des voyous.

    • Je vous en remercie déclara le Chef, toutefois si votre magnanimité me permettait d'exécuter ma dernière volonté, trois fois rien, juste mourir après avoir exhalé une dernière bouffée de Coronado !

    • Une bouffée, mais pas une de plus, je me ferai un plaisir de craquer l'allumette de votre ultime Coronado !

Les trois hommes se rapprochèrent, le Chef sortit son Coronado de sa poche, en face celui qui devait être le chef craqua une allumette, il n'était plus qu'à quelques centimètres, le bout du cigare s'embrasa, le Chef ferma les yeux et il tira sur son cigare, longuement, longuement, longuement...

    • Dépêche-toi maintenant, sinon je tire !

Le Chef exhala un gros nuage de fumée en direction des trois hommes, vous pouvez tirer maintenant ordonna-t-il, mais ils ne l'écoutèrent pas, ils étaient déjà morts.

    • Agent Chad, j'ai mis des mois à mettre au point cette arme meurtrière, le Coronado au curare, el Cobracito, manipulation dangereuse, d'abord vous remplissez votre cavité buccale de poison en faisant bien attention que la fumée ne touche en nul endroit une quelconque parcelle de votre chair, il faut être un excellent fumeur pour cela, et ensuite vous le recrachez à la gueule de vos ennemis qui le respirent et incontinent expirent. Le pire c'est que tout à l'heure au service je n'arrivais pas à le reconnaître ! Bon, je file prendre mon train, retournez au local et soyez prudents, je vous le répète.

23

La porte du service s'est ouverte, Molossa et Molossito se précipitèrent, j'exhalais une bouffée de Coronado :

    • Agent Chef, j'espère que vous m'apportez cette sacrée boîte à sucre, trois jours que je vous attends !

    • Agent Chad, quittez immédiatement ce bureau, et cessez de puiser dans ma réserve à Coronado quand je ne suis pas là ! J'espère que vous n'avez pas perdu votre temps durant mon absence !

    • Pas du tout, Chef, j'ai pris une décision importante pour le devenir de l'humanité, j'ai changé le titre de mes mémoires, finies Les Mémoires d'un agent du SSR, désormais elles s'appellent : Mémoires d'un GSH !

    • Première fois de votre vie que vous prenez une décision intelligente, agent Chad ! Et à son ton je compris qu'il ne plaisantait pas.

( A suivre... )

 

28/10/2020

KR'TNT ! 482 : JUDEE SILL / KEVIN AYERS / CHUC BAWOL / METAL 77 + HELENE CROCHET + BULLRUN / ROCKAMBOLESQUES

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 482

A ROCKLIT PRODUCTION

FB : KR'TNT KR'TNT

29 / 10 / 20

 

JUDEE SILL / KEVIN AYERS / CHUC BAWOL

METAL 77 + HELENE CROCHET + BULLRUN

ROCKAMBOLESQUES

TEXTES + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

Sill n’en reste qu’une

 

Pas de meilleur titre pour Judee : Sill n’en reste qu’une, ce sera Judee Sill. Johnnie Johnstone la surnomme the original beatnik outlaw. Judee fait même la couve d’un numéro de Shinding!, c’est dire si Sill est culte. Alors autant prévenir tout de suite les bonnes sœurs et les pères la-morale : passez votre chemin, car l’histoire de Judee Sill est un fabuleux pied de nez aux convenances de la bien-pensance. Comme Steve Jones, elle cumule les fonctions : talent, sexe, délinquance et dope à gogo.

Johnnie Johnstone titre son hommage «Lopin’ through the cosmos», ce qui peut vouloir dire bondir dans le cosmos. Judee racontait jadis à un journaliste qu’elle portait un flingue sur elle, un 38 mm et qu’elle s’entraînait à braquer devant son miroir : «Mains en l’air !». Elle voulait avoir l’air dangereux - Okay mothesticker, this is a fuck-up - Elle foutait d’autant plus la trouille qu’elle travaillait le rôle du braqueur hystérique qui perd son sang-froid. Voilà comment elle se présentait au journaliste de Rolling Stone en 1972. Évidemment le journaliste croyait qu’elle blaguait. Pas du tout. Elle montait au braquo pour de vrai.

Rassurez-vous, des gens ont eu l’idée de faire un film pour raconter son histoire. Ça nous évitera de perdre du temps à lire des livres. Ils ont même déjà trouvé le titre : Judee Sill - How To Give My Heart Away, un titre qui reprend celui de son deuxième et dernier album paru en 1973.

Judee comprend très tôt qu’elle ne va pas pouvoir mener une vie normale. Elle grandit à Los Angeles à la fin des années 40 dans le bar que tiennent ses parents, mais c’est un bar de cloches où les gens se foutent sur la gueule et gerbent un peu partout. Ses parent picolent aussi, forcément. On est dans Vuillemin. Elle a 7 ans quand son père casse sa pipe en bois. On est donc aussi dans Zola. Sa mère se remarie avec un alcoolique qui a le sang chaud et la prune facile. Alors Judee entre en guerre contre les adultes qui lui pourrissent la vie. Il n’y a rien d’autre à faire. Se battre ou mourir. Dans ce bordel sans nom, mieux vaut se battre. Les altercations sont tellement violentes que la police et les journalistes débarquent régulièrement. Sa mère finit par la foutre en pension et c’est là qu’elle se met à fumer de l’herbe. Elle commence à fuguer et se marie à 17 ans. Elle raconte que son premier mari Larry s’est tué en faisant du rubber raft dans les rapides de la Kern River, alors qu’il était sous LSD - He was a Scorpio and a real adventurous. He died as he lived - Elle traîne ensuite avec l’ami de Larry, un nommé Spencer qui est trafiquant d’armes, he was extremeley psychopathic, il n’a peur de rien, he didn’t care about anything et ça fascine Judee. Ils commencent à pratiquer le petit sport du vol à main armée, ils braquent des stations services et des liquor stores. «Mains en l’air, mothersticker !». Alors évidemment quand elle raconte toute cette histoire, le journaliste se marre, jusqu’au moment où il s’arrête car il voit que Judee est sérieuse. Dead serious. Elle raconte ensuite qu’elle finit par se faire poirer. Elle atterrit dans une maison de correction pour filles. Une thérapeute l’encourage à développer sa conscience, mais Judee est loin du compte. C’est quoi la conscience ? Elle n’en a pas la moindre idée. Comme Spencer, elle se fout absolument de tout. Elle apprend néanmoins à jouer de l’orgue pour la messe du dimanche et neuf mois plus tard, on la relâche pour bonne conduite.

En 1963, elle bosse un peu, mais elle découvre surtout le LSD qui était encore légal à l’époque. Elle était d’autant plus partante que le LSD l’aidait à échapper à cette réalité qui lui faisait horreur. Elle s’installe avec son dealer qui joue aussi de la basse dans un groupe de jazz. Et comme les Texans du 13th Floor, elle prend de l’acide chaque jour, tellement elle trouve ça bien. Elle commence à perdre pied avec la réalité, ce qui est le but de l’opération. Elle rencontre ensuite Jim Pons, le bassiste des Leaves, un groupe que connaissent bien les garagistes. C’est Pons qui lui mettra le pied à l’étrier. Elle rencontre aussi un certain Bob Harris qui va devenir son second mari. Grâce à Bob, elle fait une autre rencontre déterminante : l’héroïne. Ils dépensent tous les deux 150 $ par jour d’héro, alors forcément, il faut fournir. Ils commencent par arnaquer des gens, puis Judee fait la pute, ça rapporte plus. Judee et Bob font pas mal de séjours au ballon. Un jour à Tijuana, de l’autre côté de la frontière mexicaine, Bob échange sa bagnole contre une dose d’héro tellement impure que les jambes de Judee s’infectent et gonflent comme des ballons. Quand elle finit par overdoser, les condés l’arrêtent pour escroqueries et usage de drogues. Direct au ballon. Personne ne veut payer sa caution. Elle appelle son frère Dennis à l’aide, mais il est mort d’un cancer du foie le jour où elle a overdosé. Zola n’aurait jamais pu imaginer une telle descente aux enfers. Mais le pire, c’est qu’elle doit subir le manque en taule, le fameux Cold Turkey : trois jours à vomir et à hurler de douleur, la hantise de tous les junkies - The worst fear I’d ever felt, dit-elle en frissonnant. Et c’est là pendant son séjour au ballon qu’elle décide de devenir songwriter. Dès qu’on la relâche, elle se tient à sa décision et se découvre une facilité à écrire des chansons. Comme elle n’a pas un rond et personne pour l’héberger, elle vit dans une bagnole avec 5 personnes qui se relayent pour dormir. Mais comme elle dit, c’est l’été et l’air conditionné marche encore dans la bagnole. Pour continuer de s’accrocher à son rêve, elle se met à lire et s’intéresse à l’occultisme, à la philosophie et à l’histoire des religions. Comme tous les gens qui ont morflé, elle cherche surtout à comprendre le sens de la vie. Elle pense qu’il doit en exister un. Et comme sa vie commence à changer, elle se met à y croire. Elle va même jusqu’à dire qu’une fleur de lotus peut éclore dans la boue. Sa seule carte, c’est Jim Pons. Elle le retrouve. Il fait alors partie des Turtles. Elle lui joue la chanson qu’elle a composée, «Dead Time Bummer Blues». Pons trouve ça balèze et lui dit de continuer. Judee revient avec une chanson encore meilleure, «The Circle Song». Pons la prend alors au sérieux. Un copain permet à Judee de travailler dans le studio de Pat Boone et avec un peu de peyote, elle se sent parfaitement à l’aise, les chansons coulent de source. C’est là qu’elle met au point ces merveilles que sont «Lady O» et «Crayon Angels», dont on va reparler plus loin. Puis Pons lui propose 65 $ par semaine pour composer des chansons, plus 500 $ cash d’avance et une guitare toute neuve. Les Turtles enregistrent «Lady O». C’est un hit ! Judee peut enfin louer un appart à San Fernando Valley et s’acheter une petite Austin. Puis Pons la met en cheville avec David Geffen qui vient de lancer son label Asylum. Contrat et premier album.

On comprend quand on l’écoute que ce premier album soit recherché. Il s’y passe des choses extraordinaires, comme chez Joni Mitchell ou Karen Dalton, des choses qui relèvent du folk-rock de damaged baby in the canyon. Elle y va franco de port à coups d’arpèges. Elle met ses arpèges au service du feeling. Elle gratte sa gratte dans l’herbe et pousse le bouchon de son délire, comme si elle voulait balayer tous les vieux genres. Son «Phantom Cowboy» est entraînant, mais ça reste très folky folkah. Elle chante au coin du feu, mais on la sent un peu barrée quand même. Elle gratte son «Archetypal Man» à l’envers du remugle et impose sa présence. Et soudain ça explose au grand jour avec «The Lamb Ran Away With The Crown». Elle chante son Americana avec ferveur, à la petite cavalcade, c’est à la fois très beau et très concassé. Et puis voilà un cut trop beau pour être vrai : «Lady O». Une merveille absolue, du niveau de «Pale Blue Eyes». Judee a un truc, un goût de la perfection et un son dément. Elle chante par monts et par vaux, elle épouse toutes les courbes. Elle termine cette A faramineuse avec «Jesus Was A Cross Maker», qu’elle chante avec la ferveur d’une Gospel Sister. Elle travaille son cut au corps et s’accroche à sa ferveur. Elle fait aussi du heavy blues avec «Ridge Rider». Elle semble baigner dans la grâce. Elle cultive la magie du songwrirer system à voix nue. Sa présence vaut bien celle de Carole King, même profondeur et même chaleur de ton. On peut même parler de fantastique présence. Elle nous embarque avec «Enchanted Sky Machines» dans la silly fantasy - If I told you some secret/ I’d told you I’m unreal - Le piano groove dans l’oss de l’ass et cette reine de la dope chante parmi les bouquets de cuivres. Elle termine avec un «Abracadabra» suprêmement orchestré.

Quand un album fascine autant, on guette les célébrations et les rééditions, car elles sont souvent accompagnées de bonus. On l’a vu avec Skip Spence, avec Jimi Hendrix ou Mansun : les bonus dépassent souvent l’entendement. C’est aussi le cas avec Judee Sill. Les bonus qui accompagnent la réédition de son premier album valent tout l’or du monde. On l’entend chanter en public et c’est inespéré. Un mec la présente : «A fine songwriter, Miss Judee Sill !». Elle chante son «Vigilante» à la glotte effarouchée. Elle assure comme une bête puis elle entre dans sa magie personnelle avec «O Lady». Les gens applaudissent. Hank you. Elle annonce «Enchanted Sky Machines» - About flying saucers - C’est pianoté à la force du poignet. On est frappé par la force de sa présence. Elle prend «The Archetypal Man» au petit arpège et ramène sa fraise avec la constance d’une reine de Judée. Elle chante à la pointe de sa délicatesse. Elle prend «Crayon Angels» au chant pur. Elle illumine son folk et gratte de l’arpège au kilomètre - From the train to astral plane - Elle chante libre comme l’air. On comprend qu’elle soit l’une des héroïnes de Shindig!. Elle rappelle ensuite que l’agneau s’est barré avec la couronne d’épines. Il a eu raison. Les gens de Boston ont dû l’adorer car elle a quelque chose de magique. Elle termine sur l’injonction christique de «Jesus Was A Cross Maker». Judee reine de Judée, silly Sill. Grâce à cette reine de la dope, Jésus retrouve sa crédibilité, car elle n’en finit plus de vanter son charisme christique.

Justement, parlons du live. JD Souther se souvient de l’avoir découverte sur scène devant 6 personnes et il parle de fascination. Judee n’était pas à l’aise sur scène, elle aurait préféré se tirer une balle dans la tête plutôt que de monter sur scène. Mais rapidement, elle s’adapte et fait des premières parties pour Jimmy Webb, Van Morrison, Tom Paxton et Crosby Stills & Nash.

Mais l’album ne se vend pas si bien que ça. Au même moment paraissent sur Asylum les premiers albums de Linda Ronstadt et des Eagles. La pauvre Judee passe à l’as. C’est à cette époque qu’elle donne ces fameuses interviews qui ont tant choqué les journalistes. Elle était à la fois franche, philosophe et drôle, et elle tranchait nettement avec la réputation des gens pour lesquels elle faisait des premières parties. Elle voulait réussir, bien sûr, mais pas à n’importe quel prix. D’où les tensions avec Geffen. Et très vite, la relation avec Geffen se détériore, car pour compliquer les choses, elle commençait à se faire des idées romantiques en louchant sur le beau David. À la suite de cette déconvenue, elle se met en ménage avec un poète nommé David Omer Bearden et compose des chansons qui par leur raw purity et leur emotional depth rivalisent avec celles de Sister Lovers, de The Velvet Underground et de Blood On The Tracks. Elle réussit à obtenir le concours de la crème de la crème des musiciens, Chris Ethridge, Spooner Oldham, Doug Dillard et Jim Gordon.

Son deuxième album s’appelle Heart Food et paraît en 1973. Disons qu’il est moins intense que le premier. S’il faut retenir un cut, ce sera «Down Where The Valleys Are Low», une sorte de heavy groove d’orgue. Elle drive ça à la perfection, avec un sens aigu de la puissance inexorable. Elle chante à l’unisson du saucisson et bat tous les records de véracité avec ses relances. Absolument génial ! C’est sur cet album qu’on trouve «The Vigilante» qu’elle chantait à Boston devant un public médusé. Elle est miraculeuse d’excellence. Elle chauffe chacun de ses accents montants avec une voix de petite hippie girl toxicomane, une voix dont on n’a pas idée. «The Kiss» bénéficie aussi d’une belle ampleur contextuelle. Si d’aventure tu croises Judee au paradigme, tu ne seras pas déçu. Elle pratique l’intensité comme d’autres pratiquent l’art de la guerre. Elle s’élève dans les strates du culte. En B, elle passe au groove de pop avec «Soldier Of The Heart». Elle récupère du son, du piano et des cuivres. Franchement, elle est gâtée. Judee Sill restera aux yeux du monde un insondable mystère : comment cette camée a pu composer des chansons aussi parfaites ? Elle termine avec «The Donor», the crepuscular labyrinthine requiem, un cut plus expérimental, une sorte de heavy groove à la dérive - So sad and so true/ That even shadows come and hum - C’est assez cohérent avec son histoire. On y entend délirer la drug babe, mais elle le fait à l’harmonie vocale.

Incroyable mais vrai : l’album ne se vend pas et Geffen la vire. Allez hop, à dégager ! Les chansons qu’elle avait prévu d’enregistrer pour son troisième album se trouvent sur Dreams Come True/ Hi I Love You Tight Heartily. Ces chansons n’apparaîtront que beaucoup plus tard, sous la firme d’un mini-coffret deux disques. Sur le disk des New Songs, elle cavale son «I’m Over». Elle n’a pas le temps, alors elle file, mais à fière allure. Cette fantastique nénette bouscule tout au passage et chante comme une égérie. Elle passe à la pop joyeuse avec «Things Are Looking Up», elle soigne sa réputation. Bon d’accord, on voit bien qu’elle cherche sa voie, mais elle le fait avec un réel swagger, celui des coudées franches. Elle sait partir en roue libre, elle jazze même un peu des hanches. Elle est à la fois parfaite et juteuse. Avec «Til Dream Come True», elle entre dans le rêve à sa façon, comme si elle s’armait de courage. Elle pianote dans l’air du temps mais chante avec beaucoup de tenue et de suite dans les idées. Elle montre des dispositions au génie, mais pour des prunes puisque l’album ne sortira pas. On tombe vers la fin sur une démo de «Living End» assez puissante qu’elle aplatit sous le vent. C’est beau comme un ciel dégagé, elle chante à la Sill. L’autre disk propose les Lost Songs. On retrouve le «Dead Time Bummer Blues», sa première compo qu’elle avait jouée à Jim Pons, un véritable ragtime de barrelhouse. Elle s’implique plus loin dans «Emerald River Dance», une mélopée arpeggiée avec soin. Elle groove toute seule comme une grande et reste désespérante de beauté. Mais c’est «Waterfall» qui rafle la mise. Elle joue la carte de la seulâbre avec une sacrée maestria. Elle épouse le caoutchouc de sa mélodie chant. Bon c’est du folk, mais cette dope Queen chante sa vie de patachonne mieux qu’aucune autre, avec une sincérité troublante. Elle fait aussi du blues de cabane branlante avec «The Wreck Of The FFV (Fast Flying Vestibule)». Elle utilise les mêmes arguments que les vieux blacks édentés en salopettes, c’est-à-dire qu’elle chante à la relance pour dire les choses, alors ça devient une œuvre d’art qui n’intéressera que les étudiants en sociologie. C’est alarmant de faiblesse. Sa voix est si faible qu’on craint pour sa santé.

Puis elle reprend son petit bonhomme de smack et traîne avec Brendan Mullen et la faune punk du Masque Club à Los Angeles. Elle fait des séjours fréquents à l’hosto suite à des accidents de voiture. Comme Karen Dalton, elle finit son parcours dans une caravane. C’est là qu’elle finit par overdoser.

Signé : Cazengler, Judy Shit

Judee Sill. Judee Sill. Asylum Records 1971

Judee Sill. Heart Food. Asylum Records 1973

Judee Sill. Dreams Come True: Hi • I Love You Right Heartily Here • New Songs. Water 2005

Johnstone : Lopin’ Johnnie through the cosmos. Shindig # 104 - June 2020

 

Va voir Ayers si j’y suis

 

David Wells raconte qu’en 1977, Kevin Ayers était à Berlin pour un concert au terme duquel il rencontra Iggy et Bowie qui séjournaient alors dans un immeuble gothique du quartier de Schöneberg. Ils achetèrent ensemble un bag de coke et pour le snif snaf, Kevin sortit de sa poche sa seule fortune, un billet 500 Deutchmarks. Il le roula et les trois snifèrent leur rail tour à tour. Bowie fut le troisième et il empocha le billet. En vrai dandy qui se respecte, Kevin Ayers ne moufta pas. Wells ajoute que là où Bowie et Bryan Ferry étaient déterminés à vaincre, Kevin Ayers penchait plutôt pour la bohème et après avoir revendu sa basse à Noel Redding, il mit les voiles et partit s’installer à Ibiza. Le biz ? Fuck that !

En 2019, Galen Ayers a décidé de rassembler quelques témoignages, quelques photos et les paroles de chansons de son père pour publier Shooting At The Moon, une sorte d’anti-livre. Galen s’en explique fort bien : son père lui indiqua un jour que toute sa vie était dans les paroles de ses chansons - Galen I don’t know anything of value, all the best of me, I’ve given to my songs. You’re better off listening to them than to me - Elle a donc pris ça au pied de la lettre et le premier ouvrage consacré à Kevin Ayers est donc un recueil de paroles de chansons. On ne pouvait imaginer hommage plus pertinent. Dans un texte de présentation, John Payne qualifie Kev de psychedelic innovator, de pop-choo-crooning sexpot et de moody-blue acoustic singer-songwriter. En fait toutes les possibilités sont admises, libre à chacun d’apporter les siennes. Robert Wyatt se fend aussi d’un petit texte magique : «His tunes as natural as aged-in-barrel folk-songs, but spiced with his great affection for Caribbean music and Charlie Byrd’s acoustic guitar playing. And his lyrics were always unpretentiously witty and wise - especially when delivered in his deep, authoritative bass range.» (Ses chansons semblaient avoir vieilli en fût de chêne comme de vraies folk-songs qu’il épiçait d’influences aussi diverses que la musique des Caraïbes et le son du guitariste Charlie Byrd. Ses paroles étaient toujours d’une sagesse impressionnante, d’autant plus impressionnante qu’il disposait d’une voix profonde de baryton). Et dans les dernières pages, parmi les hommages de gens célèbres se trouve celui de Nick Kent : «Kevin Ayers and Syd Barrett were the two most important people in British pop music. Everything that came after came from them.» Amen. Comme on dit dans ces cas là, la messe est dite.

Kev fait ses premiers pas dans les Wilde Flowers. Dans la compile parue en 2015, on peut l’entendre faire une cover de «Parchman Farm», mais il va à l’opposé de Cactus et de Georgie Fame, il la prend en mode décadent. Robert Wyatt bat ça jazz et ça devient une cover Dada pure. Nos deux larrons créent l’événement. C’est aussi Kevin Ayers qui chante «She’s Gone».

Selon Julian Clover, Kev est à l’époque des Wilde Flowers un séducteur en herbe, «the original denim shirt and medaillion man, absolutely gorgeous». Lors de ses années passées en Malaisie, Kev a développé un goût pour l’insouciance qu’il va ensuite cultiver pour devenir dandy dans l’âme. Quand il quitte les Wilde Flowers, c’est pour aller rejoindre Daevid Allen à Majorque. Il développe alors une manie : se volatiliser quand il ne faut pas.

On le retrouve néanmoins sur le premier album de Soft Machine. En 1968, il est le bassiste du groupe. Il chante aussi un peu vers la fin de l’album, notamment «Plus Belle Qu’une Poubelle», une glorieuse chanterelle impérialiste jetée dans le ciel d’Angleterre. Kev règne en maître dans cette foutaise digne de Foujita. On le retrouve dans «Why Are We Sleeping», où il s’endort sur les lauriers de Maldoror. Comme Mike Jeffery s’occupe à la fois de Jimi Hendrix et de Soft Machine, il envoie tout ce beau monde en tournée aux États-Unis. Robert Wyatt et Kev s’y livrent à tous les excès : booze and girls. Kev baise à la chaîne - So I was drunk every night with enormous quantities of girls at my disposal - Quand Soft fait sa deuxième tournée américaine, Kev arrête les excès pour passer à ce qu’il appelle the strict macrobiotic diet. Il ne supporte plus les excès de la vie sur la route et se planque dans sa chambre d’hôtel, comme le fait d’ailleurs Mike Ratledge qui lui lit des livres. Puis quand il voit que Soft pousse pour aller sur un son plus sophistiqué, Kev préfère disparaître de la circulation. Comme Robert, il préfère les mélodies - I didn’t like the free form things as much as the others did. I was much more into melody and nice sexy rhythms - Adios amigos.

Comme il ne se sent pas fait pour la vie de groupe, il entame en 69 (année érotique) une carrière solo avec Joy Of A Toy. Ce qui ne l’empêche pas de demander aux Soft de l’accompagner sur certains cuts comme par exemple «Song For The Insane Times», un balladif d’une infinie délicatesse. Robert Wyatt bat ça jazz. On a là l’un des sommets du rock anglais, la dynamique du drumbeat bat tous les records de dynamique. On l’entend aussi battre le beat de «Town Feeling», un balladif entreprenant de heavy dandy. Oui, car c’est la notion de dandysme qui ressort de cet album, comme elle ressort des deux albums solo de Syd Barrett. Dans «The Clarietta Rag», Kev couronne l’up-tempo de lauriers - She’s the queen of the mountain - et «Girl On A Swing» sonne comme une merveilleuse lullaby. On trouvera deux cuts hypno en B, «Stop This Train», battu en brèche par Rob Tait, et un «Oleh Oleh Bjandu Bandong» digne de Can et chanté en malaisien. On le sait, Kev a vécu une partie de son enfance en Malaisie. Encore une petite leçon de dandysme avec «The Lady Rachel» : «Now nothing can/ Harm her/ At least/ Not very much.»

C’est sur Shooting At The Moon paru l’année suivante qu’on trouve «May I», un balladif doux et tendre qui reste son hit le plus connu - May I sit and stare at you/ For a while/ I like the company/ of your smile - C’est un enchantement. Sur «Lunatics Lament», Kev vire rock, épaulé par Mick Fincher au beurre et Mike Oldfield à la guitare. Oldfield sait tirer sa note et pendouiller dans le tourbillon. Ça shoote sec at the moon. L’album est hélas coulé par des zones expérimentales assez imbuvables et non avenues comme «The Oyster & The Flying Fish», mais on observe un retour à la magie ayerienne avec «Red Green And You Blue». Kev est un être unique au monde, il swingue son goût pour la douceur de vivre et sa voix réchauffe le cœur. C’est avec le morceau titre en bout de B qu’il rafle la mise. Voilà un thème de jazz très élancé, joué à la Coxhill, très ayerien, un brin oriental, captivé au vent d’Ouest avec un brin de démesure à la Soft et une pression terrible du beat. Chacun joue avec assiduité, le côté baroque renvoie au Magic Band avec quelque chose de plus fin encore, de plus jazzy et de plus dandy. «Shooting At The Moon» illustre la toute puissance de l’underground britannique.

Paru l’année suivante, Whatevershebringswesing provoqua une légère déception. Kev fait un peu de prog en A avec son copain Malherbe de Gong et il faut attendre le morceau titre en B pour retrouver un peu de la magie des albums précédents. Robert Wyatt vient y faire des harmonies vocales, histoire de recréer les conditions d’une merveilleuse douceur de ton. Mais le reste n’est pas bon, pas même le «Stranger In Blue Suede Shoes». Dommage, car la pochette très Alice au Pays des Merveilles laissait présager de bonnes augures.

Le grand album classique de Kev est bien sûr Bananamour paru en 1973. Ouvre le gatefold et tu verras ce que le mot dandy veut dire en Angleterre. Ça ne s’invente pas. On l’est ou on ne l’est pas. Deux cuts mythiques se nichent en B, à commencer par «Decadence», certainement l’un des plus beaux hits de tous les temps, avec le «Domino» de Syd Barrett. C’est amené par une langue de son - Watch her out there on display - Aussi pur qu’un Lou Reed au temps de «Pale Blue Eyes - She lies in waterfalls of dreams/ And doesn’t question what it means - Le cut se berce d’illusion. Ce coup de génie vaut bien «Walk On The Wild Side», d’autant que Kev porte un toast à Marlene - Drink it to Marlene - Puis il rend hommage à Syd Barrett avec «Oh What A Dream» - You are the most extraordinary person/ You write the most peculiar kind of tunes - Puis Robert Wyatt revient faire des voix derrière Kev dans «Hymn». On trouve aussi deux merveilles en A : «Don’t Let Get You Down» et «Shouting In A Bucket Blues». On retrouve Doris Troy dans les backing vocals. Le Don’t Let est monté en neige aux chœurs et aux cuivres. Nous voici au sommet d’un certain art londonien qui est celui de la chanson parfaite. C’est Steve Hillage qui joue lead sur Bucket Blues, une nouvelle merveille de dilettantisme. Aw comme Kev chante bien - I’m sorry for myself/ I’m sorry for you too/ So I sing for everyone/ Who feels threre’s no way/ Out / Maybe if you all shout/ Someone will hear you.

En 1974, Kev débarque sur Island et c’est avec The Confessions Of Dr. Dream And Other Stories qu’il crée un team de rêve avec Ollie Halsall. Nick Kent qualifia même cet album de «most formidable recorded work to date». Doris Troy fait aussi partie de l’aventure. Ce sont les chœurs qui font le charme du «Day By Day» d’ouverture. Puis Ollie fait des siennes dans «Didn’t Feel Lonely Till I Thought Of You». Kev shoote un petit coup de «Why Are You Sleepling» dans «It Began With A Blessing», et ça donne un groove de rêve éveillé. Nico ramène une atmosphère particulière dans «Irreversible Neural Damage», quelque chose de très ancien qui remonte aux chevaliers teutoniques. Kev tente d’adoucir l’ambiance avec sa chaleur naturelle, mais ce n’est pas facile. Puis il tente le coup de Babaluma avec «The One Chance Dance». Mike Giles et Ray Cooper fourbissent un background de belle allure.

De la façon dont on mise sur un cheval, Island mit le paquet sur Kev. Comment ? En lui attribuant une face entière sur l’album live enregistré au Rainbow le 1er juin 1974, avec John Cale, Eno et Nico. Sur la pochette, on les voit tous les quatre, dûment agglutinés. Pour la petite histoire, il faut savoir que Kev baisa la femme de John Cale la vielle du concert et John Cale le vécut si mal qu’il en fit une chanson, «Gut», sur Slow Dazzle, où il évoque the bugger in the short sleeves. Bon, l’A du live n’est pas terrible, Eno fait son cirque avec «Driving Me Backwards» et «Baby’s On Fire». Il s’en donne à cœur joie et il connaît toutes les ficelles de caleçon. Mais on n’est pas là pour entendre ses conneries, et encore moins celles de John Cale qui vient nous pomper l’air avec son maudit «Heartbreak Hotel». Ça empire encore avec Nico et son harmonium : elle massacre «The End» des Doors. On retourne vite fait la galette de Pont-Aven et le soleil revient avec «May I». Avec Kevin de table, tout redevient normal. Grosse bouffée d’air - I like your company and your smile - Ce mec a bien failli devenir une superstar. Mais il n’a pas voulu - That was Island’s attempt to make me a star - Son groove est une merveille de distanciation, un réconfort après le n’importe quoi des trois autres. Ollie Halsall joue le jeu à merveille. C’est l’un des grands guitaristes anglais. Pas surprenant qu’il soit avec Kev. Fuck, écoute Ollie jouer ! C’est une fête pour la cervelle. L’association Ollie/Kev est l’une des grandes réussites de l’histoire associative, comme Bowie/Ronson ou encore Hell/Quine - fatigué et mal au cul - Kev chante en français, il est indécent de classe liquide et naturelle. Quel power ! On retrouve ce team déterminant dans «Shouting In A Bucket Blues». Ils y vont de si bon cœur, no place to go. Ollie va se percher au sommet de son art et se paye des descentes de jazz. Idéal pour un groover génial comme Kev. Il enveloppe sa pop dans un son très personnel, très chaud et très fouillé. Ollie vole le show avec un demented de bon allant et le voilà qui part en roue libre ! L’air de rien, Kevin Ayers semble ramener la sainte parole du Christ dans le monde moderne. On ne peut pas s’empêcher de penser que le Christ avait la même voix, une voix qui inspire la paix profonde. Et le public du Rainbow se met à claquer des mains dans «Stranger In Blue Suede Shoes». C’est adroit et joué à la cloche de bois.

En 1975, John Reid, manager d’Elton John et de Queen, prend le destin de Kev en charge et met les bouchées doubles pour la promotion de Sweet Deceiver. Reid essaye de vendre Kev comme le pretty boy de service et vise le big time. Mais c’est mal connaître le dandy qui se sent mal dans ce climat de business. Il voit bien qu’on essaye de le transformer en pop star - It just wasn’t me. I didn’t fit the picture - Même réaction que Syd Barrett face à la goinfrerie du biz. Kev se sent comme un jouet dans les pattes de Reid qui est devenu un homme très riche - And he proceeded to totally destroy my career. On ne trouve effectivement pas de hit sur Sweet Deceiver, mais pas mal de bonnes chansons. Ollie visite «Observations» à coups de vent d’Ouest, mais de vieilles tendances proggy reprennent le dessus. Puis avec «Guru Banana», Kev s’installe dans le confort de la pop anglaise désinhibée. Il nous fait aussi la grâce d’un heavy balladif avec «Toujours La Voyage», typical Kev, doucement illuminé par le jeu subtil d’Ollie. On note qu’Elton John joue du piano sur ce cut et c’est donc forcément de haut niveau. Le morceau titre qui ouvre le bal de la B semble plus décidé. Ollie épouse bien le chant et joue son va-tout en permanence. Kev chante comme un dieu grec. Encore une merveille de balladif éclairé avec «Dimished But Not Finished». Ollie le gratte à coups d’acou - Hey babe nothing to say but words/ And I could just play with words all day - «Circular Letter» renvoie au Dada d’antan et avec «One Upon An Ocean», Kev va sur le Blue Beat. Mais attention, ce n’est pas fini, car Ollie vire Brazil avec «Farewell Again (Another Dawn)». Il joue comme un dieu des îles. Finalement, on a là un album assez extraordinaire. Le team Ollie/Kev gagne à tous les coups.

Kev s’installe à Majorque et resigne avec Harvest en 1976 pour enregistrer Yes We Have No Mananas. C’est là qu’on trouve sa version d’une chanson de Marlene Dietrich, «Falling In Love Again». Il chante ça au baryton légèrement Brazil, avec un peu de May I. C’est d’une nonchalance extraordinaire - Girls flutter to me like moths around a flame/And if they get their wings burnt/ I am not to blame - Et il a raison. Ollie et là, avec Rob Townsend et Charlie McCracken de Taste pour jouer «Stars», une pop qui accroche bien. Kev finit son «Mr Cool» avec du bana banana en souvenir de l’âge d’or de Soft. BJ Cole vient jouer une belle partie de slide dans «The Owl», chef-d’œuvre de soft pop à la Kev - Oh what a beautiful owl you are - Il reste dans la pop fraîche comme de l’eau de roche avec «Love’s Gonna Turn You Round». Avec un mec comme Kev, ça coule tout le temps de source. C’est une bénédiction, sa pop sent bon la liberté et les choix de vie bien assumés. La B pêche un peu par manque de répondant, même si Ollie joue du banjo demented dans «Ballad Of Mr Snake». Kev termine ce bon album avec «Blue», un cut encore une fois doté de chœurs célestes et de wild guitar à la Ollie.

Bel album que ce Rainbow Takeaway paru en 1978. Kev était déjà passé de mode, mais ses fans le suivaient. Il a du beau monde derrière lui : Ollie, of couse, l’ex-Taste Charlie McCracken on bass et l’ex-Family Rob Townsend on drums. L’album se met à groover dès «Blaming It All On Love». Ce dandy décoloré entre dans la danse de sa samba of no excuse. Fabuleuse profondeur de champ ou de chant, c’est comme on veut. On a là tout ce qu’on peut attendre d’une samba décadente. C’est même terrifiant de pureté évangélique. L’impression d’entrer dans un grand album se confirme avec «Ballad Of A Salesman Who Sold Himself». Kev est comme Robert Wyatt un artiste profond dans lequel il fait bon se plonger. Comme certains lagons, ils regorgent tous les deux de perles. Le cut se termine en heavy drive de jazz. Il embraye avec le gros beat désargenté d’«A View From The Mountain» et remet la gomme avec le morceau titre, une espèce de faux-country romp with Ollie Halsall’s guitar heroics. Avec un artiste aussi complet que Kev, il faut rester sur le qui-vive. Il peut ramener dans sa pop des cuivres introvertis. C’est encore une fois du stuff de dandy. Rien d’aussi puissant dans l’exercice de la fonction. On reste dans le dandysme patent avec «Waltz For You», une dérive organique chantée au croon de baryton kevinien. Même le heavy beat reggae de «Beware Of The Dog» passionne, le dandy sait driver son beat dans la vulve du son avec un tact qui laisse songeur. Il rattrape tous les coups au son de sa voix. Il transforme n’importe quelle «Strange Song» en merveille de top of the hill. Il chante cette eccentric little vignette fabuleusement déliée au violon d’une manière qu’il faut bien qualifier d’exemplaire. Puis il fait comme les Beatles, il nous souhaite à tous Goodnigh sleep tight. Malgré d’indéniables qualités, l’album ne marche pas. Eh oui, c’est le temps d’Anarchy In The UK et le pauvre Kev est passé de mode - The best of punk rock is great. I was rather out of context. I kept working but obviously it wasn’t working. I mean, another generation had just clocked in, you know ?

Deux ans plus tard, il revient en Angleterre enregistrer son ultime album Harvest, That’s What You Get Babe. L’album semble mal barré avec le morceau titre : trop de synthés. On est à la limite du joke. Il faudra attendre «Miss Hanaga» pour retrouver le croon et sa façon unique de gérer le groove sans avenir. C’est là qu’il sait se rendre indispensable. «When Do The Stars End» sonne aussi comme un dream come true. Extraordinaire merveille de late nite. C’est une pop inévitable, le sommet de l’art du so far from home - Far/ From/ Home/ Why am I feeling so far from home ? - Il enroule son so far à la magie chaude du shooting at the moon - Love is that stranger/ Who comes looking at your door - Il est aussi capable de petits cuts ineptes comme «Where Do I Go From Here» où il perd son aura et il atteint des sommets de la connerie avec «You Never Outrun Your Heart», indigne du dandysme de Canterbury. Il revient pourtant incidemment à son art profond avec cet enchantement qu’est «Given And Taken». Il enrobe son chant dans l’excellence d’un groove de taken. C’est mélodiquement très puissant, ça sonne comme une belle échappée belle bien nappée d’orgue. Il reste dans le groove avec «Super Salesman» et le swingue à sa mode. Il parle d’expansive trash et de big mustache. Il se fout du showbiz, don’t worry about your money, et au fond du cut, on entend Ollie jouer les virtuoses à l’ongle sec. Tiens on parlait de money, alors voilà «Money Money Money». On se croirait chez les Pogues avec le stomp de pub et le banjo, idéal pour un dandy on the loose comme Kev. «I’m So Tired» dégouline de son bizarre, mais notre dandy préféré s’en accommode à l’expectative. C’est un chef-d’œuvre de dandysme décadent - I’m losing contact with my head - Il chante au meilleur calling day.

En 1983, Kev est si pauvre qu’il accepte d’enregistrer un album en Espagne aux conditions du commanditaire : ses musiciens et son producteur. L’album s’appelle Diamond Jake And The Queen of Pain. Il ne fait qu’un seul commentaire : «I was very poor at the time, so I had to do it. And that’s really all there is to it.» Comme il dit, pas grand chose à ajouter. Ollie fait partie de l’aventure. Kev rend un étrange hommage à Dylan avec «Lay Lady Lay» et fait ensuite son vieux gator au fond d’un cut inepte qui s’intitule «Who’s Still Crazy». Malgré la prod désastreuse, Kev parvient à garder son cap mélodique avec «You Are A Big Girl», une merveille de good time music des Baléares et «Stepping Out» en B. Mais le reste ne va pas bien du tout.

Déjà… Vu fait partie des albums de la période espagnole. Disons qu’il s’agit d’un album exotique. Avec «Champagne And Valium», Kev fait du heavy blues de Mallorca avec Joan Bibiloni à la guitarra, mais il se pourrait bien que ce soit lui, le Kev, qui joue le leada guitarra de la cabana. On retrouve ce grain de voix parfait qui fait de lui l’un des crooners suprêmes d’Angleterre. Il y a du son, sur cet album, car Ollie est là, c’est même lui qui fait tout, la baterra, le bajo, les coros, la guitarra sur «My Speeding Heart». Par contre, la version de «Lay Lady Lay» est un peu pénible. On l’écoute uniquement parce que Kev la chante. Avec «Take It Easy», Kev fait son petit cours de philo - Run run you get nowhere - alors just take it easy. Joli solo de Jorge Pardo, un Pardo qui ne pardonne pas. Beau final aux chœurs de run run run you’re running nowhere et de sax. Kev est un peu comme Mitch Ryder, il travaille sa matière au corps, c’est en tous les cas ce que montre «Stop Playing Wth My Heart». Sur ce doux délire de mambo majorquais, il crée une sorte de sensation anglaise. C’est très impressionnant. Il termine cet album inclassable avec «Be Aware Of The Dog», une sorte de mambo rocky à la Kev assez bien balancé, typical Kev scum. C’est chanté, très anglais dans l’esprit. Belle ambiance de farniente méditerranéen, sa spécialité, en fait. Une façon de vivre qui ressemble souvent à une leçon de maintien. Kev cultiva sa vie durant un art de vivre et comme il le dit si bien à sa fille qui voulait l’interviewer : tout est dans les chansons.

Sur As Close As You Think paru en 1986 se trouve une merveille décadente intitulée «Too Old To Die Young». Kev fait basculer un heavy blues dans la décadence. Le solo d’Ollie Hallsall vaut pour une merveille dévorante. Il claque ses notes avec un gusto infernal, il joue un solo baroque d’une grandeur tutélaire. L’abnégation d’Ollie donne tout le sel au poivre et Kev reprend la main avec expertise. On sent l’Ollie dès «Stepping Out». Il illumine le vieux balladif twangy. Pas de problème, va voir Ollie si j’y suis, c’est pareil qu’Ayers. Ils montent leurs coups ensemble, comme de vieux complices. Cet album est enregistré à Londres chez Boz Borrer et l’ex-Family Poli Palmer bat le beurre. Avec «Fool After Midnight», le dandy reprend la main. Il dit en gros qu’il devient con après minuit. «Only Heaven Knows» correspond exactement à ce qu’on peut attendre d’un vieux dandy : il swingue son game dans son coin, mais il est important de l’écouter, car il entre dans la caste des légendes vivantes. Il termine cet album mi-figue mi-raisin avec des cuts synthétiques assez indigestes, pour ne pas dire ignobles. Mais il calme le jeu avec le «Budget Tour (Pt 2)» gratté à coups d’acou - Carry me away ! - Il demande qu’on l’embarque. Vieux truc de dandy qui ne répond plus de rien. Les pulsions s’y révèlent latérales et même unilatérales.

Une bonne surprise attend l’ayerien transi sur Falling Up paru en 1988 : une confession de foi qui s’intitule «Am I Really Marcel». Kez s’y définit - I’ve got no ambition/ Guess I’m out of place/ Cos I’d rather go fishing/ Than run the race - Et il ajoute, la bouche en cœur : «For what we call progress/ We’re selling our soul.» Ollie arrive à point nommé. C’est une ode à la liberté. Nous devrions tous en prendre de la graine - Just working fir money/ Working for pays/ All seems so pointless/ Day afer day - L’autre merveille se trouve aussi en B : «Do You Believe», monté sur un bassmatic de dub joué par rafales sporadiques. Idéal pour un groover génial comme Kev. Ollie rôde au fond du son comme une âme en peine. Le chant sert uniquement de prétexte à groover - Got to believe/ Got to Beleive/ In something - L’album est enregistré an Espagne avec Ollie in tow. Encore de la belle pop bien foutue avec «The Best We Have». Dommage que la prod soit si pourrie. Kev nous propose ensuite «Antother Rolling Stone», l’un des ces balladifs irrésistibles dont il a le secret. C’est là qu’il fait la différence, avec une chaleur de ton et une façon de faire sonner son heart full of moonshine. Fameux chanteur et Ollie claque l’un de ces petits solos d’orfèvre dont il a le secret. Ils pompent le «Night Clubbing» d’Iggy pour «Night Fighter», mais c’est surtout pour Ollie une belle occasion de s’exprimer. Il sort toute sa collection de riffs.

Si on écoute le Still Life With Guitar de 1992, c’est probablement pour la version superbe d’«Irene Good Night», hommage que rend Kev à Lead Belly. Hommage d’un géant à un autre géant. Il faut aussi le voir chanter «When Your Parents Go To Sleep» comme un vieux renard du désert. On est là au mieux des conditions climaxiques. Ça groove au maximum des possibilités, comme si on se trouvait dans le studio des Stones. On croirait entendre Jagger et sa ragged company. Kev fait son petit shout à la Dead Roses. Il chante aussi «M16» de l’intérieur du menton, comme seul sait le faire un Soft Machinist et avec «Don’t Blame Them», il part en mode jazz-band. Bien vu ! Robert Wyatt serait fier d’y participer. On se sent bien dans cet album et ce, dès «Feeling This Way». Kev sait jiver son vieux London gut. Il n’a rien perdu de sa main verte, just don’t know. C’est excellent, il garde la main sur ce London groove digne de Syd Barrett. S’ensuit un «Something In Between» très laid-back, pianoté dans l’âme et qui inspire un respect infini. Il chante «Thank You Very Much» du fond de son baryton. C’est fantastique de chaleur humaine, magic nation, il n’y a que lui pour chanter un truc aussi balèze que magic nation. Il passe au Cajun avec «There Goes Johnny». Il jette tout son gut dans la balance, l’accordéon rageur est l’indicateur d’un bon vouloir. Avec Kev, il faut toujours s’attendre à de bonnes surprises. Il gratte ensuite sa vieille gratte pour lancer son «Ghost Train» et le faire entrer dans sa gare. Kev est l’un des songwriters les plus puissants de l’empire britannique. Il gratte l’«I Don’t Depend On You» jusqu’au bout du drinking wine/ Wont you please tell me why qui rime si richement. On trouve trois bonus tracks à la sortie du magasin, dont l’excellent «Running In The Human Race». C’est la récompense du renard qui gratte sa vieille gratte dans les tempêtes du désert.

L’ultime album de Kevin Ayers paraît en 2007 et s’appelle The Unfairground. Pas d’Ollie à bord, car Ollie est mort. Ça grouille de coups de génie, à commencer par le dernier cut de l’album, «Run Run Run», fantastique clameur de fin de non-recevoir qui se termine en apothéose de clap-hands et de chœurs, alors qu’une bassline traverse tout ça comme si de rien n’était. Même chose avec le morceau titre qui sonne comme de la vieille grenaille de vieille garde. C’est le groove du dandy. Pas de meilleure expression du dandysme moderne que celle-ci, c’est une merveille de chaloupage balancé, you step outside of me, il sait de quoi il parle, let’s try another take, encore une expression de la béatitude, il revient toujours à son bottom baby et le bottomera jusqu’à la fin. Les descentes sont vertigineuses. Il démarre cet album faramineux avec «Only Heaven Knows» qu’il joue au gratté qui va et qui vient entre les reins d’un groove salué aux trompettes mariachi. Terrific ! The last dandy on earth ? Si Peter Perrett n’était plus de ce monde on dirait que ouiche, the last dandy on earth. Il chante «Cold Shoulder» au baryton des jours anciens. C’est même jugulé dans le juju du sableur et la trompette traîne la savate à la parade. Comme cette trompette lèche bien la prunicule du son ! Énorme ! Il chante son «Baby Come Home» de tout son cœur. C’est chaud et admirable, baby won’t you please come home, la trompette le suit à la trace, au fin du fin de la décadence sentimentale, baby won’t you please come home/ To/ Me. Fantastique allure que celle de «Wide Awake». Beaucoup de monde derrière et des chœurs sublimes. C’est d’un niveau si infiniment supérieur, une pop géniale et éclatante de bonne santé. Après tout ce temps, Kev aligne encore des hits, tiens, comme ce «Walk On Water» - But you know it’s only a show - Il sait de quoi il parle. Il donne une belle leçon de tenue avec cet énorme hit de funny face. Et ça continue avec «Friends And Strangers» - Funny how situations change - Il raconte ses souvenirs avec une telle abnégation ! On nous parle beaucoup de songwriters ici et là, mais ce sont des gens comme Kev qui font le sel de la terre. Une guitare jazz l’accompagne au long de ce big atmospherix. Cet album scintille comme un phare dans la nuit.

Le petit conseil qu’on pourrait donner aux ayerophiles serait d’écouter deux ou trois compiles, car il s’y trouve des préciosités qui valent leur pesant de cacahuètes en or, tiens par exemple Odd Ditties, un Harvest bourré d’outtakes paru en 1975 qui présente l’avantage de ne pas faire double emploi. Bien sûr on y croise le fatigué et mal au cul de «Puis-je», mais le «Stranger In Blue Suede Shoes» sonne vraiment comme un hit du Velvet. Ce sont effectivement les accords de «Waiting For The Man». On retrouve la fraîcheur de Kev dès «Soon Soon Soon», un cut prévu pour Joy Of A Toy et éjecté. On est en 1969. Encore un éjecté, «Singing A Song In The Morning», chanté à plusieurs voix d’hommes. Admirable. «Gemini Child» aurait dû atterrir sur Shooting At The Moon et on se demande bien pourquoi il atterrit ici. C’est excellent, on sent nettement la fierté du son et la clarté des intentions. Tous ces exclus sont des petites merveilles. En B, il duette avec Bridget St John sur «Jolie Madame» et il fait de l’exotica avec «Fake Mexican Tourist Blues». Fantastique sens de la dérision, il n’hésite pas à sortir son plus beau wanita banana. Et voilà un «Don’t Sing No More Sad Songs» viré de Bananamour, on se demande bien pourquoi. Dommage, car ça sent bon la décadence. Il boucle cette merveille lancinante au shoo be doo wah. Quel bel univers de pop anglaise.

Pour finir en beauté, on peut s’offrir un petit shoot d’élégance avec Singing The Bruise. BBC Sessions 1970-72, un compile parue en 1996. Ne serait-ce que pour y retrouver deux cuts de Soft, «We Did It Again» et «Why Are We Sleeping». Robert fait partie de l’aventure et Kev chante comme on le sait, à la perfection sensorielle. Dans «Gemini Suite», on entend Mike Oldfield on killer bass fuzz. Avec la décadence orale de Kev par dessus, ça donne un cocktail infiniment capiteux. «Oyster And The Flying Fish» est nettement plus calme. Archie Legget accompagne Kev qui gratte la guitarra a la playa. Et dans «Butterfly Dance», on le sent très retiré du monde. C’est un plaisir irradiant que de retrouver «Whatevershebringswesing», car c’est la chanson parfaite, d’autant plus parfaite que Kev la chante à la perfection. Merveille absolue, il n’existe rien de plus pur au plan mélodique - You ! You-ouh/ I’m talking to you/ Just for somthing to do - C’est d’une classe qui n’en finit plus de nous appeler à kel point Kev est un king. Il aura chanté toutes ses chansons pour de vrai. Et dans les BBC sessions, il se sent encore plus libre, alors c’est encore plus pour de vrai.

Signé : Cazengler, Kevain dieu la belle église !

Wilde Flowers. ST. Floating World Records 2015

Soft Machine. The Soft Machine. Probe 1968

Kevin Ayers. Joy Of A Toy. Harvest 1969

Kevin Ayers. Shooting At The Moon. Harvest 1970

Kevin Ayers. Whatevershebringswesing. Harvest 1971

Kevin Ayers. Bananamour. Harvest 1973

Kevin Ayers, John Cale, Eno, Nico. June 1, 1974. Island Records 1974

Kevin Ayers. The Confessions Of Dr. Dream And Other Stories. Island Records 1974

Kevin Ayers. Sweet Deceiver. Island Records 1975

Kevin Ayers. Yes We Have No Mananas. Harvest 1976

Kevin Ayers. Rainbow Takeaway. Harvest 1978

Kevin Ayers. That’s What You Get Babe. Harvest 1980

Kevin Ayers. Diamond Jake And The Queen of Pain. Charly 1983

Kevin Ayers. Déjà… Vu. Blau 1984

Kevin Ayers. As Close As You Think. Illuminated 1986

Kevin Ayers. Falling Up. Virgin 1988

Kevin Ayers. Still Life With Guitar. FNAC 1992

Kevin Ayers. The Unfairground. Lo-Max 2007

Kevin Ayers. Odd Ditties. Harvest 1975

Kevin Ayers. Singing The Bruise. BBC Sessions 1970-72. Band Of Joy 1996

Shooting At The Moon. The Collected Lyrics Of Kevin Ayers. Faber Music 2019

 

HOLLOW

BAWOL CHUC

 

Un groupe peut en cacher un autre. Les êtres humains possèdent plusieurs facettes. Certaines s'interpénètrent. Ainsi Chuc Bawol bassiste de Trash Heaven. Pour lui c'est facile de s'en rendre compte. Les pochettes des deux CD's de Trash Heaven, lui sont créditées. Musicien certes, mais aussi graphiste. Pas besoin d'une longue enquête pour dénicher son FB : Chuc Bawol Art.

Il existe deux sortes de créateurs ceux qui projettent leur monde intérieur sur le monde objectivé et ceux qui se laissent assaillir par l'extérieur du monde. Nous classerions les premiers parmi les contemplatifs et les second parmi les réacteurs. Ou s'imposer ou réagir. Nietzsche parlait d'apolliniens et de dionysiaques mais il se situait à un niveau d'appréhension métaphysique beaucoup plus élevé. Il est évident qu'il n'existe point de formes pures et donc ni de réalisations oeuvrales parfaites de ces deux postulations.

LES OBJETS FINIS DE CHUC BAWOL

Ou dépassés. Ou ajoutés, pour plagier l'expression réalité augmentée. La première photo permettra au lecteur de mieux comprendre. Une machine à laver transformée en boîte à livres. Nous sommes dans le réel le plus immédiat. En plein dans la mode du recyclage. Une idée généreuse semble-t-il, j'offre à qui le voudra ces bouquins qui ne m'intéressent plus, qui exprime la face sombre d'une réalité culturelle d'une société qui lit de moins en moins, lecture en voie de désaffection, le livre n'est plus un vecteur qui attire, l'on s'en débarrasse car l'on a encore – plus pour longtemps - honte de le jeter à la poubelle. Les objets nous trahissent en tant que moments d'espèce sociale, beaucoup plus que nous ne les améliorons...

Chuc Bawol me dément aussitôt à l'image suivante, l'a enjolivé des enjoliveurs de voiture. Retrouve en peignant d'adorables chiots l'art des bonbonnières cher aux dix-huitième siècle, quand le mignon rejoint le mignard. Descend de quelques siècles, jusqu'à taper dans l'antique en transformant des robots de cuisine en colonnes doriques, la cuisine est un temple où de vivants piliers... dixiset Baudelaire... Chuc Bawol est un intervenart, travaille pour le plaisir et à la commande, sur tous supports en utilisant de nombreuses techniques.

Chuc Bawol serait-il un adepte de l'art populaire au sens le plus noble de ce terme, il a même peint la girafe, plus l'éléphant, le lion, le tigre et le singe... non pas ceux du zoo de Vincennes, mais les éléments de ces manèges d'enfants de l'ancien temps sur lesquels vous avez peut-être usé vos couches-culottes. Nous avons oublié l'importance de l'art forain, aux moments de la déchristianisation du peuple il a établi la passation de pouvoir entre l'art didactiquement religieux des églises, proposant de premières icônes rutilantes d'un exotisme barbare ou de la modernité mécanique, à ce qui deviendra le dessin et la peinture publicitaires. Il existe une similitude entre le gospel qui sort des églises noires pour devenir blues, jazz, rhythm'n'blues et le rock'n'roll qui se répand en notre pays par l'entremise des fêtes foraines. Chuc Bawol s'adonne avec autant de plaisir aux images des premières voitures du siècle qu'aux festons, diadèmes, et médaillons qui ornent les attractions et les baraques à friandises, et comme le serpent de l'art se mord souvent la queue, ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi les baraques à gaufres sont toutes estampillées du nom de leur soit-disant propriétaire Mignon. N'avez-vous jamais dressé la généalogie qui nous mène des tableaux de Boucher aux représentations – Chuc Bawol n'y manque pas - des pin-up kallipyges. Vous vous en doutez Chuc Bawol customise aussi les instruments de musique : guitares, batteries...

L'OBJET INFINI DE CHUC BAWOL

Attention, un troisième train peut survenir après un deuxième. Chuc Bawol ne se contente pas de tenir la basse dans Trash Heaven. L'a son propre projet musical. L'a déjà confectionné la pochette du futur opus. L'enregistrement n'est pas terminé. Le confinement lui a interdit l'accès au studio... Sur son compte personnel sur Y.T. ChuckyDozArt sont entreposées deux vidéos.

D'abord la coupure. Ce n'est pas une œuvre de Chuc Bawol, c'est Chuc Bawol qui présente Hollow. Il est des titres qui sont comme des échos, entre Bawol et Hollow il existe une sonore correspondance. Je suis Hollow et je ne le suis pas. To be and not to be. Quand on se souvient que hollow signifie creux, la complexité se creuse. Le trou qui n'est pas existe-t-il, le néant est-il ?

L'imagerie nous aide-t-elle ? Une forme se dresse sur un rivage de fin du monde. Blanche et humaine. Ce que les anciens nommaient une ombre. Possède toutefois deux tentacules élancés. Telle la statue de la liberté elle lève la main. Démunie de torche. Au premier abord j'ai cru qu'elle tenait un œuf, c'était juste le contraire, la forme ovoïde est celle d'un crâne humain. Et puis cet œil rouge, ce large hublot au milieu de la poitrine, qui n'est pas sans rappeler celui de 2001 Odyssée de l'espace... Serions-nous donc après. Après notre propre présence.

Le titre en lettres blanches n'est pas d'un grand secours. The infinite cycle, qu'est-ce qu'un cycle qui serait infini, qui ne se terminerait jamais, mériterait-il le nom de cycle, ou alors ce singulier est-il une métaphore du pluriel, que le cycle s'achève et recommence sans fin. Inscrivant la présence de son imperfection dans l'absence de sa conclusion définitive.

SHADOWS ON THE WALL

Premier titre achevé de Hollow. Lyric Video. Pas du tout un dessin animé. Juste la pochette qui tremblotte, l'œil rouge qui vous suit du regard et qui ne dit rien comme s'il n'en pensait pas moins. Démarre par un clapotis de guitare précédé de lointain grondements métalliques, mais au bout d'une minute la musique devient plus forte, hard and rock, l'on devine que plus rien ne l'arrêtera, et une voix colérique et prophétique retentit comme si elle chuchotait très fort de terribles prophéties dans votre oreille. Le message est clair. Nous sommes en péril. Seule une minorité se sauvera. N'ayez pas peur, ceux qui commandent nous terrorisent en lâchant sur nous de terribles monstres. Ce ne sont que des ombres sur un mur. Nous voici en pleine allégorie de la caverne platonicienne. Rythmique de mastodonte qui avance lentement écrasant tout sous son passage, mais dessous la batterie galope et la guitare flambe.

INFINITE CYCLE

( Full Demo 1018 )

Shadows on the wall : voir plus haut. Crawling my way out : celui-ci est superbe, violent, avec un surprenant travail sur le vocal, une orchestration ultra-puissante qui sur-multiplie les effets obtenus dans le précédent. Il n'est pas facile de rompre le sortilège de ses propres peurs. Never too late : espoir et réussite, orchestration plantureuse, toujours ce vocal d'autant plus percussif que doucereux en sa profondeur. Musique de fête et de délivrance, idéale pour une scène de banquet dans un film qui se déroulerait aux lointaines époques médiévales. Infinite cycle : urgence et terreur. Il ne faut pas vendre la peau de l'ours sauvage après l'avoir tué, l'on a cru être tiré d'affaire et l'oppression se referme sur nous, batterie tapageuse, voix grognante, cymbales cinglantes, les mauvaises images s'insinuent en vous, vous trouvez toujours un mauvais prétexte pour les recevoir... et quand c'est terminé tout recommence. A l'infini. Très beau. Witness : sur le rivage, regarder le déferlement incessant des vagues, savoir que l'on peut échapper à la perpétuité, juste être un témoin, un guetteur qui sait que l'issue existe, même s'il faudra accepter de revoir les fausses images pour s'en défaire, pour ne leur accorder aucune importance. Musique qui s'amplifie tout en se calmant. Acceptation n'est pas soumission.

L'ensemble est colossal. Fonctionne un peu comme un opéra avec des thèmes qui reviennent et s'entremêlent, la voix de Chuc Bawol devient à elle seule un leitmotive au même titre que les parties musicales. Ne reste plus qu'à attendre que l'artwork se matérialise !

Damie Chad.

 

METAL 77 ( I )

 

EGOUTMETAL

Contrairement à la majorité silencieuse je pense que les goûts et les dégoûts se discutent très bien. Ne me suis pas rendu au concert de Pogo Car Crash Control à l'Empreinte de Savigny Le Temple, le 09 / 10 / 2020 car les conditions ( assis sagement et masque obligatoire, j'aime les gestes-barrières surtout quand elles sont levées ) me paraissaient peu appropriées à la tornadique musique des P3C. N'y aurait-il pas quelque part sur le net quelques mots qui traîneraient sur cette soirée, ce devait être ce que les Romains appelaient un jour faste, en quelques secondes je tombe sur ce que je cherchais. Non pas tout à fait. Beaucoup plus qu'un compte-rendu. Un filon d'or pur qui se pare du titre d'egoutmetal. Un blogue, mais avec un petit plus : une plume de celles qui volent au vent de l'abîme dans le coup de dés de Mallarmé, tenue fermement dans le poing serré d'une certaine Hellfist. Définit rapidement son projet, son projectile, sur-titré Chronique de concert de mauvais goût, une proclamation d'indépendance, qui rajoute deux poings sur le o de boxe, ne vise aucune objectivité, juste ce qu'elle a aimé ou détesté. Au résultat, des reports enjoués et jouissifs sur nombre de metal lives, que je vous engage à parcourir. Si vous voulez être convaincus commencez par exemple par la chro sur le concert de Sepultura. Les groupes du 77 ne sont pas oubliés, à tel point que certaines prestations se retrouvent répertoriées et sur égoutmetal et in kr'tnt ! Visions parallèles de groupes illustres !

LES APEROS METAL DU 77

Facile de savoir qui ne se cache pas derrière Hellfist, Hélène James Crochet (mon capitaine ), fan de metal et organisatrice de Les Apéros Metal du 77. Une idée simple, les fans de metal se retrouvent une fois par mois depuis février 2018 devant un verre ( ou plusieurs ) au Chaudron, les kr'tntreaders connaissent cette MJC du Mée-sur-Seine, près de Melun, qui dispose d'une salle de concerts où nous les avons traînés à maintes reprises. Le programme de ces soirées s'est vite diversifié, les simples papotages ont été agrémentés d'expositions photos, de jam-sessions, de projections en avant-première de clips tous chauds et autres gourmandises. C'est ce mercredi 14 octobre que s'est tenue la vingt-deuxième édition, dernière soirée avant confinement, consacrée à la release party de Hate and Fire le clip de BullRun, en présence des musiciens et de l'équipe de tournage, nous n' y étions pas, ce qui ne nous enlève pas le droit de le regarder. Et d'écouter. ( Voir plus loin ).

LE CHAMOIS SHOW

FEAT HELENE CROCHET

( 12 / 10 / 2020 )

C'est fou tout ce que l'on trouve de restaurants qui se nomment Le Chamois, mais LeChamois dont j'ignorais jusqu'à l'existence jusqu'à ce jour pourrait se définir en tant qu'artiste, vidéaste, humoriste, blogueur. Il a tout dernièrement lancé sur You Tube Le Chamois Show dans lequel il discute à bâtons rompus avec un invité. Pour sa deuxième émission, le hasard est parfois un allié surprenant et obstiné, Hélène Crochet était soumis à un feu de questions roulantes. Non pas du tout, une discussion sympathique sans indiscrétion fureteuse, au coin non pas d'un feu automnal mais de Skype and Twitch Que voulez-vous, comme disait Heidegger, quand l'homme ne maîtrise pas la technique, c'est la technique qui s'empare de l'Homme.

Premier sujet abordé - vous connaissez un peu – Les Apéros Métal du 77 initiés par Hélène, fan de Metal venue de Paris s'installer en Seine & Marne, sa surprise de comprendre que les amateurs ne se connaissent pas vraiment entre eux, se rencontrent dans le bruit et la fureur des concerts, puis bye-bye au revoir et au prochain. Petit aparté sur le concert des Pogo, cinquante personnes assises sur des chaises, baillons sur la bouche... Historique des Apéros jusqu'à trouver un lieu parfaitement adéquat, Le Chaudron, et le programme futur, BullRun de Nemours qui officient dans un mix Metallica / Stoner, la soirée Halloween de novembre, un petit topo sur les groupes de Provins peu aidés par la municipalité et loin de tout, nouvelle bière au Chaudron, passons...

Beaucoup plus intéressant, l'écriture des chroniques, Helene tient à garder sa liberté, elle a refusé d'écrire pour certains webzines qui désiraient qu'elle adoucisse son ton, ironie et impertinence sont les deux mamelles de la liberté, la conversation dévie sur les jeunes groupes, qui progressent très vite les deux premières années mais qui ne parviennent pas à s'imposer hors de leur milieu local, car gommant leur originalité, devenant conformistes... d'un autre côté la technique permet de sortir des productions de bon niveau assez rapidement, d'où un nombre impressionnant de groupes, se ressemblant un peu trop, et que l'on n'a pas le temps chronométrique d'écouter... danger des algorithmes qui te proposent ce que tu aimes et qui te cadenassent en toi-même... autre problématique chanter en français voir les groupes étrangers (indiens, mongols, japonais... ) qui utilisent leur idiomes maternels avec intégration leur culture nationale, évocation de Camion Blanc ( grandeurs et misères ) et des Editions de La Flamme Noire beaucoup plus qualiteuses, essais de définitions comparées du gore et du trash, passerelles entre rock et rap, rappeurs définis en tant que punks, prééminence des paroles rap, rap bling-bling, rap politique, rap social, fin de l'idolâtrie des groupes de rock façon Mötley Crüe, sex drugs and rock'n'roll idéal de vie un peu dépassé, retour au journalisme rock gonzo, rapports livres-cinéma, Kubrick, regards sur l'impact révolutionnaire et fondateur sur des créations ( films, disques ) qui paraissent aujourd'hui bien vieillottes, charmes du son-cassette pourri, collectionite... plutôt une conversation entre deux connaissances ravies de se rencontrer qu'une interview soigneusement préparée. Beaucoup de noms échangés mais l'ensemble est à écouter en tant que représentation d'une certaine sensibilité générationnelle d'aujourd'hui.

Damie Chad.

 

METAL 77 ( II )

BULLRUN

 

FIRE AND HATE

Clip : Julien Metternich

( Acteurs : Sylvain Pierre / Azi Liz Le Guern )

Méchamment bien fait. Tout repose sur les acteurs. Soyons précis sur les visages. Pas grand-chose, pas de grimaces, pas de rictus démoniaques, juste de la haine pure sur les méplats. Derrière vous avez toutes les flammes de l'enfer, l'agent orange des effets spéciaux. Mais vous n'y apportez aucune attention, il est des feux intérieurs qui brûlent bien plus fort que les flammes les plus hautes. Devant ça canarde pas mal. Normalement à la fin, vous devriez aligner trente cercueils, même pas besoin d'une simple caisse de sapin. Nos deux héros encaissent les coups – tous calibres – sans sourciller, ne sont pas immortels. Juste un homme et une femme. Cela ne change rien à l'affaire. Les armes sont fausses, les balles indolores. Paint ball ! Du faux-semblant. Du trucage. Aucune surprise finale. En moins de vingt secondes vous avez compris, que c'est du bluff, qu'ils ne vont pas s'entretuer, ni s'étriper devant vous. Spectateurs vampires vous n'aurez pas votre pinte de sang frais.

Factice. Mais c'est de même pour toute image de film. La réalité présentée est un mensonge. Poncif. Bavardage. Ou alors vous regardez autrement. Ce que cette vidéo montre c'est l'ambiguïté des sentiments. Qu'en une seconde tout peut changer. L'amour et la haine se disputent notre âme professait déjà Empédocle d'Agrigente, voici plus de 2500 années. L'arme la plus dangereuse réside en nous, le désir n'a pas de limite, il est tour à tour l'innocence du gentil petit chaperon rouge plein d'amour pour sa mère-grand et le loup cruel qui la bouffe toute crue...

Dispute de couple, chamaillerie d'amoureux, western érotique, tout ce que vous voudrez, avec le happy end final. Gros bisous. Palot ventouse. Romantisme rose à la fleur bleue pour la reine ou le roi de Prusse. Ils auront beaucoup d'enfants. C'est nous qui l'ajoutons. Peut-être oui. Sûrement que non. On s'en fout ce n'est pas cela qui brûle et nous cuit à feux doux.

Bien sûr il y a de la musique. Clip musical. Bande-son ( voir plus bas ) obligatoire. La preuve : vous voyez les musiciens jouer. Illustration imagée de Fire and hate, ou les ravages des feux de l'amour. Qui poussent au crime. Symbolique. Ou de sang. Toute cette violence que nous portons en nous, et que le rock'n'roll traduit à sa juste démesure, Julien Metternich et son équipe ont su le rendre visible et palpable. Regardez ce clip et vous aurez l'impression qu'autour de vous les gens s'agitent dans leur vie pour essayer de le parodier, avec moins de force incisive. Parfois l'Homme imite l'Art. En moins bien, ajouterait Baudelaire.

*

BullRun a déjà sorti deux EP, very extended puisque de six titres chacun. Il est temps de les écouter. Rémy Gohard : vocal, bass / Gaël Berton : guitars / Marc Dezafit : drums.

 

DARK AMBER

( Avril 2017 )

Le titre de ce mini album pousse au rêve comme le poignard incite au crime. Certains ne voyant pas plus profond que la capacité jerrycanesque de leur estomac songeront à une bière sombrement ambrée. Nous préférons évoquer cette ambre anthracite que rejettent les cachalots sur les rivages nordiques. Déjà se profile dans nos imaginations la silhouette cauchemardesque du capitaine Achab guettant au milieu des tempête Moby Dick la maudite. Ou alors pour changer de bestiole, ces scorpions et ces araignées prisonniers invisibles de l'opacité de ces sombres ambres résineuses, dont les scientifiques espèrent extraire l'ADN afin de prochainement redonner vie à ces bêtes préhistoriques qui nous ont précédés sur cette planète. Bestiaire fascinant qui sied comme un gant à l'imaginaire Metal. La pochette est bien loin de nos imaginations. Un côté très western, américana, n'avancez pas, derrière ces barbelés, au bout de terres stériles et de landes incultes, vous ne distinguerez au fond de l'horizon ocre brûlé de soleil que les bâtiments délabrés du ranch de la désolation perfide. Il est vrai que ce premier opus de BullRun s'approche davantage des patterns hard rock'n'roll que des architectures hérissées du Metal extrême.

The Devil in me : sèche ta gratte, la grosse vague arrive dans quinze secondes, mais pas que, surtout la voix qui ronronne tel un diésel survitaminé. Le diable a pris les commandes, l'écrase le champignon et les passants sur la route. Ralentissement, freinage en douceur, la batterie éclate et les guitares prennent le devant. Bullrun dozer ! She 's coming : n'y a pas pire qu'une fille pour vous prendre la tête, le taureau qui fait la course en tête, en perd joliment les pédales, se lance, le morceau progresse par arrêts subits, genre crise cardiaque à cahots, mais non le muscle reprend, et bientôt il pompe à toute allure, titre bâti à la manière du précédent, hormis la structure en hachis parmentier qui n'oublie pas d'envoyer la purée, ne sont que trois mais le festin est partagé en parts égales. Faster than light : le bon vieux riff balancé en binaire, rien de surprenant, mais qui met le monde entier d'accord, petit délice supplémentaire la voix fraîche qui gambade par dessus, à la manière de la flamme sur le cordon de dynamite, un peu d'emphase dans les chœurs mais pas trop car quand on va plus vite que la lumière l'on n'a pas le temps de s'arrêter, même qu'ils accélèrent comme des tarés sur la fin. Genre de truc qui tue les mouches à chaque fois. Les éléphants et les fans ailés aussi. Highway glory : ces gars n'ont pas le hard ardu, plutôt hardi, c'est sur ce morceau que l'on s'aperçoit qu'ils poussent à chaque titre la machine un peu plus loin. Rémy force sur sa voix pour mieux taper dans l'aigu tout de suite après, Gaël en profite pour carboniser sa guitare, et Marc vous passe très fort le café de sa batterie qui semble exploser. Burn : facture typique, deux pistes de guitares qui se répondent et un vocal qui s'en vient cavaler à toute blinde par-dessus. Pouvez lâcher le troupeau de chèvres sur la plantation, elles vont vous la ratiboiser en moins de deux. Ne pas saisir avec les doigts. Brûlant. En plus, ils réussissent toujours particulièrement le dernier tiers du morceau. Dark amber : jettent toute la gomme du rock'n'roll, démontrent à l'envi qu'ils connaissent tous les plans et qu'ils tirent toutes les ficelles avec lesquelles ils vous ligotent. Sont balèzes sur le passage obligé du pont, vous en transforment la traversée en petite épopée.

Au total rien d' extrêmement novateur, mais l'on sent que le taureau aiguise ses cornes. Se prépare à tous les combats et à toutes les corridas. Evitez de l'énerver, bête nerveuse et vive. Un premier EP plus que prometteur.

 

WILDERNESS

( Mai 2020 )

BullRun aime nous contrarier. Ce qui revient à nous surprendre. Le paysage désolé de Dark Amber se prêterait mieux à cette Wilderness. Mais nous sommes loin des étendues naturelles, plongés en milieu urbain, aux tons froids et peu accueillants, au bord d'une navette ferroviaire futuriste qui fonce vers le no future.

Downtown : évident le groupe a gagné en puissance, l'a gardé toutes ses qualités, l'on ne sait ni pourquoi ni comment, mais ils abordent des zones moins ensoleillées, plus ombreuses, flotte une espèce de menace insidieuse, ce grondement de fond qui s'enfourne dans une vis sans fin comme le passage d'un siphon dangereux, la voix plus sourde, la batterie davantage catapultée et une guitare qui rampe telle un serpent et mord telle un fauve. Wilderness : viennent de loin, vont plus loin encore, force brute, compacte et ramassée, du mal à suivre, faut arrêter la piste et la remettre au début, le diable se niche dans les détails, z'ont des trouvailles qu'ils entassent dans une vitrine à bibelots précieux, trop nombreux pour que vous puissiez admirer. Sont devenus inventifs. Une qualité qui fait la différence. Z'ont affiné leur style, respectent le canevas originel, mais ils le cousent avec des fils d'or électriques. Passages instrumentaux luxurieux qui atteignent la densité d'une jungle impénétrable. Superbissimo. Fire and hate : le morceau choisi pour le clip, parfaitement équilibré et découpé, entre vocal et ground instrumental, une ponctuation parfaite pour une mise en images. Davantage dans la veine du premier EP, car ils ont misé sur l'efficacité et n'ont pas recherché à singulariser leur musique, bien envoyé et séquences distribuées avec sagesse. Redemption day : généralement l'on nous dit que les jours de rédemption ne sont pas prêts d'arriver, BullRun a fait le pari d'avancer la date qui recule sans cesse. Maintenant et tout de suite. Pas le temps d'attendre. Une batterie qui bat le beurre à toutes burnes tant qu'il est chaud, et c'est parti pour la grande accélération, vous avez un vocal légèrement growlé qui vous sonne la cloche de l'imminence exigée. Musique démonique. Roll your dice : sur une pente fatale, celle du devenir, la guitare se précipite, la batterie essaie de ralentir le mouvement, rien n'y fait, quand le vin du destin est tiré il faut le boire jusqu'à la lie. Jusqu'à la vie. Un sacré chamboulement, un ange n'y retrouverait pas ses ailes, le groupe se laisse aller et atteint une plénitude grandiose. Peut-être le meilleur titre du disque. Dust and sand : la voix devant qui mène la charge. Et la cavalerie derrière qui écrase tout sur son passage. Z'ont le pessimisme actif et tonitruant. Délicieuse partie de basse. Le morceau explose littéralement la sensation d'être pris dans une tempête de sable, un dust bowl qui vous engloutira. Impressionnant.

Ce deuxième EP tient les promesses du premier, il les réalise et les dépasse même. Heavy BullRun peut garder la tête haute. L'est sorti victorieux de ses premières courses. L'on attend le prochain avec impatience.

Damie Chad.

 

ROCKAMBOLESQUES

LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

( Services secrets du rock 'n' rOll )

L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

 

Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

Lecteurs, ne posez pas de questions,

Voici quelques précisions

 

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Comment le Chef avait-il pu connaître l'auteur de L'homme à deux bras ! Il alluma un Coronado avant de me répondre.

    • Elémentaire mon cher Chadson, devant l'imminence du danger qui guette le SSR, j'ai tenu à alerter quelques activistes rock dans le pays, il n'y a pas de raison qu'ils soient épargnés eux non plus, peut-être auraient-ils remarqué quelques faits suspects. Chou-fleur blanc en Bretagne, Sergio Kazh de Rockabilly Generation, un sacré fouineur, mais non il m'a affirmé que le calme plat régnait au pays des dolmens. Toutefois il a promis d'ouvrir l'œil, bon sang ne saurait menhir ! Pas la même musique sur la côte d'azur, j'ai discuté plus d'une heure avec Vince Rogers, je le félicite de sa long-box, mais il me dit qu'il lui manque une pièce essentielle pour finir son Rocking Move Project, le fameux L'homme à deux bras qu'Eddie Crescendo a écrit et dont aucune trace n'a été retrouvée dans son logement, alors que sa secrétaire est affirmative : le matin de sa disparition il en avait reçu dix exemplaires pour les services de presse...

Nous n'eûmes pas le temps d'épiloguer, le téléphone sonna, je décrochai, c'était Thérèse complètement affolée : Venez vite la maison a été cambriolée !

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Nous n'eûmes même pas besoin de pousser la grille du jardin pour être atterrés. Le sol avait été comme labouré, sur une profondeur d'au moins un mètre. Méthodiquement l'on avait creusé au pied de la dizaine d'arbres rachitiques de larges trous qui laissaient à nu leurs racines. Thérèse en larmes nous attendait au haut du perron. Le Chef en oublia d'allumer un Coronado. Un fouillis indescriptible, l'on avait vidé tous les meubles et jeté leur contenu par terre, je subis un choc en entrant dans la chambre, ils avaient emporté le cercueil d'Alfred. Mais Thérèse nous détrompa :

    • Ce sont ses parents, ils sont venus le récupérer, ils ont toujours dit que je n'étais pas une fille assez bien pour leur fils, snif ! snif ! Et les voleurs ils ont même renversé la boîte à sucre !

Ce mince détail – les psychologues nous apprennent que lors d'évènements graves l'esprit retient de minuscules incidents – la fit sangloter de plus belle, elle défaillit et je me précipitais pour l'allonger sur le matelas qui gisait fort opportunément sur le plancher. Le Chef s'éloigna discrètement, les chiens flaireraient peut-être une piste dans le jardin annonça-t-il...

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    • Ouf je me sens mieux ! Déclara Thérèse, tout ce que je peux dire c'est que les voleurs n'aimaient pas lire, ils n'ont pas touché à la bibliothèque !

    • Je n'ai pas vu un seul livre dans l'appartement !

Alors Thérèse me conduisit à la cave, l'antre d'Alfred, précisa-telle, un grand lecteur, en effet, le vaste espace avait été refait à neuf, les murs supportaient de larges et longs rayonnages, des milliers de livres soigneusement classés par collections, Alfred ne lisait que des romans policiers, un maniaque dit Thérèse, il ne supportait pas qu'ils soient dérangés, il les classait par ordre de parution, je feignis de m'extasier, lorsque je localisais les Séries Noires, l'air de rien je m'approchais de l'étagère, il y avait un vide entre les volumes 2036 et 2038 !

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Nous étions repartis, dans la voiture le chef semblait songeur. Il n'avait pas encore allumé un Coronado, je lui en fis la remarque. Sa réponse me stupéfia.

    • Agent Chad, je pense vous imiter, je crois que vais suivre votre régime, un plateau de douze éclairs au chocolat ne saurait repousser un honnête homme, si vous êtes capable de nous ramener à la pâtisserie L'homme à deux mains, j'offre ma tournée ! Entre nous agent Chad, je vous trouve tout pâle, cette petite Thérèse vous épuise, vous avez besoin de réconfort !

Sur la banquette arrière les deux chiens remuèrent la queue ravis. Mais nous n'étions pas au bout de nos surprises. Au 12 rue François Premier, la pâtisserie avait disparu, remplacée par une modeste friterie. Je commandais deux hot dogs pour les fauves qui les dédaignèrent. Le patron se vexa : depuis quinze ans qu'il était installé à cet endroit, jamais un client et encore moins un chien affamé n'avait tiré une mine si dégoûtée à l'encontre de ses saucisses chaudes.

    • Pas grave s'exclama le Chef tout réjoui, Thérèse nous préparera un petit encas ! Je l'entendis pousser un soupir de satisfaction lorsque de sa bouche s'exhala une première bouffée de Coronado.

La grille était cadenassée par une grosse chaîne rouillée. Un pancarte défraîchie indiquait que la maison était à vendre. Les marches du perron étaient recouvert de mousse. Des toiles d'araignées pendaient au contrevents. Une espèce de lichen jaunâtre recouvrait le jardin plat comme une limande... Une vieille femme promenait un westie centenaire, il frotta son museau sur celui de Molissito, nous renseigna, elle n'habitait pas loin, la villa attendait un acheteur depuis quinze ans...

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Le Chef était assis à son bureau. J'exprimais mon désarroi. Il alluma un Coronado et sourit :

    • Agent Chad, c'est très simple, vous en savez autant que moi, mais vous ne réussissez pas à disposer les éléments en votre possession en perspective. Vous avez visionné le film de Vince Rogers sur les aventures d'Eddie Crescendo, contre qui se bat-il dans son sous-sol labyrinthique ?

    • Des réplicants ! Vous insinuez que...

    • Que nous avons été victimes d'une sombre machination. Crescendo est mort en 1997, nous sommes en 2020, la technique des réplicants a dû beaucoup évoluer durant ce laps de temps. Au siècle dernier, de grosses brutasses au langage de trisomiques attardés, aujourd'hui vous avez pu vous rendre compte qu'entre une jolie fille et une jeune réplicante, un être humain est incapable de faire la différence, vous avez fait l'amour avec L'Eve future de Villiers de l'Isle Adam !

    • Est-ce possible Chef !

    • J'irais plus loin, les tueurs de hier soir, des réplicants, la patronne et son mari, des réplicants, le facteur, un réplicant ! Une farce, une mise en scène calculée à la seconde près, je ne pense pas que l'on voulait vous tuer, il y a des manières bien plus expéditives et moins onéreuses pour éliminer un gêneur de petite envergure comme vous, agent Chad !

    • Ils voulaient nous faire peur, Chef !

    • Pas du tout, ils voulaient nous montrer qu'ils sont beaucoup plus forts que nous, qu'ils possèdent des moyens bien au-dessus des nôtres, ils espéraient que nous abandonnerions la lutte !

    • Comment vous en êtes vous aperçu Chef ?

    • Nous avons laissé neuf cadavres derrière nous hier soir, et pas une ligne dans les merdia aujourd'hui, et quand j'ai tapé Chez l'homme à deux mains sur mon ordi, je suis tombé sur Error 404 !

    • Chef je suis abasourdi !

    • Agent Chad, prenez vos cabots, demain matin au rapport, avec une véritable piste !

    • Mais que dois-je chercher, Chef !

    • Mais ça tombe sous le sens, la boîte à sucre !

( A suivre... )

 

21/10/2020

KR'TNT ! 481 :GENE VINCENT / DENNIS COFFEY / SILVER APPLES / ROCKABILLY GENERATION NEWS / TRASH HEAVEN / WHITE RIOT / ROCKAMBOLESQUES

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 481

A ROCKLIT PRODUCTION

FB : KR'TNT KR'TNT

22 / 10 / 20

 

GENE VINCENT /DENNIS COFFEY / SILVER APPLES

ROCKABILLY GENERATION NEWS

TRASH HEAVEN / WHITE RIOT / ROCKAMBOLESQUES

TEXTES + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

GENE VINCENT

LA PREMIERE RUINE DU ROCK 'N' ROLL

les grands macabres

 

Lorsque la vidéo est parue dans mon fil info, j'ai tiqué, je n'ai pas aimé le mot ruine. J'ai voulu en savoir plus. Pas sur Gene Vincent. Certes je ne me permettrais pas de reprendre Bertrand Dicale sur ses approximations, résumer la vie d'un individu en moins de quatre minutes oblige à quelques raccourcis. Je sais bien que les Amerloques ont réussi à jivaroïser A la recherche du temps perdu de Marcel Proust en une minute, mais à l'impossible nul n'est tenu, même pas Bertrand Dicale dans son émission Les grands Macabres, un format qui ne doit pas dépasser d'après ce que j'ai compris les trois cents secondes. Diffusée à 12 h 30 du lundi au vendredi sur France Musique, et dévolue à un artiste dont l'œuvre se doit d'avoir un rapport avec la musique, chant, instrument, composition... tous styles mélangés, sans exclusive.

Je n'ai pas été le seul à avoir dressé l'oreille en signe de mécontentement, voici le commentaire kaissé sur YT par Artscope France que ne connais pas ( que je salue et que je remercie ) que je reproduis in-extenso : '' Je ne partage pas du tout les mots qualifiant la deuxième partie de vie de Gene Vincent. Il s'agit d'une sorte de sensationnalisme inversé dont la cruauté est gratuite. Il y a d'autres façons de présenter les choses. La ruine, c'est des gens pareils qui présentent les choses de façon orientée. Il n'y a pas de "ruine", il y a continuation mais la pop est arrivée et a tout bouleversé comme le rock a tout bouleversé avant elle et Gene Vincent demeure un père fondateur. '' Certes tout le monde a le droit d'avoir son opinion positive ou négative sur Gene Vincent, même Bertrand Dicale, mais ce qui m'a choqué c'est le ton de condescendance méprisante avec lequel la chronique est débitée.

Peut-être cette manière cyniquement désinvolte fait-elle partie de la personnalité de Bertrand Dicale, de son ADN profond, il est comme cela, personne ne le changera. Cet argument est recevable, j'ai voulu en avoir le cœur net. Pas eu besoin de chercher longtemps. L'émission sur Gene Vincent a été diffusée ce 12 octobre 2020, jour anniversaire de sa disparition, le hasard fait parfois bien les choses, le neuf octobre 1978 a été fatal pour Jacques Brel, c'est à cette date, quatre jours avant l'émission concédée à Gene Vincent, que Bertrand Dicale a régalé ses auditeurs – nous les souhaitons fidèles - d'une chronique intitulée Jacques Brel après ses adieux et jusqu'au bout.

Comme c'est étrange, comme c'est bizarre, comme le ton change, quel respect, quelle admiration, quelle force de persuasion dans la voix ! Entre nous soit dit, Brel le mérite, il fut une véritable bête de scène et certains de ses textes font encore mouche quarante ans après. Nous aurions aimé une présentation sur le même modèle de probité envers le vécu et l'œuvre de l'artiste semenciel que fut Gene Vincent. A la place nous avons droit à une espèce de portrait-charge déplaisant et déplacé. Reconnaissons une qualité à Bertrand Dicale, c'est d'avoir su retrouver l'esprit haineux et offensant des élites culturelles des années soixante vis-à-vis de cette musique rock qui leur déplaisait et qu'ils condamnaient par principe. Pressentant très bien que c'était leur emprise sur la jeunesse qui s'effilochait.

Bertrand Dicale est un spécialiste de la chanson française, sa bibliographie est éloquente, n'a-t-il pas écrit entre autres Le dictionnaire amoureux de la chanson française, l'on voit vers où penchent ses préférences. Qui ne sont pas spécifiquement les miennes. Mais ceci est une autre histoire. Sur une gondole de librairie m'est passé, ce devait être en période de Noël l'année dernière, entre les mains, un de ses livres, Golf Drouot, vingt-cinq ans de rock en France, je l'ai feuilleté et reposé, peu convaincu, ( flair de rocker ! ), des photos oui, mais le texte ne dégageait pas une authentique sensibilité rock'n'roll... Et maintenant cette espèce de ricanement déplacé à l'égard d'une des idoles essentielles du rock'n'roll. Quelle fatuité, quelle ignorance, quel je-m'enfoutisme éhonté !

J'ai bien peur qu'avec cette chronique quasi-injurieuse à l'égard de Gene Vincent, la caution rock de Bertrand Dicalet ne tombe en ruine...

Damie Chad.

Coffey serré

 

 

Comme l’a montré Jackie McAuley avec le sien, les ouvrages des sidemen peuvent se révéler déterminants. Dennis Coffey est un sideman de poids puisqu’il fit partie des Funk Brothers, c’est-à-dire le house-band de Motown que Berry Gordy n’a jamais voulu créditer. Retournez les pochettes d’albums des Supremes, des Temptations, de Martha Reeves & The Vandellas, des Four Tops, vous trouverez zéro information. On ne sait pas que James Jamerson joue de la basse sur tous les gros hits ni que Dennis Coffey joue de la wah sur «Cloud Nine». En tournant son fameux docu Standing In The Shadow Of Motown, Paul Justman a commencé à réparer cette terrible injustice. Dennis Coffey en rajoute une couche avec un recueil de souvenirs qui s’impose par une incroyable sobriété de style. À l’image du personnage, dirons-nous. Pourquoi faut-il lire Guitars Bars And Motown Superstars ? Tout simplement parce que Dennis Coffey nous fait entrer dans le saint des saints. Venez les gars, je vais vous montrer ! Ouais, on te suit, Coff ! Here we go !

Il faut remonter un peu dans le passé. Un beau matin, Coff reçoit un coup de fil. Drrrrrrrrrrrrrrrrring !

— Réveille-toi, mec, c’est moi, Jamerson ! Comment vas-tuyau de poêle ?

Denis avait rencontré James Jamerson dans une session d’enregistrement quelques mois plut tôt.

— Je vais bien, mec. Qu’est-ce qui t’amène ?

— Je voudrais te présenter quelqu’un. Hank Crosby !

Le nom d’Hank Crosby réveille Denis pour de bon. C’est l’un des bras droits de Berry Gordy et le producteur de Stevie Wonder. Un homme très puissant à Motown. Jamerson passe le téléphone à Croby :

— Comment allez-vous Coffey ? Bon, voici la raison de mon appel. Motown met en place un atelier de production et on se demandait si vous accepteriez de venir jouer de la guitare pour nous. Les séances de l’atelier se déroulent quatre soirs par semaine au studio B, qui est en fait le vieux Golden World Studio, sur Davidson.

— Oui, ça m’intéresse. Pourriez-vous me donner plus de détails ?

— Vous serez payé 135 $ par semaine, pour jouer de 7 h à 9 h chaque soir, du lundi au jeudi. C’est Jamerson qui supervise. Qu’en dites-vous ?

Dennis saute de joie.

— Voui voui !

— On démarre lundi prochain. Bon je vous repasse Jamerson.

— Hey Coffey, Motown m’a confié le workshop, alors ça se passe entre toi, moi, Eddie Willis, Bongo et quelques autres cats. Dac ? It’ll be cool, so come on down man.

Il est bon de préciser à ce stade du récit que James Jamerson est le bassiste le plus respecté du monde, à cette époque.

Dennis : «Lundi arriva enfin et à 18 h je chargeai le matériel dans ma bagnole et pris la direction du Lodge Expressway. Je pris la sortie Livernois et descendis jusqu’à Davidson Street. Je pris à gauche sur Davidson, fis demi tour et vins me garer devant le Studio B de Motown, un bâtiment de deux étages en parpaings gris qui s’appelait autrefois the Golden World Studios. Le Studio B se trouvait à environ 15 kilomètres du Studio A.»

Comme l’explique Dennis, le workshop sert à évaluer le potentiel des producteurs maison de Motown. Il y développent leurs idées, avant d’aller enregistrer au fameux Studio A, surnommé le Snake Pit. Norman Whitfield veut tester «Cloud Nine» pour les Temptations.

Et puis bien sûr, Dennis nous présente ses amis les Funk Brothers, qui comptent parmi les musiciens les plus mythiques d’Amérique. À commencer par James Jamerson, «un personnage original. Beaucoup d’attitude. Environ ma taille et mon poids, 1,77 m pour 80 kg. Il porte une moustache de Fu Manchu. Il joue de la basse comme un dieu. Lui et le batteur Benny Benjamin sont le cœur battant du Motown Sound. Jamerson joue ses grosses lignes de basse et Benny amène le groove et le shuffle de caisse claire et de cymbales. Jamerson porte généralement un béret noir, un T-shirt noir, un Levis et un ceinturon de cuir avec une boucle western. Il n’y a pas que son jeu qui frappe par son côté innovant : sa manière de s’exprimer aussi. Il utilise une sorte de slang écossais.

— Aye me lad. Comment ça va-ty ?

— Hey man, au poil. Comment ça se présente ?

— We ready to play the funk tonight Coff. T’a ramené tout ton stuff ?

— Tu me connais. Toujours prêt. J’ai ma wah et on fuzz tone out !

Jamerson présente les autres cats à Coff : Eddie Willis, the funkiest guitar player out here, Bongo Eddie aux congas, un nouveau batteur nommé Spider et Ted Sheely on keys.

Selon Coff, James Jamerson est dans les années soixante et soixante-dix un véritable héros. Coff lui doit tout, principalement le job à Motown - but he also became my mentor - Voilà pourquoi ce livre est passionnant, Coff nous permet de côtoyer un géant de son temps. Il revoit Jamerson jouer en studio : «Il était perché sur son tabouret, son béret noir sur le côté du crâne, une cigarette au bec, il se balançait d’avant en arrière en lisant la partition, punching out ces lignes de basse extravagantes, tapant le tempo d’un pied et l’autre pied arrimé au pied métallique de son tabouret. Welcome to the Motown sound... Courtesy of James Jamerson.» Coff indique aussi que James Jamerson ne change JAMAIS ses cordes de basse et qu’elles sont tendues très haut au-dessus des frets, comme celles d’une stand-up. Il utilise aussi les changements d’accords pour glisser des lignes mélodiques. D’où cet incroyable festin de son permanent.

Dans la foulée, Hans Crosby rappelle Coff pour lui demander de venir enregistrer «Cloud Nine» au Studio A, à Hitsville, sur Grand Boulevard. C’est-à-dire la Mecque. Coff est un peu nerveux, ça se comprend. L’entrée principale de trouve sur l’avenue. Coff passe devant un guichet. Un mec en uniforme lui demande de signer le registre. Puis il traverse le hall, passe devant le control room et descend les marches qui conduisent au fameux Snake Pit, là où sont enregistrés tous les hits planétaires de Motown. Alors nous y voici, les gars. The Hitsville Studio. «Une grande pièce principale et deux petites salles d’overdubs. Les guitaristes sont assis contre le mur, sous la vitre du control room. Jamerson est assis sur son tabouret, près des guitaristes. Les deux batteurs sont installés derrière les cloisons, plus loin au fond.» Il y a aussi Bongo Eddie dans un coin, et les keyboards de l’autre côté.

Jamerson montre à Coff où se brancher. Les guitares et la basse sont branchées directement sur la console, car il n’y a pas d’amplis. Seulement des casques et un gros retour qui permet de s’entendre. Jamerson présente Coff aux musiciens qu’il ne connaît pas encore. Tout le monde est très gentil et Coff finit par se détendre et se sentir chez lui. Il joue sur une Gibson Firebird car il aime bien son tight funky sound. Le rythme est très soutenu au Studio A : on enregistre une chanson par heure. Ça veut dire une heure pour se familiariser avec la partition, trouver les solos et enregistrer un hit. Chaque session dure trois heures. La plupart du temps, Motown organise deux sessions à la suite, avec une heure de break entre les deux. Une vraie usine ! Six chansons par jour, cinq jours par semaine. Comme le rappelle si bien Coff, on n’appelait pas Motown the hit factory pour rien. À la fin, nous dit Coff, il ne sait plus sur quoi il joue : en un an, il aura participé à des centaines d’enregistrements.

Il explique aussi un truc capital : le secret du Motown Sound, c’est le Motown beat, c’est-à-dire deux batteurs, Spider sur charley et cymbales, Pistol Allen sur caisse claire et grosse caisse. «Les gens ne le savent pas, mais le concept des deux batteurs fut inventé lors de la session «Cloud Nine». Par la suite, il y eut deux batteurs sur tous les enregistrements, c’est pourquoi le Motown beat devint si complexe.» Personne ne pouvait reproduire cette façon de jouer. En fait, les deux batteurs remplacent Benny Benjamin qui a dû s’arrêter, suite à des problèmes de santé. La plupart du temps, les Funk Brothers comprenaient Earl Van Dyke et Johnny Griffith on keys, Bongo on congas, James Jamerson on bass, Richard Pistol Allen et Uriel Jones on drums, Joe Messina, Eddie Willis, Robert White et Coff on guitars, plus un mec au tambourin et un autre aux vibes. Pour Coff, c’est la meilleure section rythmique qu’il ait jamais entendue. Se retrouver dans cet endroit avec tous ces musiciens extrêmement doués, c’est inespéré. Il n’est tien d’autre qu’un kid blanc de Detroit. Il dit n’avoir jamais oublié l’excitation qu’il ressentit ce premier jour. «Cloud Nine» fut un hit, comme on sait et Coff devint membre attitré des Funk Brothers.

Detroit kid, oui. Coff démarre d’ailleurs on book ainsi : «I was raised in a single-parent family in Detroit, a city famous for two things - Automobiles and great music.» Une façon comme une autre de dire qu’on ne peut pas échapper à son destin. Sa mère l’élève car son père s’est fait la cerise. Il apprend très tôt la frugalité. La devise de sa mère : «Waste nit, want not», ce qui veut dire ne gaspille rien et ne désire rien. Coff a une petite sœur, Pat. Ado, Coff apprend à jouer de la guitare. Ses chouchous sont Scotty Moore, James Burton, BB King, Chuck Berry et Wes Montgomery. Il est surtout fasciné par Chickah Chuck qui joue des guitar licks so innovative qu’il n’arrive pas à les reproduire. C’est à force de les écouter qu’il finit par en percer le secret. Coff passe tout son temps libre à jouer en écoutant les disques. Il peut passer une semaine entière sur un riff de Chuck. Il le veut. Alors il l’a. C’est son seul luxe. Il a seize ans quand on lui propose de jouer de la guitare en session pour la première fois. Il doit accompagner un rockab nommé Durwood Hutto et le producteur s’appelle Berry Gordy. On en est en 1956. Berry Gordy va démarrer Motown un peu plus tard, en 1961. À l’époque, Coff voit aussi un autre rockab sur scène : Jack Scott. Wow !

Il apprend vite son métier de session-man. Il sait qu’il doit garder la tête froide et réagir rapidement. Être musicien de studio, nous dit Coff est le métier le plus stressant dans le monde de la musique. L’enregistrement ne pardonne pas. Quand on écoute la bande, on entend tout - You’d better have played the right part at the right time - Sinon, on ne vous rappelle pas. Il arrive même que des musiciens se fassent virer en pleine session. Coff trouve vite le moyen de se faire du beurre en heures supplémentaires, le fameux overtime. Par contre, pas d’overtime à Motown. Tout doit rentrer dans l’heure prévue pour l’enregistrement. Motown a développé une expertise dans l’art du timing et de la gestion de budget. Coff découvre aussi très vite l’importance vitale des producteurs. Il dit avoir eu la chance de travailler avec les meilleurs producteurs de son époque, Holland-Dozier-Holland, Norman Whitfield, Ashford & Simpson et Stevie Wonder à Motown, des producteurs indépendants de Detroit comme George Clinton et Don Davis, et ceux de la côte Ouest, comme Richard Perry et Quincy Jones.

Il consacre des pages superbes au trio Holland-Dozier-Holland, qui a composé et produit les plus grands hits de Motown, ceux des Supremes, des Four Tops, de Martha & The Vandellas et de Junior Walker. Coff estime qu’au regard de cette montagne de hits, Berry Gordy aurait dû les associer davantage aux bénéfices de Motown. Brian Holland fume la pipe et porte le bouc. Lui et Lamont Dozier dirigent la section rythmique en studio. Lamont est très dynamique et Brian beaucoup plus laid-back. Quant à Eddie Holland, il reste derrière la console avec l’ingé son. Comme Eddie avait déjà enregistré un hit pour Motown, il s’appuyait sur son expertise pour superviser les enregistrements. La méthode de travail du trio fascine le jeune Coff. Ils divisent leur travail en trois parties, A, B et C : A pour le couplet, B pour le refrain et C pour le pont. Ils utilisent parfois le D pour le final. Le trio fait travailler les musiciens encore et encore jusqu’à ce que ça swingue. Alors ils hochent la tête, se mettent à sourire et disent : «OK, that’s it, let’s cut it !» À la fin des sixties, se sentant floué, le trio mythique se sépare de Motown et monte deux labels, Hot Wax et Invictus. Ils tentent de lancer des artistes moins connus comme Freda Payne, Ruth Copeland, the Chairmen Of The Board, General Johnson et les Flaming Embers.

Oui, c’est vrai qu’il y a un gros problème à Motown. Earl Van Dyke et James Jamerson se demandent où passent les millions de dollars. Ils commencent à comprendre qu’ils ne vont jamais devenir riches, alors que Berry Gordy et Diana Ross s’enrichissent à vue d’œil. S’ils commencent à rouspéter, Berry Gordy leur donne un peu de blé pour les calmer. En plus, les musiciens attitrés de Motown n’ont pas le droit de jouer ailleurs. Motown paye un détective pour les surprendre en flag dans un autre studio et ils doivent payer une amende de 500 $. C’est pense Coff la raison pour laquelle les musiciens ne sont pas crédités : Berry Gordy ne veut pas qu’on les soudoie. Il veut garder leur identité secrète. Mais ce procédé ne plait pas à Valérie Simpson qui exige qu’on mette leurs noms sur les pochettes des disques qu’elle produit. Berry Gordy a un dicton : «He who has the gold rules.» C’est le secret de son pouvoir. Il ne le partage avec personne. Il veut être sûr de tout contrôler.

Pour compléter le portrait que brosse Coff du Studio A et des Funk Brothers, il est recommandé de voir le film que Paul Justman leur consacre, Standing In The Shadows Of Motown. Attention, c’est un docu extrêmement émouvant. Préparez vos mouchoirs. Bizarrement, Coff n’apparaît qu’un court instant dans ce film, ce qui semble logique, car il arrive en 1969 pour «Cloud Nine», un peu après la bataille. Quand Paul Justman tourne son film en 2002, certains Funk Brothers ont disparu : Robert White (guitar), James Jamerson, Benny Benjamin, Bongo Eddie, Johnny Griffith (piano) et Earl Van Dyke (band leader). Ce sont donc les survivants qui témoignent : Joe Hunter (piano), Jack Ashford (tambourin) qui sont deux forces de la nature, Richard Pistol Allen et Uriel Jones, qui sont le cœur battant du Motown Sound, deux blancs, Joe Messina (guitar) et Bob Babbitt (bass). Fantastiques personnages ! Motown ? The greatest hit machine in history. Dans la bouche de ces mecs-là, chaque mot sonne juste. Des interludes musicaux leur coupent la chique. Ça commence avec Gerald Levert qui chante «Reach Out» 41 ans après la bataille. On note aussi qu’à part Stevie Wonder et Otis Williams (le dernier survivant des Tempts originels), aucun des artistes Motown n’est convié à témoigner. Par contre, des gens comme Steve Jordan et Don Was sont profondément habilités à saluer le génie des Funk Brothers. Sans Funk Brothers, pas de Motown. Joe Hunter est le premier musicien que Berry Gordy approche en 1959. Il lui demande s’il connaît d’autres musiciens. Oh yes, Mister Papa Zita, c’est-à-dire Benny Benjamin, un mec qui a joué avec Dizzy, Bird, Muddy et Jimmy Reed. Puis on passe à un autre géant, James Jamerson : son fils nous explique qu’il jouait d’un doigt, d’abord sur la stand-up puis sur la Precision. Et pouf, Berry Gordy achète une baraque au 2648 West Grand Boulevard et la baptise Hitsville USA, une adresse aussi mythique que celle de Sun au 706 Union Avenue ou de Stax au 926 East McLemore Avenue. Vous voulez visiter le fameux Snake Pit ? Allez, on y va, les gars ! Descendez le petit escalier, quelques marches, vous voici dans le Studio A, et c’est là, à votre gauche, sous la vitre du control room que s’assoient les guitaristes. Alors Jack Ashford fait son Earl Van Dyke pour nous montrer comment ça fonctionne : «I Ain’t Too Proud To Beg» ! Uriel et Pistol lancent le tempo, and now the bass, alors Bob Babbitt entre dans le groove avec sa ligne de basse, and now the guitars, Jim Messina et Eddie Chank Willis grattent leurs grattes, and now John Griffith on keys et Jack claque enfin ses coups de tambourin : «This is the Motown Sound !». S’ensuit un nouvel intermède musical avec Bootsy Collins qui nous claque sa vision de «Cool Jerk», histoire de nous rappeler qu’à Detroit, il y a aussi les Capitols, Jackie Wilson et le «Boom Boom» de John Lee Hooker. Pistol Allen qui va mourir quelques semaines après le tournage rappelle qu’il vient de Memphis et qu’il a appris à jouer de la batterie en tapant sur une machine à écrire. Ah tu veux devenir comptable en tapant comme ça ? Viré ! Quant à Joe Messina, il jouait du jazz chez Baker et Berry Gordy vient le trouver un soir pour l’embaucher. Le moment le plus spectaculaire du film est sans doute celui où Pistol Allen et Uriel Jones démarrent ensemble «What Becomes Of The Broken Hearted». On assiste là à une fantastique extension du domaine du beat. Et le moment le plus émouvant ? Sans doute l’anecdote concernant l’enregistrement de «What’s Going On». Marvin Gaye voulait James Jamerson à la basse. Pas de Jamerson, alors pas d’enregistrement. Alors on est allé le chercher, mais il était ivre-mort dans un bar. Le messager lui dit que Marvin l’attend. Marvin ? No problemo, amigoooos. Jamerson accepte de venir jouer mais il ne tient pas debout. Alors il s’allonge sur le dos pour jouer «What’s Going On». Cut infiniment symbolique, d’ailleurs, car en 1970, Marvin Gaye répond avec «What’s Going On» à la violence des flics blancs dégénérés. Comme Marvin est mort, c’est à Chaka Khan que revient l’honneur de jazzer ce hit à la folie pour les besoins du film. Elle va bien au-delà du cap de Bonne Espérance.

Les Funk Brothers nous racontent aussi qu’un matin, ils se sont pointés comme tous les jours au Studio A pour travailler et qu’ils sont tombés sur un écriteau : «Pas de travail today». En fait, ces enfoirés n’avaient même pas annoncé le déménagement de Motown. Quand Motown s’est installé à Los Angeles en 1973, pour eux, ce fut la fin des haricots. Berry avait jeté les Funk Brothers comme des vieilles chaussettes. Chacun pour soi. Alors ils sont retournés à leur vieux blues et à leur vieux jazz, comme ils disent dans le film.

De son côté, Coff continue de prospérer. Il est libre, il n’est pas obligé comme les Funk Brothers de rester fidèle à Motown. Un jour, Brad Shapiro et Dave Crawford l’appellent :

— On vous paye double tarif si vous acceptez d’aller accompagner Wilson Pickett à Muscle Shoals.

— Voui voui !

Quatre jours sont prévus. Le rythme n’est pas le même qu’à Motown : une chanson en trois heures. Ouf ! Un peu moins de pression. Ils enregistrent l’excellent Don’t Knock My Love, paru en 1971.

En allant se réinstaller à Los Angeles, Motown nous dit Coff se vautre. Eh oui, en abandonnant les Cats à Detroit, Berry Gordy a perdu le Motown sound. Les disques sortis sur Motown après 1973 n’ont plus rien de significatif. Mais ce qui est le plus grave aux yeux de Coff c’est que les Funk Brothers qui ont largement contribué au succès de Motown n’avaient plus que leurs yeux pour pleurer. No pension, no security, no nothing. Coff ne demandait qu’une chose, un peu de reconnaissance, de justice et de fair play. Earl Van Dyke qui était un peu le chef d’orchestre des Funk Brothers s’en sort pas trop mal, il réussit à travailler pour l’Osborne High School de Detroit. Il dit à Coff qu’il s’en sort financièrement parce que sa femme a investi de l’argent quand il gagnait bien sa vie.

Alors qu’il nage encore dans une certaine opulence, Coff enregistre un premier album solo en 1969, Hair And Thangs. C’est le fameux Dennis Coffey Trio. Allez directement au deux, «Hair & Grits», un instro spectaculaire. Coff a le diable au corps, il joue à l’éclate totalitaire, il est partout, il jaillit comme une source, avec une admirable vélocité juteuse de véracité, une énorme niaque de shuffle. Il blaste à gogo. Ces mecs jouent leur va-tout à chaque seconde. On est au cœur du Detroit Sound. Le cut d’ouverture de bal d’A s’appelle «Let The Sunshine» et ça vaut pour de la heavy Soul de Detroit. On sent bien l’insistance, sous l’étoffe du son. Coff force le passage dans le groove, c’est un sacré tenant de l’aboutissant, il faut l’entendre tenir la note et claquer du ramdam dans la foulée. Il ouvre son bal de B avec «Do Your Thang», une véritable attaque de Detroit punk. Coff guette l’impulsion sonique au coin du bois. Il revient au funky strut avec «Iceberg’s Thang», mais c’est un funky strut mêlé d’orgue tentaculaire. Coff taille sa croupière sans se gêner. Quel admirable brasseur de wah ! Il joue une wah colérique assez vitupérante. On croit entendre un animal en colère. C’est vivace et agressif. Les notes persiflent. Il reprend aussi le hit des Isleys, «It’s Your Thang» pour le sanctifier. On l’a bien compris, c’est un album indispensable à tout fan de Detroit funk.

Deux ans plus tard, il récidive avec Evolution. Cette fois la formation s’appelle Dennis Coffey & The Detroit Guitar Band. Deux énormités s’y nichent, à commencer par «Scorpio», gros son d’anticipation et doté en son sein d’un joli solo de Jodi Ashford aux congas bientôt rejoint par le bassmatic de big Bob Babbit. On voit que ce vieux Bob a du métier, il peut tenir dix minutes sans créer le moindre ennui. L’autre merveille se trouve en B et s’appelle «Big City Funk». On a là un heavy rumble de Detroit, mélange de white black power et de funk blanc. Typical Detroit sound. Les autres cuts de l’album valent eux aussi le détour, qu’on se rassure, et ce dès «Getting It On», violonné au surréel du groove de funk. On voit bien que Coff admire Norman Whitfield. Coff pompe ensuite le riff de Jimmy Page pour «Whole Lot Of Love». Il propose un Detroit retake que Bob Babbit joue benoîtement. Ils refont aussi en B un instro d’anticipation, «Impression Of» que Coff joue vif et sec, avec une belle énergie, toujours en tête du son, comme un chef à plume de l’armée confédérée.

Pochette célèbre que celle du troisième album de Dennis Coffey, Goin’ For Myself, paru en 1972. Il attaque avec «Taurus», un joli shoot de funk extra-sensoriel, avec un coup de main de Bob Babbit et d’une section de cuivres. C’est un peu Shafty dans l’esprit. On va s’apercevoir au long cours que Coff adore les instros ambianciers comme «Can You Feel It». Il tape dans le célèbre «Never Can Say Goodbye» et des dames viennent faire des chœurs suaves. Et puis voilà son fameux hit de juke, «Ride Sally Ride», monté sur un big fat bassmatic de Babbit. D’ailleurs Babbit crée la sensation sur un break de congas et on voit Coff revenir en force au big sound. Tout est très inspiré sur cet album d’instros. Bon c’est vrai, on aime bien Coff, mais on finit par s’ennuyer en peu en B.

Retour de Dennis Coffey & The Detroit Guitar Band en 1973 avec Electric Coffey. Le hit de l’album est une séquelle de «Scorpio» intitulée «Son Of Scorpio». Ah la fantastique tenue du son ! Avec un mec comme Coff, finie la rigolade ! Il ramène tout le jus du Detroit sound dans une vison pure de l’instro funkoïde. Et big Babbit roule sous la peau du groove comme un gros muscle tendancieux. Il va même aller bananer un break de basse. On trouve aussi le légendaire Eddie Bongo Brown aux percus. Sacrée équipe ! Mais ils font aussi des cuts plus passe-partout comme «Love Song For Libra» ou «The Sagitarian». On s’y ennuie même un peu. Ils passent encore à travers «Love & Understand» et il faut attendre le redémarrage en B avec «Guitar Big Band» pour retrouver un big Babbit en pleine forme. Ah comme ça groove ! Coff peut y aller, il wahte comme un diable dans un feu d’artifice de cuivres. Et quand il vire jazz avec «Twins Of Gemini», il est accueilli en héros par les oreilles du lapin blanc.

Coff n’hésite plus à jouer avec son nom pour la pochette de son deuxième album, Instant Coffey : un graphiste lui a dessiné une belle tasse de café serré. La présence de James Jamerson sur cet album le rend précieux. Coff et ses amis démarrent sur un «Sonate» de thé dansant très mondain et en B, ils proposent «Chicano», un big mambo soloté à la flûte, très années 70. On entend enfin Jamerson s’énerver sur «Kathy». Il y joue l’une de ces cavalcades dont il a le secret et nous fait un numéro de virtuose dans «Outrageous». Lui et Coff y jouent des consonances dodécaphoniques à contretemps et on sent Jamerson parfaitement à l’aise dans ce dada bish bash. Quel fabuleux exercice de style !

S’il est un album qu’il faut emmener sur l’île déserte, c’est bien Finger Lickin Good. Pas pour se branler sur la pochette, mais pour l’écouter. Quel shoot de Coff ! Dès l’ouverture du bal d’A avec «If You Can’t Dance To This You Got No Business Having Feet», on est projeté dans la Soul des jours heureux, et le festin se poursuit avec le morceau titre, heavy funk de rang royal. Coff règne sans partage sur le funk urbain. Tous les cuts de cet album sonnent comme des hits, on comprend qu’il soit recherché aujourd’hui et qu’il puisse valoir la peau des fesses. Grâce à ses chœurs de femmes, «I’ve Got A Real Good Feeling Time» trouve un débouché extraordinaire. On retrouve partout l’énergie faramineuse de la section rythmique. Ces mecs groovent des reins. Et ça repart de plus belle avec «Honky Tonk» et un son plein comme un œuf. Coff y passe un solo de punk, qu’il joue à l’exacerbée, c’est-à-dire à l’ongle sec. La B ? Pareil ! Big Detroit funk dès «Live Wire» et ses coups de wah, puis Coff passe au heavy Westbound groove avec «Some Like It Hot». Nous voilà au cœur du mythe. Merci Coff ! Il mène son groove à la pogne d’acier. Ça joue terriblement bien. Dans le genre, on peut difficilement imaginer mieux.

Puis Coff comprend pourquoi Berry Gordy est allé s’installer en Californie : il a anticipé. Il savait que Detroit allait s’éteindre. Alors Coff part lui aussi s’installer à Los Angeles avec sa famille et fait savoir à Motown qu’il est disponible. Pouf, on l’appelle et le voilà qui travaille pour MoWest. Ça lui permet de vérifier que le secret du Motown Sound est à jamais perdu. Du coup il retourne s’installer à Detroit. Le mal du pays.

Écouter Coff, c’est comme écouter le James Taylor Quartet : il ne peut rien se passer de plus que ce qu’on espère. Coff ramène une tasse de café sur la pochette du Back Home paru sur Westbound Records en 1977. Il joue du bon funk, pour ça il est à bonne école, à Detroit. Il sort un «Free Spirit» bien enjoué, bien frétillé du beat, et serti d’un solo de flûte. Une nommée Brandy vient chanter «Our Love Goes On Forever» et revient en B miauler un «High On Lose» à la Isaac. Coff part ensuite en mode groove du funk pour «Boogie Magic». C’est évident qu’il s’amuse bien, car il règne une bonne ambiance sur cet album. Les instros se succèdent, frais comme des gardons, tous plus aimables les uns que les autres. On note la belle unité de ton de «Magic Of Fire». Bel entrain magnifico. Coff s’y sent comme un poisson dans l’eau.

Toujours sur Westbound, le Dennis Coffey Band enregistre A Sweet Taste Of Sin en 1978. Malgré une pochette un peu trop aguicheuse, c’est un excellent album qui démarre avec un morceau titre en forme de funky boot travaillé dans la matière. C’est joué dans les règles de l’art, Coff fait chanter des hommes et des femmes, c’est plaisant et bien balancé. On sent une certaine volonté commerciale, mais contrebalancée par un sacré craftmanship. Avec «Love Encounter», Coff se contente de jouer le funk du Michigan bon chic bon genre, bien sanglé et admirablement râblé, le funk qui ne traîne pas en chemin, solide et bien déboulé, avec un beat en forme de heartbeat chauffé par des filles délurées. En B, on tombe sur un bel apanage de good time music intitulé «Someone Special». Coff sait servir son Coffey serré, il sait créer de l’émotion. Il vise souvent l’admirabilité des choses. On retrouve un bel épisode de funky boot du Michigan avec «You Know Who You Are». Il développe a good old collective brawl de funk et renoue avec l’exploding shoot de funk dans «Gimme That Funk». On se croirait chez George Clinton ! Coff fait remonter toute l’Africanité du funk a coups de percus, comme s’il voulait diaboliser le funk - Can’t get enouh/ Gimme that groove/ Get down !

Alors Dennis Coffey superstar ? Oh la la, pas du tout. En 1985, il se retrouve le bec dans l’eau. Plus de boulot dans les studios. Alors il faut aller bosser à l’usine. Ça tombe bien, on embauche encore sur les chaînes de montage. Le voilà sur la ligne 3, chez General Motors. Il monte les convertisseurs de couples hydrauliques et c’est encore la chaîne à l’ancienne : cadences infernales, gare à tes pattes. Quand son contremaître découvre qu’il est guitariste, il le fait muter à un poste moins dangereux pour ses doigts. Pire encore : sa femme Katy lui reproche un soir de ne plus la satisfaire en le fixant dans le blanc des yeux. Puisqu’on est dans les amabilités, Coff ajoute qu’elle ne le satisfait plus non plus depuis un bon moment. En vérité, il a d’autres soucis, comme par exemple nourrir sa famille et se débattre chaque jour avec les cadences infernales et les convertisseurs de couples hydrauliques. Ça ne lui laisse pas beaucoup de temps pour s’occuper du vagin de sa femme. Ce fut dit-il le commencement et la fin de la discussion, et donc la fin de leur mariage. Il n’y avait rien à ajouter. Cette nuit-là, réfugié dans la chambre de son fils, Coff s’avouait de guerre lasse qu’il était fatigué de se battre. Se sentant arrivé au bout du rouleau, mentalement épuisé, il prit toutefois la décision de continuer à avancer.

Même si la vie est dure, il décide d’enregistrer un nouvel album. C’est plus fort que lui. Il reçoit la bénédiction d’un ami nommé Tom Hayden qui a un petit label indépendant. Coff fait appel à deux amis de la grande époque, Earl Van Dyke et Uriel Jones. Avec Motor City Magic, il sort une sorte de son de rêve, notamment sur «Don’t Let Go», un son très aérien, très libre. On note l’incroyable qualité du swing. Il gratte «These Dreams» à l’ongle sec et incite à la rêverie. Il donne en B une belle leçon de groove jazzy avec «What It Is». Il va même au-delà des espérances du Cap de Bonne Aventure. Et voilà qu’il se met à jouer comme un dieu dans «Standing Room Only». Il se balade sur son Olympe, guilleret et savant, il gratte ses doublettes de triplettes customisées à la régalade, il montre une fantastique habileté à distiller la joie de vivre. Quel bouillonnement ! Mais c’est le dernier album qu’enregistre Earl Van Dyke avant de casser sa vieille pipe en bois.

Paru trois ans plus tard, Under The Moonlight n’est pas son meilleur album. Sur «Where Did Our Love Go», il caresse le thème d’une main de cordonnier. Mais sur le reste de l’album, on s’ennuie un peu. Dommage.

Coff va reprendre des études et devenir une sorte d’expert en pédagogie technologique. Il va enseigner la robotique et manager une équipe de formateurs. Et il finira consultant comme bon nombre de ces gens-là. D’ailleurs, il a bien la tête de l’emploi. En parallèle, il réussit l’exploit de continuer à exister au plan musical, et c’est là qu’il en bouche en coin, car les disques à venir valent sacrément le détour.

À commencer par Live At Baker’s paru en 2007. Album extrêmement attachant. Et ce dès «Little Sunflower» et sa bossa nova vibe. Ce maestro joue comme un diable vert, il love ses notes dans le giron d’un groove de jazz et claque de ci de là quelques averses. Coff does it right. Ça vire même au heavy groove, Coff peut devenir fou, il fouette ses cordes comme Sade fouette le cul de Justine, avec un sens aigu du raffinement. Ce diable de Coff n’en finit plus d’égrener la jazzification des choses, mais ça reste très Detroit dans l’esprit du son. Il lui faut dix minutes pour établir sa suprématie. Il enquille ensuite un «Chicago Song» aussi long. Ce genre de mec a besoin de temps pour s’exprimer. Coff mélange le funk et le jazz, mais il reste dans l’esprit du Detroit Sound avec sa petite niaque intrinsèque. Ce genre de cut avance tout seul. Puis Coff passe au funk avec «Scorpio» et réveille le fantôme du fameux show télévisé Soul Train. Terrific ! On reste dans les cuts longs et captivants avec un «Moonlight In Vermont» qu’il jazze allègrement. Il joue dans le meilleur des mondes de groove. Il tape aussi dans un vieux hit des Temptations, «Just My Imagination». Il joue ça au délié de demi-caisse efflanquée et s’en va faire du Santana avant de revenir soloter en mode jazz de notes rondes. Cet album n’en finit plus d’éclater au grand jour. Comme tous les grands musiciens de jazz, Coff ne la ramène pas. Il partage son plaisir de jouer et le fait avec une belle exubérance. En vieillissant, il s’affine, il joue comme dans un rêve, tout à la fuite délicieuse de gouttes de notes de cristal.

Attention à cet album auto-titré Dennis Coffey paru en 2011 ! Hot Coff y reçoit des invités de marque, à commencer par Mick Collins et Rachel Nagy, c’est-à-dire la crème de la crème du gratin dauphinois de Detroit, Dirtbombs et Detroit Cobras. Le cut s’appelle «I Bet You» et Mick Collins l’allume dès l’intro. C’est assez inespéré de l’entendre mêler sa bave à celle de Rachel Nagy, avec un hot Coff qui claque derrière eux du gimmick de Detroit. Rachel la ramène à l’accent tranchant de reine impavide et nous plonge au cœur d’un mythe bien vivant, le Detroit Sound. Comme le disait si bien Brother Wayne, what you get is very honest. Hot Coff joue littéralement des giclées de heavy brouet et passe un solo gratté dans sa plaie. Mick Collins pousse des cris et des clameurs, c’est complètement demented, pendant qu’hot Coff gronde dans le fond du son comme un dragon. Autre énormité : «Don’t Knock My Love», avec Fanny Franklin qui vient chanter la heavy Soul de Detroit. Elle chante au gras double. Lisa Kekaula des BellRays vient elle aussi secouer la paillasse de «Somebody’s Been Sleeping». Elle remet les pendules à l’heure et jette toute sa bravado dans la bataille, comme elle sait si bien le faire. Elle est magnifique. Hot Coff s’entoure des meilleures Soul sisters. Attention au «7th Galaxy» d’intro. Il est monté sur le bassmatic dévastateur de Tony T-Money Green, extraordinaire shaker de funk et hot Coff explose la carcasse du son. Il faut aussi entendre Mayer Hawthorne swinguer la Soul rampante d’«All Your Goods Are Gone». Hot Coff gratte ses poux à grands coups d’accords métalliques. Ah quelle vache de la vache, que de son demented are go à gogo ! En fait Coff est aussi indestructible que Dick Taylor. Il descend toujours à la cave avec sa guitare. Il termine avec le Part 2 de «Don’t Knock My Love» et whate sa Soul aux vermicelles comme un démon étoilé. On a en plus les violons de Motown. Pur génie. De toute évidence, cet album est l’un des fleurons du Detroit Sound.

Hot Coffey In The D n’est pas non plus un album qu’il faut prendre à la légère. Il s’accompagne d’un livret de 56 pages, avec notamment une interview de Bettye LaVette. Les morceaux sont enregistrés en 1968 au Morey Baker’s Showplace Lounge de Detroit, Michigan. Dennis Coffey joue accompagné de Lyman Wooward (B3) et Melvin Davis (drums), deux légendes de Detroit. Autre info de grande importance : Zev Feldman rappelle dans son texte de présentation que Coff et son collègue Mike Theodore découvrirent Sixto Rodriguez à Detroit, célébré depuis par l’excellent Searching For Sugar Man. Coff et ses amis démarrent avec «Fuzz». Ils jouent à profusion. Coff explique qu’il gratte une Gibson Birdland - I patched my guitar through a Vox Tone Bender fuzzbox and a Dunlop Cry Baby wah-wah pedal to get that tone you hear on both songs - Il va chercher le ruckus dans l’insistance d’un shuffle d’orgue Hammond. Ces mecs-là ne plaisantent pas. Dans l’interview qu’il accorde à Kevin Goins, Coff rappelle que son trio ouvrait pour le MC5 au Grande Ballroom. Bettye LaVette connaît bien les trois oiseaux, les clubs de Detroit et toute cette histoire de la mafia dont elle parle abondamment dans ses mémoires. Coff et ses amis tapent dans Jimmy Webb avec «By The Time I Get To Phoenix», mais ils ne prennent pas le taureau par les cornes comme le fait Isaac dans sa version, il visent une dimension plus groovy, Coff gratte des accords veloutés, il caresse le son avec une admirable détermination. C’est pourri de feeling et de jazz. Passionnant de bout en bout. Ils restent dans le haut de gamme avec «The Look Of Love» de Burt. Lyman Wooward ramène le son d’orgue de Phoenix dans l’intro. Stupéfiant ! Coff négocie des pointes avec ce démon de Lyman Wooward, ça donne un son très souterrain, bien remué par des courants. Hot Coff on the spot ! Le hit du disque est cette reprise du «Maiden Voyage» d’Herbie Hancock. Coff gratte ça à la note manouche. Il défend le son pied à pied, il joue la carte du heavy drive de jazz et ça devient très violent. Il concasse les noix du jazz, il joue au tagada de Wes Montgo ! Puis il passe des coups de wah dans «The Big D», mais sous le boisseau d’argent. Il n’est pas avare de wah. Avec sa barbichette, il ressemble à un prof de la Sorbonne, mais il joue comme un diable. Il se fond dans le premier groove venu. Il libère ensuite des rivières de perles dans «Casanova». Il joue à la ferveur extravagante sur les belles nappes de Lyman Wooward. C’est tout simplement un gratté de notes ultimes et un festival de pirouettes. Ils terminent avec «Wade In The Water» et Coff pousse le wade dans le water, ça va loin, car chargé de toute la big energy de Detroit. Hot Coff for sure !

Les vielles archives de Coff continuent de refaire surface. One Night At Morey’s 1968 paraît en 2018. Coff rappelle qu’il était assez edgy avec ses copains, ils faisaient du jazz trad mais aussi fun & r’n’b covers, making it our own, comme le montre d’ailleurs «Eleanor Rigby». Coff joue assez killer dans le B3 dévorant. Entre deux vagues surnaturelles, Coff rappelle que Morey’s was the hottest spot in town, avec un public essentiellement noir. Ils jouent le Rigby au jazz improved et Coff goes crazy avec une fantastique énergie. Il ne faut surtout pas le prendre pour une brêle. C’est explosif. Coff ajoute qu’ils n’ont jamais répété. La basse qu’on entend, c’est Lyman Woodard au B3. Ils font aussi une version subliminale du «Groovin’» des Rascals. C’est champion ! Coff gratte le vieux thème à la revoyure. Ici, tout est extraordinairement bien joué au left handed B3. On a l’impression d’entendre une walking bass et le batteur Melvis Davis fait du pur jus de Ginger. Encore une vraie débinade de B3 avec «Burning Spear». Coff gratte au kill kill de Detroit et emmène son groove une nouvelle fois sous le boisseau d’argent. C’est battu sec et net de bout en bout, mais hélas un solo de batterie coupe la chique du shit. On assiste à un joli développé de bassmatic dans «I’m A Midnight Mover». Ils jouent tous les trois leur shuffle au va-tout. Ils créent la sensation, c’est complètement secoué des cloches et Coff bande comme un âne derrière sa demi-caisse. Ils rendent un hommage stupéfiant aux Isleys avec «It’s Your Thing/Union Nation», mais sans le chant. Après les apéritifs dinatoires de «Mindbender» et de «Big City Lights», ils bouclent ce set avec «Billie’s Bounce», un instro amené au puissant jazz d’orgue. Coff jive son jazz part et c’est superbe. L’énergie court sur le haricot du B3. Ils battent absolument tous les records de vélocité véracitaire.

Signé : Cazengler, Jus de chaussette

Dennis Coffey Trio. Hair And Thangs. Venture 1969

Dennis Coffey & The Detroit Guitar Band. Evolution. Sussex 1971

Dennis Coffey. Goin’ For Myself. Sussex 1972

Dennis Coffey & The Detroit Guitar Band. Electric Coffey. Sussex 1973

Dennis Coffey. Instant Coffey. Sussex 1974

Dennis Coffey. Finger Lickin Good. Westbound Records 1975

Dennis Coffey. Back Home. Westbound Records 1977

Dennis Coffey Band. A Sweet Taste Of Sin. Westbound Records 1978

Dennis Coffey. Motor City Magic. TSR Records 1986

Dennis Coffey. Under The Moonlight. Orpheus Records 1989

Dennis Coffey. Live At Baker’s. Scorpio Productions 2007

Dennis Coffey. Dennis Coffey. Strut 2011

Dennis Coffey. Hot Coffey In The D. Resonance Records 2016

Dennis Coffey. One Night At Morey’s 1968. Omnivore Recordings 2018

Dennis Coffey. Guitars Bars And Motown Superstars. University Of Michigan Press 2009

Paul Justman. Standing In The Shadows Of Motown. DVD 2003

 

Silver Apples pie

 

Le destin accorde parfois des privilèges. Oh, pas ceux de la noblesse, du clergé et encore moins ceux du tiers-état, disons plutôt des petits privilèges. Prenons un exemple, ce sera plus clair. Mettons que le destin prenne l’apparence d’un job de traduction : on traduit le Dream Baby Dream que Kris Needs consacre à Suicide et le privilège, c’est de tomber sur un bel éloge des Silver Apples. C’est assez rare, mais il arrive parfois qu’on veuille serrer la pogne au destin pour le remercier.

Silver Apples ? Mais oui, bien sûr, l’un des groupes vraiment mythiques de l’avant-scène américaine, un duo précurseur de Suicide, d’où sa présence dans le Needsy book. Le duo composé du tripatouilleur Simeon Coxe et du batteur Danny Taylor n’enregistra que deux albums en 1968 et 1969. Comme le pauvre Simeon vient tout juste de casser sa pipe en bois, l’occasion est trop belle de remettre le nez dans le privilège. Ça permet d’une part de vérifier qu’à l’époque de la découverte de Contact, on n’avait pas rêvé, et d’autre part et de redire tout le bien qu’il faut penser de ce duo et de sa fantastique appétence pour la liberté à tout crin, un tout crin idéal pour un amateur de crin-crin comme Simeon.

En fait, c’est Alan Vega qui découvrit ce duo d’avant-garde : Simeon Coxe jouait sur un fatras de matériel électronique qu’il appelait La Chose, accompagné par son buddy batteur Danny Taylor. Ils s’étaient taillés une réputation au Max’s, dix ans avant la vague punk. Dans le Needsy vook, Vega cite ses influences : le Velvet, Iggy, Question Mark & The Mysterians... et les Silver Apples. Ça veut dire qu’il les met au même niveau, et il a raison. Vega vantait les charmes des Silver Apples à tout le monde. Alors Kris Needs tire l’overdrive pour nous expliquer dans le détail le parcours fascinant de Simeon : il quitta la Nouvelle Orleans de son enfance pour tenter sa chance à New York dans les mid-sixties. Il fréquentait les bars branchés de la beat generation et sur qui flasha-t-il ? Mais oui, sur Sun Ra qui dans ce bar branché jouait chaque lundi pendant sept heures non stop jusqu’à l’aube - Le chaos spatial de Sun Ra eut une influence déterminante sur l’inconscient de Simeon - Et comme Simeon avait oublié d’être con, il devint pote avec Hal Rogers, un musicien qui nous dit Needs, pouvait mémoriser des dizaines de partitions de symphonies, tout en s’intéressant aux douze tonalités et à l’atonalité qui étaient basées sur des processus mathématiques. Ça ne s’invente pas. Simeon tomba éperdument amoureux de l’oscillateur qu’Hal Rogers avait installé dans sa stéréo.

— S’il te plaît, Hal vends-le moi !

— Bon d’accord, dix bucks !

— Done !

C’est cet oscillateur qui est devenu le ‘Grand-père Oscillateur’ des Silver Apples - Puis Simeon commença à bricoler et à souder des oscillateurs en série - Il prit quelques court-jus et mit au point une méthode pour instrumentaliser le bruit à partir de 86 touches de télégraphe dont il jouait avec les mains, les pieds et les épaules (pas la bite, heureusement) - C’est ce truc-là qu’il appelait la Chose. Il s’agissait en fait d’un synthétiseur primitif. Il démarra avec son buddy Danny et baptisa le duo Silver Apples, d’après un poème de Yeats. Apples bien sûr pour the Big Apple, c’est-à-dire New York. Avec sa manie de la récupération de matériel, Simeon préfigura Suicide. Il avait dix ans d’avance sur Alan Vega qui allait faire exactement la même chose. Simeon se heurta au même problème que Suicide : les gens qui les voyaient sur scène ne les prenaient pas au sérieux. Pas de guitare ? C’est louche ! Pourtant, Simeon parvint à jouer à Central Park devant 30 000 personnes. Puis au Max’s, un Max’s que Burroughs appelait le «Carrefour du monde», un endroit où traînait la crème de la crème du gratin dauphinois, de Ginsberg à Warhol en passant par De Kooning, Castelli, Lichenstein, Rauschenberg, Dali, Fellini ou encore Jane Fonda. Warhol qui était fan des Silver Apples leur suggéra d’accompagner sa super star Ultra Violet, de la même façon que le Velvet avait accompagné Nico - En 1968, aucun groupe ne sonnait comme les Silver Apples. Même l’album des United States Of America, fondé par Joseph Byrd, un membre de Fluxus, paraissait sophistiqué en comparaison - Quand parut leur premier album, John Lennon fut dit-on sidéré. Il déclara à la télé anglaise en 1968 : «Écoutez les Silver Apples. Ils vont devenir énormes !».

Il a raison, le père. Le premier album des Silver Apples s’appelle Silver Apples et démarre avec «Oscillation», donc il n’y a aucun malentendu. Simeon propose un deep groove de mec averti qui en vaut deux, il libère des forces inconnues et ça glougloute dans les coins. En fait son truc, c’est l’hypno, comme le montre encore «Program». Il n’a pas de voix mais il drive sa chique d’electro étrange et balèze à la fois. Au chant, il lui arrive de sonner comme Robert Wyatt. Avec «Dancing Gods», il passe au tribal free et en profite pour faire l’intéressant. C’est la meilleure hypno tribale de New York, il frise avec ses Dancing Gods le génie purpurin, il scande I believe sur un beat qui vaut tout le garage du monde. On comprend que cet album ait pu fasciner Alan Vega et John Lennon. Simeon sait parfaitement ce qu’il fait. Il a compris l’intérêt de l’insistance et de la transe hypno. Il se positionne dans la magnifique insistance du mal chanté et c’est passionnant. Il se faufile partout avec ses grooves electro. Sa transe est digne de celle de Can. Il y a tellement d’énergie dans son bricolo qu’il devient crédible, même sans voix. C’est d’ailleurs toute la différence avec Alan Vega qui lui dispose d’une vraie voix.

Le deuxième album des Silver Apples s’appelle Contact et paraît l’année suivante. Simeon s’en explique : «Contact est ce que nous avons fait de mieux à l’époque. On tournait beaucoup et on travaillait les morceaux pendant les balances. C’est comme si on avait enregistré en public. Le label espérait qu’on allait jouer des trucs plus conventionnels, mais ça n’était pas possible. On restait dans l’électronique et la batterie, avec moi au chant. Notre son devenait de plus en plus âpre. On réagissait au fait que tous les autres ajoutaient des violons dans ce qu’ils appelaient du rock. C’est pour ça qu’on allait dans l’autre sens.» C’est un album tellement profane qu’il faut l’écouter religieusement. À l’époque, personne n’aurait jamais misé un seul kopeck sur ces mecs-là. Dès «You And I», Simeon révélait un sens aigu de l’hypno. Il y avait du Beefheart dans sa démarche. Ses descentes d’osci étaient du pur Magic Banditisme, il proposait le beat dérangeant, celui après lequel on passe sa vie à courir. Il proposait aussi des choses étranges, dans l’esprit que ce que faisait Nico, avec des coups d’harmonium dans l’église d’Oradour («Water»). Et puis soudain éclatait l’excellence d’un «Ruby» qu’il jouait au banjo, bien soutenu par le beat du buddy Danny. Ces deux mecs créaient véritablement leur monde, et ce sont les créateurs de monde qui nous intéressent. Ils couraient comme le furet, avec une incroyable fraîcheur de ton et avec «Gipsy Love», ils rivalisaient de babalumisme avec Can. Le fait que Simeon n’avait pas de voix ne gâtait rien. Cet album se révélait réellement envoûtant, il sonnait comme un fabuleux exutoire. On l’entendait encore touiller son hypno oscillé en B avec «I Have Known Love» et il nous régalait d’un «A Fox On You» assez soft dans l’esprit, pas seulement à cause du grain de voix perchée, mais aussi du fouetté de peau des fesses du buddy Danny : il jouait le beat d’envoûtement en vogue dans le désert de Nubie durant l’Antiquité. Un cut qu’aurait bien sûr adoré Marcel Schwob.

Schwob aurait aussi adoré l’anecdote concernant la pochette de Contact : «L’agence de pub de leur label Kapp avait des relations chez Pan Am et les Silver Apples furent photographiés dans un cockpit, à l’aéroport JFK. L’avion était dirigé vers un coin du tarmac. Pour déconner, Simeon et Danny rajoutèrent des ustensiles de camés dans le cockpit, à proximité du logo Pan Am. Barry Bryant alla encore beaucoup plus loin en récupérant pour l’intérieur de la pochette une image d’accident d’avion d’une compagnie suédoise et en y incorporant l’image des deux pieds nickelés jouant du banjo. En gros, ça voulait dire : deux camés pilotent un avion avec leurs drogues, s’écrasent et jouent du banjo en rigolant au milieu des débris du crash. Chez Pan Am, ce fut l’apoplexie. Ils déclenchèrent des poursuites et l’album fut retiré du commerce.»

Mais si on sort de l’anecdote de la pochette, la grosse info c’est la rencontre de Simeon avec Jimi Hendrix, au Record Plant, le grand studio new-yorkais. Simeon et Danny y travaillaient de minuit à quatre heures du matin, et ensuite Jimi Hendrix récupérait le studio de quatre à huit heures du matin. Il y eut évidemment des échanges entre les Silver Apples et Jimi Hendrix. Quand Jimi partit à Londres, il voulait emmener Danny avec lui, mais Danny refusa. Jimi et les Silver Apples s’entendaient bien. «Jimi entrait dans le studio pour écouter ce qu’on faisait et on faisait la même chose quand il était en studio. Il y a des bandes où on jamme ensemble. La seule chose que je connais, c’est Jimi et moi dans ‘Star Spangled Banner’. Je joue sur les oscillateurs. C’est une curiosité, mais pas un chef-d’œuvre !». C’est le fameux «Star Spangled Banner» que Jimi mit au point en studio avant de le jouer en public à Woodstock, au mois d’août suivant. Simeon n’est pas crédité sur Rainbow Bridge. «On dit que c’est un morceau que Jimi joue seul, mais si vous écoutez bien, vous entendrez mes six oscillateurs de basses sous la guitare.»

Quand le Record Plant demanda le paiement des heures de studio, ce fut la fin des haricots pour les Silver Apples. Leur label ne donna pas suite, effrayé par le scandale Pan Am. Les poursuites en justice, la lâcheté du label et leur troisième album bloqué, il n’en fallut pas davantage pour briser les reins des Silver Apples. «En 1970, Danny trouva un job dans une boîte de téléphonie et Simeon envoya La Chose faire un gros dodo dans le grenier de ses parents, à Mobile, dans l’Alabama. Il s’y installa avec sa femme Eileen et acheta un petit voilier.»

Comme tous les artistes devenus cultes, Simeon va refaire surface. Sacré Simeon, celui qui va l’enterrer n’est pas encore né. Un nouvel album des Silver Apples paraît en 1997, et forcément, ceux qui connaissaient les deux premiers albums sont allés y fourrer leur nez. Il s’appelle Beacon et on les voit tous les trois sur la pochette, oui, car Simeon s’est adjoint les services du keyboardist Xian Hawkins et du batteur Michael Lerner. Beacon est un petit paradis de l’hypno, et ce dès «I Have Known Love» et cette petite voix toute pourrie à laquelle on s’attache. Simeon chante comme un con, mais quelle implication ! Quel beat et quelle ardeur d’underground new-yorkais ! Avec Simeon, ça reste très spécial et foutrement interesting. Il règne chez lui un parfum tenace de modernité. Il tripatouille exactement le même son qu’à ses débuts. Et ça continue avec «Together», un autre drone de doom, Simeon s’y couronne king du non-retour, il broute la motte de son electro avec une façon de bicher unique au monde. Magic Coxe ! C’est la voix qui fait l’Apple. Ça reste très underground, comme enveloppé de son coxy. Il chante son «You And I» par en-dessous et c’est très excitant. L’envolée d’«Hocus Pocus» en ravira plus d’un et plus d’une. Avec Simeon, on est en sécurité. Ce mec sait ce qu’il fait. Il s’élève au dessus des anciens chemins avec «Ancient Path» et drive sa technologie avec un swagger certain. Il y a un côté très formel en Simeon qui doit venir de ses racines indigènes. De toute manière, il a réponse à tout. Il ne cherche pas à plaire, il fait son truc envers et contre tout et cette constance fait tout son charme. Il finit par devenir extrêmement convainquant avec «The Dance» - We have the dance/ You have the trance - Son hypno est bonne. Et voilà une œuvre Dada nommée «Daisy». C’est même de la transe subversive. Simeon adore tellement le glouglou des pygmées subartiques qu’il pond une sorte de Dada doom. Le son peut sembler cucul, mais en fait il est incroyablement excitant. Il finit avec un délire d’osci nommé «Misty Mountain». Fantastique power du came to my mind. Simeon collectionne les lettres de noblesse.

Paru l’année suivante, Decatur propose un seul morceau du même nom, une espèce de grande dérive electro qu’on peut écouter si on en a envie. Essayé mais pas réussi à aller jusqu’au bout.

Par contre, il faut écouter The Garden qui est en fait le fameux troisième album bloqué par les poursuites en 1969, suite au scandale Pan Am. Il s’agit sans doute du meilleur album des Silver Apples. On y trouve une reprise fantastique de «Mustang Sally», Simeon n’a pas la voix de Wilson Pickett, mais Danny et lui sonnent comme des cracks avec les oscis. D’ailleurs Danny vole le show sur pas mal de cuts, tous ceux que comprennent «Noodle» dans le titre : «Tabouli Noodle», «Cannonball Noodle», ou encore «Starlight Noodle». Danny y propose de belles dégelées de drumbeat intermédiaire à la Jaki Liebezeit, le batteur de Can, pendant que Simeon s’amuse à la cuisine avec ses oscis. Dans «Anasazi Noodle», on croit entendre un énorme solo de basse fuzz. Ces deux mecs outrepassent les lois du solo de basse fuzz, et Simeon descend dans les catacombes du heavy doom. C’est très spectaculaire. On adore ces deux mec pour ce qu’ils arrivent à faire ensemble. Ils créent leur monde, un monde passionnant avec du son et des idées. On peut même les vénérer pour ça. Ils nous rappellent ce que veut dire l’expression «avant-garde». D’ailleurs, «Mad Man Blues» est du pur Dada. Simeon chante dans le heavy Dada doom. Il devient une fois de plus le Tzara du beat turgescent. «Fire Ant Noodle» sonne comme un cut de fin de règne. Danny y fouette son cymbalum. On y entend la décadence de la rue et du métro. Mais en réalité, la partie est gagnée dès l’«I Don’t Care What People Say» d’ouverture de bal, car Simeon ramène son vieux rumble de sorcier électronique et c’est sensible, fabuleusement coxien. Il se fout de ce que racontent les gens, dit-il. Ce sens inné de l’hypno lui ouvre toutes les portes. On voit ses spoutniks voler dans un «Walkin’» très cour de Russie, très fourrures blanches, on ne sait pas trop au fond, des spoutniks en zibeline ? Va savoir. Simeon chante comme un athlète, il saute en l’air comme s’il prenait des court-jus. Il chante au mollet leste. Sa prestance bizarre passionne. Il ressort son banjo magique pour «John Hardy» et ça devient relativement mythique. Avec «The Owl», tu as le son de Simeon et t’as intérêt à rester vigilant, car l’animal n’est pas avare de surprises.

L’une des collaborations les plus étonnante de Simeon est l’album A Lake Of Teardrops enregistré avec Sonic Boom. Le pauvre Simeon ne chante pas très bien, comme le montre «Streams Of Sorrow», mais pendant ce temps, Sonic Boom bim-bam-boome sur ses tripatouilleurs. Ils sont convaincus d’œuvrer pour le grand œuvre, alors, il ne faut pas les embêter. Ils se prennent pour des Nimbus sortis des limbes et Will Carruthers diffuse ses Bass Vibrations. Wow, Will ! Dans «The Edge», Simeon revient nous raconter qu’il s’est réveillé naked sur une planète. Musicalement, on se croirait sur «The Gift», un vieux classique monolithique du Velvet. «Whirlwind» tape aussi dans l’hypno à nœud-nœud, c’est facile quand on a des bécanes. Ils cherchent les ambiances fantômes. Nous n’apprendrons rien de plus. Will gratte sa note, conformément au vœu de Sonic. Puis ils tapent dans le synthé du delta pour «(Don’t Care If You) Never Come Back». On sent toujours chez Sonic et Will une incroyable force de persuasion nucléaire. Ils jouent la carte des dingues motorisés et on note au passage l’africanité de la machine. Ce diable de Sonic danse parmi les spoutniks.

Après la mort du buddy Danny Taylor en 2005, Simeon continuera de jouer avec son fantôme. Il va même réussir à enregistrer le fantôme du buddy Danny sur un album qu’on peut écouter : Clinging To A Dream. Autant vous prévenir tout de suite : on y trouve deux énormités, à commencer par «Susie» qu’il prend au big beat, c’est-à-dire à la hussarde. Il retrouve la voie royale des Apples des origines, ce vieux rock transy d’airplane crash couvert de stupre. L’autre plat de résistance s’appelle «Drifting», un pur jus d’electro à la Coxe, très spécial, très spatial, aussi dense que du gaga. Il lance cet assaut final avec «The Edge Of Wonder» et ressort sa vieille voix de paumé. Il continue mine de rien à honorer la légende de l’underground new-yorkais. Il est comme le disent les gens qui vont vite en besogne «assez culte». C’est vrai que Simeon le doucereux glougloute encore dans son Chtulu. Il fera de l’underground jusqu’au bout. Son «Missin You» sonne comme le no-world wonder de nowhere land. Mais on sent aussi une certaine usure de l’inventivité sur certains cuts. Avec «Nothing Matters», on reste dans l’effarance du non-événement. Comme tout le monde, Simeon vieillit mal. Il finit par faire de l’electro à la con, celle qu’on déteste si cordialement. De toute évidence, on voit qu’avec «The Mist», Simeon ne bande plus, même si au final, le Mist se révèle assez oppressant. Avec «Charred», il s’en va se perdre dans la stratosphère et il opère un retour en grâce avec «Concerto For Monkey and Oscillator». Il y crée une jungle et redevient l’espace d’un cut Simeon le magnifique, le créateur d’espaces exotiques, l’un des rois de l’underground new-yorkais. L’album se termine avec une démo de «The Edge Of Wonder», le titre d’ouverture de bal, qu’il faut écouter, car après c’est fini, on ne reverra plus jamais Simeon, un mec qu’on aura vénéré pour son indépendance d’esprit et son anti-conformisme. C’est bien qu’il revienne une dernière fois titiller son vieux son de rêve, il touille sa disto d’osci accompagné par le fantôme de son copain batteur, alors l’underground s’illumine une dernière fois.

Signé : Cazengler, Silver à piles

Simeon Coxe. Disparu le 4 septembre 2020

Silver Apples. Silver Apples. Kapp Records 1968

Silver Apples. Contact. Kapp Records 1969

Silver Apples. Beacon. Whirlybirds Records 1997

Silver Apples. Decatur. Whirlybirds Records 1998

Silver Apples. The Garden. Whirlybirds Records 1998

Spectrum & Silver Apples. A Lake Of Teardrops. Space Age Recordings 1999

Silver Apples. Clinging To A Dream. Chicken Coops Recordings 2007

Kris Needs. Suicide. Dream Baby Dream. Omnibus Press 2015

 

ROCKABILLY GENERATION

( N° 15 / OCTOBRE – NOVEMBRE – Décembre )

 

Whaoups ! Surprise en ouvrant le magazine, sont devenus fous ou quoi, en guise d'édito z'ont mis un calendrier, genre j'inscris la date limite des impôts et celle de la pilule pour la chatte, en plus uniquement les premiers six mois, je tourne la page, fausse alerte, elle se barre, c'est un cadeau ( pour l'année prochaine ) inséré à l'intérieur, l'édito est là, plein de mauvaises nouvelles virales, vous entrevoyez, mais aussi de bonnes, très rock'n'roll, surtout celle que j'attendais depuis au moins cinq ans !

Big Sandy, le magnifique, en couverture, retrouvailles, faisait déjà la une pour le premier numéro, ne vérifiez pas la date, vous vous sentiriez plus vieux, douze pages avec photos et petits documents encadrés pour aider à comprendre de qui il parle, se raconte, sa carrière, et de lui-même comme les questions le lui demandent, un homme simple, non marié qui aime à se retrouver en famille avec ses neveux, pas l'itinéraire d'une jeunesse tourmentée et révoltée, il a cinquante-six piges aujourd'hui, un passionné des années cinquante, touche au rockabilly, au western jump, au hillbilly boogie, au western swing... un artiste qui se penche sur le passé de sa musique, reconnu dans le monde, mais empreint d'une sérénité attachante.

Greg Cattez consacre la chronique Pionniers, à une personnalité beaucoup plus exubérante et scandaleuse, le grand Little Richard, l'a gravé les plus grands classiques du rock'n'roll, l'a réussi le tour de force de rallier à lui la jeunesse blanche, ce qui n'était pas donné d'avance ! Le petit Richard a apporté au rock'n'roll la sauvagerie primale, tout ce que le blues exprimait de violence contenue, Little Richard l'a exalté au grand jour... Aujourd'hui encore l'on peut diviser les artistes rock, tous genres confondus, entre ceux qui essaient de préserver cette rage originelle, et ceux qui s'en éloignent...

Surprise, une nouvelle Chronique R'n'R, de Jacky Chalard, le fondateur de Big Beat Records, le rock français lui doit beaucoup, présente trois émules du créateur de Tutti Frutti, l'américain Esquerita, trop vite expédié à notre goût, Little Tony, ce pionnier italien que Pierre Lattès programmait très souvent dans sa séquence rock du Pop Club de José Arthur - l'émission fut supprimée après mai 68, il reçut Little Richard et Gene Vincent en direct - et enfin une légende française, Moustique, le chanteur des blousons noirs, qui connut son heure de gloire au début des années soixante, qui ne s'est jamais renié et qui est resté fidèle à sa jeunesse, Jacky Chalard raconte son amitié avec Little Richard...

Sergio Kazh – breton de cœur - nous présente Sleeper Bill, comme par hasard un breton. Nouvelle génération rockabilly. Se raconte durant sept pages, félicitons la revue de donner à connaître de jeunes pousses. L'a commencé par Chopin, puis Stevie Ray Vaughan, les rockers ne sont plus ce qu'ils étaient nourris au biberon Gene Vincent, il est bon que la musique évolue, sans œillères, qu'elle soit reprise par des oreilles ouvertes...

Tiens un ancien d'une génération précédente, celle qui but à la source des pionniers et qui reçut l'illumination créatrice du british rockabilly des années soixante-dix. Red Dennis, un parcours idéal, du Rock'n'roll Gang de Gilles Vignal – qui accompagnèrent Gene Vincent en 1967 - aux mythiques Sprites, plus tard avec les Red Hot et présentement avec Al Willis. Lire cet interview c'est être plongé dans toute l'histoire du rockabilly français depuis les années 80, Red Dennis devrait écrire ses mémoires, témoin important et activiste primordial. Une vie menée tambour battant, tout cela par la faute de Dickie Harrell le batteur des Blue Caps de Gene Vincent.

Enfin la bonne nouvelle attendue depuis des années. The Spunyboys le groupe aux mille et un concerts vont sortir un disque ! Vous n'y croyez plus ! Le dernier qui était le premier date de 2013 ! Donc vous n'y croyez pas. Scandale, vous osez mettre ma parole en doute ! Vous avez raison, ils vont en sortir deux ! Et même trois. Ce n'est pas moi qui le dit, vous expliquent cela par eux-mêmes, je vous laisse découvrir...

Le Covid a du bon. Evidemment pas de chroniques sur les festivals interdits, mais l'on ne perd pas au change, les artistes ne chantent plus, ils parlent et l'on a le temps de laisser marcher les enregistreurs, puisque l'on ne peu plus parler du présent, l'on se plonge dans le passé et l'on évoque le futur. Résultat : le rockab prend de l'épaisseur. Un beau numéro. Sergio et son équipe ont montré qu'ils savaient rebondir.

Parodions L'épopée du Rock d'Eddy Mitchell :

Ça fait quinze numéros que cela dure

Rockabilly Generation a la vie dure

Damie Chad.

Editée par l'Association Rockabilly Generation News ( 1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 4,60 Euros + 3,88 de frais de port soit 8,48 E pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 33, 92 Euros ( Port Compris ), chèque bancaire à l'ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal ( cochez : Envoyer de l'argent à des proches ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that's what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues... Et puis la collectionnite et l'archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l'impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents.

 

TRASH HEAVEN

 

Les pochettes de groupes de Metal, sont rarement décevantes. S'ils ne soignent pas leur image, se cantonnant la plupart du temps à un look post-vikings pré-apocalyptiques, ils prennent grand soin des images. Trash Heaven ne s'écarte pas de cette vulgate, toutefois ils possèdent un avantage sur leurs concurrents, leur art-worker personnel, en l'occurrence Bawol Chuc, guitariste de la formation. Les deux CD's sont agrémentés d'un livret couleur chargé d'illustrer l'histoire racontée au fil des différents morceaux. Nouvel élément remarquable à leur actif, les deux CD's enregistrés à quatre ans de distance, content le même récit. Une véritable suite musicale !

Etrange trajectoire de ce genre musical qu'est le Metal, l'est né sous forme d'amibe-blues rudimentaire dans le Delta du Mississippi pour finir par aborder les rivages grandiloquents et tonitruants du Rhin de la tétralogie wagnérienne. De toutes les composantes du mouvement rock dans son acceptation la plus large, le Metal est le seul qui renoue avec la geste grandiose de l'art total, tel qu'il fut imaginé et théorisé à la fin du dix-neuvième siècle.

 

Mikael Marczylo : vocal, guitars / Chuc Bawol : guitars, chorus / Fabien Plumet : bass / Jean Ragot : drums.

DEMENTIA

TRASH HEAVEN

( Avril 2014 )

D'où venons-nous ? De l'âge d'or chanté par Hésiode ou du paradis ? Trash Heaven semble avoir de par leur seule appellation (in)contrôlée leur petite idée sur la réponse. Leur pourriture édénique n'incite pas à l'optimisme. Toutefois le disque nous apporte une réponse digne d'intérêt : de notre cervelle. Son dessin accapare toute la surface. Certains objecteront que l'œuf du cortex n'est qu'une partie de l'animal humain, mais si nous écoutons le philosophe Schopenhauer qui prétend que le monde est notre représentation, il appert très vite qu'il est possible que notre corps ne soit qu'une représentation ( ambulante ) de notre cerveau.

Le recto de la pochette nous renvoie à une réalité quotidienne plus rassurante. Enfin presque, si une guitare, un réveil, un lit, un homme appartiennent à notre monde, nous inquiète le fait qu'ils flottent dans l'espace et qu'ils semblent happer par un vortex suscité par un... cerveau, décidément nous avons du mal à nous en affranchir de ce maudit organe. Le verso planétaire nous arrache à son attraction, les objets qui jouent au petit train dans l'immensité de l'espace, représentent un système solaire. Ce n'est plus le cerveau qui est au centre du monde mais le soleil. Passage ( réversible ? ) de l'omicron à l'omega ? De quoi vous rendre homme-gaga.

Mikael Marczylo : vocal, guitars / Chuc Bawol : guitars, chorus / Frédérick Neuville : bass, chorus / Jean Ragot : drums.

Entering madness : surprise l'on s'attendait à une apocalypse et ici tout n'est que calme, luxe et volupté, nous voguons au fil d'une houle de guitares qui nous emporte dans un rêve d'une extraordinaire douceur, serions-nous retournés dans le liquide amniotique maternel, en tout cas l'ingé du son qui a coupé brutalement la prise devrait être exécuté. Out of time : hors du temps, cela remue salement, cette voix qui hurle, ces guitares qui grondent, on préfèrerait le calme de la mort, enfin presque, parce qu'en fait c'est la mort qui nous appelle, qui nous attend, qui donne à la vie cette apparence chaotique des plus déplaisantes. Certes l'on court, mais à sa perte. Hard drugs : mélodramatique, il existe des produits pour arrêter cette transhumance mortelle. Méfions-nous, la violence de la musique nous incite à supputer que le remède est pire que la maladie. Sont sympathiques, vous préviennent qu'il existe un médicament à effet immédiat, radical et sans douleur, font tout pour vous persuader, vous vous croyez en train d'écouter du Led Zeppe, mais réfléchissez-y à deux fois, un bon coup de pistolet dans la caboche n'est-ce pas sans appel ! Prenez votre temps, réécoutez le morceau, il est prodigieux. Doctor X : une solution avant la définitive : rendre visite à un doctor. Il y en a de meilleurs que d'autres. Celui que vous avez choisi est particulièrement grave. Faut voir comme il vous tape sur le crâne avec une batte de base-ball, le mec voulait devenir batteur, il n'a pas réussi, il se venge sur ses patients, vous êtes liés et attachés vous ne pouvez vous défendre. Vous a inoculé de drôles de médocs dans le cortex, la réalité se gondole, votre tête se brise de l'intérieur, vous êtes votre propre cauchemar, la nuit intérieure se peuple de glissandi phantasmagoriques. Cette piste vous hésiterez à la remettre, elle est trop belle, mais vous emmène sur des sentiers ombreux. Building my graves : avez-vous déjà descendu l'escalier de la mort, abstenez-vous, la première marche est glissante, elle vous happe et vous expédie dans une dégringolade sans fin qui vous fragmente les os un par un et tous ensemble, le morceau commence en blues mais tourne très vite à l'hystérie. Et je vous préviens : ça ne s'arrange pas vers la fin. Ces mecs-là ils vous clouent les planches du cercueil direct sur votre chair. De quoi vous plaignez-vous, c'est ça le rock'n'roll ! Rock ' n ' Roots : d'ailleurs le voici, vous n'avez donc jamais bouffé le rock par ses racines. Une expérience très intéressante, mais éprouvante. Vous avez voulu du rock, et bien en voilà. Vous l'assènent avec une virulence sans pitié. Comme vous tétez le suc nourricier par le mauvais bout ne vous étonnez pas des bruits bizarres produits par les guitares folles, et ce chanteur qui hurle comme s'il poussait le cri qui tue sans interruption. Un tourbillon de folie s'est emparée de vous. Non ce n'est pas fini, vous avez ce bruit de batterie, j'ai cru que la sono s'était détraquée, mais non tout va bien, madame la marquise, de la gare où le train s'égare. Dementia : froissements inquiétants, vous avez franchi une porte, elle s'est refermée, vous ne reviendrez jamais sur vos pas, le couloir blanc de l'hôpital est circulaire, vous l'arpenterez jusqu'à la fin de vos jours, y a des serpents qui jaillissent de la bouche du chanteur, se transforment en verres brisés quand vous les empoignez, sarabandes de collègues en aussi mauvais état que vous autour de vous, vous êtes parvenu au bout de la folie, bienvenue dans le monde de la démence. Époustouflant. Carnaval dantesque. Morceau d'anthologie. Chœurs en flammes. Existe-t-il une différence entre la mort de la vie et la vie de la mort. Ce genre de question finira par vous rendre fou. The 4 lords : superbe image dans le livret, les quatre chevaliers de l'apocalypse englobés dans le nuage de feu sulfureux que crache le dragon. Une batterie qui casse du bois. La musique tombe sur vous comme si le monde s'écroulait pour vous ensevelir. Qui sont ces quatre seigneurs. Seriez-vous la bête, l'archange du mal, et celui du bien en même temps. Qu'importe, au-delà de vos cauchemars de solitaire, un vent épais vous emporte en une brûlante tornade. Juste un passage. Step by step : le plus dur reste à faire, vous êtes un nouvel homme, vous venez de renaître, douceur, calme et volupté, la boucle est bouclée, vous voici sur le chemin de la vie, jeune poulain hennissant dans l'herbe verte, ou bébé ayant à se hisser sur les degrés par la vie. Une nouvelle énergie est en train de poindre. Vous contenez le monde en vous, et s'il existe vraiment vous débordez d'assurance pour l'avaler tout cru. Attention le ballon de baudruche peut se gonfler à volonté, apothéose intumescente, splendeur printanière, chant du soleil, ode à l'infini... peut aussi éclater comme bulle de savon transpercée par les mille poignards de votre songe. ( A suivre... )

Le set de Trash Heaven au Bacchus ( voir livraison 479 du 08 / 10 / 2020 ) nous avait enthousiasmé, mais le live est souvent supérieur aux disques enregistrés parfois en des conditions peu professionnelles, avec ce premier opus, nous sommes scotchés, et tout cela réalisé par eux-mêmes, aucun des musiciens n'essayant de jouer sur les camarades, un équilibre parfait, une œuvre longuement mûrie, pensée et réalisée avec une incontestable maîtrise. Au niveau des plus grands.

 

4 HEADS FOR A CROWN

TRASH HEAVEN

( Music-Records - 21 / 2020 )

 

La suite donc. Toujours la pochette dessinée par Chuc Bawol. Le mauve triomphait sur le recto du premier album, ce mauve qui signifie autant l'intelligence de la mort que la mort de l'intelligence... Autant dire que vous naviguez entre deux écueils monstrueux... Sur le recto de ce deuxième, c'est la cruauté du vert qui vous agresse. Trois hommes ( vous ne voyez pas le quatrième ) soumis à une expérience de manipulation mentale. Sur votre gauche, vous pouvez lire les pictogrammes de la mort, car toute écriture est une mise au tombeau du monde, sur la droite le monde est représenté dans sa réalité mythique, car si les tombeaux égyptiens conservaient les cadavres, vous n'accédez au monde que par le mensonge du songe. Peut-être nos existence sont-elles les rêves du monde. Vous l'avez deviné, nous sommes dans un concept album. De l'âge cybernétique. Les tortures les plus cruelles sont mentales.

Mikael Marczylo : vocal, guitars / Chuc Bawol : guitars, chorus / Fabien Plumet : bass / Jean Ragot : drums.

The last step : nous voici sur la dernière marche de l'escalier, là où nous nous étions arrêtés lors à la fin de Dementia, reprise du motif de l'ouverture et du final de ce premier opus, guitares et chœurs lointains aussi doux qu'une brise qui se lève, une oreille inattentive la qualifierait d'allègre, mais soyez attentifs à ces surgissements de roulements de batterie, de quels tonnerres sont-ils annonciateurs ? Trashed heaven : changement d'atmosphère, cris agoniques, ponctuations sonores, guitares saignantes, l'escalier est interminable, nous essayons tout au long de notre vie de faire de notre mieux, le stairway déboule bien dans le paradis, mais il est en ruines, comme notre vie, nos efforts se réduisent en un tapis de cendres, la musique s'emballe, encore plus violente, au bout de nos rêves, le sol se dérobe, sous les pas de l'Homme s'ouvre le gouffre du néant. Beast inside : est-ce la bête noire qui fait son nid en vous, ou est-ce vous la bête noire qui traverse la part du monde la plus noire. Cris et tumultes. Redescendez-vous l'escalier ou le remontez-vous, vous êtes perdus, le bout du tunnel est là, mais ce n'est guère mieux, tout bouge autour de vous et au-dedans de vous. C'est fou comme le paradis ressemble à l'enfer. La guitare miaule comme un chat que l'on écorche vivant, comme un arbre que l'on écorce mort. Un train qui glisse dans l'espace et qui tombe brusquement. Succubus: la chute n'est pas fatale après l'angoisse de la mort le plaisir de l'amour, la flamme vive de l'amour fou. Hurlements d'extase, mais ne vous y fiez pas, au bout du compte cette fille qui vous enlace est une démone, une succube qui suce votre sève et votre sang, la musique vous aspire, une pompe qui vous vide, un tube de dentifrice à jeter à la poubelle, horreur absolue, mais qui ne se souviendrait pas des délices d'un tel baiser de feu qui vous consume jusqu'à la moelle ! Drakkar : changement de décor, enfin la liberté, votre poitrine face à mer, guerrier à la recherche du combat, tue et libère-toi, kaos musical à fond de train, les meilleures aventures sont les plus sanglantes. Les plus courtes aussi. Deux minutes trente-cinq de fureur. Une fois que tu auras perdu et tes compagnons et tué tes ennemis, tu connaîtras la solitude. The tree of wisdom ( Part I ) : cristal de mélancolie sonore, le héros est de retour chez lui, l'est sous son arbre celui qui apporte la sagesse et qui tire les leçons de l'aventure, au loin se profile l'ombre noire de la montagne-gouffre qu'il a traversé, n'est-il pas comme Gilgamesh qui se réveille en s'apercevant que le serpent lui a volé le secret de l'immortalité. The tree of wisdom ( Part II ) : la première partie était strictement musicale, la deuxième est chantée, attardez-vous sur cette plainte insidieuse, oui il a triomphé, oui il a gagné, mais à quel prix, n'est-il pas un assassin monstrueux. La sagesse coïncide-telle avec le remords. N'est-il pas temps de repartir. Le paradis n'est-il pas une pomme empoisonnée. . 4 heads for a crown ( Part I ) : dénouons le kaos, comprendre que la quête réside en le disque, que les quatre membres sont les victimes de l'exécrable Doctor X qui se livre à une terrible expérience. Les voici soumis à une machine, la couronne, elle s'est emparée de leurs cerveaux et tout ce que chacun a cru traverser n'est qu'un film extérieur à leur personnalité que le computer cybernétique instille dans leurs neurones. 4 heads for a crown ( Part II ) : cette manipulation mentale dont ils découvrent avec une certaine sérénité dans la part 1 se transforme en la 2 en un catastrophique stroboscope orchestral d'électrochocs intérieurs. Aucune maîtrise ne leur est permise. The maze : la lucidité de la connaissance n'abolit pas la souffrance. Vous n'êtes pas sorti de l'auberge. Eboulement musical, vous essayez de fuir, les murs se referment sur vous, ils se dérobent, vous êtes dans le labyrinthe, serait-ce celui de votre conscience, hurlez tant que vous voulez le minotaure finira par se saisir de vous et vous tuer. The last march : nous revoici au début de l'histoire sans fin. Tout s'emmêle. Sont-ils quatre ou est-il seul. Fuite organisée, course échevelée et désespérée, sortir à tout prix, musique tournoyante, vocal épileptique, la dernière marche du labyrinthe ouvre sur un second labyrinthe, lorsque la porte est ouverte, que se passe-t-il, vous le savez, vous ne sortez de la vie réelle ou de vos phantasmes que par la mort. Danse macabre : music maestro, la musique adoucit la mort. Celle-ci ressemble à une sarabande ogivale. Il ne s'agit pas de savoir comment l'on sort de l'œuf, mais comment on y entre. De toutes les manières l'on ne fait pas de trash metal sans casser les œufs. Omelette sanglante. No happy end.

Ce deuxième épisode est aussi splendide que le premier. Un son plus compact, plus dur, plus serré, plus précis dont on ne s'échappe pas. Le groupe a gagné en puissance. Vocal parfait, orchestration jamais ennuyeuse. Impossible n'est pas Trashy Heaven.

Damie Chad.

 

WHITE RIOT

RUBIKA SHAH

( Film documentaire / Sortie Août 2020 )

 

Critiques élogieuses, primé au FBI London Film Festival – normal ça se passe en Angleterre – remarqué au festival de Berlin – les Allemands aiment le rock mais ne le vénèrent pas me semble-t-il à la manière des petits franzosen - White Riot est un court documentaire qui ne dépasse pas les soixante-dix minutes, heureusement car un peu long et ennuyeux. Bavard. Le sujet mérite attention, la mise en place de l'organisation Rock Against Racism, au bon vieux temps du punk.

Tous les ingrédients sont là pour concocter une cocote-minute explosive, mais Rubika Shah a opté pour la cuisson au bain-marie ( pleine de graisse pesante ). Si seulement Rubika Shah avait pris exemple sur les mises en page des publications de Rage Against Racism, ce parti pris nous aurait donné l'impression de lécher une glace au fil de fer barbelé, nous rêvons au festival d'images-chocs qu'un monteur agile à qui l'on aurait laissé la bride sur le coup aurait pu nous offrir. Au lieu de cela nous avons droit à un exercice scolaire des plus platement prosaïques. D'abord un parti-pris désespérant : donner la parole aux anciens combattants. Ils méritent leurs médailles, ils ont su réagir et construire une action des plus méritoires. Le malheur c'est qu'ils ont pris quarante ans dans la tronche et la mise en scène ne les aide pas.

Pauvre Red Saunders, ce gars c'est le catalyseur, l'étincelle qui mit le feu à toute la plaine, un activiste, et le voici assis devant une table aussi large que la Tamise, le look pépère de l'instituteur qui fait sa leçon de géographie. Vous raconte l'histoire, ne vous la fait pas vivre, ne vibre pas. Dommage. Idem pour les autres protagonistes du noyau initial, en plus la juxtaposition de leurs visages, avant / après, nous incite davantage à une méditation mélancolique sur la fuite irrémédiable du temps qu'à nous insuffler l'énergie nécessaire au combat contre les monstres qui nous entourent présentement. Nous touchons là au gros défaut du film, se réduit au bas mot à l'organisation d'un méga-concert de quatre vingt mille spectateurs réunis contre le racisme. Une réussite inespérée. De laquelle les organisateurs furent les premiers éberlués. Du début à la fin.

L'on part des remous suscités par les déclarations d'Eric Clapton à l'encontre des populations de couleur qui viennent manger le pain des pauvres anglais - elles ne manquent pas de sel, de la part d'une personne qui a fait fortune en reprenant les morceaux de ces artistes en leur majeure partie de couleur noire plus ou moins foncée ( comme tout nègre, ainsi les nommait-on, qui se respecte ) qui en furent les créateurs – elles furent la goutte d'eau qui fit déborder les consciences, celle qui vous prévient qu'il est temps de tirer la chasse avant la noyade... Elles résonnèrent telles un signal symbolique qui démontrait que les idées nauséabondes déversées par the National Front traversaient désormais toutes les couches de la société, des milieux prolétaires empoisonnés par cette crasse idéologique aux élites petites-bourgeoises apeurées par la crise économique qui n'arrêtait pas de s'amplifier, prêtes à suivre les yeux fermés celui qui parlerait le plus fort. La haine et les actes racistes se généralisaient, toute une partie de la jeunesse ( notamment de nombreux, pas tous, skins ) en colère adhéraient aux analyses sommaires et manipulatrices de l'extrême droite... Le documentaire s'attarde sur la complicité au minimum passive de la police. Les images d'époque sont assez éloquentes sur les brutalités gratuites exercées par les forces de l'ordre...

Rage Against Racism va durant deux années ( 1976 - 1977 ) essaimer dans toute la Grande-Bretagne, un magnifique travail d'information, de communication, de propagande, réalisé à partir de fanzines auto-produits. Temporary Harding organe central du mouvement en premier lieu. Une esthétique qui arrache les yeux, qui à première vue, la caméra ne s'attarde guère sur les pleines pages qui défilent, diffère des canons graphiques du punk. Puisque l'on a sorti le mot punk, il est temps de parler music. La grande idole des leaders du mouvement est le chanteur Tom Robinson à qui lors du concert final de Victoria Park les Clash cèderont la vedette. Hiérarchie quand tu tiens les esprits tu ne les lâches pas ! De toutes les manières les images d'archive nous présentent une jeunesse sympathique, turbulente, animée de bons sentiments, mais peu radicalisée.

Bref le docu suit les évènements et se refuse à les mettre en relation avec l'ensemble articulatoire du déploiement social-économique en gestation dans ces mêmes années. Les derniers mots qui s'inscrivent sur l'écran, nous laissent pantois. Le National Front qui culminait à plus de 23 %cent dans certains quartiers populaires perd les élections. Par la force de la brièveté du message le spectateur en déduit que grâce au RAR, le pays a échappé à un grand malheur. Hélas ce fut pour porter au pouvoir Margaret Thatcher qui appliqua le même programme économique proposé par le National Front...

White riot décrit l'écume sur la crête des vagues mais ignore la tempête.

Damie Chad.

 

ROCKAMBOLESQUES

LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

( Services secrets du rock 'n' rOll )

L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

Lecteurs, ne posez pas de questions,

Voici quelques précisions

 

10

Je roulais à tombeau ouvert dans la nuit parisienne tous feux éteints pour ne pas me faire remarquer par d'éventuels poursuivants lorsque Molossa et Molossito poussèrent depuis la lunette arrière de joyeux jappements. Les braves bêtes avaient repéré la vitrine illuminée d'une pâtisserie. Je coulais la voiture le long du trottoir et je m'engouffrais dans le magasin, les cabots excités sur mes talons. Hormis une dame plantureuse assise à la caisse la boutique était vide :

    • Madame si la présence de mes infortunés canidés ne vous importune pas, nous prendrions place à cette table et vous nous rendriez les plus heureux du monde si vous pouviez nous servir trois plateaux de douze éclairs au chocolat !

    • Avec plaisir monsieur, Jean mon mari et moi adorons les chiens, prenez place, à cette heure il y a peu de chance pour voir entrer des clients ronchons qui n'aiment pas les bêtes, d'habitude nous sommes fermés mais Jean avait encore un peu de travail dans l'arrière-boutique, asseyez-vous, je vous en prie.

Perchés sur la table Molossa et Molossito tenaient en leur bec un gâteau qu'ils laissaient tomber dans leur gosier. Je les imitais quelque peu, je pressentais que la nuit serait longue et cette pâtisserie m'apparaissait comme l'oasis inespéré au milieu d'un désert aride peuplé de monstres cruels. Je n'étais pas loin de la vérité. Brutalement deux hommes en costume noir, pistolet au poing firent irruption.

    • Agent Chad désolé de vous interrompre, mais ta dernière minute est arrivée, toi et tes chiens...

Il y eut un bruit terrible. Je croyais que j'étais mort et je trouvais que le paradis était décoré avec un goût douteux, un peu crades tout de même ces bouts de barbaque collés sur les murs mais une voix de stentor me tira de mes pensées, je me retournais, c'était Jean dans l'embrasure de l'arrière-boutique, il serrait contre lui une grosse pétoire avec laquelle il avait foudroyé à chevrotines et pratiquement à bout portant les deux intrus.

    • J'aime pas que l'on tire sur les animaux déclara-t-il

Ce furent ses derniers mots, il tomba atteint par une balle en pleine tête, deux nouveaux hommes habillés de noir venaient d'entrer, ils n'eurent pas le temps d'aller bien loin, une autre rafale de gros plombs meurtriers les raya sans préavis de la liste des vivants.

    • Je n'aime pas que l'on tire sur mon mari, déclara la patronne en reposant son flingot derrière son comptoir, il est bien connu que les petits commerçants sont les as de l'auto-défense

Ce furent ses derniers mots. Une balle en plein cœur l'envoya rejoindre séance tenante son époux, maintenant ils étaient trois, face à nous, mais ils prenaient leur temps.

    • Agent Chad, cette fois c'est la fin, mon compagnon de droite se charge de la chienne, celui de gauche du chiot, et je me ferai le plaisir de t'envoyer ad patres, messieurs je compte jusqu'à trois, attention tous ensemble ; un... ( les mains collantes de crème au chocolat je n'aurais jamais la chance de dégainer avant eux ) deux... il y eut, champagne du silencieux, trois pop, pop,pop successifs et le trio des malfrats s'écroula devant nos six yeux ébahis.

    • Agent Chad, je vous avais recommandé la plus grande prudence – une délicieuse odeur de Coronado flottait au-dessus des cadavres...

    • Chef, comment avez-vous fait pour arriver ici ?

    • Désormais quand vous rentrerez dans une pâtisserie au lieu d'écouter votre estomac, regardez d'abord l'enseigne !

Je sortis et levai les yeux, c'était écrit en grosses lettres rouges : CHEZ L'HOMME A DEUX MAINS ! Le Chef en profita pour allumer un nouveau Coronado :

    • Très simple, quand j'ai tapé ''l'homme à deux mains sur mon ordinateur'', la façade de la pâtisserie, est apparue instantanément, je me suis dit qu'avec votre flair légendaire vous avez toutes les chances d'y tomber dessus, ne serait-ce que par hasard ! Je suis venu pour vous prêter main forte si nécessaire...

    • Chef, l'assassin du facteur c'est donc le pâtissier !

    • Agen Chad, ne tombez pas dans le premier panneau qui passe ! Nos ennemis ont les moyens, ils nous attendaient ici au cas où. Le dénommé Jean a eu ses deux mains coupées lors d'un accident du travail sur un chantier, les toubibs lui ont greffé deux mains artificielles, le pauvre gars a suivi une formation pour se recycler, muni de son niveau diplôme il a ouvert ce magasin. Pas difficile de comprendre le nom qu'il lui a donné, l'a tout de suite bénéficié d'une super-clientèle attirée par son aventure relatée par les merdia. Evidemment c'est une fausse piste, prenez les cabots, je vous rappelle que je vous attends demain matin avec un indice sérieux !

11

Suis revenu à Provins un peu honteux. Le Chef m'avait donné une leçon que je n'étais pas prêt d'oublier. C'était à moi de montrer ce que je savais faire. D'abord je décidai de changer de méthode, d'emprunter celle du Chef : la fameuse méthode logico-déductive. J'installai mes deux chiens sur la table basse du salon, Molossito ne tarda pas à s'endormir, Molossa resta toute oreille, ponctuant le déroulement syllogistique de mon discours de vigoureux ouah !

    • L'essentiel n'est pas de trouver la solution mais de mieux poser le problème, ainsi le Chef a concentré sa réflexion sur la découverte de l'identité de l'homme à deux mains, mais une montagne ne se laisse pas escalader par une seule de ses faces... en 1 : je dirais que l'on en veut au SSR ( ouah ! ) en 2 : j'affirme que l'activité du SSR est dédiée au rock'n'roll ( ouah ! ouah ! ), en 3 ; c'est donc dans le rock'n'roll qu'il faut chercher l'homme à deux mains ( ouah ! ouah ! ouah ! ), déduction : il suffit de téléphoner au Cat Zengler ! ( ouah : ouah ! ouah ! ouah !). Ce à quoi je m'employais immédiatement.

    • Salut le Cat Cinglé, il est trois heures du matin, mais c'est urgent, toi qui connais l'inconnaissable du rock'n'roll, est-ce que tu n'aurais pas dans ton immense collection, ou alors entendu parler d'un disque d'un groupe nommé L'homme à deux mains, voire d' un album qui porterait ce titre .

    • Non Damie, ni dans ma collection, ni ailleurs, j'en suis sûr.

    • Ô my cat, c'est la première fois que tu me déçois, moi qui pensais que tu savais tout !

    • Non Damie, c'est toi qui poses mal la question, L'homme à deux mains n'est ni un vinyle, ni un CD, même pas un rouleau des années 20, c'est un livre-culte bien connu des amateurs de romans policiers !

    • Donc tu l'as lu !

    • Non ! Personne ne l'a jamais lu, c'est une légende, le titre apparaît dans un catalogue de la Série Noire, une feuille volante annonçant les nouveautés, sans nom d'auteur, numéro 2037, les amateurs le recherchent depuis trente ans, ce qui est étrange c'est que l'éditeur a toujours démenti l'existence de ce polar, voire de ce projet de bouquin, le truc reste introuvable, pourtant la rumeur persiste. Voilà, je te quitte, je suis en train d'écrire une chro de 250 pages sur les bootlegs des Stones, salut Damie ! Fais attention à toi !

12

Huit heures tapantes, j'ouvrais la porte du service, le Chef était à son bureau fumant placidement son septième Coronado du matin !

    • J'ai la piste, Chef, L'homme à deux mains, est un roman policier que personne n'a jamais lu, et dont l'auteur est inconnu !

    • Agent Chad, ne parlez pas de ce que vous ignorez, l'auteur de L'homme à deux mains, est bien connu, il a disparu en 1997 en de mystérieuses circonstances, il exerçait la noble profession de détective privé du côté de Nice, il s'appelait Eddie Crescendo.

( A suivre... )