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13/10/2021

CHRONIQUES DE POURPRE 525 : KR'TNT ! 525 : DESTINATION LONELY / CHIPS MOMAN / BURN TOULOUSE + SABOTEURS / St PAUL & THE BROKEN BONES / ROCKABILLY GENERATION NEWS 19 / LASKFAR VORTOK / CRASHBIRDS / GUY MAGENTA / ROCKAMBOLESQUES

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 525

A ROCKLIT PRODUCTION

SINCE 2009

FB : KR'TNT KR'TNT

14 / 10 / 2021

 

DESTINATION LONELY / CHIPS MOMAN

BURN TOULOUSE + SABOTEURS

St PAUL & THE BROKEN BONES

ROCKABILLY GENERATION NEWS 19

LASKFAR VORTOK / CRASHBIRDS

GUY MAGENTA / ROCKAMBOLESQUES

TEXTES + PHOTOS SUR :  http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

All the Lonely people

Tout est symbolique dans ce concert de Destination Lonely au Ravelin : relance de la noria gaga-punk après un an de silence étourdissant, rétablissement du contact avec un grand esprit disparu, ouverture du set avec un «Lovin’» qui ouvre aussi cet effroyable album qu’est Nervous Breakdown, resardinage dans un bar plein comme un œuf où respirer devient un exploit, il fallait bien pour synchroniser tout ça un son d’exception et boom c’est la barbarie sonique de «Lovin’» qui s’en charge. Fils spirituels des Cheater Slicks, les Destination Lonely appliquent la même recette, deux guitares une batterie, avec une raison d’être : le blast gluant envenimé d’abominables fizzelures de wah. Lo’Spider mesure trois mètres de haut et crounche son cut comme le Saturne de Goya, ses dents étincellent dans le feu des spots, il love son «Lovin’» à la folie, il y met tout le désespoir du monde, il tape ça à l’hypertension, on n’aurait jamais cru ça de lui. Puis ils vont enchaîner les brûlots, sans pitié ni remords, ces trois vétérans du gaga-punk inféodés à la pire engeance sonique des Amériques foncent dans le tas pour le plus grand bonheur d’une assistance littéralement engluée à leurs pieds. Burn Tooloose, c’est un fantasme qui prend ici son sens. Ça rôtit de plus belle avec l’«I Don’t Mind» tiré de l’album précédent puis ils enchaînent avec l’excellent ta-ta-ta de reins brisés, «Don’t Talk To Me» sorti en single, ils peuvent se payer ce luxe du tatata qui retombe sur ses pattes car le barbare Wlad joue bas et frappe à bras raccourcis, il y a du Bob Bert dans cet épouvantable démon. Lo’Spider et Marco Fatal qui joue de l’autre côté se partagent le butin des cuts et il ne faut espérer aucun répit. Ils perpétuent la vieille tradition des sets gaga-punk qui ne font pas de prisonniers, comme aiment à le dire les commentateurs anglais. Et puis voilà cette version littéralement dégueulée d’«I Want You», chantée au cancer de la gorge avec des remugles de want you, ça coule avec des grumeaux de power et des molards de wah, pas facile de rendre hommage aux Troggs, mais leur sens aigu de la heavyness redore le blason du vieux symbole caverneux. Ils passent par une série de heavy blues envenimés, «I’m Down», «Waste My Time» et «Mudd». Ils bouclent ce set qu’il faut bien qualifier de surchauffé avec un «Gonna Break» victime de surtension et un «In That Time» dédié à Gildas et visité par des vents d’apocalypse.

Autant le dire tout de suite, les deux cuts qui ouvrent le bal de No One Can Save Me paru en 2015 sont des coups de génie : «Freeze Beat» et «Gonna Break». C’est embarqué pour le Cythère des enfers aussi sec et c’est tout de suite explosif. Pas de meilleur moyen de plonger dans le bain, les deux guitares se mettent en branle pour une purée métronomique, avec des clameurs dans tous les coins. On comprend que ces trois mecs n’ont écouté que des bons albums. Ils aplatissent leur Freeze Beat dans un climat d’apocalypse. Le «Gonna Break» est du même acabit, c’est d’une violence peu commune, ça drive au plus près de la corde, ça dépote du naphta dans le gaga push, no way out, c’est leur mood, ils ne veulent pas qu’on s’en sorte, les solos flashent de plein fouet. On trouve un peu plus loin une autre monstruosité, «Black Eyed Dog», ils vont au fond du son avec de la ferraille en surface. On croyait que ce chaos génial était réservé aux princes du gunk punk américain, voilà la preuve du contraire, «Black Eyed Dog» dégueule bien. Lo’Spider le bouffe de l’intérieur avec un solo de renard du désert féroce et hargneux à la wah mortifère. C’est sur cet album que se trouve «Mud», le heavy blues que chante Marco Fatal, ils vont loin dans les méandres du mad muddy Mud, c’est screamé dans la meilleure tradition. Encore du trash maximaliste avec «Now You’re Dead», ils se payent même le luxe d’une petite escalade de trashcore. «Outta My Head» est vite embarqué au wild shuffle de gunk punk undergut, nouvel hommage aux princes du genre, ça file bon vent, ça fend la bise, ça te rentre dans la culotte et la wah revient te lécher la cervelle. Ils tartinent tant qu’ils peuvent, avec un Marco Fatal qui gueule comme un veau qu’on amène à l’abattoir. Il sent la mort dans «No One Can Save Me», alors il chante comme un dieu.

Paru en 2017, Death Of An Angel grouille aussi d’énormités à commencer par ce «Staying Underground» qui non seulement rôtit sous le soleil de Satan, mais qui perpétue bien la tradition du feu sacré, car là-dedans ça chante à la hurlette de Hurlevent. La guitare fait le sel de la terre. Retour aux enfers un peu plus loin avec «I Don’t Mind», et ça grésille dans le jus d’I don’t mind, ça hurle sur le bûcher, l’immense Lonely chante comme Jeanne d’Arc, c’est sûr, et les raids de guitare sont faramineux. On croit entendre une sorte de nec plus ultra de la folie sonique telle que définie par les Chrome Cranks, ‘68 Comeback et les Cheater Slicks. D’ailleurs, le «Dirt Preacher» d’ouverture de bal d’A est une cover des Gibson Bros. En B, on tombe nez à nez avec l’épouvantable «Only One Thing», tartiné de miel avarié, c’est un festin de barbarie primitive, ça grouille des finesses de licks, de petits phrasés indicibles, ça joue toujours dans le deepy deep du climaxing de watch me bleeding, alors on prie Dieu pour que tous nous veuille absoudre. Retour au purulent de basse fosse avec ce close to you de «Waste My Time», et toujours cette fabuleuse présence de la disto onctueuse et définitive, si bien calibrée dans l’écho de temps.

Attention, le Nervous Breakdown paru l’an passé est un gros album. A fat one. Pas seulement parce qu’il est double. Disons-le clairement : leur cover d’«I Want You» frise le génie purulent. C’est tout simplement le son dont on rêve la nuit. Même le «Lovin’» d’entrée de jeu vaut n’importe quel heavy sludge américain. Ils envoient une belle giclée de wah au plafond. Leur son lèche les bottes du diable. Tout sur cet album est joué au maximum des possibilités, surtout «Ann». Ils amènent leur morceau titre aux pires gémonies de génome, c’est inimaginable, ça riffe dans l’os de l’ox, ça blaste à gogo, ça vise l’ultra-saturation en permanence. On va de cut en cut comme si on sautait de brasier en brasier - Walking on gilded splinters - ces mecs transcendent l’idée du son en dignes héritiers de Ron Asheton et des anges déchus de l’underground. Ils flirtent en permanence avec le génie sonique pur. Même une balade incertaine comme «Day By Day» sonne comme un truc indispensable. «Je M’en Vais» est encore un baladif noyé dans l’écho du Voodoo et chanté en français. Dans sa petite pop de quand je t’ai dit que c’était pour la vie, il fait tout rimer en i, avec c’est fini, avec je n’ai plus envie, ils font du heavy Ronnie Bird de la fin du monde. Fred Rollercoaster blows «Sentier Mental» au sax et «Schizo MF» sonne comme un coup de beat in the face atrocement raw, big bad sludge hanté au ta ta ta. Ils écrasent «In That Time» au fond du fourneau avec du scream et des jus de guitare infects. Et soudain l’album décolle comme un immense vaisseau en feu, c’est extrêmement sérieux, bien investi, ça screame dans la matière du son avec des élongations de killer solo flash qui explosent toutes les attentes. Ces trois mecs ont avalé toutes les influences pour en expurger le prurit extatique, ça flirte avec la folie des Chrome Cranks, ça monte en intensité et le «Trouble» qui suit repart de plus belle, c’est du jus de déflagration, épais et noirâtre, ils sont dans l’excellence dévastatoire, ils jouent la carte du rentre dedans avec des killer solo flash qui n’en finissent plus de remettre toutes les pendules à l’heure. Ils tapent plus loin un heavy prog de six minutes, «Electric Eel», qui est aussi le nom d’un gang mythique. Ils s’amusent bien. Ils sont les rois du monde, mais ils ne le savent pas. D’ailleurs, ils s’en foutent. La wah prend le pouvoir. C’est un cut qui va longtemps te coller à la peau. Ils jouent dans un au-delà du son, ils jouent à la coulée du son, c’est quasiment organique. Certainement le meilleur hommage jamais rendu au wah-man par excellence, Ron Asheton. Ça dégouline de génie, ils jouent à l’esprit-es-tu-là. C’est la mouture ultime du son, la rédemption des oreilles, on les entend chanter dans la coulée, c’est comme s’il réinventaient le power, comme si pour eux la fournaise était un jeu. C’est la suite de Fun House avec du spirit et des voix, celles que Jeanne D’Arc entendit, même sur son bûcher.

Signé : Cazengler, sans destination

Destination Lonely. Le Ravelin. Toulouse (31). 18 septembre 2021

Destination Lonely. No One Can Save Me. Voodoo Rhythm 2015

Destination Lonely. Death Of An Angel. Voodoo Rhythm 2017

Destination Lonely. Nervous Breakdown. Voodoo Rhythm 2020

 

Le Moman clé - Part Two

Sort ENFIN un book sur Chips Moman : Chips Moman - The Record Producer Whose Genius Changed American Music. L’auteur on le connaît bien, c’est James L. Dickerson qui dans Going Back To Memphis nous racontait déjà l’épisode du redémarrage foiré de Chips à Memphis dans les années 80.

Dickerson, qu’il ne faut pas confondre avec Dickinson, pose sur Memphis le même regard que Robert Gordon, le regard d’une homme passionné par les artistes qui ont fait de cette ville le berceau d’un phénomène mondial qu’on appelle le rock’n’roll. Il utilise les mêmes méthodes que Gordon : il s’amourache des disques et s’en va rencontrer, quand ils sont encore en vie, ceux qui les ont enregistrés. Puis il rassemble tous ces portraits et nous donne à lire l’excellent Goin’ Back To Memphis, une somme qu’il faut ranger sur l’étagère à côté d’It Came From Memphis et de Memphis Rent Party (Robert Gordon), des trois tomes de Peter Guralnick (les deux Elvis et l’Uncle Sam), du Hellfire de Nick Tosches et bien sûr du I’m Just Dead I’m Not Gone de Jim Dickinson. Le héros de Dickerson n’est autre que Chips Moman et ça tombe bien, car il s’agit d’un vrai héros. La dernière image du livre nous montre Chips, sa femme Toni Wine et l’auteur assis tous les trois sur une balancelle, sous le porche de la Moman farm in Nashville, 1985. Cette image illustre bien la force du lien qui unit Chips et l’auteur. On peut aussi dire de ces pages consacrées à Chips qu’elles complémentent plutôt bien l’ouvrage que Ruben Jones a consacré au studio American et aux Memphis Boys (un ouvrage qu’on a d’ailleurs bien épluché dans l’hommage à Reggie Young mis en ligne sur KRTNT 403 le 24 en janvier 2019).

Le saviez-vous ? Chips portait une arme sur lui, un petit calibre 25 automatique fourré dans la poche arrière de son pantalon. Il l’expliquait ainsi : «Je sais me battre et prendre une raclée, mais je ne laisserai personne me buter. Si je tire, c’est pour buter celui qui voudra me buter.» Dickerson nous rappelle que Chips a collectionné les hits de 1968 à 1971 : 26 disques d’or pour des singles et 11 pour des albums. Avec American et les Memphis Boys, il a réussi à loger 83 singles et 25 albums dans les national charts. Joli palmarès pour un petit studio de Memphis. Il faut aussi savoir que Chips indiqua l’adresse d’une vieille salle de cinéma au 924 East McLemore à Jim Stewart et Estelle Axton quand il les entendit dire qu’ils cherchaient un local pour monter un studio. Il s’agit bien sûr de Stax. Ils formaient tous les trois une drôle d’équipe : Chips avec ses mauvais tatouages et ses réflexes de zonard (teenage vagabond), joueur invétéré (cartes et billard) et Jim Stewart le banquier aux manières bien lisses. C’est après leur brouille que Chips monte American et qu’il enregistre et produit une hallucinante kyrielle d’artistes, dont bien sûr Elvis. Chips dit d’Elvis qu’il n’était pas le plus grand chanteur du monde, mais il avait un son - J’ai travaillé avec des gens plus doués que lui, mais aucun d’eux n’était plus célèbre - C’est du Chips. D’aucuns disent qu’avec Chips, Elvis enregistra ce qu’il avait fait de mieux depuis le temps des Sun Sessions.

Quand Chips apprend qu’Elvis ne veut pas revenir chez lui à American et qu’il va enregistrer chez Stax avec les Memphis Boys, il décide de lâcher l’affaire, se sentant trahi, à la fois par ses musiciens et par la ville de Memphis. Cette nuit-là, il fit ses bagages. Le dernier client d’American fut Billy Lee Riley, avec «I Got A Thing About You Baby».

S’ensuit un épisode que Ruben Jones ne détaille pas trop dans sa bible : le retour de Chips à Memphis. Par contre, Dickerson peut entrer dans les détails car il en est l’artisan. L’aventure commence par une interview. Dickerson est journaliste. Il demande à Chips s’il regrette sa décision d’avoir quitté Memphis. Chips lui répond que c’était une grosse connerie. Depuis il a enregistré à Nashville, mais dit-il, my music is in Memphis. That’s where I learned it, that’s where I felt it - Puis Dickerson monte un projet fou : faire revenir Chips à Memphis en tant que héros de la scène locale, alors il mouille le maire Dick Hackett dans le projet. Hackett est intéressé et propose un bâtiment. Moman accepte de rentrer à Memphis et s’installe au Peabody, en attendant que son studio soit prêt. Il veut redémarrer avec un gros coup : la réunion des surviving stars of Sun Records. Et voilà que Jerry Lee, Cash, Roy Orbison et Carl Perkins radinent leurs fraises. Uncle Sam radine également la sienne. Memphis was ready to roll the dice. Chips met en boîte le Class Of ‘55 des Four Horsemen et à sa grande surprise, les gros labels font la moue. Ça n’intéresse personne ! Effaré, Chips voit revenir les réponses négatives. Ça sort trop de l’ordinaire. Ils ne savent pas comment commercialiser un tel projet. Le plus drôle de cette histoire est que les gros labels avaient dit la même chose à Uncle Sam en 1954. Invendable ! Alors Chips monte America Records avec des partenaires financiers et sort son Class Of ‘55 dont personne ne veut. Il décide à la suite d’enregistrer un nouvel album avec Bobby Womack pour MCA Records. Il tente aussi de proposer Reba &The Portables qu’il vient de signer à des gros labels, mais ça ne marche pas non plus. Womagic sort en 1986. C’est le troisième album que Chips produit pour Bobby qu’il considère comme l’un des géants de son temps.

Et puis un soir, Gary Belz qui fait partie des partenaires d’America appelle Chips. La conversation tourne au vinaigre et Selz traite Chips de mortherfucker. Chips raccroche calmement, monte dans sa bagnole et va trouver Selz au studio Ardent. Il entre et lui colle son poing en pleine gueule. Puis il lui dit : «Quand tu veux m’insulter, fais-le devant moi - You call me a name, you do it in my face.» La scène de Memphis allait ensuite retomber dans les ténèbres. Chips finit par refaire ses bagages et par retourner à Nashville. Son dernier round à Memphis fut un échec cuisant et Dickerson avoue en porter la responsabilité, en ayant été l’instigateur.

Dans Chips Moman - The Record Producer Whose Genius Changed American Music, Dickerson reprend bien sûr tout l’épisode du retour de Chips à Memphis et du pétard mouillé de Class Of ‘55, mais il développe un peu plus. Cette bio qu’il faut bien qualifier de solide comprend trois épisodes : les prémices, l’âge d’or et la fin des haricots.

Les prémices commencent à LaGrange, Georgie, d’où vient Chips, un surnom que lui donnent ses copains d’enfance, car il est doué au billard. Le surnom va rester (en réalité, il s’appelle Lincoln), ce qui ne lui convient pas trop - There have been a million times I wished I didn’t have it - Quand Chips s’installe en 1954 à Millington, en banlieue de Memphis, il fréquente les militaires de la base et flashe sur leurs tatouages. C’est là qu’il s’en fait faire deux sur le bras. Pour vivre, il repeint des stations services, mais quand Warren Smith lui demande de l’accompagner à la guitare, Chips saute sur l’occasion. En 1956 il devient pote avec Johnny et Dorsey Burnette. Quand Johnny décider d’aller rejoindre son frangin Dorsey à Los Angeles, il demande à Chips de l’accompagner et Chips ressaute sur l’occasion. C’est là qu’il va flasher sur un autre truc : la console de Gold Star. Pendant leur séjour, Johnny, Dorsey et Chips jouent dans des night-clubs. Nouvelle occasion faramineuse : quand Johnny Meeks quitte le backing-band de Gene Vincent, on demande à Chips de le remplacer. Chips ressaute sur l’occasion - The experiences of touring with Gene Vincent was light years away from his experiences in Memphis. There were no ‘normal’ days on the road with Gene Vincent - Mais nous n’en apprendrons pas davantage. En 1959, Chips et sa femme Lorrie rentrent à Memphis. Chips va trouver Uncle Sam chez Sun pour lui demander du boulot. Il parle de son expérience à Gold Star Studio et Uncle Sam lui demande ce qu’il y faisait, Chips répond qu’il jouait en session, alors Uncle Sam lui demande s’il a produit un disque, et Chips lui dit que non, mais il a vu comment bossaient les mecs de Gold Star. Et Uncle Sam lui répond : «Boy, producers are born, not made. Good luck.» Et c’est là que Chips embraye l’épisode Stax. On connaît l’histoire : Chips déniche la salle de cinéma au 926 East McLemore Avenue. Chips sait aussi qu’il faut cibler les black artists, comme l’avait Uncle Sam avant de cibler des blancs qui sonnaient comme les noirs. Puis c’est le décollage de Stax avec «Last Night» et les Mar-Kays, the hottest selling record in Memphis history. Avec les royalties de «Last Night», Chips se paye une baraque à Frayser, au Nord de Memphis, et une Triumph Leyland. C’est là qu’il comprend un aspect essentiel du biz : ce sont les compositeurs qui ramassent le plus de blé, pas les interprètes, ni les producteurs. Alors il va s’arranger pour avoir au moins deux compos à lui sur tous les albums qu’il va produire. Le premier compositeur/interprète que Chips engage chez Stax, c’est William Bell. Et puis un jour chez Stax, il découvre que Booker T & The MGs enregistrent dans son dos. Il est carrément exclu du projet d’enregistrement de leur premier album, alors qu’il est depuis le début le staff producer attitré. À ses yeux, ça n’a aucun sens, d’autant qu’il a fait décoller Stax, alors que Jim et Estelle bossaient encore à la banque. Chips sent qu’on cherche à le virer. Fin de l’été 62, il entre dans le bureau de Jim Stewart pour faire le point sur les finances. Jim lui dit qu’il n’a rien pour lui. Chips réclame ses 25%, alors Jim se lève et lui crache au visage : «I’m fucking you out of it !». Chips est sidéré. Wayne Jackson qui attendait dehors sur un canapé a tout entendu. Jim ajouta : «I fucked you et si tu peux le prouver, tant mieux, je suis le comptable et j’ai l’argent.» Chips est sorti du bureau en claquant la porte et n’est jamais revenu. Jim Stewart ne va pas l’emporter au paradis, comme on sait. Pendant un an, Chips se soûle la gueule. Grosse dépression. Il perd tout ce qu’il a : sa maison, sa bagnole. Il ne lui reste que sa femme et sa fille.

Dickerson revient longuement sur la personnalité de Chips. L’homme a un charme fou mais en même temps, il souffre de bipolarité, d’où son incapacité à maintenir des relations dans la durée. Mais quand un médecin lui dit qu’il est bipolaire, Chips l’envoie sur les roses. Il ne supporte pas l’idée qu’on puisse le traiter de fou. Il sait qu’il n’est pas fou. Il veut juste trouver un moyen de contrôler ses changements d’humeur. Il tentera de se soigner à la cocaïne - self-medication - ce qui ne fera qu’empirer les choses. Quand après l’épisode Stax il reprend du service, il produit les Gentrys, mais le son ne lui plaît pas, trop rock, alors qu’il vient du rockab. Non seulement il éprouve une réelle aversion pour le rock, mais il ne supporte pas de voir jouer un groupe en studio dont les membres sont des musiciens amateurs. Ses préférences vont vers la Soul, la pop et le blues, certainement pas le rock. Petit à petit, Chips reprend des couleurs et commence à côtoyer de grands artistes. C’est Sandy Posey qui va le surnommer the Steve McQueen of the music business - He was good looking in that rugged Southern way, charismatic, drove a sports car and had his own airplane - Puis comme il l’avait fait pour Stax, Chips monte son house-band. Il engage des compositeurs : Mark James, Johnny Christopher et Wayne Carson Thompson, le mec qui compose pour les Box Tops. Chips sait que la chanson prime sur tout - The important part of producing is the song. If you get the songs, artists will do anything to be part of what you are doing. I got Mark James out of Texas. I got Dan Penn from Alabama - Quand on fait des compliment à Chips sur sa carrière de producteur, il veille à rester modeste : «Ça m’a pris des années pour comprendre qu’il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans. C’est tout ce que je sais faire. Je me contente de réunir les meilleurs musiciens que je connaisse, les meilleurs compositeurs, les meilleurs interprètes, on entre en studio et on prend du bon temps.» Même Dickinson reconnaît que Chips est un fantastic producer, he can do business, which is why he was successful in Memphis while others were not - Mais en même temps, Chips passe son temps à éviter les journalistes. Il ne veut pas de publicité. Dans toute sa vie, il n’a donné que très peu d’interviews. Il ne voulait pas être the center of attention. Ça le fatiguait et ça ne lui correspondait pas. L’autre aspect de sa personnalité est la poisse, comme on va le voir dans l’épisode final du retour à Memphis.

Le deuxième épisode est celui de l’âge d’or d’American, qui d’ailleurs commence avec ce qui pour Chips est un cauchemar, l’album des Gentrys. Mais bon, ça lui permet de financer American et de monter son house-band avec Tommy Cogbill, Reggie Young, Gene Chrisman, Bobby Wood et Bobby Emmons. Chips qui est pourtant un bon guitariste dit que ces mecs étaient nettement supérieurs à lui - I’m not in their league - On appelle le groupe the 827 Thomas Street band qu’à Nashville on surnomme «those Memphis boys», un surnom qui va leur rester. Ils resteront d’ailleurs un groupe, jusqu’à ce que la mort les sépare : Bobby Emmons casse sa pipe en bois en 2015, Mike Leach en 2017 et Reggie Young en 2019. Chips rappelle qu’à une époque il avait de gros ennuis avec l’IRS et ses potes musiciens lui ont tout simplement proposé de l’argent pour l’aider à rembourser sa dette aux impôts - They are special people. Whatever I got is theirs if they want it. That’s the kind of relationship we got - Puis il y a l’épisode Dan Penn que Dickerson résume assez bien : ils ont la même allure, le même humour, la même façon de marcher, mais Chips ne considère pas Dan comme un chanteur qu’il pourrait enregistrer. Deux raison à ça : le caractère difficile de Dan Penn, his don’t-give-a-damn attitude, et le fait qu’il n’y a pas de demande sur le marché pour les blancs qui chantent comme des noirs.

Alors bien sûr, l’épisode American permet à Dickerson de lancer une fantastique galerie de portraits, à commencer par celui de Sandy Posey, puis voilà les Box Tops, l’occasion d’une grosse confrontation entre Chips et Dan - There was really kind of an antagonistic thing going on by this time, dit Dan à Peter Guralnick. Moman and I we’re opposites. If I said more bass, he’d put more trebble. I mean I’m overbearing myself but Moman is overbearing - C’est pour ça que «The Letter» est sorti avec ce son, parce que Chips se foutait de la gueule de Dan devant les autres, alors le son est resté cru. Fuck you kind of sound. «The Letter» fut pourtant the first No. 1 pop hit ever recorded in Memphis by Memphis artists. Dickerson rappelle aussi que Chips ne voulait pas des Box Tops en studio, seulement le chanteur Alex, et qu’il ne prenait pas non plus au sérieux les compos d’Alex, ce que le pauvre Alex vivait très mal.

L’un des épisodes capitaux de l’âge d’or d’American, c’est la venue de Wilson Pickett à Memphis. Wicked Pickett commence par composer «In The Midnight Hour» avec Steve Cropper, mais Jim Stewart appelle Wexler pour lui indiquer que Pickett n’est plus le bienvenu chez Stax - The singer was temperamental to the extreme - Pickett en voulait surtout à Cropper d’avoir rajouté son nom dans le crédit de Midnight Hour. Wexler laisse tomber Stax et envoie Pickett chez Rick Hall à Muscle Shoals. Mais Pickett qui est originaire d’Alabama n’est pas très content d’y retourner. La ville voisine de Tuscumbia est le quartier général du Ku Klux Klan. Et la population de Muscle Shoals est à 90% blanche, alors non, Wicked Pickett ne s’y fait pas. Arrive en renfort Bobby Womack, autre figure légendaire, assez mal vu pour avoir épousé la veuve de Sam Cooke aussitôt après qu’il ait été buté dans un cheap motel. Janis Joplin passa dit-on sa dernière nuit à picoler avec Bobby qui fut dans la foulée viré du backing-band de Ray Charles. L’inquiétude des mecs de Muscle Shoals à voir arriver Bobby et sa troubled history fait bien marrer Dickerson, des mecs qui ont en plus à gérer en studio deux explosive personalities. Wicked Pickett reviendra en 1967 enregistrer chez American, mais Chips n’est pas dans le studio. Il a eu du mal à produire Joe Tex et le seul black avec lequel ça s’est bien passé, c’est William Bell. Et comme Wicked Pickett a la réputation d’un mec difficile, aussi bien avec les blancs qu’avec les noirs, alors Chips n’assiste pas aux sessions. Il y a aussi de la tension avec B.J. THomas, l’un de ses artistes favoris - Artists are different. Some of them are singers, others are artists. Take B.J. Thomas. He was never a problem. he was a singer. (...) You would give him a song and he would sing his heart out - Un jour, B.J. et Chips ont une vilaine altercation. Dans une party, B.J. se goinfre de coke et revient trouver Chips dans son bureau pour lui demander où est le blé. Chips lui dit qu’il ne l’a pas, alors B.J. sort son couteau de chasse. Chips attrape un club de golf et se prépare au combat, mais B.J. est déjà sur lui et lui dit : «Si tu oses me frapper, tu es mort !». Bon bref, ça se termine bien, mais quand B.J. raconte l’histoire plus tard, il est horrifié à l’idée qu’il ait pu tuer Chips. Ce qui n’empêche pas Chips de le rappeler pour lui proposer d’enregistrer. Ce n’est pas qu’il pardonne, il oublie tout simplement l’incident. Il a des chansons pour B.J. et c’est tout ce qui compte. Dans la cabine, après l’enregistrement, Chips dit à ses amis : «You’re listening to one of the greatest singers in the world.» Pas mal, n’est-ce pas ?

L’autre épisode marquant de l’âge d’or d’American est celui de Dusty In Memphis, sur lequel on revient un peu plus loin. Dickerson rappelle juste que Dusty n’en pouvait plus d’entendre Wexler lui parler d’Aretha. Ça l’intimidait et ça lui foutait la trouille. Alors pour se venger, elle décida de contrarier Wexler - I drove Jerry crazy - Chips accepta de laisser son studio et son house-band à Wexler pour un tarif majoré et il quitta la ville. Quand Dusty entra en studio chez American, that was when the nightmare began for Wexler. Ce fut l’horreur Le jour où Wexler lui mit le volume à fond dans le casque, Dusty chérie lui balança un cendrier dans la gueule. Elle surnomma Tom Dowd «Prima-donna». Dionne la lionne est une autre méga-star venue chez Chips. Dionne est épatée par ce mec : «He’s a madman... but it was wonderful. We laughed a lot. And he knew what he was doing.» Et puis voilà Elvis. Dickerson nous ressort l’histoire des droits : le colonel Parker demande la moitié des droits des chanson de Chips et Chips dit non. C’est le premier qui ose tenir tête au colonel. La première semaine, Chips enregistre 21 chansons avec Elvis et après un break, 14 autres chansons. Chips le fait bosser, lui fait faire 20 ou 30 takes, et Elvis accepte, pas de problème, c’est un super-pro. En matière de charisme, Chips arrive aussitôt après Elvis, nous dit Dickerson. Les deux hommes s’apprécient. Chips s’aperçoit très vite que personne ne dirige Elvis. Le seul qui l’ait dirigé, c’est Sam Phillips. Depuis, rien, pas de direction artistique. D’où l’écroulement de sa carrière de chanteur. Chips est le seul qui ose parler de direction à Elvis, mais l’entourage essaye de l’en empêcher. Le colonel insiste : il exige la moitié du publishing de «Suspicious Mind». Chips se marre. Il ne cède pas. C’est la raison pour laquelle il n’a jamais pu retravailler avec Elvis. Dommage pour Elvis.

L’un des épisodes les plus sombres de la carrière de Chips fut le rejet des sessions de Jackie DeShannon pour Capitol. Bad luck. D’autant plus bad luck que les sessions sont reparues en 2018 (Stone Cold Soul - The Complete Capitol Recordings) et bien sûr, ce sont les meilleures sessions jamais enregistrées par Jackie DeShannon. Puis Chips tente de lancer la carrière de Billy Burnette, le fils de son pote Dorsey. Chips lui propose un contrat de chanteur/compositeur. Mais bon les échecs s’additionnent et Chips sent que le vent tourne. Il est temps de quitter Memphis.

Il remonte American à Atlanta en 1972 avec Bobby Emmons, Reggie Young, Mike Leach et Billy Burnette. Mais il se vautre. Il tente aussi de monter un label : Gibraltar Records. Il contacte Alex Chilton et Carla Thomas. Ça foire. Puis il s’installe à Nashville et tente de monter Triad Records avec Phil Walden, le mec qui manageait Otis et qui va monter ensuite Capricorn. Il prévoit de démarrer Triad avec Tony Orlando et surtout Robert Duvall qui enregistre en 1982 un album entier de country songs. Personne ne l’a jamais entendu. Chips n’a jamais réussi à le vendre à une major. Il bosse aussi avec The Atlanta Rhythm Section. Le succès revient enfin avec les Highway Men (Cash, Kristofferson, Waylon Jennings et Willie Nelson). C’est sur leur premier album qu’on trouve l’excellent «Desperados Waiting For A Train», repris par Jerry McGill.

Et puis voilà le troisième épisode de la bio, la fin des haricots. Chips réunit des financiers et envisage de recréer le prestige de Memphis, d’en refaire une capitale musicale. Le premier groupe qu’il signe est Reba & The Portables - This is the best group I’ve heard in years - Puis il commence à bosser sur des idées géniales : a Stax Records Reunion avec quatre des biggest talents. Puis il envisage an American Sound Studio Reunion. Troisième option : a Sun Studio Reunion et c’est celle qu’il choisit. Jerry Lee, Roy Orbison, Cash et Carl Perkins, avec en plus Uncle Sam qui assiste à la conférence de presse de lancement du projet. Pour Chips c’est du quitte ou double : il se retrouve assis sur un podium avec ses idoles, des idoles qui n’ont même plus de contrat ! Chips enregistre Class Of ‘55, mais aucune major n’en veut, ni à Nashville, ni à New York, ni à Los Angeles. La poisse ! Il le sort quand même mais la presse le flingue : one of the five worst albums of the year. Chips enregistre encore Womagic avec Bobby Womack, Womagic, et c’est à peu près tout.

La chute est horriblement triste. Il est acculé à la faillite et perd de nouveau sa maison. Toni White le quitte. Comme il saute à la gorge d’un mec pendant son procès, il est condamné à 72 heures de placard, où on l’oblige à dormir sur un matelas tâché de sang. Dans les années 50 et 60, Chips avait joué le même rôle que Sun et Stax qui ont fait de Memphis a music city with a worldwide reputation. Quand on lui a demandé de revenir pour rétablir le prestige de Memphis, all he got was a public media lynching. Dickerson pense que Chips a été victime du Memphis curse, comme Elvis et Stax.

En dehors du travail de bénédictine de Roben Jones (Memphis Boys) qui raconte aussi dans le détail l’histoire de Chips, peu d’ouvrages s’appesantissent sur Chips Moman. Parmi les quelques auteurs qui l’ont approché - ou essayé de l’approcher - citons Warren Zanes et son excellent petit essai intitulé Dusty In Memphis, paru dans la collection 33 1/3. Chaque volume propose l’analyse d’un album classique. Dans son essai, Zane évoque la saga de l’enregistrement du fameux Dusty In Memphis. Cette opération artistico-médiatique menée par Jerry Wexler en 1968 fit connaître l’American studio de Chips Moman dans le monde entier, d’où son importance capitale. Même si à l’époque l’album n’a pas marché commercialement, on aurait tendance à le considérer aujourd’hui comme l’un des greatest albums of all time.

L’auteur n’est pas un amateur. Avant de finir prof de fac, il jouait dans les Del Fuegos. Il explique très bien pourquoi cet album acheté un dollar chez un soldeur l’a touché au point de vouloir lui consacrer un livre : il parle d’a particular piece of vinyl acheté par a particular person at a particular time. Il parle d’une relation qui s’établit dans le temps entre l’objet et l’auditeur. Il parle plus de l’expérience d’un disque que du disque lui-même. Il raconte comment il est immédiatement tombé sous le charme de «Son Of A Preacher Man». Comment n’y tomberait-on pas ? Il ajoute qu’il est difficile de résister à un cast of characters qui comprend Randy Newman, Gerry Goffin & Carole King, Burt Bacharach & Hal David, plus Barry Mann & Cynthia Weil, c’est-à-dire la crème de la crème du gratin dauphinois. Mais plus que tout autre character, c’est le Sud qui fascine Zane, ce petit mec de Boston, et il place en exergue cette jolie phrase tirée d’A Boys Book Of Folklore : «In the North, young men dream about the South. The more discriminating among them slide down the darkness and go straight to Memphis.» Voilà, le décor est planté. Et qui voit-on apparaître ? Stanley Booth, Dickinson et Chips Moman, la trilogie fatale. Fascination totale pour Stanley Booth qui a écrit les notes au dos de la pochette de Dusty in Memphis. Aux yeux de Zane, Booth est à l’image de Memphis, il peut devenir le contraire de ce qu’il semble être à tout moment - He won’t hurt you, but he might get strange - Il est à l’image d’un cliché de William Eggleston : banal, figé, saturé de couleurs vives et chargé de menace latente, de violence imminente. Il rencontre Booth grâce à Jo Bergman qui bossait pour les Stones à leur âge d’or et qui se retrouva chez Warner à l’époque où les Del Fuegos étaient sur le label. Elle établit le contact et quand Zane accompagné de trois copains débarque chez Booth au cœur de la nuit, Booth les fait entrer. Il ne dort pas, il travaille. Il compte les têtes et dit qu’il lui reste exactement le bon nombre de trips d’acide dans son frigo - We should probably eat it now before it goes bad - Zane note au passage qu’à part ces doses, il n’y a rien dans le frigo. No food.

Pour écrire son livre, Zane doit traquer Jerry Wexler. Est-il vivant ou mort ? Il passe par Andy Paley qui est un homme de ressources. Bingo, Andy connaît bien Wexler car ils siègent ensemble au comité du Rock’nRoll Hall of Fame. Ils ont d’ailleurs tous les deux refusé de nominer Springsteen, arguant que les Meters étaient tout de même largement prioritaires. Donc Wexler est vivant. Andy lui file le contact d’un Anglais qui réédite les albums d’Eddie Hinton et grâce à lui, Zane récupère deux adresses, l’une à Long Island et l’autre en Floride. Il écrit. Et puis un jour le téléphone sonne. Une voix rauque, un big accent new-yorkais : «This is Jerry Wexler calling for Warren Zanes.» Contact établi. Wexler demande à Zane s’il veut d’autres contacts. Et pouf, il balance les numéros de Chips Moman, de Tom Down, d’Arif Mardin, de Donnie Fritts.

Alors Jerry raconte à Zane ce qu’il a déjà raconté dans son livre, The Rhythm And The Blues : le jeu des 80 démos qu’il fait écouter à Dusty et Dusty qui les rejette toutes - Out of my meticulously assembled treasure trove, the fair lady liked exactly none - Quand Dusty revient quelques mois plus tard écouter d’autre démos, Wexler ne se casse pas la tête : comme il n’a rien de neuf sous la main, il en sort 20 dans les 80 déjà testées et les fait écouter à Dusty chérie : banco ! Elle prend tout !

Zane sort un autre épisode fascinant, tiré d’une histoire de Dickinson. On soupçonnait les gens d’Atlantic de se faire du blé sur le dos des studios du Sud. Un soir, Wexler se retrouve dans une party avec Sam Phillips et d’autres gens, dont Stanley Booth. Après le repas, Wexler essaye de passer son disque d’Aretha, mais Sam Phillips l’arrête aussitôt pour passer son disque de Tony Joe White. Sam ne passe qu’un seul morceau, toujours le même, «Got A Thing About Ya Baby». Over and over. Alors Wexler s’énerve : «Sam ! Baby ! You know I’m really hurt that you’re not listening to my Aretha record, baby !» Il essaye de remettre son disque et Sam l’arrête encore une fois. Il remet le Tony Joe et lance : «Goddam Jerry, that’s so good it don’t sound paid for !» Et vlan, prends ça dans ta gueule. Et Dickinson ajoute qu’il a souvent souffert de n’être pas payé. Et soudain, il comprend que l’arnaque fait partie de la production.

Zane n’en finit pas de rappeler que Wexler a consacré sa vie à la musique noire. Qu’il est viscéralement passionné par les musiciens noirs. Zane repêche encore une fabuleuse histoire dans The Rhythm And The Blues : Wexler raconte comment lui et Ahmet on découvert Professor Longhair dans une bourgade mal famée à la sortie de la Nouvelle Orleans. Il arrivent dans un tripot et entendent de l’extérieur un vrai ramdam. Mais quand ils entrent, ils ne voient qu’un seul musicien, Fess : un homme qui joue ces weird chords, qui utilise le piano comme une grosse caisse, and singing in the open-throated style of the blues shouters of old. «My god» I said to Herb, «We’ve discovered a primitive genius !». Croyant lui faire une fleur, les mecs d’Atlantic proposent un contrat à Fess qui répond en rigolant qu’il vient de signer chez Mercury. Voilà les racines d’Atlantic. Une magie qu’on retrouve à Memphis. Dans le cours des pages, Zane cite David Ritz, Peter Guralnick et Robert Gordon. Toujours les mêmes. Il n’oublie personne. Par contre, il consacre très peu de place à Dusty chérie, qui comme Wexler est fascinée par le Deep South et la musique noire. Chuck Prophet dit dans une réédition de Dusty In Memphis qu’elle ne se lavait jamais le visage, puisqu’elle se remaquillait par dessus l’ancien maquillage. Wexler confirme que Dusty passait chaque matin des heures et se maquiller - That was virtually an exercice in lamination - L’image est forte, Wexler parle de laminage, c’est-à-dire d’étalage de couches.

Et ça se termine avec une interview loufoque de Stanley Booth. Quand Zane revient sur l’exploitation de Stax, de FAME puis d’American par Atlantic, Booth répond que personne ne savait lire un contrat chez Stax : «Ils durent apprendre quand le succès arriva, mais il était trop tard.» Et quand Zane lui demande quels sont ses cuts préférés sur Dusty In Memphis, Booth répond «Just A Little Loving» et «Breakfast In Bed», mais il ajoute que les versions de Carmen McRae accompagnée par les Dixies Flyers sont meilleures.

Alors bien sûr, à la lumière de cet éclairage, Dusty In Memphis sonne différemment. On retient surtout les quatre énormités que sont «I Don’t Want To Hear It Anymore», «The Windmills Of Your Mind», «In The Land Of The Make Believe» et «No Easy Way Down». Avec «I Don’t Want To Hear It Anymore», on voit que Dusty chérie fait ce qu’elle veut des compos. Elle semble moduler la splendeur du son. C’est là qu’on s’écroule dans un océan de béatitude, tellement elle chante bien. Elle fait grimper la mélodie du vieux Randy au sommet de l’art. Encore pire avec «The Windmills Of Your Mind», où elle tente de rivaliser de power avec le Vanilla Fudge. On entend Reggie Young jouer Brazil, c’est très audacieux. La voix de Duqty chérie semble voler comme une libellule dans une belle lumière rasante de printemps. On voit le niveau d’orchestration s’élever à chaque couplet, jusqu’au moment où Dusty s’en va arracher la beauté du ciel. Le génie visionnaire de Chips éclate dans le bouquet final. Elle revient à Burt avec «In The Land Of The Make Believe», ça jazze dans l’eau claire du lac enchanté. Rien d’aussi pur dans l’exercice de la délicatesse. C’est Dusty chérie dans toute sa splendeur, elle chante à la pointe de la glotte sur le fil d’argent d’une irréelle beauté mélodique. Reggie Young joue un peu de sitar. Memphis groove. Retour au slow groove avec le «No Easy Way Down» de Goffin & King. C’est la garantie d’une mélodie irréprochable. Dusty chérie y descend comme on descend dans l’eau verte d’un lagon, au paradis des tropiques. Admirable prestance. Dusty chérie pensait que l’idée de Jerry Wexler d’aller enregistrer à Memphis n’était pas bonne. Elle disait faire du big balladry, et non du hard R&B sound. C’est Reggie Young qui introduit «Son Of A Preacher Man» et Dusty chérie le chante à la suave. Quel coup de génie ! On découvre alors en elle une sorte d’immense vulnérabilité. On note aussi une fantastique émulation des Memphis Boys dans «Don’t Forget About Me». Il faut entendre Gene Chrisman lancer le beat et Tommy Cogbill le pulser au bassmatic. N’oublions pas ce chef-d’œuvre de deep Soul qu’est le «Breakfast In Bed» d’Eddie Hinton, qu’on trouve aussi sur l’album de Carmen McRae enregistré avec les Dixie Flyers.

Dans In My Wildest Dreams - Volume One, Wayne Jackson remercie quatre personnes en particulier : Estelle Axton, Jim Stewart, Chips Moman et Jerry Wexler. Il salue surtout le génie de Chips. American ? Si Chips a choisi un quartier pauvre pour s’installer, c’est uniquement parce que ça coûte moins cher. Jackson est là quand Elvis débarque avec tout son entourage chez American pour enregistrer la fameuse session. L’auteur raconte comment Chips réussit à virer ces pauvres mecs de RCA qui mettent leur grain de sel partout. Il prend le micro et s’adresse à l’assistance : «Soit vous produisez la session, soit je le produis. But somebody’s got to go ! Réfléchissez et faites-moi savoir votre décision.» Tout le monde est choqué, surtout Felton Jarvis : quoi, un producteur ose quitter une session avec Elvis ? Mais Jackson sait que Chips finit toujours par gagner. C’est Elvis qui va trancher après avoir tiré sur son cigare. Il passe son bras sur l’épaule de Felton Jarvis et lui dit : «Listen man, I really like the way this is going. Chips is doing a great job and it’s the greatest bunch of musicians I’ve ever been around. So let’s do this thing this way and keep it going. This song, In The Ghetto, it’s the best thing I’ve had my ands on in a long time and I can’t wait to sing it. Why don’t you boys just go out to the house and leave Red here with me. I’ll bring the tapes with me when I come home so we can have a listen. But right now don’t break my groove, man ! I need to be working, so let’s get in on here.» - And that was that. Fabuleux épisode.

Il faudrait aussi évoquer l’autobio de Bobby Womack, Midnight Mover - The True Story Of The World’s Greatest Soul Singer, mais ce ne pas utile de charger la barque. Elle risque de couler.

Signé : Cazengler, Chips Momie

James L. Dickerson. Chips Moman. Sartoris Literary Group 2020

James L. Dickerson. Goin’ Back To Memphis. Schirmer Books 1996

Warren Zanes. Dusty In Memphis. Continuum Books 2003

Dusty Springfield. Dusty In Memphis. Atlantic 1969

Wayne Jackson. In My Wildest Dreams. Volume One. Nashville 2007

Roben Jones. Memphis Boys. The Story Of American Studios. University Press Of Mississippi 2010

 

L’avenir du rock - Burn to lose

 

Bernard pivote vers la caméra :

— Chers amis, nous recevons cette semaine dans Apostruffes un invité de premier choix puisqu’il s’agit de l’avenir du rock. Avenir du rock, bonsoir...

La caméra pivote vers l’avenir du rock qui hoche la tête. Puis elle repivote vers Bernard.

— Contrairement à tous nos invités, vous ne publiez rien, mais vous jouez un rôle considérable dans l’extension du domaine de la lutte des cosmogénies para-culturelles. La possibilité d’une île, est-ce là une utopie, avenir du rock ?

— L’utopie n’est pas tant dans le topo...

— Vous voulez dire qu’elle s’ancre dans le sable mémoriel comme s’ancrent les piquets de tente ?

— Pas du tout. Vous m’avez interrompu. Qui plus est, vous raisonnez à Anvers. Vous n’y êtes pas. Gardez-vous des tropismes du Cancer. Je suis là pour vous parler de l’underground... Down to the underground... En deçà des fondations des fonds à Scion, en deçà des cavités professorales et des entourloupes cadastrales, vous devez faire l’effort de comprendre que la vie grouille sous cette grande pierre... C’est là que se trouve la vraie vie, la vie qui mord, la vie qui pique, la vie qui rampe, la vie qui vit, la vie qui luit, la vie qui meurt, la vie qui dort, la vie qui mange, la vit qui chasse, la vie qui boit, la vie qui chie, la vie la vie, l’avis des autres, la vie cruciforme, l’avirond qu’est pas carré, la vie Tess d’Uberville, l’avi Maria, la vie nègre, la vie tupère, la vie d’ordure, la vie au long sur les toits, la vie d’ange...

— N’oubliez pas les ratons lavoirs...

— Vous prévertissez mon propos. Vous m’êtes donc redevable. Aussi allez-vous devoir répondre à une devinette. Êtes-vous prêt, Bernard ?

— Je vous écoute, avenir du rock.

— Un fan plus un fan, ça donne quoi ?

— Fanfan la tulipe ?

— Non, un fanzine et son lecteur. La clé magique de l’underground.

 

Francky Stein fait un fanzine qui s’appelle Burn Toulouse et un groupe, Saboteurs. Les deux sont extrêmement inspirés. L’album se récupère bien sûr de la main à la main et c’est ce qui fait sa valeur. Rien n’a plus de valeur que le troc underground. Les Saboteurs ne cachent rien de leurs influences : punk anglais, rockabilly et Sonics, l’album est un vrai festival de coups de cœur, puisqu’on y trouve deux reprises des Sonics, «Have Love Will Travel» (belle dégelée) et «The Witch» en B, bien torché, chanté au dark side of the boom. Ils prennent des faux airs de punks anglais pour taper l’«Astro Zombies» des mighty Misfits. Ils ont un sens aigu de la clameur. Ils tapent aussi le «Bad Man» des Oblivians au raw & brave, toujours avec ces clameurs dans le son. Et puis il y a ce fantastique «Here Today Gone Tomorrow» des Ramones, à la fois gaga et mélodique, méchant pourvoyeur de frissons et extrêmement bien envoyé. Ils restent dans les Ramones avec l’«Havana Affair» et le dotent d’une petite pointe anarchisante. La surprise vient du «Saboteurs» en ouverture de bal de B, joli shoot de rockabilly punkoïde, bien pulsé du beat, suivi d’un «6 Feet Underground» lancé au dark de cemetary et repris au beat rockab. Ces mecs ont de vaillants réflexes, ils savent cueillir un menton. Ils chantent «Moon Over Marin» à l’anglaise et balancent pour finir une version vicelarde de «Sweet Little Sixteen». Vicelarde ? Mais oui, bien wild et bien rockab, avec tous les développements ultra expected et une fabuleuse flambée d’énergie en prime. Wow, dix fois wow !

Francky a choisi le format poche pour Burn Toulouse, la Ville morose. Format de poche, c’est-à-dire l’A6, celui qui entre dans la poche arrière du jean. Les couvertures des numéros double zéro et triple zéro se débrouillent bien toutes seules. Elle n’ont besoin de personne en Harley Davidson : Cinéma & Rock N Roll, Punk, Underground, Surf, ça annonce bien la couleur, spécial Dick Dale pour le double zéro et Tom Waits & Iggy Pop pour le triple zéro. 28 pages et deux choses : un, dès l’édito, Francky annonce que son zine est fait à la main, sans adjonction d’ordi. Deux, tous les textes sont manuscrits comme ceux de Lindsay Hutton dans son fanzine, c’est du très haut niveau calligraphique. Chaque page est dessinée, illustrée à la volée et en prime, le sommaire ressemble à un festin royal : Dick Dale, Detroit Cobras, Mouse & The Traps, Damned et des tas d’autres choses à découvrir. Alors on part à la découverte de Silly Walk, avec une belle petite double illustrée par un portrait encré du groupe. Francky raconte leur histoire d’un ton badin. Bienvenue dans le confort douillet de l’underground spirit. Silly Walk nous dit Franky vient du fameux silly walk des Monty Python et il annonce la suite de l’histoire dans le numéro suivant, triple zéro, cette fois sous forme d’interview, ce qui permet de voir apparaître le crédo des influences, Heartbreakers, Saints, Clash, Damned et d’autres choses. Raoul cite en plus les Ramones, les Buzzcocks, les Stooges, les Cramps, les Dolls et les Beatles. Les illustrations crayonnées attirent bien l’œil, notamment le portrait de Dick Dale dans le double zéro, et puis il y a aussi cet hommage aux Detroit Cobras en deux parties, bien documenté et richement crayonné, Dexter Linwood n’hésite pas à entrer dans le détail labyrinthique des reprises, ainsi valsent les noms, Nathaniel Mayer, Hank Ballard, Gino Washington et ça continue dans le triple zéro avec l’épisode de la Nouvelle Orleans et la découverte de Slim Harpo, Benny Spellman, Earl King et tous les autres. Ça grouille de vie dans ce petit format. Francky entre en polémique avec ceux qu’il appelle les barnaqueurs et qui imposent les concerts au chapeau aux musiciens. Francky défouraille à coups d’articles de loi. Puis il honore le volet septième art du Burn avec John Landis et les Blues Brothers, puis Rock’N’Roll High School et les Ramones avant de retomber dans punk-rock city avec les Damned et une interview traduite par Henri-Paul et joliment illustrée. Dans triple zéro, Francky rend hommage à Herman Brood avec un épisode à suivre suivi de la suite et fin de Mouse & The Traps, occasion pour Francky de combler sans aucune rancune une lacune de Charlie Memphis - Tout le monde peut se trumper - Puis Francky remilite de plus belle pour l’abolition du chapeau dans les bars et pour la reconnaissance des musiciens. Quelles sont les solutions ? Révolution ! Il dresse ensuite une belle apologie des Livingstones, gang gaga-surf suédois et ça se termine en triple beauté avec les Damned. Signalons que Francky anime en plus une émission de radio sur FMR, qui s’appelle, tu l’auras deviné, Burn Toulouse. Façon pour lui de rendre hommage à Gildas qui menait lui aussi de front radio show et fanzine. Avec le même souci d’intégrité.

Signé : Cazengler, burne tout court

Saboteurs. Saboteurs. Vinyl Record Makers 2020

Burn Toulouse # 00 - Double Zéro - Mars 2019

Burn Toulouse # 000 - Triple Zéro - Mai Juin 2019

 

Inside the goldmine

- Les Broken Bones

ne sont pas des bras cassés

Il ne quittait pas des yeux l’exécuteur occupé à lui arracher ses dernières dents avec une longue tenaille. Parfois, leurs regards se croisaient. Celui de l’exécuteur n’exprimait rien, ni haine ni jouissance. Il obéissait aux ordres du centurion vautré dans un siège curule. Enchaîné à la muraille, Paul de Tarse subissait comme tant d’autres le martyre des Chrétiens de Rome. On commençait par leur arracher les dents, puis on leur brisait les jambes et on finissait par les décapiter. Il fit appel à toute sa volonté pour ne pas crier, mais il faillit défaillir tant la douleur lui taraudait la cervelle. Paul de Tarse bomba le torse et insulta l’exécuteur, le traitant d’arracheur de dents. Choqué, l’exécuteur protesta de sa bonne foi en répondant qu’il n’était pas un menteur. Le centurion lui ordonna de la fermer - Fermetta il becco - et de finir le jobbo. Alors Paul de Tarse traita le centurion de fasciste. Choqué, le centurion se leva et défourra son glaive. L’exécuteur prit le parti de Paul de Tarse et traita à son tour le centurion de sporco fascista. Le centurion approcha de l’exécuteur et lui plongea lentement son glaive dans le ventre. L’exécuteur s’agenouilla en levant le poing et en criant sporco fascista, sporco fascista ! Ah c’est pas malin !, fit Paul de Tarse. Le centurion essuya son glaive sur la tunique de l’exécuteur avant de le rengainer, puis il s’empara de la barre de fer qui servait à briser les jambes des martyrs. Il se mit en position de golfeur et frappa le genou droit de toutes ses forces. Avant de tomber dans les pommes, Paul de Tarse se dit que Broken Bones ferait un joli nom pour un groupe de rock.

 

Il semble que sa suggestion ait été retenue. C’est vrai que c’est un joli nom pour un groupe de rock : St. Paul & The Broken Bones. Ils sont apparus pour la première fois à la fin d’un article de Stephen Deusner consacré à Muscle Shoals, dans l’Uncut de november 2016. Deusner commence par brosser l’habituel panorama (Rick Hall, Arthur Alexander, Clarence Carter, Aretha, Duane Allman, Wilson Pickett, Swampers), puis passe par la période de déclin des années 80 avant de revenir à la renaissance, via le témoignage de Patterson Hood. Il semblerait que ce soient les Black Keys qui aient relancé l’activité du Muscle Shoals Sound System, avec leur album Brothers. Deusner consacre la dernière page de l’article au Soul revival de St. Paul & The Broken Bones, expliquant que ces petits mecs de l’Alabama ne se contentent pas de pomper la vieille Soul, mais la perpétuent à leur façon - avant gospel anthems with quasi psych lyrics and towering horn charts - À coup de wild performances, ils ont acquis une réputation de «one of the most exciting bands in the South». Ils ont même réussi à ouvrir pour les Stones.

L’héritage du Shoals Sound System serait donc dans les pattes des Truckers (par la filiation), des Broken Bones et des Alabama Shakes. L’autre activiste du mythe s’appelle John Paul White. Son groupe s’appelle CivilWars et son label Single Lock Records. C’est lui qui veille sur la relève, à commencer par St. Paul & The Broken Bones, mais aussi Belle Adair et Dylan LeBlanc. Il semblerait que Belle Adair soit plus country-folk que r’n’b. Dans l’encadré des Four new bands you need to hear, on trouve en plus de St. Paul & The Broken Bones et de Belle Adair un groupe nommé Firekid, qui est en fait un one-man band placé sous la houlette de Dillon Hodges, puis les Secret Sisters, deux sœurs nommées Laura et Lydia Rogers qui ont pour seul défaut de fricoter avec Jack White.

Comme Deusner se montrait particulièrement dithyrambique, on s’est jeté sur les deux albums, histoire de vérifier la véracité des dithyrambes. Révélation ! Et ce dès le premier album intitulé Half The City. On y retrouve le son de Muscle Shoals, ce feeling, dès «I’m Torn Up». Le groupe ne comprend que des blancs. Le chanteur s’appelle Paul Janeway. Il ahane comme un sphinx à la glotte éraillée et s’en va screamer d’épouvantable manière. La fête se poursuit avec «Don’t Mean A Thing». C’est extravagant de classe, balayé aux nappes de cuivres et cette folle équipe plonge dans des abîmes de big atmosphrix, tout est pulsé à la meilleure gageure du Shoals, à la puissance d’un fleuve qui emporterait tout, y compris le crépuscule des dieux. Paul Janeway enfonce son clou de Soul Man dans «Call Me» avec une extraordinaire prestance et ça repart de plus belle avec «Like A Mighty River», un cut hanté par des chœurs véridiques. La lumière du hit intercontinental rôde sous la roche et génère de la magie blanche. On croirait entendre les New York Dolls à Muscle Shoals, les ouuh-ouuuh créent une sorte d’émulsion mythique, a special flavor, et ce fou de Janeway se met à hurler. Une véritable trombe de transe ! Le «That Gow» qui suit colle parfaitement à l’idée que se fait le lapin blanc d’une merveille inconnue. Ils attaquent «Broken Bones & Pocket Change» à l’Otisserie de la Reine Pédauque. Sacré Paul, il avance sur les traces du messie palestinien, l’Otis qui prêchait la paix dans le désert. Paul Janeway se spécialise dans le frisson. Il sait atteindre le bas-ventre de la Soul pour la faire juter. Il monte ses énormités en neige. On assiste à un fabuleux excès de frottements torrides. C’est de la pulsion à l’état pur. Personne n’a jamais hurlé comme lui, ni Percy Sledge, ni Little Richard, il est complètement possédé. On continue avec «Sugar Dyed», un vieux r’n’b à la Stax motion. Ils connaissent toutes les arcanes. C’est encore un cut absolument définitif. Depuis l’âge d’or, on n’avait plus entendu de r’n’b aussi musclé. C’est encore pire que Wilson Pickett. Paul Janeway compte vraiment parmi les Soul Men d’exception. Il pousse tout à l’extrême. On assiste à une incroyable défenestration de la Soul. Il ré-attaque «Grass Is Greener» à l’Otisserie. Paul Janeway sait transformer un slowah en pyramide d’Égypte, en quadrature du cercle, en clavicule de Salomon et ça groove dans la mélodie, comme chez Marvin, avec des gros coups de trompette. On a là quelque chose d’affolant, d’intense, d’éclatant, de monté au dernier étage de la Soul et le scream est repris à la mélodie. Ils ne lâchent tien, comme on le constate à l’écoute de «Dixie Rothko». Paul Janeway hurle encore plus fort que Wilson Pickett, comme si une chose pareille était possible. Dernier round avec «It’s Midnight», fabuleuse fin de non-recevoir, encore un cut magnifique, hurlé face à l’océan de la Soul.

Par contre, leur deuxième album intitulé Sea Of Noise est nettement moins brillant. Pour ne pas dire foireux. Comme quoi, les choses ne sont jamais gagnées d’avance. On trouve tout de même sur cet album un «Flow With It» joliment jouissif et gorgé de son. Et un «Midnight On The Earth» puissant, car monté sur un beat tribal et animé par une bassline oblique. Paul Janeway chante ça dans les aigus, mais il se dégage du cut une sorte de vieux remugle de Saturday Night Fever. Encore un cut relativement étonnant avec «All I Ever Wonder», bien amené aux trompettes, comme chez Otis, et chanté à l’écrasée du talon. On tombe ensuite sur «Sanctify», une sorte de groove suspendu dans l’air mais un peu inutile. Ils semblent avoir perdu la foi. Paul Janeway cherche à percer les secrets et il finit par s’étrangler dans ses régurgitations, mais ça se termine en belle apothéose. Diable, comme leurs nappes sont belles ! Avec «Burning Rome», Paul Janeway retape dans le slowah Staxy noyé d’orgue et donc, voilà le travail.

Un nouvel album paraît en 2018 : Young Sick Camellia. Le grand retour de Paul Janeway s’opère dans «NASA», un cut qui sonne comme un groove de naturalia maximalia. Ce Soul Brother se fond dans l’éther de la NASA. C’est d’une puissance qui défie les lois et qui culmine, il screame au sommet de son art. Très spectaculaire. «Hurricanes» sonne comme de la romantica à la mormoille, mais Janeway fend bien l’âme. Il chante comme un dieu - I feel you’re coming like hurricanes - C’est une voix qui compte dans la compta, fascinant personnage ! Il passe directement au coup de génie avec «LivWithOutU». Il attaque sa diskö avec une hargne exceptionnelle, il chante comme un black qui ne veut pas finir sa vie dans les champs de coton, alors il swingue son shoot à la vie à la mort. Il joue avec les nerfs de l’auditoire, il frise les moustaches de Dieu, c’est une énormité cavaleuse, un hit de dance fructueux, une bible à livre ouvert et il faut le voir screamer sa Soul. Le dernier cut de l’album, «Bruised Fruit», vaut pour un froti-frotah imparable. Il shoote sa foi dans le slowah, c’est indéniable. Ce mec est vraiment très bon, il surchauffe sa Soul comme on surchauffe une poule. Il peut devenir très spectaculaire. D’autres cuts accrochent bien l’oreille du lapin blanc comme ce «Convex» chanté de main de maître à la voix perçante. C’est une Soul qu’on peut qualifier de moderne, accrocheuse et anguleuse. Le «Get It Bad» qui suit vaut pour un vieux shoot de r’n’b, singulier et terriblement convaincu d’avance. Les Broken Bones y vont de bon cœur, la rue s’ensoleille à travers une bruine d’harmonies vocales superbes. Peter Janeway pourrait bien devenir une star. Avec «Apollo», ils font un diskö funk infernal. Quelle débinade ! Janeway fait un disk de black star. Ils tapent «Mr Invisible» au beat thibétain et Janeway chante à la criarde du marché aux poissons. Quel admirable brailleur ! Il n’en finit plus de ramoner sa happiness.

Signé : Cazengler, Bras cassé

St. Paul & The Broken Bones. Half The City. Thrity Tigers 2014

St. Paul & The Broken Bones. Sea of Noise. Records label 2016

St. Paul & The Broken Bones. Young Sick Camellia. Red Music 2018

Stephen Deusner. Sweet Muscle Shoals. Uncut #234 - November 2016

 

ROCKABILLY GENERATION NEWS n° 19

OCTOBRE / NOVEMBRE / DEEMBRE 2021

Nous sommes début octobre. Le monde va mal. Partout du nord au sud et de l'est à l'ouest. Tout s'écroule. Rien ne va plus. Toutefois il y a encore un dernier train qui arrive à l'heure. Inutile de téléphoner à la SNCF pour lui adresser vos félicitations. Nous ne parlons pas des tortillards de banlieue ni des TGV, mais d'une locomotive. Pas n'importe laquelle, la dernière locomo-rockabilly, fabrication française, la 19 qui se permet de tenir ses promesses et de paraître début octobre comme prévu. L'a traversé les temps de vaches maigres et pandémiques, fraîche comme une fleur.

Avant de l'ouvrir, me suis permis un petit plaisir égoïste de collectionneur satisfait, me suis attardé sur la quatrième de couve. C'est beau comme les arcanes du tarot, les dix-huit couvertures des dix numéros précédents, plus les deux Hors-séries, le Spécial Gene Vincent, et le Spécial Crazy Cavan. Sergio Kash et son équipe peuvent être fiers de leur boulot. Sont en train de constituer une véritable somme de l'histoire du mouvement rockabilly hexagonal. Depuis ses débuts. Sans oublier les pays voisins.

Série pionniers. Greg Cattez nous rappelle les grandes heures du premier rock'n'roll anglais. Celui d'avant les Beatles. Qui a essuyé les plâtres. Nous dresse un émouvant portrait de Billy Fury. Sa vie fut une course contre la montre. Contre la mort. Son cœur se brisa après quarante-deux années de mauvais service. Vivre vite et mourir jeune, n'est-ce pas un mode de vie rock'n'roll. Cette première génération du rock britannique eut le privilège de côtoyer les pionniers américains, les photos en apportent la preuve. Par contre ils subirent de plein fouet les pressions de leurs maisons de disques, qui partaient du principe que les slows larmoyants se vendaient mieux que les rocks brutaux.

Un autre pionnier, français, Jerry Dixie – j'ai eu l'honneur d'assister à un de ces derniers concerts, un petit bout d'homme de rien du tout, presque timide et sûrement effacé, satisfait qu'on lui achète ses disques mais presque gêné de les vendre, et sur scène un grand Monsieur, suffisait qu'il ouvre la bouche pour se retrouver propulsé là-bas dans la grande Amérique mythique, le big country. Une longue interview dans lequel il se raconte, simplement, sans rien cacher de ses origines populaires, mais l'oisillon a su devenir un aigle et placer ses morceaux auprès de gars qui ont pour nom Ray Campi, pour n'en citer qu'un. Ecouter Jerry est un régal.

Il est né à Rotterdam, et sur la couve l'on voit ses cheveux blancs et son visage de gars qui a beaucoup bourlingué, mais ce qu'il nous conte recoupe les dires de Jerry dans l'interview précédente, cette difficulté pour les adolescents et les jeunes de leur époque à trouver le moindre disque, à glaner l'infinitésimal renseignement sur l'histoire du rock'n 'roll. Fallait de la persévérance, beaucoup de chance, et des rencontres hasardeuses... Kees Dekker, davantage connu sous son nom de Spider, retrace son parcours de combattant, les groupes qu'il monte et qui se désagrègent peu à peu, ses jours de réussite qui s'effilochent, la faute à la vie. L'amour l'appelle en France où il fonde une famille et travaille dur pour élever ses enfants, c'est par chez nous qu'il se fera connaître avec les Nitro Burners, rock dur et sans concession, ils finiront par arrêter. Mais Spider n'abandonne pas, il est tout près de reprendre la route. Le rock chevillé au corps. Les Nitro Burners avec un nouveau batteur préparent leur retour.

Sergio Kash se plaint. Ne faisait pas très beau au Mans cet été. Je le rassure en Ariège non plus. En contre-partie il a eu un super lot de consolation. Le Festival 72 du Mans, trois jours et trois scènes débordantes de groupes de rockabilly. Ne regardez pas les photos, tournez vite les pages, elles sont belles mais vous allez les salopéger avec votre bave envieuse.

Le pire c'est que ça recommence avec la collection de clichés ( suivis de leurs commentaires ) qui retracent les quatre jours de Béthune Rétro. Que de souffrances morales infligées aux absents ! Pensez donc, Viktor Huganet, Jake Calypso, Barny and the Rhythm All Stars, Spunnyboys, j'en passe je ne voudrais pas vous empêcher de dormir la nuit prochaine.

Entre ces deux mastodontes Steven qui opte pour une solution autre, l'organisation de concerts pas tout à fait privés et pas vraiment ouverts. Entre cent et deux cent cinquante personnes, des amis, des connaissances, des connaisseurs. White Night ne veut pas céder au gigantisme, la fête doit rester à dimension humaine...

Suivent les chroniques habituelle, une Association catalane ( non ce n'est pas pour danser la sardane ), les nouveautés disques, les photos backstage et cette bonne nouvelle finale, le retour de Dylan Kirk et ses Starlights trop longtemps au point mort pandémique, l'un en Angleterre, les deux autres en France, difficile vu les déplacements limités de ces derniers mois de se retrouver, ils ont survécu, normal, sont jeunes, sont beaux, sont rockabilly, trois raisons suffisantes !

Magazine chic ( maquette et photos couleurs ), magazine choc ( 100 % Rockabilly ), revue pour les rockers !

Damie Chad.

Editée par l'Association Rockabilly Generation News ( 1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 4,95 Euros + 3,94 de frais de port soit 8,89 E pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 36, 08 Euros ( Port Compris ), chèque bancaire à l'ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal ( cochez : Envoyer de l'argent à des proches ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that's what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues... Et puis la collectionnite et l'archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l'impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents !

CALIGULA LIVES

LASKFAR VORTOK

( Immigrant Breast Next / 2013 )

Normalement j'aurais dû être attiré par la pochette. Cela m'arrive souvent. C'eût été logique Laskfar Vortok, un drôle de lascar, se définit entre autres comme un artiste visuel. Au temps béni où l'on enfermait Antonin Artaud à l'asile, les psychiatres n'auraient pas hésité une demi-seconde, z'auraient opté immédiatement pour la camisole de force afin qu'il ne remuât point trop lors de la procédure d'ablation du cerveau. Regarder une seule de ses vidéos aurait suffi à convaincre ces doctes praticiens. Dans la série ménageons la chèvre et le chou tentons de les comprendre. Ces trucs colorés qui vous arrachent la rétine s'avèrent, pour employer un terme euphéménique, déstabilisateurs. Les temps ont changé, les avancées techniques de la modernité ont permis à de nombreux artistes de révolutionner l'art pictographique. De quoi déboussoler les amateurs de la vieille peinture à chevalet, mais ceci est une autre histoire que nous évoquerons plus tard. D'autant plus que la couve de cet opus n'a pas été réalisée par Vortok lui-même, mais par Darakalliyan et surtout parce que Caligula Lives est une œuvre musicale.

Surfant sur le net sur le nom de Caligula – un nom prédestiné pour un groupe de metal supputai-je, je ne m'étais pas trompé ils sont légion aux quatre coins de la planète, mon instinct de rocker qui aime les choses indistinctes m'a emmené sur ce Caligula Lives. Que les âmes sensibles s'éloignent, le personnage m'a toujours fasciné. D'abord parce que l'étude de l'antiquité gréco-romaine me passionne, et aussi par ce qu'une fois que Auguste eût assis la puissance impériale, ses successeurs immédiats se retrouvèrent en une étrange situation. Tout leur était permis. Liberté totale accordée. Ils n'ont eu de cesse de céder à la tentation de repousser les limites et de déployer, à leurs risques et périls, les plus profonds aspects idiosyncratiques de leur personnalités, ces turpitudes filigranifiques que nos propres vies étriquées gardent secrètement camouflées au fond d'un gouffre dont nous vérifions chaque jour les gros cadenas qui les maintiennent prisonniers... Nous ne l'ignorions pas, les monstres les plus ignominieux sont au-dedans de nous, pas au-dehors. Hypocrite lecteur ne me condamne pas, ô insensé qui crois que je ne suis pas toi ! Tout comme moi tu n'es qu'un cul de basse-fosse d'ignominie !

L'Histoire n'a pas été tendre avec Caligula. Un monstre, un pervers narcissique, un fou à lier, les épithètes peu élogieuses ne manquent pas. Mais sa figure attire. Camus, dans le meilleur de ses livres, une pièce de théâtre sobrement intitulée Caligula, a tenté de décrire les rouages intellectuels qui ont guidé sa conduite. Il ne l'excuse pas, mais il aide à le comprendre. L'hypocrisie des courtisans et la veulerie du peuple qui se laisse si facilement berné par les miettes qu'on lui lance pour l'amadouer l'auraient dégoûté de la race humaine. D'où sa manie de pousser le système étatique de domination à fond les manettes, placer les gens face leur propre contradictions, à leur profond amour de la servitude. Volontaire, aurait ajouté La Boétie. J'encourage vivement les esprits libres qui aiment à s'écarter des vérités générales de l'historiographie officielle à se plonger dans Le César aux pieds nus ( consacré à Caligula ) de Cristina Rodriguez paru en 2002. De même Moi Sporus, prêtre et putain ( 2001 ) et Thyia de Sparte ( 2004 ), se dévorent goulument, les détracteurs vous avertiront, ce ne sont que réhabilitations romantiques de Néron et de l'idéologie couramment admise de la cité spartiate... Comme par hasard un mouvement se dessine chez les historiens actuels qui jugent que le portrait habituel de Caligula par l'historiographie traditionnelle dressé à partir des écrits de Suetone ne correspond pas obligatoirement à la réalité historiale...

Non ce n'est pas un enregistrement live, l'expression Caligula Lives ( notez le ''s'' final qui démontre qu'il s'agit d'un verbe conjugué à la troisième personne du singulier ) correspond aux dernières paroles '' Je suis vivant ! '' proférées par l'Imperator lorsqu'il tombe sous les glaives et les poignards de la garde prétorienne...

L'œuvre de Laskar Vortok ne comporte que trois titres qui synthétisent le singulier parcours et les derniers instants de l'Empereur fou, elle est à entendre comme ces Tombeaux que les poëtes du dix-neuvième siècle édifiaient en l'honneur de leurs pairs décédés... ne vous étonnez pas si la musique tumultueuse semble se résorber en des tourbillons d'une folie outrancière...

Neos Helios : nouveau soleil, le morceau de l'ascendance, référence évidente au désir de Caligula – c'était un ordre mais la mort empêcha sa réalisation effective - que sa propre statue soit placée dans le Temple de Jérusalem. Caligula ne voulait sans doute pas remplacer le Dieu unique, lui qui avait déjà officialisé un culte impérial à son nom... Les esprits positifs concluront que le princeps était dérangé, ne vous étonnez donc pas si par hasard cette musique vous dérange. Ce n'est pas du rock, plutôt du noise-électro-disruptif, car comment évoquer ces froissements, ces glougloutements, ces éreintements de ressorts étirés au-delà de leurs capacités, suivis de ces envols lyriques aussitôt réprimés par des tambourinades intempestives et intraitables. Le tout ressemble à un bruit glauque de WC débouché et cette avalanche d'eau sale et grondeuse dans les canalisations caverneuses, un vortex de nuisances par lesquels Laskar Vortok nous place à l'intérieur de la tête de Caligula, dans ses crispations explosives de pensée, dans les rouages mêmes des combinaisons de ses neurones, et vous avez l'impression d'un engrenage dont les pignons s'enrayent, n'empêche que nous traversons aussi des zones de calme et de sérénité, l'effroyable succion se transforme en séquence idyllique, n'est-ce pas au milieu du kaos que nichent les Dieux, montagnes russes sonores, tout s'entrechoque, l'exaltation de l'aurore matitunale et les fracas insupportables de ces coques brisées sur les récifs nocturnes qui entourent et défendent l'île des Bienheureux. Pas de parole, juste cette musique dissonante, le haut et le bas, le beau et le laid, le bien et le mal, l'or et la boue, jumeaux inséparables, Laskar nous plonge au sein de la déraison caligulienne, pas de condamnation, à prendre ou à laisser, comme un bloc irradiant d'une énergie mortelle pour les humains qui ne supportent pas l'ambroisie divine qu'on leur offre. Lorsque le reptile de la folie se glisse et se love en votre âme, il tourne sans fin sur lui-même et vous n'arrivez jamais à l'arrêter. Incitatus : le nom du cheval préféré de Caligula, à qui il fit rendre tous les honneurs et édifier une écurie de marbre, on lui prête le projet d'avoir voulu le faire sénateur... Le morceau débute par une galopade, quoi de plus normal pour un canasson, mais très vite surgissent des brimborions de trilles pour exprimer toute la tendresse admirative que l'Imperator portait à son équidé favori. Ne nous y trompons pas, ce tintamarre jouissif décrit une histoire d'amour, l'alliance impossible entre la bête la plus fougueuse et l'homme indigne de son élégance. Entrecoupements de silences et mélanges de klaxonnades, pointillés de tumescences auditives, marques d'impatience, les sources historiques n'en parlent pas mais Laskar le suggère cette passion cavalosexuelle de ne plus faire qu'un avec sa monture, d'atteindre à la divinité en devenant centaure. Certains rêves sont plus fous que d'autres. Cryptoporticus on the Palatine Hill : nous avons eu du sexe dans le morceau précédent, très logiquement voici la mort. C'est dans un sombre couloir qui menait de son palais à l'arène dans lequel se déroulaient les jeux palatéens que Caligula a péri. Bruitisme funèbre, envolées d'orgue, belles tentures de pourpre que des bourdonnements insatiables de mouches recouvrent, des borborygmes, presque des paroles, comme si les derniers mots de l'Imperator étaient répétés à l'infini, le destin n'est pas en marche, il trotte allègrement vers sa victime, elle n'est déjà plus de ce monde – l'a-t-elle vraiment été une seule fois – les mouches s'envolent peut-être l'amplitude de la musique veut-elle nous faire accroire que dans le rêve terminal de Caïus Imperator elles se sont métamorphosées en aigles qui l'accompagnent vers l'Olympe en une suprême apothéose. Arrêt brusque de la musique, les simples mortels ne peuvent assister au festin d'accueil qui lui a été préparé.

Je doute que la majorité des lecteurs de KR'TNT ! apprécient ce genre de musique... Quoi qu'il en soit Laskar Vortok a tissé un merveilleux linceul purpural à la mémoire de Caligula, honni parmi les hommes, admis parmi les Dieux. Si l'on porte créance à ce que nous nommons sa folie.

Avant de nous quitter il est temps de regarder la pochette de Darakalliyan. Au premier coup d'œil l'on ne discerne rien de précis, si ce n'est cet éclair de foudre jaune qui tombe du ciel et ce lambeau rose de pourpre tyrienne dans lequel culmine la flèche du zigzag de feu que notre sagesse attribuera à Zeus. Au-dessus ce n'est pas la voûte céleste mais la représentation de sphère ptolémaïque de l'orbe du monde, au-dessous s'agitent les hommes qui vivent sur et sous la croûte terrestre. Un peuple informe dont on n'aperçoit que des silhouettes blanches, couleur de l'âme des morts, qui s'agitent figées en des poses stéréotypiques, déjà à moitié dévorées par la glaise qui les happe, et d'autres déjà rongées par la noirceur de l'oubli à moins que ce ne soient les Parques ou les Normes qui veillent sur notre destinée... Une image sage, qui nous rappelle que nous ne sommes que des êtres humains. Fragiles et mortels.

Damie Chad.

Note : les termes de Neos d'Hélios sont pour nous Modernes qui connaissons la suite et la fin de l'Histoire Ancienne à mettre en relation avec l'expression Sol Invictus désignant le Dieu Soleil en l'honneur de qui deux siècles plus tard l'empereur Aurélien fit édifier un temple magnifique. Voir aussi sur un plan tout autant politique mais beaucoup plus intellectuel les développements de la philosophie néo-platonicienne qui furent avec le règne de Julien le chant du cygne du monde païen...

 

THE GOOD OLD TIMES

CRASHBIRDS

( vidéo / You Tube )

Tiens une nouvelle vidéo des Crashbirds, mais pourquoi en sortent-ils si régulièrement ces derniers temps ? Les réponses sont variées, faut bien que les grands enfants s'amusent, parce qu'ils en ont envie, parce qu'ils espèrent être repérés par un studio d'Hollywood et tourner une super-production aux States juste pour montrer aux petits frenchies ébahis qu'ils sont les meilleurs, tout simplement parce que ce sont des êtres libres et qu'ils font ce qu'ils veulent quand ils le veulent... je vous laisse cocher la case qui vous agrée, mais la dernière proposition se rapproche le plus de la bonne réponse. Ce qui coince avec les Crashbirds, c'est justement la liberté, non, rassurons-nous, ils ne sont pas encore en prison, mais c'est tout comme.

Rappel historial : la pandémie, le premier confinement, tout le monde enfermé chez soi, une heure de sortie pour que le chien puisse arroser les trottoirs. Les groupes de rock – les autres aussi mais ce n'est pas ici le sujet – claquemurés à la maison, concerts interdits... sale temps, essaient de survivre comme ils peuvent, certains tournent des vidéos, beaucoup tournent en rond... Après des mois et des mois de ce régime sec, l'étau se desserre un peu. Ouf ! Non plouf ! L'Etat qui a acheté des millions de doses de vaccins inaugure une nouvelle stratégie, si vous désirez, sortir, boire un pot, ou participer à un concert, faites-vous inoculer le produit miracle et présentez votre pass sanitaire. Etrange comme cet adjectif fleure bon la cuvette WC dont on a omis de tirer la chasse. C'était juste une remarque philologique.

Les râleurs professionnels que sont les français se précipitent en masse pour obtenir leur sésame, mais certains, des minoritaires refusent. Organisent des manifestations. Sans succès. Nous n'allons pas rouvrir le débat. Chacun se détermine selon son âme en perdition et son inconscience. Philosophiquement nous touchons-là aux limites du consensus démocratique majoritaire. Relisons Aristote et Platon.

Les Crashbirds refusent de se plier à la passivité acceptatrice du pass, donc ils ne peuvent plus donner de concerts, dur pour un groupe, n'ont qu'à suivre le troupeau comme toute personne sensée. Z'oui, mais ils ont une éthique. Et même une éthique rock. Ne considèrent pas leur genre de musique comme une distraction. Le rock porte en lui-même des ferments de révolte, de rébellion, d'insoumission, de rupture, pensent-ils. Une attitude souvent revendiquée dans les paroles. Ainsi pour eux, il est inenvisageable de donner des concerts. Les milieux rock ne se sont pas, souvent pour des questions de pure survie économique, dans leur grande majorité pliés à une telle décision. Certes il y a de nombreux ( ? ) endroits où l'on ne vous demande pas de présenter le pass et où les organisateurs ne remarquent pas que vous n'êtes pas masqués, certains cafés-rock refusent d'organiser des concerts pour ne pas avoir à trier leurs clients... Pour ne pas se couper de leurs fans les Crasfbirds diffusent des clips ( ils en ont toujours proposé ) une visite de leur chaîne YT s'impose.

Vous pouvez ne pas être d'accord avec les Crashbirds, pour notre part nous dirons que les gens qui mettent leurs actes en accord avec leurs idées sont une denrée rare et précieuse en ce monde de girouettes tourbillonnantes. Pas de notre faute si la phrase que je vous laisse méditer de de T. S. Eliot reste d'actualité '' Celui qui dans un monde de fugitifs prend la direction opposée aura l'air d'un déserteur ''…

THE GOOD OLD TIME

Méprise totale de ma part, sur la première image, j'ai confondu, de loin j'ai pensé que cette espèce de guérite en planches, j'ai cru que c'était un de ces cabinets qu'au siècle dernier dans la série ''cachez ces culs que nous ne saurions voir'' l'on reléguait honteusement au fond du jardin, lamentable erreur, un crime de lèse-majesté, l'on aurait dû me rouer vif sur la place publique, car contrairement à toute attente, aux images suivantes il apparaît que c'est un trône royal. Z'auraient pu raboter et cirer le bois, mais Delphine ouvre un vieux grimoire et tourne les pages, pas de méprise possible, foi de licorne emblématique, nous sommes aux temps bénis du Moyen-âge, pour nous en convaincre le roi Pierre à la barbichette blanche et fleurie s'est adjugée le siège suprême. Je rassure tout de suite nos lectrices, ce n'est pas un mufle convaincu, souvent il laissera à la la Reine Delphine 1ère, le droit de s'asseoir sur le siège sacré. Quelle est belle notre reine adorée tour à tour dans son long manteau de brocard azuréen ou sa tunique de soie rouge ( que voulez-vous pour être reine elle n'en est pas moins femme et coquette ). Mais avec quelle grâce de baladin elle tient sa guitare ou se lance dans une mirifique pavane, ses saints pieds qui sautillent nous donnent l'impression de ne pas toucher terre...

Ne nous égarons pas. Oui, il était beau le bon vieux temps. Attention il ne s'agit pas du temps d'avant la pandémie. Nous sommes en ces temps radieux et médiévaux. Pour une fois la musique des Crashbirds a gagné en légèreté, moins entée dans la terre boueuse du blues triste, même légère, pas stupidement guillerette non plus, car les cui-cui n'oublient pas les vertus pédagogiques du rock 'n' roll, les images nous rappellent que le moyen-âge fut aussi une époque violente, châteaux-forts, tournois, combats de chevalier, le bon roi Carolus Magnus Petrus Lehoulier a laissé place à son fils, un jeune soudard ivre de sang et de batailles, vindicatif et inconscient qui n'a d'autres rêves que d'agrandir son fief et de partir aux croisades, son glaive ébréché témoigne de ses qualités guerrières. De quoi refroidir notre amour immodéré pour ces siècles lointains.

D'ailleurs on les quitte ! Delphine ouvre un second livre, le drapeau français sur l'Elysée prouve que nous sommes en France, douce et sereine France, hélas l'embellie ne se prolonge pas, nous vivons l'époque des dictateurs, les estampes ( pas du tout japonaises ) qui se suivent décrivent une sombre époque, des bombes tombent sur des enfants, des lanceurs de missiles exécutent leurs tristes envois, des villes flambent, la musique s'alourdit, long passage musical, au cours duquel Pierre debout appuie sur l'accélérateur de sa guitare et Delphine s'adonne à une tarentelle désordonnée, bouquet final, feu d'artifice terminal.

Triste constat : depuis le moyen-âge le monde ne s'est guère amélioré, nous ne nous servons plus d'épées mais d'armes de haute destruction... Le bon vieux temps ne dure-t-il pas encore ? Une nouvelle fois les cui-cui ont frappé fort, Un joyaux de plus à rajouter à la couronne des Crashbirds.

Réalisé avec la complicité active d'Eric Cervera et de Rattila Pictures

Damie Chad.

RAUNCHY BUT FRENCHY ( 2 )

COULEUR MAGENTA

La nouvelle était tombée brutalement dans le flash d'information '' Mort de Guy Magenta '' sans plus. Un coin de la planète devait être en feu quelque part car le speaker ne s'était pas attardé, il l'avait juste ajouté qu'il avait quarante ans. C'était il y a longtemps, c'était en 1967. Depuis de l'eau a coulé sous le Pont Mirabeau ( sous tous les autres aussi ) et qui pense encore à Guy Magenta ! Sur le moment j'avais ressenti un petit creux à l'estomac, Guy Magenta je connaissais, l'était crédité pour la musique de Si tu n'étais pas mon frère d'Eddy Mitchell, un des meilleurs titres du rock français. Un truc percutant. Je me souviens encore qu'une après-midi alors que je le repassais pour la vingtième fois d'affilée ma mère excédée a surgi dans la pièce et a exigé que j'arrête immédiatement cette ordure, puis elle m'a traité d'assassin ! Sur ce elle a claqué la porte et j'ai remis le disque... Car j'étais un serial killer.

Depuis 1965, j'étais fan d'Eddy Mitchell, parfois pour me rappeler le bon vieux temps, je file sur You Tube, et dans la série mes tendres années qu'elle était verte ma vallée je m'écoute une dizaine de hits de Schmoll... je me suis adonné à cet enfantillage pas plus tard que quinze jours d'ailleurs, mais cette fois j'ai tiqué, évidemment j'ai commencé par Si tu n'étais mon frère, j'ai enchaîné sur Société anonyme et là plouf sur les renseignements fournis sous la vidéo, je remarque que Guy Magenta est crédité, ah, oui Magenta, je ne m'attarde pas, j'ai un autre chat à fouetter l'envie subite d'écouter un autre de mes morceaux préférés ( que presque personne ne connaît ) de Mitchell : Fortissimo et là bingo les gogos, le nom de Guy Magenta s'affiche une nouvelle fois, je veux en savoir plus, je cherche, je trouve.

C'est qu'une question subsidiaire angoissante me titille, je m'aperçois que la montagne possède une troisième face dont j'ignorais l'existence. O. K. ces titres je les ai aimés pour l'implication vocale du chanteur, et pour leurs textes, que voulez-vous je suis un littéraire. N'avais jamais pensé que les ai peut-être appréciés parce que c'était même le gars qui en avait composé la musique.

Comme Marcel Proust j'avais du temps à perdre, aussi me suis-je enquis de la totalité des titres écrits par Guy Magenta pour Eddy Mitchell. Pas un max, seulement dix, leur collaboration ayant débuté en 1965 et terminé, par la force des choses, en 1967.

Mais qui est Guy Magenta ? Se nomme en vérité Guy Freidline, millésime 1927, un compositeur né dans une famille de musiciens qui recevra quelques leçons de guitare de George Ulmer, doué et prolixe, l'est un admirateur de Vincent Scotto, attention il ne fournit que la musique, laisse à d'autres le soin des paroles. Le genre de caméléon qui s'adapte à son environnement, dans les années cinquante l'on remarque sa signature sur les pochettes des vedettes d'alors, Lucienne Delyle, Annie Cordy, Rina Ketty, Dario Moreno, Gloria Lasso, auxquels on joindra Edith Piaf, Dalida, Sacha Distel... contrairement à beaucoup il a l'intelligence de ne pas cracher sur la nouvelle vague des années soixante, John William, Hughes Aufray, Olivier Despax, Les Champions, Claude François, France Gall, Frank Alamo, Petula Clark, Lucky Blondo, Noël Deschamps, Dick Rivers, Eddy Mitchel seront parmi ses clients, rien ne lui fait peur, saute les générations, capable de vous pondre une opérette, une musique de film, de la roucoulade, du yé-yé et du rock. Ça marche pour lui. Par contre ça roule moins bien. Se tue à Salbris au volant de la Jaguar qu'il vient d'acheter... Toujours mieux que de se faire envoyer ad patres par la bicyclette d'un écologiste qui vous percute sur un passage clouté. Une mort princière donc... Difficile de glaner quelques renseignements sur le net...

Formulons notre question autrement : reconnaît-on la pâte Magenta dans ces dix titres mitchelliens, y a-t-il sans discuter dans ces dix cuts des gimmiks musicaux, une structuration singulière qui fassent que l'on reconnaisse le coup de patte magentique.

Si tu n'étais pas mon frère : ( 1965 ) : parolier Ralph Bernet : à la base c'est quoi ce morceau, des écorchures de guitares sur une tambourinade infinie, une espèce de ressassement rythmique répétitif, une cavalcade nocturne. Une orchestration sans une once de graisse, une esthétique spartiate, difficile d'en tirer une conclusion définitive. Elle détruit les garçons : ( 1965 ) : parolier Ralph Bernet : niveau parole ce n'est pas Victor Hugo, ca tombe bien l'on n'écoute que la musique : très différent du précédent, pourtant si l'on y prête attention, il y a ce rebondissement rythmique, ce piétinement de la batterie qui n'est pas sans rappeler celle du précédent, lorsque ce phénomène se manifeste, comme par hasard ce sont les meilleurs passages du morceau. Serrer les dents : ( 1965 ) : parolier Ralph Bernet : nous avions deux indices, nous voici face à une évidence d'autant plus prégnante que l'on retrouve la même fragmentation saccadée comme si la musique se marchait sur les pieds ou avançait à tout petits pas pressés, le phénomène est d'autant plus marqué que ce n'est pas la batterie qui se charge du boulot, mais toute l'orchestration introductive des couplets, à chaque fois différente – de ce temps-là il y avait des arrangeurs qui cherchaient pour chacun des titres d'un album une couleur distincte - étrangement ce sont surtout les violons qui accentuent le schmiblick à l'instar de l'oiseau pépiant à tue-tête à ras de terre pour détourner le serpent qui s'avance vers le nid. Les filles des magazines : ( 1965 ) : parolier Ralph Bernet : sorti sous forme de disque pirate, pochette blanche, agrémentée d'un tampon portant la mention Eddy Mitchell / Jimmy Page, couplé avec une version en anglais de What d'I said : je n'aime point trop ce morceau qui sur le sujet n'atteint pas la force érotique des Craquantes de Nougaro, mais là n'est pas le problème, pas besoin de coller son oreille sur les baffles, le truc c'est de ne pas suivre la guitare mais la batterie qui semble taper sur les tom par demi-tons, ce qui produit ce sautillement froissé caractéristique qui nous intéresse. Fortissimo : ( 1966 ) : parolier Ralph Bernet : changement d'époque, du rock l'on passe au rhythm 'n' blues, l'année suivante Mitchell s'envolera pour Muscle Shoals, la venue de James Brown à Paris n'y est pas pour rien... la guitare n'est plus qu'un faire valoir, les cuivres se taillent la part du lion, ils agitent leur crinière imposantes qui les rend redoutables, n'empêche que par-dessous la batterie ricoche sur elle-même, faut y faire attention car le morceau se déploie sous la forme d'une incessante gradation ascendante. Au temps des romains : ( 1966 ) : parolier Ralph Bernet : en ce temps-là Astérix occupait la première place des ventes en librairie, à rebours de la mode Mitchell le cria haut et fort il aurait vraiment été très bien au temps des ennemis implacables des irréductibles gaulois, le morceau est ponctué d'éclats de fanfares, les buccins triomphaux de l'empereur Trajan, lorsqu'ils se taisent vous saisissez venu du fond de l'antiquité le lourd claudiquement répétitif des légions en route vers la victoire. Société anonyme : ( 1966 ) : parolier Ralph Bernet : hymne anarchiste ou critique impitoyable de la société capitaliste, je vous laisse juger par vous-même, rythmique envolée soutenue par des éclats intempestifs de cuivres, le morceau filoche dur, pas le temps de sauter d'un pied sur l'autre, mais la basse est légèrement décalée, ce qui introduit une espèce de tremblement qui accentue encore la galopade du chant et de l'accompagnement, avec en plus ces moments où la basse prend le devant de la scène et semble presser le temps comme si elle voulait recoller au gros de la troupe. Bye bye prêcheur : ( 1967 ) : parolier Frank Thomas, l'a écrit de nombreux succès pour Joe Dassin : un titre rentre-dedans et anti-curé, une spécialité de la première partie de la carrière du grand Schmoll, là c'est davantage fugace, il y a cet orgue d'église qui monopolise l'espace, mais ce rythme à deux temps précipités lors des refrains porte bien la marque de l'écriture de Magenta que nous recherchons. Je n'avais pas signé de contrat : ( 1967 ) : Frank Thomas et Jean-Michel Rivat écrivirent souvent ensemble, Rivat a laissé un souvenir périssable dans la mémoire du siècle en enregistrant muni d'une impressionnante perruque sous le nom d' Edouard : l'on n'entend pas grand-chose, la batterie trop mécanique écrase tout, trop mixée devant voilant les chœurs et surtout ces clinquances dégringolantes de guitare pas assez exhibées en avant pour savoir si leur répétition est vraiment un signe magentique. Le bandit à un bras : ( 1967 ) : parolier Frank Thomas : petite précision pour ceux qui entrevoient un western avec un pistolero manchot qui ne rate jamais sa cible, erreur sur toute la ligne, c'est ainsi que dans la perfide Albion l'on surnommait les machines à sous : enregistré à Londres, une utilisation très pertinente des cuivres, je ne m'en étais pas aperçu lors de sa sortie, sinon chou blanc et échec noir, sur toute la ligne, à aucun moment je n'ai découvert dans cette ultime piste une trace quelconque qui viendrait conforter mes hypothétiques déductions. Est-ce que cela a une réelle importance ? C'était juste un prétexte pour évoquer l'ombre perdue de Guy Magenta.

Damie Chad.

 

ROCKAMBOLESQUES

LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

( Services secrets du rock 'n' rOll )

UNE TENEBREUSE AFFAIRE

EPISODE 02

LIMOGES

Dés l'entrée de Limoges nous fûmes pris en charge par une dizaine de motards de la gendarmerie nationale, sirènes hurlantes à une vitesse excédentaire ils nous emmenèrent devant l'entrée de la préfecture. Molossito et Mlossa auraient bien aimé que nous prissions un selfie devant le majestueux bâtiment, mais nous fûmes rondement menés au pas de course jusqu'au QG de crise opérationnel dans lequel s'agitaient une dizaine de pingouins fonctionarisés manifestement en proie à une grand affolement. Le préfet en uniforme s'avança vers nous, le visage défiguré par un tic nerveux d'impatience. A peine avait-il ouvert la bouche que le Chef l'interrompit '' juste le temps d'allumer un Coronado'', j'en profitais pour insinuer que tout serait parfait en ce bas-monde si pouvait être mis à disposition de notre brigade canine un grand bol d'eau pure et deux assiettes de steak haché au poivre vert. Mes souhaits furent exécutés avec célérité, c'était fou comment en quelques heures la cote du SSR avait augmenté auprès des autorités !

Ne restait plus qu' à écouter le préfet. Il explosa littéralement, jeta sa casquette sur le parquet ciré et en un accès de colère folle il la piétina sauvagement. '' Un volcan ! Un volcan ! Nous sommes sur un volcan !'' Sur le moment je crus que le Puy du Dôme s'était réveillé et était prêt à recouvrir le département d'un tapis de cendres et de lave brûlantes. Peut-être nous avaient-ils confondus avec une équipe de vulcanologues appelés de toute urgence, mais non c'était bien l'affaire Charlie Watts qui motivait cette nervosité.

    • L'a fallu que ça tombe sur moi hoqueta-t-il, les agents de défense du Territoire ont recensé en moins de vingt-quatre heures dix-sept apparitions aux quatre coins de la France du batteur de ces saltimbanques inconnus, les Trolling Fones, une histoire de fantômes tout juste bonne pour les vieilles femmes et à l'Elysée non seulement ils prennent l'affaire au sérieux, mais ils ont décidé que c'est ici dans la Haute-Vienne qu'ils envoyaient le SSR pour traiter l'affaire sous prétexte qu'un journaliste de France-Inter a signalé cette insignifiante anecdote dans un flash d'information. Une histoire abracadabrante, l'on veut couvrir la préfecture de la Haute-Vienne de ridicule, je suis sûr que le Président du Sénat qui assure l'intérim a un copain à placer, il profitera de cette stupide affaire pour me limoger. Limoges, ô ma ville sacrée, je ne me laisserai pas faire, je suis là pour veiller sur ta sécurité ! Quant à vous, vous vous débrouillez pour me coffrer ce pâle toqué qui joue au revenant dans notre si paisible campagne. Voici l'adresse du péquin, un incertain Joël Moreau, vraisemblablement un assoiffé notoire, qui a vu le spectre du dénommé Charlie Waters !

UN TEMOIN CAPITAL

Joël Moreau nous reçut dans son bureau de l'Université de Limoges, un homme affable, un intellectuel de haut-niveau, les étudiants qui nous avaient accompagnés jusqu'à sa porte nous apprirent avec fierté et respect que c'était l'un des mycologues européens les plus réputés.

    • ah ! Vous venez pour l'affaire Charlie Watts, je comprends le souci des autorités. Je suis le premier à reconnaître que c'est incroyable. Mais je l'ai reconnu sans problème, je suis un vieux fan des Rolling Stones, l'est passé devant moi, dans son costume noir à liserets blancs, la grande classe, et ce sourire mi-malicieux mi-énigmatique, je ne crois pas qu'il m'ait vu, du moins il n'en a pas donné le moindre signe, j'aurais bien aimé lui demander un autographe, mais je n'ai pas osé le déranger, j'ai aussi dépassé l'âge naïf de mes étudiants...

    • Vous l'avez aperçu sur le campus ?

    • Pas du tout, en pleine campagne, sur la lisière du Bois du Pendu, à une quinzaine de kilomètres d'ici, il devait être cinq heures de l'après-midi. J'ai signalé le fait à quelques collègues, l'un d'eux a dû parler et l'information a fini par tomber dans l'oreille du correspondant de France-Inter.

    • A titre tout à fait indicatif, Monsieur le Professeur que faisiez-vous dans ce con perdu, je suppose que vous aviez emmené avec vous une jolie étudiante...

    • Hélas non, j'étais seul, quant à ma présence en cet endroit elle est évidente, je suis professeur de mycologie, je cherchais des champignons !

    • Une dernière question, Monsieur le Professeur, croyez-vous aux fantômes ?

    • Pas du tout, mais je crois en Charlie Watts, j'ai assisté au premier rang à dix-sept concerts des Rolling Stones. Vous savez je suis un esprit positif, un scientifique, mais avec les Stones il faut s'attendre à tout !

LE BOIS DU PENDU

L'entente avec Joël – fini le protocolaire Monsieur le Professeur - avait été quasi-immédiate, nous aurions besoin de bottes de caoutchouc avait-il décrété, l'on passe d'abord chez moi pur récupérer deux vielles paires, il en profita pour nous montrer son impressionnante collection de bootlegs des Stones, et maintenant tassés dans sa Kangoo, nous montions vers le Bois du pendu.

Joël stationna la voiture au haut d'une vaste colline herbue couronnée par un imposant bosquet de chênes. A la première portière ouverte Molosa et Molossito sautèrent hors du véhicule galopèrent en jappant vers les arbres.

    • Ils ont besoin de se dégourdir les pattes, qu'ils fouinent à leur aise, avec un peu de chance ils poseront le museau sur une piste ! Quant à nous, explorons l'endroit méthodiquement, serions-nous plus perspicaces que nos chiens interrogea le Chef en allumant un Coronado.

Il n'en fut rien. Nôtre tâche se révéla aisée. Aucune broussaille n'encombrait le sous-bois, des sentiers zigzaguaient sans encombre parmi les fayards relativement espacés. Pendant notre exploration, Joël nous raconta qu'il avait vérifié la veille, la dénomination '' Bois du Pendu '' remontait au début du dix-huitième siècle, et qu'aucun évènement sinistre ne s'était jamais déroulé depuis ce temps lointain dans ce lieu que nous parcourions les sens en éveil. Nous eûmes beau scruter le sol nous ne relevâmes même pas la présence d'un mégot de cigarette ou d'un déchet de plastique.

    • Remarquons que ce n'est pas dans le bois que Charlie Watts m'est apparu mais lorsque j'étais en train de longer la lisière. Suivez-moi je vous montre l'endroit exact.

Rien de particulier n'éveilla notre attention. Pourquoi exactement ici et pas ailleurs me demandais-je. Le Chef devait partager mon interrogation, il s'arrêta pensivement pour allumer un coronado, Joël en profita pour me désigner cachés dans l'herbe deux magnifiques cèpes, ils étaient déjà-là hier précisa-t-il.

    • Agent Chad, je ne pense pas que le fantôme de Charlie Watts se promenait ici pour cueillir des champignons, ne nous égarons pas, restons rationnels.

C'est à ce moment-là que les chiens aboyèrent. Ils étaient loin, instinctivement je tournais la tête vers le lieu d'où nous parvenaient le son, à une centaine de mètres, au-dessus de nous, je n'en crus pas mes yeux, une silhouette noire venait vers nous, d'un pas nonchalant, sans se presser, le long de la lisière, les cabots le suivaient en hurlant à la mort mais cela n'avait pas l'air de gêner Charlie, car c'était lui, plus il se rapprochait de nous, plus nous étions sûrs que c'était bien lui !

    • Agent Chad, dès qu'il arrive à notre hauteur vous l'attrapez par le bras et vous le retenez, sans brutalité, n'oubliez pas que c'est Charlie Watts tout de même !

Je m'exécutai, quand il fut à ma portée je tendis la main, mais elle ne rencontra que du vide, pas un gramme de chair et d'os, un fantôme, un vrai, il ne tourna même pas la tête vers nous, et passa son chemin tranquillement, trente mètres plus loin, il se volatilisa en une seconde. Nous étions abasourdis.

Nous n'eûmes pas le temps de reprendre de nos esprits. Le portable du Chef, venait de sonner.

A suivre....

07/07/2021

KR'TNT ! 518 : LOVELY EGGS / ANITA PALLENBERG / EDDIE PILLER / DHOLE / CRASHBIRDS / FUNERAL

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 518

A ROCKLIT PRODUCTION

SINCE 2009

FB : KR'TNT KR'TNT

08 / 07 / 2021

 

LOVELY EGGS / ANITA PALLENBERG

EDDIE PILLER / DHOLE

CRASHBIRDS / FUNERAL

 

AVIS A LA POPULATION

ENCORE UNE FOIS COMME TOUS LES ETES

NOS INFATIGUABLES REDACTEURS SE LAISSENT ALLER

A LEURS PENCHANTS SADIQUES ET CRUELS,

ILS VOUS PRIVENT DE VOTRE UNIQUE RAISON HEBDOMADAIRE

DE SURVIVRE DANS CE MONDE INSIPIDE.

LA LIVRAISON 519 ARRIVERA FIN AOÛT

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME !

TEXTES + PHOTOS SUR :  http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

L’avenir du rock :

Egg toi et le ciel t’aidera

Comme tout le monde, l’avenir du rock a besoin de vacances. Le voici à Macao, installé de bon matin sur la terrasse du casino. Si vous n’êtes jamais allé là-bas, sachez que cette immense terrasse en pierres de taille surplombe une mer d’huile. L’avenir du rock prend son breakfast en compagnie de God Hillard, The World’s Greatest Sinner. Ces deux éminentes personnalités échangent quelques mondanités :

— Êtes-vous marié, avenir du rock ?

— Croyez-vous que ce soit l’heure de me cuisiner ?

— Simple curiosité. Votre profil n’est pas si banal...

— Je vous ferai la réponse que vous méritez : oui, mais je me remarie en permanence, chaque fois que j’éprouve un coup de foudre. Je cède à toutes les tentations, ainsi que le prescrivait Oscar Wilde.

— Un vrai cœur d’artichaut, en somme !

— Oui, je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant. Et puisque nous pataugeons dans les moiteurs de mon front blême, je vous ferai un dernier aveu : je porte au pinacle, vous entendez bien, au pinacle, la notion de couple...

Ça fait vingt ans que des couples gaga-rock s’illustrent, avec plus ou moins de réussite. On pourrait citer les White Stripes et des Kills - pour les moins intéressants - et Jucifer, les Raveonettes, Taurus Trakker, les Magnetix, les Table Scraps et les Ghost Wolves d’Austin, Texas - pour les plus intéressants - Ajoutons à cette liste les Lovely Eggs, un couple qui nous vient du Nord de l’Angleterre, de Lancaster, très précisément. David Blackwell bat le beurre et Holly Ross, fervente adepte de la Big Muff, gratte ses poux. Ils écument les meilleures scènes du monde depuis dix ans et il serait grand temps qu’on leur déroule le tapis rouge.

Leur premier album mystérieusement titré If You Were Fruit date de 2009. On y trouve pas mal d’archétypes de ce qui fait le charme de la veine Nous Deux, notamment «I Like Birds But I Like Other Animals Too», très Nirvana dans l’esprit, avec ses belles rasades d’accords à la Kurt et son beau sucre candy plein le chant. On sent une réelle présence de crush et de sucre. Elle chante au candy pur et sait crusher son crotch. Il faut la voir plonger son «Sexual Cowboy» dans le lullaby d’Alice. D’ailleurs, le Sexual Cowboy ne serait-il pas David Blackwell qu’on voit au dos du boîtier en patins à roulettes ? L’album connaît un violent passage à vide et reprend vie avec «O Death». Holly Ross est parfaitement capable de foutre le feu au camping, elle passe sans crier gare du scream de Sainte-Anne au lagon paradisiaque. Nouvel exercice de style dans la veine Nous Deux avec «Have You Ever Heard A Digital Accordion». Elle fait son petit biz avec son homme et ça part en trombe d’excellence plantagenesque. Ils sont parfaits dans ce rôle, c’est quasi-velvetien dans le dénudé du traitement, ils sont pleins d’espoir. Et puis voilà le hit de l’album : «Big Red Car». Elle est chaude, la petite Ross, elle vise de groove de mauvaise compagnie et le tient à bouts de bras, elle fait du pur Velvet et gueulant dans la purée du son. Ce «Big Red Car» est digne des early Modern Lovers. Mythe pur. Ils terminent avec un autre hommage indirect au Velvet, «America». Ils n’ont plus rien à perdre, ils tapent ça à deux voix, ils font du pur Nous Deux inspiré de Lancaster, monté sur un drive de guitare infernal et ça devient un vrai hit indie.

Pour la pochette de Cob Dominos paru en 2011, David Blackwell et Holly Ross sont allés se rouler dans la vase. À les voir décorés de peintures de guerre, on comprend qu’ils aiment beaucoup s’amuser. C’est aussi ce qu’indique le «Minibus» d’ouverture de bal, ce somptueux mélange de lullaby et de Big Muff. Mine de rien, Holly Ross invente un genre nouveau : le dirty trash pré-pubère. L’ambiance globale de l’album rappelle celle des albums du circuit indie américain des années 90, notamment Babes In Toyland. Donc, ils s’amusent. Avec «Don’t Look At Me (I Don’t Like It)» elle s’adonne aux joies du trash-punk. Tout ce qu’elle fait est bien. Elle injecte encore du lullaby dans le fuck-off de «Fuck It» et elle s’amuse encore plus avec «Alphabet Ting» : Fuck you ! Alors attention à la fin de l’album, car elle passe aux choses sérieuses avec «Watermelons». Elle est tout simplement capable de la meilleure power-pop d’Angleterre, elle bat largement les Teenage Fanclub à la course. Puis ils chantent «Pets» à deux et nous font rêver. La surprise arrive ensuite avec «Real Good Man» qu’elle prend en mode Ross - I know he’s a real good man - et qu’elle finit en mode Pixies, mais si, elle a ce power ! Cet album est réellement impressionnant.

Le Wildlife paru en 2012 va plus sur la power pop. «Allergies» donne le la et Holly est tout de suite dans l’effarence du big sound, elle claque bien le beignet du son et son mec gère ça au big drumbeat de relance, alors ça prend des allures de remugle ramonesque. On dira en gros la même chose de «Food», qui sonne aussi comme un classique de power pop. Ils sont en plein prodige, Holly Ross traverse toutes les contrées du rock. Ils font pas mal de petits exercices de style comme «The Undertone», mais elle pique aussi des belles crises de nerfs («Please Let Me Come Mooch Round Your House»). Avec «Green Beans», elle rétablit l’équilibre de l’Angleterre avec ses racines lullaby et c’est avec «I Am» qu’elle ramène tout le big power. Il faut la voir allumer son «I Am», c’est un modèle du genre, une merveille de positionnement. Ils se tapent une belle crise de heavy groove avec «Lee Mellon’s Teeth». Holly fournit le fourniment de Big Muff et avec «Just Won’t Do It», elle s’amuse à balancer entre le lullaby et le heavy trash. Elle se livre vraiment à tous les excès.

Magnifique pochette que celle de This Is Our Nowhere paru en 2015 : cette photo de scène dit tout ce qu’il faut savoir des Lovely Eggs. Côté son, ils sont tout de suite parfaits. Ils ont le boom + the voice dès «Ordinary People Unite». Holly Ross est magique, elle a le power absolu. Zéro info dans le booklet, donc tu te débrouilles tout seul avec le ciel étoilé et le son. David Blackwell vole le show dans «The Investment». Il joue à la vie à la mort et Holly Ross parvient à garder le contrôle de justesse. Ils créent à deux des climats extraordinaires. Même chose avec «Magic Onion» : elle prend ses distances - He’s a magic onion - C’est lui qui drumbeate mais elle rentre dans le son comme une vieille pro. C’est tellement bardé de son qu’on ne sait plus où se mettre. Leur principale qualité est l’attaque. Ils combinent à merveille l’énervement et l’excellence. Ils combinent aussi l’énergie à l’envolée, il pleut des retombées de cendres et ça repart au blasting blow. Ils ont certainement le plus bel allant d’Angleterre, c’est en tous les cas ce que tendrait à prouver «Do It To Me». Elle reste excellente sur «Music». Ils ont de la chance d’avoir ce son. Tout est plein d’esprit. Avec «Slinking Of The Strange», elle va chercher le strange dans le lullaby. Cette Ross est incroyable, elle nous méduse impitoyablement. On la voit accompagner «Forest Of Memories» vers l’échafaud, sur fond de roulements de batterie, elle est forte, elle sait qu’elle se bat pour la révolution et que le peuple vaincra.

Allez tiens, on va dire que This Is England est leur meilleur album, comme ça au moins, les choses sont dites. Le pire c’est que c’est vrai, l’album grouille de son et de blasts, et ce dès le «Hello I Am Your Sun» d’ouverture de bal. Elle a du son, la vache et l’autre derrière, il bat son beurre comme plâtre, ils sont tous les deux des heavy Visiteurs du Soir, des heavy Enfants du Paradis, ils bardent tout du pire barda de l’univers, ils bourrent le mou du Sun avec des spoutnicks, c’est une véritable abomination pré-nuptiale d’emberlificotage définitif. Elle n’en finit plus d’enfiler ses eggy perles, elle ramène toute sa niaque pour «Wiggy Giggy» et ça marche tout de suite, c’est même magique, bien sonné des cloches, elle a tout, la prestance, le power, la Big Muff, elle chante au sucre candy sur le beat des forges. Aujourd’hui, c’est inespéré d’entendre des gens aussi doués. Et ça continue dans l’eggy de borderline avec «Dickhead», ils foncent dans le trash comme des taureaux devenus fous et elle renvoie son dickhead rouler dans le son. On reste dans l’extrême power eggy avec «I Shouldn’t Have Said That». Elle ramène du riff à la pelle sur le beat de David Blackwell. C’est du génie pur. Il faut voir avec quel aplomb elle allume ses cuts, elle les prend un par un et à chaque fois, boom ! «Return Of Witchcraft», «I’m With You», tout est bien destroy oh boy ! Ils ramènent du pouvoir US dans le son de Lancaster. On se croirait à Detroit. On entend des machines dans «Witchcraft», elle est parfaite en sorcière moderne, elle vole sur une guitare en forme de balai, ça monte soudain et ça explose dans l’espace. Puis elle explose «By Sea», elle cisaille le son avec ses power chords, elle ramène de la pop de rêve et tout le power des Sex Pistols dans la mouvance de sa pertinence - Why don’t you show here - Elle est complètement dingue, elle devient sans même s’en rendre compte la sixième merveille du monde, mais en attendant, elle se contente de la couronne de reine de Lancaster, c’est déjà pas mal. Elle allume sa power pop avec une distance effarante et cette classe qui n’appartient qu’aux blondes d’Angleterre. So weird ! Elle passe au psyché avec «Let Me Observe», mais c’est vite ravagé par des lèpres de son et plongé dans des bains d’huile bouillante, ça se relève avec la gueule gonflée, let me observe. Ses plongées sont d’une brutalité sans commune mesure. Et quand tu arrives à «Would You Fuck», tu es content d’avoir écouté cet album, il est à la fois monstrueux et bien intentionné. Holly Ross est la reine indiscutable de l’extrême, l’une des artistes les plus brillantes d’Angleterre. Elle est entrée dans la légende.

On savait qu’elle était une grande chanteuse, mais sur le dernier album paru des Lovely Eggs, l’excellent I Am Moron, elle devient tout simplement une énorme chanteuse. Elle plonge «You Can Go Now» dans une saumure de Big Muff et du coup elle étend son empire sur l’Angleterre. Elle est la nouvelle égérie du Big Muff Sound. Puis elle s’explose les ovaires avec «This Decision», elle hurle en plein air, elle devient spectaculaire, elle grimpe au sommet du lard fumé et devient complètement folle. Et le diable sait si on adore les folles. Elle ramène encore une énergie dementoïde dans «The Digital Hair». Elle est aux commande du big blast d’Egg. L’album propose d’autres cuts relativement intéressants comme ce «Long Stem Carnations» d’ouverture de bal. Elle est invincible, elle base tout sur de fières dynamiques alors forcément, on la prend très au sérieux. Il n’est pas impossible qu’elle devienne un jour une superstar de l’underground britannique. Elle sait cuisiner la flambée de son («Bear Pit») et le wah up («I Wanna»). Elle excelle dans l’exercice du relentless. Elle est même capable de taper dans le heavy trash punk («Insect Repellent»). Fabuleuse Holly Ross ! The trash queen of Lancaster.

Signé : Cazengler, œuf à la coke

Lovely Eggs. If You Were Fruit. Cherryade 2009

Lovely Eggs. Cob Dominos. Egg 2011

Lovely Eggs. Wildlife. Egg 2012

Lovely Eggs. This Is Our Nowhere. Egg 2015

Lovely Eggs. This Is England. Egg 2018

Lovely Eggs. I Am Moron. Egg 2020

 

Anita Banana

Pas facile d’exister en tant qu’icône des sixties quand on est à la fois la poule de Brian Jones ET de Keith Richards. Autant l’avouer franchement, si on lit la bio d’Anita que vient de faire paraître Simon Wells, c’est surtout pour y retrouver Brian Jones. Simon Wells se bat héroïquement pour brosser d’Anita le portait d’une femme de caractère et d’une égérie, mais c’est Brian Jones qui sort grandi de ce book : il n’a jamais été aussi dramatiquement magnifique.

She’s a Rainbow: The Extraordinary Life of Anita Pallenberg est un vibrant hommage à Brian Jones et à ses drogues, à Brian Jones et à ses fringues, à Brian Jones et à sa classe, avec comme point d’orgue les trips en Bentley jusqu’au Maroc, à l’époque où les Stones fuient l’acharnement de l’establishment britannique.

La relation qu’entretiennent Brian Jones et Anita ne dure que deux ans (1965-1967) mais elle occupe la moitié du book. Wells dit qu’ils forment le couple parfait du Swingin’ London. Brian Jones qui est le membre le plus énigmatique des Stones se retrouve dans une Anita toute aussi mystérieuse - The pair would become Swinging London first alpha couple. Alors que Brian Jones se pavanait comme un paon, the neo-European androginity d’Anita captait l’attention - Oui car Anita vient d’une famille allemande un peu aristo et à l’époque où elle met le grappin sur Brian Jones, elle a déjà fricoté avec Fellini en 1959, et avec Andy Warhol en 1963, comme d’ailleurs Nico avec laquelle elle ne s’entend pas très bien. Trop de poins communs ? Of course.

Oui, en 1963, Anita et son boyfriend Mario Schifano ont rencontré la crème de la crème du gratin dauphinois new-yorkais : Gregory Corso, Ferlinghetti, Terry Southern, William Burroughs, ils ont vu jouer Charlie Mingus et Monk. Et puis Warhol qui a 35 ans, et le Living Theater, une rencontre qui va la diriger sur Artaud. Un Artaud qui reste central, quelque soit le milieu ou l’époque. À Paris, Anita fréquente Donald Cammell et sa poule Deborah Dixon. C’est la découverte du libertinage - dodgy situations, especially on the sex side - Anita rend hommage à Cammell, lui accordant des trésors de fantaisie et d’imagination. Donald a un frère, David, qu’on va retrouver plus tard, au moment de Performance. L’un des amis d’Anita à Paris n’est autre que Stash de Rola, le fils de Balthus. Elle le voit pour le première fois en 1964, dans l’appartement du philosophe Alain Jouffroy. Stash : «Vince Taylor et moi étions au lit avec ce très beau modèle américain, Johanna Lawrenson, qui était une amie d’Anita. C’était le matin et en se réveillant on a vu cette fille, Anita, qui nous regardait, debout dans un rayon de soleil, en souriant, with this amazing, irresistible barracuda smile.»

L’un des poins forts du Wells book, c’est le récit détaillé qu’il fait des virées nocturnes de Brian Jones. Pâques 1965, les Stones jouent à l’Olympia. Après le concert, les Stones se dispersent, mais Brian Jones recherche ce que Wells appelle a more exclusive company. Un petit groupe se forme avec Françoise Hardy et Jean-Marie Périer, Stash de Rola qui est le fils de Balthus, Anita et Zouzou qui, comme Anita, est modèle à Paris chez Catherine Harley, la fameuse agence du Passage Choiseul, dont font aussi partie Anna Karina, Amanda Lear, Nico et Marianne Faithfull. Et donc, ce soir de Pâques 1965, Wells nous fait monter dans la bagnole avec Brian Jones - Courtesy of his aspirant middle-class background, Brian enjoyed a more elevated company - both intellectual and aristocratic. The elegant troupe that left l’Olympia that April night was evidently his sort of people - Ils vont d’abord chez Castel, puis vont finir la nuit dans un nuage de marijuana chez Donald Cammel et Deborah Dixon. À l’aube, la petite troupe raccompagne Brian Jones jusqu’à son hôtel et Zouzou reste avec lui. Anita devra attendre son tour.

Elle parvient à s’infiltrer dans le backstage des Stones quelques mois plus tard et voit Brian Jones étalé sur un sofa. Il porte un col roulé et un jean blancs : «Même sans ses chaussettes, Jones was easily the most stylish member of the band.» Anita flashe sur lui - Brian was very well spoken, soft-spoken, il parlait bien l’Allemand, ses manières me captivaient, il voulait capter l’attention des gens en parlant. C’était quelqu’un de sensible, de très évolué, totally ahead of his time, but also part of another time. The dandy with his clothes and all of that - Elle a bien raison de flasher, la petite Anita, car elle a sous les yeux la rock star par excellence. Elle ajoute que Brian était very unusual, il sortait de l’ordinaire, il était très attirant, il ressemblait d’une certaine façon à une fille. Alors que les autres Stones semblaient avoir peur, Brian était prêt à aller dans des endroits bizarres - Except for Brian, all the Stones at that time were suburban squares - Ils vont former un couple mythique, Anita devenant en quelque sorte le reflet de Brian Jones. Pendant la première nuit qu’ils passent ensemble, Brian sanglote. Il est déjà sous pression. Il se plaint de Mick and Keef qui font bande à part - they had teamed up on him - Anita comprend confusément que Brian Jones ne fait plus le poids dans les Stones, même s’il en est le membre fondateur, et elle doit l’aider à mettre en avant les autres aspects de sa personnalité. Marianne Faithfull indique qu’Anita joue un rôle considérable dans les Stones à cette époque, les faisant évoluer du statut de bad boys vers un statut plus enviable de renaissance men. Selon Marianne, les Stones sont devenus les Stones grâce à Anita. Elle serait à l’origine de la révolution culturelle qui a lieu à Londres et qui rapproche les Stones de la jeunesse dorée.

Brian Jones a partagé quelques temps une maison de Belgravia avec des membres des Pretty Things, puis en mars 1965, il s’est installé à Chelsea au 7 Elm Park Lane. Il y reçoit les mères de ses enfants (Pat Andrews et son fils Mark, Linda Lawrence et son fils Julian), puis Zouzou et surtout Nico qui l’initie aux mystères de sexe. Puis Anita s’installe à Elm Park Lane et découvre Brian au quotidien, nasty and sexy - Il lisait des livres du vieil Anglais qui disait être le diable (Aleister Crowley). J’ai dit à Brian que j’avais connu le diable et qu’il était allemand - Comme Nico, Anita est née en Allemagne pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Ils forment un couple fascinant, Brian porte les fringues d’Anita et Anita celles de Brian. Ils paradent dans Londres, affichant un look d’aristrocrats from another age. Brian vient de racheter la Rolls Siver Cloud de George Harrison. Anita lui choisit des fringues : «Costume noir à rayures rouges et blanches, chemise rose, pochette et cravate écarlates. Le tout acheté à New York. Chaussures deux tons achetés sur Carnaby Street.» Puis ils commencent à se chamailler. Ils se chamaillent à propos de tout : les voitures, les prix, les menus. Alors que Brian commettait l’erreur de vouloir avoir le dernier mot, c’est Anita nous disent les témoins qui l’avait systématiquement. Christopher Gibbs dit même qu’elle était un peu une sorcière, car elle savait très bien ce qu’elle faisait. Ils en viennent aux mains et on tombe sur le fameux épisode du poignet cassé, lors du premier trip marocain, en 1966 : en voulant foutre une trempe à Anita, il la rate et frappe le châssis alu de la fenêtre. Il passe une semaine dans une clinique de Tanger. Anita lui pardonne, elle sait qu’il est fragile : «Chaque fois qu’il essaye de me faire du mal, c’est lui qui se fait du mal.»

C’est Bryon Gysin qui initie Brian aux flûtes de Joujouka. Bryon les fait jouer dans son restaurant, the 1001 Nights et Brian’s eyes are flashing like airplane lights.

Fin 1966, le couple s’installe au 1 Courtfield Road, cet endroit mythique du Swinging London dont parle longuement Marianne Faithfull dans son autobio. Robert Fraser : «Courtfield Road was the first incredible place in that London scene.» Ils carburent tous au LSD. Les philosophies occultes et les rites magiques deviennent la nouvelle tendance dans les cercles branchés. On va acheter des livres chez Indica au 6 Masons Yard, une librairie montée par Barry Miles, John Dunbar qui est le premier mari de Marianne Faithfull et Peter Asher. Brian et Anita collectionnent les classiques de l’occultisme, The Golden Dawn, The Golden Bough, les œuvres complètes de Madame Blavatsky et bien d’autres curiosités. L’autre grande présence à Courtfield Road est le LSD. Brian et Anita entretiennent une relation suivie avec le LSD. Keef se joint à eux - Richards was strongly in tune with acid’s vibrations and an aloof triumvirate was created - Keef va même s’installer à Courtfield Road. Ils forment aussi un triumvirat avec Tara Brown. Dans le chapitre des équipées sauvages dans la haute société, Wells cite aussi l’après-concert de Bob Dylan au Royal Albert Hall en 1966 : Dana Gillespie invite Brian et Anita chez elle. Comme Marianne Faithfull et Anita, Dana vient d’un similarly aristocratic pan-European background.

Anita a cessé de faire le mannequin pour Catherine Harlé, mais elle entame une carrière d’actrice. Quand elle va tourner en Allemagne Vivre À Tout Prix pour Volker Schlöndorff, Brian Jones la rejoint en Rolls. Le chauffeur s’appelle Tom Keylock. C’est là que Brian fait scandale car pour les besoins d’une séance photo avec Anita, il porte un uniforme d’officier SS. La presse s’énerve et souligne le mauvais goût de cette excentricité. Alors Brian déclare qu’Anita et lui étaient sous LSD. Anita dira plus tard que l’idée était d’elle : «C’était une idée douteuse, but what the hell... He looked good in an SS uniform.»

L’un des proches des Stones s’appelle Tara Browne, riche héritier des brasseries Guinness. Il se tue en décembre 1966 au volant de sa Lotus Elan à Londres. Son amie Suki Potier sort indemne de l’accident. Alors pour surmonter leur chagrin, Anita, Brian, Keef et sa poule d’alors, Linda Keith, se retirent à l’Hôtel George V, à Paris, et font une consommation massive d’amphétamines et de cocaïne, seulement interrompus par les dindes farcies du room service.

Début 1967, les stups persécutent les Stones. C’est le fameux Redland drug bust, chez Keef. Les Stones ne sont même pas incarcérés. Keef : «The best idea was to get the fuck out of England.» Donc, sauve qui peut les rats, il décident de repartir au Maroc. Le voyage s’impose d’autant plus que Brian se met en danger avec une consommation massive de drogues. À cette époque, le Maroc a la réputation d’une terre d’asile pour tous les gens bizarres et les réprouvés - the weird, the perverse and the hunted - Des écrivains célèbres se sont installés à Tanger : William Buroughs, Jack Kerouac, Truman Capote, et Joe Orton. Il faut ajouter à cette liste le compositeur Paul Bowles. Certains membres du cercle des Stones partent en avion, et d’autres en voiture, pour ne pas attirer l’attention des flics. Tom Keylock, Brian, Anita et Keef descendent en bagnole, à bord de Blue Lena, la dark-blue Bentley de Keef - a limited edition S3 Continental Flying Spur, l’un des 68 modèles montés pour la conduite à droite - L’arrière de la Bentley est aménagé comme un salon berbère. Brian et Anita tapent dans les réserves d’herbe, de poudre et de pills dont est chargée la Bentley. Keylock conduit et Keef est assis devant, à côté de lui. Sur la route, Brian crache du sang et ils le déposent dans un hôpital à Toulouse. Et c’est là que les ennuis commencent, car Brian a vu qu’il se passait un truc entre Keef et Anita. Il a raison de s’inquiéter, car Anita ne cache plus son attirance pour Keef. Pendant que Brian se fait soigner à Toulouse, Keylock reprend le volant, direction l’Espagne. Cette fois Keef est à l’arrière avec Anita qui ne peut vraiment pas s’empêcher de lui tailler une petite pipe. C’est plus fort qu’elle. Keylock écrit dans son journal : «It’s all getting very friendly in the back seat.» Chargé de surveiller Anita, Keylock cafte tout quand Brian les rejoint à Gibraltar. Il est mis au courant des moindres détails. Les choses ne vont pas s’arranger. Les vacances au Maroc se présentent très mal. Dans la Bentley, ça pue l’embrouille. Mais Anita est encore officiellement la fiancée de Brian Jones. C’est d’autant plus compliqué qu’elle et Keef ont eu ce qu’on appelle communément un coup de foudre.

Pour tous ces Américains qui voient les Stones débarquer à Tanger, c’est un régal. Bryon Gysin flashe sur «Brian’s broad talents and revolving moods». Il décrit leur arrivée chez lui, dans la maison qui surplombe la baie de Tanger : «Il y avait Mick et un Keith saturnien qui louchait sur la minijupe d’Anita Pallenberg, et Brian Jones avec une frange de cheveux roses couvrant les petits yeux rouges de lapin.» Cecil Beaton les décrit aussi autour de la piscine : «Les trois Stones, Brian Jones et sa girlfriend Anita Pallenberg - visage blanc et sale, yeux sales au beurre noir, coiffure jaune canari sale non peignée, bijoux barbares, Keith Richards en costume du XVIIIe siècle, long manteau en velours noir et pantalon moulant, et bien sûr Mick Jagger.» Keef continue d’avoir Brian à l’œil, car il voit bien qu’il commence à dérailler - He was becoming increasingly vicious - Un soir Brian propose à Anita une partie carrée avec deux prostituées berbères couvertes de tatouages et de piercings primitifs. Elle est choquée. Et quand Keef voit un soir Anita arriver avec les yeux au beurre noir, il lui propose de la ramener à Londres.

Keef s’en sort comme il peut avec cet épisode pas terrible : «C’était pour la sauver, pas pour la piquer à Brian. Ce qu’il lui faisait subir me dégoûtait. Je savais qu’il n’existait plus aucun lien d’amitié entre nous trois, Brian, Mick et moi. Anita en avait marre de lui. Et en plus, Anita et moi étions really into each other.» Keef ajoute que pendant cette dernière shoote entre Brian et Anita, Anita n’a pas été la seule à recevoir des coups : «Anita lui a rendu coup pour coup, elle lui a pété deux côtes et un doigt.» Et hop, ils repartent en Bentley, abandonnant Brian tout seul à Marrakech. Alors pour l’aider à surmonter l’insurmontable, Bryon emmène Brian au marché Jemaa el-Fnae, espérant que les flûtes de Joujouka vont le distraire de l’enfer dans lequel il a commencé de rôtir. Mais à l’hôtel, il s’effondre. On le transporte dans l’une des chambres libérées par les Stones. La rupture avec Anita diront certains va endommager Brian sérieusement, et même peut-être de façon irréversible. Anita était en fait la seule femme qu’il ait aimé, dit le père de Brian. Après la rupture, il a changé du tout au tout. «Ce jeune homme enthousiaste est devenu un être morose et nous fumes choqués de son apparence physique en le revoyant. Il n’est jamais redevenu le même.» Paul Trynka qui signe une bio de Brian Jones ajoute que la manière dont ils se sont débarrassés de Brian au Maroc «était exceptionnellement brutale et inhumaine, but they were just young.»

L’infamie ne s’arrête pas là : quand Anita revient à Courtfield Road récupérer ses affaires, elle en profite pour emplâtrer la moitié du stock de hasch de Brian. Quant à Keef, il se sert et embarque une bonne partie des albums de Brian - A good proportion of Jones’ cherished library of albums - Là on touche au fond. Brian ne leur pardonnera jamais cette trahison : il dit à qui veut l’entendre : «First they took my music. Then they took my band and now they’ve taken my love.» Une citation que reprendra Anton Newcombe pour rendre hommage à Brian Jones dans l’un des albums du Brian Jonestown Massacre. C’est une véritable tragédie shakespearienne. On a raconté ici et là que Brian Jones avait été victime de son auto-destruction. Comment peut-on dire une telle connerie ? De son vivant, la plus brillante incarnation du Swinging London rôtissait en enfer. Ses petits copains Mick and Keith ne lui ont épargné aucune humiliation. Beaucoup plus que Keith Richards, Brian Jones pouvait se réclamer du fameux When I die I’ll go to heaven cause I spent all my life in hell.

Puis Anita s’installe avec son deuxième Rolling Stone. Wells marche sur des œufs pour aborder ce chapitre. Magnanime, il attribue à Keef a modest libido, estimant qu’il préfère une relation suivie avec une seule femme plutôt que l’anarchique profusion de pots de miel générée par la célébrité. Une fois qu’il a rompu avec Linda Keith, Keef se rend disponible pour une nouvelle aventure, et comme il vit un temps à Courtfield Road avec Brian et Anita, la nouvelle aventure ne va pas se faire désirer trop longtemps. Pourtant au début il dit faire gaffe. Il se dit attiré par Anita, mais il veut absolument préserver sa relation avec Brian. Vas-y mon gars, préserve. Mais bon une bite reste une bite, et quand tu as une poule comme Anita dans les parages, ta bite te monte vite au cerveau. Keef rappelle incidemment qu’à l’époque tous les mecs louchaient sur Anita. C’est vrai : quand on la voit à poil dans Perfomance, on se lèche les babines : super cul et super seins, une vraie bombe sexuelle ! Mais attention, Deborah Dixon indique qu’Anita était beaucoup plus sophistiquée que Brian qui lui était beaucoup plus sophistiqué que Keef. Donc c’est pas gagné.

Et voilà que Keef se met à porter des bracelets, des écharpes, des bagues, des colliers et même du khôl autour des yeux. Wells insinue qu’Anita le re-définit. Elle poursuit aussi sa carrière d’actrice et voilà que Donald Cammell lui propose l’un des rôles principaux dans Performance. Keef n’aime pas Cammell, il sent que c’est un manipulateur - sa seule passion was fucking other people up - he was the most destructive little turd I’ve ever met - Keef le hait et il propose du blé à Anita pour qu’elle ne fasse pas le film. Mais Anita veut poursuivre sa carrière. Ce sera au tour de Keef de rôtir en enfer, car il sait que dans certaines scènes, Anita doit aller au pieu avec Jag et la petite Michèle Breton, tout le monde à poil et la consigne de Cammell est de ne pas faire semblant. Il tourne en caméra vérité. Keef dit que certains soirs, il fait amener la Blue Lena devant la maison où est tourné le film, mais il n’ose pas entrer de peur de voir ce qu’il ne veut pas voir, Anita au pieu avec son collègue Jag - Tony Sanchez : «His world would crumble as surely as Brian’s had» - Keef ne veut pas se faire baiser comme Brian. Il préfère faire l’autruche. Il pense bien sûr à l’autre, là le Jag qui comme tout le monde ne rêve que d’une chose : baiser Anita Pallenberg, ce qu’il va bien sûr pouvoir faire, puisque Cammell l’envoie séjourner à poil au pieu avec elle. Comment peut-on résister à ça ? Perfide, Anita se dit fidèle à son homme et nie toute baisouillerie, mais des chutes de montage attestent du contraire.

Bon alors Performance, parlons-en. On se demande bien pourquoi ce film est devenu culte. Donald Cammell n’est ni Scorsese ni Polanski et encore moins Abel Ferrara. La réputation de violence du film est un peu surfaite. Abel Ferrara en aurait fait quelque chose de plus consistant. James Fox fait partie d’un gang de racketteurs londoniens. Ces gangsters londoniens que filment Cammell et Nicholas Raeg n’ont aucune crédibilité. Quand des mecs passent James Fox à tabac et le violent, la scène est d’une pénibilité sans nom. James Fox trouve refuge dans l’entresol de la maison où vit Turner/Jagger avec deux femmes, Anita et Michèle Breton. Elles sont pour la plupart du temps à poil et le parfum de décadence voulu par Cammell brille par son absence. C’est un film d’une grande indigence, aussi bien au niveau de l’image, du rythme que de l’écriture. Fox déclare dans la presse que sur le tournage, Jag et Anita démarraient une relation. Jag aurait demandé à Anita de virer Keef et elle aurait refusé. Cammell avait en outre demandé à Jag d’incarner deux personnages : Brian, androgynous, druggie, freaked-out, et Keith, hors-la-loi, auto-destructif, tough. Et du coup, Jag va si bien jouer le jeu qu’Anita va tomber sous son double charme. Le film a une réputation si détestable qu’il va rester coincé pendant des années. Lors d’une projection privée, l’épousé d’un producteur exécutif vomit de dégoût sur les pompes de son mari. Un autre spectateur remarque que dans le film tout est dégueulasse, y compris l’eau du bain où s’ébattent Jag, Anita et Michèle Breton. C’est en effet ce qu’on voit. Quand il sort en salle, le film est descendu par la critique. Keef parvient à choper la fameuse K7 des chutes de montage et comme le dit si bien Wells, he was incandescent at what he saw. Mais ça ne l’empêchera pas de faire des gosses à cette roulure. Il l’a dans la peau.

De Performance à l’hero, il n’y a qu’un pas que Keef et Anita franchissent allègrement. Ils commencent par des speeballs, une pratique que Wells rattache à l’arrivée de Dylan à Londres en 1966. Quand Keef commence à se shooter, il ne fait pas d’intraveineuses, il se pique dans les muscles du dos. C’est sa technique. Puis ils prennent le rythme et Anita monte jusqu’au tiers de gramme par jour. C’est dans cette période que Kenneth Anger fait irruption à Londres et s’infiltre dans le cercle des Stones. Il se rapproche aussi de Donald Cammell dont le père Charles fut ami et biographe d’Aleister Crowley. Mais Wells ne s’étend pas trop sur le chapitre de l’occulte, du moins pas autant que Mick Wall le fait dans sa bio de Led Zep, puisque Jimmy Page est lui aussi un fervent admirateur d’Aleister Crowley. Un autre Américain arrive à Londres : Marshall Chess que les Stones nomment à la tête de leur label. Chess va vivre un an chez Keef et Anita à Cheyne Walk, Chelsea. Keith et Anita ont déjà Marlon. Puis en 1976, Anita met au monde son deuxième fils, Tara Jo Jo Gunne Richards qui va mourir pendant son sommeil. Elle mettra ensuite au monde Dandelion Angela pour laquelle Keef va composer Angie.

Et puis voilà l’autre grand épisode de la saga Keef/Anita : Nellcôte. Menacés de faillite par les impôts britanniques, les Stones doivent une fois de plus fuir leur pays. C’est le Prince Rupert Loewenstein qui s’occupe de leurs finances et il leur recommande d’aller s’installer en France : à partir du moment où on paye ce qu’on doit, les flics ne sont pas très regardants. Tout le monde décampe, direction la côte d’azur, the French Riviera - A sunny place for the shady people (Sommerset Maugham) - Et là, Wells nous fait le stupéfiant portrait d’Anita en femme d’intérieur, ou plus exactement en house guest. C’est elle qui doit gérer Nellcôte, embaucher le personnel, choisir la bouffe pour tout le monde tous les jours, il y a des tas d’invités de passage et pas de passage, c’est table ouverte, vingt à trente personnes. Un peu euphorique, Wells se marre avec des petites formules du style La Belle Epoque meets Grand Guignol. La villa se trouve à Villefranche-sur-Mer, tout près de Nice. Wells rappelle que la villa Nellcôte fut pendant la guerre une officine de la Gestapo, donc on trouve des trucs à la cave. Un jeune photographe nommé Dominique Tarlé vient faire un jour faire quelques photos, il accepte de rester le soir et finira par séjourner six mois à Nellcôte. En plus de la bouffe et de l’entretien, Anita doit s’occuper des enfants. Elle fait restaurer la cuisine et embauche un chef. Comme elle parle plusieurs langues, elle gère tout, y compris les fournisseurs. On ne sert qu’un seul repas par jour, vers 18 h, a big meal, tout le monde fume des joints à table et la nuit, on enregistre. Le séjour dure neuf mois et la liste des gens de passage est impressionnante, ça va d’Alain Delon et Catherine Deneuve à John Lennon et Yoko Ono, Terry Southern et Williams Burroughs. Puis les choses se dégradent quand des petits dealers locaux s’installent dans un pavillon au fond du jardin. Encore une mauvaise idée d’Anita. Là ça devient ingérable, les mecs entrent dans la villa et chourent tout ce qu’ils peuvent, des guitares, des bijoux, du cash, c’est un paradis pour les voleurs. Keef le vit mal car une douzaine de ses guitares disparaissent, dont sa Telecaster préférée. Puis des rumeurs de trafic de drogue commencent à circuler et les poulets s’en mêlent. Les Stones vont devoir une nouvelle fois filer à la cloche de bois, en laissant tout sur place.

Et puis la relation entre Keef et Anita se détériore. Ils font de la détox tous les deux et comme chacun sait, la détox réactive la libido. Keef recommence à avoir les mains baladeuses, mais pas avec Anita qui a pris du poids et qui n’est plus trop baisable. Keef préfère les formes rebondies d’un mannequin nommé Ushi Obermaier, encore une Allemande, décidément. Anita s’installe à New York et doit se contenter de demi-portions comme Richard Llyod, ce qui quand même laisse songeur, quand on sait qu’elle s’est tapée Brian Jones ET Keith Richards. Mais officiellement, Keith et Anita sont toujours ensemble. Ils ont une maison de famille à South Salem, jusqu’au moment où un jeune mec nommé Cantrell qui est amoureux d’Anita se tire une balle dans la tête avec l’un des calibres de Keef. C’est la fin de la relation entre Keef et Anita. Keef vend la baraque. Chacun pour soi et Dieu pour tous. De toute façon, les enfants sont grands. Donc bye bye Anita. Il y a eu assez de catastrophes comme ça. Brian Jones, Tara, Cantrell, ça suffit.

Anita et Keef ont maintenant des petits enfants. Ils se revoient de temps à autre dans des réunions de famille. Keef avoue qu’il reste quelque chose du sentiment qui les unissait avant. Il dit qu’il aime Anita mais qu’il ne peut pas vivre avec elle - And we’re proud grandparents, which we never thought we’d ever see - Eh oui, quand Anita et Keef ont eu Tara et Angela, ils étaient junkies et personne n’aurait misé un seul kopeck sur leur avenir, vu la gueule de morts vivants qu’ils tiraient. Keef va même réussir à survivre à Anita. Elle casse sa pipe en 2017. C’est à Keef que revient l’honneur du dernier mot, chance que n’eût pas le pauvre Brian : «Long may she not rest in peace, because she hates peace !»

Signé : Cazengler, Pellenberk

Simon Wells. She’s a Rainbow: The Extraordinary Life of Anita Pallenberg. Omnibus Press 2020

 

In Mod we trust - Part One -

Piller (re)tombe pile

Eddie Piller tombe toujours pile. Pas de filler chez Piller. Eddie Piller est certainement le plus habilité de tous à inaugurer cette exploration intensive du Mod World que va proposer dans les prochains mois l’In Mod we trust. Par l’arrogance de sa suffisance, cette chronique des temps MODernes ne manquera pas de trahir une coupable mais massive consommation de paires d’uppers, absolument nécessaires pour d’une part écouter les Jam sans s’endormir et d’autre part doter la plume d’un tonus capable de l’envoyer valdinguer comme un vulgaire scooter dans le premier virage. Tous ceux qui sont montés là-dessus savent que le scoot est l’un des meilleurs moyens de se casser la gueule.

Annoncé dans la presse anglaise à grands renforts de tambours et de trompettes, Eddie Piller Presents The Mod Revival est une box indispensable à toute cervelle encore un peu rose. Pour plusieurs raisons. Un, Piller tombe toujours pile. Deux il écrit lui-même son texte de présentation, et ce qu’il écrit tombe toujours pile. Trois, il nous propose avec les cent titres répartis sur quatre CDs une sélection qui est la sienne et qui ne fait pas trop double emploi avec l’autre Mod Box déterminante, Millions Like Us, qu’un Part Two va se charger d’éplucher.

Eddie Piller fait remonter le Mod Revival aux early mid-seventies et cite trois groupes en référence : Dr. Feelgood, The Hammersmith Gorillas et Eddie & The Hot Rods. Et pouf, il présente le teenage Mod Jesse Hector qui dans cette période avait transformé his sixties obsession into a hard and angry mod-influenced rock band. Il cite aussi The Radio Stars fronted by the John’s Children mod face Andy Ellison. Puis bien sûr, il embraye sur les Jam qui fut le premier Mod revival band à émerger en 1977, suivi de près par les Écossais de The Jolt. Puis il évoque la formation en 1978 de The New Hearts avec Dave Cairns et Ian Page, qu’Eddie connaît bien puisqu’il grandit dans le même coin qu’eux, à Woodford. Des New Hearts qui par la suite allaient devenir Secret Affair. Il situe une autre source à l’origine du Mod revival dans le booklet de Quadrophenia, paru en 1973 - while completely no-mod in its creative musical style - Selon Eddie Piller, le booklet donna à des milliers de kids their first glimpse of the exotic and forgotten world of the mod. Scooter, target T shirts, feathercut hairstyles and the ubiquitus US Army parka - Le booklet allait aussi donner aux kids américains their first taste of this very British phenomemnon. Puis c’est l’apparition en 1978 des Mekons et de Gang Of Four, et à quelques rares exceptions près (Gary Bushell dans Sounds et Adrian Thrills dans le NME), les journalistes ignorent complètement la naissance du Mod revival. C’est en février 1979 que le mod revival devient le Mod Revival, quand les Jam viennent jouer à Paris, suivis par 50 ou 60 early London mods. Puis ça explose en Angleterre - Suddenly mod was everywhere - Chords, Secret Affair, les Jam, Long Tall Shorty, tout ça au Marquee, in the wake of the maximum r’n’b. En 1979 paraît le fameux Mods Mayday, avec 6 groupes, dont les Merton Parkas et les Chords, enregistrés live. Côté labels, c’est la curée. Tout le monde veut rééditer l’exploit de Stiff avec «New Rose». Jimmy Pursey tombe amoureux du Mod Revival, qu’il voit plus working class que le punk. Il signe sur son label les Chords, les Low Numbers et Long Tall Shorty. Mais comme le dit Eddie, les choses ne sont jamais simples avec Jimmy Pursey qui va voir son business s’écrouler. Secret Affair a plus de chance, puisque leur manager s’appelle Bryan Morrison, un vétéran du Swinging London que Piller qualifie de powerful. C’est aussi en 1979 qu’apparaît la fameuse ska-scene. Tout va bien jusqu’en 1982 : Paul Weller arrête les Jam alors qu’ils sont at their peak. Terminus, tout le monde descend - Mod just went back underground - Et c’est là qu’Eddie situe la deuxième vague du Mod Revival avec Makin’ Time, The Prisoners, The Times, Small World, Fast Eddie et The Moment. Une deuxième vague qui dure six ans, until the 1988 acid house explosion that destroyed British youth culture as we knew it. Deux ans plus tard, Mod was still there but it had changed. Les Prisoners étaient devenus deux groupes : le James Taylor Quartet et les Prime Movers, et Makin’ Time avait engendré les Charlatans - Bizarre qu’Eddie Piller oublie de citer Fay Hallam - Puis c’est la Britpop, plus rien à voir. Eddie Piller termine sur une grosse bouffée de nostalgie : «And the broad church of Mod, in its many forms is still with us today - but nothing, and I mean nothing could replace the sheer excitement of that first summer of 1979. The twisted wheel keeps on turning.» Magnifico.

Maintenant la box. Le disk 1 démarre avec The Jam et «I Got By In Time». Désolé Eddie, mais ce n’est pas révolutionnaire. C’est trop énervé et chanté comme ça peut. Pas bien stable dans les virages. Par contre, The Jolt passe comme une lettre à la poste. «I Can’t Wait» est plus décidé à vaincre, bon d’accord, le gratté d’accords ne vaut pas celui des Who, mais ils développent une belle énergie, hey hey hey ! Le relentless de leur Mod rock sent bon le reviens-y. Cette box est passionnante car Piller offre un panorama assez complet en allant piocher à droite et à gauche, comme par exemple chez les Inmates, simplement parce qu’il aime bien leur son, notamment cette reprise de «Dirty Water». En fait, ce qui frappe le plus sur cette box, c’est que non seulement elle grouille de pépites, mais elle regorge aussi d’énergie, elle tient bien la distance des 100 cuts, on ne s’ennuie pas un seul instant et petite cerise sur le gâteau, on fait de sacrées découvertes. Car Eddie Piller nous fait écouter sa collection de singles, et c’est une véritable caverne d’Ali-Baba. Si tu en pinces pour le son, pour l’énergie, pour la découverte, cette box te tend les bras. La bombe du disk 1, c’est «Your Side Of Heaven» par Back To Zero : bien riffé dans la gueule du rock, down in London town, ce hit s’élève dans le fog comme un totem Mod. On retrouve bien sûr les Purple Hearts avec «Frustration», on sent battre le heartbeat Mod, c’est bien amené, just perfect. Belle surprise avec l’«Only A Fool» des New Hearts qui sonnent comme des Américains de London town, et ils ramènent un son incroyable, c’est puissant et chanté à outrance, on comprend qu’Eddie Piller puisse adorer ça. Pur Mod Sound avec l’«Opening Up» de The Circles, ils font du hymnique pur bien orienté vers l’avenir. Il existe forcément un groupe qui s’appelle The Mods. Les voilà avec «One Of The Boys», alors bienvenue au paradis des Mods, ils vont vite en besogne. Eddie Piller choisit bien ses groupes. Tout est basé sur le niveau d’énervement, c’est tapé dans la cuisine, ces mecs sont les rois du raw. Encore une révélation avec Tony Tonik et «Just A Little Mod», il chante d’une voix de Master & Commander, un vrai Moddish king of the saturday nite, Eddie Piller a raison de le ramener dans l’arène, Tony Tonik tient bien le choc. Bizarrement, les Chords ne marchent pas dans cet environnement, ils sonnent comme des libellules, alors qu’ils sont très puissants. Chris Pope visait la perfe avec «The British Way Of Life», cut balèze mais trop délicat dans le contexte de cette pétaudière. Pareil, les Teenbeats ne marchent pas non plus : trop énervés pour monter sur des scooters, trop punk, mais il s’agit d’un punk à l’anglaise, assez working class, no way out, oui, mais avec un certain esprit gluant. Les punksters anglais ont un éclat que n’auront jamais les punksters américains. Speedball est là aussi avec «No Survivors», ils foncent dans le tas, on y reviendra. Tiens voilà The Cigarettes avec «They’re Back Again Here They Come». Le mec chante à la Rotten, il fait un punk Mod de cockney downhome. On retrouve aussi les excellents Long Tall Shorty, assez cultes en Angleterre. Ils jouent leur «Falling For You» au rock’n’roll high energy. Quant au «Don’t Throw Your Life Away» de Beggar, c’est assez bordélique. Ah les jeunes ! Il faut bien qu’ils s’expriment, mais c’est un son de MJC avec du solo crade. Encore du son dans le «No Way Out» des Fixations. Eddie Piller a raison de ramener ces groupes dans sa box, tout est bien ici, Eddie Piller est comme Gandhi, il est le bienfaiteur de l’humanité Mod. Avec «Paint A Day», The Leepers vont plus sur la pop, mais ils ont la bénédiction d’Eddie Pïller, alors laissons-les tenter de sauver le monde. Plus loin, les Two Tone Pinks s’exacerbent avec «Look But Don’t Touch», c’est très anglais, très skabeat, mais c’est mal chanté et on retourne à la MJC avec les Elite (sic) et «Get A Job». Eddie leur donne une chance d’exister, c’est du sans espoir qui a le mérite d’exister.

Eddie Piller lance son disk 2 avec Secret Affair et «Let Your Heart Dance». Boom ! Ces démons de Secret Affair ont tout compris, ils ramènent des cuivres, et là tu danses, avec tes petits bras et tes petites jambes. C’est tellement parfait que ça frise le génie. Toute l’Angleterre danse et voilà qu’arrive un solo de sax ! Ils montent des gammes dans le feu de l’action. L’autre énormité cabalistique du disk 2 est «Fuck Art Let’s Dance» par The Name. C’est de l’in the face d’Ace the face drivé au big power. Ces mecs savent de quoi ils parlent. Tout est dans le drive. On retrouve bien sûr les Lambrettas et les Mertons Parkas, les premiers avec «Go Steady», bardé d’énergie juvénile et de scoot italien, fabuleux beat élastique, et les Parkas avec «Flat 19», encore plus Moddish, bien tendu, bravo Merton, Mod all over the place, chanté à l’énergie pure. «Flat 19» est l’un des grands classiques MODernes. On retrouve des cuivres dans l’excellent «Let Him Have It» de The Bureau, c’est un son tellement anglais ! Le «Does Stephanie Knows» de Squire est assez déterminé à plaire. Ce psyché Mod basé sur le Stephanie de Love est visité par les esprits et bien jointé au chant. Une autre petite merveille : «Life On An L.I?» de The Sets, battu sec et allumé au riffing perpétuel, avec un clone de Daltrey au chant et un guitariste qui se faufile entre les jambes, comme un petit serpent proto-Mod. C’est d’une qualité qui subjugue, leur tension est assez rare, alors on y revient. Big sound encore avec le «What I Want» des Donkeys. Quelle envolée ! C’est gorgé de riffing, tout ici est joué à l’énergie maximaliste, sommet du Mod blast. Superbe. Oh il ne faudrait pas oublier de saluer les Crooks avec «Modern Boys», pur jus de Whoish, les chœurs sont un hommage aux Who. Ils font une descente dans la mythologie. Même les claqués d’accords sont whoish. Eddie Piller sait pourquoi il sélectionne des trucs comme «Let Me Be The One» par The Steps : pour le shuffle de cuivres. C’est du haut niveau. Même chose pour Small Hours avec «Can’t Do Without You», c’est cuivré de frais, mais la voix est un peu forcée, dommage. Il n’empêche qu’Eddie Piller les induit dans son Hall of Fame, alors ça passe. Ça finit même par devenir assez beau. Curieux, non ? Il ramène aussi les Dexy’s Midnight Runners et «Dance Stance». On s’en serait douté. Les Dexys sont trop puissants pour ce genre de box, mais il semble logique qu’Eddie Piller puisse les admirer. Il enchaîne à la suite Nine Below Zero et Madness, qui arrivent comme des évidences. Il passe ensuite par une petite zone ska avec The Akrylyx et The Media, puis avec The Little Roosters, on échappe au Mod Sound. Les Roosters doivent être les premiers surpris de se retrouver sur la compile d’Eddie Piller. En fait, il accueille tous les chiens écrasés de la scène anglaise, et c’est bien. Les Hidden Charms sont un peu plus putassiers et plus loin, The Reaction nous envoie avec «I Can’t Resist» une belle giclée de Mod spirit dans l’œil. Ils chantent à la pointe de l’exaction, c’est excellent. Tous ces singles sont excellents. Quelle profusion ! Et ça continue avec The Killometers («Why Should It Happen To Me») et le ska des Colours («The Dance»).

Des quatre disks de la box, le 3 est sans doute le plus énervé. Il suffit d’aller écouter le «101 Dam-Nations» de Scarlet Party : ces mecs s’explosent la rate dans la nuit Mod, ils jouent au power d’outer space, ça sonne comme l’injonction du génie mélodique. Avec Eddie Piller, tu n’es pas au bout de tes surprises. L’autre bombe du disk 3 est le «Train To London Town» de Solid State. Ils allument bien la gueule du mythe. Merci Eddie Piller de nous ramener tous ces singles extraordinaires. L’énergie Moddish nous fend le cœur. On l’a dit, ce disk 3 grouille d’énormités, comme Mood Six avec un «Hanging Around» fabuleusement agressif, plein de son et plein d’allant. On croise rarement des groupes aussi brillants. The Onlookers amènent «You And I» au son des London Mods, avec un sens de l’ouverture extraordinaire, voilà le génie des Mods, un subtil mélange de punk et de cockney, une excellence explosive et une basse qui pouette dans le son, all along the way. Vas-y Onlooker ! T’auras jamais mieux. Avec «The More That I Teach You», Les Prisoners sonnent comme une évidence. Graham Day ne rigole pas avec le Teach You, il va même bien au-delà de Piller et de sa box, il pulse son Mod Sound à coups de nappes d’orgue et bien sûr, c’est une énormité. Encore une belle agressivité avec The Scene et «Something That You Said». Ces mecs mélangent le mad psyché au pah pah pah et ça donne une émulsion explosive. Encore du Moddish as hell avec le «Go» des Heartbeats. Ils nous font le coup du get go du coin de la rue, c’est encore une fois brillant et plein d’énergie. Eddie Piller nous déterre encore une merveille : The Risk avec «Good Together», ces arbitres des élégances font une Soul de rêve, une Soul inespérée de grandeur tutélaire, puis les Little Murders chantent un ton en dessous avec «She Lets Me Know», presque pop, mais quelle belle teneur de la ferveur, ils sautent sur le râble de leur cut. Encore du pur jus de Mod Sound avec The Kick et «Stuck On The Edge Of A Blade», c’est taillé dans la masse du beat, allumé dans la gueule, chanté à la cavalcade, infernal, trop d’énergie, tu n’entendras ça qu’une seule fois dans ta vie, alors profites-en. T’es pas prêt de revoir des groupes de ce calibre. Petits calibres et gros calibres, tout ici est invincible. Même le heavy boogie des Long Ryders qui ouvrent le bal du disk 3 avec «Looking For Lewis And Clark». Eddie Piller aime le boogie, donc ça s’explique. S’il sélectionne les Long Ryders, c’est pour leur power, rien que leur power. Avec «I Helped Patrick McGoohan Escape», les Times d’Ed Ball font du Spencer Davis group. C’est leur façon de saluer les ancêtres. On croise plus loin des VIPs qui n’ont rien à voir avec le gang de Mike Harrison. Nouvelle flambée de Mod craze avec Sema 4 et «Up Down And Around», ils nous font le coup de l’équation magique : accords + frénésie + bass drive = wild Mod sound. Les Variations d’Eddie Piller ne sont pas les Français et le «Can You See Me» de 007 déploie une belle énergie de scoot. Ces mecs ont du gusto à revendre, ils pulsent bien leur background social, avec des oh oho oh et une basse voyageuse. Avec «The Faker», The Gents impressionnent aussi, ils font leur truc, une petite Mod pop sans espoir de débouché, mais quelle fraîcheur ! Le «Can We Go Dancing» des Amber Squad sent bon le working class, avec son chant âpre et sa guitare ferrailleuse. Encore une fois, tout est bien ici, le «No Vacancies» de The Clues est assez glorieux, ces mecs chantent vraiment au coin de la rue, ils sont dans leur Mod culture avec tous les défauts et les qualités du genre, la voix est trop mâle, mais diable comme le guitariste est bon !

Et forcément le disk 4 grouille encore de merveilles comme «The Other Me» de Studio 68, stupéfiante dégelée envoyée par des surdoués du Mod Sound, ils mettent les bouchées doubles, Piller et sa box explosent avec Studio 68, c’est noyé d’orgue et d’élégance, on se demande vraiment d’où sortent de telles merveilles. Avec «Nor The Engine Driver», les Daggermen n’ont rien à envier aux Who, ils allument leur cut aux chœurs, c’est turgescent, you again, ces mecs jouent dans l’urgence du Whoish System, un vrai crève-cœur. Parmi les groupes les plus connus, on retrouve The Inspiral Carpets avec «Saturn 5», powerfull mélange de claviers, de basse et de fuzz, ça déborde vite, avec ce monstrueux loop de claviers. Makin’ Time est là aussi avec «Here Is My Number», et la bass attack de «Lust For Life» mais ils amènent leur truc assez vite, on comprend qu’ils soient entrés dans la légende. On se demande ce que Five Thrity fait ici et pourtant leur «Abstain» a du potentiel. Eddie Piller a de l’oreille, il a repéré Tara Milton et son dégouliné d’accords jetés dans le brasier. Sa Mod pop anglaise est un modèle. Autre groupe connu comme le loup blanc : Ocean Colour Scene avec «The Day We Caught The Train», ils naviguent dans une autre veine, plus pub rock mais bon, Eddie Piller les aime bien. Pareil pour le James Taylor Quartet, présent avec «One Way Street», big energy, ils sont bien plus puissants en instro qu’avec du chant. Et puis il y a le bataillon des moins connus, comme The Truth qui ouvre le bal du disk 4 avec «Confusion (Hits Us Every Time)», ces mecs sont bons, ils bouffent la bande passante, tout est balèze, les chœurs, les envois de renforts et les retours sur investissements, chœurs de Who et revival craze, c’est l’un des mad Mod blasts les plus réussis, maturité du chant et big sound, the Truth forever ! Eddie Piller adore les cuivres, alors voilà The Blades avec «Revelations Of Heartbreak». On le sait, les Corduroy sont les rois de l’instro avec le James Taylor Quartet et «E Type» ne fait pas exception à la règle. Ça rampe sous la carpette des Mods, ces mecs jouent la carte du heavy groove à la roulette russe, Eddie Piller a 100 fois raison de ramener ces mecs dans la box, ils sont féroces, ils jouent le shuffle à la vie à la mort. Aw my Gawd, quelle énergie ! C’est la basse qui drive ce jazz beat. Puis Mother Earth embarque «Stoned Woman» au shuffle d’orgue, ils jouent la même carte d’instro demented et la voix apparaît sur la tard. Tous les groupes de la box ont du son, et The Strangeways crèvent le plafond avec «All The Sounds Of Fear». Le Mod craze n’est pas une vue de l’esprit, c’est une culture, une esthétique, un fabuleux pactole de vie. Stupidity casse encore la baraque avec «Bend Don’t Break», une vraie petite merveille coulissante, avec des coups de trompette et des cuivres fabuleux. D’intérêt encore supérieur, voici les E-Types avec «She Changes» et les Elements finissent par échapper aux Mods avec «Caught In A Storm». Merci Eddie Piller pour cette belle box et ce «Caught In The Storm» qui finit en beauté. Tous les groupes présents sur cette box doivent être fiers.

Dans un Shindig! de l’an passé, Eddie Piller présente une douzaine de ses disques favoris, et chacun de ses commentaires tombe pile. Il démarre avec les Saints et «Know Your Product», nous racontant que le copain de sa mère travaille en 1978 chez EMI. Comme Eddie est malade avec la variole, il ne va pas à l’école et il écoute les 45 tours que lui ramène le dit copain. Pouf, il tombe sur «I’m Stranded» - This record changed my life - Mais il trouve «Perfect Day» encore mieux - J’aimais tellement le groupe que j’ai économisé two grand pour les suivre sur une tournée australienne quand j’avais 17 ans - Et il termine avec ça : «One of the most underrated bands of all time.» L’autre surprise, c’est Todd Rundgren avec «I Saw The Light». Il découvre ce hit quand il bosse pour la filiale anglaise de Bearsville, le label de Rundgren, qui prépare une compile. Eddie Piller se dit convaincu du génie de Rundgren. Il connaît aussi «Open My Eyes» des Nazz - He was one of the few American mods who really got the concept - Et il conclut avec l’une de ses chutes prophétiques : «One of life’s good guys.» Attention, ça monte encore d’un cran avec le «Tin Soldier» des Small Faces - Quite simply the best rock record ever recorded - Eddie nous rappelle que sa mère s’occupait du early fan club des Small Faces avant d’être virée par Don Arden - Le groupe était incroyable et si Marriott hadn’t fucked it up and opened the door to Rod, ils auraient été le biggest British band of the ‘60s (apart from the Beatles ans Stones of course) - Bon, ça chauffe encore avec The Action et «Wasn’t It You» - Reg King formed the best Brisitish mod band of all time - Il se reprend : «No, fuck that, they were the best British band of all time.» Eddie Piller est le fan number one en Angleterre, il ne mégote pas sur l’enthousiasme et c’est pour ça qu’on le vénère et qu’on l’écoute attentivement. Il rappelle en outre que George Martin pensait le plus grand bien de The Action. Eddie surenchérit : «The Action are the most criminally underrated band of all time.» Voici «Orgasm Addict» des Buzzcocks, the first band I ever saw - The post-Howard Devoto line-up was, for me at least, the perfect mod band - Angular guitars with guenine modernist sleeves. Steve Diggle is still one of my heroes - Grâce à ce single, Eddie fut renvoyé de l’école. Bon, il ramène aussi les Jam avec «I Got By In Time» - Weller and his three piece introduced me to the main motivating factor of my life, Mod - Puis il suit le groupe religieusement. Il indique au passage que Weller a toujours voulu nier le Mod Revival - He thought he was alone on his mod crusade - Il n’était pas seul, s’exclame Eddie, we were with him and there were millions like us. Il cite à la suite le «Walk On By» des Stranglers, le single qui l’a initié à l’Hammond organ. Il flashe aussi sur «Ventura Highway» d’America (Sonic genius) et sur «Lady Day And John Coltrane» de Gil Scott-Heron (This record is just one of the best dance records of all time). Il revient sur The Style Council («Shout To The Pop») qu’il qualifie de perfect pop band - Suburban jazz-funk with a super cool aesthetic and razor-sharp political lyrics - Il qualifie «Expansions» de Lonnie Liston Smith de perfection et termine avec l’«Ordinary Joe» de Terry Callier. Eddie Piller rappelle qu’il a passé six semaines en 1989 à rechercher Terry Callier, car il avait arrêté la musique pour travailler dans le bâtiment. Eddie n’avait qu’une obsession : faire redémarrer sa carrière. Il a finalement réussi à l’avoir au téléphone mais Terry ne voulait rien entendre. Mais Eddie est tenace et il a fini par le convaincre de venir jouer à Londres - The nicest man in music bar none.

Dans un numéro Special Mods de Vive Le Rock paru aussi l’an dernier, Paula Frost invite Eddie Piller à présenter sa box. L’occasion est trop belle de revenir sur l’historique évoqué plus haut, qu’il complète avec des petites infos pilleriques. Il indique par exemple qu’il aimait bien la scène punk, «but I became a Mod after a Stiff Little Fingers gig.» En rentrant chez lui en train de banlieue après le concert des Stiff, Eddie voit un mec bomber le mot ‘Mods’ sur un mur. Comme il ne savait pas ce que ‘Mods’ voulait dire, il va trouver le bombeur et lui pose la question. En guise de réponse, le bombeur l’invite à venir voir The Chords le lendemain soir à Deptford. Le lendemain, quand il voit les kids en parkas, Eddie se dit : «This is the life for me». En 1979, il devient un Mod obsessed et co-fonde le fanzine Extraordinary Sensastions. Et pouf, The Chords, Secret Affair et les Jam. En 1979, le Mod Revival était encore un mouvement underground à Londres. Eddie indique qu’il n’y avait alors que 200 Mods, puis le mouvement à gagné le Nord de l’Angleterre - that ran up north into northern soul and scooter clubs - Mais dans la presse, personne ne prend le Mod Revival au sérieux. Les journalistes les rattachent au pub-rock ou les dénigrent - It’s a joke - mais bon, le mouvement tient bon car les groupes sont bons, ils sont même nettement plus intéressants que la deuxième vague punk et l’ennuyeuse new wave. Les groupes nous dit Eddie sont différents - We were basically punks with parkas on - Il ajoute que les Purple Hearts et les Chords étaient assez proches des Undertones, et c’est Quadrophenia qui déclenche tout.

Signé : Cazengler, tripe à la mod de Caen

Eddie Piller Presents The Mod Revival. Box Demon Records 2020

Ace Face. Shindig! # 107 - September 2020

Time For Action. Vive Le Rock # 75 - 2020

ANIMAL MAN

DHOLE

( Mai 2021 / Bandcamp ) )

Faut avoir vu la pochette de leur premier album ( paru en 2015 ) avant de regarder celle de leur deuxième. Cette précaution élémentaire empêchera certains ( et certaines ) de déclencher la farandole des colères inutiles. L'opus n° 1 sobrement porte sobrement l'unique mention Dhole. Pour les bouffons incapables de réciter par cœur L'histoire naturelle de Buffon nous rappelons que le dhole est un canidé d'une belle couleur rousse originaire d'Asie qui par son apparence physique et son mode de vie s'apparente au loup, vit en meutes qui n'hésitent pas à s'attaquer à des animaux dangereux telles les panthères. Il est donc tout à fait logique que cette pochette du premier enregistrement de Dhole, Wild Society, nous offre la photo d'un gros plan d'une carnassière gueule de dhole prête à mordre. Excellent symbole pour un groupe de punks rebelles qui n'a pas envie de se laisser marcher sur les pattes, et prêt à s'attaquer à tout ce qui ne lui revient pas.

Pour la petite histoire du rock'n'roll, le kr'tntreader ne manquera pas de faire le rapprochement avec les pochettes du Live de Steppenwolf et de Tears, Toil, Sweat & Blood de Walter's Carabine, enregistré au Swampland Studio ( se reporter à l'article du Cat Zengler de la précédente livraison 517 ) groupe dans lequel officient Joe Ilharreguy et Marius Duflot que l'on retrouve comme par hasard dans Dhole.

Enfin nous arrivons au deuxième album de Dhole Animal Man, aucun cousin du lycaon sur la couve, aucun autre animal non plus, enfin si, celui que l'on n'attend pas, un homme, il est vrai que si les naturalistes inscrivent sans problème et sans remords notre espèce dans le règne animal, la plupart de nos congénères se considèrent d'un cran plus élevé que nos amis les bêtes, nous répugnons à confondre les torchons avec les serviettes, nous restons persuadés que nous sommes d'une essence supérieure. Dhole le groupe se refuse donc à ce subtil distinguo, nous ne valons pas plus que les autres bestioles, l'homme est juste un animal, pas plus ni moins et pour prouver leur assertion z'ont déniché la photo d'un très beau spécimen, un mâle blanc hyper-machiste s'insurgeront les guildes féministes, le cigare conquérant tendu comme un sexe en érection, un sceptre royal, un prédateur, les yeux froncés, fixés sur l'horizon, sans doute pour ne pas laisser échapper une proie, à le regarder l'on se dit que l'homme est un dhole pour l'homme ( et la femme ). L'homme est aussi un carnassier, ne mange pas sa victime consentante mais la croque volontiers.

Marius Duflot : guitar, vox, synthé / Baptiste Dosdat : basse / Joce Ilharreguy : drums, percus.

Evil girlfriend : bruizarre, bruizarre, j'ai bien dit bruizarre, serait-ce l'imitation approximative du bruit qu'émet le guttural gosier du dhole en période de reproduction, l'on s'attendait à une avalanche de gros son, une agression punk dument sur-calibrée et nous avons affaire à un phénomène qui échappe à tout ce à quoi une oreille puisse s'attendre, la suite est encore plus aventureuse, cette guitare et cette basse incapables de produire une franche sonorité, une batterie qui joue à la fragmentation éparpillative de la frappe, et cette voix qui semble n'avoir pour but que de ne pas être entendue tout en voulant qu'on la remarque. Cette fille est vraiment diabolique elle déstabilise le cortex de l'auditeur moyen. She's mine : double surprise cette fois-ci, serait-on parti pour une croisière au bon son, bon ce n'est pas Le beau Danube bleu non plus, mais enfin cela s'écouterait sans trop de problème s'il n'y avait pas ce vocal d'asthmatique répétitif, c'est fou comme la parole humaine peut provoquer des catastrophes auditives, aucun kr'tntreader ne me croira après ce que j'ai dit sur le morceau précédent, ce truc ressemble à une chute studio pas très longue des Beatles ( deuxième période expérimentale ), une espèce de déconstruction derridienne de la chanson rock. S'ils continuent comme cela, vont nous rendre chèvres. Celle de Monsieur Seguin attaquée au petit matin par un grand méchant dhole. Sticky eyes : sûr que l'on ne se méfie pas, pas question de les suivre les yeux fermés, mais les trompes d'Eustache en alerte maximum, c'est un peu la suite du précédent, même style, en plus rapide, agrémentée d'une urgence ambulatoire, tentent de pousser l'expérience au bout de ses limites, c'est du haché maison tout cru mais robotisé, une dégringolade d'escalier avec au bout la trappe du palier qui s'entrouvre et vous happe sans ménagement. Descendez au sous-sol, il n'y a plus rien à entendre. Le temps de reprendre vos esprits vous vous apercevez qu'il y a eu dans le monde deux grands évènements : le massacre des bébés phoques dans les sixties et celui opéré plus tard par des groupes de rock inconscients qui ont décidé de massacrer les sixties elles-mêmes, fils de mauvaises familles qui dilapident l'héritage consciencieusement amassés par les générations précédentes dans l'envie rimbaldienne de trouver du nouveau. Wrong : vous comprenez que cela ne peut pas durer, vont tous se retrouver à l'asile, ces fils dévoyés faut bien qu'ils servent à quelque chose, qu'ils accèdent au moins au statut d'objets vivants d'étude, cela permettra d'économiser le prix des souris de laboratoire, le résultat est atterrant, l'ensemble ressemble à des coupes de cerveaux longitudinalement étirés, rien à en tirer, c'est mou comme du chewing gum, ça colle aux gencives, mais reconnaissons-le le goût n'est pas mauvais, nous en reprendrions bien une deuxième dose. Stay at home ( when you want to go out ) : le morceau précédent n'avait qu'un seul défaut sa lenteur escargotique alors sur celui-ci ils rattrapent temps perdu, à toute vitesse, se sont entassés dans une 2Chevaux cahotique après avoir saboté les freins, font les essais sur une pente savonneuse, un peu foutraque, mais ils s'amusent bien, nous aussi. En plus à la fin c'est eux qui crashent, pour nous que du plaisir. Bully : apparemment s'en sont sortis vivants car ils envoient la daube à grosses louches, faut tout de même qu'ils gâchent tout, jouent aux élastiques vocaux et bientôt c'est du n'importe quoi contrôlé, z'ont de la suite dans les idées, ils sont le cheval fou et l'auditeur se doit à un moment ou à un autre être désarçonné. C'est leur manière à eux d'emballer. Primitive ( cover ) : on ne peut rien vous cacher depuis quelques temps l'on sentait quelques crampes nous monter le long de l'œsophage et des rotules, là ils allument la luxmière à tous les étages, sont trop près du modèle sur la première moitié du morceau, il ne faut jamais hésiter à tuer le maître dès la première seconde, se lâchent un peu par la suite, se permettent quelques fantaisies, mais pas assez iconoclastes à notre goût. Z'auraient peut-être dû reprendre une tranche de Captain Beefheart. Water will dry : se rattrapent sur le dernier morceau avec ce bruit de lessiveuse caverneuse et cette voix qui nous annonce une apocalypse somme toute joyeuse si l'on en juge aux intonations simili-africaines du vocal qui prédit l'estocade finale, des buveurs, l'on sent que la race dholienne ne connaîtra pas l'extinction des dinosaures, sont trop malins et trop doués pour se faire rattraper par le cataclysme sonoriquement avarié qu'ils ont suscité.

Un opus majeur. A écouter. Musicalement aventureux. Un must zical.

Damie Chad.

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EUROPEAN SLAVES

CRASHBIRDS

( YT / Juin 2021 )

Depuis ce doux pays pluvieux de Bretagne où le beurre est aussi salé que les larmes, les Cui-Cui nous adressent leur nouvelle vidéo. Une mauvaise habitude que le confinement a renforcée. L'avant-dernière Silence ( assez bruiteuse tout de même ), la précédente You can't always get what you want, reprise des Stones, ( qui nous en a donné pour notre plaisir ) et la toute dernière, cet European Slaves. Mettons les choses un peu au point, pour ceux qui risqueraient être choqués par la voix cinglante de Delphine, qui claquera en leur esprit comme le fouet sur le dos de l'esclave, et qui se trouveraient vexés d'être ainsi injustement rabaissés...

RAPPEL GEOGRAPHICO-HISTORIAL

Depuis la fin des cueilleurs-chasseurs, l'Humanité a connu trois époques : celle de l'esclavage, celle du servage, celle du salariat. Par chance, s'écrient les âmes primesautières, nous vivons en le troisième tronçon de l'amélioration sociétale. Nous ne sommes plus des esclaves accablés sans aucune contre-partie jusqu'à notre mort de travaux pénibles, de même nous ne sommes plus des serfs attachés à la terre que nous labourons gratuitement pour nos maîtres, nous vivons en une époque magnifique, nous sommes libres de vendre notre force de travail à qui veut l'acheter. Et nous dépensons notre paye comme nous le voulons. Certes souvent notre rétribution est un peu maigre voire insuffisante, mais tant que nous avons un travail plus ou moins bien payé, tout ne va pas si mal que cela. Il y a eu pire même si ce n'est pas encore le top supérieur. Optimisme ravageur. Qui oublie que les trois étapes susnommées ne représentent que des variantes adaptalisées selon les nécessités productales des besoins plus ou moins différents d'une même exploitation...

Ces idées générales pour traiter du mot ''slaves'' qui constitue la deuxième partie du titre. Le premier mot ''European'' est davantage inquiétant. Comme nous sommes européens puisque nous vivons en Europe, nous nous sentons géographiquement concernés par ce premier vocable. N' y a pas que la Géographie qui soit européenne, l'Histoire l'est aussi. Et puisqu'il faut aborder les sujets qui fâchent, ces dernières décennies l'Histoire Européenne nous laisse pour le moins dubitatifs...

DE BRIC ET DE BROC

Le sujet est complexe. Mais les Crashbirds n'ont peur de rien. L'on pourrait accroire qu'ils se sont retirés en Bretagne pour durant une bonne quinzaine d'années rédiger une thèse de plusieurs milliers de pages ( que personne n'aura le courage de lire ) afin de nous exposer leurs idées sur la question. Ben non, se contentés de prendre leurs guitares, de se munir de bouts de cartons, d'une pochette de feutres, d'une poignée de rivets, et d'une paire de ciseaux pour découper les dépliants publicitaires de leur boîte à lettres, z'étaient si sûrs de leur coup qu'ils n'ont même pas eu besoin de demander à leur chat de participer à leur projet. Que voulez-vous, les situations critiques relèvent de la plus grande urgence.

LE CONSTAT DE DEPART

Sont partis d'un constat simple : comment se fait-il que leur album European Slaves hormis l'accueil chaleureux du public et de la presse rock n'ait pas suscité un tumulte effroyable parmi les larges masses amorphes de la population. Nous sommes au siècle de l'image, malgré la superbe pochette de l'album dessinée par Pierre Lehoulier, il a manqué ils ne savaient pas quoi au juste pour que le pays prenne feu. Ils avaient le son et l'image, que rajouter encore pour produire le cataclysme social espéré. La réponse aristotélicienne s'imposait d'elle-même : le mouvement. Se sont immédiatement mis à l'œuvre. Le résultat ne s'est pas fait attendre.

RESULTAT

Sur la vidéo Pierre Lehoulier et Delphine Viane interprètent, guitare à la main, la chanson phare de l'album : European Slaves. J'entends déjà les ronchons maugréer, super original, une vidéo sur laquelle les artistes chantent leur chanson ! Je désespèrerais toujours de l'engeance humaine. On lui désigne la charge du troupeau de rhinocéros qui foncent sur elle et les malheureux ne voient que les rhinocéros, n'ont pas la présence d'esprit d'entrevoir la lourdeur de la charge qui est déjà en train de les piétiner. Les zoziaux ont inversé les rôles, normalement dans un film le décor est au service des acteurs, là c'est le contraire nos sinistres corbacs – ne nous ont jamais habitués à une telle modestie - servent de faire valoir au décor.

Evidemment au tout début on ne voit qu'eux déguisés en simili-militaire qui se détachent sur un fond de carton uni. Deuxième révolution filmique : z'ont décidé que les images subliminales des propagandes idéologiques invisibles à l'œil humain seraient visibles par tout le monde. Pas question qu'ils vous refilent leurs idées en douce, Pierre n'a pas oublié qu'il était aussi dessinateur de BD, l'a mis des dessins partout, se bousculent tout le long du morceau, et attention des dessins qui bougent. Des engrenages complexes qui tournent. Hélas pas tout seul. Faut des humains pour faire turbiner les machines, faut des conducteurs dans les bagnoles pour aller au boulot, faut des ménagères pour pousser les caddies, des ouvriers pour les marteaux piqueurs, des employés pour taper sur les ordinateurs, et j'en passe, etc... etc... tiens des docteurs pour vacciner les gens à la chaîne...

Peut-être est-ce le moment pour s'interroger bêtement : mais pourquoi tous ces gens se ruent-ils à toute vitesse sur le boulot, c'est vrai que s'il y a un bobo, les pompiers et le Samu se hâtent pour vous soulager au plus vite, mais pourquoi acceptent-ils avec tant d'empressement leur aliénation, pourquoi se comportent-ils comme des esclaves ( européens ) ?

Les Crashbirds nous glissent en douce une petite explication, parce qu'ils vont pouvoir consommer à outrance, vous font défiler des bandeaux de pub à toute vitesse, ne gagnent pas beaucoup mais quel hasard extraordinaire, vous avez des promotions ou des rabais gigantesques sur toutes sortes de produits, surtout sur ceux dont vous n'avez nul besoin, mais un si grand désir suscité se doit d'être comblé au plus vite...

Sont pris dans la machine et les machines n'ont qu'une fonction les transformer en engrenages de la machine, le kr'tntreader pensera au film si prophétique de Chaplin sur Les temps modernes... Les petits dessins de Pierre ont la même force persuasive et démonstratrice. Certes le morceau est à écouter, ces guitares implacables et cette voix lumineusement laminante de Delphine, mais pour une fois, nous avons affaire à un clip qui parle à notre intelligence et non plus seulement au déclenchement pavlovien de déhanchements rythmiques qui vous apaisent plus qu'ils ne vous poussent à la révolte. L'est parfois nécessaire que l'on vous mette le nez dans le caca de votre vie d'autruche pour que vous vous rendiez compte que vous filez un mauvais coton comme l'on disait dans les plantations du grand sud... ce pays où est né le blues...

Un cartoon qui cartonne !

Damie Chad.

*

La semaine dernière l'on a commencé la tournée des cimetières, pas de raison pour que l'on ne continue pas, juste avant les vacances un petit rappel du Memento Mori, que prononçait l'esclave qui tenait la couronne au-dessus de la tête du général qui fêtait son triomphe dans l'antique Rome, ne saurait faire de mal, en plus les Kr'tntreaders qui viennent d'apprendre qu'ils seront privés jusqu'à la fin août de leur cazenglérienne ration hebdomadaire de rock 'n' roll tirent déjà une gueule d'enterrement. Donc nous nous mettons au diapason de leur état d'esprit, nous savons bien que cette interruption beaucoup d'entre eux la vivent comme la pire des :

TRAGEDIES

FUNERAL

( Artic Serenade / 1995 )

Premier album du groupe précédé de deux démos, la première nommée Tristesse ( bonjour ) et la deuxième Beyond All sunsets, l'on ne peut pas reprocher à ses trois membres originaux de ne pas avoir de la suite dans les idées. Viennent de Norvège. L'on dit que la proximité du cercle polaire et les longues nuits des hivers nordiques n'incitent pas à la joies et inclineraient au suicide. Einar Andre Fredriksen bassiste du groupe mettra fin à ses jours en 2003. Il est l'auteur des lyrics des troisième et quatrième morceau de l'opus. C'est lui aussi qui assure les parties djentées du disque. Christian Loos, guitare, décèdera en 2006, il travaillait à un hommage à son ami Einar... Thomas Angel malgré son nom séraphinesque survivra mais finira par quitter le groupe dans lequel il officiait à la guitare, Anders Eek, batteur et membre fondateur restera toujours présent jusqu'à aujourd'hui malgré de nombreux changements. Toril Snyen arrive pour l'enregistrement de la deuxième démo, excellente pioche, elle sortira de scène après Tragedies , je ne sais ce qu'elle a fait par la suite. Ce premier album est considéré comme décisif pour la création de ce courant que l'on désigne sous l'appellation funeral doom.

Taarene : chanterelle de guitares tire vers le médiéval en introduction, n 'hésitez pas à lui trouver une allure guillerette, car vingt secondes plus tard lorsque surgit le bourdon, pardon le burdoom funèbre du groupe, surgissement de basses funèbres, vous comprenez que le soleil de la joie s'est noyé, englouti au fond de la la mer, au fin-fond de l'amertume, mais ce n'est rien, la voix froide de Toril s'élève et vous envoûte sous les voutes sombres du désespoir, une voix pure comme la mort qu'elle chante, elle est-là toute seule au bord de la tombe de son bien-aimé, dans un premier temps elle se parle à elle-même, mais c'est la voix enrouée de gravier qui lui répond de dessous les profondeurs éternelles, musique froide à la ressemblance de ces scolopendres géants qui hantent les cercueils délabrés, sur les linceuls funèbres des rideaux mortuaires étincelle un gémissement de guitare recouvert de la chape baveuse des pleurs asséchés, elle chante maintenant dans le silence des notes dispersées d'un luth, elle promet l'éternité de son amour pour parvenir à l'amour de l'éternité, musique processionnaire, roulements lents de batterie, la musique et le chant vous mènent pas à pas, vous ne savez pas où mais peut-être dans une immobilité éternelle. L'orchestration s'appesantit et recouvre de terre le devenir de l'oubli qui se fige en lui-même. Under ebony shades : consolation du pauvre, ils ont abandonné le norvégien pour l'anglais, mais ce n'est pas plus gai. Un chantonnement plus aérien, lorsque le désespoir n'est plus qu'une consolation, que l'on a tout brûlé au fond de soi, la pureté atteinte est pour ainsi dire désincarnée, la bouche d'ombre éructe depuis le lointain dessous, si proche mais si inatteignable, l'âme esseulée ne croit plus en rien, ses anciennes croyances se sont évanouies, pour son âme et pour le monde Dieu est mort. Ils, elle et lui, chantent tous les deux en même temps celui qui mange la terre par les racines et celle qui refuse le ciel, musique plus lourde, poussée en avant par la batterie d'Eek qui roule à la manière d'un fourgon mortuaire traînée par deux chevaux de traits, double soulignage noir tiré sur les appétences de l'existence, l'on aimerait que cela ne finisse jamais mais il y a déjà longtemps que tout s'est arrêté, et la voix glaciale continue à tomber tels de rares flocons de neige qui ne se rejoignent jamais dans leur étrange ballet funéraire. Et la litanie s'égrène encore plus esseulée, juste quelques cordes de guitares psalmodiées en acoustique, grognements souterrains, reprises incandescentes de flammes qui ne brûlent pas mais pétrifient, et l'une d'entre elles, électrique qui monte encore plus haut, élastique en vain, la prière au néant de dieu reprend de plus belle. Que reste-t-il de l'esprit sous la glaise inféconde, le mort ne peut survivre que dans ses propres souvenirs qui tournent en rond dans le vide de sa cervelle. Accompagnement ad libitum. L'on prend son temps chacun des deux premiers morceaux dépasse les douze minutes. Demise : ne pensez pas qu'ils n'ont pas d'imagination si encore une fois le morceau débute par quelques notes de guitares si dénudées que l'on a envie de dire qu'elles sont jouées a capella, la voix semble apaisée, dans le calme du cimetière, tout intérêt s'amenuise, le chagrin n'est-il qu'une illusion, qu'une courte-vue, les fleurs poussent entre les tombes ne sont-elles pas le signe de la résurrection, du retour, de l'éternel retour de ce qui ne veut pas mourir, dialogue empli d'espoir, mais il est une autre manière d'entrevoir la plénitude du verre de la mort rempli à moitié, l'homme renaît de sa propre poussière oh oui, mais n'est-ce pas pour retourner au creux du verre de la mort à moitié vide, poussière tu es, poussière tu retourneras, le timbre de Snyen parcouru d'élans et de brisures, la musique en points de suspension qui dispersent leurs atomes, plus pure la proclamation de la vanité finale de la survie cyclique, la voix triomphe pour mieux mourir. Basse implacable. When nightfall clasps : au plus mauvais moment de la nuit lorsque l'encre tombe, que le noir du désespoir s'épaissit et s'alourdit tel un moteur d'avion qui ne veut pas disparaître et qui vous obsède de sa puissance, la voix prend la relève de la guitare, elle comble les vides, et la bouche d'ombre se confine en ses propres dires, elle vous demande de vous taire et de ne faire confiance qu'en vos actes passés, il existerait donc une possibilité sinon de réveil, au moins de récompense, a-t-on tué Dieu trop vite, nous appellera-t-il à lui, illumination d'espoir ou de folie, vers où se dirige-t-on dans cette immobilité d'éternité, le vocal comme une prière et l'orchestration qui s'allonge telles   les ombres devant nous sur le chemin quand le soleil décline, elle atteint à une grandiloquence instrumentale que l'on ne lui connaissait pas, est-ce que que ce que les mots bégayants ne peuvent pas prononcer, la musique est-elle là pour l'exprimer, le borborygme s'enlace au chant de la colombe, le vieil espoir séculaire ne veut pas mourir, la voix de Toril sonne comme des cloches d'angélus, une prière s'exhale des lèvres des agonisants. Le silence nous laisse dans l'expectative. Moment in black : ce coup-ci ce sont de franches sons de cloches qui résonnent, l'on va connaître le dénouement, n'y a-t-il rien, ou y a-t-il autre chose ? Marche funèbre ces roulements de tambours, ou le ciel qui s'entrouvre, la voix plane comme un ange, elle prend son envol vers l'empyrée, dans les films lorsque le dénouement approche l'on monte la musique et l'on fait durer le silence, ne se privent pas de cet artifice, l'on y arrive, mais doucement sans se presser, le bourdon butine encore de plus en plus fort, les tambours roulent pour l'ouverture des portes, la guitare devient tendresse, elle tourne au violon, c'est le grand moment, derrière les huis jusqu'à lors fermés, s'ouvre l'éternité, la mort n'est qu'un pénible et court instant à traverser.

Pas de quoi en faire un fromage dirait d'un rire sardonique le renard de la fable qui malgré ses paroles n'oublie pas de ramener le calendos dans son terrier, l'on pensait que Funeral nous conterait les affres du nihilisme, non, l'on retombe dans les tiroirs usés de la christologie la plus coutumière. Tant de fascination pour la mort pour rentrer sagement au paradis, Funeral nous déçoit un peu. Pourquoi cet attrait pour le tombeau pour s'en échapper à la fin, finitude qui se révèle être une naissance définitive... C'est sûr que c'est magnifique. Superbe. Une messe chantée. Pratiquement en apesanteur. S'inscrit davantage dans une tradition christianolâtre que dans le rock satanique. Peut-être est-ce pour cela que le disque a eu tant de succès. Il ne vous referme pas la porte sur le nez au dernier instant. Vous laisse l'espoir. Il ne faut pas décourager l'auditeur qui n'est qu'une partie du bon peuple qui a porté au pouvoir ceux qui le dirigent. Il est juste qu'il reçoive un lot de consolation. Ça ne peut pas faire de mal et ce n'est surtout pas trop cher. Manquerait plus que cela ! Par contre j'hésite au niveau idéologique, si l'orchestration me fait pencher pour le catholicisme, les paroles m'incitent à désigner une influence rigoriste toute protestante. Ce qui expliquerait l'économie de moyens, peu d'instruments, une voix toute classique, une retenue récitative. L'on hésite sans arrêt entre symphonie ou psaume chanté.

Petite note personnelle : en rédigeant cette chronique, me suis aperçu – c'est mon ordi qui m'a montré les traces de mon passage – que j'avais déjà pensé au mois de septembre 2020 à chroniquer cette bête. Je n'en n'avais aucune souvenance, l'on échappe difficilement à ses propres errances, sans doute avais-je déjà été attiré par la pochette ultra romantique, cette automnale feuille d'un orange incendiaire et cette implorante figure féminine éplorée, les yeux levés vers le ciel...

TRISTESSE

FUNERAL

( NOL / 1993 )

Funeral s'est formé en 92, Tragedies n'est pas né ex nihilo, le disque est trop parfait pour ne pas avoir été longuement mûri. Tristesse est la première démo sortie en cassette six titres. Une grosse ruse de sioux pas très finauds, la côté A présentait trois morceaux et le côté B exactement les trois mêmes morceaux. Parfait pour jouer à pile ou face. Vous étiez sûr de tomber sur vos trois titres préférés. Le format du carton de la K7 ne se prête pas au sujet évoqué, ce cadavre roide comme une planche à repasser dont l'âme est censée monter au ciel attendue par des anges – l'un pourrait voir Dieu en personne - armés de glaives vindicatifs se révèle peu explicite.

Anders Eek : drums et clear vocal ( clair ) / Einar Andre Fredriksen : guitars, dark vocals / Thomas Angel : guitars / Pat Kjennerud : basse. + Steffen Lundemo : guitare classique.

Thoughts of tranquility : intro à l'acoustique merci Mister Lundemo, lorsque la guitare se tait la tranquillité prend un sacré coup dans l'aile, le mourant a encore de l'énergie, râle très fort parfois il semble vomir, faut dire que derrière l'orchestre ne lui laisse pas de répit, joue un peu le rôle de ces prêtres qui se mettent en colère et tempêtent lorsque l'agonisant refusent l'absolution, sont dans la grandiloquence lente, de fait dans ce titre Funeral a condensé tout ce qui sera développé dans l'ensemble de Tragedies, tout est là, certes le mort est encore là, pas pour très longtemps l'est en train de passer de l'autre côté, n'y a que ces arrêts subits, ces pauses de silence qu'ils abandonneront, le gars y va vitesse grand V, clamse en dix minutes et hop grande joie, passe du désespoir le plus profond à la plénitude la plus accomplie, Dieu est là, tout gentil, le moribondé peut même l'embrasser, il se sent revivre, il sent le parfum des fleurs, à croire que les étagères du paradis sont remplies de pot de chrysanthèmes. A poem for the Dead : petit intermède classique comme tous les débuts mais le groupe pousse ses guitares comme l'on jette le taureau dans l'arène, un morceau pratiquement deux fois plus long que le précédent, c'est un peu normal, c'est le mauvais côté de la chose. La chose c'est la mort. Et le mauvais côté c'est la vie. Pour sûr le mort est heureux de respirer les senteurs des coquelicots dans les champs du Seigneur, mais pour ceux qui restent du mauvais côté c'est plus dur, l'amour est parti et une vie de tristesse et de désolation attend celle qui l'aimait. Le bonheur est une pomme qui se mange à deux mais il semble qu'une des deux parts est plus amère que l'autre, musique tragique, la batterie marque le pas, à chaque coup elle décapite une colonne de la solitude humaine, les survivants arpentent des champs de ruines, une cymbale sonne le glas des illusions déçues et des séparations fatales, la batterie dissèque les heures fatidiques, celles qui vous écartèlent, le chant n'est plus qu'une énorme profération qui essaie de joindre les deux bouts des tendresses humaines, elle s'exalte en un hosanna de pleurs, point de gémissements, des grognements de bêtes prises aux pièges du bonheur et du malheur et... retour de l'intermède classique, le morceau coupé en deux, un cœur qu'un glaive cruel a partagé, irréductiblement. Rien ne recoudra cette plaie ouverte dans l'âme humaine. Si le morceau est si long c'est qu'il n'y a pas de réparation possible. Cul-de-sac à deux voies. Yearning for heaven : sombres éclats de basse, sans doute faut-il regarder des deux côtés à la fois, et trouver ce point d'équilibre où toutes les contradictions s'équalisent, s'amenuisent, disparaissent... à moins qu'elles ne s'exaspèrent, celui qui reste, celui qui part, celui qui tutoie les anges et celui qui tutoie le cadavre et le cadavre qui se tue soi-même, l'âme est peut-être là-haut mais il vaut mieux n'y pas penser, ci-bas sous terre c'est la vie vécue que l'on revit, et si on veut la revivre encore il vaut mieux oublier son âme qui batifole dans le jardin des délices. Musique solennelle et dramatique, vomitoire de vocal, qui grince et rappelle que la faille est partout, mortelle dans la vie, existentielle dans la mort. Imaginons une limace géante et saliveuse, toute glaireuse qui s'avance lentement et tourne en rond indéfiniment sans pouvoir rompre le cercle enchanté et maléfique du destin humain. Intermède classique pour faire passer la pilule...

De même intensité musicale que Tragedies cette première démo vaut le déplacement. Tristesse est beaucoup plus sombre que Tragedies. Une catharsis ne survient pas fort à propos pour nous fournir une fin heureuse. Tristesse erre sans fin dans son propre labyrinthe. Giratoire sans issue.

BEYOND ALL SUNSETS

FUNERAL

( NOL / 1994 )

Einar Andre Fredriksen : guitars, dark vocals / Anders Eek : drums / Thomas Angel : guitars / Christian Loos : guitars / Toril Snyen : vocals

Encore une cassette les deux faces présentant des titres différents et une image beaucoup plus soignée que le blanc et noir de la précédente. Le même visage féminin que l'on retrouvera sur Tragedies, mais ici présenté comme une photographie posée sur un mur craquelé de formes difficilement identifiables, motif géométriques, floraux, mystérieux comme des signes en voie d'effacement...

Heartache : toujours ces cordelettes de guitare classique en intro, cela correspond sans aucun doute à la formule rituelle des contes pour les enfants, il était une fois, mais la musique est trop angoissante pour s'attendre à une merveilleuse histoire, la voix de Toril, douce comme une plainte, enchanteresse comme une mystérieuse litanie, et la réponse engorgée arrive, un duo s'établit, l'esseulée et l'homme au cœur brisé, tous deux sont seuls, l'une bougie qui s'éteint, et l'autre de l'autre côté, dans la mort, encore faut-il s'en rendre compte, en prendre conscience, une différence subtile quand on y songe, quelque degrés d'insimilitude, un froid un tantinet plus glacial, une guitare qui glisse un solo de glace dure et coupante, tout vocal est souffrance qu'il soit de clarté funèbre ou d'incompréhension encore entachée d'existence, le morceau se déploie telle la prise de conscience de son inconscience. Tout s'apaise, peut-être vaut-il mieux ne pas savoir. Fêlure insondable. Moment in black : ce morceau concluait Tragedies, ici il perd sa force conclusive, Funeral a compris que les concepts ou les images ne sont pas fixes, sont comme des pièces de mécano qui peuvent être agencées de façons fort différentes, ce ne sont pas les fragments en eux-mêmes qui déterminent le sens d'un raisonnement mais la place où ils se situent. Beyond all the sunsets ne se terminera pas comme Tragedies, les données sont ici traitées beaucoup plus généralement ce qui explique pourquoi dans ce morceau le mort est remplacée par une morte... When nightfall clasps : ce morceau est à l'origine l'avant-dernier de Tragedies, mis à cet endroit, nous sommes au plus noir du désespoir. Forlon : une introduction encore plus lourde, sans harmonique, dénudée, plus loin que le désespoir ne reste que la révolte, le rejet des dieux. Funeral semble suivre la postulation baudelairienne du reniement, les deux voix, celle de l'homme et celle de la femme, sont enlacées, psalmodient de concert, elles n'y croient plus, colère d'autant plus décidée qu'elle n'explose pas, qu'elle reste rentrée, comme figée, glacée comme un cadavre, mortuaire, ou la vie éternelle, ou le refus de dieu, sont déterminés à vouloir tout. Ou rien. La basse comme une mouche qui bourdonne au carreau mais qui ne traverse pas la vitre. Amplitude du désespoir. Long tunnel instrumental. Tout semble bouché. Dying ( Together as One ) : dix-huit minutes, le morceau de la résolution finale, l'on peut dire que Funeral est une musique wagnérienne, une espèce d'oratorio dans lequel les voix remplacent les cuivres, avec en prime cette étonnante particularité qu'il ne présente qu'un seul et unique leitmotive, décliné sempiternellement mais tellement beau et prenant que jamais l'on ne s'ennuie, une musique qui ressemble à une sculpture mobile de Calder, elle bouge pour vous tout en restant dans l'immobilité de sa propre représentation, n'y a qu'à se laisser porter, c'est vous qui êtes dans le cercueil et c'est vous que l'on porte en terre, jamais on a eu autant d'égard envers votre personne du temps où vous étiez vivant, ce qui n'empêche pas de se demander comment nos héros – mal en point - vont s'en sortir... ils ont une solution, si les Dieux ne donnent pas l'immortalité, ne reste qu'à mourir ensemble, se suivre dans la mort, s'accompagner dans la mort, de Baudelaire l'on passe à Villiers de l'Isle Adam, Axël et sa fiancée Sara qui boivent à la coupe sciemment, non pas comme Roméo et Juliette ces amoureux victimes des circonstances, mais ici en un acte délibéré décidé dans la splendeur de la vie. Mais Funeral n'imagine pas que la mort soit un soleil, elle est juste la manière de surseoir à la laideur des existences agoniques. La vie est une défaite et la mort un coucher de soleil définitif. Avec rien au-delà. Prélude et mort d'Iseult et de Tristan. Pas pour rien qu'ils aient été traités après cette deuxième démo de groupe le plus dépressif du monde. Z'ont un peu corrigé le tir avec Tragedies. Mais le mal était fait. Quelques années plus tard ils ont adopté le style gothic. L'est sûr que comparé au funeral doom, le carton-pâte du gothic c'est de la grosse rigolade. Du moins de la comédie romantique...

Très puissant, âmes fragiles et dépressives s'abstenir...

Damie Chad.

16/06/2021

KR'TNT ! 515 :MING CITY ROCKERS / BAY CITY ROLLERS / PHIL SPECTOR / SOUL TIME / CRASHBIRDS / FORÊT ENDORMIE / QUERCUS ALBA / CIRCADIAN RITUAL

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 515

A ROCKLIT PRODUCTION

SINCE 2009

FB : KR'TNT KR'TNT

17 / 06 / 2021

 

MING CITY ROCKERS / BAY CITY ROLLERS

PHIL SPECTOR / SOUL TIME / CRASHBIRDS

FORÊT ENDORMIE / QUERCUS ALBA

CIRCADIAN RITUAL

TEXTES + PHOTOS :  http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com

 

L’avenir du rock - La dynastie des Ming

C’est en fouinant dans les pages de chroniques de disques de Vive Le Rock qu’on a fini par repérer les Ming City Rockers.

— Monsieur Vive le Rock, comment expliquez-vous ce phénomène ?

— What phénomène ?

— Bah, les Ming City Rockers ?

— Ah oui ! Ils font partie de ces centaines de groupes qu’on case comme on peut, tiens on va les mettre là en attendant, on sait jamais, des fois qu’y percent. Bon c’est pas mal, hein ?, me fais pas dire ce que j’ai pas dit. Alors bon, on leur met une bonne note, disons 8/10, et après chacun cherche son chat, pas vrai ? On met tout le temps des 8/10 et des 9/10, question de moralité. On n’est pas là pour jouer les tontons flingueurs. Mais bon en même temps, y sont bien gentils les Ming City machin, mais y a pas de quoi se relever la nuit, et puis les groupes de British gaga-punk un peu trop énervés, ça grouille de partout, il en arrive dix par jour au courrier, et t’as des gens qui prétendent que le rock est mort, y feraient mieux de venir voir la gueule de ma boîte aux lettres, ça n’arrête pas ! Non seulement tu reçois tous ces disks, mais en plus, faut les écouter ! Méchant boulot ! Sais pas comment font les autres, mais des fois ça fait mal aux oreilles. C’est comme quand tu baises trop, tu finis par avoir mal aux couilles, ha ha ha !

— L’underground se porte bien, d’après ce que vous dites...

— S’est jamais aussi bien porté ! Ma boîte aux lettres récupère toute la crème de la crème de l’underground, et cette crème n’a jamais été aussi vivace, je veux dire au plan bactériologique. Ah la vache, tu verrais cette vivacité ! Une vraie prolifération !

C’est vrai, quand on écoute Lemon, le deuxième album des Ming City Rockers, on a l’impression que l’underground vit bien sa vie, qu’il n’a besoin de personne en Harley Davidson. Dès «Sell Me A Lemon», on saute dans le cratère d’un volcan. Toute cette disto et tout ce bass drum sonnent comme une déclaration de guerre. Ils ont le power et tu les prends tout de suite au sérieux. Ils développent avec ce cut une espèce d’énormité rampante qui te grimpe dans la jambe du pantalon. Le petit délinquant qui chante n’a pas de voix, mais il fait illusion. C’est tout ce qu’on lui demande. Le solo ferait penser à une avalanche de vieilles déjections. Ils savent couler un bronze qui fume, alors bravo les Ming ! Et les voilà partis à l’aventure, avec le handicap du pas de voix, mais quelle énergie ! Disons que c’est visité par le haut, avec des solos vampires qui planent dans la nuit. Ils démarrent tous les cuts sur le principe de l’avalanche et c’est parce qu’ils n’inventent rien qu’on s’intéresse à eux. Tout l’avenir du rock repose sur cette énergie désespérée, les Ming jouent leur va-tout avec des cuts désespérés mais pleins de jus. «Death Trip» est l’archétype du no way out. Ils s’enfoncent dans la désespérance du heavy gaga-punk mais c’est plein de spirit. Les gens devraient théoriquement adorer leur profond désespoir plein d’espoir. C’est l’énergie qui les porte et qui les arrache à l’oubli. Ils travaillent chacun de leurs cuts au corps. Ils envoient paître «Christine» dans les prairies de la power pop, c’est tout ce qu’elle mérite, ils ba-ba-battent la campagne et cisaillent tout à la base. Et puis avec un cut comme «How Do You Like Them Apples», ils avancent à marche forcée vers le néant, portés par un gros riff abrasif, suite à quoi ils prennent feu et on finit par les perdre de vue. Le coup du lapin arrive enfin avec un «Don’t You Wanna Make My Heart Beat» complètement vérolé par un solo de wah. Ils réveillent de vieux démons et font leurs adieux dans une stupéfiante envolée de fin de non recevoir.

Mais alors, les Ming City Rockers ne sont pas des chinetoques ? Non, ils sont basés à Immingham, une ville portuaire située sur la côte Nord de l’Angleterre, à mi-hauteur, à droite de Leeds et de Sheffield. On surnomme cette ville Ming-ming, d’où les Ming City Rockers.

Leur premier album vaut véritablement le détour. Même équipe avec Clancey Jones au chant, mais c’est la lead-guitar Morley Adams qui vole le show, notamment dans «You’re Always Trying Too Hard». Quelle violence intentionnelle ! Elle joue au hard drive, mais en fait, elle se livre à un sacré tour de passe-passe car elle vise l’enfilade superfétatoire, forant son couloir avec une hallucinante virtuosité. On croirait entendre Jeff Beck, alors t’as qu’à voir ! Elle fait un gratté de gamme avec un son extrêmement acide. Nouveau coup de Jarnac avec cette cover du «Crossroads» de Robert Johnson. Clancey Jones chante ça à petit feu, mais Morley Adams se met dans tous ses états. Ils ne sont pas avares d’énormités, comme le montre ce «Wanna Get Out Of Here But I Can’t Take You Anywhere» d’ouverture de bal. Ils amènent ça dans les règles du lard fumé, c’est battu à la dure, avec une disto en contrefort du roquefort. Voilà encore un obscur objet du désir, un cut extrêmement bon, bourré à craquer d’énergie subliminale. Et quand ils prennent le gaga-punk d’«I Don’t Like You» au ventre à terre, ils ne sont pas loin des Cheater Slicks. Ils font du simili-stomp avec «You Ain’t No Friend Of Mine». Ils tapent ça au break de bass-drum. Il y a du volontarisme chez les Ming. Non seulement ils stompent comme des princes, mais Doc Ashton bat comme un beau diable. Ce wild man de Clancey Jones se tape une belle descente aux enfers avec «She’s A Wrong ‘Un». Sur ce coup-là, les Ming valent bien les Chrome Cranks, car ils sortent un son qui fuit dans la ville en flammes et ça devient très spectaculaire, pulsé par un poumon d’acier rythmique. Les Ming ne plaisantent pas non plus avec le ramonage, comme le montre «Rosetta». Pendant que Clancey Jones gueule comme un veau dans son micro, les autres jouent dans tous les coins. Du coup, ils deviennent nos copains. Ils bouclent leur joli bouclard avec une autre merveille, «Get Outta Your Head». Ils gonflent leur gueulante d’une belle énergie sixties. Les filles envoient des chœurs impardonnables, les accords claquent bien dans le studio, Morley Adams part en petite vrille intestine, et du coup ça sent bon le glam. On attend des nouvelles des Ming avec impatience.

Signé : Cazengler, Ming Pity rocker

Ming City Rockers. Ming City R*ckers. Bad Monkey Records 2014

Ming City Rockers. Lemon. Bad Monkey Records 2016

 

Dock of the Bay City Rollers

 

Quelques articles ici et là nous avaient prévenus : l’histoire des Bay City Rollers que raconte Simon Spence dans When The Screaming Stops: The Dark History Of The Bay City Rollers est une histoire affreusement sombre. Mais tant qu’on n’a pas lu le book de Spence, on n’imagine pas à quel point cette histoire peut être sombre.

McLaren déclara en son temps que les Pistols were just the Bay City Rollers in negative, et c’est probablement grâce ou à cause de lui qu’on finit par s’intéresser 40 ans après la bataille à ce groupe qui déclencha l’hystérie en Angleterre.

Et puis comme Les McKeown - deuxième chanteur des Rollers et le plus connu - vient de casser pipe en bois d’Écosse - trois ans après que le bassiste Alan Longmuir ait lui aussi cassé sa pipe en bois d’Écosse - il nous a semblé opportun d’entrer dans cette histoire par la grande porte.

Simon Spence est une sorte de Rouletabille du sex & drugs & rock’n’roll, il nous tartine 500 pages avec une prompte célérité, ne mégote sur aucun détail, il fouille dans les chambres et dans les arrêts des tribunaux, c’est un infatigable, un retrousseur de manches, une sangsue affamée de vérité, la puissance de son investigation pourrait presque passer pour un souffle littéraire, 500 pages c’est long, il réussit l’exploit de maintenir l’attention du lecteur en éveil, jusque dans les heures sombres de la nuit. Pas facile de lâcher ce pavé. Une fois qu’on y est entré, on est baisé. C’est aussi bête que ça.

Ni les frères Longmuir ni Les McKeown ne sont les personnages principaux de cette sombre histoire. Ils laissent ce triste privilège à Tam Paton, leur manager/protecteur, le prototype du svengali à l’Anglaise, ou devrait-on dire à l’Écossaise, car toute cette histoire se déroule à Edimbourg, et son esthétique repose sur le tartan. Paton est l’un de ces bidouilleurs du rock qui pullulent dans les early seventies. Il fume soixante clopes par jour, se goinfre de valium et supervise les moindres faits et gestes de ses poulains, les Bay City Rollers. Il leur interdit l’alcool, les drogues et les fiancées - No girlfriends and no booze - Quand ils partent en tournée à six, il loue trois chambres d’hôtel. Pour éviter les accointances, Paton organise chaque soir un roulement : deux par deux, ce ne sont jamais les mêmes qui dorment ensemble et bien sûr, le cinquième est celui qui devra dormir dans la chambre de Paton. Autant le dire tout de suite : Paton aime bien les jeunes garçons, ni trop jeunes, no trop vieux. Si tu veux faire partie des Bay City Rollers, tu dois passer à la casserole.

En tournée, Paton leur interdit tout : ils doivent rester dans leur chambre et descendre dans la bagnole quand il l’ordonne. Aucune interaction avec les autres gens. La presse considère Paton comme le sixième Roller. On le décrit comme le manager des Rollers, leur conseil et leur ami. Son modèle n’est autre que Brian Epstein. La Beatlemania sera le modèle de la Rollermania. Il pousse le bouchon assez loin - No sex no drugs no rockn’n’roll - Il veut que les Rollers restent disponibles pour les fans qui sont évidemment des adolescentes. Et comme Epstein, Paton doit garder le secret sur son homosexualité. À cette époque, elle est encore répréhensible. Le seul hic, dans ce parallèle, c’est que les Beatles avaient du talent, pas les Rollers. Brian Epstein avait de la classe, Tam Paton est un prédateur sexuel. Les McKeown déclarera plus tard avoir été violé par Paton.

Mais comme le rappelle si justement Rouletabille, il ne peut y avoir de Bay City Rollers sans Tam Paton. C’est lui qui recrute et qui vire les Rollers, sur des critères esthétiques, bien sûr - Good-looking boys wanted, ability to play not necessary - il contrôle le moindre détail de leur vie privée comme professionnelle, il est à la fois le bon et le méchant de cette histoire - Both hero and villain - l’artisans de leur rise and fall, et nous dit Spence, tous ces éléments font de l’histoire des Bay City Rollers une véritable tragédie shakespearienne, et là, le book se met en route. En comparaison de Tam Paton, les Don Arden, Morris Levy et autres Lasker ne sont que des enfants de chœur.

Juste après la liquidation d’Immediate Records en 1969, l’associé d’Andrew Loog Oldham Tony Calder monte avec David Apps une nouvelle structure, MAM, à la fois agence et label. Calder commence à prospecter en Écosse et signe trois groupes, Northwind, Hate et Tear Gas. Puis un collègue écossais l’emmène assister à un concert des Bay City Rollers à Edimbourg, et là Calder ne comprend pas ce qui se passe - Christ what is this? - Son collègue écossais lui répond : «This is the Bay City Rollers.» Calder assiste tout simplement à un scène d’hystérie collective comme on en voyait dix ans auparavant, au temps des early Stones - It was like seeing the Stones when they broke. You could smell sex everywhere - Alors Calder se rapproche de Paton car le phénomène l’intéresse. Mais des gens le mettent en garde, disant que Paton enfile ses protégés - You know he’s fucking some of the band up the bum - Comme Paton dans le civil est grossiste en patates, on dit qu’il les enfile à l’arrière du camion de patates - He was shagging them in the back of the potato wagon - C’est vrai qu’on se régale avec les tournures de la version originale. C’est à la fois comique et tragique. Calder ajoute que personne ne connaît l’âge véritable des Rollers. Tout le ponde ment, Paton le premier. Calder refuse de travailler avec ce Paton qui le rend malade - It made me feel ill. Tu voulais te récurer les mains après lui avoir serré la sienne. J’avais jamais vu des ongles aussi dégueulasses. Je n’ai jamais su si ça venait des patates ou du trou du cul d’un kid. Si tu as du sang sur les ongles pendant la nuit, le matin, c’est noir. On dirait de la crasse. Tu veux vraiment prendre ton petit déjeuner avec Tam Paton alors qu’il a enfilé his finger up some kid’s arse, celui qui est assis à table et qui chiale parce qu’il a mal au cul, ah non merci.

Tam Paton mène son business d’une main de fer. Tout le monde a peur de lui - S’il te dit saute, tu sautes - Quand il sent des réticences chez l’un de ses protégés, il lui fait avaler des mandrax. Mais même avec cette discipline de fer, Paton peine à préserver l’image clean-cut des Rollers, notamment durant les tournées américaines. Paton surprend plusieurs fois Ian Mitchell au lit avec une groupie, ce qui lui vaudra d’être viré. Chaque fois que Les McKeown entend frapper à la porte de sa chambre d’hôtel et qu’il ouvre, il tombe sur une petite gonzesse à poil qui veut baiser avec lui, alors il se planque dans un placard pour la baiser, car Paton fait des rondes de surveillance. Pat McGlynn qui fit brièvement partie des Rollers explique qu’en arrivant dans le groupe, il était puceau - I’d never had sex with a girl - Il préférait se bagarrer - My first experience of sex was with that bastard Paton when he abused me on his couch - McGlynn ajoute que Paton droguait les verres des gens qu’il envisageait de baiser - He was just an animal - Il dit aussi que Les McKeown lui a sauvé la mise plusieurs fois. Les et lui se tapaient des tas de filles, mais Stuart Wood allait tout cafter à Paton. En fait, McGlynn nous explique que Paton voulait aider ses protégés à devenir homosexuels, leur expliquant que les femmes, bah, ça ne sent pas bon et ça crée des problèmes, quand elles sont enceintes. Les McKeown : «Paton ramenait en permanence son concept that women were dirty fish, dirty, smelly fish you don’t want any of them, you want to be one of the boys.» Pat McGlynn finit par raconter à son père que Paton le harcèle. Wot ? Ivre de rage, le père se lève d’un bond et s’en va péter la gueule à Paton. Rouletabille rapporte d’autres épisodes gratinés, mais on va s’arrêter là. KRTNT a pour objet de vous divertir et non de vous faire vomir.

Paton va ensuite se lasser des Rollers. Dans sa résidence de Little Kellerstain, il continue de se livrer à toutes sortes d’abus. C’est d’une grande banalité chez les gens riches qui ont de très gros appétits sexuels. Il leur faut un harem. Little Kellerstain est donc un harem. Des kids y logent à l’année. Ils portent tous des robes de chambre. Paton fournit les drogues, il devient même un gros dealer local.

Bon alors maintenant que le décor est planté, on peut s’intéresser à Les McKeown. Rouletabille le situe comme l’âme de la Rollermania - avec Eric Faulkner, le guitariste - Selon Rouletabille, McKeown n’est pas un saint : il va comparaître trois fois devant des juges. Une fois pour avoir renversé accidentellement une femme alors qu’il fonçait au volant de sa Ford Mustang - un an de retrait de permis - une fois pour avoir assommé un photographe d’un coup de pied de micro lors d’un concert et autre fois pour avoir canardé en pleine tête une fan qui s’était introduite dans son jardin. Chaque fois, il est passé à travers. Rouletabille indique que Les McKeown était le seul Roller qui parvenait à échapper au contrôle de Paton - A street kid from quite a hard family, a NED (non-educated-delinquant) - Donc un vrai Sex Pistol, comme Steve Jones - He was the guenine thing. He just did what he wanted - Selon Bob Gruen qui a suivi les Rollers pendant une tournée américaine, Les was a great singer, very cute, very savvy, he had charisme... A really talented charismatic guy - Les visionnait les films que Bob Gruen avait tournés sur les Dolls et ce groupe le fascinait, mais ça ne fascinait pas Tam Paton qui ne comprenait rien : «Oh ils sont maquillés, ils font semblant. Our band is really good, their band isn’t. They broke up, we’re a succes.» En fait, Bob Gruen sentait bien que Paton était terrifié par les Dolls. Et bien sûr, celui qui hait le plus Paton, c’est Les McKeown - Je voulais lui enfoncer un stylo dans l’œil. I hated him. He was a beast. Il s’en prenait aux jeunes pour les exploiter sexuellement et financièrement. Tam m’a toujours dit que s’il n’avait pas été là, j’aurais bossé sur des chantiers, mais si je n’avais pas été là, il serait toujours grossiste en patates - Quand plus tard Paton casse sa pipe en bois, Les McKeown affirme que personne ne va pleurer sa disparition. Et il ajoute : «Les Écossais peuvent dormir sur leurs deux oreilles maintenant the beast of Kellerstain is dead.» Déchaîné, Les McKeown déclare à qui veut l’entendre que Paton «is a thug, a predator and a drug-dealing bastard.» Amen, ou plutôt pas amen.

À une époque, les Bay City Rollers étaient the hottest pop act en Angleterre. Les fans assiégeaient leurs domiciles 24 h/24. Le line-up le plus populaire est celui qu’on voit sur l’illusse : Eric Faulkner (guitare), Alan Longmuir (basse), Derek Longmuir (beurre), Les McKeown (chant) et Stuart Wood dit Woody (guitare). Ian Mitchell et Pat McGlynn remplaceront Alan Longmuir viré par Paton parce qu’il était trop vieux. Le nom du groupe est inspiré par celui de Mitch Ryder & the Detroit Wheels. C’est bien connu, des wheels aux rollers, il n’y a qu’un pas et Bay City fut choisi parce que ça sonnait comme something big, American/Motown sounding. Bien sûr, au départ, ils ne savaient pas jouer. Quand ils viennent à Londres enregistrer leur premier single avec Jonathan King, seul Nobby Clark (le premier chanteur du groupe) est autorisé à entrer dans le studio. King ne veut pas perdre de temps avec a stupid fucking band. Just give me the singer.

Le premier label des Rollers, c’est la filiale anglaise de Bell Records que monte Dick Leahy à Londres. Juste avant l’arrivée du glam, il signe Hello et Twiggy, puis Gary Glitter en 1972. Des gens comme Jonathan King et Chris Denning constituent un environnement qui forcément plaît beaucoup à Tam Patton. D’ailleurs Paton demande à l’un des Rollers de coucher avec Denning, car, leur dit-il, «il a le bras long». Leahy bosse exactement de la même manière que Mickie Most, son voisin et concurrent - Get a hit record, get on Top of the Pops and conquer the world - Comme le fait Mickie Most avec Nicky Chinn et Mike Chapman, Leahy paye le duo de compositeurs Bill Martin et Phil Coulter pour lancer les Rollers. Et pour fêter l’enregistrement du premier single («Keep On Dancing»), Leahy emmène les Rollers dans un restau chic de Londres et leur dit de commander tout ce dont ils ont envie, leur affirmant que c’est sur le compte de Bell, alors qu’en réalité c’est financé par les royalties du groupe. Pendant les premières années, les Rollers reçoivent 80 £ par semaine et doivent aider Paton à charger les camion de patates. Quel cirque !

Comme les Rollers n’ont pas de son, Phil Coulter se retrouve dans l’obligation d’en inventer un. Il faut bien sûr que ça soit très commercial et surtout pas rock’n’roll. Son modèle est le «Da Doo Ron Ron» des Crystals, mais Coulter n’a pas les épaules de Totor. Puis se rappelant du conseil de Brian Epstein, Paton demande aux Rollers de travailler leur look. Ils vont évoluer vers le boot boy look rehaussé de tartan et les coiffures bouffantes, qu’ils nomment tufties - Faulkner had a 100 per cent tufty et les frères Longmuir had 50 per cent tufties. Wood had almost but not quite the same as Faulkner - La réputation des Rollers va donc reposer plus sur leur look de pretty boys que sur leur potentiel musical qui avoisine le niveau zéro. Comme Mike Nesmith dans les Monkees, Eric Faulkner sa battra tout au long de leur histoire pour imposer ses chansons. À son arrivée dans le groupe, il avait amené une réelle énergie et l’envie de rocker, mais Paton ne voulait pas que ça rocke. Il voulait que ça plaise aux gamines de 13 ans qui allaient aux concerts et qui adhéraient au fan club, un fan-club qui fut pendant les années chaudes de la Rollermnia une source de revenus considérables.

Lorsque Les McKeown arrive dans les Rollers en remplacement de Nobby Clark, il apporte avec «Shang-A-Lang» un sang neuf. Aux dires des connaisseurs, «Shang-A-Lang» reste le meilleur single des Rollers - A more liquid, funky version of the Glitter stomp - Les Rollers cultivaient une sorte d’aura de jeunesse et «d’innocence» qui les distinguait des concurrents : Glitter, Mud, les Rubettes, Slade et Sweet.

Puis le contact se fait avec Clive Davis et Arista. Mais Davis a du mal à prendre les Rollers au sérieux. Quand il écoute leur album Once Upon A Star, il est frappé par la pauvreté du contenu. Davis n’est pas le seul à réagir comme ça. Quand paraît l’album Wouldn’t You Like It, le Melody Maker déclare : «musique incompétente jouée par un groupe incompétent». Sur les 12 cuts, 11 sont composés par Eric Faulkner et Stuart Wood. Aux yeux du Melody, cette musique est pire que tout et les paroles pathétiques. Et Rouletabille ajoute qu’il était difficile de ne pas être d’accord. Voilà le vrai problème des Rollers : une médiocrité musicale abyssale. C’est pour ça qu’on ne voyait pas les albums chez les bons disquaires. Les Rollers étaient essentiellement un groupe de singles.

Mais bon, Davis finit par signer les Rollers sur Arista, flairant le jackpot, mais il impose une direction artistique. C’est aussi lui qui impose la reprise du vieux hit de Dusty chérie, «I Only Want To Be With You». Bizarrement, la Rollermania prend aux États-Unis. Davis voit un concert à Philadelphie et se dit choqué par l’hystérie collective. Quarante gamines tombent dans les pommes. Chris Charlesworth qui suit la tournée américaine pour le Melody est sidéré de voir le succès des Rollers : «Ça n’a jamais marché pour Slade ici alors qu’ils étaient mille fois meilleurs. Ça semblait ridicule. Pendant le concert, on n’entendait rien à cause des hurlements. Ils n’avaient pas du tout de son - They sounded thin and weedy: Weak.» Mais ça ne marche pas partout. Le concert de Detroit est annulé à cause des ventes de billets trop faibles. Curieusement, le succès des Rollers aux États-Unis entraîne leur déclin en Angleterre.

En fait, Arista vise le marché de la pop commerciale, ce qu’on appelait le circuit des MOR rock stations (middle of the road), qui programmaient les Carpenters, Wings et les Moody Blues. Mais paradoxalement, on retrouve les Rollers dans le fameux Punk magazine de John Holmstrom qui les voit comme les first true punks britanniques. C’est vrai que Les McKeown est un vrai punk, au sens où on l’entendait avant que ça ne devienne une mode. D’ailleurs McKeown et Faulkner ne s’entendent pas très bien. McKeown trouve que Faulkner est pompeux, il pète plus haut que son cul et se prend pour John Lennon, alors qu’il n’a jamais été foutu d’écrire une bonne chanson. Pendant les séances d’enregistrement, ils passent leur temps à se chamailler sur le choix des chansons. L’intérêt de ces gros pavés de 500 pages est de pouvoir entrer dans ce genre de détails, dans le relationnel des groupes, ce que ne permet pas l’article de presse rock et encore moins le «contenu» offert en pâture sur le web aujourd’hui, et notamment wiki. La superficialité est la porte ouverte à toutes les dérives. Pendant des décennies, la presse rock a véhiculé des clichés des fausses rumeurs, dus à un manque de travail en profondeur. Il faut un Rouletabille pour rétablir la vérité des choses. La vie d’un groupe - qu’il soit bon ou mauvais, chacun cherche son chat - est toujours intéressante, car ça reste avant toute chose une aventure humaine.

Et puis évidemment, les Rollers sont énormes au Japon. 120 000 fans les attendent au Narita International Airport. Ils jouent bien entendu au Budokan. Mais les tensions dans le groupe atteignent leur paroxysme et McKeown qui ne s’est jamais vraiment senti intégré finit par quitter les Rollers la veille d’un départ pour une nouvelle tournée au Japon. Son départ entraîne le split du groupe qui perd en même temps son cachet de 14 millions de dollars. McKeown n’en pouvait plus de voir tous ces mecs se prendre pour God : Paton, Faulkner et les autres. Le sud-africain Duncan Faure remplacera le street kid McKeown.

Rouletabille entre bien sûr dans le détail du business. Il annonce des détournements de sommes astronomiques. Il cite par exemple une facture de Marty Machat d’un montant de 500 000 $, et des frais d’avocats estimés à 800 000 £. Davis lâche les Rollers après l’album Strangers In The Wind qui a coûté une fortune et qui ne se vend pas. Les Rollers finissent enfin par virer Paton. En 1979, les Rollers qui ont besoin de blé partent jouer an Afrique du Sud, alors que tous les groupes respectent le boycotage de ce régime pourri. Mais les Rollers ne sont plus à ça près. Ça fait longtemps qu’ils ont perdu toute estime d’eux-mêmes et aller jouer au pays de l’Apartheid ne leur pose absolument aucun problème. Néanmoins l’argent se fait rare et les Rollers cherchent un nouveau manager, ce qui n’empêchera pas le groupe de crever. Faulkner ne cache pas son amertume : «Les gens autour de nous ont tout pris. Ils n’ont pas pris que l’argent, they want to take all of it, everything. Those business types don’t give a damn about anybody, you’re just a commodity to them.» Rouletabille consacre les 100 dernières pages du book à l’habituelle litanie des groupes qui ont généré des millions et des millions et qui se sont fait plumer. Dans le cas des Rollers, le verbe ‘entuber’ serait d’ailleurs plus approprié. McKeown : «It was fucked up so bad, il faudrait 100 experts pour démêler ça et ça prendrait des années.» On voit apparaître dans ce bouquet final une silhouette bien connue : Mark St John. Rouletabille tient tout de même à préciser que Mark St John n’est pas seulement le «sauveur» des Pretty Things. Il fut le collaborateur de Peter Grant et de Danny Sims, the Mob-collected former manager/producer of Bob Marley. St John se fait appeler «the Robin Hood of rock’n’roll». Il a réussi à sauver les master tapes et les copyrights des Pretties, et à leur récupérer une somme d’argent significative. St John poursuit les gros labels en justice. Il les mord et ne les lâche plus. Il en vit. Et donc Eric Faulkner fait appel à lui pour récupérer le blé des Rollers. Il sait que les Rollers ont vendu quasiment autant de merch que les Beatles et Elvis, ça représente des sommes astronomiques. Donc il y a un problème : où est passé le blé ? Certainement pas dans les poches des Rollers. St John estime les profits générés par le groupe à un billion de $. Il estime aussi que Tam Paton n’a pas fait le poids dans cette histoire : «Tam was incredibly stupid. Il n’était pas capable de manager un groupe qui connaissait un succès international.» Et il ajoute : «C’était juste un working class guy qui transportait des patates and liked to bugger people up the arse behind the van.» Il indique aussi que les Rollers ont été «financially destroyed» et parle d’une «rock’n’roll tragedy». St John déclare qu’on leur doit entre 26 et 90 millions de £. Trouvant l’estimation est exagérée, Arista suggère 2 millions de £. Mais le dossier est dans les pattes de la justice américaine et au final, les Rollers ne vont récupérer que des clopinettes qui serviront à couvrir les frais de justice qui se chiffrent en millions de dollars.

Si on veut voir ce que les Bay City Rollers avaient dans le ventre, musicalement, il existe une petite box 3 CD parue chez Cherry Red : The Singles Collection survole toutes les époques et c’est vrai que certains singles ne manquent pas de charme, notamment «Saturday Night» qui date de 1973, produit par le duo Bill Martin/Phil Coulter. Les Rollers font du Glitter, c’est assez efficace, l’époque veut ça, on est en Angleterre et les kids adorent stomper le samedi soir. Encore un hit pop avec «Remember» toujours produit par la même équipe. C’est encore Nobby Clark qui chante, il sera remplacé par Les McKeown aussitôt après. Un truc comme «Remember» ne pouvait que marcher. L’un de leurs meilleurs singles est le fameux All Of Me Loves All Of You/The Bump. Aucune dimension artistique, mais du gros biz pop, oh oh. Ils savent claquer un hit, ils tapent en plein dans le mille. C’est même assez puissant en matière de sucre Scot. Avec «The Bump», ils jouent la carte du heavy stomp. Avec Keep On Dancing/Alright, Nobby Clark reprenait les Gentrys et Buddy Holly, il y avait une certaine volonté de faire du rock, mais dans les pattes de Jonathan King, ça devenait inepte. C’est dingue ce que ça pouvait puer dans les pattes de ce mec-là. L’histoire du groupe n’était déjà pas très ragoûtante, mais ce genre de single ajoute encore au malaise. «Manana» est le single qui bat tous les records de putasserie. C’est le genre de truc qu’on entend dans les mariages des beaufs. On y atteint les tréfonds de l’horreur. À l’écoute des singles, on ressent exactement le même malaise qu’à la lecture du book. Tout est vérolé dans cette histoire. Sur «Hey C.B.», les musiciens de studio font n’importe quoi, ça n’a plus rien à voir avec les Rollers. C’est avec «Shang A Lang» que Les McKeown fait son entrée dans la «légende». Il s’agit d’un petit glam écossais d’une incroyable fraîcheur. Les Rollers se positionnent sur un créneau plus poppy que les glamsters, d’où leur absence dans l’histoire du glam. Force est d’admette que «Summertime Sensation» est un peu n’importe quoi. Ils font du candy glam rock très ballroom, c’est l’Angleterre du samedi soir. Cette pop un peu bubblegum finit par indisposer.

Ils attaquent le disk 2 avec «Bye Bye Baby», une pop à la Spector produite par Phil Wainman, mais ce n’est pas le son. C’est bien plus putassier. On assiste à un incroyable déploiement de forces. Ils refont un «Saturday Night» plus glamour, assez candy darling, montre-moi ton cul que je t’enfile, mais rien dans le ventre. Ce n’est ni Slade ni Sweet. On sauve «Money Honey», un heavy boogie rawk anglais avec des tendance beatlemaniaques. C’est très curieux et même assez accrocheur. Ils font aussi un classique glam avec «I Only Wanna Be Like You», un beat à se faire sucer, la fameuse reprise de Dusty chérie imposée par Clive Davis, que reprirent aussi les Surfs et Richard Anthony. Il y a du teen power là-dedans, c’est indéniable. Mais ils font aussi pas mal de petits slowahs de bite molles, comme «Give A Little Love». Et puis on sent le poids de Tam le prédateur derrière cette pop insipide qu’est «She’ll Be Crying Over You». Les pauvres Rollers n’avaient aucune chance. Les singles sont souvent exécrables. Avec «Mama Li», ils se prennent pour des compositeurs, mais c’est atrocement mauvais. Avec «Rock N Roller», ils montrent qu’ils savent allumer la petite gueule d’un hit de classic Ballroom blitz. Et voilà qu’ils se prennent pour les Easybeats avec une reprise de «Testerday’s Hero». Belle prod en tous les cas. C’est leur période Arista, ils font du gros rentre-dedans, ils savent ce qu’ils font.

Et puis, avec le disk 3, on entre dans l’horreur totale. Il n’existe rien de plus putassier que ce «Dance Dance Dance». Et ça se dégrade encore avec «You Made Me Believe In Magic». On se croirait dans une boîte de traves à Honfleur. Ça péricilite en 77 avec «Are You Cuckoo». Les McKeown tente de sauver les meubles avec «Dedication», il chante son petit bout de gras. Il est intéressant ce mec, on sent qu’il a du caractère, c’est lui the real kid. Par contre, ils retombent dans le porn de Tam avec «The Way I Feel Tonigh», qui équivaut à une giclée de sperme dans l’œil. «Love Power» renoue avec l’atrocité sans nom et quand on écoute «All The World Is Falling In Love», on prie Gawd. Aw Gawd, protégez-nous de ces horreurs ! Toute cette période qui est la fin de parcours des Rollers est d’une médiocrité qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer, mais c’est intéressant de l’entendre. Ça permet de savoir jusqu’où on peut aller trop loin. Quand Duncan Faure prend le chant sur «Turn On The Radio», c’est la fin des Rollers. D’ailleurs le groupe s’appelle désormais les Rollers. Fini le Bay City. Ils font du pub rock. Ça n’a ni queue ni tête. Et les derniers singles se terminent en eau de boudin avec Duncan Faure. «Set The Fashion» n’a plus aucun sens, ça bascule dans le ridicule.

Signé : Cazengler, Boue City Roller

Alan Longmuir (bass). Disparu le 2 juillet 2018

Les McKeown (chant). Disparu le 20 avril 2021

Bay City Rollers. Singles Box. Cherry Red 2019

Simon Spence. When The Screaming Stops: The Dark History Of The Bay City Rollers. Omnibus 2016

 

Spectorculaire - Part Four -

The ashes

 

Richard Williams revient longuement sur le chapitre des héritiers du Wall. Parmi les plus évidents, il cite Sony & Cher («I Got You Babe»), Andrew Loog Oldham qui produisit les premiers albums des Stones, Brian Wilson, George Shadow Morton et les Shangri-Las, Roy Wood en Angleterre, et des cuts comme «Summer In The City» (Lovin’ Spoonful), «Heroes & Villains» (Beach Boys) et «A Day In The Life» (Beatles) lui semblent être de bons exemples d’influençage. Bizarrement, il oublie de citer Dave Edmunds dans sa liste. Les albums des Crystals allaient aussi influencer Hank Medress, le producteur des Chiffons. Et puis il y a bien sûr tout le cheptel Red Bird, couronné par le «Chapel of Love» des Dixie Cups. C’est Jeff Barry, fervent admirateur de Totor, qui les produit, ainsi que les Jelly Beans et les Butterflies. Williams cite aussi Jan & Dean, dont le «Dead Man Curve» lui paraît sacrément spectorish. Et quand Brian Wilson enregistre Pet Sounds, il utilise bien sûr le même studio (Gold Star) et les mêmes musiciens que Totor.

Ce sont les compiles qui se tapent la part du lion sur la question de l’héritage. On en trouve de deux sortes dans le commerce : les Ace et les pas-Ace. On l’aurait parié, les plus sexy sont les Ace. Les gens d’Ace se sont amusés à réunir sur trois compiles bien dodues tous les dévots et tous les imitateurs de Totor. Ce sont les fameux Phil’s Spectre - A Wall Of Soundalikes, volumes 1, 2 et 3. On ne fait pas trop gaffe la première fois qu’on ramasse ça, on croit que c’est du Totor, mais pas du tout. Ce ne sont que des émules et pas des moindres : sur le volume 1, on croise Jackie DeShannon, Sonny & Cher, les Righteous Brothers ou P.J. Proby pour les plus connus, et une multitude d’autres artistes le plus souvent tombés dans l’oubli. C’est aussi l’occasion de se refiler des gros shoots de frissons à répétition. Rien qu’avec le «When You Walk In The Room» de la belle Jackie, on est ravi, car avec ses arrangements, Jack Nitzsche y ramène tout le power du Wall, les castagnettes et les violons. Mais ce n’est pas lui qui produit, c’est Dick Glasser. La voix de Jackie se détache merveilleusement bien, elle ramène toute sa niaque de petite gonzesse. On croise quelques productions signées Holland/Dozier/Holland (Supremes avec «Run Run Run» ou les Darnells), mais il n’y a pas de wall, si peut-être un peu dans le «Too Hurt To Cry» des Darnells. Par contre, Sonny Bono qui a pas mal traîné au Gold Star à l’âge d’or sait ramener du Wall pour «Just You». Il reproduit le Wall de manière assez directive, Cher chante dans l’épaisseur des nappes de violons et Sonny vient l’aider. Pure merveille. On le sait Brian Wilson est le plus grand fan de Totor et ce n’est pas une surprise de voir bourrer «Why Do Fools Fall In Love» de Wall. Et voilà un groupe qui s’appelle The Wall Of Sound avec «Hang On», deux mecs apparemment, Buzz Clifford et Jan Davis. Ils sont en plein Wall, en plein dans l’exercice de la fonction. Nino Tempo qui est l’un des plus vieux amis de Totor arrive avec sa sœur April Stevens et un «All Strung Out» bien monté en neige. Ils reproduisent tous les clichés du River Deep. C’est quand même dingue de voir tous ces gens essayer de se mesurer au génie de Totor. Pareil avec les Four Pennies : on croit entendre les Ronettes. Même jus de mini-jupe, même juvénilité. Quant à Bill Medley, c’est un autre problème. Il haïssait Totor parce qu’on ne parlait que de lui et non des Righteous. Le plus marrant, c’est qu’après avoir rompu avec Totor, il va s’épuiser à vouloir l’imiter. C’est lui qui produit «(You’re My) Soul & Inspiration» pour les Righteous et il fait du pur jus de Wall. Rien que du Wall. Exactement le même Wall. Tiens voilà la petite Clydie King, la blackette qui accompagnait Humble Pie sur scène. Elle chante «Missin’ My Baby» et Jerry Riopelle pioche à la pelle dans le Wall. Il envoie Clydie au chagrin magique et comme elle est bonne, ça donne un cut plein d’allant et plein d’allure. Précisions que Jerry Riopelle est un petit protégé de Totor et que Clydie King aurait dû devenir énorme. Attention à ce producteur nommé Van McCoy : il soigne l’«It Breaks My Heart» de Ray Raymond aux petits oignons, avec de la profondeur intentionnelle. On assiste à une élongation du domaine de la wallkyrie, Ray fait du baby baby de Wall qui rit, c’est en plein dedans, on est en plein dans le Spectre de Phil. Jack Nitzsche est de nouveau à l’honneur avec deux de ses prods les plus magistrales : Hale & The Hushabyes («Yes Sir That’s My Baby») et P.J. Proby («I Can’t Make It Alone»). Jack a tout compris, il va chercher le deepy deep pour Hale et utilise la formule magique : PJ + Jack + the voice + la compo + la prod de rêve. C’est du Goffin & King. Alors bien sûr, il paraît évident que P.J. était l’interprète idéal pour Totor, car il dispose d’une force de persuasion extraordinaire. C’est aussi Jack qui produit le «Love Her» des early Walker Brothers. Ils enregistrent ça juste avant de quitter la Californie pour aller tenter leur chance à Londres. Jack leur fait un beau Wall et Scott chante par dessus les toits du Wall. C’est un spectacle. Kane & Abel se positionnent exactement au même niveau que les Righteous avec «He Will Break Your Heart» et les Dolls qui n’ont rien à voir avec les Dolls sonnent avec «And That Reminds Me» exactement comme les Crystals.

On retrouve dans le volume 2 des luminaries du volume 1, comme Nino Tempo, Clydie King ou les Beach Boys. Pour «I Do», Brian Wilson recrée le son des Ronettes. Et Bill Medley recrée lui aussi le Wall pour «Nite Owl». Mary Wells nous rappelle avec «One Block From Heaven» qu’elle fut l’une des géantes de la Soul. Ace salue encore une fois le team Holland/Dozier/holland car quelle prod ! Et quelle voix ! On voit aussi les Bonnets se prendre pour les Ronettes avec «You Gotta Take A Chance». C’est un vrai phénomène de métempsychose. Tiens, voilà Shadow Morton ! Il ramène des goodies avec les Goodies et leur vaillant «The Dum Dum Duffy». Ça dégouline de jus, les filles s’arrêtent pour dire «I wanna say yeah yeah». C’est du big Wall. Autres grandes retrouvailles cette fois avec Reparata & The Delrons et «I’m Nobody’s Baby Now». Sucré et balèze. Très Ronettes dans l’esprit. Grosse présence. Power absolu. Elles sont en plein dans le Wall. C’est Jeff Barry qui les produit. Dobie Gray fait sa Soul de Wall avec «No Room To Cry». Il a une discographie tentaculaire. Dobie n’est pas un petit amateur du coin de la rue. Nino Tempo et April Stevens reviennent taper leur chique avec «The Habit Of Loving You Baby», ils se jettent dans le Wall de Jerry Riopelle, ce sont les grandes pompes de Phil, exactement le même son et c’est très bien. On reste dans le Wall jusqu’au cou avec Eight Feet et «Bobbie’s Come A Long Way». Juste un single sur Columbia. Ces petites gonzesses chantent avec leurs guts out. Pur Wall. Suzy Wallis est une blanche et elle colle son «Be My Man» dans le Wall. Suzy a du reviensy. Kane & Abel créent la surprise car avec leur «Break Down And Cry» ils sont encore plus spectaculaires que les Righteous. Ils sont des clones de la transcendance, ces mecs disposent de moyens énormes qui leur permettent d’exploser la formule. C’est dingue ce que le Wall peut susciter comme talents. Pareil, Kane & Abel ça se limite à trois singles ! Grand retour de Van McCoy avec les Fantastic Vantastics et «Gee What A Boy». C’est plus Soul, plus black, mais diable c’est du Van McCoy. Il fait son Wall. Vantastic ! Les Dreamlovers explosent la formule du doo-wop avec «You Gave Me Somebody To Love», fabuleux groove, mais rien à voir avec le Spectre de Phil. Encore une énormité sortie de nulle part : «Bobby Coleman» avec «(Baby) You Don’t Have To Tell Me». C’est bâti sur un développement de Wall, et c’est tellement puissant que ça devient génial. Retour de Clydie King avec «The Thrill Is Gone». Oh Clydie ! Tu nous rendras marteau. Jerry Riopelle fourbit la compo et le Wall, alors t’as qu’à voir. Smokey Robinson se tape lui aussi sa petite crise de Wall en produisant le «Wonderful Baby» des Four Tops». Mais ça manque de profondeur de champ. Orchestré, certes, mais pas Wall qui rit. Les Knickerbockers vont chercher le doux du Wall avec «Wishful Thinking». Comme c’est ultra-orchestré, ils tombent dans le panneau des Righteous. Mais diable comme c’est bardé ! Et Joe South radine sa fraise avec «Do You Be Ashamed». En fait il ne se casse pas top la nénette, il fait du River Deep. Sacré Joe ! Il cherche de l’or comme d’autres cherchent des truffes.

Le volume 3 arrive à pic pour compléter ce spectorculaire panorama. La révélation s’appelle Alder Ray avec «Cause I Love Him». Elle est en plein dans les Ronettes. Même son, même pulsatif de mini-jupe. Alder est une black, pareil, il n’existe que des singles. Les Satisfactions, c’est le groupe de Gracia Nitzsche, la première épouse de Jack. «Yes Sir That’s My Baby» frise le génie. Ah il faut avoir entendu ça au moins une fois dans sa vie. Encore une révélation avec Bonnie et «Close Your Eyes». Bonnie est bonne, elle est en plein Wall, bien sucrée, ça y va la sucette, rien de plus juvénile que cette petite chatte extravertie. Mais attention, Bonnie est blanche. Encore un inconnu au bataillon : Jerry Ganey avec «Who I Am». Il est lui aussi en plein Wall, c’est Bill Medley qui fait son Totor. Merci Ace, car Jerry Ganey est excellent, please call my name. Medley pousse le bouchon très loin, comme le fait Totor, mais vraiment très loin. Encore un mec qui se prend pour Totor : Bob Finiz. Il produit les Kit Kats avec «That’s The Way». Tous ces mecs ont du Wall à gogo mais ils n’ont pas les compos. Il leur manque un élément de la formule magique. Parmi les gens connus, voici Lesley Gore avec «Look Of Love» signé Barry/Greenwich. C’est Quincy Jones qui produit et sa prod n’a rien à voir avec celle de Totor, elle est profonde mais pas aussi profonde, c’est autre chose. Lesley chante au sucre du Brill et c’est passionnant. Voilà Bobby Sheen avec «Sweet Sweet Love» produit par Jerry Riopelle, mais ça sonne comme du sous-Wall. On croise plus loin Merry Clayton avec «Usher Boy» et comme à son habitude, Merry se bat pied à pied avec le corps à corps. C’est Jack qui produit le «Let The Good Time Roll» de Judy Henske. Elle ramène tout son pathos, chante avec des accents virils et gueule par dessus les toits. On a aussi un petit coup de prod Holland/Dozier/Holland avec Martha & The Vandellas et «In My Lonely Room». Encore une fois, le Motown Sound n’a rien à voir avec le Wall. Lamont Dozier et les frères Holland savent cependant donner de l’air au beat. Et puis Sonny Bono radine sa fraise avec «It’s The Little Things». Cher sort sa voix de vieille maquerelle et le sucré dans l’affaire, c’est Sonny. On note aussi la présence incongrue des 1910 Fruitgum Company, un groupe de bubblegum qui fait avec «When We Get Married» un pastiche du Wall. Mais quel beau pastiche. Ils le montent bien en neige. Ils font partie des rares à savoir atteindre le cœur du Wall. D’autres bricoles intéressantes encore, comme par exemple les Castanets qui, avec «I Love Him», sont en plein délire Ronettes. Le producteur s’appelle Morty Craft. Il ramène tout le saint-frusquin du Wall. Johnny Caswell qui est blanc chante comme une fille et les Girlfriends qui sont en fait les Blossoms explosent le Wall avec «My Own And Only Jimmy Boy». C’est produit par David Gates qu’on verra plus tard dans Bread. Pour «My Tears Will Go Away», les Righteous ont gardé les castagnettes mais ils n’ont pas la compo. Dans la vie, il faut savoir ce qu’on veut. Debbie Rollins est une black sucrée qui se prend elle aussi pour Ronnie. Son «He Really Loves Me» est excellent, mais perdu dans l’océan des singles excellents. Dan Folger est associé à Mickey Newbury donc on dresse l’oreille. Avec «The Way Of The Crowd», il propose une belle pop blanche. Pas d’album, rien que des singles. Bien produit, mais pas de Wall. C’est à Jerry Garney que revient l’honneur de refermer la marche. Même blanc il s’en sort bien, Bill Medley produit, on a donc du petit Wall et une belle niaque.

Wallpaper Of Sound - The Songs Of Phil Spector & The Brill Building est une compile (pas Ace) qui s’intéresse au côté anglais du Wall des soundalikes. Williams, Brown et Ribowsky sont tous les trois d’accord pour dire que Totor fut beaucoup mieux accueilli en Angleterre que dans son pays. Bon cette compile n’est pas avare de coups de génie, à commencer par ces 5 AM Event, des Canadiens débarqués à Liverpool pour enregistrer un single, «Hungry». Quelle histoire ! C’est une horreur rampante de 1966, un véritable coup de génie proto-punk. C’est tout de même incroyable que ce single débarque ici. L’autre bombe, c’est la cover de River Deep par Long John Baldry. Il l’attaque au deepy Baldry et derrière on vous garantit que ça orchestre, alors Long John peut swinguer sa chique, ce mec est un huge white nigger, il chante avec une niaque de Tina Thang, il restitue tout le côté effrayant et effréné du hit original, il chante à la cavalcade, c’est sans commune mesure avec la mesure, on l’attend au virage, le vieux Long John et il y va, il monte en élongation son my-oh-my, il a pigé les enjeux, il s’arrache les miches sur le baby baby. On trouve cette cover miraculeuse sur l’album Wait For Me, à côté d’autres covers comme celles de «Spanish Harlem» ou «MacArthur Park». Inutile de rappeler que tous les albums de Baldry sont excellents. Dommage qu’on l’ait un peu oublié. L’autre bonne surprise de cette compile, c’est Twice As Much, le duo composé de David Skinner et Andrew Rose, qu’Andrew Loog Oldham payait pour composer des hits au temps béni d’Immediate. Ils reprennent l’«Is This What I Get For Loving You Baby» de Spector/Goffin/King, mais à l’anglaise, c’est-à-dire en mode dents de lapin & clairette psyché. Ils sont merveilleusement tempérés, donc pas de Wall, tintin. On les retrouve avec Vashti pour «The Coldest Night Of The Year», un hit signé Mann/Weil, et Vashti se vashte vachement bien dans le moule. Comme on le sait, Andrew Loog Oldham est le plus gros fan de Totor en Grande-Bretagne, alors c’est normal qu’on voie aussi P.P. Arnold radiner sa fraise. Elle tape carrément dans l’effarant «Born To Be Together» de Spector/Mann/Weil, elle va chercher le grain pour le moudre et le moud, elle s’arrache même les ovaires à chanter par dessus les toits. C’est très spectorculaire. Elle aurait pu rivaliser de power avec Tina. Une bonne surprise avec Peanut, une blackette de Trinitad. Elle envoie l’«Home Of The Brave» de Mann/Weil sucrer les fraises, elle chante au nasal pur, comme Ronnie, ça dégouline de sucre. L’autre gros coup de la compile, c’est Jackie Trent qui chante «Goin’ Back» avec des chaleurs expiatoires. Elle est aussi sur Pye comme 5 AM Event et les Kinks, mais elle est surtout la compagne de Tony Hatch et là on entre dans la légendarité de la pop anglaise. Mais c’est avec le «You Baby» de Spector/Mann/Weil qu’elle bouffe tout, une vraie croqueuse de beat, elle impose sa ferveur de féline fêlée, et la prod vaut tous les Walls du monde. Alors oui, Jackie Trent & Tony Hatch ! Le «Downtown» de Petula, c’est lui. Justement la voilà avec «I’m Counting On You», mais elle est loin du compte, la pauvre. On croise aussi les Searchers à trois reprises : avec «Twist & Shout» (atroce) et «Da Doo Ron Ron» qu’ils aplatissent pour en faire de la petite pop anglaise. Ils se prennent aussi pour les Ronettes avec une cover de «Be My Baby», mais ils n’ont pas de sucre. Juste des chœurs de lanternes sourdes. Le blanc Jimmy Justice tente sa chance avec «Spanish Harlem» et les Breakaways massacrent «He’s A Rebel». Tous ces trucs manquent de Wall, c’est vrai que ce n’est pas facile de monter un Wall. Les Cadets qui sont irlandais font un «Chapel Of Love» bien vert. On voit aussi la pauvre Barbara Ann qui est blanche se battre avec Lovin’ Feelin’, elle se bat bien, elle monte même dans le son, elle sait le faire comme Dusty chérie ou Cilla Black qui est blanche, et du coup sa version est une petite merveille de féminité héroïque. Bref, on sort de cette compile ravi. Force est d’admettre que l’influence de Totor produit globalement de très bons disques.

Avant de refermer le chapitre spectorculaire, voyons comment les canards anglais se sont acquittés de cette corvée qu’est l’éloge funèbre. Dans Mojo, Andrew Male signe un texte qui n’y va pas de main morte, Ruin Of Sound. Avec ce titre, les choses sont claires. Male ne s’apitoie pas sur le destin de Totor, au contraire, il l’enfonce un peu plus, rappelant que dans la box Back To Mono, les deux textes du livret (Tom Wolfe et David Hinckely) volent dans les plumes d’un Totor qui a déjà mauvaise réputation - an entitled asshole vivant dans un marasme colérique - Bien sûr, Male va chercher dans le Brown book les trucs qui clochent, comme ce propos de Kirshner affirmant que Totor était un homme capable de se faire du mal et de faire du mal aux autres. Comme Male n’aime pas Totor, il transforme la réalité, écrivant par exemple que le jeune Totor transforma son talent pour la musique en arme pour se venger de la vie, ce qui est quand même un peu à côté de la plaque. Puis il résume le Wall Of Sound à un petit studio A bondé de cracks qui à force de répéter le même cut perdent leur individualité, et deux ceramic echo chambers qui permettent d’obtenir le booming qui déclenche l’hystérie. Il ajoute à ça les trois couples de songwiters du Brill et enfin les voix, Darlene, LaLa et Ronnie, que le Wall of Sound mettait en valeur. Puis il nous explique que River Deep fut blacklisté à cause de l’arrogance de Totor, un Totor que vomissaient les journalistes. Échec, réclusion, Citizen Kane. Male essaie de faire en une page ce qu’ont fait trois écrivains avec trois livres, mais il ne rend pas hommage, il enfonce, sous couvert de madness and paranoia. Puis Male nous explique que Totor est allé noyer Let It Be sous des orchestrations, puis qu’il a massacré les albums de John et George, puis ceux de Leonard, de Dion et des Ramones, avec en prime de longues nuits de torture psychologique. Male organise ensuite sa chute sur le thème de la délivrance : All Things Must Pass va reparaître nettoyé - Stripped of Spector’s production - même chose pour End Of The Century des Ramones, on se demande comment c’est possible, mais apparemment les charognards sont à l’œuvre. Mais attention, la chute de l’article est assez spectorculaire : «Peut-être que des gens voudront aussi nettoyer les singles des Crystals, des Ronettes et de Darlene Love, ne sachant pas que grâce à ces voix de femmes, grâce aux rangs serrés du Wrecking Crew et grâce à ces paroles de teenage experience, ces chansons ont toujours existé au-delà du Spector’s wall et qu’elles existeront à jamais.» Merci Mister Male. Les chansons vont rester, c’est tout ce qui compte.

Record Collector est plus généreux et accorde trois pages à Bob Stanley pour s’acquitter de la corvée. Bob remonte assez loin dans son enfance pour situer l’origine de sa fascination pour Totor : il a 11 ans et un copain d’école lui dit qu’il vient d’acheter Phil Spector’s Echoes Of The Sixties avec son Christmas money - I was impressed. À 20 ans, Bob sait que Totor est the greatest and most innovative record producer who ever was. Alors il collectionne ses disques, à tel point qu’il forme avec son copain Pete Wiggs un pop group nommé Saint Etienne. Ils essayent de faire du DIY Phil Spector. Puis il revient sur Lovin’ Feelin’, expliquant que seul Totor pouvait demander aux Righteous de chanter slow and low, si slow and low que Barry Mann crut lorsqu’il entendit le disque à la radio qu’il ne tournait pas à la bonne vitesse. Et pouf, Bob embraye avec le chapitre des héritiers, commençant par Bill Medley dont il recommande deux prods, «Stand By» des Blossoms et «Just A Fool» de Jerry Ganey. Tout ça le conduit aux Jesus & Mary Chain, Jim Steinman, Sonny Bono et Roy Wood, notamment «See My Baby Jive». Puis Bob survole le parcours de Totor, depuis les Paris Sisters jusqu’au Wall of Sound, en passant par Glen Campbell et Jack Nitzsche, et Bob en arrive à la conclusion que ces hits n’ont pas été enregistrés mais qu’ils sont made out of some implausible magic. Totor nous dit Bob était tellement perfectionniste qu’il refusa de faire paraître la version de «Chapel Of Love» enregistrée par les Ronettes, ainsi que «This Could Be The Night», du Modern Folk Quartet - a masterpiece of surf harmonies - au grand dam de Brian Wilson. Il s’opposa aussi à la parution d’«I Wish I Never Saw The Sunshine» des Ronettes, encore un hit certain. Devenu a huge Spector fan dans les années 80, Bob dit qu’il était facile alors de savoir à quel point Totor était un sale mec, grâce notamment à l’autobio de Ronnie - the guns, les barbelés et le cercueil avec un couvercle de verre - Puis paraissent des photos de Totor avec son gun, alors Bob décroche un peu et le traite de creep. Il n’aime pas le Dion, ni le Leonard ni le Ramones, par contre, il louche sur le «Black Pearl» des Checkmates Ltd et «A Woman’s Story» de Cher. Aux yeux du monde, Totor n’est plus alors qu’un reclus qui séquestre Ronnie. Comme Mister Male, Bob finit par se taper la chute du chef : «J’entends un TOUT. Des tas de gens talentueux ont contribué au Spectorsound. Vous ne pouvez pas faire l’impasse sur ce qu’il a fait en dehors de la musique, mais vous ne pouvez pas non plus oublier la musique. C’est dans nos fibres, c’est une partie de la raison pour laquelle vous lisez ce magazine.»

Signé : Cazengler, Phil Pécor

Phil’s Spectre. A Wall Of Soundalikes. Ace Records 2003

Phil’s Spectre. A Wall Of Soundalikes II. Ace Records 2005

Phil’s Spectre. A Wall Of Soundalikes III. Ace Records 2007

Wallpaper Of Sound. The Songs Of Phil Spector & The Brill Building. Castle Music 2002

Andrew Male : Ruin Of Sound. Mojo # 329 - April 2021

Bob Stanley : Phil Spector 1939-2021. Record Collector # 516 - March 2021

 

MODERN LIFE

SOUL TIME

 

Peu de nouvelles ces derniers temps de Soul Time, n'auraient-ils pas survécu à la pandémie, un mail de Rovers ( l'homme qui n'a jamais Torz ), ce neuf juin me signale l'apparition d'une nouveauté, ont-ils une nouvelle cassette d'une reprise northern soul à nous faire entendre ? Allons faire un tour sur YT pour flairer l'objet de près.

Carrément un clip, une Wanga Gut Production, la porte est ouverte, l'on entend du bruit, alors on suit la caméra, on entre dans l'antre, un bar sur notre droite, nous pourrions trouver pire, on a repéré, on est au Gambrinus ( gambrine, gambrinum, gambrini... profitons-en pour réviser nos déclinaisons latines, c'est la seconde langue des Dieux, cela peut être utile ), c'était bien la peine de se dépêcher juste le temps d'entrevoir la radieuse silhouette de Lucie Abdelmoula, ( Abdelmoula, Abdelmoulam, Abdelmoulae, que disais-je, déjà une déesse ) et c'est terminé, non ils redémarrent illico.

Sous sa casquette Torz tape sur ses baguettes, important dans la soul les départs, profilent la suite, sous le néolithique pour cuire son cuisseau de mammouth l'homme des cavernes n'avait pas intérêt à rater l'étincelle des silex, sur le champ et sur son clavier Thierry Lesage chauffe le groove, gros plan sur la section cuivrique, c'est à eux de faire monter les flammes hautes, ont tous des lunettes noires qui leur donne un look d'agent de la CIA, mais sont tous des pros, l'image est rapide mais l'on reconnaît à l'extrême gauche Claire Fanjeau à l'alto, clin d'œil sur les cordes : la basse appartient à Julien Macias, et la guitare à Francis Fraysse, profitez du minuscule intermède instrumental pour les zieuter agiter fort joliment la salade, parce qu'après vous oublierez de les regarder, ils n'existeront plus, seront rayés de la carte des vivants, ce n'est pas qu'ils soient laids et bêtes et qu'ils joueraient mal, c'est que la soul queen numéro une s'approche du micro, et vos yeux se rivent sur elle comme la torpille court à la ligne de flottaison du navire ennemi, ô bien sûr de temps en temps la trompette de Laurent Ponce fonce sur l'image tel un dard de serpent, et le col des saxophones de Richard Mazza et Mathieu Thierry s'exhaussent tel le cou flexible d'un cygne prêt à l'envol, mais non, même quand elle ne dit rien, qu'elle se contente de marquer le rythme du balancement de son corps, sa cascade ondulée de cheveux noirs qui cerne son visage, ses lèvres d'amarante agressive, la blancheur pallide qu'Edgar Poe prête au buste de Pallas sur lequel son corbeau maléfique vient se percher, Lucie nous ensorcèle. Chante sans effort, une facilité déconcertante, celle des grandes chanteuses jazzy, comme si elle faisait cela depuis le jour de sa naissance, alors les guys and the gal derrière ne chôment pas, assurent les breaks et les passations démocratiques instrumentales, et on ne les a pas comptés pour du beurre avarié au montage, merci à Sica Zahoui, font rouler la montagne, mais Lucie est dans son chant, et quand elle ne chante pas, on attend son sourire et sa façon à elle de convaincre le micro qu'il possède cette chance extraordinaire et ce privilège immérité d'être là pour elle, et elle lui parle si naturellement qu'elle vous ressemble quand vous demandez avec votre sans-gêne habituel du mou pour votre chat à votre boucher, en plus elle commet ce sacrilège de ne pas forcer sur ses cordes vocales, de ne pas chercher à imiter une noire gutturalité du ghetto, northern soul ok vocal, mais la voix de l'âme a la couleur qu'elle veut, suffit de ne pas perdre le nord, d'être dans le rythme et de savoir se poser en lui comme le diamant dans son enchâssement de platine. Et quand c'est fini, voir les regards gourmands complices et satisfaits des musicos, tout fiers d'avoir accompagné la diva.

En plus une composition originale, durant ce confinement Soul Time n'a perdu ni son temps, ni son âme !

Damie Chad.

 

*

Tiens les Crashbirds ont commis un nouveau clip s'exclameront les lecteurs assidus de Kr'tnt ! Pas du tout, ils ont fait du rangement. Apparemment en Bretagne, chez eux c'est le gros désordre. Rappelez-vous la dernière vidéo commentée dans notre livraison 510, ce chat qui surgissait de n'importe où, n'était pas soigneusement rangé à sa place, par exemple sage comme gigot d'agneau sur une étagère du frigidaire, comme il se devrait. Bref Delphine a farfouillé et elle a trouvé, dans un monceau d'on ne sait trop quoi. Un vieux truc qui date de 2011, soyons précis elle n'a mis la main que sur la moitié du gibier, normalement il y avait l'image et le son, enregistré live, en concert, à Paris, pour l'image nous attendrons une décennie de plus. Rendez-vous en 2031.

YOU CAN'T GET ALWAYS WHAT YOU WANT

CRASHBIRDS

Sont comme ça, nos zoziaux préférés, ne doutent de rien. S'attaquent sans vergogne à plus gros qu'eux. L'on a envie de les pousser discrétos du coude, holà les hirondeaux, ce n'est pas du n'importe quoi, c'est les Stones, rien de plus casse-gueule que les Rolling, Même que le Jag l'était pas fier lorsqu'il a proposé d'enregistrer sa chansonnette sur Let it Bleed. Un truc tout simple qu'il gratouillait à la guitare dans sa salle de bain. Pensez que c'était tellement tordu que le Charlie n'est pas arrivé à reproduire le rythme ( enfin ça devait le gonfler l'a refilé le boulot au premier clampin qui passait ), et que pour étoffer le gâteau z'ont dû faire appel à un chœur spécialisé dans la musique classique, alors là franchement avec les pantoufles soniques de Pierre vos êtes mal partis. Bref se sont accrochés comme le naufragé à son bout d'espar brisé dans l'océan tempêtueux, sont même arrivés à reprendre pied sur la terre ferme. Bref ne nous reste plus qu'à écouter le désastre. On aimerait bien leur river le bec à nos mouettes rieuses qui se moquent de nos appréhensions, ben non, s'en sont sortis comme des chefs. Sont doués et pas comme des perroquets savants qui débitent du Marcel Proust sans rien comprendre au texte.

Pas de triche, d'abord réécouter les Stones. Let it Bleed, parfois au lycée on désertait les cours pour se passer dans le foyer le trente-trois tours sans être dérangés, l'on se retrouvait à trois ou quatre pour prendre une part supplémentaire du gâteau d'autant plus délicieux qu'écouté en fraude, sinon c'était entre midi et deux après la cantine, là on était une dizaine, sur 700 ou 800 élèves... ça râlait un peu quand on imposait toute la semaine l'écoute du pirate au serpent vert The greatest group of rock'n'roll on the earth, l'on toisait les récalcitrants d'un tel regard navré et méprisant qu'ils préféraient se les geler dans la cour glaciale... L'était sûr qu'à l'époque il n'y avait que les Stones, ou vous étiez Stones ou vous n'existiez pas... Laissons ces moments inoubliables, et réécoutons avec des oreilles blasées You can't always... on ne comprenait pas les paroles, mais le titre résumait à lui tout seul toutes les frustrations adolescentes et révolutionnaires de la bourrasque de mai 68, on aimait les Stones parce qu'ils vous en donnaient plus pour votre argent ( les 45 on s'en procurait plus facilement ) un son plein comme un œuf, et maintenant à la réécoute je me dis que l'ensemble fait un peu sandwich au patchwork, la Samaritaine du rock, vous y trouvez tout ce dont vous ignoriez jusqu'à l'existence, les Stones vous beurraient la tartine des deux côtés, et vous engluaient le listel de la croute d'une épaisse gluance de confiture. Vous écoutiez les Stones et vous aviez votre ration de survie et de combat pour votre journée. Aujourd'hui à l'entendre, vous ne pouvez pas rester plus de vingt secondes tranquille sans qu'une estafette diligente ne vienne vous livrer un cadeau surprise, en fait on s'en fout un peu, puisqu'après les chœurs symphoniques ne vous reste dans la tête que le premier couplet chanté par le Jag, de quoi qu'il cause on s'en moque mais c'est la manière de le dire, de poser les mots, à chaque syllabe le gars vous dépose une mine antipersonnel, en plus comme il ne commet pas son sinistre méfait en cachette l'est pratiquement tout seul, quelques effleurements de cordes de guitares, et par la suite le morceau se transforme en sapin de Noël, une avalanche de cadeaux vous submerge, choisissez l'orgue est daté mais la voix de Nanette Workman vous enflamme les sens, de toutes les manières ce qui reste gravé dans vos synapses c'est la strophe du début chantée au scalpel par le Jag.

Ne faudrait pas croire qu'à écouter les Stones on ait oublié les Crashbirds, parce que eux ils ont compris où nichait la beauté du morceau. Une voix et une guitare et puis tout le reste est superfétatoire. Or justement Delphine possède une voix et une guitare. Pierre aussi, un peu d'électricité ne messied pas quand on cause rock. Pour tout le reste, z'ont fait une croix dessus, et une fosse profonde pour enterrer tout le flot excessif de fioritures dont les Stones vous goinfraient généreusement à la pelle.

A la première seconde elle a le riff acoustique, et elle ne le lâchera plus, les classicals du gosier peuvent retourner à leur partition, Delphine les remplace avantageusement, l'a de l'émotion dans la voix, comme si elle avait de la réverbe dans le larynx, tout le malheur du monde tombe sur nous, sûr qu'on n'aura pas toujours ce que l'on veut mais pour le moment l'on a Delphine, amplement suffisant avec ce tremblé vocal qu'elle rajoute comme un double sachet de sucre en poudre dans le yaourt, c'est alors que survint Pierre ( qui roule ), l'arrive par derrière, pratiquement en traître, l'a laissé les pantoufles au vestiaire mais il a pris les patins pour ne pas rayer le plancher, l'allume la bougie de son électrique et vous passe la petite flamme sur les cordes, la Delphine en miaule de plaisir, et l'on est parti pour ne pas revenir. Erreur c'est fini. Remarquez, sept minutes de bonheur, on a quand même eu ce dont on avait besoin.

Damie Chad.

*

Je m'étais promis de retourner de temps en temps vers Forêt endormie, pour une fois que l'on a un groupe américain qui chante en français pas question de s'en priver. Puisque dans la livraison 509 du 06 / 05 / 2021 j 'avais chroniqué leur dernier disque, très logiquement je m'étais promis de m'attarder sur l'avant dernier. Pas tout à fait un album, un split, le disque partagé avec un autre groupe. Là j'avoue que j'ai eu peur, que Forêt endormie chantât en français je trouvons cela très bien, mais subito j'ai cru qu'ils étaient doublés sur leur gauche, le nom du deuxième groupe carrément en latin, Quercus Alba, si l'on continue à vouloir remonter aux origines, bientôt les ricains vont se mettre au grec ancien et peut-être même au sanskrit, pas de panique, Quercus Alba est instrumental et les titres sont en anglais.

FORÊT ENDORMIE / QUERCUS ALBA

( Août 2019 )

Belle pochette crépusculaire signée de Max Alex. Je rappelle que le mot crépuscule désigne autant le matin que le soir. Tonalité mauve pour le ciel, et vert charbonneux pour la terre. Sur la gauche une silhouette d'arbre. Dépouillé de ses feuilles. Pratiquement un squelette de chêne blanc. La lune dans la tourmente des nuées grenat en bouton de chemise, seule présence humaine que je m'amuse à y voir dans ce monde élémental où l'homme n'a pas sa place, trop chétive créature pour les forces telluriques qui convergent dans cette mutation éveil-sommeil, pulsation respiratoire de notre univers.

FORÊT ENDORMIE

Victorio Hurblurt : violon / Jordan Guerette : compositions, guitare, chant / Emmett Harrity : piano / Shannon Allen : violoncelle / Kate Beever : vibraphone, percussions, voix.

Entouré : notes cristallines gouttes d'eau perlant des feuilles, éveil matutinal, si vous croyez entrer dans un morceau de rock c'est raté, il faut d'abord l'écouter en son entier afin de comprendre que nous sommes en pleine composition classique, un morceau composé comme un opus de musique dite sérieuse, la voix étant traitée en tant qu'instrument et non en locomotive qui ouvre le chemin, l'intro est trompeuse dans sa simplicité, ces sept minutes sont beaucoup plus complexes qu'il n'y paraît, l'orchestration assez grêle du début évolue en une structure de volutes huluberluantes des plus surprenantes, et sur une vibration de violoncelle une libellule replie ses ailes et s'enferme en elle-même. Le morceau repart en spirale, le piano dans sa progression imite l'odonate qui se meurt, nous sommes plus près de Gnosiennes épurées de Satie que des orchestrations à la Pink Floyd. Vous pouvez rester des heures à tenter de pénétrer le mystère de ces richesses entrouvertes comme un coffre au trésor interdit. Toute écoute s'avère frustrante car elle renouvelle non pas la compréhension mais la vision synesthésique que vous vous formez à chaque fois. Cette lanterne : deuxième mouvement, qui ne vous éclairera pas davantage sur son être profond, des voix plus proches, une espèce de chant grégorien épuré, un piano qui explose et gicle, un violon qui ne s'arrête plus, et tout se tait pour renaître et s'amplifier une fois de plus encore, le premier morceau était beau, celui-ci frise la beauté souveraine, celle de l'idée platonicienne éparpillées parmi les mille verroteries du jeu des perles de verre échappées de leur boulier idéel et qui roulent aux confins du monde et s'en viennent cogner au mur de votre esprit avec la violence de balles assassines. Imaginez un quatuor de Bartok dont les notes seraient distendues et séparées en une lenteur qui n'exclurait aucunement leur violence initiale. Une étincelle que je veux avaler : j'intitulerais celui-ci le chemin du retour, en retrait par rapport aux deux premiers mouvements construits comme un labyrinthe dont les des galeries seraient des échos distordus, l'on repasse par deux moments qui sont les reprises tombales des deux précédents et surprise plus on avance plus l'on sent une extraordinaire présence magnifiée par des voix qui se pressent sur votre chair, non pas pour fêter le retour de l'enfant prodigue mais l'arrivée en une surprenante contrée dont nous ne saurons rien, car la musique s'arrête avant que nous n'en franchissions le seuil.

Musique savante diront certains, je dirais plutôt exigeante en le sens où elle vous prend par la main et vous n'avez qu'à suivre. Ce qui est sûr, c'est que si vous cédez à ce vertige initial, vous êtes perdu, vous resterez des heures à tenter de trouver le chemin, vous voudrez tout voir, tout comprendre, même l'inaudible et l' ineffable. Une dimension ensorcelante qui n'est pas sans évoquer l'angoisse mystérieuse qui sourd des moindres syllabes et des moindres notes de Pelléas et Mélisande de Debussy et Maeterlinck. Prodigieux.

Danger, si vous tentez l'expérience beaucoup de groupes prog risquent de perdre de leur couleur et leur attrait.

QUERCUS ALBA

Vous retrouvez des mentions de Jake Quittschreibber jusque des sites de Metal, ici il est seul, joue de tous les instruments, surtout du banjo.

Equinox : souvent les musiciens donnent à leur morceau instrumental un titre poétique. Me faudrait plusieurs livraisons de Kr'tnt, pour dresser la liste de toutes les équinoxes musicales, là je suis bluffé, ici ça commence bien ou plutôt mal, un arrière-fond musical agrémenté de notes éparses de banjo, faut savoir reconnaître ses torts, c'est vrai que Jake Quittschreibber a trouvé le nombre d'or du son, pas grand-chose, cinq-six notes et tout de suite l'on tombe dans une merveille d'équilibre, s'installe en nous cette évidence qu'ici le jour est égal à la nuit, à la seconde près, deux segments de droite rigoureusement égaux, l'on entend le chuintement des cordes comme un bruit de souris rongeuses, mais rien n'y fait on est confronté à ce que les mathématiciens appellent une remarquable égalité. Dépourvue de toute connotation symbolique, pas de vie, pas de mort, pas de noir, pas de blanc, juste le fléau de la balance rigoureusement droit. L'on pense à ces traités de l'Antiquité qui assimilait la musique à des rapports proportionnels de mathématique. Mourning cloak : l'on change de registre, une cascade de notes en ouverture et l'on pénètre dans le monde blanc, le morceau a beau se cacher sous son manteau de deuil, rien de triste, cela vous a même un petit air espagnol, disons de gravité ibérique, et le pendule tictacte fort joliment, point de roses de moroses, juste un mouvement de claudication, comme si la mort n'était que le pas que l'on n'ose pas avancer pour rentrer et revenir dans le monde des vivants. Pas de quoi être triste. La mort un peu profond ruisseau calomnié a écrit Mallarmé. Melting stream : ne croyez pas que le ruisseau qui charrie la vie sera plus joyeux, coule même lentement, le banjo est roi mais le morceau progresse surtout par ce sifflement doux et insupportable, c'est lui qui apporte le froid vivifiant nécessaire à la fonte des énergies, l'eau coule sous la glace même si parfois elle s'amasse, en de sombres cavernes souterraines, c'est pour mieux repartir et devenir fontaine de jouvence et de grande résurgence. Skies of gold : banjo au trot de vives joliesses, comment le Quitts peut-il insuffler tant d'allégresse à cette sonorité si grêle, c'est parti pour un sirtaki exalté et une flopée de notes aussi brinqueballantes qu'une bourrée auvergnate, l'on n'a peut-être pas atteint le ciel mais il pleut de la joie si fort qu'elle tinte comme des pièces d'or.

L'on serait tenté d'affirmer que la face A est réservée à la musique savante et la B à l'expression de la musique populaire. Une riche idée de leur avoir permis de coexister de si près. L'on s'aperçoit qu'elles ne sont pas si éloignées que cela, toutes deux s'immiscent en nous pour atteindre et toucher notre sensibilité. Il suffit de se mettre en état de réception maximale.

ETIRE DANS LE CIEL VIDE

FORÊT ENDORMIE

( Octobre 2017 )

Ce n'était pas prévu, mais le disque précédent m'a laissé une si forte impression que j'ai eu envie d'en entendre davantage. J'ai descendu d'un étage, c'était le rez-de-chaussée, le premier LP, avant celui-ci un seul morceau enregistré en juin 2017 qui ouvre cet album.

Pochette due à Max Allen, si la précédente peut-être facilement rattachée à l'iconographie du romantisme allemand, qui exalte la confrontation de l'animalcule humain à la mystérieuse présence de la Nature entrevue entant que phusis panthéiste, celle-ci se rapproche davantage de l'âme torturée d'un symbolisme plus tourmenté, l'impression d'être confronté à une coupe intérieure du cerveau de Monsieur Teste de Paul Valéry, on aperçoit les structures labyrinthiques des deux cotylédons ouverts encore engoncés dans l'ossature rocheuse du crâne dont on aurait scié la calotte. Le microcosme individuel s'offre à nous en tant que reproduction miniaturisée de la complexité macrocosmique de la Nature. Au-dessus le ciel bleu vide, nous comprenons dépourvu de toute déité. Une absence qui peut produire quelques angoisses. Pour la petite histoire nous remarquerons qu'un lecteur distrait ou pressé lira le titre de l'album : Etire dans le ciel vide en Etre dans le ciel vide...

L'angoisse : poème de Paul Verlaine ( le lecteur se rapportera aux textes de souvenirs que Paul Valéry a composés sur ce passant considérable accompagné de son troupeau bachique ) extrait de Les poèmes Saturniens. Il existe sur You Tube une vidéo sur laquelle l'on voit le groupe interpréter ce morceau, au milieu d'une forêt. L'auditeur sera sensible à la mise en voix de la forme compacte du sonnet verlainien, qui est ici étiré à l'extrême, l'on pourrait dire dispersé comme ces épaves que la houle emporte dans l'écume du naufrage de Brise Marine, de Stéphane Mallarmé ami cher de Verlaine, car ce n'est pas un navire qui coule mais les débris d'une âme humaine désespérée que les flots emportent, tout est en place pour un mélodrame, mais la partition de Jordan Guerette insiste sur l'idée de dispersion, le drame est évacué par cette orchestration qui semble prendre l'eau de toutes parts, c'est le sens du monde et des hommes qui s'en va à vau-l'eau, et peut-être n'est-ce pas aussi grave que cela, hymne à la déliquescence du monde, des hommes et de l'art. Et ce chant qui mange les mots, à l'image de la mer et de la mort qui ne ne rendent jamais ce qu'elles ont pris. Trois morceaux ! I, II, III, nomenclaturés, dans la musique classique cela est de nature courante du genre : concerto pour Clarinette et orchestre, n'empêche que cette corde et ce marteau me semblent participer de ces bouts de ficelles et de ces marteaux sans clous avec lesquels on s'empresse de rafistoler une coque de navire délabrée : String & hammer I : Sylvan Wayfaring : piano et violon, chutes alternées de l'un et glissando de l'autre, zigzaguer entre les troncs un peu à la manière du cavalier dans le tableau de Magritte Le Blanc-seing, une alternance qui permet de passer entre les arbres ou de se fondre en eux, un peu comme les hamadryades antiques étaient des nymphes qui se manifestaient sous forme d'arbre, une manière de peupler ce que l'on est et ce que l'on n'est pas car l'on est autant ce que l'on est que ce que l'on n'est pas, le morceau atteint à une forme de plénitude symphonique que l'on pourrait qualifier d'horizontale en le sens où elle semble avancer avec tout son espace de déploiement vers un point d'effacement, puis disparaît tel le faune de Mallarmé, '' Couple, adieu : je vais voir l'ombre que tu devins. '' String & hammer II : Pastorale : avec un tel titre l'on reste dans la forêt et l'on rentre aussi dans la symphonie ô combien symphonique de Beethoven, ce n'est pas la nature qui s'exprime mais la jouissance innocente de l'Humain dans le domaine naturel, très belle amplitude du violoncelle qui semble délimiter les murs intemporels d'un refuge idyllique. Closure réfugiale. String & hammer III : Baleful apparition : trop bien, trop beau, la forêt est aussi un monde étrange, un être qui transparaît dans l'innocence présence de ses feuillages, notes de piano comme rugosités d'écorces desquamées, qui marche là, qui glisse là, sur les andins du violon et puis tressaute, juste assez fort pour manifester, l'apparition invisible de quelque chose de plus grand que vous, qui vous englobe. Et peut-être vous gobe comme le museau animal d'un monstre qui serait la vie. The cleaning : mise au point, mise au net, une voix, des chœurs après ce titre intermède lyrique, il est temps que l'être humain revendique sa place, l'homme et la femme, le couple primordial et impossible, Sieglinde et Siegfred, de cette forêt enchantée qu'est la tétralogie wagnérienne qui conte la chute des Dieux et contient dans ces dissonances la gestation de la musique française qui s'en suivit. Méditations on disquiet : rondeurs et sombreurs de notes qui se prolongent et résonnent tel le soupçon de l'incertitude qui nous hante, tout est calme et doux mais la fêlure est là, même si elle ressemble à une traînée de miel sur un bras ami, la musique le dit, quelque chose est là qui n'est pas la musique, une présence qui n'est pas moi, me partage et m'attire, barytonneries de violoncelle, une résonance étrangère qui vient se mêler à ce monde pacifié comme une torche noire qui s'en vient apporter la fièvre et le tourment, mais qui ne brûle pas plus que ne rougeoie notre âme inquiète. Soleils couchants : deuxième poème de Verlaine extrait de Poèmes Saturniens, rappelons-nous que le nom de Saturne rappelle autant le fabuleux âge d'or qui se déroula sous son règne que la fin de celui-ci lorsque Zeus chassa son père, l'on ne sera pas étonné de la dimension cosmique de l'accompagnement pas du tout infatué de lui-même, une course en avant tressautante parfois, qui réussit à s'apaiser, mais il est difficile à des instruments humains d'imiter la musique des sphères, ne peuvent qu'en exprimer ces ombres platoniciennes qui dansent sur le mur de la caverne platonicienne. L'arbitrage : piano à Gnossos s'il fallait interpréter la dernière toile de Nicolas de Staël, puisqu'il faut en finir, et même dans la forêt profonde du mystère des origines, il faut bien couper la pomme ou la poire en deux, s'interroger sur la part qu'il faut préserver pour les dieux absents, la plus grosse, la plus mûre, la plus juteuse pour les pauvres humains, mais la musique nous le déclame doucement à l'oreille, les Autres avec cette moitié ridée, sèche et dure, avec ce morceau riquiqui ont accédé à l'immortalité du non-être. Tant pis pour nous. Forêt endormie évoque ce que nous avons perdu.

Plus angoissé et torturé que la face A du disque précédent – n'oublions pas que c'est Etire dans le ciel vide qui lui est chronologiquement antérieur – pose la problématique de notre présence sur cette terre mais ne parvient pas à la circonscrire. De fait l'écoute est pour ainsi dire davantage intellectuelle. Faut calculer pour se diriger dans un labyrinthe. Très beau disque.

Damie Chad.

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L'on était dans le Minnesota avec Quercus Alba autant y rester, d'autant plus que ce Jake Quittschreiber et son banjo dont on retrouve le nom dans le réseau Metal m'interrogeait et me posait question. Une rapide enquête m'a permis de le localiser dans un groupe de doom, Circadian Ritual. Le groupe a enregistré deux albums sur le minnesotien label Live Fast Dye et ne donne plus de nouvelles depuis décembre 2019...

L'écoute de Circadian Ritual après Quercus Alba peut déstabiliser. Ces deux projets apparaîtront à beaucoup comme provenant de deux univers totalement différents et presque antagonistes. Il existe pourtant un trait d'union évident, Jake Quittschreiber en personne, si de surcroît l'on réfléchit un peu le banjo agreste du premier – les pochettes des albums du Chêne Blanc le confirment – n'est pas loin d'une vision holistique de la nature telle que la pratiquent les hippies spinozistes et la revendication de ces rythmes circadiens ( qui s'étendent sur une durée à peu près égale à vingt-quatre heures ) n'est pas étrangère à de nombreux cycles naturels, notamment végétal et animal. Ne parlons pas des hominidés... Une certaine mystique contemplative peut considérer le déroulement de ces cycles comme des rituels...

S / T

CIRCADIAN RITUAL

( Juillet 2016 )

Rick Parsons : guitare / Jake Quittschreiber : guitare, vocal / Ben Shaffer : basse / Jim Clark : batterie.

S/T signifie-t-il temps sacré ( sacred time ) ? Pochette noire, ombreuse. Des cimes d'arbres éclairées par la trouée lumineuse de l'astre sélénique à moins que ce ne soit un appel, un troublant trou blanc en but d'une allée pratiquement invisible que l'on n'imagine qu'avec peine. Sur le côté deux bouts de pilastres qui signent la présence anonyme d'une entrée, serait-ce celle d'un cimetière...

The high priestess : lenteur agonisique, voiles funèbres de guitares que le vent remue faiblement, ambiance noire, une avancée très très darkly, des grincements, clous de cercueils que l'on arrache de l'intérieur, pas lourds d'une légion d'ombres en marche, l'on sent des muscles roides, ankylosés mais l'amplitude des enjambées devient manifeste, la cadence s'accentue, clarté de guitares vite réprimées par un son qui prend de l'allant, il est sûr que l'on piétine sur un chemin de pierre et la grande prêtresse prend la parole, elle est la déesse éternelle, elle ne prononce que son nom, et la voix des morts prend la relève, la rumeur engorgée psalmodie et la musique accapare la tête du défilé, plus forte, plus violente, une batterie qui tire et pousse et la voix des mourus s'impose et s'expose, litanie des morts vivants qui empruntent le tunnel des aîtres intérieurs pour renaître, revenir à la vie, repartir, s'envoler dans le grand tourbillon vital, vie et mort s'emmêlent, naissance et décès ne forment plus qu'une clameur victorieuse. Ethereal monolith : intro grandiose qui se traîne en sa majesté, l'instant est décisif, l'on sent comme une élévation, une aspiration, la prise en main de son destin, la musique s'appesantit, des pas qui ébranlent la terre, la batterie écroule les arbres, une longue agonie de guitare et la basse prend place, les dernières pentes de la montagne magique, l'air se raréfie il est peu à peu remplacé par un fluide éthérien plus subtil que seuls les créatures supérieures peuvent respirer à leur guise, c'est le moment où le héros ne contrôle plus sa raison, n'est-il pas en route vers l'Insurmontable, au travers de murailles cyclopéennes, une voix qui n'est plus que de cendres brûlantes, que d'invectives de feu adressées à soi-même, tout se tait, rien que le frôlement d'une basse exsangue et nous voici au sommet face au monolithe d'éther, comment une pierre aussi monstrueuse peut-elle être constituée d'un brouillard d'atomes, c'est le moment du duel, grognements terribles, fauves en furies, l'on ne saura jamais, une brume musicale tel un rideau qui descend à la fin du dernier acte, et cache ce que l'on ne doit apprendre qu'en suivant notre pensée ,si elle est assez vive pour se faufiler dans ce kaos sonore, et saisir la voix de l'inaudible au milieu de cet ébranlement terminatif. Black Chalice I : lourdeurs de cordes chuintantes, résonances, une cloche sonne dans le lointain de la nuit, l'heure des grands changements est arrivée, la voix vomit commandements et excommunications, ce qui doit périr doit périr, les promesses d'immortalité ne sont qu'un leurre, la musique se répand comme un gaz toxique chargé de mort, coups de béliers sur les certitudes humaines, l'ordre nouveau n'est qu'édits de folie et d'incertitudes, monstrueuse tabula rasa, coups de faux mortuaires sur l'herbe des vivants, procession vers le néant qui n'en finit pas, tous innocents et tous coupables, si vous abolissez le péché il faut aussi abolir les pécheurs. Une guitare claironne dans le lointain qui se rapproche. Black Chalice II : si vous croyiez avoir atteint le pire, écoutez ces pétarades phoniques qui ne laissent rien augurer de bon, et ces abats sanglants de tentures magnifiques qui se déploient autour de vous, auréolés de chœurs d'anges maudits, vous n'êtes pas près d'être tirés d'affaire, renoncez à tout espoir, l'enfer est sur cette terre, vous n'y échapperez pas, des remparts de basses s'écroulent sur vous pour empêcher toute fuite, l'on marche sur vos corps agenouillés, l'on vous écrase, il n'est pas de bonne mort sans souffrance, vous avez cru vous échapper, vous avez tenté votre chance, mais vous avez perdu, la religion est un étau destiné à vous enserrer, à vous broyer méthodiquement, sans pitié, sans amour, sans espoir, des vents de colères se lèvent et tournoient sur votre charpie humaine, les vomissures vocales prophétisent votre esclavage physique et moral, miaulements effrayants de fauves affamés lâchés sur vous. Galopade de terreurs. L'on serre une dernière fois l'écrou fatal.

Pas vraiment réjouissant. Les amateurs de doom adoreront. Feront comme moi.

BEFALLEN

CIRCADIAN RITUAL

( Décembre 2017 )

Pochette de Jake Quittschreiber, si vous la comparez avec la précédente de Bjorn Christianson vous aurez tendance de la qualifier de flashy grâce à ce jaune illuminatif qui accapare la vue, et vous cache la noirceur de cette langue de terre qui s'avance dans la mer, et rampe sous le ciel. Tellement obscure qu'elle semble n'avoir d'autre but que de rendre l'artefact plus lumineux. Ne vous trompez pas, comme l'on dit dans un film célèbre, nous sommes ici du côté obscur de la force.

Solomon's Temple : cordes qui sonnent comme un psaltérion, grondement lointain qui vibre, enfle et prend toute la place, le chant est censé évoquer la magnificence du lieu sacré, un borborygme qui s'étend trop longtemps pour que l'on y croie, macérations phoniques comme si le Dieu en personne prophétisait, rappel de batterie et la voix reprend et s'étire tandis que le background se précipite, des chants liturgiques s'élèvent, soyez heureux vous êtes sous la protection divine, la musique s'emballe et file à toute vitesse comme si elle descendait le temps... aujourd'hui, de toute cette magnificence ne subsiste rien, rayée de la surface de la terre, grandiloquence du temps qui passe et efface tout, rien ne subsiste des promesses divines, la mort arase tout, rythmiques de guitares implacables, la marée des jours s'amoncelle sur elle-même et rien ne surnage, sombre et grave la réalité de la dispersion en poussière s'abat sur vous et recouvre de cendres les hommes et les dieux. Befallen : vous avez lu l'Apocalypse, vous l'entendez en musique, ce ne sont pas vos yeux qui saignent de désespoir mais vos oreilles, surprises de ces sons si doux... qui ne durent pas longtemps, voici les imprécations du désastre, entrecoupées de courts silences et de voix agonisantes, qui parle ? qui gagne ? qui perd ? la bête sort du gouffre, les anges s'en viennent au combat, mais il est perdu d'avance, les hommes n'y croient plus, la terre est infestée d'hérétiques, musique noire et emphatique une cloche sonne le glas de la conscience du Dieu, malédiction humaine, le royaume est une pomme pourrie qui court lentement vers sa dissolution annoncée, clameurs de désespoir et de colère, rien n'arrêtera l'Inéluctable, seule la mort triomphera, cela se termine par une onction de grâce au néant des choses abîmales. Très fort. Très beau. Elysian desire : ici tout n'est que luxe calme et volupté, que peut-on désirer lorsque l'on est mort si ce n'est l'immortalité, instrumental, ce ne sont pas séraphins qui tirent sur les cordes des harpes célestes mais un désir d'éternité impossible qui monte, enfle et gonfle, que rien ne peut arrêter, ni même satisfaire, car lorsque l'on désire le tout le désir est encore étranger à ce trou, et la musique speede aux confins de l'univers en une espèce de tapis magique cosmosique, débordement que la batterie essaie de contenir mais les guitares emportent le tout et forcent le passage. Pyramids : sont-ce des anges qui chantent ou des puissances démoniaques, l'on croyait que Dieu était mort, mais nous voici au cente de l'Empyrée, après avoir parcouru les champs élyséens nous serions donc arrives emportés par la musique comme un bateau perdu dans l'espace, non plus après la mort du Dieu mais avant sa naissance, dans la musique des sphères, un peu graisseuses, il faut l'avouer, mais ô combien entraînante et dispensatrice d'un certain équilibre, à la manière de ces monuments aux bases énormes mais qui s'affinaient en leur sommet au point de toucher l'éther après avoir délaissé leur revêtements de pierres, le chant n'est plus qu'un gargouillis d'éternité soutenue par des voiles empourprés taillés dans le linceul des Dieux. Montée graduelle vers le plaisir de la grandeur. The hierophant : la dernière carte, l'arcane suprême que l'on jette en annonce nouvelle lorsque l'on a gagné la partie, lorsque le grand-œuvre est enfin réalisé, tonnerre de guitare, c'est Zeus tonnant, le Jupiter païen qui apparaît, une apparition qui remet le chemin tortueux de ces titres droit vers les étoiles d'un coup de foudre, les anciens dieux ont repris le pouvoir et leurs adeptes les fêtent dignement. Le morceau se déroule tel un hymne homérien, vindicatif et triomphal, buccins phénoménaux, la terre enfin réconciliée avec elle-même, les hommes exultent, ils sont les modèles des Dieux qu'ils ont replacés sur le trône impérieux. Derniers chuintements des plus paisibles. Heidegger aurait écrit qu'ils sont arrivés dans la maison de l'Être.

Le disque est à écouter comment font-ils simplement à quatre pour donner une telle force à leur musique, l'opus s'écoute comme une symphonie romantique en progression continuelle, parviennent à indiquer une direction, à donner du sens, comparé à celui-ci, le premier très bon en lui-même n'est pas exempt d'une certaine contingence. Chef-d'œuvre doom. Mythologique.

Damie Chad.