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12/04/2018

KR'TNT ! 370 : MARK LANEGAN / CRYSTAL & RUNNIN' WILLD / HIGELIN / JOHNNY HALLYDAY

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 370

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

19 / 04 / 2018

 TEXTE + PHOTOS SUR  :

http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

ATTENTION CETTE LIVRAISON 370 PARAÎT AVEC QUELQUES JOURS D'AVANCE / POUR VEILLER A L'HARMONIE DU MONDE ET NE PAS NUIRE A SON EQUILBRE PRECAIRE LA LIVRAISON 371 PARAÎTRA AVEC QUELQUES JOURS DE RETARD / SURTOUT NE FAITES PAS L'IMPASSE SUR LA LIVRAISON 369 / PLUS QU'UN CRIME CE SERAIT UN MANQUEMENT AU ROCK'N'ROLL !

 

MARK LANEGAN / CRYSTAL & RUNNIN' WILD

HIGELIN / JOHNNY HALLYDAY

 

Lanegan à tous les coups - Part Two

 

Mark Lanegan vient de faire paraître un recueil de textes intitulé I Am The Wolf. Lyrics & Writings. Il y présente chacun de ses albums solo de façon très sommaire : une courte introduction suivie des paroles des chansons. Il suit le modèle de Go Tell The Mountain, recueil de textes et de paroles de chansons jadis édité par son ami et mentor Jeffrey Lee Pierce.

De façon très elliptique, il situe le contexte dans lequel fut enregistré chacun de ses albums et d’une certaine façon, l’ouvrage le rapproche d’une élite, celle des grands écrivains de la rock culture : Dylan, Dickinson, Ray Davies ou encore Nick Kent.

Lanegan : «Ce livre est un recueil de paroles de chansons. Quand j’étais gosse, les livres, les disques et les films m’ont sauvé la peau, mais je ne pensais pas qu’un jour je jouerais de la musique ou j’écrirais. Dans ma vie, les choses se sont toujours présentées accidentellement et c’est en voulant les changer que je suis devenu créatif. La raison pour laquelle j’ai servi de l’essence à Texaco, j’ai nettoyé les chiottes, j’ai lavé la vaisselle et servi le breakfast dans des relais d’autoroutes, revendu de l’électro-ménager, fait des déménagements et repeint des maisons, vendu des drogues et pris des drogues, voulu travailler dans un cirque ou m’engager dans l’armée, bu régulièrement jusqu’au coma éthylique et cherché la bagarre dans des bars, vécu d’innombrables relations sentimentales foutues d’avance et volé des tas de choses pour les revendre, sauté sur toutes les occasions de baiser et adopté un comportement bizarre, que ce soit en public ou en privé, eh bien, quand je suis entré dans un groupe, c’était pour la même raison : l’occasion s’est présentée et j’ai dit oui. Et j’ai appris comme j’ai pu à devenir chanteur. Je ne suis pas plus doué qu’un autre. J’ai eu beaucoup de chance.»

Fantastique self-portrait. On se plaignait de l’absence de littérature sur Lanegan et les Screaming Trees. Maintenant, nous avons ce qu’il faut.

Il fait une poignante présentation de The Winding Street, premier album solo paru en 1990. «Le titre de l’album sort de ce que disait Maya Angelou dans une émission de télé sur PBS et les chansons sont inspirées par ce que je vivais à l’époque : problèmes relationnels, pas de blé, alcool, dépression, came, et tout le reste. C’était parfois sérieux, parfois comique. Le climat pluvieux de Seattle n’arrangeait rien, je songeais aussi à la mort et à l’imminence de la fin du monde. Je tirais alors mes influences musicales d’un amour inconditionnel du blues et du style introspectif et poétique de gens comme Leonard Cohen, John Cale, Jeffrey Lee Pierce, Falling James Moreland, Ian Curtis, Nick Cave et de héros locaux de Portland, Oregon, Chris Newman et Greg Sage.» On trouve sur cet album une très belle reprise du fameux «Where Did You Sleep Last Night» de Leadbelly. L’autre grand pote de Lanegan, Kurt Cobain, y joue de la guitare. C’est une version trashy assez miraculeuse. Ils transforment ça en enfer sonique et Lanegan hurle sa foi en Lead. Quel coup de génie ! Tout aussi fascinant, voilà «Juarez» - Turn the TV on/ Give me another blowjob before I’m on the nod/ Say you’ll always love me/ And never do me no harm - C’est une ode à la désespérance (Allume la télé, taille-moi encore une pipe avant que je m’endorme, dis-moi que tu m’aimeras toujours et que tu ne me feras jamais de mal). Avec «Museum», Lanegan nous entraîne dans le néant de nowhereland, c’est de la pop des cavernes, mais dans son dénuement, cet homme extraordinaire conserve sa dignité de dandy. On retrouve des dynamiques de Screaming Trees dans «Down In The Dark», mais ça reste très succinct - Baby you’re gonna die someday - On sent que cet album refuse obstinément d’avouer sa défaite. Lanegan ne veut pas s’incliner devant la raison.

«J’écoutais Astral Weeks de Van Morrison du matin au soir et un jour j’eus une révélation : je voulais faite un album plus expansif que The Winding Sheet. Je voulais créer quelque chose de singulier, un monde à part entière. Au même moment, une amie me donna à lire Blood Meridian de Cormac McCarthy et son imagerie me frappa. McCarthy et Morrison furent donc les deux sources d’inspiration de Whiskey For The Holy Ghost. On trouve sur cet album un coup de génie intitulé «Borracho». Lanegan y descend sous le boisseau pour murmurer des choses terribles du genre trouble comes in slowly. Et il fait sa chute de couplet avec un I need some more room to breathe. C’est épais, tragique et grandiose à la fois - Here comes the devil prowling around - Le guitariste s’appelle Mike Johnson. Lanegan plonge dans les affres de la rédemption - L’m sorry for what I’ve done/ Lord it’s me that knows what it costs - Il n’existe rien d’aussi poussé dans l’âpre exercice de la véracité. On trouve d’autres merveilles sur cet album, comme par exemple «Riptide Nightingale», où il annonce qu’il va chialer - I’m gonna cry now - C’est l’expression du désespoir ultime, ou encore «El Sol», magnifique balladif visité par des relents de Mary Chain - Waiting for some warmth and coming down - Il va aussi chercher «Dead On You» au plus profond de son désespoir. Tout est irrémédiablement doomé sur cet album, ce qui fait sa grandeur.

Il choisit d’évoquer la fin d’une relation sentimentale pour présenter Scraps At Midnight, paru en 1998 : «Elle roula des yeux et dit : ‘Toujours un voile, jamais une lumière’, alors que je rentrais défoncé, et peu de temps après, une autre love story finissait à la poubelle.»

Lanegan précise que «Last One In The World» ne concerne pas la mort de Kurt Cobain comme on l’a dit, mais celle de son ami Layne Staley. Cette chanson lui est dédiée. Et il ajoute : «Je les aimais tous les eux, Kurt comme un petit frère et Layne comme un jumeau.» On aimerait avoir Lanegan comme ami, car «Last One In The World» est d’une beauté mirifique. Ça sonne d’entrée comme un hit confraternel chaud et langoureux et pour ne rien arranger, c’est une authentique merveille mélodique - Goodbye my friend/ I hate to see you go - Il faut le voir poser sa prosologie sur la mélodie, avec tous ces petits décalages qui en font la saveur - I hear you cry/ But let’s not waste this night/ The last one in the world - C’est tellement beau qu’on y revient plusieurs fois de suite. Le guitariste Mike Johnson fait des miracles sur cet album, notamment sur «Stay». Il intervient sur le tard avec du phrasé enluminé et il finit «Hospital Rool Call» au psyché en sous-main. Le «Wheels» qui ouvre le bal de la B en épatera plus d’un. J. Mascis et Tad Doyle sont de la partie. Lanegan nous embarque dans un slow groove aussi fascinant que celui du «Cowboy Movie» de Croz - Go my love on your way/ To bigger and bright better days - On s’enivre de la musique des mots. Chez Lanegan, ça monte directement au cerveau - Just running round catching ‘em/ Whichever way they fall - Rien d’aussi musical. Il finit cet album somptueux (un de plus) avec un «Because Of This» digne des grandes heures des Trees. On a le même son et la même volonté de démesure orientaliste. Quel fantastique retour aux sources ! Ces mecs renouent avec la puissance du gros Conner.

I’ll Take Care Of You est un bel album de covers. Il démarre avec le «Carry Home» de Jeffrey Lee Pierce. Pas de meilleure introduction, le cut sonne comme un classique impérissable, hanté et hanteur à la fois, beau et comme en déclin, joliment claqué à coups d’acou. Il tape ensuite dans la belle Soul de Brook Benton avec «I’ll Take Care Of You», puis dans Tim Hardin avec «Shiloh Town». Lanegan a du goût, mais du goût américain. Il rend aussi hommage à Fred Neil avec «Badi-Da» et la magie opère. Voilà une merveille éraillée sortie du paradis perdu. Appelons ça l’extrême onction du génie incarné. Lanegan fend l’âme des contrechants d’ombilic. Et puis on tombe sur le pot aux roses : une version somptueuse de «Consider Me», vieux hit composé par Booker T. Jones et Eddie Floyd. Idéal pour un king of scum comme Lanegan. Il le chante à contre-courant au darling darling please consider me. C’est l’un de ses plus gros coups de Jarnac, il monte au yeah they’ll understand et il redescend au darling darling. Ce mec est un diable - So you gotta have a man - et il ajoute, déchirant - I don’t want to be left on the outside babe/ Please consider me - Pour ne pas rester seul, il descend dans des sous-couches inimaginables. Il termine cet album terrible avec le «Boogie Boogie» de Tim Rose. Il n’y a que les Américains pour aller taper dans les deux Tim, Rose et Hardin. C’est un autre monde et un autre beat.

Lanegan considère Field Songs comme l’un de ses meilleurs albums, and it contains some of my favorite songs. Il cite «Don’t Forget Me» qui effectivement marque la mémoire au fer rouge. C’est un heavy groove de génie chanté à l’énergie du désespoir, une espèce de mambo transversal chanté à l’aune de la voyoucratie. Lanegan dit avoir pompé une Israeli folk song et il ajoute que ses fans l’ont tout de suite vu. Lanegan en fait un fabuleux rumble de classe suburbaine. «One Way Street» fait aussi partie de ses chansons favorites. On a là un admirable balladif ravagé et fabuleusement mélodique qui entre sous la peau. Il règne dans cette latence un beau relent d’insistance. Avec Lanegan tout est cousu, c’est ça le drame. Il précise que «Kimono’s Dream House» fut un cadeau from my favourite singer, friend and mentor Jeffrey Lee Pierce. He gave me the music and half the lyrics and said ‘Finish it’. Avec cette merveille, Lanegan nous transporte dans un monde suspendu, ailleurs. Somewhere. Admirable. Ce beau diable transforme le cadeau de Jeffrey Lee en coup de génie harmonique. Il fait une approche ultra-fine de so many things. C’est d’une beauté moderne qui dépasse l’entendement. Tout est si beau sur cet album qu’il en devient surréaliste et suprêmement éloigné des contingences. Avec «Phill Hill Serenade», il crée une sorte d’événement, rien qu’au chant. Il prend sa Serenade en crabe, il chante à la pointe de feeling, c’est nappé d’orgue, comme suspendu. «Low» sonne comme un balladif biblique. Il y a là-dedans quelque chose d’élégiaque qui nous dépasse. Tout aussi beau, voilà «Blues For D», une sorte de blues des catacombes. Il va bien au-delà de toutes les expectatives. On reste dans la série des fabuleux balladifs avec «She Done Too Much». Il travaille la moelle de son balladif au baryton des morts vivants et c’est encore une fois d’une beauté qui force l’admiration. Il termine avec «Fix». S’il est un mec sur cette terre qui peu chanter le fix, c’est bien lui. Il est plus aléatoire que Lou Reed, mais il reste infiniment crédible. C’est du fix digne des Spacemen 3, bienvenue au club du heavy rush - Gonna drive that Terraplane across a frozen ocean.

Dans son livre, Lanegan raconte qu’il avait des ampoules au sang quand il est arrivé à Houston - I had come down to Houston at a time of intense heat and extremely high humidity, avec des bottes de biker trop grandes aux pieds et pas un rond pour en acheter d’autres - Lanegan raconte qu’au départ, il s’agissait de démos, mais c’est devenu un vrai album. C’est John Langford qui dessine la pochette de Houston Publishing Demos. Il faut absolument se jeter sur cet album, ne serait-ce que pour ce coup de génie intitulé «No Cross». Il s’agit là d’une extravaganza d’Americana de wild frontier, mais avec le groan du chercheur d’or - Play some rock & roll dead show - Pur génie de singalong. Dans «When It’s In You (Metemphetamine Blues)», Lanegan fait rimer blues avec lose. Belle rime de loser et bien sûr, c’est tartiné aux guitares psyché. On se régalera aussi du mighty «I’ll Go Where You Send Me», un balladif rebondi et somptueux, orchestré à la tension du désespoir et swingué au beurre. En B, on tombe sur «Blind», un heavy balladif sépulcral, typical Lanegan - Will there be another day - Et avec «Halcyon Daze», il n’en peut plus - I need somebody like you/ I’m on my own and tired/ It’s true - Encore une rime sublime, you and true. C’est avec «Nothing Much To Mention» qu’on voit à quel point Lanegan est d’abord un écrivain. On parle ici de littérature - They say that love can make you weep/ But make you very glad as well/ But all I think of love is sleep/ I’d say I’m sorry but what the hell/ You’ve heard it all too many times/ No long goodbyes (On dit que l’amour peut faire pleurer/ Mais aussi te rendre heureux/ Je pense que l’amour endort/ Désolé mais que veux-tu/ Tu as déjà entendu ça trop souvent/ Pas la peine d’en rajouter) - Il termine avec «Way To Tomorrow», sans doute le cut le plus désespéré de toute l’histoire du rock - a song I wrote and recorded my last night in town upon receiving the devastating news that Layne Staley had died.

Lanegan rassemble Here Comes That Weird Chill et Bubblegum dans un même chapitre. Attention, ce sont deux albums assez explosifs. Il raconte l’histoire de «Bombed» qui se trouve sur Bubblegum, une chanson spontanée qu’il venait d’écrire et d’enregistrer. Il mit Wendy Rae Fowler, my soon-to-be-ex-wife, devant un micro et la fit chanter. Il obtint un résultat qui lui rappelait Royal Trux, a band I liked. «Quand je lui ai dit que j’allais conserver la première prise, ça ne lui plaisait pas, mais ce n’était rien comparé à tout ce que je lui avais fait qui ne lui plaisait pas.» On vit Lanegan chanter ces cuts déments sur scène à Paris, en 2004, sous le lustre rococo du Nouveau Casino. Encadré de gens couverts de tatouages, Lanegan s’arrima à son pied de micro pour chanter dans une semi-obscurité soigneusement aménagée. Tous les musiciens étaient éclairés, sauf lui. On sentait l’homme sorti indemne d’un tourbillon de délinquance, de drogues et d’excès en tous genres. Il portait fièrement le poids de vingt ans de débauche et un T-shirt noir marqué «Carhartt». On voyait son buste dodeliner sur le beat et ses jambes extraordinairement massives rester campées au sol. On entendait l’immense growl sourdre des profondeurs de sa poitrine de superstar. À sa droite, le guitariste hellacoptérisé jouait avec ses longs doigts tatoués des arpèges maléfiques sur sa strato ivoire. En jouant «Sideways in Reverse», ils devenaient encore plus stoogiens que les Stooges. Avec ses cheveux mi-longs et sa barbe fournie, l’autre guitariste ressemblait étrangement à Charlie Manson. Il y avait aussi du Raspoutine en lui. Il prenait des solos effrayants de barbarie et jouait en se réaccordant. Ce barbu tétanisant était autant anti-frimeur que Lanegan était anti-superstar. Il alignait des balladifs somptueux comme «One Hundred Days» et «Morning Glory Wine» et duettait avec Sally Graham sur l’infernal «Hit the City». Il atteignait au génie avec «Wish You Well» et termina le set en apothéose avec «Methamphetamine Blues».

On retrouve «Methamphetamine Blues» sur les deux albums, Weird Chill et Bubblegum. Monté sur le beat des squelettes, ou si vous préférez, le beat des forges primitives, ce cut incarne l’idéal du rock moderne, avec un son et une voix de rêve. Lanegan y sublime l’essence de la malédiction. L’autre coup de génie du mini-album Weird Chill est cette stupéfiante reprise du «Clear Spot» de Captain Beefheart, considéré à juste titre comme l’un des summums de l’intapable. Sauf par Lanegan. C’est le clin d’œil d’un géant à un autre géant, indubitable croc-en-jambes. Non seulement il faut savoir le jouer et le chanter, mais il faut surtout savoir le hanter. Avec «Message To Mine», Lanegan se met en position de perdition et se fond dans un heavy groove de type Screaming Trees. L’un de ses pouvoirs occultes consiste à tortiller les consonances. Il revient au groove des catacombes avec l’admirable «Skeletal History». C’est extraordinairement macabre. Et il revient à la beauté universelle avec «Wish You Well». Il semble parfois que ce démon ne chante que des chansons définitives. Il chante le limon du fleuve, le sel de la terre, l’aube du jour, il étend les bras et embrasse la création du monde, il veille sur le rock, son royaume, du haut des montagnes. S’il est un homme sur cette terre qui se rapproche de l’idée qu’on se faisait des dieux dans l’antiquité, c’est bien Lanegan.

Il raconte qu’il enregistra les morceaux des deux albums entre deux concerts avec les Queens Of The Stone Age, dont il était l’auxiliary singer. Il atteignait un nouveau pic dans ce qu’il appelle le out of my mind et pendant des mois, il essaya de compléter un album, but as usual, my own insanity would not allow it. Et donc, au bout de quelques mois, il se retrouva avec de quoi remplir deux albums. L’infernal «Hit The City» se trouve sur Bubblegum. La pauvre PJ Harvey vient duetter et malheureusement, elle sonne un peu creux. Josh Homme joue l’effarant drive de basse. Quand on croise un son intéressant, en général, Homme n’est pas loin. L’autre grand hit séculaire de Lanegan s’appelle «One Hundred Days». Beau et languide, il s’étend jusqu’à l’horizon chimérique. Dans le très stoogien «Sideways In Reverse», l’ex Burning Brides Dimitri Coats fait des siennes. Lanegan rend hommage à Litlle Willie John avec la poignant «Like Little Willie John» et il repasse au balladif de classe intercontinentale avec «Morning Glory Wine». On assiste là un à phénomène d’élongation radieuse. Tiens encore un hit, «Driving Death Valley Blues», véritable télescopage de violence sonique. Lanegan sait tremper sa frite, c’est complètement saturé de guitares congestionnées et monté au beat puissant d’une armé qui marche sur l’ennemi - Don’t let me go gold turkey.

Avec Blues Funeral, Lanegan semble entrer dans une période plus classique. «In the aftermath of a near death experience, music no longer had any effect on me.» Voilà comment il situe le contexte de cet album qui n’a de floral que la pochette. Puis il retrouve l’envie d’enregistrer. «If forced to choose one of my albums to play live, this would be it.» C’est d’ailleurs ce qu’il fait puisqu’on retrouve dans son set l’effarant «Gravedigger’s Song» - With piranha teeth/ I’ve been dreaming of you - un cut tendu à l’extrême et chargé d’haleine, avec quatre vers en français - Tout est noir mon amour/ Tout est blanc/ Je t’aime mon amour/Comme j’aime la nuit - Sa voix tremble d’horreur psychotique. Quel coup de so sweet ! Lanegan rappelle que le titre de l’album est un hommage au grand T.S. McPhee et aux Groundhogs et que son overall sound est le reflet de son krautrock listening habit. Il indique aussi que «Riot In My House» est inspiré par les Leather Nuns. Magnifique déflagration, c’est à la fois métallique et guerrier. On ne fera jamais mieux que ce coup de get up on the floor, d’autant qu’il a derrière lui les pires guitares du monde. Il rallume la chaudière à chaque couplet. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie. Du vrai rock de squelettes ! Même son que «Methamphetamine Blues», c’est du stomp de clavicules rouillées dans lequel serpentent des guitares psyché - Chaos is blossoming/ Run and hide little mouse - Comme l’indique le titre, «Bleeding Muddy Water» bascule dans le funéraire - You are the bullet/ You are the gun - Et avec «Ode To Sad Disco», il enfante le diskö kraut, sur fond de révolution industrielle, c’est à la fois grandiloquent et sensible, heavy et divin, et des vents venus des Screaming Trees s’engouffrent dans les ouvertures - I get down on my knees - Il y atteint des sommets. Il bourre de chœurs son «Quiver Syndrome». Lanegan chante ça au pire des possibilités et une fantastique architecture de rock s’élève sur des accords fiables. Eh oui, ce sont bien les chœurs de «Sympathy For The Devil» qu’on entend. Sacré clin d’œil. Il monte encore d’un cran dans l’impossible avec «Harborview Hospital», la chanson de l’observance. Pop de rêve - They’re sinking, they’re sinking/ Into the ocean beautifull and still - Et il implore, il faut voir comme, oh sister of mercy. Il nous emmène dans la mythologie des pirates avec «Levianthan» - Skeleton high in the trees - et il tape «Deep Black Vanishing Train» au baryton ferroviaire. C’est un album très lourd de conséquences.

Nouvel album de reprises avec Imitations. On ne peut parler que d’album magique. Avec «She’s Gone», Lanegan transpose Josepk Kosma au pied des Appalaches. Le chant échappe aux ténèbres humides du baryton pour s’élever dans une aurore boréale digne des visions d’Edgar Burne-Jones. Puis il swingue «Deepest Shade», une compo de Greg Dulli, dans l’épaisse terreur urbaine. Il rend plus loin hommage à Nick Cave avec «Brompton Oratory». Envoûtement garanti. Une trompette s’épanche dans le crépuscule des dieux et de fantastiques ambiances se trament autour du vieux corbac. Lanegan revient inlassablement au rivage, comme la marée. En B, il tape dans le dur du mythe avec «Mack The Knife», l’un des classiques de Kurt Weil. Lanegan se met à swinguer l’Opera de 4’ Sous, c’est un exploit mythologique - Someone smoking round the corner/ Is that someone Mack the Knife ? - et l’«I’m Not The Loving Kind» de John Cale qu’il reprend à la suite pourrait très bien sortir de Paris 1919, tellement ça rayonne de beauté. Il termine avec un clin d’œil à Gérard Manset («Élégie Funèbre») et à Yves Montand avec «Autumn Leaves». Comme Iggy qui lui aussi a mis les doigts dans ce pot de confiture, il s’en sort avec tous les honneurs.

Pas grand chose à dire de Black Pudding qu’il enregistre avec Duke Garwood. On s’y ennuie un peu. La guitare de Garwood se perd dans le désert. On croirait entendre Ali Farka Touré. Lanegan parle de Jésus. On tombe plus loin sur un «Mescalito» tapé au beat machine. Lanegan y parle bien sûr de sorrow. Les chansons, comme l’album, sonnent comme des causes perdues. À force de dénuement, «Death Rides A White Horse» paraît beau et avec «Cold Molly», Lanegan se livre à un fantastique exercice de cold cold style. Il nous boppe son cold et avance en crabe sur une plage de sable noir.

Pour présenter Phantom Radio, Lanegan indique qu’il a beaucoup évolué et qu’au lieu de bâtir the bare bones of what I’m able to, I now make music that is much more in tune with what I myself like lisning to - Il nous met en phase avec ce qu’il aime écouter. Parmi ses influences, il re-cite le krautrock, les Leather Nuns et les groupes anglais sur Factory Records. Une belle énormité nommée «Seventh Day» se niche sur l’album. Il y renoue avec le beat des squelettes de Methamphetamine. C’est à la fois insidieux et sacrément inquiétant. Ça sent bon la gargouille adipeuse à la Jerome Bosh. Dans «Judgement Time», il indique que l’heure va bientôt sonner et son «Floor Of The Ocean» sonne comme du Richard Hawley. Mais on sent bien que Lanegan peine à retrouver le chemin du firmament. Son «Torn Red Heart» sonne comme du Mary Chain. Les influences se croisent dans le néant des catacombes. Il dit «Death Trip To Tulsa» influencé par les Leather Nuns. Voilà un cut chargé de tout le pathos habituel, lourd, beau et sans avenir, à l’image du corps humain lui aussi destiné à pourrir dans un trou.

Et pour présenter son dernier album, Gargoyle, il se limite à quelques lignes pour dire qu’il a pris du plaisir à écrire certains cuts plus légers et notamment «Old Swan» qui est complètement débarrassé de toute darkness, which might be a first for me - Queen of the world/ Take me in your arms/ Let me live again/ Clean - Poignant et très beau, mais aussi altéré et fané, mais si vivant sous la vieille peau du beat. Le hit de l’album s’appelle «Beehive», une powerhouse digne du temps des Screaming Trees. Wow, cette façon qu’il a de cracher - Honey just gets me stoned where I’m living - Il chante «Emperor» avec de faux accents de Bowie dans l’atmosphère cordiale d’une fête au village. Fantastique ouverture d’abîme que ce «Drunk On Destruction» - Death is my due - Il se sent partir dans un remugle d’arpèges et de la la la démoniaques. Et puis, voilà «Death Head Tattoo», cut d’ouverture du bal sur scène et sur disque, avec son ambiance de loaded gun et de golden sun. Lanegan y travaille ses visions de pendu - Man on the gallows swing - et de creatures walking through the weeds. Encore une sorte de hit avec «Nocturne», monté sur un heavy beat et theâtre d’une poésie macabre atrocement belle. Il nous plonge dans son univers avec une aisance désarmante. Et quand on tombe sur «Sister», on réalise que Lanegan est le seul rocker au monde à savoir twister ses râles d’agonie. Il en fait un art.

Ça devait se passer au Trabendo. Après le concert, Lanegan vendait ses bootlegs. Oh pas bien cher. Blues Funeral enregistré à Mexico City en 2012 devait coûter un billet de vingt. On y retrouve les versions live des cuts de l’album du même nom, tous les morceaux qu’on peut entendre encore aujourd’hui quand on le voit sur scène. Dès «Gravedigger’s Song» l’empire du mal qui fait du bien s’étend par delà les frontières du réel. Il existe dans cette musique une pression et une tension uniques au monde. Par son côté lancinant, «Bleeding Muddy Water» sonne vraiment comme un classique de Leadbelly et «Riot In My House» comme un hit planétaire, car c’est joué au psyché dévorant. «Ode To Sad Disco» est chargé de toute la démesure de la chute de l’Ange et résonne du beat des cavernes. Et quand en B, on tombe sur «Quiver Syndrome», on prend toute la démesure laneganienne en pleine gueule. C’est une véritable dégelée de psyché, ces cuts déjà très puissants prennent sur scène une autre allure, c’est littéralement chauffé à blanc et des chœurs couronnent le tout. «Harborview Hospital» sonne aussi comme un hit monstrueux, toute la mélancolie du monde semble s’y concentrer, c’est comme porté par la voix d’un ogre renfrogné. Il termine ce set faramineux avec «Tiny Grain of Truth», un heavy doom qui nous plonge aussitôt dans l’entonnoir d’Edgar Poe, c’est psyché dans l’essence de l’indécence, ça coule comme une lave dyslexique, une marée du siècle inversée, à l’image du gâchis mercurial des années de tempérance.

Un autre live vaut le détour. Intitulé Julia, il fut enregistré à Bruxelles en 2010. Les cuts qui sortent de Field Songs («One Way Street» et «No Easy Action») restent des grosses poissecailles, même si Lanegan qui est seul sur scène gratte quatre fois trop d’accords. Mais il chante si bien à l’agonie qu’on lui pardonne tout, surtout dans «Don’t Forget Me». Il gratte les accords de Gloria pour rejouer «Where The Twain Shall Meet». Joli son d’acou, du coup. Un blues macabre comme «Resurrection Blues» prend ici une dimension hors normes. C’est d’une beauté qui donne le frisson, du type de ceux qu’on éprouve la nuit au contact d’une pierre tombale. Il termine avec une histoire de pendu, «Hanging Tree» et un corps qui se balance, swinging in the breeze - c’est tendu à se rompre - in the summer sun.

Signé : Cazengler, Lanegland

Mark Lanegan. The Winding Street. Sub Pop 1990

Mark Lanegan. Whiskey For The Holy Ghost. Sub Pop 1993

Mark Lanegan. Scraps At Midnight. Sub Pop 1998

Mark Lanegan. I’ll Take Care Of You. Sub Pop 1999

Mark Lanegan. Field Songs. Sub Pop 2001

Mark Lanegan. Houston (Publishing Demos 2002). Ipecac Recordings 2015

Mark Lanegan Band. Here Comes That Weird Chill. Beggars Banquet 2004

Mark Lanegan Band. Bubblegum. Beggars Banquet 2004

Mark Lanegan Band. Blues Funeral. 4AD 2012

Mark Lanegan Band. Play Blues Funeral, Mexico City, Plaza Condesa, 9/4/2012

Mark Lanegan. Julia. Music Portrait LTD 2012

Mark Lanegan. Imitations. Vagrant Records 2013

Mark Lanegan & Duke Garwood. Black Pudding. Ipecac Recordings 2013

Mark Lanegan Band. Phantom Radio. Heavenly 2014

Mark Lanegan Band. Gargoyle. Heavenly 2017

Mark Lanegan. I Am The Wolf. Lyrics & Writings. Da Capo Press 2017

 

CRYSTAL & RUNNIN' WILD

ALREADY DAMNED / DO YOU MISS ME LIKE I DO

( Rythm Bomb Records / RBR-45-27 )

( 2016 )

 

Crystal Dawn : Vocal / Patrick Ouchene : Guitar / Johnny Trash : Drums & Vocal / Bart Crauwels : Upright Bass /

 

Faut que je fasse attention, un fusil à chevrotines à portée de la main, sans quoi Vince Rogers, amateurs des collections de poche fantastiques sur lesquelles une super vamp essaie d'échapper à un monstre visqueux issu des profondeurs marines, ou à des créatures à carapaces tentaculaires venues de planètes inconnues, me subtilisera la pochette aussi sûr que deux + deux = quatre. Bon Vince, je t'aime bien, on partage, je te refile l'araignée géante et je garde la poupée terrifiée.

 

Already Damned : évidemment ça ne pouvait que mal commencer, une guitare qui sonne comme des coups de feu dans une fête foraine, une batterie qui joue aux auto-scooters avec votre corps, et une contrebasse qui claque comme un micro assourdissant qui t'annonce que t'as gagné le gros lot. Pour une fois, c'est la vérité vraie, voici Crystal qui s'amuse à t'éclater la cervelle à coups de revolver. Elle en crie de bonheur et entre deux balles vocales de la belle tu pries le Seigneur pour qu'elle recommence. Do you miss me like I do : ouf ! l'on change de registre, mais ça remue tout autant qu'un bal perdu au fond des Appalaches. Ambiance country, retirons-nous, laissons les amoureux Johnny Trash et Crystal régler leur petit compte entre eux, ne vaut mieux pas s'en mêler, l'on risquerait d'être de trop, faisons semblant de nous intéresser au violoneux Patrick Ouchene qui maltraite sa guitare, car les deux autres sont emportés dans une gigue étourdissante.

 

Tu vois Vince, les filles c'est difficile à comprendre, qu'elles soient du genre humain ou animal, regarde maintenant, elles font joujou toutes les deux !

 

Un 45 tours. Non, un collector.

Damie Chad.

 

CRYSTAL & RUNNIN' WILD

( Backline 007 )

Crytal Dawn : Vocal / Patrick Ouchene : Guitar / Johnny Trash : Drums & Vocal )

 

Deadly dead : ah cette intro de guitare, pour un peu l'on n'écouterait qu'elle. Funeste erreur, car après c'est aussi bon, et même mieux, la voix d'airain de Crystal, un sortilège mélodramatique en soi, entrecoupé de ponts musicaux en orichalque le plus pur, l'on devrait voter une loi pour interdire à de telles merveilles de se terminer, splendide de bout en bout. I'm so lonely : c'est si beau que l'on souhaiterait qu'elle reste solitaire toute sa vie, le combo derrière fait tout ce qu'il faut pour que sa situation ne change pas, épouse les inflexions sinueuses de sa voix, ça swingue comme une Peggy Lee qui aurait mis un peu de southern country comfort dans sa voix, ce qui provoque deux poussées de fièvre non négligeables, c'est beau comme quand Yseult pleure sur le cadavre de Tristan. Rock boppin' baby : bon, entre nous elle s'est consolée assez vite la damoiselle, faut l'entendre susurrer comme elle est bien quand son baby s'occupe d'elle, plein de tendresse mutine et de câlins inquisiteurs, derrière les musicos balancent comme un grand orchestre de swing, pas de cuivre pour accompagner les caresses, juste des frottis de contrebasse et des explosions contenues de guitare. Inflexions vocales infectieuses. Free the demons : encore plus beau, les échos d'une guitare qui pleure dans le lointain, et la voix de Crystal comme un cactus solitaire dans le désert, Johnny Trash en contre-chant, une ballade pour les âmes perdues désolées d'avoir été exilées des fournaises de l'enfer. L'homme à la moto : et paf, un Piaf. Non pas un moineau maigriot qui n'a pas mangé un grain de blé depuis huit jours. La voix comme un aigle qui a quitté le dos du blouson pour s'envoler très haut dans le ciel et se jouer de la tempête comme l'albatros de Baudelaire. Les musicos pratiquement en sourdine, prêtez l'oreille pour voir la marchandise précieuse qu'il vous passent en douce sous le nez des douaniers. Mais Crystal souveraine monopolise votre attention. The good is gone : retour à la grande mélodie western, la chevauchée des instruments au galop, mais la voix devant sur l'encolure, parfum de vengeance future, nostalgie d'un passé révolu, mais la fureur du présent avant tout. Aussi beau et impitoyable qu'un John Ford.

 

Ce n'est pas un disque, mais un condensé phantasmé d'Amérique. Un film en kinorama. Toute l'américana en six titres. Country + jazz = rock'n'roll. Encore faut-il avoir une voix qui soit capable de réaliser ce mélange explosif des plus instables. Certains n'y réussissent pas au bout d'une longue vie. Crystal vous en griffonne la formule les yeux fermés, ensuite elle vous montre comment l'on fait. Six titres lui suffisent pour sa démonstration. Eblouissante. N'essayez pas d'imiter, vous manquera l'essentiel. Platon qui a réfléchi à la question n'a pas trouvé la solution. S'en est tiré en affirmant que c'étaient les Dieux qui vous refilait le don. Comme c'est bête, ils ont pensé à Crystal Dawn mais pas à vous. J'avoue que c'est râlant. Mais quand on entend le résultat on se dit qu'ils ont fait le bon choix.

Damie Chad.

 

CRYSTAL & RUNNIN' WILD

GOOD TASTE IN BAD FRIENDS

( 2014 / Rhythm Bomb Records / RBR 5810 )

 

Crystal Dawn : lead vocal / Johnny Trash : drum, vocals / Patrick Ouchene : guitar, vocal / Lenn Dauphin : upright bass.

Tom Beardslee : lap steel guitar, dobro, vocals / David Prince : trumpet / Michel Ange Montigny : fiddle / Antonio Pujante : guitar, jawharp.

 

Good taste to bad friends : rien de tel que de mauvais amis pour écrire de bons morceaux, guitare glauque, prise de son caverneuse, voix de fille perdue en elle-même attirée par les méandres de la solitude. L'est sûr qu'il vaut mieux être mal accompagnée que trop seule. Crystal vous en convainc facilement avec sa voix venimeuse. Mermaid blues : blues teintée de bulles pétillantes de jazz, une trompette tinte en catimini, mais c'est la voix qui explose les verres de cristal. Grande dame que l'on imagine armée d'un long porte-cigarette, de quoi marquer votre âme au fer rouge. Apaisantes brûlures. Did you ever : bonjour tristesse, la guitare pleure, le violon larmoie, Crystal vous fait le coup de la country pleurnicharde qui transperce votre cœur. Une façon de se moucher dans les rideaux de la variétoche. Tired of your lies : numérotez vos abattis, Madame fait la liste de tous vos défauts, z'avez intérêt à walker the line comme l'enseignait Johnny Cash, du coup le Johnny Trashy vous fait une contre-voix de croque-mort, mais ça plutôt l'air d'énerver la miss. Une scène de ménage qui déménage. I don't know : garde la même voix comminatoire et intransigeante qui lui va si bien, les musicos essaient bien de calmer le jeu de leur côté, mais l'on ne peut pas dire que ce soit une réussite de leur part, madame explose. What a way to die : en pleine forme, ça pulse de tous les côtés, il y a apparemment des façons bien agréables de mourir, même si vous n'y croyez pas, ils vous en persuadent avec fougue. Tellement que quand le morceau se termine vous regrettez d'être encore vivant. Vous ne devinerez jamais jusqu'où cette fille vous emmènera. Up above my head : c'est parti pour ne pas s'ennuyer, Johnny Trash se rue sur le vocal et hop un vocal kangourou bondissant. Le combo profite de l'occasion pour faire tout le bruit qu'il peut. C'est la fête, à n'en pas douter une seconde. Never get tired : jamais fatiguée, sûr de sûr, sautille comme si elle jouait à la corde dans la cour de récréation avec les boys autour qui font tout pour se faire remarquer. Pas de chance pour eux, on n'écoute que Crystal. Blood on the kitchen floor : western à grand spectacle, des cuivres mexicains qui claquent en introduction, des guitares apaches qui chevauchent, Johnny Trash en voix off , l'est sûr que l'héroïne a du sang sur les mains, mais l'a une voix si tendue et elle est si belle avec ses cheveux défaits que déjà vous en êtes tombé amoureux fou et que vous tuerez toute personne qui oserait se mettre en travers de son chemin. Bad boy : les mauvais garçons mettent les filles en joie, Crystal comme les autres, Johnny Trah a beau bêtifier et bégayer dans les choeurs, tout est parfait. Entre nous soit dit, le malheureux est tombé en plein dans le panneau. La mouche dans la toile de l'araignée futée. You gotta go : écartez-vous, la miss est en colère, inutile de vous enfermer dans le placard, vous l'entendrez crier de loin, d'ailleurs les musicos font tout ce qu'ils peuvent pour couvrir sa voix. Peine perdue. Mais qu'est-ce qu'elle belle en colère ! Oh my jingo : nettement plus accessible, voix ensoleillée, steel guitar dégoulinante de contentement, elle a la voix qui jive, et chacun y va de son petit solo. C'est fou comme le monde est beau dès qu'une fille sourit. Open bar ! Rainy night : combien triste la nuit qui a succédé au jour ! Pour les musicos pas question d'un gramme de drame, vous crincrinisent la musique la plus guillerette qui soit. Et Crystal se laisse prendre au jeu. Folie tsigane et champagne à la russe. Oh gee oh gosh : la fête continue, une espèce de ronde sixty-country qui virevolte dans tous les coins du monde. Plus on est de fous plus on rit. White trash Valentine : un vieux phono qui grésille, l'on s'enfonce dans les très-fonds des années vingt pour mieux retourner à l'insouciance country-fifty. Dans n'importe quelle décennie les filles vous ensorcèlent.

 

Un rockabilly qui penche encore du côté country, tout ce qu'il faut de rythmique pour que Crystal puisse s'amuser à courir des cent mètres haies sur échasses et gagner toutes les courses. Une aisance déconcertante. Montez la hauteur des barres et rapprochez-les, rien n'y fait, elle bondit et se joue des obstacles. Un art insolent. Les guys lui tricotent de petites merveilles, la miss se mouche dans ces dentelles de soie la plus pure et les rejette de côté comme de vulgaire kleenex. Et puis ce détachement, cet art de la comédie, parfaitement incarnée avec ce sourire ironique et paradoxal. Z'ont dû s'amuser comme des fous à enregistrer la galette. Faire plus vrai que nature, faire aussi bien qu'à l'époque, avec en plus cette imperceptible touche stylée qui montre que l'on n'est pas dupe de ses propres prétentions de ses propres pièges. Chaque morceau est à visualiser comme une mise en scène théâtrale, un séquence de film. Une espèce d'art total pour l'imagination évocatoire de l'auditeur.

Crystal Dawn. Sirène sur la pochette. Souveraine sur le disque.

Damie Chad.

 

JACQUES HIGELIN

 

Mauvaise nouvelle. Higelin est mort. L'a bien mené sa barque le longiligne Jacques. Pas grand-chose à lui reprocher, et peut-être même rien. Les médias dans leur ensemble l'ont couvert d'éloges. Mérités. Un être libre qui n'en faisait qu'à sa tête. Personnage sympathique et généreux. L'on a manié l'hyperbole à pleins bols. On lui attribué toutes les qualités. Même celles qu'il avait. C'est vous dire que l'on n'en a pas oublié une seule.

Et puis comme pour les grands morts de la patrie reconnaissante, l'on a aligné toutes les médailles sur son cercueil. Toutes attribuées. Même celle de pionnier du rock français. C'était peut-être aller un peu vite en besogne. L'est arrivé un peu après la bataille Higelin, le premier disque de Johnny est sorti en avril 1960 ( sans parler de tout ce qu'il y avait eu avant ) et le BBH 75 en décembre 74.

Vous me direz qu'il n'y a pas de quoi en faire un fromage, l'exagération lyrique des journalistes n'est pas leur moindre défaut. Et sans doute n'aurais-je jamais entrepris cette modeste chronique si je n'avais pas un témoignage tout personnel à apporter. D'autant plus agréable que cela se passait aux temps fastueux de ma jeunesse toulousaine.

J'étais en Lettres Modernes à l'UTM et planchais très dur sur mon mémoire de maîtrise : Défense et Illustration du Rock'n'roll Français. Un boulot non rémunéré qui m'obligeait à travailler de nuit. Des conditions inacceptables, dans l'épaisse fumée du Mexican Bar à l'atmosphère fortement alcoolisée. Avec la patience et la minutie d'un scribe égyptien je prenais note des interviewes de la bande du Rock'n'Roll Gang.

Lorsque arriva la grande nouvelle d'un concert de Jacques Higelin au Palais des Sports. C'était la grande époque révolutionnaire des entrées en force. Facile vous vous regroupiez devant les portes et au signal donné, vous fonciez droit devant. Bref l'on était au chaud et l'on attendait le début du concert. L'on n'était pas les seuls, quelques milliers. Plus deux ou trois centaines de retardataires qui avaient raté le passage en force et qui se retrouvaient devant des portes solidement arrimées. Z'étaient pas contents. Faisaient un bruit de tous les diables. Devant l'injustice de leur sort. On les comprend. C'est là que Higelin a rajouté un point à son capital sympathie. L'est allé lui-même, en personne, exiger des gros bras de la sécurité de laisser rentrer gratis les fans éplorés.

Je ne vous raconte pas le concert. Très bon. Très long. Plus de trois heures. Une ambiance de fou. Survoltée. Me souviens particulièrement de sa version de un Œil sur la Bagarre ( très rock ) et de La Fille au Cœur d'acier ( très blues ), de son deuxième opus Irradié. C'est alors que surgit dans mon cerveau extravagant le projet de rajouter l'interview d'Higelin à ma maîtrise. Ce n'était qu'une idée mais Pollo, la figure charismatique du Rock'n'roll Gang, se chargea des modalités applicatives. Très simple, on lui demande et c'est tout. Pas difficile du tout. Ni une ni deux, l'on se glisse derrière la scène pour cueillir l'Higelin. L'on n'est pas là depuis trente secondes que le grand Jacques paraît une serviette sur les épaules. On lui propose le deal – non on n'a pas de magnétophone, ce qui n'a pas l'air de l'émouvoir - OK, les gars je prends une douche, je reviens dans vingt minutes.

Une horloge suisse. Vingt minutes tapantes plus tard, le voici tout frais. Le Palais des Sports s'est vidé par magie. Plus un seul musicien, la scène débarrassée de tout le matos, nous sommes tous les trois tout seuls, le cul sur une marche de béton froid.

J'en arrive évidemment à la question qui fâche. Jacques toi qui faisais dans la chanson contestataire, comment se fait-il que maintenant tu te mets à faire du rock ? Réponse immédiate. Oui j'ai commencé très loin du rock, mais pendant toutes ces années je m'emmerdais énormément. Tellement qu'au bout d'un moment j'en ai eu marre de tous ces trucs intellectuels, je n'y ai plus tenu et je suis venu au rock.

Au bout d'une heure c'est le gardien qui est venu voir si c'était terminé, en rajoutant qu'il aimerait bien dormir et retourner chez lui. L'on s'est serré les poignes et à la sortie des artistes l'on est séparés... Jacques s'est éloigné seul dans une rue déserte. L'était très tard. Pas un chat...

Voilà, c'était ma modeste obole à l'appellation Higelin pionnier du rock français. L'ai revu deux fois à l'époque d'Alertez les Bébés. Dans une petite salle avec Bertignac à la guitare... Et puis Higelin s'est éloigné peu à peu du rock'n'roll, en en gardant toutefois quelque peu l'esprit, l'est retourné à ses premières amours de baladin funambulesque, ce qui était son droit le plus absolu.

Comme disait le poëte Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, il se fait tard dans le jour du monde.

Damie Chad.

 

JOHNNY

LES 100 JOURS

OU TOUT A BASCULE

 

CATHERINE RAMBERT / RENAUD REVEL

( First Editions / Avril 2010 )

 

Privé de mon bouquiniste du marché durant les mois d'hiver. Fait trop froid, trop de pluie, panne de camion. Toutes les excuses. Je lui pardonne parce que je l'aime bien, m'a tout de même avoué qu'il a aussi pris des vacances. En plus n'en a même pas profité pour renouveler son stock. Ou alors des horreurs absolues. Faute de quiche lorraine me suis rabattu sur cette tranche de saucisson à l'ail maigrelette. Une pitié, même pas cent soixante -dix pages. Heureusement qu'ils s'y sont mis à deux pour l'écrire. Quand j'imagine les douze volumes que Victor Hugo aurait ajoutés à La Légende des Siècles si Hallyday avait vécu à son époque ! L'aurait rédigé un octavo de huit cent feuillets, gros comme la cathédrale de Notre-Dame, pour chaque journée basculée de notre rocker national. C'est en ce genre d'occurrences que l'on se rend compte de l'effarante déperdition entropique du génie français depuis deux siècles.

Catherine Rambert philosophe et rédactrice en chef de Télé Star. Je n'ai pas cherché l'erreur, je l'ai trouvée. C'est elle qui a écrit Petite Philosophie du matin 365 Pensées Positives pour être heureux tous les jours, un truc auquel même Aristote n'avait jamais pensé. Je rassure les couche-tard, existe aussi en couleur plus sombre : ça s'intitule 365 Pensées du Soir. Diantre me suis-je dit, pourquoi n'a-t-elle rien fait pour les après-midis.

Renaud Revel serait-il lui aussi un poulain socratique. Hélas non ! L'a longtemps été directeur de la rubrique Médias de L'Express. Un journal d'avant-garde. L'a tout de même pensé à relever son pédigrée intellectuel en commettant un livre d'entretiens avec Eric Woerth qui n'est pas tout à fait un compagnon de route des zadistes de Notre-Dame des Landes. Preuve qu'en ce bas-monde nul n'est parfait. Même pas moi. Pour vous signifier l'ampleur du désastre civilisationnel.

Z'ont pris des risques énormes. Z'ont écrit le livre avant de connaître la fin. Ce n'est pas tout à fait de leur faute. Johnny nous a fait le coup de Sarah Bernard. Elle avait un mal fou à sortir de scène. Alors au lieu de dégager du plateau lorsqu'elle avait débité ses répliques, elle se plantait juste devant les spectateurs et levait très haut les bras pour se faire applaudir. Tant pis pour les autres comédiens qui essayaient tant bien que mal de placer leurs réparties dans le brouhaha. Mais au bout de deux heures, la Divine quittait les tréteaux avec toute la troupe. Johnny, non. Elvis s'est bien conduit, l'est arrivé à peu près mort à l'hôpital, juste le temps que la foule se grouille et se masse devant l'édifice, et ploc l'a passé l'arme à gauche tout de suite sans insister, sans histoire à rallonges. L'a clamsé dignement, comme un roi. Pas le King pour rien.

Johnny l'avait très bien débuté, une opération délicate à Paris, une soirée un peu chaude à la maison, avec alcool et tabagie, un voyage destructeur vers les USA, un deuxième hôpital avec coma artificiel. Huit jours d'attente angoissée et haletante. La France qui pleure, qui chavire et qui s'attend au pire. Mais non ce n'était qu'une fausse sortie. Coucou Me revoilou. Pas très frais certes, mais le coco a du ressort. Faudra encore attendre huit ans pour qu'il consente à mettre pied à terre. N'est pas comme Catherine Rambert et Renaud Revel, notre rocker, lui il a ridiculisé Victor Hugo, davantage de monde à son enterrement avec en prime une escorte pétaradante de plusieurs centaines de bikers, le victorin avec son corbillard du pauvre ne lui est pas arrivé à la cheville.

L'on parle peu de rock'n'roll dans le bouquin. Mais finances et économie. Le problème c'est que Johnny n'était pas un gars particulièrement économique. L'avait un principe, dépensait tout ce qu'il n'avait pas. C'était aux maisons de disques d'opérer les rallonges nécessaires. Le Christ marchait sur les eaux, encore ne l'a-t-il fait qu'une fois, Johnny lui se promenait rêveusement au-dessus d'un gouffre financier. Un aven sans fond. Un abyme, un escalier de service qui desservait directement l'enfer. Un trou de plusieurs millions d'euros. S'en foutait royalement. N'allait tout de même pas changer son style de vie pour si peu. Quand ses conseillers financiers lui conseillaient la modération, il en changeait immédiatement. M'est avis que si l'on agissait de même, si l'on virait les banques hors du territoire, l'on ne s'en porterait pas plus mal, mais ceci est une autre histoire.

Johnny avait un rêve : se retirer avec un maximum de flouze, à être obligé de s'asseoir sur les valises bourrées de billets pour les fermer. Tout économiste vous le rappellera, si vous désirez de l'oseille, c'est très simple, suffit d'investir. Mais cette opération demande du blé. Pour Johnny ce n'était pas un problème, fallait donner dans le pharaonesque, dans le pyramidal, construire un truc que personne n'avait jamais encore vu. Pas un 66 petits tours et bye-bye les copains je me casse, non une 666 démoniac tournée, un pandémonium gigantesque dont on parlerait encore au millénaire suivant. Envisageait les choses en grand.

Le problème c'est que Jean-Claude Camus son road-manager n'était pas sur la même longueur d'ondes, pas piqué pour un sou ( expression malheureuse ) par la tarentule de la démesure. Proposait un soft-drink, feux d'artifices, grands écrans, avancée de la scène dans le public. Du classique, du rebattu, du déjà vu. Un véritable Harpagon, ce Camus qui n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez, un réaliste, pourquoi se donner tant de peine alors que les réservations étaient déjà pleines avant de commencer. Pour vous dire jusqu'où il poussa l'ignominie, même le spectacle de ces brêles de U2 était plus spectaculaire que celui de Johnny.

Par contre, n'avait pas tout à fait tort Camus. L'a fallu rajouter soixante dates à la tournée, tant la demande était forte. Colossal bénéfice mais pas final vertigineux. Et Johnny qui y a laissé ces dernières forces physiques. L'est arrivé à peu près la même chose à Elvis, mais le King s'était contenté de la simple salle de spectacle d'un hôtel. Sagesse du Colonel Parker qui pensait qu'il était inutile de se munir de miroirs aux alouettes dispendieux pour attraper l'oiseau du public déjà captif. Une cage de fer aux barreaux rouillés ferait tout aussi bien l'affaire.

Vous connaissez la suite de l'histoire, Johnny épuisé obligé de subir une opération qui tournera mal... Le livre revient au début comme le chaton qui se mord la queue. Conte aussi les dégâts collatéraux, Camus congédié, le chirurgien azimuté, et les danses du ventre des compagnies d'assurance qui sont prêtes à tout pour ne pas payer les indemnités des annulations de concerts, quitte à planter un couteau, de prime empoisonné, dans le dos de son client. Une instructive leçon pour ceux qui croient que les entreprises souscrivent vraiment à l'idéologie héroïco-libérale du risque capitaliste...

Une histoire amorale. Parfois le rock'n'roll se transforme en requin pas drôle du tout. Le fric est un grand corrupteur. Corrode tout. Vous donne la puissance méphistofélesque mais vous achète à crédit votre âme en oubliant de préciser que c'est vous qui paierez les mensualités. M'est avis que le rock'n'roll ne devrait pas sortir des cafés et des petites salles. Dans les marges, s'il veut encore signifier une certaine attitude. Remarquez, qui n'a pas son épi de folie des grandeurs de temps en temps !

Damie Chad.

28/02/2018

KR'TNT 363 : CHUCK PROPHET / PATTY VAREN / SISTER MOON / KIRIN DOSHA / JAY JAXSON / BLACK PEARL / FOUR ACES / JOHNNY HALLYDAY

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 363

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

01 / 03 / 2018

CHUCK PROPHET / PATTY VAREN

SISTER MOON / KIRIN DOSHA / JAY JAXSON

BLACK PEARL / FOUR ACES / JOHNNY HALLYDAY

 Texte + Photos sur :

http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

Prophet en son pays - Part Two

 

Green On Red s’arrêta en 1987. Chuck Prophet allait ensuite entamer une carrière solo absolument passionnante, pour le seul bonheur de nos chères petites oreilles.

Baptême de l’air en 1990 avec Brother Aldo. Chuck Prophet s’impose aussitôt, comme le ferait une star. Il en a le physique et le talent. Il place dans «Rage And Storm» un solo d’une conception architecturale originale et nous régale d’une embellie finale. Tout sur ce disque est infiniment supérieur à la moyenne. Avec «Scarecrow», il tape dans une ambiance à la Lanegan. S’il réhausse ce festival hallucinant, c’est bien sûr avec solo d’un classicisme échevelé - son clair et paquets de notes clairvoyantes - Il fait la moitié du morceau en roue libre. La fière allure et la hauteur de vue pourraient bien être les deux mamelles du Prophet. Il chante le morceau titre à la Lou Reed, très laid-back. À l’instar d’André Malraux, Chuck Prophet pourrait déclarer : «Le classicisme sera brillant ou ne sera pas.» Et il n’en finit plus de placer d’élégants solos qu’il dote d’un son clair comme de l’eau de roche. Sa copine Stephanie Finch double sa voix sur la plupart des morceaux. Il aménage dans «Stop Right This Way» de jolies montées vers les cieux éternels et nous sertit ça d’un solo d’une extrême rareté. L’album est si bon que tous les morceaux finissent par sonner comme des classiques et notamment «Face To The Wall», avec un ring that bell qui évoque Chuck, mais l’autre, le grand, le Berry. Si vous cherchez un guitariste prophétique, il est là. C’est Chuck Prophet. Il tape aussi dans la country avec «Tune Of An Evening». Il y saccade ses admirables passations de pouvoir.

Brother Aldo en traumatisa plus d’un. Le jeu allait donc consister à guetter la parution de chaque nouvel du Prophet.

Paru en 1993, Balinese Dancer est un album beaucoup moins dense que son prédécesseur. «Savannah» sonne comme le werewolf of London. Chuck Prophet cajunise subtilement son morceau titre en lui shootant une belle dose d’accordéon. Il nous claque des accords beaux comme des dieux dans «One Last Dance» et nous plonge dans une espèce de romantisme fin de siècle - Of course I am - très sophistiqué. Avec «Angel», il emmène la Stonesy très loin au large et ça donne un cut éclatant de vérité. Il saupoudre sa voix gerbeuse d’une belle pincée d’accordéon et tire une fois de plus l’ensemble vers les ineffables régions de l’expertise sensorielle.

Et crac, Feast Of Hearts sort deux ans plus tard. Sur la pochette, Chuck Prophet rivalise de classe Wizard avec Todd ‘A true Star’ Rundgren. Voilà ce qu’il faut bien appeler un album d’anthologie. Lorsqu’il chante «What It Takes», Chuck Prophet dispose d’assez de souffle et d’ampleur pour rivaliser avec Bob Dylan. Il profite d’«Hungry Town» pour non seulement nous régaler du meilleur boogie-rock d’Amérique, mais aussi pour défenestrer son solo. S’il allume un brasier, c’est bien sûr avec une classe qui coupe le souffle. Il a cette désinvolture propre aux seigneurs qui s’ignorent. Et il balance un solo sur le tard, comme ça, sans prévenir. Quelle débine ! Il faut aussi le voir riffer «Break The Seal» à l’anglaise. C’est de la Stonesy à l’état pur - Oh I like to be moved/ And I love to sway/ And watch as the morning/ Turns into day (Oh, j’adore les sensations fortes, j’adore tanguer et voir le jour se lever) - Il gère ça en bon maître de céans, wow ! - Break the seal of the bottle - S’ensuit une fin de morceau aventureuse, percluse d’accordéon et vibrillonnée par une basse démente. Ah, il faut le voir pour le croire. Il revient au Very Big Atmospherix avec «Too Tired To Come» - You conquered my resistance/ I’m too tired to come (Tu m’as épuisé, je suis trop fatigué pour jouir) - Il élève un pont princier et fait monter la sauce. Comme Jackie Lomax, Chuck Prophet tape dans le trop haut de gamme. «Once Removed» nous cueille au menton et nous plonge une fois de plus dans la meilleure Stonesy. Il suit ses mots à la guitare. Épique, furieux, affluant, terrible et perspicace, il fait claquer toutes ses notes, il y croit dur comme fer et se rapproche de Big Star. Encore plus stupéfiant : «Oh Mary» qu’il attaque d’une voix de super star. Écrasant de classe. Son style romantique relève du génie pur - Oh Mary can I give you what you need ? (Puis-je te donner ce dont tu as besoin ?) - Qui penserait à formuler les choses ainsi ? Personne à part Chuck Prophet. On nage dans l’eau bleue d’un mythe rock - Something about you baby has got me hypnotized (Il y a quelque chose en toi qui m’a hypnotisé) - Il déroule à l’infini la pureté de ses intentions - I wanna kiss your mouth until the world is gone (Je voudrais te prendre la bouche jusqu’à la fin du monde) - Et sa musique sert un texte digne des géants de la prose. Comme Mark Lanegan, Chuck Prophet entre doucement dans la peau d’une rock star littéraire.

C’est en tremblant qu’on sort deux ans plus tard Homemade Blood de sa pochette. Et pouf, il part en mode Stonesy avec «Credit». Il aimerait bien aller passer un petit week-end à Paris mais on lui a bloqué son compte - They cut me off/ I want some CREDIT ! - Funny et grandiose, avec les chœurs de Stephanie Finch. Il revient au velouté de rêve avec «You Been Gone». Il chante d’une vraie voix, profonde et irisée, ambrée et chaude. Il continue de proposer des atmosphères solidement instrumentalisées et pimentées d’élégants petits chops de guitare. Il attaque «Inside Track» à la manière de Lou Reed et crée vite fait un univers complet dans lequel rien ne manque - Call it what you want to/ It makes perfect sense to me ! - Et ainsi de suite, tout au long de cet album une fois de plus flamboyant. Il whawhate son «22 Fillmore» de façon spectaculaire - Go on take a picture/ Take the whole fucking roll ! - Il finit par nous soûler avec son classicisme hennissant et son port altier de haut rang séculaire. Il tape aussi dans un joyeux son type Pogues avec «Whole Lot More». Il chante ça d’une vraie voix. Il méduse tout le monde avec ce coup-là. Il enfile les hits comme des perles. À part écouter, tout ce qu’on peut faire c’est regarder les hits s’enfiler. Spectacle d’autant plus intéressant qu’il n’est plus si courant. Fabuleux morceau que ce «Textbook Case» - He was a textbook case/ But he couldn’t read at all - Il enroule ça au chant, fait bien monter la sauce sur une énorme bassline, nous riffe ça sec et derrière, ça fait des ye-oooh ! - He was a textbook case/ There was no doctor in the house/ When his aunt said leave/ He quit as quiet as a mouse/ He robbed from the poor/ He gave to himself/ Looked in the glass/ And raised a toast to his health (C’était un cas classique, il n’y avait pas de médecin dans le coin. Quand sa tante lui a dit de se tirer, il a filé aussi discrètement qu’une souris. Il a volé les pauvres. Il s’est rendu à la police, il s’est regardé dans la glace et a levé son verre à sa santé) - Chuck Prophet rocke la littérature et rolle la prosodie. Dans «Til You Came Along», il redonne une petite leçon de puissance festive puis - ah-ahhh - il balance un solo liquide d’antho à Toto.

Deux ans plus tard, on repère The Hurting Business. On le sort du bac d’une main moite et tremblante. Sur la pochette, Chuck Prophet porte un seyant costume à carreaux et ressemble au plus cool des playboys. Il chante «Apology» d’une voix fatiguée, très laid-back et s’en prend à El Vez : si Elvis était là, il ferait payer ce sucker. Il tatapoume ensuite «Diamond Jim» à outrance et livre une belle carcasse de rock fumant. C’est en réalité un fantastique hommage à Jim Morrison. Chuck Prophet apporte son écot au moulin rouge de la postérité. Il chante «It Won’t Be Long» d’une voix lente bien intentionnée et enchaîne avec «Lucky» - Who’s gonna get lucky - Cette énorme pièce grise par son extravagance poppy mais elle a des reins d’acier. Monstrueux : il n’existe pas d’autre mot pour qualifier «I Couldn’t Be Happier». C’est monstrueux à tous les niveaux : couplets rimés et refrain honky-tonk. Chuck Prophet nous en fait voir des vertes et des pas mûres. Dans «Dyin’ All Young», il va même chercher le blues rap élégant à la Boz Scaggs.

Au fil du temps, notre héros semble conserver toute sa fraîcheur de ton et toute son aisance. Il sort en 2002 No Other Love, un album une fois de plus riche en rebondissements. Il alterne les heavy blues et les balladifs superbes. Il revient à son admiration pour Bob Dylan avec «Run Primo Run». Édifiant. Beau beat. Chuck Prophet sait asséner des couplets fatals avec la gestuelle dylanesque. On se dit : quel puissant seigneur... Dans «Storm Across The Sea», il raconte qu’il vit avec une folle - Hear me laughing with nothing up my sleeve - Il fait monter une sauce terrible dans «No Other Love». Voilà un nouveau coup de génie : «Elouise», fabuleux track-back monté sur une diction du diable - Take off thoses glasses girl/ I wanna feel your pain (Enlève tes lunettes, je veux te voir souffrir) - C’est une véritable énormité cavalante. Il y balance un killer solo flash de trois secondes. Sa fabuleuse énergie revient au grand galop dans cet élégant mid-tempo intitulé «That’s How Much I Need Your Love» - If I was a Cadillac/ You’de be my drivin’ wheel - Et il nous wha-whate un solo de deux secondes. Signé non pas Furax, mais Prophet. Puis il nous fait le plus beau des cadeaux avec un hymne à l’été : «Summertime Thing». Franchement, c’est digne du «Summer Nights» d’Allen Toussaint. Il y raconte une histoire de voisinage - Put the Beach Boys wanna hear Help Me Rhonda/ Roll Down the sides we’ll drive to the Delta, yeah ! - Pur moment de magie. Chuck Prophet ne vous lâchera jamais la grappe.

Age Of Miracles paraît en 2004. Rebelote. Il ouvre son bal du samedi soir avec un heavy blues nommé «Automatic Blues». Chuck Prophet traumatise ses power chords. Un invité de marque sur cet album : Eric Drew Feldman, vieux crabe du Magic Band, période Doc At The Radar Station. Drew joue du moog. Il règne sur ce morceau une ambiance mastodontique digne de «Cold Turkey», avec un riff arraché. Chuck Prophet renoue avec la classe céleste en attaquant «Just To See You Smile». Ce cut paraît aussi immense que l’océan - Ah baby just to see you smile - On assiste à une explosion de joie électrique portée par un chant éclatant et secoué d’énergie carbonique. Avec Mark Lanegan, Chuck Prophet est sans doute le dernier grand chanteur américain vivant. On passe ensuite à une autre merveille qui s’appelle «West Memphis Moon». Notre héros envoie sa bordée en fin de premier couplet et secoue son vibrato au moment du break. Voilà encore un rock bien charpenté chanté à la revoyure. Jerry Flowers joue de la basse et Drew du moog. On se retrouve face à une énormité stupéfiante. Stephanie Finch revient au micro dans «You’ve Got Me When You Want Me». Cette jolie pièce ruisselle littéralement d’inspiration. Madame la basse porte bien le heavy rock de «Pin A Rose On Me» et on tombe ensuite sur un stomp ahurissant, «Heavy Duty», doté encore une fois d’un texte sublime - If you want to be a better cook/ But you better be careful with the stuff/ You better be careful with this stuff - S’ensuit une montée fatale qu’il sabre d’un solo clair à la Big Star. Là, on s’enfuit dans la rue, hagard. On croise une connaissance :

— Que vous arrive-t-il, vous n’avez pas l’air bien...

— Ah mais si, tout va bien, seulement je viens d’écouter une terrible chanson...

— C’est une chanson qui vous met dans un état pareil ?

— Elle s’appelle «Heavy Duty» !

— Oh, je comprends... Et comment s’appelle le chanteur ?

— Chuck Prophet !

— Chuck qui ?

— Excusez-moi, je dois rentrer chez moi, il ne fait pas chaud !

Notons qu’à la fin d’Age Of Miracles, Chuck Prophet rend hommage à Keef avec un bel exercice de style intitulé «Solid Gold». Il joue les accords de «You Got The Silver» (qu’on trouve sur Let It Bleed), fait entrer les nappes de violons circulaires de «Walk On The Wild Side» et couaque un énorme solo. Voilà comment le dandy Chuck salue ses héros.

Soap And Water ? Nouveau coup de Trafalgar. L’un des pires disques de l’histoire du rock, n’ayons pas peur des grands mots. Un disque dont il faudrait graver le titre dans les falaises de marbre. Un disque qu’on peut écouter à jeun ou pété, ça ne change pas grand chose. Démarrage en trombe avec «Freckie Song», shoot de belle pop drumbeatée à gogo. Il chante toujours ses formules fatales - I just can’t stand myself - d’une voix profonde et chaude et passe des solos d’un classicisme écœurant. Il lâche un couplet dément sur Elvis dans «Would You Love Me». On pourrait qualifier ça de balladif déroutant ou encore de belle claquouille chaperonnée. Final surnaturel. Alors franchement, que demande le peuple ? «Soap And Water» est un joli boogie à l’anglaise - Hot legs cold cash - Même si c’est cousu de fil blanc, Chuck Prophet pompe le dard du mythe, il captive en permanence - Sand mellow/ Oscar Wilde/ Blood Pudding/ Pink ties/ Sweet nothing/ Bitter tears/ Cracked Lips/ Bathroom mirrors - Il riffe «Small Town Girl» sur sa Telecaster et sa copine Stephanie Finch reprend la flambeau. Ce morceau est absolument dément de laid-back. C’est un défi aux dieux de la classe. Attention à ce truc qui s’appelle «A Woman’s Voice» : c’est un blues de juke. Chuck Prophet gratte dans un coin, il est rôti, il passe des notes vaseuses, il emprunte un tempo à Muddy - You start out down the middle - et les violons de Walk reviennent doucement, par petites nappes insignifiantes. Soudain, ça bascule dans le trash du blues électrique perdu sans collier. Stupéfiant ! On le sait, le passe-temps favori du Prophet, c’est d’effarer le petit peuple. On ne répétera jamais assez : ce mec est brillant. Il fait partie des très grands artistes américains qu’il faut suivre à la trace. «A Woman’s Voice» sonne comme une pure giclée de génie - Oh ! Sweet darling !/ Yes a woman’s voice can drug you - Il y bat tous les records d’élégance catchy. Avec sa grosse intro rattrapée à la course, «I Can Feel Your Heartbeat» nous emmène directement au paradis. Ce mec est beaucoup trop fort. On devrait se méfier. Comme le disait Javert à Robert Macaire, les gens brillants peuvent mettre la société en danger. «Naked Ray» rivalise de beauté pure avec le «Pale Blue Eyes» du Velvet. Même niveau d’élévation byzantine et d’inspiration pulsative. Il sort sa voix de Willy the Pimp pour chanter «Downtime». «Happy Ending» referme la marche et cet enfoiré nous démarre un stomp en plein balladif. Il passe du fabuleux à l’étourdissant - It’s too late in the game to start again - Il fait des Ah ! et des Aw ! écœurants de classe déterminante et il finit en déchirant le ciel pour libérer tous les démons de l’apocalypse. C’mon ! Qualifier ça de dément serait livrer un pâle reflet de la réalité objective.

Sort en 2012 Temple Beautiful, un nouvel album aventureux. Chuck Prophet affirme toujours plus sa stature de dandy américain - c’est vrai que ces deux mots ne se marient guère, mais on fera une exception pour ce Prophet en son pays. «Castro Halloween» relève du pur dandysme à la Kinks, des petits guitar licks filent dans l’azur d’une pop à la MGMT et comme on s’y attend, Chuck Prophet place un solo d’une incomparable limpidité. Il faut voir comme il embarque son monde. On parle ici de majesté. Le morceau titre se veut beaucoup plus musclé. Roy Loney vient y chanter des chœurs très perchés. Chuck Prophet sait choisir ses amis : près Drew et Dickinson, voilà qu’il fricote avec LE chanteur des Groovies. C’est une façon comme une autre d’alimenter la mythologie du rock américain. Comme Mark E. Smith à Manchester, Chuck Prophet ne s’intéresse qu’aux vrais artistes. Il reprend son rôle de séducteur pour chanter «Museum Of Broken Hearts» et nous refait le coup du hit fatal avec «Willie Mays Is Up At Bat», une histoire de virée nocturne alcoolisée - It’s three on two out under the lights/ Nobody knows who’ll make it home tonight - refrain magistral et bardé de chœurs chancelants. Si tu essaies de trouver ça ailleurs, tu risques de devoir chercher longtemps. Un tel dandysme ne court pas les rues, sauf en Angleterre. Syd Barrett, Kevin Ayers, Peter Perrett ou encore Viv Stanshall ont su cultiver l’héritage de George Brummel. Mais aux États-Unis, c’est plus difficile. Chuck Prophet reste dans le balladif soigné avec «The Left Hand Is The Right Hand». Il nous livre là une nouvelle pièce incroyablement inspirée, tant dans la diction que dans le jeu de guitare. Il profite de «Who Shot John» pour faire l’hendrixien. Il nous chante ça d’un ton ferme, on ne saura jamais qui a tué John, mais on s’en fout, parce qu’il joue comme un dieu.

Et puis voilà que paraît Let Freedom Ring qu’il enregistre à Mexico. Il se fait photographier en compagnie d’affiches cruelles. On voit par exemple l’aigle fondre sur le lièvre. Au dos de la pochette, dans un petit texte élégant, Chuck Prophet nous souhaite à tous de prendre autant de plaisir à l’écoute qu’il en a eu à enregistrer cet album. Ça part avec «Sonny Liston’s Blues» qui sonne comme un hit des Doors. Il y place l’un de ces solos en perdition dont il a le secret. Vous aimez le country-rock ? Alors «What Can A Mother Do ?» vous plaira. C’est en effet l’une de ces belles pièces désabusées et violonnées, d’une rare élégance et dignes de Gram Parsons. Puis il revient au riff sec et sauvage avec un «Where The Hell Is Henry» particulièrement morbide. Henry a disparu. Retour à la Stonesy avec le morceau titre, et solo de bottleneck sur deux notes. On a là une compo dépenaillée d’une redoutable efficacité et si profondément américaine, au sens où l’entendent les Drive-By Truckers - Let there be darkness/ Let there be light/ As the hawk criplples the dove (ici, l’aigle chope la colombe) - d’où l’affiche cruelle. Le morceau suivant qui s’appelle «You And Me Baby (Holding On)» devrait se retrouver en tête de tous les charts, ne serait-ce que pour la qualité du couplet - I went to see the doctor/ He said you should be dead/ I said I was doc but now I’m back/ I’m holding on/ yes I am ! (J’ai été voir le médecin qui m’a dit que je devrais être mort, j’ai dit que je l’avais été, mais que j’étais revenu et que je m’accrochais) - Pur panache ! Autre morceau spectaculaire : «American Boy». Nouveau shoot de Stonesy. Chuck Prophet fréquente les bars américains et en ramène des couplets rockants - In the Georgetown bars/ With the prozac kids/ And the Oliver Stones/ And the tabloid smiles - En B, on tombe sur un nouveau balladif inspiré, «Barely Exist» - When you barely exist/ Who’s gonna miss you when you’re gone ? (Quand vous existez à peine, vous manquerez à qui en mourant ?) - C’est une fois de plus très proche de ce que fit Dylan à une époque. Dans «Good Time Crowd», Chuck Prophet se moque des gens qui prennent du bon temps en tirant des coups de flingue dans le plafond, qui vont balancer des motos volées du haut des falaises, ou qui vous envoient des cartes postales de Crète. Il a raison. En plus, ça lui donne une superbe matière pour ses couplets. Il boucle sa puissante affaire avec un rock hautement atmosphérique : «Leave The Window Open». Il réussit à nous bricoler une montée sur des explosions d’accords. Mais ce n’est pas tout ! Il grimpe aussi dans les octaves au moment où il demande à l’autre d’ouvrir la fenêtre. Et là, on ne sait plus quoi dire.

Night Surfer ? Arrrghhhhh quel album ! Et dire que dans la presse musicale, des gens se plaignent qu’il ne se passe plus rien ! Il revient à sa chère Stonesy avec «Countryfied Inner City Technological Man». Il nous amène directement à l’effarance des niveaux supérieurs. Quelle énergie ! Ça sonne comme «Live With Me», rien de moins - Give me a holler cause we never close Oh - Oui, crie un coup, mon gars et pendant ce temps Prairie Prince bat le beurre. Et avec «Wish Me Luck», il ouvre les fenêtres et respire l’air à pleins poumons - And I shout look out all you losers/ here I come ! - Il envoie ça avec un fantastique allant décadent. Chez lui, les mélodies et les textes sont d’un niveau tellement soigné qu’il est recommandé de ne pas en perdre une seule miette. On monte encore d’un cran dans la stupéfaction avec «Guilty As A Saint» - My face a little longer, my mind on repeeeeeat - Ce mec ne finira plus de capter l’attention. Il passe au stade de la fantastique élévation avec «They Don’t Know About Me And You». Il y retrouve le chemin du pur génie. On a là du Prophet de la rock-song d’ambition démesurée - Oh baby come on you could be my savior - Encore de l’élan avec «Lonely Desolation» - Come on that’s gonna be hard to arrange - Il lâche ça avec une vieille rage dylanesque. On passe à «Laughing On The Inside» et l’incroyable de la chose, c’est que ça continue de monter en qualité - When you took off your dress/ I couldn’t believe my good fortune - C’est grandiose et élégant à la fois. Tout est absolument superbe sur cet album. Nouveau coup de Jarnac en B avec «Ford Econoline» et ce refrain dément - She pulled over said climb on in/ I did what she said/ She turned the music up real loud - Le problème, c’est qu’ils écoutent Talking Heads dans la bagnole, mais ce n’est pas grave, seule compte la classe mortelle de Chuck Prophet. Ça stompe sec et il balance cette métaphore lugubre de fin de cut - All these memories like dirty plates/ Stacked up in the sink of time - Oui, ces souvenirs qui ressemblent à des assiettes sales entassées dans l’évier du temps. Il revient ensuite à la Stonesy avec «Felony Glamour» et enchaîne avec une fabuleuse leçon de diction, «Tell Me Anything (Turn To Gold)». Il sort des syllabes pour les tordre délicieusement. Il retrouve l’art perdu de Bob Dylan. Il reste dans cette belle veine dylanesque pour «Truth Will Out (Ballad of Melissa And Remy)» qu’il chante à la notule gourmande. Et il finit avec une sorte de glam riffé comme «The Jean Genie». Non seulement c’est l’un des albums de l’île déserte, mais on pourrait aussi très bien apprendre les paroles de certaines chansons par cœur, comme on le faisait jadis avec «Lost In Mobile With The Memphis Blues Again» ou «All Along The Watchtower».

En ce qui concerne Chuck Prophet, il n’existe pas beaucoup de littérature. Aussi faut-il en profiter quand on tombe sur un article qui lui est consacré. Surtout s’il paraît dans Vive le Rock qui reste le plus sérieux des canards britanniques. Joe Whyte démarre son article ainsi : Si vous ne savez pas qui est Chuck Prophet, VRL seriously recommands you find out.

L’article salue la parution du nouvel album du Prophet, Bobby Fuller Died For Your Sins - Absolute corker, affirme Whyte. Il fait un petit retour en arrière pour rappeler que Green On Red fut le greatest bar band d’Amérique, avec des racines dans Dylan, the 70’s Stones, Gram Parsons et le punk rock des Dead Kennedys qui les mit en route. Il rappelle aussi que Chuck Prophet fit le session-man pour pas mal de gens intéressants : Warren Zevon, Lucinda Williams, Aimee Mann et Alejandro Escovedo.

Pour qualifier son nouvel album, Chuck Prophet parle de California Noir, the dark underbelly of the Golden State - Doomed love, inconsolable loneliness, fast-paced violence - et il cite Jim Thompson - There’s a million ways to tell a story, but there is only one story to tell - Things are never what they seem - Oui, le choses ne sont jamais celles qu’on croit. Il évoque aussi The Mission Express, son touring-band dans lequel sa femme Stephanie joue des claviers. Pour Chuck, prendre la route après le parcours du combattant que constitue l’enregistrement d’un album, c’est un peu comme prendre des vacances. Joe Whyte trouve que l’album est très Americana and roots rock, à quoi Chuck répond : Sure, it’s all in there, I guess. American rock’n’roll, a little folky, a little greasy. It’s psychedelic ballroom rock’n’roll with a nod to Dylan, The Byrds, The Groovies and Motown, the British Invasion and Bobby Fuller. Chuck dit que pendant l’enregistrement de l’album, le fantôme de Bobby Fuller se penchait par dessus son épaule pour voir ce qu’il écrivait et pour lui rappeler qu’on pouvait faire énormément de choses avec trois accords. Il brosse ensuite un portrait épatant du pauvre Bobby retrouvé mort dans sa bagnole. Dans les années cinquante, ce clone de Buddy Holly avait le plus grand teen dance band d’El Paso. Il enregistrait ses disques chez lui, dans le salon de ses parents. Quand il débarqua à Los Angeles, il se sentit complètement largué : les gens écoutaient les Beatles et portaient des Beatles boots. Il n’avait que 23 ans quand on le retrouva mort dans sa bagnole, avec du pétrole dans les poumons. Suicide ou exécution ? Personne ne sait. Pour Chuck, Bobby is the ultimate rock’n’roll Babylon feel-bad story. Et il ajoute que le mystère de sa mort veut rester un mystère. Il rend aussi hommage à sa hometown, San Francisco. Selon lui, chacun s’y rend à la poursuite d’un rêve - San Francisco is where I invented myself, it has been my education, in the arts and culture, politics and the sexes - Chuck rend aussi des hommages appuyés à Townes Van Zandt, aux Drive-By Truckers et quand Joe Whyte évoque la fameuse rumeur d’un Prophet pressenti à une époque pour jouer dans les Stones, il la chasse d’un geste de la main, comme si c’était une mouche : The Rolling Stones seem like pretty cool guys to me.

On ne trouve pas moins de quatre coups de génie sur Bobby Fuller Died For Your Sins. À commencer par «Coming Out In Code», pure littérature - Like a bull in a China shop/ My heart beats in my chest - Un hit de plus, Chuck ! - They call me Willie Wonka Boys/ You tell me what it means - Il faut voir avec quelle bravado il lâche ses répliques. Chuck Prophet est le Pierre Brasseur des Enfants Perdus de la Garance. Encore du génie à l’état le plus pur avec «Jesus Was A Social Drinker» qui ouvre le bal de la B - He never drank alone - Forcément et le refrain tombe du ciel - So tell me where it hurts/ And I’ll tell what to feel - Okay, comme dirait Mick Farren, yes I will et il passe un solo arizonien d’une beauté surnaturelle. Les hits de Chuck Prophet sont en fait des historiettes mirobolantes. Encore un coup de bambou avec «Post War Cinematic Dead Man Blues» - I got the post war cinematic dead man blues - Forcément, avec ce côté dylanesque, ça sonne comme un hit planétaire, car en plus, ça chevauche aux clap-hands et ça pulse aux chœurs de ouh-ouh-ouh. Et comme si ça ne suffisait pas, il passe un solo flash fourvoyé. Encore une merveille avec «If I Was Connie Britton» - Man I tell you what to do/ I’d brush my hair every morning/ On the weekend too - Pure boogie motion - Leathers pants in the summertime/ Hot pants in the cold - Tout est taillé sur mesure, dans ce disque épouvantablement bon. Il dédie «In The Mausoleum» à Alan Vega et reprend le beat de Jukebox Baby sur sa guitare. Il fait bien son Vega et shoote au passage une jolie dose de sauvagerie. L’autre hommage qu’il rend est celui du morceau titre, c’est-à-dire à Bobby Fuller - Cruising through El Paso/ Carrying a heavy load - Il rend aussi un dernier hommage à Bowie dans «Bad Year For Rock’n’Roll». Il sort encore une fois sa fantastique élégance de mid-tempo catégoriel. Il prend «Your Skin» au fin garage US infesté de fuzz. Son garage se fête comme le retour du héros. Chuck Prophet passe des solos si délicats et tellement intrinsèques qu’il ne reste plus qu’à se pâmer. Et puis, il ne faut surtout pas oublier d’écouter «Killing Machine», car il entre dans les stores avec un gun, alors ça ne rigole plus.

Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule : la parution du nouvel album s’accompagne d’une tournée mondiale et voilà Chuck Prophet & The Mission Express sur scène à la Boule Noire. C’est inespéré ! Il surgit sur scène ultra athlétique, frais comme un gardon, jumping all over, il faut le voir pour le croire. Voilà un homme ravi de jouer. Il n’en finit plus d’exprimer son bonheur. Pour être tout à fait franc, on s’attendait à une prestation moins extravertie. Dans l’inconscient collectif, Chuck Prophet est un dandy, pas un zébulon qui saute partout. En outre, il commet sans doute une petite faute de goût en portant ces horribles chaussures montantes à guêtres, mais son enthousiasme l’emporte et devient vite communicatif. Bien sûr, il voit lui aussi que la salle est loin d’être pleine, mais il met les bouchées doubles. Il prend soin de présenter tous ses cuts, rappelle que cette année fut a Bad Year For Rock’n’Roll : Bowie, Alan Vega sont morts, et ajoute-t-il, democracy in the USA ! Il reviendra saluer Alan Vega et illustrer mythe du cut monté sur un accord en jouant le Jukebox Baby d’«In The Mausoleum». Il salue aussi Jesus avec l’effarant «Jesus Was A Social Drinker» et n’en finit plus de passer des solos surnaturels qu’on ne trouve pas sur les albums. Il tâte même du twin guitar attack à la Gorham/Robertson avec son guitariste James DePrato. Lorsqu’il revient pour le rappel, il commence par raconter une histoire : en plein mouvement punk, lui et ses copains ados déboulèrent dans un club de San Francisco pour voir jouer des groupes. Il se souvient des horribles Mentals. Puis un groupe de chevelus s’installa sur scène et la salle se vida. Sauf Chuck. Le son des chevelus lui plaisait. Il raconte qu’il vissa littéralement son regard dans celui du guitariste. Et là, il commence à gratter les accords d’intro de «Shake Some Action». Chuck Prophet évoquait les Groovies et il leur rend un hommage flamboyant.

Bien sûr, il réapparaît après la fin du set pour signer quelques autographes. Il porte un chapeau de dandy à plumeau et un T-shirt. Il déambule nonchalamment dans la salle et échange quelques mots ici et là. Ce mec tient plus de l’écrivain que de la rock star, on sent qu’il adore le contact. Il va naturellement vers les gens.

— Thank you for the Dickinson days, Chuck !

— Oh, it was just perfect.

Signé : Cazengler, prophêtard

 

Chuck Prophet. La Boule Noire. Paris XVIIIe. 21 novembre 2017

Chuck Prophet. Brother Aldo. Fire records 1990

Chuck Prophet. Balinese Dancer. China Records 1993

Chuck Prophet. Feast Of Hearts. China Records 1995

Chuck Prophet. Homemade Blood. Cooking Vinyl Records 1997

Chuck Prophet. The Hurting Business. Cooking Vinyl 1999

Chuck Prophet. No Other Love. New West Records 2002

Chuck Prophet. Age Of Miracles. New West records 2004

Chuck Prophet. Soap And Water. Yep Roc Records 2007

Chuck Prophet. Temple Beautiful. Yep Roc Records 2012

Chuck Prophet. Let Freedom Ring. Yep Roc Records 2013

Chuck Prophet. Night Surfer. Yep Rock Records 2014

Chuck Prophet. Bobby Fuller Died For Your Sins. Yep Rock Records 2017

Joe Whyte : Heavy Duty. Vive le Rock #44

JOUARRE / 24 – 02 – 2018

LOCAL SIGVALD'S MC SEINE & MARNE

PATTY VAREN

40 BIRTHDAY PARTY

PATTY VAREN + GUESTS

Patty Varen fête son anniversaire. Quarante printemps. Les Rolling Stones ont beau nous avoir appris que le time était on our side, ce n'est jamais marrant de voir les jours filer, alors le mieux est encore d'inviter les amis et de montrer que l'on est encore vivant pour faire la nique au destin et arborer la vie, voiles déployées et pavillon haut.

Les Sigvald's sont les pros de l'accueil chaleureux et cordial. Du monde partout, dehors, dedans, dans le hall, autour du camion à pizza, sur les banquettes, auprès du bar, beaucoup d'enfants occupés à des pliages, un maximum de bikers représentatifs de tous les moto-clubs des environs, les supporters attitrés des bands, de simples amateurs de rock'n'roll, bref le local est comme un verre de jack rempli à ras-bord, qui déborde de gaieté et de bonne humeur.

Vaudrait mieux ne pas parler de la scène. Un entassement innombrable de guitares, d'étuis hétéroclites et d'entrelacs tubulaires, un entrepôt d'usine, un capharnaüm sans nom, dans lequel les musicos s'essaient à retrouver leur matos... c'est que la soirée est spéciale, pas une queue-leu-leu de groupes en brochettes, Patty Varen en superstar, avec ses boyz, et une phalange d'amis et d'amies qui vont venir jouer quelques morceaux, sans compter les incessantes permutations de personnel. Pas tout à fait un concert, une soirée spéciale, une rencontre, des découvertes, beaucoup d'éclats de rire et d'amitiés, chacune des prestations comme un cadeau offert, à Patty, et par Patty, à tous ceux qui sont venus, partager cette festivité rock !

PATTY VAREN

Yeux pétillants, cheveux blonds mi-longs, micro en main, tout sourire, échancrure qui dévoile la naissance des seins, aussi sereine que Jean Bart s'apprêtant à mener, sus à l'anglois, son équipage corsaire à l'abordage, véritable maîtresse de cérémonie, rameute ses boyz comme des enfants en retard, gentiment mais avec ce zeste invisible d'autorité naturelle qui fait toute la différence. Vient du Nord comme elle s'en vantera, mais ne le perdra pas de la toute la soirée. De toutes les manières quand elle sourit, vous ne pouvez qu'acquiescer à ses moindres demandes.

AND HIS GUYZ

Sont quatre. Deux guitares, basse, batterie. Un peu mous du genou sur les trois premiers morceaux, question de réglage, c'est Boris de Kirin Dosha appelé à la batterie pour un morceau qui accomplit la soudure nécessaire. Vous black oute l'énergie en moins de trente secondes. Quand il sera parti, l'osmose se fera et la fête commencera. Deux guitaristes, Bruno le grooveur, une facilité déconcertante pour balancer le riff, Eryck spécialiste des sonorités craquelantes, surtout au moment où on ne l'attend pas. A la batterie Phil joue le rôle de l'homme orchestre, donne de l'ampleur au son, repousse les cloisons, distribue du champ et c'est cet espace qu'Alex inonde de la profondeur de sa basse. Jouent un style que j'appelle du hard mélodique, une musique qui demande énormément de puissance sonore, qui ne déploie parfaitement sa majesté que dans des salles bien plus spacieuses que le local des Sigvald's. S'en tirent bien, l'équilibre de leur jeu pallie ce manque d'étendue volumique. Et puis il y a Patty. Pose sa voix crescendo, rien ne la rebute, passe les obstacles comme si de rien n'était. Monte haut sans jamais se perdre et dérailler dans les aigus, les garz la suivent et la soutiennent, n'oublient pas d'en rajouter, s'amusent entre eux tout en restant à ses petits soins. Patty les soude et les emmène où elle veut, mais voici qu'elle laisse la place à :

SISTER MOON

Z'ont gardé Phil à la batterie. Mano, guitare en main, se plante au micro et c'est parti pour trois – uniquement trois ! - morceaux. Ne mettent pas de temps à faire chauffer la colle. Mano apostrophe l'assistance- Hey ! Hey ! Hey ! - desserre la clef à molette et c'est parti pour le rock and roll. L'a fallu un peu de temps pour installer le synthé sur l'estrade, mais on ne regrette pas, un sauvage dessus, s'appelle Rit, joue comme s'il était en rut, une gueule de caraque ébouriffée, l'a les cheveux pétardés qui partent dans tous les sens, un look à la Mink de Ville, vous martyrise une touche, une seule, juste pour que vous sentiez que votre cerveau en frétille d'angoisse, plus tard prendra son harmonica à s'en démantibuler les gencives, à la basse R-One vous pousse des flots noirs aussi impétueux que le Rhône à la fonte des neiges, Mano aboie et vous galope de ces riffs à la vitesse d'un troupeau d'antilopes. Sister Moon vous file un shoot d'adrénaline à structures zépliniennes qui vous expédie dans la lune en dix minutes. C'est là que vous vous apercevez que, contrairement à ce que soutiennent les scientifiques, les fameux cratères sont en éruption continue. Personne n'a envie de redescendre. Hélas, trois morceaux !

KIRIN DOSHA

Eux aussi sont soumis à la loi d'airain de l'infernale trinité. L'on se dit qu'avec le coup de speed asséné par Sister Moon ils n'ont pas intérêt à compter les moutons. Boris Massonnier nous rassure tout de suite. L'a préalablement scalpé la batterie de la moitié de ses toms. N'a gardé que l'essentiel : la force de frappe. Un plaisir de le regarder, l'a les bras qui bougent comme ceux d'une danseuse étoile, z'avez l'impression d'un tutu qui virevolte en apesanteur. A toute vitesse. Ce qui est surprenant parce que Kirin Dosha ne produit pas un rock'n'roll des plus rapides. Sont beaucoup plus complexes et subtils que cela. Ne cherchent pas à faire la course en tête. Possèdent un chanteur, Laurent Baup, une voix particulière, une tessiture inaccoutumée qui induit une musicalité différente. Dès qu'il ouvre la bouche, vous avez l'impression d'une chrysalide qui libère un papillon. Mikko Anquetil à la guitare et Kevin Corrie à la basse, sont comme plaqués aux nuances colorées de ses ailes chatoyantes qui prennent leur envol. Et décrivent d'étranges arabesques. Esquissent des structures inacooutumées, dessinent un monde inhabituel que vous aimeriez visiter un peu plus longtemps, mais, sont déjà en train de remballer le matos. Dura lex, sed lex.

PATTY

Patty Raven et ses boyz ont repris la piste. Mine de rien le répertoire change, davantage appuyé, l'on quitte le hard technicolor pour des morceaux plus rythmés et incisifs. Patty encore plus à l'aise, captivant l'auditoire par cette espèce de désinvolture de ces grandes dames des salons du dix-neuvième siècle qui monopolisaient par leur parole ailée l'attention de tous les beaux esprits, mais sachant mettre en valeur et prêter main-forte aux nouveaux venus. Nous présente – étaient présents dans son premier groupe à son arrivée à Paris - Chouchou – batteur gaucher de son état, ce qui nécessite une inversion des fûts - et Valérie, de noir vêtue, style mystérieuse égérie, irradiant de cette fausse élégance discrète qui attire les regards... Toutes deux nous interprètent un titre de Noir Désir, obscur à souhait, tandis que Chouchou fait preuve d'une frappe franche et sans défaut qui accentue la pointe de perversité du vocal partagé.

JAY JAXSON

Patty appelle Jay Jaxson. Pour un duo. Dos à dos. La blonde et la brune. Jay pétille de joie et de simplicité. De ces filles que l'on ne peut s'empêcher de trouver sympathiques avant même qu'elles aient ouvert la bouche. Oui mais dès qu'elle ouvre, vous filez tout doux et vous vous précipitez droit sur l'évier pour faire la vaisselle, une voix de rock et de braise, parfaite pour la ballade à grand spectacle qu'elles nous offrent et Patty qui lui donne la réplique sans effort. Un grand moment. Cherche à s'éclipser, mais non, reste seule avec – ce doit être Bruno, mais ma mémoire fatiguée ne peut l'affirmer, à l'acoustique – et c'est parti pour un blues enlevé à la coyote, rythmique répétitive précédée d'une foudre d'harmonica aux piquants de porc-épic soufflée par Jay avant qu'elle n'enchaîne, un vocal aussi cinglant que des coups de fouets. Suivront deux morceaux, Jay toute seule, s'accompagnant à la guitare, deux brûlures au fer rouge, appliquées avec un savoir-faire de bourreau cruel, d'ailleurs elle s'échappe en éclatant de rire, nous laissant sur notre faim, dans notre incomplétude. Une révélation, qui nous vient d'Australie, en Europe depuis quelques années... La grande classe. La grande claque.

BLACK PEARL

Black Pearl Band, l'autre groupe de Patty, l'en manque un, le batteur, no problem, ce n'est pas ce qui manque et la fête continue, à fond les ballons, de Born To Be wild de Steppenwolf à Highway to Hell d'AC / DC, du gros rouge classique qui tâche et qui ramone sérieusement, et Patty qui mène le bal des ardences... attention, gâteau d'anniversaire, bougies soufflées, applaudissements, bises spéciales aux Sigvald's qui ont agencé la fête et Patty demande si elle peut encore se permettre un petit morceau avec ses perles noires qui ont déjà ceint leurs guitares. Permission accordée, après tout c'est son anniversaire !

Damie Chad.

WONDERLAND / KIRIN DOSHA

Laurent Baup : lead vocals, guitars / Mikko Anquetil : lead guitars, vocals / Kevin Corre : bass, keyboards, vocals / Boris Moissonnier : drums.

Enregistrement, mixage, mastering : Sébastien Langle.

Bel artwork by Jo Design. Oeil rouge et cornes noires d'un kirin blanc – espèce de licorne chinoise à écailles dégageant une énergie ( dosha ) bienfaitrice – en lisière de pochette, comme posté à l'orée de notre monde d'une froideur bleutée mortelle. A moins qu'il ne soit au bord de l'univers merveilleux du vide accompli en sa perfection. Pochette ambigüe qui laisse à penser que dans le monde des hommes, celui qui peut se revendiquer d'une nature kirinique est d'une rareté yinique exemplaire. Quoi qu'il en soit, le message induit est à décrypter en tant qu'annonce d'un rock'n'roll qui ne brûle pas ses vaisseaux dans les flammes sans cesse renaissantes de sa propre énergie. Kirin Dosha fait partie – c'est ainsi que je le classe selon mes propres catégories qui ne sont pas celles communément admises - de ces groupes néo-progressifs qui ouvrent le livre mystérieux des légendes prophétiques du présent. Cela peut-être pour noter que le groupe que nous avons vu sur scène à la Patty Varen Party était résolument beaucoup plus primairement rock que celui donné à entendre sur ce CD.

Command and control : tout de suite la différence, l'utilisation dominante des claviers qui classicise la musique. Pas vraiment une symphonisation mais une ampleur sonore quelque peu majestueuse qui donne profondeur et ouvre les perspectives. Ensuite tout repose sur la disjonction de la rythmique et de la voix. La batterie droit devant et le vocal sur une ligne faussement parallèle qui s'écarte insensiblement de cette direction, le reste de l'orchestration ménageant pauses et étapes qui vous envoûtent et vous empêchent de vous apercevoir de cette partition germinative. Evil Twin : la mauvaise part, le reflet de l'unicité qui se donne en tant qu'annihilation de son origine, très belle prestation vocale, barde qui vaticine les grêlons de l'existence, la musique comme fission éruptive et brutale. Surrender : les chants de la déshérence, une longue mélopée interminablement échevelée, jamais finie, toujours reprise, un galop sans fin auquel vous vous abandonnez, emporté, bercé, enlevé, kidnappé, s'entrouvrent les portes d'un ailleurs inconnu, il est trop tard pour reculer, vous n'en avez aucune envie. Sentenza : plus enlevé, dans le vif du sujet, rythmique accélérée, vocal auto-comminatoire, et ces touches cristallines qui laissent présager l'accueil d'un adieu, la voix qui rampe, s'évanouit et enfle comme poche de fiel ou de ciel crevés. Choeurs éloignatifs. Blessed : la voix étirée tel un drame, tout le reste comme accompagnement qui essaie de recouvrir plaintes, paroles et espoirs, plus que le piétinement de la batterie qui s'éteint et qui renaît identique au début du premier morceau. Le cercle se referme sur lui-même de la même manière qu'il s'ouvre...

Kirin Dosha a su créer une atmosphère rockmantique qui n'appartient qu'à eux. Un beau disque pour ceux qui aiment les contes d'orichalque et de licorne unicorne.

Damie Chad.

WHEN YOU'RE GONE / THE FOUR ACES

Rock Paradise Records / RPRLP 106

( 2012 )

Faut farfouiller chez soi. C'est la semaine dernière en cherchant ce que j'avais sur les Four Aces, que je suis tombé sur ce vingt-cinq centimètres tout neuf, encore emballé dans son plastique. Religieusement classé sur l'étagère idoine et oublié là depuis cela doit faire plus de quatre ans. Plus vraiment d'actualité mais le rockabilly étant une musique éternelle, l'on s'en moque. Et puis l'occasion de faire un signe d'adieu aux Four Aces qui ont donné leur dernier concert la semaine dernière ( voir Kr'tnt ! 362 ). Avec en prime quelques photos de cette ultime prestation dues à l'œil aiguisé de Serge Viennet.

Laurent : vocal & rhythm vocal / Marc : lead guitar / Thierry : upright bass / Carlos : drum.

Won't You Stop : voix explosive et la contrebasse qui cliquette comme une crécelle de lépreux. Tout le rockabilly en cette entrée fracassante et toute la suite, la batterie qui grogne en chien méchant qui n'aime pas que l'on s'approche de sa gamelle, un solo de guitare à vous faire tirer dessus par un sniper, pourvu que ça n'arrête pas. Hélas si ! Goin' Strong : pour reprendre aussitôt. Guitare grondante, voix menaçante, batterie hébétante et contrebasse rebondissante. Laurent hausse et ralentit le débit de sa voix comme l'on négocie un virage mortel juste pour que la passagère se serre encore plus près de vous. Chaleur animale. My Baby's Gone : l'a dû avoir trop peur, à la fin de la croisière elle a claqué la portière et s'est tirée de la tire. Pour le blues vous repasserez, juste l'occasion d'être encore plus épileptique que sur les morceaux précédents, les Four Aces quand ça pique ils n'ont pas de coeur. Vous laissent sur le carreau mais c'est beau comme un trèfle à quatre feuilles. Tell Me Baby : avec les filles faut mettre les points sur les I, Marco vous poinçonne le boulot sur sa guitare de main de maître. Quant à Laurent il vous la briffe direct pendant que Thierry et Carlito en rajoutent par derrière. Envoyé de mains de maîtres. I'm Out : atones les Four Aces ? Vous voulez rire, n'ont jamais été aussi in. Un festival instrumental, et Laurent vous remue la salade vocale d'une bien belle manière. When You're Gone : quand la souris est partie, les chats dansent. Pour la dépression, disons que le mental est au plus haut, vous avez Marco qui bouscule les meubles, Laurent qui s'accroche au lustre, Thierry qui tambourine sur la porte et Carlito qui vous siffle les verres de jack à tire larigot. Une espèce de tourbillon à la derviche tourneur, mais frénétique. What Can I Do : l'interrogation métaphysique. Savent très bien ce qu'il y a à faire. Du rockabilly explosif avec des trombes de contrebasse des éclairs de guitare, des hachis de drum et des persillades de vocaux au vitriol. You'll never stop : ces gars-là ne sont pas partis pour s'arrêter, le proclament bien fort, et chacun y va de son bâton de dynamite pour vous en persuader. Y réussissent très bien. Avec une facilité déconcertante. Leaving On My Mind : le côté moqueur rockab, Laurent nasille et les trois autres frétillent du hillbilly, l'on étire le solo de guitare, la upright dodeline de la tête, et Carlito vous sautille le rythme, genre canasson qui clopine pour regagner l'écurie après avoir sailli trois juments dans le pré. Good Show no Go :

Bon rockab ne saurait mentir, les cats n'engendrent pas des demi-portions, se régalent de jouer les méchants, vous le font à l'intimidation, pour un peu vous auriez peur, mais non sont trop bons pour les coups tordus. Emportent la décision comme le corbeau le fromage. Vous laissent tout penauds quand ils arrêtent les frais ( après avoir été si chauds ! ). Une seule solution remettre le disque !

Une petite merveille ce mini trente-trois se révèle être un grand album. Que du rockab, mais jamais d'ennui, vous le déclinent comme les milk-shake, à tous les parfums. A chacun sa saveur. Et vous vous sentez obligé de les goûter tous.

Damie Chad.

JOHNNY HALLYDAY

Rock & Folk / Hors-Série N° 36 / Janvier 2018

Rock & Folk, la revue, n'avait offert que quelques photographies inédites pour rendre hommage à Johnny, dans sa livraison de janvier. Peu, si l'on compare au tsunami de numéros spéciaux consacrés à l'artiste par des canards ( souvent boiteux ) pas spécialement célébrés pour l'intérêt qu'ils portent habituellement à la musique en général, et au rock'n'roll en particulier... On nous avait prévenus, l'on mettrait les petits plats dans les grands un peu plus tard. C'est à la mi-février que le festin a été livré dans les kiosques. Service minimum. Pas de branle-bas généralisé dans la cambuse. L'on n'a désigné qu'un grand-chef. Pas n'importe lequel, le maître-queue spécialiste du old style. Jean-William Thoury. Difficile de trouver mieux. Y a bien dû y avoir une armée de marmitons – les petites cuillères - qui ont disposé les photos sur la maquette et veillé à lisser les titres, mais c'est tout. N'a pas eu le temps de jouer les touristes, Thoury, idem pour les grandes réflexions et les mises en perspectives. L'est parti du principe qu'un chien écrasé n'était qu'un chien écrasé. Tant pis pour ceux qui aimeraient connaître sa race, sa taille, sa couleur, son pédigrée, le nom du conducteur, la marque de la voiture, et qui s'interrogent sur si l'acte était prémédité, intentionnel, la bête est-elle morte sur le coup, a-t-elle souffert, on s'en fout, idem pour le chagrin de la petite fille sur le trottoir devant la marre de sang. Non, les faits bruts, dans leur sécheresse. Un chien écrasé. Point. Passons au suivant.

Ce qu'il y a du bien avec Hallyday, c'est que les clébards crevés au bord de la route, l'en a laissé des tonnes. Jean-William il écrit un numéro spécial, pas La Recherche du Temps Perdu. Pas une minute à s'attarder. L'a tordu le cou au lyrisme. Style télégraphique. C'est que Johnny, l'a pas roupillé ses journées dans sa chaise-longue à feuilleter des magazines, l'était pas du genre à passer trois jours sur sa pelouse à chercher des trèfles à quatre feuilles. L'a chanté, aimé, baisé, bu, descendu les rivières en radeau, s'est battu, a voyagé un peu partout, tourné des films, fait de la moto et du théâtre, disputé des rallyes automobiles, donné des concerts, enregistré des disques, vaudrait mieux lister tout ce à quoi il n'a pas touché, ce serait moins long. Jugez-en par vous-mêmes, tout compris, textes, photographies, gros titres, Jean-William Toury est arrivé à remplir cent pages. Gros boulot. Belle compilation.

N'empêche que l'on reste sur sa faim. On attendait au minimum une beau cuissot d'éléphant, un pantagruélique plat de résistance, sept ou huit desserts plus les îles flottantes et leurs océans de crème au beurre, et l'on n'a eu à becqueter que les petits fours de l'apéro. En gros, expression mal venue, l'on a eu la madeleine, mais les rallonges de Proust elles sont restées dans l'encrier.

Pourtant ce ne sont pas les facettes qui manquent, Johnny vous pouvez l'aborder par tous les côtés... l'on dirait que Rock & Folk a évité les sujets qui fâchent. Les faits, rien que les faits, permettent de ne pas prendre position. Prudence avant tout ! Surtout ne pas décevoir une partie de nos lecteurs, difficile d'établir un consensus entre les fans inconditionnels de Johnny et ceux qui ne le calculent même pas. Adoration ou mépris, ne pas choisir. L'on eût aimé autre chose. D'un peu plus rock'n'roll !

Damie Chad.

06/12/2017

KR'TNT 351 : JOHNNY HALLYDAY / BLACK LIPS / ERVIN TRAVIS / CRASHBIRDS

 KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 351

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

07 / 12 / 2017

JOHNNY HALLYDAY

BLACK LIPS / ERVIN TRAVIS 

CRASHBIRDS FLYERS

TEXTE + PHOTOS SUR :

http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

KR'TNT ! ¤ 03

ROCK'N'ROLL CLANDDESTZINE FLYER

  N° 3 / 05 / 11 / 2009

A ROCK-LIT PRODUCTION

 

SOUVENIRS, SOUVENIRS

JOHNNY EN 58*

C'est en 1956 que j'ai découvert le rock'n'roll grâce au Tutti Frutti de Little Richard, Rock around the clock de Bill Haley et les cinq premiers 45 tours d'Elvis Presley. J'avais dix ans. Je préférais les américains aux européens et dans les années suivantes j'aimais bien mieux les noirs aux visages pâles, plus ou moins bons imitateurs. C'est plus tard, à quinze piges, que je découvrais le blues à l'origine du rock comme du jazz.

Nez en moins, comme écrivait San Antonio dont je dévorais les bouquins, deux ans après, en 1958, j'ai apprécié ce blanc-bec de Johnny qui débarquait face au pantouflard Richard Anthony... J'avais donc douze ans et avec un ami du même âge, Pierre Alleaume, nous sortions pour la première fois sans nos parents... Nos mères respectives étant amies et voisines, au square Groze-Magnan où je jouais au foot dans la rue avec les enfants de Ben Barek, un grand joueur de l'O. M.

Je ne sais si ce concert à l'Alcazar de Marseille était le tout premier de Johnny mais c'était sûrement un des premiers ( Souvenirs, Souvenirs  n'était même pas sorti ). C'était un vieux théâtre en bois ( hélas aujourd'hui rasé pour construire la Bibliothèque de Marseille ) où mon marseillais de père allait régulièrement à l'entre-deux guerres pour des cafés-concerts à une époque où les chanteurs chantaient sans micro, comme il aimait me le rappeler...

En première partie, donnait de la voix une chanteuse de négro-spirituals ( comme l'on disait avant que l'on confonde racisme et sens des mots, tout comme le doigt avec la lune qu'il désigne...) C'était June Richmond dont je n'ai jamais trouvé de disques alors même que je connaissais déjà bien le Gospel grâce aux émissions dominicales de radio ( à l'ORTF ) de Sim Copans.

Quand le rideau s'est levé et que Johnny est entré en chantant un inédit ( Je cherche une fille ) on s'est aperçu qu'un grand voile séparait le chanteur de son orchestre dont on ne distinguait que des silhouettes... Il était vêtu de noir, pantalon de cuir et chemise à trous. Puis il chanta son premier tube : T'aimer follement, version française édulcorée de Making Love...

On a tous cru que le vieux théâtre allait s'effondrer sous le martèlement des pieds des jeunes gens entassés de l'orchestre aux balcons. Encore pire qu'en Mai 68 au théâtre de l'Odéon à Paris...

Bien sûr, c'était une époque où les français ne savaient pas taper dans leurs mains en mesure ( dans les temps faibles ce qui entraîne un rythme déhanché et syncopé ) ce qui m'énervait beaucoup puisque pour moi la musique c'était le rythme ( pour les paroles il y a les livres... ). Ainsi je m'évertuais à frapper des mains le plus fort possible en cadence. J'étais particulièrement excité en écoutant le morceau que je préférais :

« J'suis mordu pour un p'tit oiseau bleu,

tellement mordu que j'en deviens gâteux ! »

Quand nous sommes sortis, avec mon copain abasourdi, nos paumes de mains rougies chauffaient un max ! Et nos cœurs battaient à rompre grâce à cette musique de révolte, celle des blousons noirs et des rebelles de l'époque.

 

Daniel Giraud.

 

( L'on ne présente plus Daniel Giraud, poëte, essayiste, sinologue, alchimiste, astrologue, philosophe, amateur de l'O.M. et autres joyeusetés du même acabit. Un de ces indiens aux mille tribus, inclassable et solitaire, que l'on retrouve beaucoup plus souvent sur le sentier des guerres perdues d'avance qu'en train de fumer le calumet des compromissions contemporaines.

Daniel Giraud détient en outre le fabuleux record d'être depuis trente ans le seul authentique chanteur de blues ariégeois ( deep rural south ). Mais cette fois-ci il a troqué guitare et harmonica contre sa machine à écrire pour consigner à notre demande ses souvenirs de french mineau rock'n'roll, il y a exactement plus de quarante ans... )

 

* Johnny a chanté à l'Alcazar de Marseille les 11, 12, 13 Novembre 1960.

 

Lips electronic - Part two

Pour parler sans ambages, le nouvel album des Black Lips faillit à ses devoirs. Tout au moins au premier abord. Non seulement il porte pourtant un joli nom - comme Saturne - Satan’s Graffiti Or Is It God’s Art ?, mais c’est aussi un double album, une distance difficile, même pour un groupe aussi expérimenté que les Black Lips. Jared Swilley et Cole Alexander sont les deux derniers survivants d’une formule qui fit les beaux jours des amateurs de garage. Oh, ils sont encore capables d’énormités, tiens, comme par exemple ce «Squatting In Heaven» qu’on trouve en B, pur jus de Black Lips Sound System. Jared le chante à la frénétique, comme au temps du Star Club de Hambourg. Cole se tape une pure énormité en C avec «We Know». Il reprend les rênes du vieux silver-stormer, on a là une vraie merveille, nappée d’orgue par Saul l’imprononçable (transfuge de Fat White Family) et traversée par la sitar guitar de Sean Lennon. Drôle de mélange, direz-vous, mais c’est peut-être ce qui fait au fond le charme de cet album difficile à cerner. «We Know» est certainement l’un des piliers de cet album indéfiniment controversable. Cole l’enflamme, en vieux pro délavé par les tempêtes. L’autre énormité de ce disque est une espèce de pastiche survolté des Beatles, «It Won’t Be Long». Le miracle est qu’ils renouent avec l’énergie des Beatles à Hambourg. Quel coup de maître ! Seuls les Blacks Lips sont capables d’un tel exploit. Dans «Wayne», ils se foutent de la gueule de Wayne. Toute la bande chante à l’unisson du saucisson sec - Wayne you never feel the pain/ Wayne you never feel the rain/ Wayne you never were the same - Mais ils ont aussi des cuts qui déroutent les cargos, comme cet «In My Mind» qui sonne comme du Van Der Graff Generator, et ce n’est pas peu dire. Ils se fendent aussi d’un beau hit pop sixties, «Crystal Night». On se régalera aussi de «Rebel Intuition», une belle pièce de pop attack servie par une foison instrumentale réellement bienfaisante. On sent que ce groupe arrive à maturité et qu’il travaille des ambiances en studio, tout en conservant des vieux réflexes inflammatoires.

Mais sur scène, ils ne travaillent pas les ambiances, il les schtroumphent. S’il fallait résumer le set des Black Lips par un seul mot, ce serait : Pow ! Ils proposent une collection de classiques tirés des vieux albums et petite cerise sur le gâteau, Ian Saint Pe retrouve sa place à droite de Jared, comme au bon vieux temps du concert mythique au Gambetta. Sur scène, les Black Lips fonctionnent comme une machine inexorable, ils enchaînent leurs vingt titres comme autant de hits de juke. C’est la fête au village, les rouleaux de papier-cul remplacent les confettis, il pleut des dizaines de longues banderoles de papier rose sur la foule agitée. On n’avait plus assisté à une telle fête depuis belle lurette. Dans son coin, Cole tripote sa boîte d’effets, chante dans deux micros et libère à ses pieds des petits nuages de fumigènes. Il est moins sauvage qu’avant, il ne se roule plus par terre et ne crache plus en l’air pour jouer à récupérer ses molards. Il s’applique à chanter derrière son micro, comme si pour la première fois de sa vie, il se résignait à rester sage sur scène. Il porte un chapeau de cowboy et un jean clair marbré de crasse. Il est assez marrant, car il avance sur des jambes terriblement courtes et arquées. Impossible de le prendre au sérieux, son côté Lucky Luke le dédouane définitivement. Le voir chanter «Dirty Hands» - Won’t you take my dirty hand - en hommage au «Wanna Hold Your Hands» des Beatles vaut tout l’or du monde.

Jared occupe toujours le centre de la scène. Dès qu’il arrive pour régler le son de sa basse Hofner, on voit qu’il s’est bien piqué la ruche. Il travaille toujours son look biker gay, en portant une casquette en cuir - identique à celle que porte Kid Congo - un T-shirt blanc aux manches roulées sur les épaules, un jean noir ultra-moulant qui met en valeur sa taille de guêpe et des pompes de basket blanches qui complètent bien la panoplie. Il porte toujours sa moustache de sapeur et veille bien sûr à ne pas se raser de frais. Malgré son état d’allumage avancé, Jared va assurer comme un pro, aussi bien au chant que sur sa petite basse violon. Ce mec fait partie des grands bassmen modernes, énergiques et précis. Il vient en droite ligne de McCartney, ce qui le dédouane lui aussi définitivement. Force est d’admettre que le bassmatic de McCartney relève de l’irréprochabilité des choses. Quand ado on apprenait à jouer de la basse, trois modèles s’imposaient : Jack Casady, George Alexander et McCartney.

Jared chante tout à l’énergie. Il fonce, comme s’il était au front. On sent bien que ce mec ne vit que pour ça. La scène et le rock lippu. Et Ian Saint Pe veille au grain d’origine, il semble en retrait, mais c’est lui qui trame les complots dans l’ouragan, il mêle une technique de killer flasher à une attitude d’archange boticellien. Il fait lui aussi le spectacle, il ne flagorne pas comme Jared, il joue le rôle du pivot dans le chaos environnant. Quelque chose d’incroyablement pacifique émane de lui.

Ils attaquent leur set avec «Sea Of Blasphemy», vieille pépite de garage dévoyé tirée de Let It Bloom, leur troisième album. Jared chante ça avec un entrain confondant. Il nous claque là l’hymne des délinquants du monde entier. Ils ressortent aussi «Fairy Stories» de cet album paru il y a plus de dix ans sur In The Red, ainsi que l’étrange «Hippie Hippie Hoorah» pour le rappel. Mais Cole a l’air d’y tenir. Décoré de guirlandes de papier cul, il chante ça avec un tel aplomb qu’il reçoit l’absolution du public. Ils tirent aussi quatre cuts d’un album plus récent, Arabia Mountain : «Family Tree», «New Directions», «Knockahoma» et «Raw Meat». Tous ces cuts de pop mériteraient de finir dans des jukes, tellement ils sont bien foutus. Ces branleurs d’Atlanta finiraient bien par sonner comme des Anglais. «New Direction» évoque en effet les Buzzcocks. Ou comme des Irlandais : avec «Raw Meat», ils réussissent l’exploit de sonner comme les Undertones. Tirés de Good Bad Not Evil, «Cold Hands», «Lean» et «O Katrina» semblent bourrés de ce vieux génie foutraque qui les caractérisait si bien voici dix ans. Les Black Lips finissent par pervertir la symbolique du garage tout en la sublimant. La chose n’est pas facile à expliquer, mais en tous les cas, c’est ce qu’on ressent clairement quand on les voit jouer. Vous ne trouverez pas une seule seconde de temps morts dans un set de Black Lips. Ils tirent «Drive By Buddy» et «Funny» de leur avant dernier album, Underneath The Rainbow. «Drive By Buddy» sonne comme un hit des Monkees, mais avec un drive plus locace, et la petite pop persistante de «Funny» s’impose à la force du poignet. Ils ne tirent qu’un seul cut du dernier album satanique, «Cant Hold On» et vers la fin du set, ils rendent un bel hommage au pauvre Fred Cole qui vient de disparaître avec une reprise de «You Must Be A Witch», qui date du temps de Lillipop Shoppe. C’est-à-dire 1968, au siècle dernier.

Signé : Cazengler, Black lope

Black Lips. Le 106. Rouen (76). 15 novembre 2017

Black Lips. Satan’s Graffiti Or Is It God’s Art ? Vice Music 2017

 

ERVIN TRAVIS

Ervin Travis est malade. Depuis deux inquiétantes années les nouvelles se font rares, ce n'est pas une raison pour que son souvenir s'estompe, quoi de plus naturel que de se mettre à l'écoute de son oeuvre ? Nombreuses sont les vidéos de ses concerts sur YouTube, mais dans cette chronique nous tenons avant tout à nous intéresser à ses deux premiers albums enregistrés chez Big Beat Records, en 2001 et 2002.

 

Combien de fois n'avons-nous pas râlé en étudiant les pochettes des rockers français, pillaient sans regret ni honte la discographie, des rockers américains pour la première génération, des groupes anglais pour la deuxième... Pouvaient pas faire comme les plus grands et créer par eux-mêmes ? Les écailles nous sont tombés des yeux peu à peu, au fur et à mesure que nos connaissances progressaient, déjà les vieux bluesmen si respectables du delta se fauchaient les morceaux sans vergogne se contentant au mieux d'en changer le titre et le texte, les Rolling Stones ne se mirent à composer leurs morceaux qu'une fois qu'ils prirent conscience qu'ils gagnaient davantage sur les droits d'auteur qu'en tant qu'interprètes, ne parlons pas de Led Zeppelin qui furent carottés la main dans le sac aux pépites pour avoir emprunté à Muddy Waters, sans permission, cela va sans dire, le riff de Whole Lotta Love, leur morceau emblématique...

Quant aux pionniers... il vaudrait mieux ne point trop s'étendre pour garder nos naïves âmes encore enrobées de notre native candeur, si l'on ne devait en prendre qu'un... par exemple, pas tout à fait au hasard, Gene Vincent... Justement ce serait parfait, puisque ces deux CD d'Ervin Travis ne présentent comme des reprises de Gene Vincent. En plus l'aggrave son cas, Ervin, non pas des adaptations censées redéfinir l'épure structurale des titres, osons les mots qui fâchent, des imitations à l'identique.

Avant de nous pencher directement sur le pourquoi et le comment d'une telle entreprise, un détour s'impose. L'est temps de remonter aux calendes grecques. Lorsque Aristote reprend dans son sa Poétique le thème de la Mimesis, il ne fait que s'engager dans un débat corrosif qui déchire depuis trois générations sophistes et philosophes. L'imitation est au centre du débat. Ne s'agit pas de porter un jugement moral sur ce que les Grecs ne considéraient pas comme un plagiat mais comme un état de fait. Si personne ne trouvait à redire à la coutume - somme toute assez agréable – par laquelle les animaux et la race humaine se reproduisaient, la façon dont on fabriquait un objet et la manière dont l'on se devait d'adopter des comportements, sinon héroïques, au moins dignes d'un citoyen qui avait à cœur de concourir à la préservation de sa Cité, étaient longuement discutés... L'air de rien, c'était aborder des sujets fondamentaux tels que les rapports cognitifs relatifs à l'appréhension technique de la matière, l'enseignement, et la politique... Aristote qui n'était pas un néophyte dans la maîtrise de ses problématiques, y rajouta sa pincée de sel abrasif, toute une réflexion sur la nature de l'art dramatique qui selon certaines opinions n'est sous couvert de création qu'un copiage plus ou moins fidèle de la nature... Rassurez-vous, nous ne nous lancerons pas ici dans un commentaire de la Poétique d'Aristote. Ce simple rappel pour adopter une attitude d'humilité vis-à-vis de cette pratique rock'n'rollienne de la reprise. Ce qui n'empêche pas de garder notre esprit aussi acéré qu'un sabre de cavalerie. Un tout dernier rappel avant de quitter le maître d'Alexandre le Grand : le drame grec était accompagné de musique.

A une admiratrice qui lui demandait pourquoi il se cantonnait à reprendre Gene et non à créer des titres personnels, Ervin avait répondu en souriant qu'il préférait conduire une formule 1 qu'une deux-chevaux. Réponse de toute modestie qui ne tient pas compte de l'impact qu'eurent les pionniers sur les premières générations rock. L'apport était si nouveau qu'ils paraissaient extraordinaires. Surtout par chez nous, où ils débarquèrent sans avertissement préalable dépourvus de toute traçabilité généalogique possible. Les pionniers donnèrent l'impression d'une escouade de vaisseaux spatiaux venus d'une autre galaxie qui se seraient posés sans crier gare au bout de la rue. Trop beaux, trop neufs, trop forts. Une avance technologique dont on avait du mal à mesurer l'ampleur. N'y avait qu'à imiter. Tout en restant persuadés que l'on n'égalerait jamais ces nouveaux maîtres indiscutables. Il ne s'agissait pas de copier mais de calquer. Petits garçons qui imitent sciemment l'attitude du père étant intimement persuadés qu'il est impossible de faire mieux autrement. En France cette attitude fut d'autant plus naturelle que la musique – au contraire de l'Angleterre par exemple – ne jouissait d'aucune implantation culturelle populaire. Elvis, Gene, Eddie, Bill, Chuck, Little, Bo, Buddy, étaient des Dieux surgis de nulle par. Le traumatisme fut si fort que Mitchell, Hallyday, et Rivers, bénéficient encore de cette aura indéfectible...

Gene Vincent eut le privillège d'une réception particulière en notre pays. L'apportait une dramaturgie proximale que les autres n'avaient pas. Sentait le soufre avant d'avoir même ouvert la bouche. Avec lui, le rock était davantage qu'une musique, un art de vivre, loin des flamboyances attitudinales d'un James Dean. Rebelle sans une once de frime. L'avait un profil de bête traquée. Un loup sur ses gardes qui n'en égorge pas moins les troupeaux de moutons pour la simple et bonne raison qu'il est un loup et rien d'autre. Pas un chien de salon. L'était comme tout un chacun. N'avait pas un centimètre carré d'espace de libre, lui était impossible de tricher, habitait trop son personnage pour pouvoir jouer. Un épileptique aux abois. Savaient que les fusils de l'existence étaient braqués sur lui, mais il les regardait sans crainte et refusait de baisser les yeux. Une bête sauvage, méfiante. Prête à mordre la main qui voulait lui venir en aide. Un insoumis naturel. Sans autre idéologie que la survie à court terme. Sa proximité êtrale avec les plus grands poëtes m'est toujours paru évidente.

Quand vous êtes touché, c'est fini. J'entends encore Ervin raconter comment il enregistrait sur une K7 de quatre-vingt-dix minutes autant de fois que possible le même morceau de Gene qu'il écoutait en boucle, partout, toujours. Transfusion charnelle. Obsession spirituelle. Ne pas être Gene, mais arriver à ces rares instants de communion hommagiale. Ne pas être soi pour devenir plus grand que soi. Vertige du dépassement. Certains parleront de folie assimilatrice, les mêmes qui font attention à ne ressembler à personne alors qu'ils passent inconsciemment leur temps à s'identifier à tout le monde. J'opterais plutôt pour une connaissance d'un genre particulier, une espèce de gnose individuelle qui n'appartient qu'à soi. Qui ne regarde que soi mais qui par le seul fait d'être expérimentée dans le monde extérieur des vivants se donne en spectacle. Nous avons tous de semblables comportements dans notre cinéma intérieur, mais nous refermons bien vite le couvercle dessus, faut un sacré courage pour s'échapper de soi-même. Mais cela ne suffit pas. Il est facile de devenir un clone pathétique, un histrion véridique de soi-même disait Mallarmé, il est nécessaire de savoir faire la différence entre le rêveur et le clown. Une sacré rigueur mentale. Pour que le numéro soit réussi, l'identification doit être distanciation. Brèche bretchienne dans le processus. Alors vous pouvez être vous et un autre. L'autre de vous, assurait Arthur Rimbaud. Si j'étais vous, quand j'étais vous. Un exercice littéraire. De lecture. Surtout pas un pastiche. Le but pour Ervin n'est pas d'être Gene Vincent – mission impossible - mais de nous le restituer. De nous en offrir une possibilité. Une évocation.

D'où ces disques qui ne seront pas mieux que ceux de Vincent. Mais autres. En signe de la fidélité que l'on se porte d'abord avant tout à soi-même.

 

FROM TIDEWATER TO DALLAS

ERVIN TRAVIS

& HIS VIRGINIAN

 

BIG BEAT RECORDS / BBR 000 77.

 

Ervin Travis : vocal, guitars / Philippe Fessard : lead guitar / Patrick Verbeke : lead guitar on Vincent's blues / Alain Neau : piano, clavier, backing vocal / Romain Decoret : Bass / Arnaud Brulé : drums, backing vocals.

 

Deux beaux textes de présentation. Jean-William Thoury brosse à grands traits le parcours d'Ervin Travis. Comment depuis le sud-ouest profond ses premières interprétations de Gene captent l'oreille des amateurs parisiens, la formation des Virginians, ses concerts qui attirent jusqu'à plusieurs milliers de spectateurs enthousiastes. Philippe Fessard évoque rapidement les différentes formations des Blue Caps, mettant particulièrement l'accent sur le successeur - ne s'agit pas d'un remplaçant mais d'une dynastie – de Cliff Gallup, Johnny Meeks ( dont la fille nous apprit le décès le 30 juillet 2015 ). Guitariste acéré qui électrisa encore plus le rock'n'roll de Gene Vincent, l'a rassemblé les découpes structurales des morceaux de Cliff héritées du jazz. A première vue le style de Cliff est plus original, plus surprenant, c'est oublier un peu vite que Johnny Meeks établissait une manière de jouer qui fit tellement d'adeptes et qui se perpétua si longtemps qu'aujourd'hui elle semble presque commune alors qu'en son temps elle contribua à faire des Blue Caps le premier groupe de rock de son époque dégagé des influences country, swing et jazzistiques.

Le titre peut paraître mystérieux : désigne simplement l'ère géographique, originaire, d'envol et de repos des Blue Caps.

Dance to the bop : bluffant, n'y a que la batterie trop lourde qui ne parvient pas à maîtriser ce mouvement de reptation si caractéristique de Dickie Harrell qui donne l'impression de décomposer chaque frappe en deux temps, alors qu'elle n'en vaut qu'un. L'on ne retrouve ce genre d'étirement temporel que dans certaines prosodies grecques. La voix d'Ervin épouse parfaitement la scansion de Gene. Yes, I love you baby : un de ces petits trots enlevés qui seyaient si bien à Gene Vincent. Ervin reprennent ce petit joyau à merveille, avec peut-être chez Ervin une pointe d'accent nasillard du sud des USA qui n'apparaît pas chez Vincent !Right now : ce coup-ci Gene ondule de la voix tel un serpent qui avance en avant en tirant une bordée sur la gauche et une autre correctrice sur la droite. Ervin s'extirpe comme un chef de la difficulté, la prolifération des allitérations du phonème ''on'' qui doit systématiquement retomber sur une frappe creuse de batterie nécessite une agilité démoniaque. Beautiful brown eyes : un mid-tempo avec des volutes vieillottes de piano quelques fils de guitares colorées, cela sent la vieille Amérique du temps des lampes à pétrole. Philippe Fessard se met en avant sur le solo qui claque comme un lustre dont le soudain allumage dans une pièce semi-obscure vous dessille les yeux, si Ervin marche dans les pas de Gene, le band derrière ne peut s'empêcher de décoller. Over the rainbow : une des chansons du répertoire de Gene préférée d'Eddie Cochran. L'est vrai que Vincent en donne une version intemporelle terriblement émouvante. Ervin s'attaque à un monument. A compris qu'il n'y fallait rien rajouter, aucune emphase, aucun trémolo, l'a la bonne idée de donner une inflexion quelque peu enfantine à sa voix pour en assurer l'innocence émerveillante. Dance in the street : un peu d'exercice après tant d'émotion ne peut pas faire de mal, les Virginians embrayent sec avec un démarrage de moto en intro, et c'est parti pour un sérieux fandango, Ervin se joue des récifs – essayez de piquer du premier coup une centaine de mygales en goguette sur la table de la cuisine avec un cure-dents – et tout le monde fonce sans regret, l'est sûr qu'en France l'on danse plus vite qu'à Los Angeles. Rollin' Danny : le genre de truc vicelard en diable, ça paraît tout simple mais vous avez intérêt à attacher la voix à votre respiration car l'ensemble tient de l'exercice yogique, Ervin a décidé de passer en force et derrière la guitare de Phillipe Fessard carrillone comme la voiture des pompiers qui vient ramasser les morceaux. Should I ever love again : un slow comme l'époque les aimait bien, une orchestration à la Platters, et Vincent qui moanise en dessous pour vous faire comprendre que toute tristesse vient du blues. Ervin a compris l'astuce. L'aboie comme le chien abandonné à la pleine lune, et puis vous refile la caresse du maître qui recueille la pauvre bête abandonnée, et les Virginians appuient tellement fort que pour un peu vous en pleureriez. Somebody help me : Vincent vous enregistre cela comme un coup de vent qui entre par la fenêtre ouverte et vous arrache les rideaux, style opération commando surprise. Ervin et son gang de virginiens vous refont le même trip. Vous surprennent tout de même alors que vous vous y attendiez. Comme quoi rapidité et célérité valent mieux qu'escargots et lémuriens. Rock'n'roll Heaven : pas d'erreur le son de Gene Vincent, la voix de Gene Vincent, le style de Gene Vincent, mais c'est du Décoret tout pur, et Ervin plus vrai que nature, de la ballade mélancolique au rythme débridé tout y passe. Un bel hommage à Gene. Et à Eddie par la même occasion. Vincent's blues : un blues caractéristique. Rien à redire sur le balancement chaloupé. Ne lisez pas les paroles seules, elles vous paraîtront d'une pauvreté affligeante mais lorsque Gene les martèle et les ponctue de cris, l'ensemble vous prend aux tripes. Les Virginians parviennent à jouer plus bleu que les Blue Caps, et Ervin vous pousse de ses bramements sauvages à amadouer les baleines. My heart : une sucrerie, écrite par Johnny Burnette mais cela vous a des résonances à la Buddy Holly, Gene vous y prend une voix de petite fille qui joue à la poupée qui lui va à ravir. Un régal pour Ervin, vous l'interprète en rose bonbon, tandis que derrière les Virginians batifolent et s'adonnent aux cabrioles. Un truc hautement pervers. Pour amuser les enfants, l'on a rajouté une espèce de jingle radio à la Walt Disney, le genre de facétie dont raffolait Eddie Cochran. You are the one for me : un tempo qui traîne et Gene qui fait le joli coeur. Pour adolescente romantique qui vient d'être abandonnée par son boyfriend. Ervin y rajoute un peu d'angoisse mélodramatique et le piano pleure un peu plus fort. I got to get to you yet : les Beatles ont dû gravement l'écouter, z'ont dû y puiser une certaine manière de faire sonner une guitare. En tout cas n'atteindront jamais la légèreté de la voix de Gene sur aucun de leurs enregistrements. Ervin y réussit parfaitement. Que dire de plus ? Lavender blue : l'on quitte the Capitol Tower pour les enregistrements londoniens. L'est sûr que de tous les morceaux de cette période c'est celui – nonobstant l'intrusion de l'orgue qui se rapproche le plus des ballades de Gene made in America. Ervin suit Gene pas à pas, mot à mot, et comme pour l'orchestration l'orgue est en sourdine et louche un peu du d'Over the Rainbow, l'on n'est pas loin de préférer Ervin. Et puis cette idée géniale de rajouter le sifflement final, fait pencher le jugement en sa faveur.

 

Une belle réussite. Tant au niveau vocal qu'instrumental. Le traitement des clappers boys est remarquable.

 

SHADES OF BLUE IN PARIS

ERVIN TRAVIS

And The Virginians

 

Même méthode que celle employée pour le CD précédent. D'abord une rapide évocation de l'interprétation de Gene, ensuite l'apport d'Ervin.

BIG BEAT RECORDS / BBR 000 87 / 2004

Ervin Travis : vocal / Philippe Fessard : lead guitar / Alain Neau : keyboards, acoustic guitar, backing vocals / Romain Decoret : electric bass / Arnaud Brulé : drums, backing vocals

Lotta lovin : une perfection irradiante. Surface chatoyante d'une pierre précieuse. Autant l'entrée du morceau semble un peu chaotique, autant très vite tout rentre dans l'ordre et offre l'aspect d'un bijou de lave volcanique polie durant des siècles par la mer. Attention nous sommes dans un enregistrement public, ce qui change tout. Certains fans d'Ervin pensent que son chant atteignait une ressemblance avec celle de Gene encore plus remarquable sur scène que sur disque. Dance in the street : ce morceau semble le confirmer, mais très vite l'affaire s'emballe et Ervin presse la cadence, tout autre que lui en perdrait les pédales mais il vous surfe sur la vague avec une élégance à laquelle vous souscrivez sans réserve. Blue eyes crying in the rain : première reprise du LP Crazy Times enregistré en 1959 avec Joe Merrit à la lead. L'occasion pour Philippe Fessard de démontrer qu'il assure sans problème, piano et guitare se taillent la part du lion, pour Ervin c'est peut-être plus facile, ce morceau d'allure un peu country est celui qui au niveau vocal s'écarte le moins des enregistrements 57 – 58 d'une facture plus originelle si on les compare avec ce parti pris d'un son nouveau – crépitant et étincelant – pris lors des séances d'enregistrement du disque. You win again : un morceau d'Hank Williams, Gene en donna sur scène ( Town Hall Party, 1958 ) une version très proche des enregistrements country des années cinquante, les Virginians électrifient quelque peu le topo ce qui permet à la voix d'Ervin une plus grande amplitude. Sexy ways : un peu de sexe n'a jamais fait de mal, Ervin Travis se cale sur la version que Vincent en a donné sur la RAI sans oublier la fabuleuse reprise sur I'm Back and Proud, un morceau qui envoie, parfait pour la scène, Ervin se donne à fond. En filigrane l'on repense à la version de Gene avec Eddie... Who slapped John ? : l'occasion à Philippe Fessard de montrer qu'il ne dédaigne pas de s'attaquer à Cliff Gallup. Dommage que derrière la rythmique ne soit pas au top, Ervin sauve la mise sur ce morceau qui demande que l'on déchire sa voix sur les fils barbelés du rock. Flea brain : encore une de ces petites merveilles de Gene, z'avez intérêt à avoir la vélocité élastique qui bondit comme un cabri qui se serait aventuré sur des plaques chauffées à blanc, Ervin raffole de ce genre d'exercice aux figures imposées. Dommage que la basse s'immisce un peu trop par devant. Frankie & Johnnie : un must de Gene, vous y prend une voix creuse qui vous transforme ce drame de très commune jalousie conjugale en une tragédie grecque. Destin rampant. Ervin ne s'en tire pas mal mais l'appuie un tantinet trop, nous désigne du doigt le reptile de la mort qui s'avance traîtreusement. In my dreams : une sucrerie pour les jolis cœurs, que ne ferait-on pas pour arriver à ses faims sexuelles. Vincent en parfait hypocrite. Remarquons que le dénommé Travis n'est pas en reste non plus pour phagocyter sa future victime, l'ajoute même un miaulement totalement pernicieux auquel Vincent n'avait pas pensé. Comédie humaine, comédie rock. I'm goin' home : un titre mythique de Gene, une démarque de Bo Diddley. Parfois les transcriptions sont plus parlantes que les originaux. Ervin épouse la position du sprinter dans la dernière ligne droite. L'on sent que le public exulte, Phillipe Fessard se dépasse, on le remet sept fois de suite. On a de la chance, font durer le morceau. Beau solo de batterie d'Arnaud Brulé qui nous montre de quel bois il se chauffe. Rip it up : L'enchaîne sa volée de bois vert sur Rip It Up, Ervin prend le relais et vous fracasse les abattis d'une voix à vous rendre marteau. Grand capharnaüm final rock'n'roll. Un des plus forts moments du disque. Une pensée pour Little Richard sur son fauteuil roulant. Say Mama : pas de temps à perdre, une version catapultée à la fronde, Davyd Johnson se surpasse au saxophone. Ervin Travis emporte tout. You are my sunshine : un extrait – la chanson la plus reprise au monde dit-on – de Shakin Up A Storm, Ervin Travis a l'avantage de bénéficier de la pêche melba qu'apporte la scène. Le sax déménage et Ervin vous remplit la camionnette en moins de deux. Ne vaudrait mieux pas qu'il prenne le volant, trop tard l'est déjà aux manettes. Tant mieux. Right here on earth : Gene en pervers malicieux avec les clappers boys qui applaudissent avec une fouge de castagnettes atteintes de la danse de saint-Gui. Le genre de bichonnerie dans lequel Ervin excelle. Gymnastique vocale, et trampoline palatal. Se joue des difficultés. Et derrière lui, l'on ne chôme pas. Someday : celle-là tout le monde l'a reprise, même Jerry Lou le sauvage, Gene marche sur la pointe des pieds, pour ne pas réveiller le rêve qu'il est en train de faire. L'on approche de la fin du concert et Ervin se permet une dernière ballade comme un conte de fée que l'on raconte aux enfants pour les endormir. Non, pour qu'ils reprennent des forces avant la furieuse bataille de polochons qui se prépare. Baby blue : Patrick Verbeke se joint à Philippe Fessard pour ce morceau fondateur du heavy-metal, titre phare de la discographie de Gene Vincent dont on regrettera qu'il n'ai pas poussé plus loin ses investigations dans cette direction, Ervin nous en donne une version qui suit à la lettre son modèle, l'on déplore qu'il n'ait pas profité de l'adjonction de son deuxième guitariste pour s'adonner à une orgie sonore dont beaucoup ne se privent pas en concert, le plus n'est pas toujours l'ennemi du bien. Rocky road blues : impeccable reprise du vieux classique de Bill Monroe, Ervin ne s'écarte pas de la piste tracée par l'adaptation de Gene, sa voix est comme l'aigle qui de son aile altière survole la barre des montagnes rocheuses. Be bop a Lula 2002 : une version encore plus rapide que celle de Gene de 62. Verbeke et Fessard se font plaisir. Ervin leur laisse le champ libre. De sa voix trépidante il met en valeur les éclatements des guitares. The day the world turned blue : ( unplugged bonus track ) une des dernières chansons de Gene sur l'album du même nom. Ervin seul à l'acoustique. Miracle de la voix qui restitue à la perfection ces titres crépusculaires – parmi les plus beaux de Gene – du guerrier qui sait que le combat s'achève. Geese : ( unplugged bonus track ) et qui sait déjà que l'oiseau de l'âme s'apprête à la partance pour un autre voyage. Une interprétation qui démontre que nous ne sommes pas en présence d'une vulgaire imitation, mais à une osmose spirituelle entre deux individus reliés par des résolutions communes qui n'appartiennent qu'à eux. N'oubliez pas Alfred de Vigny dans les Destinées, seul le silence est grand.

 

Merci à Ervin Travis pour ces deux tributes à Gene Vincent. Certes il n'est pas le seul à avoir tenté l'expérience sur scène ou sur disque. Mais sa voix est empreinte d'une telle transparence avec celle de Gene que parfois l'on s'y tromperait. Leurs deux parcours parallèles obligent à penser à l'amitié qui unissait Castor l'Immortel à Pollux de fragilité toute humaine. Et comment l'un a su insuffler la vie à l'autre.

 

Damie Chad.

*

UNE INCROYABLE DECOUVERTE !

 

Damius Chadius : oui, c'est bien une découverte importante. Peut-être la plus précieuse de toutes. Certes nous possédons beaucoup de renseignement sur ces époques lointaines que nous appelons les Âges Obscurs. Mais cette fois nous sommes entrés en possession d'un ensemble de documents qui remettent en question bien des certitudes sur ce vingt-et-unième siècle duquel nous sommes séparés par plus de trois millénaires.

Journaliste : cher professeur, comment se présente cette trouvaille ?

Damius Chadius : il s'agit d'une centaine d'images colorées, grosso modo de dix centimètres sur quatorze, donc pas très grandes, mais qui semblent avoir eu une grande importance pour les peuplades arriérées de ces temps très anciens. Nous les avons retrouvées sur le site de construction du nouvel soucoupodrome de Notre-Dame-des-Landes.

Journaliste : mais que signifient-elles ? Que nous racontent-elles ? Que nous permettent-elles de savoir de la mentalité de nos ancêtres quasiment préhistoriques ?

Damius Claudius : l'interprétation est difficile. Par exemple nous n'avons pu déterminer si ce sont les pages arrachées de ces étranges objets que ces peuplades primitives appelaient livres ou si ce sont des artefacts séparés qu'un collecteur anonyme aurait réunis selon un mobile qui nous échappe encore.

Journaliste : que de mystères !

Damius Chadius : hélas oui ! Toutefois ces images sont accompagnées de signes qui nous apparaissent comme des graphèmes d'une langue qui nous est inconnue.

Journaliste : donc, nous ne savons rien !

Damius Chadius : nous avons tout de même un peu de chance, certains graphèmes sont systématiquement répétés, à tel point que nous pouvons nous hasarder à quelques hypothèses.

Mais le mieux serait peut-être que nous regardions et commentons tout de suite quelques unes de ces énigmatiques images.

Journaliste : par laquelle commençons-nous et pourquoi ?

Damius Chadius : par celle-ci, la plus anthropomorphique de toutes. Deux individus, le mâle et la femelle. Remarquez la position assise de l'homo-non-sapiens, la femme par contre debout et inclinée, nous sommes en des époques ou la sujétion féminine est totale. La servante fait révérence devant le maître. S'apprête à s'agenouiller nous indique le fléchissement des jambes. Dix pour cent de nos images représentent ces individus, nous en concluons que le mâle est vraisemblablement l'artiste qui s'est représenté, sur son trône, en pleine gloire, son esclave s'apprêtant vraisemblablement à mélanger avec cet instrument des plus bizarres les pigments nécessaire à la confection de nos artefacts.

Journaliste : l'artiste serait donc l'homme ?

Damius Chadius : oui, sans aucun doute et nous lui avons donné un surnom pour le désigner plus facilement : comme nous sommes proches de l'âge de pierre, nous l'avons surnommé Pierre. Mais passons à la reproduction Numéro 2.

Journaliste : étrange ! Cher maître nous avons besoin de vos lumières !

Damius Chadius : encore plus mystérieux que vous ne le croyiez. Deux oiseaux. Ce cartouche volatile se répète sur tous nos documents. Nous sommes vraisemblablement en face à un motif religieux. Certainement un rite d'adoration ornithologique. Admirez la richesse du cadre, la présentation blasonnée et la formule rituelle cui-cui rock'n'roll, sans doute un mot de passe sacramental que les fidèles devaient psalmodier en chœur.

Journaliste : Nous aimerions en savoir davantage sur ces rites ornithologiques !

Damius Chadius : Examinez avec soin les deux images suivantes ! ( 2885 et 2884 )

 

La première à connotation campagnarde, la seconde maritime. Cela désigne des lieux précis et dissemblables. En fait les adorateurs des oiseaux devaient les suivre, partout, où qu'ils soient. Sans doute là où les bestioles se posaient était-il organisé des cérémonies sacrées, l'on devait y chanter et y danser. Nous ignorons tout de l'objet sur lesquels ils sont posés, nous subodorons un nichoir spécialement conçu pour eux. Mais l'on n'hésitait pas à les suivre sur la mer s'il leur prenait la fantaisie de s'envoler vers d'autres cieux.

 

Journaliste : étrange ces nichoirs, comment savaient-ils qu'ils allaient s'y poser dessus ?

Damius Chadius : c'étaient des objets évolués. En voici trois modèles. Apparemment les oiseaux aimaient les formes rondes, certains collègues s'aventurent à proposer que ces rotondités permettaient de les déplacer facilement, sans doute des hordes de fanatiques les suivaient et déposaient ces sortes de perchoirs en des lieux appropriés lorsqu'ils devaient manifester quelques signes de fatigue.

 

Journaliste : quelles coutumes extravagantes ! D'après-vous quels étaient les endroits privilégiés de ces animaux ?

Damius Chadius : nous l'ignorons. Toutefois nous avons remarqué que certaines inscriptions changent. Si nos ordinateurs arrivent à déchiffrer des graphèmes comme Le rat qui pète ou La Bohême nous en saurons sûrement davantage.

Journaliste : et il n'y a point d'autres animaux !

Damius Chadius : les piafs sont toujours présents, mais regardez, les voici en compagnie d'ours,  d'un chat, ici d'un sanglier et là d'un loup, nous sommes formels, ces cultes ornithologiques devaient s'accompagner de résurgences chamaniques encore plus lointaines.

D'après certains confrères le cartouche cui-cui rock'n'roll doit être un stigmate chthonien en relation avec d'ancestrales religions barbares et infernales, cette nouvelle image nous semble assez explicite.

Toutefois j'opterais plutôt pour un culte solaire, avouez que cette roue et ses multiples rayons semblent confirmer mon intuition.

 

Journaliste : des animaux, des hommes mais pas de femme ?

Damius Chadius : parfaitement, à l'exception du couple de la première image qui revient de temps en temps. L'honnêteté intellectuelle et l'état de nos connaissances actuelles n'empêchent pas de penser que les cultes ornithologiques ne sont que des séquences adjacentes de l'antique culte néolithique de la Grande Déesse. Cette hypothèse nous oblige alors à réinterpréter cette première image, Pierre serait alors assis en signe de soumission, et celle que nous avons nommée la servante, serait la grande prêtresse saisie du délire prophétique. C'est pour cela que nous l'avons appelée, en résonance avec la Pythie de Delphes, Delphine. Pour appuyer cette lecture, l'image suivante s'avère intéressante. Regardez bien, la femelle semble armée, et le mâle ne semble pas très vindicatif. Serions-nous encore en des temps de profonde inculture, plus cruels et primitifs que nous le pensions jusqu'à maintenant ?

 

Journaliste : quelle est le mot qui revient le plus souvent sur ces images ? Et à quoi servaient-elles ?

Damius Chadius : en grosses lettres, sur toutes CRASHBIRDS, le nom des oiselets peut-être, sûrement celui de la Divinité adorée. Ces images devaient servir aux fidèles, peut-être des signes de distinction, d'appartenance ou de ralliement. L'on ne sait pas. Plusieurs années seront nécessaires quant à leur élucidation. Ce qui est certain, c'est qu'il y a plus de trois mille ans CRASHBIRDS devait être une entité phénoménale ou un concept primordial.

Journaliste : Cher professeur Damius Chadius nous vous remercions d'avoir répondu avec de patience et d'intelligence à nos questions d'ignorants. Soyez assuré de notre gratitude d'avoir pu interroger un des esprits des plus brillants et plus savants de notre quatrième millénaire.

Damius Chadius : que la science soit avec vous !