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18/11/2020

KR'TNT ! 485 : ESP-Disk / PRETTY THINGS / CRASHBIRDS / BORDERLINES / JUSTIN LAVASH / ROCKAMBOLESQUES VIII

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 485

A ROCKLIT PRODUCTION

FB : KR'TNT KR'TNT

19/ 11 / 2020

 

ESP-Disk / PRETTY THINGS

CRASHBIRDS / BORDERLINES + MANUEL MARTINEZ

JUSTIN LAVASH / ROCKAMBOLESQUES 8

TEXTES + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

Yes I need ESP - Part One

C’est grâce à Jason Weiss qu’on peut enfin lire de nos yeux lire la fantastique non-histoire d’ESP-Disk, l’un des labels les plus mythiques de l’histoire du rock américain. Le titre du book ronfle comme un gros buveur : Always In Trouble - An Oral History Of ESP-Disk, The Most Outrageous Record Label In America. Weiss a bien fait les choses : il a non seulement réussi à recueillir les propos d’un Bernard Stollman pas très loquace, mais il a en plus rassemblé les témoignages d’une multitude d’artistes liés à l’histoire d’ESP-Disk. Attention, l’ouvrage se distingue par sa densité. Il faut donc s’aménager une large portion de temps pour espérer en venir à bout.

ESP-Disk ? Un label bien connu des fans de free jazz, notamment ceux d’Albert Ayler, de Pharoah Sanders et de Sun Ra. Le free est la grande passion de Stollman, fondateur du label et avocat de formation. Les fans d’un certain rock connaissent aussi le label pour quatre raisons, et pas des moindres : Pearls Before Swine, les Fugs, les Godz et bien évidemment les Holy Modal Rounders. Disons pour simplifier qu’ESP-Disk fut le grand label d’avant-garde new-yorkais, et qu’en plus, les Godz et les Fugs redorent à eux seuls le mighty blason du proto-punk américain. On irait même jusqu’à dire que ces deux groupes l’ont mythifié.

L’histoire d’ESP-Disk se situe à l’opposé de celle des gros labels indépendants américains, comme Atlantic, Elektra ou même Stax. C’est l’histoire d’un one-man-operation un brin kamikaze, car les artistes qu’il signe sont tellement avant-gardistes qu’ils n’ont aucune chance de percer commercialement. Mais c’est le truc de Stollman. Et il s’y tient. C’est ce qui va le transformer à son tour en statue de sel. Sans Stollman, pas d’Ayler, pas de Godz ni de Fugs. Pas de Rapp ni de Rounders. ESP-Disk devient dans les early sixties l’équivalent des grands labels underground britanniques de type Dandelion. Plus c’est obscur et plus ça fait mal aux oreilles, plus c’est culte. Dans l’interview qu’il accorde à Jason Weiss, Stollman explique qu’ESP-Disk doit tout à sa mère qui pour l’aider lui verse une somme correspondant à deux ans de salaire d’un young executive. Il n’avait pas d’autre source de revenus. Et quand Weiss lui demande d’où lui vient cette passion pour l’improvisation et le free, Stollman explique que son père adorait improviser et harmoniser. Quand la famille Stollman partait en virée, le père chantait en conduisant et la mère harmonisait avec lui. Puis Stollman fait vite la différence entre art et divertissement. D’où cette passion du free qui pour lui est de l’art. Ses parents s’intéressent à ses activités, car ils vont assister à des concerts et hébergent parfois des musiciens, comme Tom Rapp et Pearls Before Swine qui, précise-t-il, ont dormi dans leur salon, in spleeping bags. Quand Stollman fait écouter à sa mère - a woman of very few words, c’est-à-dire une taiseuse - le Spiritual Unity d’Albert Ayler, il la voit sourire. Elle est fière de son fils. Stollman voit l’industrie musicale comme l’ennemi du processus créatif. Alors il met au point un nouveau type de contrat, sous forme d’une collaboration : l’artiste conserve le contrôle total du processus créatif. Stollman se fend même d’un slogan : «L’artiste seul décide de ce que vous entendrez sur son ESP-Disk.» Au lieu des contrats habituels de 36 ou 45 pages, Stollman propose un contrat de 2 pages valable pour un seul album. ESP devient copropriétaire de l’album pour l’éternité. C’est un partenariat. ESP gère les droits.

Stollman veille aussi à ce qu’ESP-Disk ne devienne pas ce qu’il appelle un label niche. Pour lui l’art est avant tout anarchique et s’il devient prévisible, il perd tout son impact. Stollman voulait surtout que son label soit un instantané de la culture new-yorkaise à une époque précise. Il n’ambitionnait rien d’autre que de capter l’audio art de son époque, comme le ferait un documentariste. Il avoue au passage qu’il n’était pas à la hauteur, ni au plan créatif, ni au plan business, mais en même temps il ne voit pas son activité comme un business. Il va plus loin en considérant qu’il est difficile d’avoir les deux casquettes, business et créa. C’est vrai qu’on ne croise pas des tonnes de double-casquettes dans l’histoire du rock, à part Uncle Sam ou Art Rupe. Stollman pense que l’un ou l’autre prédomine, soit le biz, soit le créa. Alors il préfère se contenter d’écouter ce qui se passe autour de lui. Il ne se demande jamais si ça va se vendre, car pour lui ça n’a pas de sens de vouloir faire du business en voyant les choses sous l’angle du business. Il faut nous dit-il voir les choses autrement, comme une vocation ou une obsession. La faillite d’ESP-Disk ? Stollman sait qu’il n’a pas commis d’erreur, il dit juste s’être contenté de planter des graines et pensait pouvoir moissonner 10, 20 ou 30 ans plus tard. Il n’avait pas de famille donc pas de charges ni de responsabilités. Ça devait donc fonctionner. Alors pourquoi ça s’est cassé la gueule ?

C’est le gouvernement qui a coulé ESP-Disk en 1968, dit-il, à cause de son engagement contre la guerre du Vietnam. Il avait quatre personnes avec lui dans le bureau d’ESP-Disk : ses collaborateurs étaient tout simplement les Godz. Les albums des Fugs et de Pearls Before Swine se vendaient relativement bien. Puis un jour les téléphones ont cessé de sonner. Stollman raconte qu’il est allé à l’usine de Philadephie qui pressait ses disques pour découvrir qu’elle ne pressait plus ses disques, mais des bootlegs des Fugs et des Pearls pour le compte de la Mafia. Il comprit alors qu’ESP-Disk était foutu. Mais dit Weiss, existait-il un recours ? Pfffffffffffff... Stollman aurait pu traîner l’usine en justice, mais à l’époque il n’existait aucune loi fédérale contre le bootlegging. L’administration Johnson avait trouvé le moyen de faire taire ESP-Disk en coulant son business. Les lois anti-bootlegging ne furent votées qu’en 1974. Il était trop tard pour ESP-Disk. Stollman rappelle qu’il a vendu 20 000 à 30 000 Pearls et lors d’un concert, Tom Rapp annonçait au public que son album s’était vendu à 200 000 exemplaires : la différence, ce sont les bootlegs, dit Stollman. Il ajoute aussi qu’un agent de la CIA avait coaché Ed Sanders et Tom Rapp chez Warner Bros. Records et qu’il avait empoché les 70 000 $ d’avance avant de disparaître. Une fois dans les pattes des majors, les Fugs et Tom Rapp furent définitivement muselés. No more protest songs against the Vietnam war. Stollman ajoute en conclusion que le gouvernement américain utilise deux façons de faire taire les opposants : la première est dirty, et l’autre consiste à les acheter en leur donnant une rondelette somme d’argent. Shut the fuck up.

Le dernier témoin à intervenir dans le book est le petit frère de Bernard, Steve Stollman. Comme il a bossé un peu pour son frère, il profite de l’interview pour remettre quelques pendules à l’heure, rappelant qu’ESP-Disk a permis à pas mal d’artistes de commencer à exister, et pour ça, son frère mérite la reconnaissance éternelle. Bernard Stollman se contentait de lancer les gens, il ne souhaitait pas être impliqué dans la suite, the dirty work. Le petit frère rappelle aussi que les parents Stollman s’occupaient des entrées à l’Astor Place Playhouse où se produisaient les Fugs et Sun Ra. Steve Stollman indique que ses parents s’étaient endurcis. Ils avaient su échapper aux nazis et rien ne pouvait plus les atteindre ni les choquer, pas même les Fugs ou Sun Ra. Il est très bien le petit frère car il rappelle encore un élément déterminant : les frères Stollman ont reçu une éducation intéressante. En effet, leurs parents leur ont surtout appris à ne pas devenir matérialistes. C’est la raison pour laquelle Steve pense que la démarche de son frère à travers ESP-Disk avait quelque chose de noble. Pour lui, c’était courageux de critiquer la CIA et la guerre du Vietnam - Je suis très content que Bernard ait ainsi agi. Il tient ça de nos parents, de simples paysans juifs qui réussirent à rester miraculeusement en vie puis à fuir en Amérique pour y réussir. Leur grand mérite fut de savoir apprécier la vie de tous les jours et transmettre le simple bonheur d’être en vie à leurs enfants - Le book s’arrête là-dessus.

C’est bien que le petit frère intervienne car les témoignages, pour la plupart, épinglent l’avarice de Bernard Stollman, c’est même quasiment systématique. Le batteur Sunny Murray se souvient d’un contrat fifty-fifty avec Stollman, mais dit-il, je n’ai jamais vu mon fifty. Ils ne sont que deux ou trois à prendre la défense de Stollman, comme le batteur Milford Graves : «Je ne supporte pas qu’on dise du mal de Bernard. Je ne sais qu’une seule chose : personne à part ESP ne nous enregistrait dans les années 60. Et le blé qu’il ne te filait pas, tu aurais de toute façon dû le sortir pour payer les honoraires d’un attaché de presse.» Le batteur Warren Smith dit à peu près la même chose : «La raison pour laquelle Bernard et moi sommes restés amis est dû au fait que je ne lui ai jamais mis la pression. Je me foutais de savoir s’il avait le blé ou pas. J’étais heureux et ma famille aussi. Mais il est bien évident qu’on ne pense pas tous la même chose quand on ne dépend que de sa musique pour manger.» L’ingé-son Richard Alderson se plaint que Stollman n’ait pas tenu ses promesses, après le redémarrage du label. Le bassiste Alan Silva dit aussi avoir reçu que dalle de Stollman - I never received anything from Bernard actually - Et il poursuit de façon extrêmement intéressante : «Tout le monde accuse Bernard. Je ne marche pas dans cette combine. Il est comme il est. Des tas de gens affirment s’être fait rouler. M’a-t-il donné des disques ? Des royalties ? Si tu me poses la question, la réponse est non.» Et il continue un peu plus loin : «Je crois que Bernard est un idéaliste. On était à une black disk jockey convention et Bernard essayait de vendre ses disques. À Atlanta, en Georgie ! Sun Ra, man, who the fuck is that guy ?». Alan Silva travaillait avec Stollman et un jour, en 1967, Stollman lui demande de téléphoner dans tous les record shops d’Amérique pour vendre Sun Ra : «All these record shops. Wisconsin, you know about Sun Ra ? Voilà à quoi était confronté Bernard. Il ne disposait pas d’un budget d’un million de dollars pour vendre Albert Ayler. Il se débattait pour survivre. Tous les labels indépendants se débattaient pour survivre.»

Le pianiste Burton Greene pense lui aussi que Bernard était cinglé, aussi cinglé que les musiciens qu’il enregistrait. Personne, dit-il, ne comptait faire de blé avec ce genre de disque. Leo Feigin qui fondit Leo Records en 1979 déclare qu’il faudrait même ériger un monument en l’honneur de Stollman : «Des rumeurs disaient que Stollman ne payait pas les musiciens pour leurs enregistrements. Il mériterait qu’on lui élève une statue. C’était compliqué de vendre ces disques parce que personne n’en voulait. Bernard Stollman investissait et perdait de l’argent avec son label. Rien que pour ça, il mérite une certaine reconnaissance.» Le bassiste Sirone dit en gros la même chose : «On peut dire ce qu’on veut de Bernard, mais il a aidé pas mal de gens à se faire connaître. Il n’y avait pas de blé chez ESP, mais le label s’est fait connaître pour son côté innovant et les artistes incroyables qu’il proposait.» C’est l’extraordinaire Marc Albert-Levin qui tranche définitivement en faveur du pauvre Bernard : «Il n’avait jamais rien existé de semblable auparavant. Comme le disait le slogan de Bernard, c’était une musique entièrement nouvelle - the music was unheard of - et il dépensait le blé que lui donnait sa famille. Il ne faisait aucun profit. Le fait qu’on puisse dire qu’il ait fait du profit sur le dos des musiciens est une plaisanterie. Ce n’est pas juste de dire une chose pareille. Il s’est ruiné. Il a dû reprendre une activité d’avocat pour vivre.»

Marc Albert-Levin est un personnage complètement exotique. Ce poète journaliste dadaïste français s’installe à New York dans les années 60 et publie un book sur les Fugs, Tour De Farce. Quand il arrive à New York, c’est en tant que correspondant pour Les Lettres Françaises, une prestigieuse revue alors dirigée par Louis Aragon. Il rencontre l’electronic genius Richard Alderson, puis le saxophoniste et ethnomusicologue Marion Brown qui le met en contact avec Pharoah Sanders et Sun Ra. Albert-Levin a 25 ans et il est éberlué. Qui ne le serait pas ? Il s’émoustille tant qu’il écrit un deuxième roman, Un Printemps À New York. Puis comme il a besoin de croûter, il fait des petits boulots et devient le cuistot le Miles Davis. Comment s’y prend-on pour devenir le cuistot de Miles Davis ? C’est simple, il suffit d’avoir une copine qui est copine avec Sheilah, la copine de Miles Davis. Et comme Sheilah dit à Miles qu’elle ne fera ni le ménage ni la cuisine, Miles lui dit d’engager quelqu’un. Voilà comment Marc Albert-Levin récupère le tuyau. Il se pointe à l’adresse. Drrrring ! Miles qui le reçoit en robe de chambre. Albert-Levin se dit frappé par le magnétisme du regard de Miles, un Miles qui l’observe et qui lui balance de sa voix d’outre-tombe : «You’re a short motherfucker, aren’t you ?». En bon dadaïste, Albert-Levin prend ça pour un compliment, jauge un Miles qui est aussi petit que lui et lui rétorque du tac au tac : «Vous aussi !». Ça brise la glace. Miles lui répond «Go ahead Indian !», et il le fait entrer. Mais Albert-Levin explique qu’en fait il va cuisiner pour des prunes car Miles ne mange rien - Il était dans une période où il ne se nourrissait que de bière Heineken.

Alors bien sûr Sun Ra. Stollman lui consacre un portrait dans le chapitre intitulé On Individual Artists. Sun Ra, dit-il, a enregistré plus de 75 disques sur son label El Saturn dans les années 50 et 60, des disques qu’il vendait lors des concerts. Il n’avait pas de distributeur. Sun Ra raconta aussi à Stollman comment il fut bloqué à la frontière égyptienne par un douanier qui fut choqué de lire le nom de Sun Ra sur son passeport. Dans la religion égyptienne, Sun Ra est le nom d’un dieu. On ne plaisante pas avec les dieux dans ce pays. Il refusait de faire entrer Sun Ra et ses musiciens en Égypte. Alors Sun Ra lui demanda d’appeler le conservateur d’un musée égyptien qui accepta de venir rencontrer Sun Ra à l’aéroport. Ils discutèrent ensemble d’Égyptologie. Ra avait étudié les Rosicruciens, il était féru dans ce domaine. Le conservateur dit alors au douanier : «Il est qui il prétend être. Laissez-le entrer.» Le conservateur invita Ra à une émission de télé égyptienne. Le groupe alla aussi visiter les pyramides. Une équipe de cinéma allemande qui se trouvait sur place filma Ra qui envoya ensuite quelqu’un confisquer le film. Richard Alderson fut aussi fasciné par Sun Ra lorsqu’il enregistra l’Arkestra pour ESP : «Pas évident d’enregistrer la musique de Sun Ra, parce qu’ils étaient très disciplinés et très au point. Ils jouaient des arrangement très précis et très soignés jusqu’au moment où Sun Ra déclenchait le free blowing section. Je veux dire que Sun Ra, c’est Duke Ellington sous acide.»

Rien que pour la présence de Marc Albert-Levin et de Sun Ra, on est content de faire ce petit bout de chemin avec Stollman. Ra brille et réchauffe ce monde flapi. Stollman fait aussi un portrait des Godz qui furent ses employés : Jay Dillon était directeur artistique d’ESP, Larry Kessler manager des ventes, Paul Thornton et Jim McCarthy s’occupaient des envois (shipping clerks). Stollman : «Faire la promo des Godz était impossible. Ils essayaient de jouer ensemble, mais ils finissaient toujours par se battre. C’était le chaos. Je leur ai loué une salle de concert sur Times Square, mais personne n’est venu les voir jouer. Larry Kessler et Jim McCarthy se crêpaient le chignon. ‘Je suis le leader !’, ‘Non, c’est moi !’. Ce genre de conneries.» Plus loin Paul Thornton intervient à son tour. Il aime raconter l’histoire de cette chanson des Godz qui s’appelle «White Cat Heat», où il jouent n’importe quoi en miaulant. Mais c’est justement ce qui a plu à Stollman qui en les entendant miauler voulut les signer immédiatement sur ESP. Cette merveille de pur jus dada se trouve sur le premier album des Godz, l’inénarrable Contact High With The Godz. Thornton rappelle aussi que Jay Dillon et Larry Kessler ne savaient jouer d’aucun instrument, du coup il se dit étonné d’avoir vu paraître ces trois albums sur ESP. Et il ajoute : «Quand notre premier album est sorti, Bernard disait qu’il s’agissait d’organic tribal body rock. Sa définition ne nous plaisait pas, alors on est rentrés chez nous pour chercher une autre définition de notre musique. Vers 3 h du matin, je regardais dans the Late Late Show un film avec James Cagney, 13 Rue Madeleine. Sam Jaffe était le chef du French underground et je me suis dit, wow underground, underground music. Ça sonne mieux que le tribal body music de Bernard !»

Dans la galerie de portraits, vous trouverez aussi Jimi Hendrix. Ça n’a rien de surprenant. Stollman : «En août 1966, par un bel après-midi ensoleillé, je trotinnais allègrement sur MacDougal Street quand soudain j’entendis le son d’une guitare électrique. Il sortait d’un sous-sol. Je n’aimais pas trop le son des guitares électriques mais celui que j’entendais me plaisait bien. Alors j’ai descendu les marches et suis entré dans le Café Wha?. La porte n’était pas fermée et le club était vide. Au fond, un musicien jouait de la guitare, debout, avec un petit ampli près de lui. Je me suis approché et quand il s’est arrêté de jouer, le lui ai dit : ‘Ce que vous jouez est très beau. J’ai un label. J’aimerais beaucoup vous enregistrer. Êtes-vous libre ?’ Je lui ai précisé le nom du label. Il m’a répondu : ‘J’aime bien l’idée. Mais on vient de me donner un billet d’avion pour Londres. À mon retour, j’aimerais bien en discuter avec vous.’ Il était très ouvert. Et il s’est rappelé de notre rencontre.’ Et voici la suite de cette histoire fascinante. En 1968, Stollman est à Londres, alors qu’il est en route pour le MIDEM, et dans un magasin de disques, il entend un son qui lui plaît. Il demande ce que c’est et le mec lui répond : «Quoi ? Mais c’est Jimi Hendrix, vous ne le saviez pas ?». Stollman ne lâche pas l’affaire. L’année suivante, il réussit à obtenir un rendez-vous avec le manager de Jimi, Mike Jeffery. Dans la salle d’attente, il tombe sur Jimi qui lui dit qu’il aime bien ce qu’il fait avec ESP-Disk. Bon c’est l’heure du rendez-vous, Stollman entre dans le bureau de Jeffery. Assis derrière son gros bureau, Jeffery ne le salue même pas. Il ne lève pas non plus les yeux. Stollman vient pour vendre l’idée d’une association avec ESP, arguant que Jimi bénéficierait beaucoup d’être associé avec les artistes de pointe qui enregistrent sur son label. Sans même lever les yeux, Jeffery balance un «Not interested» sec comme un jour sans rhum. Chou blanc. En sortant, Stollman espère retrouver Jimi. Deuxième chou blanc : Jimi s’est volatilisé.

Tom Rapp fait aussi partie des témoins privilégiés. Il rappelle que pour le premier album de Pearls, ils sont arrivés à New York sans un rond et ont dormi chez les parents de Stollman at 90th and Riverside : «Ils avaient un appartement d’au moins dix pièces, un chandelier et un piano à queue. L’appartement donnait sur le parc, the whole deal. On a enregistré notre album à Impact Sound, là où enregistraient les Fugs et les Holy Modal Rounders. Richard Alderson était l’ingé-son.» Rapp indique aussi qu’il n’a jamais reçu d’argent de Stollman - The one big problem was we never got any money from ESP - Alors Weiss lui raconte l’histoire de la mafia (pour les bootlegs) et de la CIA qui ont coulé ESP - Oui, j’ai entendu cette histoire. Je pense plutôt que Bernard a été enlevé par des extraterrestres qui lui ont lavé le cerveau et donc il ne se souvenait plus où se trouvait l’argent. Mais c’est vrai que les histoires de mafia et de CIA sont plus crédibles. Au fond et en dépit du fait qu’on n’a jamais été payés, je trouve que Bernard mérite une certaine reconnaissance pour avoir sorti ces albums, surtout les albums de free et d’expérimental. Ce qui est arrivé aux gens qui ont enregistré ces disques, c’est une autre histoire - Rapp dit aussi qu’il n’aurait jamais existé en tant que Rapp sans Bernard. Avec le temps, il a fini par lui pardonner. Il dit en matière de conclusion qu’il aimerait bien voir un jour arriver un chèque pour les 200 000 albums vendus, you know what I mean ? That would be nice.

Richard Alderson indique que l’enregistrement du premier Fugs en 1966 fut the most creative thing I had done for anyone. Quant aux Holy Modal Rounders, c’est encore une autre histoire. Peter Stampfel raconte que son collègue Weber refusa de composer des chansons à partir du moment où il comprit que le groupe commençait à percer commercialement. No way. Steve Weber témoigne lui aussi, à propos du docu tourné sur les Holy Modal Rounders, Bound To Lose : «Au début, je croyais que c’était un projet universitaire. J’ai demandé aux réalisateurs quelles étaient leurs intentions, et ils m’ont dit qu’ils voulaient commercialiser le film. Alors j’ai demandé à voir un contrat qui m’assurait du contrôle artistique et d’un pourcentage des recettes. Ils ont dit ok, mais j’attendais toujours de voir le contrat. Alors ils m’ont dit : ‘Vous n’aurez pas d’argent. Nous allons vous rendre célèbre.’ Alors j’ai dit stop, on ne me filme plus. J’ai même dû annuler le concert annuel de Portland. Quand le film a été fini, j’ai demandé à voir une copie. C’est là que la relation s’est dégradée, ils n’étaient plus mes amis. Finalement leur avocat m’a envoyé une copie et quand j’ai vu ce film, ça m’a rendu malade. C’était complètement hors contexte. Ça n’a rien à voir avec les Rounders. Aujourd’hui encore ça me rend malade. C’est à cause de ce film que j’ai arrêté les Holy Modal Rounders. Les autres ont décidé de continuer. J’étais celui qu’on roulait dans la boue. J’en ai dit assez.» (Big sigh). Silence.

Signé : Cazengler, nanard Stollmerde

 

Jason Weiss. Always In Trouble. An Oral History Of ESP Disk. Wesleyan University Press 2012

 

Oh you Pretty Things - Part Eight

 

Sort ces temps-ci un album posthume des Pretty Things, Bare As Bone Bright As Blood. Posthume, c’est bien là le problème. Ça fait cinquante ans qu’on les regarde de traviole, les posthumes. Pourquoi ? Parce qu’ils engraissent les charognards. C’est un business bien établi. Plus le nom est gros, plus il y a de posthumes. C’est mathématique. On appelle même les posthumes de Jimi Hendrix les Dead Hendrix. Quand tu vas sur un salon, tu vois des mecs demander aux marchands des Dead Hendrix. On a aussi des articles dans les fanzines américains sur les Dead Hendrix, car au fond de leurs labos réfrigérés, les prêtres du culte n’en finissent plus de trifouiller dans les viscères des enregistrements. Masqués et gantés, ils ne craignent rien, alors ils en profitent, ils jonglent avec leurs scalpels et leurs tubes de colle pour rajouter des instruments et des voix sur des prises intermédiaires. C’est la technique qu’ils utilisent pour remplir des albums doubles qu’ils vont ensuite vendre la peau des fesses à des collectionneurs d’armoires normandes qui n’écoutent jamais les disques qu’ils y entassent, car ça ne sert à rien de les écouter, ce qui est important c’est de les posséder. On rigolait de tout ça récemment avec un bon pote qui est dans le circuit du disque. Il trouvait étrange que le monde du disque de rock soit à la fois un monde magique et un monde peuplé d’une faune de gens atteints de pathologies junkoïdales souvent très graves, mais ajoutait-il, «après tout, pourquoi pas ?». C’est vrai que si on y réfléchit un instant, le rock est avant toute chose une passion, et chacun sait que sous l’empire de la passion, la raison peut aller se faire cuire un œuf. Chacun sait aussi que la cervelle est faible. Ce petit organe spongieux et rose n’est pas fait pour encaisser cinquante années de chocs de rock à répétition et les millions de références qui vont avec. C’est normal que ça finisse par mal tourner. Un fan de rock ne finit pas comme un retraité du Crédit agricole. Le plus difficile dans cette sombre affaire est de savoir assumer son destin. Ce n’est pas à la portée de tous. Ceci expliquant cela.

Maintenant que le décor des posthumes est dressé, on peut annoncer la mauvaise nouvelle : cet album des Pretties qui vient de paraître ne va pas bien du tout. Phil May et Dick Taylor ont tenté le diable en enregistrant un album de Delta blues, mais ça ne marche pas. Il faut se souvenir que sur scène Phil May s’autorisait deux classiques de blues pour reprendre son souffle, accompagné du vieux Dick Taylor à l’acou, mais on avait hâte que ça se termine, car nous n’étions pas là pour ça. Nous étions là pour les Pretties de SF Sorrow et de LSD. Ce break d’acou renvoyait à des mauvais souvenirs d’MTV unplugged et à toutes ces conneries que le business a tenté de nous faire avaler.

Alors comme tous les fans des Pretties, on rapatrie l’album pour l’écouter en priant Dieu que tous nous veuille absoudre. Mais c’est mal barré, car déjà la pochette n’est pas belle. On trouve à l’intérieur l’inévitable laïus de Mark St John et franchement le titre n’est pas jojo non plus. Un a-priori défavorable peut parfois rendre une surprise plus jouissive, tous ceux qui l’ont expérimenté dans le jeu des rencontres amoureuses le savent. Ça peut aussi marcher dans le cadre d’une écoute mal barrée. Et hop, vous partez à l’aventure, pour un heure de rootsy drive qui s’ouvre sur le vieux «Can’t Be Satisfied» de Muddy Waters. Autant que vous le sachiez tout de suite, ça n’a aucun intérêt, sauf que Phil May chante de l’intérieur du menton avec une sorte d’inspiration divine. Il fait des petits effets de glotte et sauve in extremis son satisfiah. Le seul moyen d’apprécier cet album bancal en forme d’exercice de style, c’est de se concentrer sur la voix de Phil May. Mais ça n’a plus rien à voir avec les Pretties. On est dans autre chose. On attend d’eux des turpitudes, on voudrait voir la cabane branlante s’écrouler, ils pourraient nous balancer un shoot de raw to the bone comme le font Charlie Musselwhite et Elvin Bishop sur leur dernier album, mais Phil & Dick prennent leur mission au sérieux et on s’emmerde choronniquement comme des rats morts. «Come Into My Kitchen» tourne à la tragi-comédie. Ça ne peut pas marcher. Peut-être parce qu’ils sont blancs. Il faut s’appeler John Hammond pour oser chanter le Delta Blues. Leur «Ain’t No Grave» ne vaut pas un clou. Et du coup, on se fout en pétard. Car c’est le charisme des Pretties qui en prend un grand coup dans la gueule. Ça serait bien la première fois qu’ils ratent un album. Il faut quand même bien faire attention à ne pas accepter n’importe quoi. D’un autre côté, ce genre d’exercice de style risque de plaire aux gens qui ont des guitares en open tuning et qui les grattent au coin de feu, mais bon, cet album pue l’arnaque. Avec «Redemption Day», ils s’enfoncent dans un monde de rédemption en carton-pâte et ça frise le Nick Cave. Quelle déconvenue et quelle tristesse ! Une si belle voix !

Ça fait parfois de bien de parler d’un album qui déçoit. On parle trop des albums qui montent au cerveau. Et ça finit par devenir une routine. Avec cet album, le cerveau ne risque absolument rien. Entendre Phil May faire du Nick Cave c’est tout simplement hors de portée d’une compréhension ordinaire, pour ne pas dire intolérable. Ça empire encore avec «The Devil Had A Hold On Me». Oui, ça empire comme une maladie, ça tombe bien, c’est d’actualité. On ne parle plus que de ça. Les Pretties se retrouvent bien malgré eux dans l’air du temps. Écouter ce disk, c’est à la fois souffrir dans sa chair et assister à l’écroulement de l’empire dans un nuage de soufre. Il n’existe aucun lien entre ce Devil à la mormoille et le Baron Saturday. Le problème c’est que le pauvre Phil chante son truc jusqu’au bout et personne ne lui dit que ça ne va pas. Oh, ils sont dans leur truc, il ne faut pas les embêter, il vaut mieux les laisser tranquilles. Inutiles d’ajouter des commentaires, les dés sont jetés, de toute façon. On note toutefois un petit regain d’intérêt avec le vieux «Love In Vain» de Fred McDowell, jadis repris par les Stones. Mais bon ce n’est plus l’heure, Phil arrive après la bataille. Dommage car il ramène infiniment plus de feeling que n’en ramena jamais Jag, il passe le train came in the station à sa sauce et il redresse brutalement la situation avec le fameux I looked her in her eyes. Mais c’est avec le «Black Girl» de Lead Belly qu’il sauve cet album atrocement austère. Phil May rentre enfin dans la gueule de la mythologie, in the pines where the sun never shines. Voilà enfin l’éclair de génie tant attendu. Phil May rejoint au panthéon des dieux Kurt Cobain et Lanegan qui surent en leur temps rendre hommage au génie tentaculaire du grand Lead Belly.

Signé : Cazengler, Pity Thing

Pretty Things. Bare As Bone Bright As Blood. Madfish 2020

*

Kr'tntreaders votre blogue avait trois ans d'avance ! En effet c'est dans notre livraison 351 du O1 / 12 / 2017, dans l'article intitulé Une incroyable découverte, répertorié dans notre catalogue raisonné sous l'appellation Crashbirds Flyers, que nous tendions notre micro au grand professeur Damius Chadius qui pour la première fois au monde se livrait devant la Communauté Scientifique Internationale ébahie de tant de connaissances accumulées dans le cerveau d'un seul chercheur, à une analyse sémiotique des plus pointues sur une des plus grandes énigmes picturales de l'humanité.

Et voici que maintenant un certain Pierre Lehoulier ayant compris l'importance des aperçus fulgurants et prophétiques des travaux du grand Damius Chadius publie sur le même sujet un ouvrage dont nous ne saurions que vous recommander la lecture.

 

AFFICHES CRASHBIRDS

2010 – 2020

dessins de pierre lehoulier

 

Words and music, indispensables au rock'n'roll. Mais cela ne suffit pas. Il faut davantage. Surtout si l'on exige que le rock'n'roll soit un art total. Peu de groupes y songent. Se contentent de penser que le visuel consiste en ce que le spectateur voit alors qu'il réside en ce que l'on désire qu'il voie. Vu sous cet angle, le rock'n'roll est un art de manipulation mentale. Souvent les gros mastodontes vous en mettent plein la vue, fumées, feux d'artifices, pensez à la locomotive d'AC / DC, les éléphants d'Eddy Mitchell... Pour les petits groupes – cet adjectif n'est en rien péjoratif, nos premiers bluesmen n'avaient qu'une guitare à peu près pourrie – le challenge est plus difficile, faut davantage compter sur ses propres talents que sur des moyens surajoutés qui vous entraînent dans une surenchère artificielle.

Propos politique. Les riches ont toujours pensé que l'argent était à voler aux pauvres. Et les pauvres admiratifs payent pour regarder ce qu'on leur a confisqué avec des yeux comme des ronds de frites molles, ne s'apercevant même pas que sur quoi ils s'extasient vient de chez eux, leur appartenait en propre, que dans le miroir qu'on leur tend c'est leur propre image qu'ils admirent. Avec une plume dans le cul. Le choix n'est guère cornélien, ou vous dye de votre ( pas si ) belle mort ou you diy tout seuls comme des grands.

Malgré leur cervelle d'oiseaux, les Crashbirds l'ont compris. Soignent leurs images. Facile rétorquerez-vous quand on est doué en dessin comme Pierre Lehoulier. Sûr que ça aide. Mais Lehoulier serait-il le meilleur dessinateur du monde que cela ne suffirait pas. Comme tous les grands peuples, les cui-cui ont d'abord pris soin de créer leur mythologie. Une fois que vous êtes parvenu à ce stade il ne reste plus qu'à peindre les images qui vont avec. Certains les imaginent en chemin de croix, d'autres en icônes extatiques, mais chez les Crashbirds on n'est guère porté à s'en remettre au premier dieu ( ou prétendu tel ) qui passe, portent un regard lucide et sardonique sur notre monde.

Voici quelques mois nous chroniquions la première saga que Pierre Lehoulier avait dessinée en l'honneur du plus grand des héros de nos temps modernes, le fameux Super Gros Con. Que vous connaissez tous. Car l'on a les gouvernants que l'on mérite. Cette fois, nous en rêvions, il l'a réalisé, un bouquin collecteur – elles n'y sont pas toutes, ce qui implique d'ores et déjà un deuxième tome – d'affiches d'annonce de leurs lives. Sont comme cela les Crashbirds on les prive de concerts, vous croyez qu'ils font du boudin dans leur coin, pas du tout, font la nique au destin, sont en train de préparer un clip, d'enregistrer un sixième album, tout ça chez eux, et ce livre qui vient de sortir. Petit à petit l'oiseau fait son nid. Mais les Crashbirds construisent des aires d'aigles libres.

Mais que contient ce livre. Stricto sensus soixante sept reproductions d'affiches de concerts de Crashbirds, rangées par ordre chronologique, du vendredi 10 novembre 2011 au 30 octobre 2020. C'est comme si vous visitiez une galerie du Musée du Louvre, sans gardien mais avec le droit de toucher avec les doigts, vous pouvez glander tout le temps que vous voulez devant chacune des œuvres. Nous y reviendrons dans quelques paragraphes. Les à-côtés valent le détour. Les passionnés de théâtres affirment que l'on voit de plus près les actrices dans les coulisses que sur la scène.

Un petit laïus de présentation, les douceurs automnales de la dédicace à son papa et à maman, Lehoulier tire sur la corde sensible de tout ce qui a disparu depuis dix ans, pour un peu vous hisseriez votre mouchoir hors de votre poche afin d'essuyer discrètement une larme. Boum, Pierre Lehoulier tout sourire vous fait le coup du cadeau de Pif Gadget, les affiches certes, mais une glace à la fraise empoisonnée avant l'estouffat des haricots au gigot d'affiches, une bande-dessinée, rien que pour vous. Ne vous réjouissez pas de sitôt, vous voici en plein attentat terroriste, un avion ( à peine ) non identifié vient de s'abattre sur le World Trade Center. Précipitons-nous, des blessés ont sûrement besoin de soins. Serions-nous en train de revivre le massacre des Twin Towers. Non ce n'est pas si grave que cela. Les pilotes sont bien vivants. Ont réussi on ne sait comment à s'extraire de la carlingue plantée dans le sol, z'ont un drôle d'air, l'on n'arrive pas à savoir s'ils sont contents d'eux-mêmes, ou bien marris de leur mésaventure. Faudrait être ornithologue pour répondre à coup sûr, vous les avez reconnus ce sont ces oiseaux de malheur, les fameux cui-cui, perchés sur l'arbre de la couverture comme le corbacée sur celui de La Fontaine. Ne tiennent pas en leur bec un fromage, mais un livre, qu'ils lancent à la tête de la petite fille innocente ( mais les petites filles sont-elles vraiment innocentes ) venue les secourir. La voici revenue chez elle, elle se lance dans la lecture de l'ouvrage que vous êtes en train de lire. Ah ! Ah ! C'est rigolo. Vous prenez les choses du bon côté, vous êtes des optimistes, et si c'était sérieux, si c'était un-je-ne-sais-pas-quoi moi, tiens un apologue anarchiste par exemple, un truc pour vous inciter à réfléchir.

Nous avons vu la coulisse ( on y prend son pied ) côté cour, portons-nous à son opposée, située à la fin du livre, coulisse côté jardin , y prend-on aussi son pied ( au cul ), une double page, très instructive comme disent les pédagogues, ville en flammes, style incendie de la Commune, foule en colère, mais prudente, ce ne sont pas des gilets jaunes, mais ils portent comme signe de reconnaissance des masques blancs. Z'ont des z'allures de z'ombies, peut-être parce que le mouvement social est mort tué par un virus. Je vous laisse à vos initiatives.

Dans les histoires de haine, c'est comme dans les histoires d'amour, faut toujours une tête d'affiche. Les Crashbirds ont les moyens. Z'en z'ont deux. Aussi inséparables que les Dupond et Dupont ( parfois ils arborent leur plumage jaune comme de frais pondus ) de Tintin, en beaucoup moins bêtes et en plus méchants. Vous les trouvez partout, posés sur la selle de leur cinquante cm3 aussi innocents que des blousons noirs méditant un mauvais coup, au volant d'une Simca mille la voiture des malfrats des early seventies, sur le camion des pompiers avec cette mine atterrée de pyromanes qui viennent considérer l'étendue de leur forfait, méditants sur le chapeau d'un pistolero mexicain ou d'un Capitaine pirate, sur le toit d'une voiture qu'ils ont précipitée sur un arbre, pas très fiers à plusieurs reprises sur l'avion qu'ils viennent de crasher, sur une moto-ski au pôle sud, ou alors ils ne reconnaissent personne sur leur Massey-Ferguson, peu pressés de prendre leur envol sur un rouleau-compresseur, jouant à Nomades du Nord en compagnie d'ours furieux, sur la carte de l'as de pique, sur l'écu du Chevalier noir, ( j'écris leurs noms ), veillant sur un campement de romanichels, faisant du grand-bi, jouant de la guitare, buvant de la bière, perso je les préfère, courant sus à l'anglois et tout autre peuple de la triste humanité, sur la grand-voile de leur brick pirate, prêts à déclarer la guerre au monde entier.

N'y a pas qu'eux sur ses affiches. D'abord il y a celui qui n'y est pas. Pierre Lehoulier. Le fauteur de troubles, l'instigateur. Ne se dessine jamais, mais c'est sa patte, pardon son aile, car il tient la plume et le feutre, que l'on retrouve partout. Des dessins figuratifs, mais derrière les objets représentés, c'est l' 'inspiration Crashbirds et rock'n'roll que l'on retrouve. Pas saint du tout. Lehoulier joue avec les images toutes faites, un esprit un peu ( beaucoup, à la folie ) rebelle, mais qui met entre lui et le monde la transparence de l'humour, reprend les tubulures de cette mythologie sortie tout droit des rutilantes années soixante, époque où la société de consommation promettait de vous apporter le bonheur encore plus vite que la notion de progrès social. Une ère de prospérité sans précédent. Certes, mais sans futur. Examinez de près ces satanées affiches, le monde pue la déglingue, des objets rafistolés, des tas de détritus partout, des idéaux des justiciers des siècles passés ne subsistent que des images d'Epinal. Certes l'on rit, mais l'on devrait serrer les dents. Le pire n'est pas à venir, il est déjà là.

Ces affiches sont comme les grandes arcanes d'un jeu de tarot taré. Vicié à la base. Elles sont magnifiques, Pierre Lehoulier a d'abord le génie des fonds, des espèces de monochromes en accord parfait avec le sujet qu'il traite. Le papier apporte à ses dessins le glacé inaltérable de l'hyperréalisme. Une conformité-critique se dégage de ces images, tout semble vrai, respecté au moindre détail, et pourtant la réalité présentée bat de l'aile. Avec ces affiches Pierre Lehoulier en dit plus sur l'état de notre monde que bien des articles bourrés de statistiques et d'analyses pertinentes. Chaque page comme un coup de poing au-dessous de la ceinture et dessus de votre pensée. A croire qu'il s'amuse avec ses images immobiles au bouscule-tout, au bascule-moi-ça, au pim-pam-poum graphique. Ce n'est pas le portrait de nos gouvernants honnis qu'il a peints sur les boîtes de conserve avariées de ce casse-pipe coloré, mais nos représentations mentales du rock'n'roll. Un pinceau meurtrier qui ne respecte rien, ni ses propres goûts ni ses propres couleurs. Pierre Lehoulier use d'un stabilo déstabilisateur le seul moyen pour que le rock'n'roll ne devienne  ( version +++ ) pas, ne reste ( version - - - ) pas une marchandise comme une autre.

Damie Chad.

Un grand merci à Fred Herbert qui a beaucoup fait pour ces affiches. Et une bise à l'autre moitié ( Delphine Viane, la plus belle, et la non moins intransigeante ) de Crashbirds.

 

*

Kr'tntreaders, je doute de vous. Je ne crois pas que vous vous réveilliez en pleine nuit pour vous demander si Henri Troyat s'est inspiré de Premier de Cordée de Frison-Roche pour rédiger La neige en deuil. Si je vous posais cette question je pense que vous m'enverriez bouler, que vous m'assèneriez froidement que ce problème ne vous taraude pas et que de toutes manières vous n'avez aucune envie de vous plonger dans la lecture de ce volume qui ne parle point de rock'n'roll. Je vous rassure moi aussi. Manuel Martinez – ne me dites pas que vous ne connaissez pas, à plusieurs reprises je vous ai emmenés soit à ses exposition, soit à vous pencher sur certains de ses tableaux - est comme nous. Mais lui, c'est différent.

Voici plus de vingt ans Manuel Martinez avait rédigé les Chroniques d'un Contempourri, peut-être que vous ne connaissez pas, mais vous vous reconnaîtriez sans peine dans le portrait déjanté qu'il trace de l'homo modernus. Deux minuscules plaquettes en blanc et noir, mêlant dessin et écriture, une espèce de bande-dessinée dans laquelle tracés et lettrages semblent s'engendrer mutuellement, à tel point que l'on ne sait si l'on doit d'abord regarder l'image, ou lire le texte, et que lorsque l'on tente l'opération conjointe, la difficulté n'en est pas résolue pour autant. Et ne voilà-t-il pas que l'année dernière le démon de la perversité cher à Edgar Poe l'a poussé à recommencer, en plus grand, en plus long, en plus complexe, en plus coloré.

A ses moments perdus, j'en ai été témoin, entre deux visiteurs venus s'extasier dans sa galerie. Une œuvre de longue haleine mais fragmentée en minutes grappillées de-ci, de-là. De ces heures de l'entre-d'eux, est sorti un livre, un seul, nommé :

 

BORDERLINES

MANUEL MARTINEZ

( Livre Unique )

 

L'a commencé comme les moines copistes du Moyen-Âge qui dans le coffre aux merveilles philosophiques de l'Antiquité prélevaient au hasard un parchemin, par exemple le traité du non-être de Gorgias, pour le recouvrir d'insipides et insignifiantes litanies christologiques, mais lui Martinez a œuvré en sens inverse. S'est saisi d'un exemplaire du roman d'un écrivain de seconde zone, La neige en deuil d'Henri Troyat, l'a choisi pour son format, son nombre de pages relativement restreint, et la qualité de son papier, afin de le transformer en objet unique. S'est muni de feutres, de crayons de couleurs et de tous ces ustensiles qui traînent dans tous les coins d'un atelier de peintre, je le soupçonne fort de s'être contenté de prendre l'outil le plus proche de lui à l'instant T. Puis il a rédigé et dessiné Bordelines. 128 pages.

Vous aimeriez que l'on en vienne au fait, que je vous résume grosso-modo, le contenu de l'ouvrage. Nous y étions juste au début, avec notre fin de paragraphe précédent sur l'instant T. . Borderlines c'est comme une réécriture d' Une brève histoire du temps de Stephen Hawking, mais avec Manuel Martinez vous n'aurez pas besoin de faire semblant d'avoir compris. C'est beaucoup plus complexe. Vous met dès le début au pied de l'horloge temporelle, devant une expérience universelle à laquelle vous n'avez pas comme tout le monde échappé. Pour l'heure d'hiver faut-il avancer ou retarder le cadran de votre vie d'une heure. Oui, mais dans les deux cas que deviennent ces minutes perdues, où sont-elles ?

Voilà vous êtes à l'entrée du labyrinthe, ne tremblez pas vous ne rencontrerez pas le minotaure, pour la simple et bonne raison que le labyrinthe est-lui-même le minotaure, vous ne me croyez pas pourtant le temps saturnien est bien connu pour dévorer les petits enfants mignons. Je vous laisse continuer la lecture, attention aux fausses pistes. Il y en a partout, les dessins et les ''bulles'' splashées de Martinez ne couvrent pas toujours tout le texte de Troyat, l'en reste des fragments que vous ne pouvez vous empêcher de lire à la recherche d'une indication quelconque, parfois le scriptor se moque de vous, il entoure certains mots qui ne sont pas sans écho avec ce qui est écrit et dessiné, faut-il les incorporer au sens du texte ou sont-ce de faux hasards, et qui nous dit que tel autre qui ne semble pas avoir plus de rapport avec le récit martinezien que le blanc du mur sur lequel un peintre réalise son tableau, n'ait pas été le départ d'une idée graphique, d'une inflexion de l'histoire, multiples sont les sentiers entrecroisés de la création.

Une chose rassurante, Manuel Martinez est aussi perdu que vous, mais lui ça le réveille, il se lève en pleine nuit, qui a dit qu'un peintre ne peut pas peindre dans le noir, surtout que ce sont les idées noires qui le guettent, qui surgissent, qui l'assaillent, pas besoin d'être détective privé ou commissaire chevronné pour trouver la coupable, la, car c'est bien sûr une fille, passons sur le rappel des scènes délicieuses et pénibles, au final l'on est toujours seul et empêtré dans de savants calculs, où sont passés ces 3600 secondes ( fatidiques ), l'artiste seul face à la résolution de son problème, inclusion d'une notice d'ordinateur, nous ne sommes plus aux temps ( pas si ) anciens où Ezra Pound recopiait dans ses Cantos les idéogrammes chinois des boîtes de thé, le peintre ne sait plus s'il doit recolorier sa vie ou tourner définitivement la page, apocalypse sur ses neurones, il a maintenant atteint une certaine maîtrise. Mais de quoi au juste. Peut-être de lui-même. Parfois il suffit de pousser les cloisons mentales pour mieux respirer. Mais tout recommence comme avant. Cette fois, cela ne se passera pas comme autrefois. Chut, ne le réveillez pas il s'est endormi. En fait c'était juste une heure de sommeil en plus. Pas de quoi faire tant de tralala. Morale de l'histoire : dehors dans le monde c'est comme dans la tête. A moins que ce ne soit l'inverse. C'est peut-être dans la tête que c'est comme dehors. C'est comme le sablier, il fonctionne dans les deux sens. Posez-le droit comme un i, ou tournez-le cul en haut, tête en bas, c'est la même heure qui s'écoulera.

Je vous ai raconté ma version de l'histoire, dans un labyrinthe chacun trace son chemin. Nous l'avons lue. Nous allons maintenant la regarder. Ce qui compte ce n'est ni le dessin, ni les couleurs, c'est la façon dont l'ensemble fonctionne. Vous ne comprendrez rien au bouquin, si vous vous ne vous mettez pas dans la tête qu'ici il ne faut pas chercher à quoi ressemble le dessin, mais ce qu'il signifie. Une lecture qui s'apparente davantage au déchiffrage des hiéroglyphes toutankhamontesques, et mieux encore, à l'unité idéographique de tout élément d'une notion dessinée, nécessité de partir de la représentation de l'objet ( ou de la situation ) pour l'aborder en tant que son idéification abstraite. Comme si chaque dessin correspondait à un caractère sinomorphique d'un alphabet que l'on ne connaîtrait pas en son entier et que l'on s'efforcerait de déchiffrer malgré tout.

Le livre est abracadabrantesque à parcourir, l'on tourne les pages, le bleu de la nuit vous saute aux yeux, mais aussi les chats, l'alcool, l'homme-singe, le sourire, le désir, le rouge-suicide, l'orange intellectuel, l'homme loup, le cheval fou, le bateau ivre, tout un bestiaire, des hectolitres d'hétéroclite, des traces de couleur comme si le peintre s'était torché les mains sur ses dessins afin de les métamorphoser en faux tableaux, s'il est un livre rock'n'roll, c'est bien celui-ci. Il contient nos rêves brisés et nos vains efforts pour les recoller. A l'image de notre monde.

Le livre pose aussi la questions essentielle de la peinture : est-ce la forme qui détermine le sens, ou le sens qui détermine la forme. Posez la même question en changeant le mot forme par couleur et puis par geste. Dans les trois cas : la remplacez par : la peinture se lit-elle ou se regarde-t-elle ? A vous de tenter l'expérience.

                                                                                                                               Damie Chad.

( Borderlines peut se lire de la première à la dernière page

sur : FB : Manuel Martinez ou FB : Kr'tnt Kr'tnt )

 

LOCK ME DOWN !

JUSTIN LAVASH

 

Justin Lavash réside à Prague. Je n'ai jamais mis les pieds dans cette ville. Hormis les Histoires Pragoises de Rainer Maria Rilke – savoir que la race humaine ait pu engendrer un tel individu vous réconcilie avec notre espèce – et Le golem de Gustav Meyrink – comme les gens bizarres qui écrivent des choses tordues me sont sympathiques - je ne connais que peu de chose de cette cité renommée. J'ai toutefois fait connaissance avec deux pragois. Jiri Volf fantasque poëte mort de froid dans une église désaffectée de Toulouse et le dénommé Justin Lavash rencontré en des circonstances moins dramatiques sur le marché de Mirepoix. Je ne précise pas où se trouve cette bourgade éminemment touristique puisque personne dans le monde n'ignore qu'elle campe fièrement aux portes de l'Ariège.

Le lecteur pressé de faire sa connaissance se reportera à notre livraison 310 du 05 / 01 / 2017 dans laquelle je relatais notre rencontre et chroniquais son album : Programmed. Depuis Justin Lavash et sa guitare, le bourlingueur et Miss Bluezy, sont rentrés à Prague. Et voici que dans mon fil facebook apparaît sa face boucanière munie d'un bandeau de pirate sur l'œil droit. La situation doit être grave puisqu'il demande ( apparemment ) à être enfermé. S'il exige à ce qu'on le libère j'écouterais quand même, car entendez-vous il a une superbe voix de sirène rouillée.

Lock me down : vidéo clip sur You tube. Novenbre 2020. Réalisé par Scott C. De Castro. Un truc magnifique fait avec les moyens du bord. Attention le mec est doué, cela n'a l'air de rien, mais question angles de prise de vue, et apport kaleidoscopiques surnuméraires sur des images répétitives, vous ne trouverez pas dosage plus savant, ce gars quand il fait la cuisine il doit compter les grains de sel un par un. Mais que serait un film sans acteur ? L'a de la chance le Scott, l'en tient un, aussi ne le relâche-t-il pas. Ne fait pas grand-chose le Justin Lavash, mais oh la vache il a ces 99, 9999 pour cent que le reste de l'humanité n'a pas, la rock attitude. Faut le voir remuer derrière son micro. La grande classe, avec son bandeau à la Johnny Kidd, son félinique déhanchement d'iguane en chemise faussement hawaïenne et sa gueule de taulard au bord du transfert en cellule de crise capitonnée, l'est irrésistiblement résolument rock. Le mec qui craque tout en restant craquant pour toutes les filles sauvages que porte notre terre. Image en faux-blanc et gris de la grande époque. Mais ce n'est pas tout. Il y a le morceau, commence par un grattement de souris acoustique à qui l'on a rebouché le trou de sortie. Et puis c'est parti, le truc électrique méchamment balancé et la voix de Lavash, celle qui sort de votre gosier après trois nuits à traîner dans les quartiers chauds avec la pègre et les putes de Mexico. Une espèce de gimmick entraînant, je ne sais qui est aux guitares, Lavash peut-être, mais quel doigté et quelle imagination ! Mais ce n'est pas tout. N'y aurait-il que cela que ce ne serait rien. Car à écouter les paroles, l'on se rend compte que Lavash a écrit le premier hit, en d'autres termes le l'hymne définitif, sur le confinement, d'autant plus vicieux et insidieux qu'il n'en parle pas. Une réussite majeure.

The hardest thing ! : Vidéo-clip : octobre 2020 : Justin Lavash : guitar , vocals / Gejza Sendrei : keys / Simon Lavash . Trumpet / Pavel “Košík” Košumberský : percussion / Tonda Moravec - percussion / Cut-up clip réalisé avec une grande intelligence par Barbora Liska Karpiskova à partir de photos d'Anna Bastyrova. Z'ont pensé à un ensemble signifiant pour la mise en scène, notamment l'inscription des lyrics en tant que motif indétachable des images. Ce n'est pas un blues comme on n'en fait plus mais un blues comme on en fera demain, avec pour celui-ci cette saveur d'épice jamaïcaine reléguée au quatrième plan mais absolument présente grâce à cette moqueuse trompette de mariachi qui tire la langue à la mort. Surprise, pour une fois dans un blues contemporain les paroles conditionnent la musique. Peut-être Lavash est-il le parolier ( en anglais ) qui manque au blues européen. Morceau de confrontation de soi à soi. Post-déprimal. Un état des lieux sordides. La guitare vous entraîne sur des chemins de solitude. Un constat amer, définitif comme un procès-verbal d'autopsie. Et puis la chute vertigineuse. Une coupure de lame de guillotine. Est-il possible de changer de vie. Mille chemins fermés.

Guitar : Vidéo-Clip : septembre 2020 : Justin Lavash : guitar, Genja Sendrey : clavier. Etrange, le premier instrumental chanté, oui Lavash chante et gratte sur ce morceau mais Scott C. De Castro qui est aux manettes est un véritable sorcier, vous donne l'impression que ce sont les incrustations des quinze participants qui rythment le morceau. Mais Lavash ne fait pas que jouer. Il joue aussi. Occupe la première place. Le devant de l'écran est pour lui tout seul. Il gesticule, il mime, il interprète, à croire que ce diable d'homme a fait aussi un peu de théâtre dans sa jeunesse. L'est doué pour tout. Vous racole pour pour mieux vous coller à son jeu. Le morceau n'excède pas cinq minutes, mais vous avez toute l'histoire de la guitare racontée, la classique, la bluezy et tous les errements qui ont suivi. Un festival, une véritable déclaration d'amour à la six-cordes. Sûr que c'est un peu à l'attrape-œil et à l'attrape-oreille. Ces trois derniers morceaux de Lavash visent un public beaucoup plus large que les trois derniers passionnés de blues sur un marché de province française. Un autre plan de carrière semble s'annoncer. Un côté moins crade, moins roots, mais sur ses trois titres Lavash parvient à rester authentique. Authentiquement Lavash, et c'est cela la marque d'un grand artiste.

Damie Chad.

 

VIII

ROCKAMBOLESQUES

LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

( Services secrets du rock 'n' rOll )

L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

 

Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

Lecteurs, ne posez pas de questions,

Voici quelques précisions

 

30

C'est vers dix heures du matin qu'une voiture du Corps Diplomatique du Guatemala s'arrêta freina brutalement devant le perron de l'Elysée. L'on se précipita pour nous ouvrir les portières. Nous suivîmes les huissiers qui nous menèrent diligemment au bureau du Président. D'un petit grognement Molossa intima l'ordre à Molossito de se tenir correctement, interdiction formelle de s'oublier sur la moquette. Le Chef avait décidé d'enclencher le protocole 27. Je rappelle au lecteur ignorant que ce fameux article 27 des Services Secrets permet à un responsable supérieur d'une branche du Service Action d'obtenir au plus vite un entretien avec le Chef de l'Etat s'il jugeait qu'un danger grave et imminent menaçait le pays. Le Président arborait une face glaciale.

    • Vous tombez bien, hurla-t-il, j'avais justement besoin de vous entretenir de la mort suspecte de six de nos agents, je...

    • Président, nous règlerons cette question subalterne à la fin de l'entretien, mais nous sommes venus pour un tout autre problème, celui de la boîte à sucre.

Le Président pâlit. Du rouge cramoisi, il passa au blanc cadavérique. Déjà Molossa et Molossito avaient sauté sur le bureau et je déposai la boîte à sucre sur le bureau. J'allais commencer ma démonstration, le Président fit un geste pour m'arrêter et appuya sur un bouton, la porte s'ouvrit et deux individus entrèrent.

    • Messieurs je vous présente deux de nos plus grands mathématiciens, de la Faculté mathématique d'Orsay, de la cellule Action et Recherche Pythagore.

Il était clair que nous étions attendus au-delà de nos espérances. Le Chef alluma un Coronado pendant que Molossa et Molossito secondaient de leurs aboiements le déroulement de mon raisonnement. Les deux scientifiques m'écoutaient avec attention, je remarquais que si l'un d'eux vérifiait le résultat des opérations sur une calculette électronique, le deuxième semblait plus attentif aux réactions des deux canidés. Ce fut d'ailleurs lui qui s'empara du trois-cent soixante-neuvième morceau de sucre, qu'il coupa en deux et il en offrit une moitié à chacun des deux chiens qui le croquèrent sans se faire prier :

    • Comme ces bestioles sont ravissantes, de véritable bêtes de cirque, Monsieur le Président, rien de neuf sous le soleil, le vieux paradoxe de la boîte à sucre connu de tous les étudiants de mathématique de première année, je crois que nous pouvons nous passer des services de ces montreurs d'animaux savants, certes divertissants mais franchement peut-on prêter attention à des amateurs de rock'n'roll, nous avons à vous entretenir de dossiers beaucoup plus sérieux.

Comme le Chef allumait un second Coronado, il se tourna vers nous :

    • Quant à vous Messieurs nous ne vous retenons pas, vous avez certainement des choses plus intéressantes à accomplir que de voler des voitures du Corps Diplomatique du Guatemala et de faire perdre au Président un temps précieux dévolu aux affaires importantes de notre nation.

La porte du bureau présidentiel se refermait sur nous, je me retournais, le visage du Président exprimait un soulagement ineffable.

31

Un sacré coup de pied dans la termitière avait dit le Chef, voilà pourquoi ce soir-là deux vélo-solex filaient à vive allure vers la banlieue Sud de Paris. Les évènements vont se précipiter avait-il ajouté. Molossito coincé sur ma poitrine et mon Perfecto dormait paisiblement. A l'arrière assise sur le porte-bagage Molossa méditait sur les vicissitudes de l'existence avec l'air détaché d'un bonze ayant atteint à plusieurs reprises l'illumination. Devant moi, sur sa monture pétaradante le Chef n'arrêtait pas de se retourner pour vérifier l'arrimage de la caisse à Coronados capitonnée qu'il avait emportée. Nous eûmes l'impression d'être suivis par un ballet de voitures discrètes, quelque sens interdits, quelques allées privées dont nous possédions les passes, nous permirent de nous défaire de ces gêneurs.

Nous freinâmes devant la grille. Elle était ouverte. Diable, pensais-je, cela dépasse les bornes de la logique aristotélicienne ! Une petite loupiote au-dessus du perron éclairait chichement le jardin. C'était à croire que l'on nous attendait. La porte s'ouvrit. J'espérais Thérèse. C'était Alfred.

Dans la cuisine, il nous avait préparé une petite collation, café, gâteaux, bouteilles de moonshine polonais, vastes cendriers pour les Coronados du Chef. Je tentais un regard vers la porte de la chambre.

    • Désolé Damie, Thérèse est partie, nous nous sommes séparés, elle a apparemment trouvé mieux que moi.

Le Chef alluma un Coronado...

32

Durant deux jours nous ne bougeâmes pas de la villa. Restons prudents avait dit le Chef, les tueurs de l'Elysée sont à nos trousses. Nous ne nous ennuyâmes pas. Alfred fit coulisser un rayonnage de sa bibliothèque de la cave, apparut alors des centaines d'albums vinyles... pas grand-chose minauda-t-il mais assez pour se remplir les oreilles. Ce que nous fîmes à satiété.

Ce matin-là, le Chef tournait en rond dans le jardin, Coronado au bec, toutes les cinq minutes il regardait sa montre. Alfred s'était absenté pour les courses de première nécessité. Je descendis à la cave, une question me taraudait quel album de Jerry Lou écouterai-je ? Il s'avéra que le pauvre Alfred ne possédait aucun disque de Jerry Lou ! Dépité j'attrapais au hasard un livre sur un rayonnage et m'assis sur un fauteuil. J'ouvris la première page et sursautais violemment ! Mémoires d'un GSH ! Je n'étais pas au bout de mes découvertes, je zieutais la couverture : L'homme à deux mains. Eddie Crescendo. Série Noire 2037 ! Je n'eus pas le temps de ne pas comprendre. Deux violents coups de klaxons résonnèrent dans toute la maison. Je sortis précipitamment dans le jardin. Un énorme camion s'était arrêté devant la grille. Le Chef était déjà en pourparlers avec le chauffeur devant la grille. Alfred arrivait avec son panier de commissions.

33

    • Au boulot vite ! Je prends le commandement des opérations, agent Chad ouvrez la porte du camion, Alfred pressez-vous, dans cinq minutes je veux que tout soit déchargé !

Il nous fallut trois bonnes heures d'allées et venues pour transborder les huit tonnes de Coronados que le Chef avait commandés à la Maffia italienne. Nous les entreposâmes dans les deux pièces vides du rez-de-chaussée. Lorsque tout fut fini le Chef exultait : Maintenant la guerre peut commencer ! déclara-t-il d'un ton comminatoirement jouissif. Puis il ajouta. Alfred s'il vous plaît préparez-nous un repas fortement calorique, la journée sera fatigante, agent Chad sortez les chiens, ils m'embêtent à batifoler dans le jardin, j'ai besoin de méditer dans le calme !

34

J'emmenais les bestioles canines dans un petit square situé à une centaine de mètres de la villa. J'avisai un banc, sortis de ma poche L'Homme à deux mains d'Eddie Crescendo, Série Noire 2037, mais déjà Molossito aboyait. Je me retournais. Une petite vieille qui tenait un Westie décrépit en laisse marchait dans l'allée. Elle s'arrêta à ma hauteur. C'était Thérèse !

Damie Chad.

25/03/2020

KR'TNT ! 457 : LORDS OF ATLAMONT / JACKIE McAULEY + FRIENDS / POGO CAR CRASH CONTROL / CRASHBIRDS / MARIE DESJARDINS + FRIENDS / JOHNNY & THE HURRICANES

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 457

A ROCKLIT PRODUCTION

FB : KR'TNT KR'TNT

26 / 03 / 2020

 

LORDS OF ATLAMONT

JACKIE McAULEY + FRIENDS

POGO CAR CRASH CONTROL / CRASHBIRDS

MARIE DESJARDINS + FRIENDS

JOHNNY & THE HURRICANES

TEXTES + PHOTOS SUR  : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

Altamont là-dessus et tu verras Montmartre

Part Three

D’un simple point vue objectif, les Lords Of Altamont gagnent à tous les coups. Rien qu’en grimpant sur scène, c’est dans la poche. On peut les voir pour la énième fois, leur truc marche à tous les coups. Aucun effort à fournir pour entrer dans leur cirque. Même pas besoin de se pincer. Même pas besoin de réfléchir ni même d’analyser le pourquoi du comment, les Lords coulent de source. Comme si rien n’avait changé depuis 1965 : quelques accords de guitare électrique, deux ou trois petites nappes de Farfisa ici et là, un bon drumbeat bien primaire par derrière et un bassmatic bien monté en épingle, des cheveux longs, un peu de cuir noir, des tatouages, des chansons très simples qui traitent de vitesse, de voitures, de mort sur le highway, de gonzesses et du diable, et voilà, ça suffit. Rien qu’avec ça, les Lords ont de quoi rendre un homme heureux. Just for one day.

Avec Nashville Pussy, Jim Jones, les BellRays et les Morlocks, les Lords font partie de cette poignée de groupes anglo-américains qui continuent de sillonner l’Europe vaille que vaille. Pour eux, pas question de lâcher l’affaire. Les gens disent que le rock est mort, les Lords affirment le contraire. Le rock ne s’est jamais aussi bien porté. Il sourit de ses trente-deux dents. Il suffit de le jouer pour de vrai et de ne pas prendre les gens pour des cons.

Pas de retour en arrière possible pour Jake Cavaliere, depuis qu’il s’est fait tatouer un aigle dans le cou. Il va devoir chanter avec les Lords jusqu’à la fin de ses jours. C’est une façon de s’engager, le même genre d’engagement que prend celui ou celle qui entre dans la fonction publique : c’est pour la vie, avec pour corollaire la savoureuse garantie de la sécurité de l’emploi. Jake Cavaliere jouit du même privilège : il ne perdra jamais son job dans les Lords. Et c’est même encore mieux, car au fond il s’en branle. Il s’en contre-branle. C’est ce qui fait sa force et sa supériorité. Son job ne tient que par son talent, ce qui lui vaut l’intégralité de notre modeste considération. Les compétences sont à la portée du commun des mortels, pas le talent.

Et si on se trompait, en prenant le spectacle des Lords au premier degré ? Et si au lieu de n’être qu’un brave petit fantassin de l’armée du rock, Jake Caveliere se prenait pour une rock star ? Il en a travaillé les poses et les impacts, les déhanchés et les rictus, il recycle à sa façon toute la gestuelle mythologique, celle de Jim Morrison, celle de Sky Saxon, et ça va encore plus loin car il y a aussi en lui du Kip Tyler, l’un des mythes les plus brillants et les plus obscurs du rock californien, mais on détectera aussi chez Jake Caveliere un fort relent de Peter Wolf, car «Death On The Highway» vaut bien «Born To Be Wild», les Lords sont dans cette esthétique du biker rock californien, et s’ils reprennent «Slow Death», ce n’est pas non plus un hasard, mon petit Balthazar, car les Groovies font partie de cet ensemble extraordinairement greasy du rock californien, la face cachée du West coasting. Par sa haute silhouette filiforme, Jake Caveliere renvoie aussi au Lord Of Garbage, Kim Fowley. Et par le choix du nom de son groupe, Jake Caveliere établit bien sûr une filiation directe avec les Stones d’Altamont, le cœur de ce que les mythologues avertis appellent the Californian Hell, c’est-dire le jusqu’au-boutisme démonologique poussé dans ses retranchements, l’envers du paradis sous le soleil de Satan. L’autre filiation est bien sûr celle des Cramps dont Jake Caveliere fut le roadie et non, comme il a été dit lors de l’interview, le manager. Les cheveux noir de jais, les lunettes noires, le sens aigu du show, tout ça renvoie incidemment aux Cramps. Les Lords cultivent un petit pré carré extraordinairement fertile. On y trouve aussi Johnny Baker, le Wild One des origines, celui de Laslo Benedek. Si Hunter S. Thompson était encore en vie, aurait-il consacré un ouvrage aux exploits du wild biker Jake Caveliere ? Et Sonny Barger lui aurait-il offert les couleurs du chapitre d’Oakland en gage de considération ? Les Lords voyagent-il en moto de ville en ville avec leurs guitares accrochées dans le dos ? Captain America, Dennis Hopper et Jack Nicholson auraient-ils invité Jake Caveliere à s’asseoir avec eux autour d’un bivouac ? Pourquoi ne voit-on pas Jake Caveliere dans The Sons Of Anarchy ? Et pourquoi Davie Allan & the Arrows ne font jamais la première partie des Lords ? On n’en finirait plus de se poser les bonnes questions, avec ces mecs-là. Ils s’investissent tellement dans leur cirque qu’on ne sait plus où s’arrête le réalisme et où commence l’hypothétisme hypodermique.

Le principal, c’est qu’ils jouent. Ah pour jouer, ils jouent ! Vingt ans de métier. Une grosse heure de rock vroom vroom. On est là pour ça. Les Lords t’en donnent pour ton billet de vingt. On voit des têtes bouger dans le public. Les Lords savent travailler la couenne d’une salle. Jake Caveliere fait encore pas mal de pyrotechnics avec son petit Farfisa. Il adore offrir son clavier en pâture aux idolâtres du premier rang. Quand on le voit éclater de rire en faisant le pitre avec son collègue guitariste, on réalise qu’au fond, ils ne se prennent pas vraiment au sérieux. C’est comme au cirque : as-tu déjà vu un clown se prendre au sérieux ? Non, car d’un simple point de vue cartésien, c’est impossible. Un clown triste, oui, mais pas un clown sérieux. Par contre, le clown va faire son job avec le plus grand sérieux du monde, car rien n’est plus difficile que le métier de clown. Ce n’est pas donné à tout le monde de réussir dans cette branche. S’offrir en spectacle demande certaines dispositions, la première étant d’apprendre à être sûr de soi. Le mieux possible. Tu crois que c’est facile de monter sur scène et de faire le con dans un groupe de rock ?

À part les Groovies, les Lords tirent aussi un joli coup de chapeau à Wolf, dont ils reprennent «Evil (Is Going On)». Bien sûr, Jake Caveliere n’a pas la voix, mais l’idée l’honore. Ils font leur petit mix habituel en puisant dans tous leurs albums, sauf Lords Take Altamont où se trouvent toutes leurs fabuleuses reprises des Stones. Bizarre, aucune trace de ce big deal dans leur set. C’est bien sûr le dernier album qui est à l’honneur, The Wild Sounds Of The Lords Of Altamont, évoqué en long, en large et en travers dans un récent Part Two. Mais ils mixent savamment les époques, en ouvrant par exemple avec «Live Fast» et en fermant avec l’implacable «Cyclone», tous les deux tirés de Lords Have Mercy, leur deuxième (et excellent) album paru voici quinze ans. Eh oui, quinze ans déjà, tout ce temps qui, comme le dit Erik Satie, passe et ne repasse pas.

Signé : Cazengler, Lord of t’as quelle heure al ta montre ?

Lords Of Altamont. Le 106. Rouen (76). 4 mars 2020

From Cazengler, wuthering monts :

Lords of Atlamont : on Chroniques de pourpre : Kn'tnt ! 213 du 11 / 12 / 2014

Lords of Atlamont : on Chroniques de pourpre : Kr'tnt ! 344 du 19 / 10 / 2017

 

Pas d’olé olé chez McAuley

Regardez bien la pochette du EP «Gloria» paru en 1965 sur Decca : le petit mec qui se déhanche au fond avec les bras croisés et la mèche sur les yeux s’appelle Jackie McAuley. Il est le keyboard player des Them et son frère Pat, deuxième en partant de la gauche, y bat le beurre. À cette époque, il était aussi vital de connaître les noms des musiciens que de comprendre les paroles des chansons.

McAuley ? Un nom quasiment inconnu du grand public. Après la désintégration des Them, les fans de Kim Fowley retrouvèrent sa trace dans les Belfast Gypsies, puis en 1970, il fit un brin de psych-folk avec l’ex-Fairport Judy Dyble dans Trader Horne. C’est à peu près tout. Pas de quoi en faire un fromage. Mais si.

L’an passé, on recroisait son nom dans la rubrique ‘On The Shelf’ d’Ugly Things. Tiens tiens, McAuley publie ses mémoires... À compte d’auteur, bien entendu. Les souvenirs d’une cinquième roue du carrosse n’intéressent pas les éditeurs, tout le monde le sait. Le titre ? I Sideman. Il ne s’est pas foulé. Mais bon. Si tu veux choper ce livre, il faut aller sur le site de l’auteur, jackiemcauley.com. I Sideman coûte un billet de vingt et deux clics. Qu’est-ce qu’un billet de vingt comparé à l’univers ? Rien.

Quand on lit des choses publiées à compte d’auteur, il ne faut surtout pas s’attendre à des miracles. Mais si on part du principe qu’il n’existe quasiment pas de littérature consacrée aux Them, on peut très bien tenter le diable en consacrant une vingtaine d’heures à la lecture d’un livre, aussi mal barré soit-il. Qu’est-ce qu’une vingtaine d’heures comparée à l’éternité ? Rien.

Contre toute attente, Sideman avale son lecteur comme la baleine avale Jonas. Gloups ! T’as voulu voir Vesoul et t’as vu McAuley ! Il nous chante sa chanson de naguère, celle du temps où il s’appelait Jackie. Grand et bon à la fois. On se cabre. Trop facile ! Mais oui, c’est facile quand on a keyboardé dans un groupe aussi capital que les Them.

Est-il bien utile de rappeler que l’EP des Them provoqua le plus grand schisme du XXe siècle ? En termes de conséquences, l’impact de «Gloria» équivaut à celui qui fracassa le christianisme en deux blocs, catholiques et protestants, ou encore l’Islam, dont les chiites et les sunnites se disputent encore le dogme. En 1965, la jeunesse américaine dut choisir son camp, non pas entre les Beatles et les Rolling Stones comme voulaient nous le faire croire les médias de l’époque, mais entre les Them et les Beatles. D’un côté, vous aviez les popsters (Beach Boys, Byrds, Monkees, Lovin’ Spoonful et tous les preux shouters d’harmonies vocales) et de l’autre les gueules d’empeignes qui collaient leurs crottes de nez sur leurs guitares : les garage-punksters (Shadows Of Knight, Standells et toute cette faune interlope condamnée à fréquenter les araignées, oui, tous ces groupes improbables qu’on croise sur les Back From The Grave de Tim Warren).

McAuley ne nous le dit pas expressément, mais les Them ne pouvaient être qu’irlandais. Dans The Commitments, Jimmy Rabitte s’exclame : «Les Irlandais sont les nègres de l’Europe !». C’est d’autant plus criant dans le cas de McAuley qu’il naît pauvre dans une famille nombreuse. L’expression consacrée en langue anglaise est dirt poor. La famille McAuley vit à Belfast et petit, Jackie entend sa mère dire à son père : «My God, on est condamnés à vivre dans ce ghetto pour toujours !» Pas de viande aux repas. Les seuls souvenirs que Jackie garde de sa petite enfance sont le froid et la faim. Du carton dans les chaussures trouées. Pas de manteau en hiver et une paire de chaussettes en guise de gants. Jackie ne lésine pas sur les détails, mais il le fait avec cette dignité dont seuls sont capables les pauvres. Qu’on se rassure, McAuley ne se prend pas pour Zola. Ce n’est que l’histoire de sa vie. Son sens de l’humilité va loin car il explique que ses frères et lui ne demandaient jamais rien à Mom and Dad, car ils savaient qu’ils n’avaient rien. Du coup, ils ne se sentaient pas privés, puisqu’ils n’attendaient rien. L’extrême pauvreté leur semblait ‘naturelle’. Comme Mom and Dad sont musiciens et qu’ils n’ont pas d’autre métier, ils vivent d’expédients. C’est à la fois le malheur et la chance de Jackie, de Pat et des autres qui par la force des choses deviennent multi-instrumentistes dès leur plus jeune âge. Rien à bouffer dans le taudis, alors ils jouent avec le banjo et le piano. Cling cling ! Oh ! Clong clong ! Wow ! Alors que les autres gosses jouent dans la rue, les McAuley jouent avec leur mère. Jackie va quand même à l’école, St Comgalls Catholic School, pour être précis. Il y apprend les deux clés de la survie en Irlande : «Baisse la tête» et «Ferme ta gueule». C’est tout ce qui lui reste de sa scolarité.

En 1960, Jackie découvre Lonnie Donegan. Il a quatorze ans. À travers Donegan, il découvre Leadbelly et Woody Guthrie. Alors c’est parti. Pat lui dit un jour qu’un groupe dément joue au Maritime, une espèce de grand hall tout en longueur avec une scène au fond - Who are Them ? What are Them ? - Grâce aux Them, le Maritime devient la Mecque du r’n’b. Les wild shows des Them entrent dans la légende. Van Morrison saute partout, tombe à genoux, jette son tambourin et ses pompes dans la foule qui devient folle - It was just that crazy - Quand Eric Wrixton, le premier keyboardist des Them quitte le groupe parce qu’il est mineur et que ses parents le forcent à finir ses études, Billy Harrison recrute Pat McAuley pour le remplacer, puis quand le batteur Ronnie Millings quitte le groupe à son tour pour bosser et trouver de quoi nourrir ses trois gosses, Pat passe derrière les fûts pour le remplacer. Billy lui demande s’il connaît un organiste et Pat dit yes. Jackie entre dans le groupe en 1964. Il n’a que dix-sept ans. Fier comme un pape. Les Them storment l’Angleterre, raw and hard-hitting - S’il fallait résumer le groupe en un seul mot, ce serait ‘dynamic’ - Les seuls capables de rivaliser de sauvagerie avec les Irlandais, ce sont bien sûr les Pretties.

Ça c’est le bon côté des choses. Les hits des Them resteront les modèles du genre jusqu’à la fin des temps, mais l’histoire du groupe atteint un niveau de réalité sordide rarement égalé.

La première chose que Jackie remarque au moment où il rejoint le groupe, c’est l’état physique et mental des autres : crevés et fauchés, like penniless beggars, hagards comme des clochards. Bon, Pat et Jackie ont de l’entraînement, mais passé le cap de la vanne, ils ont du mal à piger pourquoi l’un des fleurons du fameux ‘British Boom Beat’ n’a pas de blé. La réponse s’appelle les Solomon. Deux frères connus comme le loup blanc à Belfast. Ils ont commencé par lancer les Bachelors puis voyant les Them casser la baraque au Maritime, ils ont alerté Dick Rowe, le boss de Decca, oui, celui qui a laissé passer la chance de sa vie en hésitant à signer les Beatles. Dans les pattes des Solomon, les Them sont baisés. Signe là, mon gars, oui, là, sur les pointillés. Van signe et les autres aussi. Ils font confiance. Grave erreur. Plan classique à l’époque. Les Solomon empochent tout le blé des ventes et des tournées. Ils expliquent aux Them médusés que leur blé est stocké sur un compte en banque, ‘pour plus tard’. En attendant, ils distribuent un peu d’argent de poche, juste de quoi manger. Et encore. Les Them sont faits comme des rats, comme le furent les Walker Brothers dans les pattes de Maurice King ou Badfinger dans celles de Stan Polley. Ça va loin, car les Them ont signé directement avec les Solomon et non avec Decca, ça veut dire que tout ce qui porte le nom de Them appartient aux Solomon, qui eux ont signé avec Decca. Jackie apprendra plus tard que le père et l’oncle des Solomon sont en plus actionnaires de Decca. En français, ce montage ‘juridique’ porte un joli nom : arnaque légale.

Jackie et Pat retrouvent souvent Van dans un petit café proche du City Hall de Belfast. Mais ils n’ont pas assez de blé pour se payer une tasse. Billy Harrison se souvient d’avoir crevé de faim à l’époque. Mon pauvre Billy, c’est d’une banalité ! Il raconte par exemple qu’un jour en tournée, Van chope la grippe et Pat se tape une grosse crise d’asthme. Alors les autres fouillent au fond de leur poches et trouvent de quoi se cotiser pour financer une chambre d’hôtel. Les deux malades peuvent dormir au chaud, alors que Billy et Alan grelottent de froid toute la nuit dans le van. Essayez de dormir dans une bagnole en plein hiver, vous verrez si c’est facile. Ça se termine généralement avec des engelures aux pieds. Billy ajoute qu’ils crèvent tellement la dalle qu’ils finissent par chourer les bouteilles de lait sur les doorsteps, en plein Swingin’ London, à l’époque où on les invite à Ready Steady Go.

Ils débarquent un jour en studio à Londres, mais l’exaltation de dure pas longtemps car des gros bras de Decca virent Jackie et les autres pour les remplacer par des session men. «Baisse la tête» et «Ferme ta gueule». Jackie et Pat ont bien appris leur leçon. La vraie raison n’est pas liée aux compétences des musiciens, car Jackie et Pat valent largement Bobby Graham et Jimmy Page. Non, c’est pire que tout ce qu’on peut imaginer : Solomon paye les session men, comme ça il ne doit rien aux Them. Écœuré par toutes ces pratiques, Van Morrison réglera ses comptes plus tard dans une fantastique chanson appelée «Big Time Operators» - They were vicious and they were mean/ They were big time operators/ Baby/ On the music business scene - Il décrit ce cauchemar avec tout le génie vocal qu’on peut imaginer.

Quand «Baby Please Don’t Go» explose la gueule des pauvres charts anglais, les Them réclament un van plus confortable pour les tournées, par exemple un Mercedes. Non, hurle Solomon. «Je suis juif, il est hors de question d’acheter un produit allemand !» C’est tout ce qu’il trouve comme excuse pour financer à la place d’un van confortable un mini-van Ford d’occase complètement inadapté aux tournées d’un groupe devenu célèbre : deux places devant et les autres derrière, au sol avec le matos. Petite cerise sur le gâteau : le mec qui supervise les tournées en Angleterre n’est autre que Maurice King. Un King qui se régale des pleurnicheries des Irlandais et qui leur répond : «Mais les rockers ne mangent pas ! Ils ne dorment pas non plus !» Manger au restau ? Dormir à l’hôtel ? Pffffff ! Momo adore se foutre de leur gueule. Il les traite de «thick fuckin’ paddies». Jackie ne peut pas encadrer ce sale bonhomme. D’autant qu’il le voit emplâtrer les recettes des concerts. Le pire est que Solomon et King mettent la pression et bookent des concerts sans arrêt partout en Angleterre. La vie des Them commence à ressembler étrangement à celle d’un cotton picker nègre de l’âge d’or de l’agriculture esclavagiste : tu bosses tous les jours de l’aube à la tombée de la nuit pour des nèfles. C’est comme ça. Les Them jouent tous les soirs, travelling up and down without a break. On n’a pas idée de la rapacité des gens du business à cette époque. Elle vaut largement celle des patrons blancs de plantations. Un jour Jackie tombe sur un bel écriteau à la porte d’un Bed & Breakfast : «No blacks, no Irish, no Jews, no Dogs». Il ne savait pas à quel point les Britanniques pouvaient haïr les Irlandais. Au moins comme ça les choses sont claires. Les Them sont souvent obligés de rentrer à Londres pour trouver un endroit où dormir. Et c’est là qu’ils se mettent aux amphètes, juste pour pouvoir tenir. Marche ou crève. Un matin, Jackie ne se réveille pas, et le groupe reprend la route sans lui. Viré.

Le deuxième à lâcher prise, c’est Pat. Il comprend vite que personne ne récupérera jamais le blé que doit Solomon au groupe. Puis Billy Harrison jette l’éponge à son tour. Van et Alan Henderson tentent de continuer, mais les Them sont morts.

Revenons un instant sur la fameuse pochette du EP «Gloria» : on voit dans l’ordre Alan Henderson (bassman cravaté), Pat, Van Morrison et juste derrière lui se tient Billy Harrison, le heavy guitar-slinger de «Baby Please Don’t Go» qu’a longuement interviewé Richie Unterberger dans Ugly Things. Deux fois quinze pages ! Damn it ! Billy ne lésine pas sur les détails. Il nous rappelle qu’à l’origine, Van joue du sax et se passionne pour le blues. Il tape dans la collection de son père qui collectionne les disques des bluesmen les plus obscurs. Avant de rejoindre les Gamblers (Billy, Alan Henderson et Ronnie Millings), Van a déjà roulé sa bosse et joué dans des showbands de tous styles, rock’n’roll, jazz ou country. Mais il ne chante pas. Puis les Gamblers deviennent les Them - Who are Them ? - Ils optent aussitôt pour le raw to the bone - The Rolling Stones, the Pretty Things, the Yardbirds ? Them were ahead of them, We were playing something they hadn’t reached - Billy affirme que les Them avaient une belle longueur d’avance sur les autres groupes, en matière de rawness. Selon lui, les Stones détestaient les Them car ils les voyaient comme une menace. Excepté Brian Jones qui appréciait beaucoup Billy. Les Them jouaient une cover du fameux «Turn On Your Lovelight» de Bobby Blue Bland qui durait une demi-heure, avec laquelle ils transformaient le Maritime en madhouse. Puis Billy se met à foutre des grands coups de pompes dans la fourmilière du mythe : il rappelle qu’il a composé «Gloria» chez sa mère, dans le salon, avec Van et Alan - I made the sound, the riff and the whole thing - Billy s’énerve tout seul - Again it’s that I said : Van was Van, but I was Them. I made the sound of Them - Billy revendique la paternité du son des Them. Et quand Unterberger lui parle des groupes qui ont repris «Gloria», Billy hennit comme l’étalon de Zorro - Non, non non ! Cause they all play these three chords E, D and A and they play ‘em all jerky, it doesn’t roll like that at all - Il a raison Billy de s’énerver, des centaines de groupes ont massacré «Gloria» en jouant bêtement les trois accords - There’s a lot more to it than the three chords. It’s what I used to call three chords and four tricks - Trois accords et quatre trucs. Billy explique que le roll traverse tout le cut. La seule version de «Gloria» qu’il accepte de citer est celle de Van avec John Lee Hooker. Mais tout le reste, non, «cause you don’t have my guitar and you don’t have Van’s voice. Game over.» Il revient aussi sur les changements de line-up et le départ du batteur Ronnie Millings qui était aussi le chauffeur du vieux van. Ronnie parti, qui veut conduire ? Personne n’a son permis. Alors Billy se dévoue. Pas de permis, pas d’assurance, no nothing, et voilà les Them en route pour l’aventure on the mainland, comme ils l’appellent, la Grande-Bretagne - We gotta go and do the gigs - Fin 64, ils font leurs premières télés à quatre, juste avant l’arrivée de Jackie.

Ils reviennent en session à Londres en 1965 avec le producteur américain Bert Berns pour enregistrer «Baby Please Don’t Go» et «Here Comes The Night». Billy rend hommage à ce génie du son, un Bert Berns qui harangue le groupe à coups de «Let’s get this cooking, guys !» En studio, Berns crée l’atmosphère, comme il le fit auparavant avec Solomon Burke et Garnet Mimms. Billy explique que son «Baby Please Don’t Go» sort d’un vieil album de Big Joe Williams entendu chez le père de Van, mais l’idée était d’en faire un truc très différent. Something différent... Ça ne vous rappelle rien ? La vieille obsession de Sam Phillips lui aussi en quête du something different. C’est-à-dire le Graal. Billy Harrison cherche exactement la même chose. Il précise que deux batteurs jouent sur «Baby Please Don’t Go» : Bobby Graham et Ronnie. Jimmy Page ? Yes, il gratte sa gratte en rythmique. Billy ne l’aime pas. Il n’a pas besoin de lui. Et Jimmy Page ne l’aime pas non plus. Billy est furieux. Il dit à Berns qu’il n’a pas besoin de ce mec-là pour jouer sur «Baby Please Don’t Go». Il n’y a qu’un seul accord en sol - On and off a G on the bass string - En jouant l’accord sur sa guitare, Page dit qu’il donne du volume au drone. Billy ne réussit pas à le faire virer du studio. Unterberger joue un peu avec le feu quand il demande à Billy ce qu’il pense de cette rumeur qui a longtemps couru : Jimmy Page aurait joué le riff de «Baby Please Don’t Go». Billy saute en l’air. Fuck it ! Ça le met hors de lui qu’un mec comme Page n’ait jamais démenti de lui-même cette rumeur - Fuck ‘im ! He still can’t play it ! - On ne marche pas sur les pieds d’un mec comme Billy.

Par contre, il n’est pas très tendre avec Jackie - Not that great - C’est vraiment pas gentil. Viré, comme on l’a dit et remplacé par Peter Bardens pour l’enregistrement de The Angry Young Them. Billy affirme que le line-up de ce premier album est le vrai line-up des Them : Van, Alan, Pat, Bardens et lui. Puis le groupe commence à se désintégrer. Ça va très vite, comme toujours. Billy considère les Them comme son groupe, alors il en devient le porte-parole. Il demande à Phil Solomon où passe le blé. En guise de réponse, Solomon menace de renvoyer le groupe en Irlande et de les rayer de la carte. Billy constate ensuite qu’en tournée, Van commence à voyager seul, sans les autres. Jusqu’au jour où il apprend incidemment que Van auditionne des musiciens en douce. C’est là qu’il arrête les frais. Il ne faut pas prendre Billy Harrison pour un con - I just blew the fuck up - Simple as that. Le groupe repart sans lui. Il reçoit une lettre le lendemain. Viré.

Quand Billy retrouve son calme, la lumière se fait dans sa tête. Il comprend que Solomon voulait se débarrasser de lui. À vouloir défendre les intérêts de ses copains, Billy était devenu le troublemaker qui osait demander des comptes ! Il comprend aussi l’arnaque des crédits de chansons. Comme par hasard, tout est signé Morrison. Facile à comprendre : Van signe les cuts et Solomon le protège. Diviser pour mieux régner. Pratique courante à cette époque. Comme les frères Chess à Chicago, Solomon vit principalement des droits des chansons, ce que les Anglais appellent le publishing. C’est aussi sordide que ça. Étant donné que Billy ne signe pas les compos, il ne vaut pas un clou. Et pourtant il compose. Il fait confiance. Van est un pote. Le résultat de tout ça, c’est que Billy finit par travailler à la Poste. Comme il le dit lui même, il passe du statut de star à celui d’asshole, qu’on peut traduire par moins que rien, si on veut rester poli. Pour couronner le tout, il affirme qu’il n’a jamais vu un seul penny de royalties. Du coup, il se remet en colère. Il est d’autant plus vert de rage qu’il s’est battu comme un délégué CGT au nom des autres qui écrasaient leur banane devant Solomon. On aurait dit des nègres devant le patron blanc. Le même genre de peur bleue. Billy s’étrangle de rage - Solomon ruined a potentially big big group, he really did - Il donne un violent coup de poing sur la table. Cette fois c’est Unterberger qui saute en l’air.

L’interview d’Unterberger est capital, car il met en lumière l’importance de Billy Harrison dans l’histoire des Them, ce que ne fait pas Jackie dans son livre. Jackie ne s’étend pas non plus sur un autre épisode capital : la rencontre avec Kim Fowley et la formation des Belfast Gyspsies dont l’album vaut aux yeux des spécialistes tout l’or du monde et pour une fois, c’est vrai. Pat décide de relancer les Them et bombarde Jackie chanteur. Kim Fowley surgit de nulle part, pareil au comte Dracula, nous dit Jackie, et propose de manager le groupe. Jackie ne veut plus du nom des Them, alors Kim Fowley propose les Belfast Gyspsies et leur décroche un deal chez Sonet Records, un label suédois. L’album est aussi indispensable à toute collection qui se respecte que peuvent l’être les albums des Standells ou encore ceux de Pretties. Ne serait-ce que pour «Gloria’s Dream», ce hit parfait qu’on vit renaître récemment sur scène grâce aux mighty Cynics. Jackie chante quasiment comme Van, il lâche un feel alrite dégoulinant de proto-punkitude, il faut voir sa gueule sur la pochette, c’est celui de gauche et Pat se trouve à droite. Il bat le funky night comme un guerrier africain. Ce cut pue l’adrénaline et l’ombre de Kim Fowley plane sur ce festin de délinquance. L’incroyable de la chose est que tout l’album est bon, même leur «Aria», qui est humide et sombre comme un caveau mortuaire. Ils sortent aussi un «Midnight Train» digne de Bo Diddley et des Yardbirds, Jackie y fait sa Mona avec le meilleur snarl d’Angleterre. Nouveau coup d’éclat avec «People Let’s Freak Out» monté au pire Diddley Beat de l’époque. Jackie démolit plus loin un «Boom Boom» que vient jazzer Pat sur ses fûts. Ils font aussi une version de «Hey Gyp (Dig The Slowness)» digne de celle des Animals. Jackie buy you the Chevrolet et le sugar cube comme Eric Burdon, mais en plus ténébreux. Ça joue à la sourdine malsaine, c’est bardé de réverb et ils finissent en beauté avec le freakout de «Secret Police», ivre de ce génie punkoïde qu’on retrouve sur l’I’m Bad de Kim Fowley. Jackie s’y livre à ses ultimes exactions de garage-punkster. Dommage qu’il n’ait pas continué avec les Belfast Gyspies. Personne n’est mieux placé que Kim Fowley pour saluer Jackie McAuley : «Tu aurais voulu que Van Morrison ait la tête de McAuley. Quand tu entendais sa voix, c’était la même que celle de Van Morrison. Mais Jackie ressemblait à Jack Palence Jr. He had a great rock’n’roll look. Il était la version Elvis d’un Jack Palence à l’Irlandaise. Il avait la fibre d’une rock star, the mysterious dark vibe avec la voix de Van Morrison (...) Ils avaient la même voix. L’un avait une dégaine de rock star et l’autre ressemblait à un clerc de notaire.»

Si les épisodes Them (quelques mois dans sa vie) et Belfast Gypsies (quelques mois aussi) relèvent de la fugacité, ses relations d’amitié s’inscrivent par contre dans la durée. Celle d’une vie entière et le récit ne s’en porte que mieux car les amis de Jackie ne sont pas n’importe qui. Il croise pas mal de gens intéressants pendant sa vie de Londonien (John Peel et Lemmy, par exemple), mais c’est avec Gus et Henry McCullough qu’il fraternise. On reconnaît souvent la qualité des gens aux qualités de leurs amis. Gus ? Mais oui, Johnny Gustafson, disparu récemment, un mec de Liverpool qui jouait dans The Big Three - l’ultra-mythic power trio de Liverpool - puis avec l’encore plus mythique John Du Cann. Gus fut aussi bassman pour Roxy Music, on le retrouve ensuite dans l’effarant Quatermass et bien sûr dans les Pirates, aux côtés de Mick Green, certainement l’un des meilleurs guitaristes anglais avec Dick Taylor et Eddie Phillips. Jackie rencontre Gus à Tin Pan Alley, l’endroit où les musiciens de session viennent chercher du travail pour survivre. Les sidemen, justement. Jackie aime bien Gus parce qu’il prend toujours les choses du bon côté - If Dazit, Dazit - telle est sa philosophie. Dans la liste des remerciements, à la fin du livre, Jackie dit de Gus : «My best ever friend», suivi de près par «my hero Henry McCullough». Des millions de gens ont vu McCullough miauler des chœurs de rêve derrière Joe Cocker à Woodstock, pendant la fameuse reprise de «With A Little Help From My Friends». À une époque, Henry veut monter un groupe avec Jackie, mais Jackie hésite. Alors chacun poursuit sa route. Henry monte Eire Apparent et sort un album produit par Jimi Hendrix. Puis il décolle avec le Grease Band et finit par rejoindre McCartney dans Wings. Mais la gloriole ne l’intéresse pas. Il préfère la fréquentation des mecs comme Jackie ou Ronnie Lane. Le voilà dans Slim Chance. Retour à la bohème. Tous les fans de Ronnie Lane qui ont vu le docu The Passing Show savent de quoi est capable cet effarant guitariste qu’est Henry McCullough : dans les bonus, on le voit jouer «Kuschty Rye» en picking demented, façon Delivrance.

L’autre sujet de fierté de Jackie, c’est la confiance de Lonnie Donagan, son premier héros, qui lui confie le leadership de son backing band. Tiens, encore une fascinante connexion : Badfinger. Jackie fréquente à une époque Tom Evans, le bassman de ce groupe jadis chaperonné par les Beatles. Pete Ham comme on le sait s’est pendu dans son garage, incapable de supporter l’idée de s’être fait plumer par Stan Polley. Jackie et Tom se voient régulièrement pendant cette période sombre, et bien sûr, Tom ne parle que d’une chose : le suicide de Pete. C’est même obsessionnel. Il se demande comment on fait pour trouver le courage de se pendre. Pour faire le nœud et écrire une lettre. Comment fait-on ? Et il ajoute : «Mais si le cou ne se casse pas ? Tu t’étrangles ?» Il épluche tellement tous les détails qu’il fout les chocottes à tout le monde. Bien entendu, Tom Evans va finir par se pendre. Pas dans son garage, mais dans son jardin, à la branche d’un arbre. C’est un peu moins glauque.

Cette autobio est un vrai carnet d’adresses. Après les deux pendus, on tombe sur le roi des excentriques britanniques. Ginger Baker ? Keith Moon ? Non, Vivian Stanshall. Un Stanshall que Ronnie Lane engage comme Master of Ceremony pour son Passing Show, mais un jour, en montant dans la roulotte de Kevin Westlake, Ronnie tombe sur un étrange spectacle : Stanshall, un verre à la main et le pantalon sur les chevilles, demande : «Ya got any toilet paper, old bean ?» (T’as pas du papier cul? ). Viré le lendemain. Ce n’est pas que Ronnie Lane n’ait pas d’humour, mais Stanshall pousse le bouchon beaucoup trop loin. Il en a fait un métier et peu de gens peuvent suivre. Jackie est assez fier de faire partie des gens qui suivent.

Un jour, Stanshall l’appelle car il cherche un guitariste pour l’accompagner sur scène. Jackie arrive chez lui. Il tombe sur un Merlin à barbe rouge, enveloppé d’une robe de chambre sans rien en dessous. Dans le salon trônent de grands aquariums. Quelques serpents, des tortues carnivores et des poissecailles. Stanshall s’agenouille et regarde sous la banquette. Jackie lui demande s’il cherche quelque chose. Oui un serpent, lui répond laconiquement son hôte. Ils échangent quelques banalités et Stanshall demande à Jackie d’aller lui chercher un petit sac en plastique dans le frigidaire. Oui, oui, là-bas, dans la cuisine. En ouvrant la porte du frigo, Jackie pousse un cri d’horreur. C’est bourré de sacs de souris crevées. Il ramène le sac et Stanshall balance la souris dans un aquarium. Piranhas ! Puis avec un accent châtié à la Oscar Wilde, il demande à son invité : «Would you like a drink ? Some cider perhaps ?» (Vous prendrez bien quelque chose, un peu de cidre ?). Après avoir essuyé un refus poli, Stanshall propose de commencer à travailler sur ses chansons, l’objet réel du rendez-vous. Jackie se dit à la fois traumatisé et émerveillé.

En réalité, Viv Stanshall fait le coup du serpent évadé et des piranhas à tous ses visiteurs. Ça lui permet de tester la résistance des matériaux. Certains craquent et s’en vont aussi sec. Ne restent que les plus solides, comme Jackie, dont la curiosité reprend le dessus. Et puis, il faut bien reconnaître que Vivian Stanshall dégage un charme extraordinaire.

Ils vont jouer tous les deux dans des pubs. Il faut savoir qu’en Angleterre, les gens vénéraient les Bonzos et Vivian Stanshall en particulier. L’équivalent français pourrait être l’immense Professeur Choron, un géant de l’excès, barbare et raffiné à la fois, la bite à l’air et le fume-cigarette au coin des lèvres. Le duo Stanshall/McAuley s’appelle Vic Stanshall’s Vivarium. Stanshall joue de l’ukulélé et des instruments de sa fabrication, et Jackie l’accompagne à la guitare. Sideman. La clientèle des pubs raffole de leurs numéros baroques. Comme celui-ci : une longue sangle élastique, Viv en tient un bout entre ses dents pour avoir les mains libres et Jackie l’autre bout des deux mains. Ils reculent de quelques pas chacun de leur côté pour tendre la sangle au maximum. Viv bat des bras comme un oiseau et Jackie lance : «Ladies and gentlemen, the amazing Viv Stansh...» et à ce moment précis, il lâche la sangle - ça fait partie du numéro - et Viv la prend en pleine gueule, schpounz ! Au tapis ! Le numéro le plus absurde qui ait jamais été imaginé, nous dit Jackie, qui en meurt de rire à chaque fois - In fact it was stupid but Viv thought it was hilarious - Numéro stupide que Viv trouvait hilarant. Bienvenue au royaume wonderfully insane de Vivian Stanshall. Mais comme Keith Moon, Viv ne pouvait plus faire autrement que d’être un Viv de tous les instants. Passé un certain cap, on ne peut plus revenir en arrière.

Dans l’excellent Ginger Geezer, Lucian Randall et Chris Welch rappellent à quel point Moonie et Viv savaient se marrer. Ils entrent un jour chez un marchand de fringues à la mode.

— Que désirez-vous messieurs ?

Moonie et Viv répondent en chœur :

— Strong trousers !

Un pantalon solide ? Le mec ramène un beau pantalon en mohair. Viv prend une jambe et Moonie l’autre. Ils tirent chacun de leur côté. Crac ! Ils déchirent le pantalon en deux morceaux. Alors ils crient au scandale :

— Vous appelez ça des strong trousers ?

Le vendeur ne comprend pas. Ce type d’événement se situe hors de sa portée. Soudain, un complice unijambiste entre dans le magasin et vient droit sur les deux morceaux de pantalon :

— Oh my God, c’est exactement ce que je cherchais ! J’en prendrai deux paires !

Vivian Stanshall collectionne les coupures de presse dans un classeur qu’il appelle The Book Of Madness. L’une de ses préférées : «Un homme accusé d’avoir abattu son copain comparaît au tribunal de Lagos et dit qu’il a tiré par erreur : il l’a confondu avec un gorille.» L’histoire de Vivian Stanshall est une infernale partie de rigolade qui ne prend fin qu’avec sa mort - Viv had lost his greatest battle - against himself. Si vous tenez vraiment savoir comment Stanshall est mort, sachez qu’il a cramé dans l’incendie de sa chambre, avec toutes ses possessions, comme un roi Viking à bord de son drakkar en flammes. On trouve cette scène dans le film de Richard Fleischer avec Kirk Douglas qui fascinait tant Stanshall.

Unterberger profite aussi de la parution du livre de Jackie pour l’interviewer dans Ugly Things. Quand il lui demande pourquoi il publie à compte d’auteur, Jackie se marre. Il met les éditeurs dans le même panier que les gens du showbiz et pour lui, publier à compte d’auteur, c’est un moyen de ne pas se faire arnaquer. On comprend qu’il soit chatouilleux sur la question. Quand Unterberger revient sur l’arnaque Solomon, Jackie sort ça : «The band was basically ripped up big time.» Dans la presse anglaise, le seul reproche qu’on ait fait à l’auteur est de ne pas avoir donné plus de détails sur les Belfast Gypsies. Alors Unterberger saute sur l’occasion. Jackie brosse un portrait de Kim Fowley superbe, «un homme maigre et très grand, avec les bras constamment en l’air, presque comique. Un homme very strange (...) On écrivait les chansons avec lui.» Jackie lui fait confiance. Comme il voit qu’Unterberger commence à baver, Jackie ajoute : «On bossait dur. Mais il n’y a rien de spécial à raconter.» Quelques concerts au Danemark, pas de blé, à quatre dans une chambre d’hôtel, toujours la même histoire. En fin d’interview, Jackie avoue qu’il n’avait pas non plus assez de blé pour financer la publication de son livre. Alors ses frères se sont cotisés. Vieux réflexe irlandais.

Pas de livre sur le rock à Belfast sans référence à la violence et à ce qu’on appelle ‘the Troubles’. Mais à la différence des Stiff Little Fingers qui les évoquent si bien, Jackie n’a pas vécu en direct cette guerre civile qui a déchiré l’Irlande du Nord pendant trente ans, opposant les républicains catholiques aux unionistes protestants pro-britanniques. Coup de pot, Mom & Dad McAuley réussirent à quitter Belfast au moment où ça commençait à devenir très dangereux de sortir dans la rue. Mais tout le monde n’a pas eu cette chance-là. Jackie consacre tout son chapitre 10 à son ami Steve Travers et au groupe Miami dont personne n’a jamais entendu parler pour une raison bien simple : on les a transformés en passoires au bord d’une route par une belle nuit d’été.

En 1975, Steve devient bassman de Miami, un Irish showband qui a le vent en poupe. Ils jouent partout en Irlande à guichets fermés. Le chanteur s’appelle Fran O’Toole, le guitariste Tony Geraghty. Le trompettiste Brian McCoy conduit le minibus Volskwagen bleu qui ramène le groupe à Belfast après un hot set au Castle Ballroom de Banbridge, de l’autre côté de la frontière. Ils écoutent une cassette d’Edgar Winter et chantent en chœur «Tobacco Road». Un peu plus loin sur la route, les forces spéciales de l’armée britannique ont installé un check-point. Contrôle de sécurité. On fait généralement sortir les gens du véhicule pour les aligner et chacun doit dire son nom et son adresse. Pas de problème, les Irlandais sont habitués. «Baisse la tête» et «Ferme ta gueule». Le problème est que des miliciens de l’UVF se joignent aux soldats britanniques. Leur plan est simple : faire passer les musiciens pour des gens de l’IRA transportant des armes dans leur minibus. Pendant qu’on leur demande leur nom et leur adresse, on charge discrètement une bombe et des armes dans le minibus. Ne cherchez pas de sens dans cette histoire, car il n’y en a pas. Tout repose sur l’exercice pur et dur de la haine, comme dans toute guerre civile. Quand ils arrivent au check-point, les Miami ne sont pas surpris. Mettez-vous en rang ! Le problème est qu’on leur demande en plus de mettre les mains sur la tête. What ? Ça sent l’embrouille. Soudain, le mini-bus explose et le souffle projette les musiciens dans le champ. Les soldats commencent à canarder dans le noir. Steve Travers sent qu’une balle le traverse. Gravement blessé, il les entend arriver et comprend qu’ils viennent finir le boulot. Ils commencent par descendre Brian McCoy à bout portant. Steve ne peut pas bouger. Il sent soudain des mains le prendre sous les bras pour le soulever. Tony et Fran risquent leur peau pour le sauver. Mais courir en transportant un blessé n’est pas l’idéal quand il faut fuir. Ils lâchent Steve et détalent, mais c’est trop tard. Neuf balles pour Tony vingt-et-une pour Fran. Si Steve Travers a survécu, c’est uniquement parce qu’on le croyait mort. Il va même réussir à survivre miraculeusement au passage d’une balle dum dum à travers son corps. Voilà pourquoi Jackie McAuley tenait à consacrer un chapitre à ces mecs-là : il craignait qu’on ne les oublie.

Signé : Cazengler, Jacky soupe au lait

Jackie McAuley. I Sideman. Publié à compte d’auteur 2017. jackiemcauley.com

Richie Unterberger interview with Billy Harrison. Part One. Ugly Things # 31/Spring 2011 & Part Two. Ugly Things # 32/Fall Winter 2011

Belfast Gypsies. Them Belfast Gypsies. Sonet 1967

Richie Unterberger interview with Jackie McAuley. Ugly Things # 48 - Summer/Fall 2018

Lucian Randall & Chris Welch. Ginger Geezer. The Life Of Vivian Stanshall. Fourth Estate 2001

TêTE BLÊME

POGO CAR CRASH CONTOL

( Clip )

 

Le problème n'a jamais été de vivre mais de survivre à soi-même. Ou alors se répéter inutilement. Deuxième album de Pogo Car Crash Control à paraître ce quinze mai. Comme d'habitude Baptiste Groazil a déjà desquamé son artwork. Travaillé au grésil. Exactement au Crésyl, ce produit en vente dans toutes les bonnes drogueries, dont on se sert pour nettoyer les chiottes publiques. A croire que notre monde est en attente d'un désinfectant à toute épreuve pour se porter mieux.

En attendant la date fatidique du grand oral Pogo nous donne un os à ronger. Pas n'importe lequel, le crâne. En un autre siècle les romantiques se plaisaient à faire flamber leur punch dans ces cratères à ciel ouvert, au moins en buvant on pouvait regarder la mort les yeux dans les yeux. Nous n'en sommes peut-être pas encore là puisque apparemment il subsiste de la chair, le clip ne s'intitule-t-il pas Tête Blême. On a du pot, il reste de la peau.

Ça commence tout doux. Avec les Pogo cela veut dire qu'il n'y a pas de musique. C'est l'équipe de Contrefaçon un music-vidéo-band qui s'est chargée de la réalisation et d'introduire la bête. Une mise en scène de la vie quotidienne. De ceux qui n'ont pas de compte-banque assez florissant pour s'acheter une berline hybride made in Germany. Tant pis pour eux. On ne va pas s'apitoyer sur les pauvres, d'autant plus que très vite on rit jaune.

Pas du tout un jaune serein. D'ailleurs tout de suite on est en zone rouge. Y aurait comme un clin d'œil prophétique à l'actualité. Combinaison de protection coronaphobique ? C'est très vache cet humour noir, surtout que l'on est dans une ferme. Va-t-il falloir faire étable rase ? A l'image suivante c'est l'herbe d'un champ qui est rasibus. Avec les Pogo au milieu en pleine transe. Il y a de beaux basculements d'images, comme ces feuilles d'esquisses barbouillées qu'un peintre rejette, évidemment tout est dans le montage, et dans le démontage, les images s'emmêlent et s'interpénètrent, défilent à toute vitesse, mais certaines, comme cette silhouette d'arbre éclairée par la hagarde pupille d'une lune de cimetière, sont de véritables engrammes. Le clip s'arrête bêtement parce qu'il est terminé. Aucune logique intérieure qui voudrait que l'on sorte du marasme de cette tête blême. On aimerait une chute. Qu'on la coupe, qu'on la repeigne en bleu et en vert. Mais non, c'est fini. On abandonne les Pogo et leur matos en pleine campagne, dans un champ indéterminé. On ne peut plus rien pour eux. Ni eux pour nous. Peut-être qu'ils feront du stop pour rentrer chez eux, mais la seule bagnole du film est en panne sèche.

Enfin ce n'est pas notre problème. Il y a plus grave au monde. Suffit parfois d'un mot pour bouleverser une situation pré-établie. Ici il déboule vite dès qu'ils entament les lyrics. On aurait parié qu'ils ne le connaissaient pas. Ou alors qu'ils l'avaient rayé de leur vocabulaire. Expulsé du dictionnaire. Ramené à la frontière de leur univers. N'essayez pas de trouver, c'est aimer. Oui, le verbe aimer, même pas à la forme négative. Les Pogo ont besoin d'amour. Qu'un esclave aime sa servitude, on veut bien l'admettre, mais que les Pogo aient envie d'aimer, alors que leur précédent album s'appelait Déprime Hostile, c'est à n'y rien comprendre !

Toutefois on se doit d'essayer. Les Pogo ont tout ratiboisé devant eux. Là où ils passaient vos illusions ne repoussaient pas. Z'avaient des lyrics ravageurs, des paroles à l'emporte-pièce. Leur mot de désordre, c'était après moi le nihilisme. Une batterie fracassante et des guitares en folie. Des shows orgasmiques. On était contents, avec ces zèbres au moins, la boussole indiquait le néant. C'était rassurant. On savait où on allait. Nulle part.

Mais ce n'était pas assez. Se sont réunis. Ont trastégé grave. Un défi impossible à relever : comment faire toujours plus dans le moins absolu. Z'ont vu le fond du trou dans lequel il ne fallait pas tomber. C'était déjà fait. Alors maintenant ils apportent quelque chose. Parce que le moins que moins c'est au moins un tout petit truc. Autant vous le dire ce n'est pas grand-chose. A tel point que certains risquent de ne pas le remarquer. Ce n'est pas la bougie au bout du tunnel, c'est simplement l'existence du tunnel. La voix davantage devant et le grabuge derrière qui n'arrive pas d'un coup mais sous forme de grosses vagues qui reviennent plusieurs fois à l'assaut.

Certains diront que le groupe s'est assagi, d'autres qu'ils ont gagné en maturité, c'est oublié qu'après le pogo le car et le crash, le control est programmé depuis le début. Tout le monde peut être méchant, mais méchant et intelligent, ce n'est pas que ce soit plus difficile, c'est que c'est davantage subtil.

Damie Chad.

EX-VOTO CRASHBIRDS

 

Pas de concert à chroniquer. Quand on ne peut pas tenir la proie, on se contente de l'ombre. Attention chez Kr'tnt on ne vous refile pas une ombre toute noire de désespoir, mais toute colorée d'un arrière-fond rouge feu vital, ne dites pas que ça n'existe pas, relisez plutôt le Traité des Couleurs de Joan Wolfgang Goethe, bref au lieu de vous emmener au dernier concert des Crashbirds – il y en aura d'autres, ces maudits volatiles sont des durs à cui-cuire - nous vous offrons, faute de mieux, le flyer de leur prestation. Si vous n'êtes pas un vil mécréant vous le rangerez soigneusement dans le deuxième tiroir de la commode, sous les chaussettes sales, dans le lieu sacré où vous avez relégué l'image pieuse de votre première communion.

Certains crieront au favoritisme, pourquoi les Crashbirds et pas un autre groupe. Premièrement parce que les flyers des Crashbirds sont particulièrement beaux, collectionneurs, lors des concerts dans leur merchandising vous pouvez vous en procurer format-affiche plastifié. C'est Pierre Lehoulier qui se charge de leur confection, il n'a aucun mérite puisque en sus d'être guitariste il est dessinateur. Les curieux qui veulent tout voir n'ont qu'à faire un tour sur leur FB, ou alors lire dans notre livraison 351 du 07 / 12 / 2017 le seul article au monde qui ait été consacré à ces miniatures crashbirdéennes. Il y a une deuxième raison, plus spécifique, celui-ci est particulièrement réussi. Lorsque je l'ai montré à des amis, je me suis aperçu qu'il accrochait diantrement l'attention, surtout ceux qui aiment peindre et dessiner. Z'alors j'ai voulu en savoir plus. En voir davantage.

Un truc évident, quand vous jetez un coup d'œil, l'est certain que vous vous sentez devenir le taureau dans l'arène obnubilé par le chiffon qu'agite sous son mufle un torero assassin, un rouge pétant, entre alizarine et vermillon, soyons synesthésistes, plongez-y votre langue pour vous régaler de cette cerise écrasée, vous m'en direz des nouvelles, oui, il est indubitable que cette griotte en compote a aussi un goût de banane. Il y a du jaune au fond de ce rouge. Grâce à cet apport velvetien nous obtenons de l'orange, ni abricot ni mandarine, soyons précis, tangerine. Bref ça claque au vent comme la cape de L'Imperator sanglant sur le ciel enflammé du sonnet Soir de bataille de José-Maria de Heredia.

Bon ce n'est pas tout. Cet artwork n'est pas un monochrome. L'est même très figuratif. Pierre Lehoulier possède sa propre héraldique. Tout un vocabulaire, toute une grammaire. La figure centrale de ces blasons flyeriques réside en le signe composite dit des deux cui-cui. Généralement ils sont noirs, d'un noir aussi maléfique que le corbeau d'Edgar Poe, mais adorables, avec toutefois ce regard torve, un en-dessous hypocrite qui franchement vous veut du mal. Des espèces de bébés-vautours au plumage charbonneux qu'ils arborent comme s'ils avaient déjà revêtus les habits de deuil qu'ils porteront le jour de votre mort imminente.

Mais cette fois, Lehoulier ne les a pas teints de leur habituelle houille noirâtre, il les a peints d'une magnifique teinte jaune-poussin. Nos cui-cui ont l'air de sortir de l'œuf, de ravissantes peluches innocentes, éloignez vos enfants, ils ne résisteront pas à l'envie de les prendre, de les serrer contre eux, de les couvrir de mille bisous, soyez-sûrs que les cruels cui-cui en profiteront pour leur crever les yeux.

Vous ne me croyez pas, vous pensez que j'exagère, qu'ils ressemblent à deux pauvres canaris, enfermés dans une cage, qui s'ennuient sur leur perchoir. Insensés qui vous voilez la face devant le mal ! Regardez sur quoi reposent leur pattes, sur le canon d'une winchester, ils en ont même deux autres en surplus alignées sur leur flanc, n'ont qu'à étendre l'aile pour s'en saisir et vous expédier en enfer. Z'ont l'air d'attendre le passage des bartavelles, mais ce coup-ci les bartavelles c'est vous. Se moquent de vous avec leur bec en biais. Et leurs lunettes d'aviateur aveugle. L'est vrai que vous êtes stupides, c'est écrit en gros au bas de l'affiche, rue de sille, en d'autres mots rue de la raillerie, se foutent carrément de votre gueule, et ils en rajoutent encore, Loiseau de la Ferme, Loiseau parce qu'ils sont chez eux, de la ferme, vous voulez une précision, de la ferme... d'abattage.

Voilà, maintenant quand vous irez à un concert des Crashbirds, vous savez à quoi vous attendre avec leur Dirty Rock'n'Blues. C'est simple, Delphine Viane et Pierre Lehoulier sont les Bonnie Parker et Clyde Barrrow du rock'n'roll.

 

PIERRE LEHOULIER

Vous avez failli ne jamais voir la profonde analyse sémiotique précédente. Une seconde de plus et je l'éjectais de la livraison. J'étais content, j'étais heureux, lorsque de bon matin, FB m'a averti, ''Pierre Lehoulier vous a envoyé une photo sur laquelle vous apparaissez''. Un vrai poteau ce Pierre, dès l'aube naissante il pense à moi, se lève du lit sans bruit pour ne pas déranger Delphine et le chat enfouis dans leurs rêves, s'extirpe de ses chaudes couvertures à l'aurore juste pour m'envoyer une photo, de mon immodeste personne assistant à un concert des Crashbirds, ce mec c'est un bon copain, un pur ami, un véritable frère, que dis-je un père tutélaire, je me dépêche de cliquer sur ce document iconographique d'une importance capitale pour l'histoire du rock'n'roll, hélas, septante-sept fois hélas, je manque de mourir de saisissement, ah! oh ! le traître, le malfaisant, le pervers, la vermine, je n'y crois pas mais c'est écrit en grosses lettres...

 

LE RETOUR DE SUPER GROS CON !

 

Calme-toi Damie, me dis-je, avant de sauter dans la teuf-teuf pour partir, illico presto subito expresso bongo, trucider cet ignoble individu, ce dégénéré impavide, ce rebut de l'humanité, pense à la manière dont tu le priveras de sa misérable vie de cloporte, il est nécessaire qu'il souffre un max dans son agonie, c'est à ce moment que je réalise en jetant un coup d'œil à l'image juste dessous le bandeau calomniateur ma funeste erreur, non je ne suis pas un super gros con, il ne parle pas de moi Pierre, mais de sa nouvelle bande-dessinée qui est sur le point de sortir. Promis je vous la chronique dès que je l'aurai, à ceci près qu'ici la poste ne livre plus le courrier, droit de retrait. En attendant je vous file la photo de Pierre Lehoulier avec son book. Quand on n'a pas la proie, on prend l'ombre !

Damie Chad.

 

PORTRAITS ROCK

MARIE DESJARDINS

 

Marie Desjardins n'écrit pas que des romans, nous avons chroniqué dernièrement La voie de l'innocence ( Livraison : 449 du 30 / 01 / 20 ), Ellesmere ( 447 – 16 / 01 / 20 ), SylvieJohnny ( 442 – 12 / 12 / 19 ), Ambassador Hôtel ( 440 – 28 / 11 / 19 ), elle sème aussi dans diverses revues des articles-rock, vous pouvez en trouver quelques exemples sur son FB Marie Desjardins Portraits rock.

 

LE ROCK DE GEORGE MARTIN

Avec cette nomination passe-partout, l'on s'interroge, certes il y a plus d'un âne qui s'appelle Martin mais cet équidé-là est aussi célèbre que L'Âne d'or d'Apulée. Quand de ces petites menottes il approchait des manettes il en tirait des bruits paradisiaques. Les gens exagèrent toujours. D'abord je suis un mécréant et de toutes les manières je préfère les Rolling Stones. Vous l'avez deviné, nous parlons de George Martin le cinquième Beatles, le sorcier du 16-pistes. Mais cette fois nous suivons George Martin en villégiature. Désolé mais il ne se contentait pas d'un deux pièces-cuisine dans une banlieue populaire de Londres.

Avait jeté son dévolu sur l'île de Montserrat. Pas très loin de l'ile Saint-Barthélémy où repose Johnny Hallyday, repère insurpassable pour un français qui ignore la géographie. N'imaginez point un trip à la Robinson Crusoé, juste une villa de rêve et question de ne pas s'ennuyer, Sir George fit bâtir Air, un studio d'enregistrement. C'était comme ouvrir un pot de confiture à côté d'une ruche, toutes les rock stars de la old England et de la new-America vinrent y bosser, à tout seigneur tout honneur nous citerons par ordre de préséance les Rolling Stones qui y concoctèrent Steel Wheel – non ce n'est pas leur meilleur – Linda et Paul McCartney, Sting et Police ( tout le monde la déteste ) et même Black Sabbath – mais que venait donc faire ce démon noir dans ce paradis... bref près de soixante-dix albums y furent enregistrés.

La Bible nous l'a enseigné, l'éden, même celui des milliardaires du rock, ne saurait durer longtemps, un vent mauvais – ainsi les qualifiait Verlaine – plus prosaïquement les météorologistes usent du mot ouragan, s'en vint en l'an de disgrâce 1989 transformer Air en un tas de tôles brinquebalantes, mais quand le Dieu jaloux de la Genèse ( peut-être était-il comme Eric Clapton amoureux de Linda ) est en colère, il ne lésine pas sur les moyens, refit quelques années plus tard à Montserrat ( la montagne sûre ! ) le coup de Sodome et Gomorrhe, une nuée ardente s'en vint détruire les deux-tiers des habitations.

Croyez-vous que ce soit le genre de désagrément qui puisse intimider Marie Desjardins. Non, elle y est allée, et a tout visité, a enquêté, non plus de rock-star à séduire, mais des souvenirs, photos, disques et surtout Danny Sweeney roi de la planche à voile qui connut bien des aventures avec toutes ces stars du rock... Marie Desjardins ne nous rapporte qu'un petit échantillon des confidences de Sweeney... De quoi s'évader en ces jours de confinement...

JIMI L'ETERNEL

( paru le 18 / 09 / 2016 sur le site Pop Rock 2. 0 )

 

Ce n'est pas un article de plus sur Jimi. Une évocation. Qui touche à la poésie. Je n'en dirai rien de plus. Cela serait inutile. L'on n'ajoute pas à l'émotion. On la ressent. Ceux qui veulent la partager n'ont qu'à lire.

JIM ZELLER EN JETTE PLUS QUE JAMAIS

Cette fois Marie Dejardins est au Canada. Normal, elle est canadienne. Nous emmène au Rosewood à Montréal. En France, moins à cheval sur la langue française, nous appelons ce genre de soirée une release party, avec son orchestre il présente son dernier disque Blues from an another planet. Le nom de Jim Zeller ne vous dit peut-être pas grand-chose, c'est un natif du Quebec, mais toutefois il vous semble que... sans doute l'avez-vous aperçu dans Renaldo et Clara le film de Bob Dylan avec entre autres Ronnie Hawkins, Jack Elliot, Roger McGuinn et Joni Mitchell la somptueuse... Exerce une louable profession. Un souffleur de verre bleu. Un virtuose de l'harmonica. Un bluesman, un vrai, a poussé la réalité jusqu'à faire deux ans de prison à Rikker Island, l'Alcatraz new-yorkais... Depuis l'est devenu une figure légendaire de Montréal, l'a joué avec tout le monde, n'est jamais en rade d'un bar pour l'inviter à cornemuser, lui, sa compagne choriste Bella Godmer et son guitariste Jimmy Jamers, trio extrême blues. Vous ne le connaissez pas, Marie Desjardins nous campe un personnage, vous ne l'avez jamais entendu, vous l'aimez déjà. Magie des mots et du style.

VIC VOGEL

Vic Vogel ( prononcez Voguel ) est un personnage qui s'inscrit dans la même lignée que Jim Zeller. Enfin c'est juste le contraire, Zeller est né au début des années soixante, il pose ses pas dans la grande tradition, blues, rock, country, punk, Vogel près de trente ans avant, né en 1935 comme Gene Vincent, mais ce n'est pas un rocker, provient d'un autre courant celui du jazz. Je ne le connaissais pas, il est une sommité en son pays. Pour le situer selon un paysage très français, nous reconnaissons que les entrées sont rares, il fut en 1961 au piano l'accompagnateur du trio vocal les Double-six.

FAMILLE ROCK PLEURE AVEC FAMILLE JAZZ

( 26 septembre 2019 )

Encore un article où il n'y a rien à dire. L'on arrive trop tard, Vic Vogel est mort. Marie Desjardins relate son enterrement ( 23 / 09 / 2019 ) pour Pop rocK. CA. Des mots qui sonnent juste. Forte charge émotive. Photos de Léo Giguère.

LA VIE DEVANT SOI !

MARIE DESJARDINS

CHEZ LES SOUVERAINS ANONYMES

( Janvier 2014 )

( You Tube )

Qu'est-ce que ces souverains anonymes ? Marie Desjardins ferait-elle partie de ces neuf Supérieurs Inconnus censés régenter le monde ? Entre nous soit dit, les résultats obtenus ne sont guère brillants, mais il est inutile de s'appesantir sur les débats qui divisent depuis plus d'un siècle les milieux hermétistes. Pour ceux qui voudraient en savoir plus, nous vous indiquons chez Baglis TV, l'intervention de Philippe Pissier : Crowley et les Supérieurs Inconnus. Nous avons chroniqué à plusieurs reprises les traductions d'Aleister Crowley établies par Philippe Pissier, pour les amateurs de rock nous rappelons que : qui dit Crowley dit Jimmy Page, et qui dit Page dit Led Zeppelin. Mais ici nous empruntons une fausse piste, il ne s'agit pas de rock mais de jazz.

Quand je vous aurai susurré à l'oreille que Les Souverains Anonymes n'est qu'une émission de radio, et que Marie Desjardins a fait paraître une biographie intitulée : Vic Vogel, une vie de jazz en 2013, vous croirez avoir tout compris : ben oui, Marie Desjardins est interviewée pour parler à la radio de son denier bouquin. Elémentaire mes chers Watson, mais vous êtes comme ces chasseurs qui tuent la mouche, mais ratent l'éléphant sur lequel elle était posée. Désolé mais vous êtes passés à côté de l'essentiel.

Apportons quelques précisions. Encore une fois nous arrivons trop tard, l'émission est censée s'arrêter au mois de mars 2009. Elle a débuté en 1989. Mohammed Lotfi en est le concepteur et le présentateur. Elle est enregistrée à Bordeaux. Au Canada. Non je plaisante. Pour ne pas pleurer. Ce n'est pas à Bordeaux, mais à la prison de Bordeaux. Sise à Montréal. Au début, vous avez droit à une vingtaine de gars assis face à face, au fond un tam-tameur et c'est parti pour cinq minutes d'un chant syncopé à saveur africaine. Se lèvent tous et font une haie d'honneur comme devant les églises pour la sortie des mariés, mais c'est Marie Desjardins qui passe sous cet arc de triomphe frémissant.

L'est jeune, toute belle, à l'aise, pas intimidée, du moins en donne-t-elle l'apparence, mais elle a un sourire rayonnant qui embellit le monde et qui peut-être fausse votre appréhension de la situation. S'assoit sur la causeuse vis-à-vis de son interviewer et commence à répondre aux questions. Tout ronronne, oui elle a côtoyé très régulièrement durant trois ans Vic Vogel, bien sûr qu'il est devenu son ami. Certes il lui a donné le droit d'écrire ce qu'elle veut, ce ne sera pas une autobiographie autorisée, cette liberté est un bon point en sa faveur, sans cet accord indispensable elle n'aurait pas fait le livre, mais ce qui la retient chez cet homme de plus de soixante-dix ans c'est son intransigeance. Un homme tout d'une pièce. Qui ne négociait pas ses exigences. Si vous n'étiez pas d'accord avec lui, vous n'aviez plus qu'à vous retirer. Tant pis pour vous. Tant mieux pour lui. Ne s'est jamais écarté de son chemin. L'a connu le succès, l'a connu les échecs, l'oubli, et une reconnaissance tardive. En sourit. Ses proches, ses musiciens sont là pour témoigner de sa droiture, de sa rigueur, de son honnêteté intellectuelle et musicale. Un maître reconnu et accepté. Le gars qui refusait les concessions, mais on l'adorait.

Il ne s'est pas fait tout seul. Ici l'émission prend un virage, mais si vous n'êtes pas un auditeur familier, vous ne vous en apercevez pas. Il n'était pas né avec une cuillère d'argent dans la bouche. Fils d'une famille d'immigrés polonais. Mais son père lui donnera un trésor. Certes il mangera à sa faim, certes il sera aimé, même si gamin il se sent délaissé par rapport à son frère malade qui accapare l'attention de ses parents, mais tout cela n'est rien : son père lui offre la liberté. Peut courir et venir à sa guise, ce qui ne veut pas dire qu'il peut faire n'importe quoi, son père lui transmet une certaine éthique toute simple, tout ce que tu auras c'est parce que tu l'auras conquis par toi-même. Marie Desjardins ne répond pas aux questions à la va-vite, celles-ci d'ailleurs poussent à la réflexion, incitent à l'auto-questionnement, l'on sent qu'ici l'on n'est pas en promotion, que l'on n'attend pas des réponses convenues, et Marie est la première à soulever les écailles du serpent pour faire apparaître ce qu'il y a dessous. On la sent passionnée et sereine. Elle n'est pas venue pour vendre un bouquin mais pour parler d'un homme entier.

L'émission pourrait se terminer là. Vous en ressortiriez satisfait. Même si vos détestez le jazz, vous sentez que vous venez de rencontrer une pointure. Quelqu'un qui sort de l'ordinaire. Mais le plus beau reste à venir. Martin, Youssef, Pascal, prennent successivement la place de l'interviewer, ils ne sont pas là pour poser des questions. Mais dire ce qu'ils ont ressenti en lisant le livre. Ce sont des prisonniers, d'âge et de culture différents. Le rapport au livre n'est pas toujours facile. Ils veulent approfondir leur rapport à Vic Vogel, ce n'est pas Vic qu'ils veulent connaître, inutile de leur refiler sa discographie complète, mais leur propre vie, mieux comprendre leur vécu, mesurer leur manquement et leurs efforts par rapport à la manière dont Vic a mené son existence, ils ne sont pas venus les mains vides, que ce soit un poème de leurs propres mains, un dessin ou une récitation, ô cette récitation du Vaisseau d'or d'Emile Nelligan, cet Hölderlin canadien foudroyé, jamais je ne l'avais reçu avec une telle force. Je ne sais pas comment j'aurais réagi - sûrement avec balourdise - à la place de Marie, mais non Marie est à l'écoute, attentive, rassurante, l'on sent que si ses hommes se dévoilent si intensément, c'est parce qu'elle est là, que ses gestes, ses acquiescements, ses sourires de miel discret inspirent confiance et confidences existentielles. Quand elle sortira, tous viennent la remercier et lui serrer la main. Les derniers de la file sont les plus malins, ils lui font la bise, n'allaient pas laisser partir une jolie fille comme ça, et puis cette heure a été follement émotionnante...

Marie Desjardins donne cette impression de se comporter dans la vie comme avec ses personnages dans ses livres. Elle accompagne les êtres de chair ou de papier, et les éclaire de son sourire radieux. Pas plus. Ni moins. Ariane au fil tendu sur les abîmes intérieurs.

Damie Chad.

JONNY AND THE HURRICANES

ROCK 'N' ROLL FOREVER

( Coffret / CD 13 / 2002 )

On retrouvait toujours un ou deux titres de Johnny And The Hurricanes à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, sur les anthologies old-rock'n'roll, on écoutait une fois, et quand on y revenait on sautait le morceau pour aller au plus vite au gros Domino ou ia tornade Jerry Lou. C'est un peu injuste – mais le monde est rempli d'injustices. L'on ne peut pas dire que Johnny Paris le leader des Hurricanes n'ait pas été persévérant, s'est battu jusqu'au bout de 1957 à 2005. Pas étonnant que Johnny soit mort le jour de la fête des travailleurs en 2006. Question longévité, dans leur catégorie font jeu égal avec les Shadows qui levèrent le pied en 2009...

Les Hurricanes ont un peu triché, certes il y eut des changements chez les Shadows, mais Johnny Paris a vu passer, près - ou plus - de trois cents musiciens dans sa formation. Evidemment comme pour nombre de groupes, ce sont les débuts qui sont les plus intéressants. Difficile pour un groupe musical de se renouveler, les Hurricanes finiront par enregistrer à leur manière des reprises de succès déjà connu d'un vaste public. Mais en leur commencement aidés par leur manager ils proposèrent quelques compositions de leur cru.

Les Hurricanes eurent leur titre de gloire. A posteriori. Non pas d'avoir accompagné sous le nom de The Orbit le chanteur de rockabilly Mack Vickery - ses compos furent reprises par Jerry Lee Lewis, Waylon Jennings, George Jones, Johnny Cash – mais lorsque le succès décrut ( très vite ) aux USA, nos petits gars de Toledo ( Ohio ), visitèrent l'Europe et eurent en première partie de leur show au Star Club de Hambourg : les Beatles !

Ce cd n'est en rien un original, l'est toutefois sorti sous licence Charly, il fait partie d'un coffret dit économique de 21 CD's, le vingt-et-unième reprenant un titre des vingt premiers...

Johnny Paris : saxophone / Paul Tesluk : orgue / Dave Yorko : guitare / Lionel Mattice : guitare / Tony Kaye ou Bill Savich : batterie.

Red river rock : ( 1959 ) : si dans les premières secondes l'on peut se dire, diable ils ont un bon son électrique, l'on a l'oreille squattée par une espèce de cristallerie adjacente, un peu guillerette c'est l'orgue de Paul Tesluk, à l'époque c'était nouveau, aujourd'hui cela fait un tantinet vieillot, ça sonne un peu comme un synthétiseur, et ça prend de l'espace que l'on préfèrerait occupé par le saxo de Johnny Paris. Malgré la ''modernité'' du son, cela évoque les grands espaces américains, tout à fait normal, cette rivière rock prend sa source dans une vieille chanson de cowboy intitulée : Red River Valley. En tout cas il y a de beaux solos de guitare introduits par des espèces de concrétions sonores rétractatrices. Beatnick fly : ( 1959 ) : ne vous croyez pas à l'époque des beatniks, faut remonter dans le temps des Minstrels, vers 1848 la chanson s'appelait alors Jimmy Crack Corn, ça commence tout doux, elle fut souvent utilisée comme berceuse, ici elle dégommerait bien, si ce n'est que les tralala-tralalères de l'orgue sont embêtants mais la guitare et le sax se répondent super bien. Reveille : ( 1959 ) : l'on est un peu interloqué, l'on aimerait que ce morceau soit une diatribe musicale contre l'armée américaine, mais non, vraisemblablement un plan commercial : ni plus ni moins que la reprise des notes du réveil des soldats au petit matin dans leur chambrée, après le boum-boum de la batterie ce sempiternel et maudit clavier claironne dans nos têtes, les guitares s'en donnent à cœur joie, Bill Savich à la batterie mène bien l'assaut. Crossfire : ( 1960 ) : superbe, cette fois l'orgue est totalement supplanté par le saxophone et nous voici enfin en plein rock, les guitares crachent joliment leur venin, splendide. Quand on écoute cela, on comprend pourquoi ils ont plus tard repris Misirlou de Dick Dale. Rockin' Goose : ( 1964 ) : ce qu'il y a de bien c'est que vous voyez comment ils se sont partagés le travail, le sax imite le cri de l'oie et pendant ce temps l'orgue bat des ailes, et quand le volatile s'arrête de voler, ils rockinent tous à fond. En poésie on appelle cela de l'harmonie imitative. Là c'est tellement bien fait que vous n'avez pas envie d'abattre la bestiole d'un coup de fusil. Money Honey : ( 1960 ) : l'argent a toujours fait courir les hommes, eux ils galopent, la fameuse syncope du morceau ils vous l'expédient au sprint, une course d'équipe. Remportent la coupe aisément. Se permettent même de gueuler Money Honey, sûrs qu'ils sont de passer la ligne en tête. La vitesse et le style. Applaudissements. Down yonder : ( 1961 ) : se sont tous ligués contre l'orgue, mais celui-ci n'en finit pas de rouler sur son chemin comme le petit bonhomme de pain d'épice, le sax lui fait la nique, la batterie essaie de l'écraser à coups redoublés de grosses caisse, les guitares lui démontrent qu'elles font mieux que lui, mais non rien ne l'arrête, le chiendent repousse toujours. Ja – Da : ( 1961 ) : vieux standard de jazz de Bob Carleton, un truc facile à jouer que les musicos envoyaient quand l'attention du public se relâchaient, genre rythmique obsédante qui vous rentre dans la tête pour ne pas en sortir. Un peu insipide, par contre quand les guitares s'amusent à briser le rythme ça ressemble méchamment à Tequila des Champs sortie en 1958... High voltage : ( 1959 ) : pour la haute tension c'est un peu raté, faut attendre le milieu du morceau, un superbe passage, un truc à devenir fou d'amour, mais la sottise envahissante reprend au bout de vingt secondes. Minnesota fats : ( 1962 ) : Minnesota Fats fut un célèbre joueur de billard, et là on s'y croirait, tout y est, la fièvre, le suspense, les paris, la mafia et ses tueurs... la mort qui rôde à pas de chat velouté sur le tapis vert. Old smokie : ( 1961 ) : si vous êtes condamné à mourir à petit feu sur la chaise électrique, ne demandez pas comme dernière volonté que l'on vous passe ce morceau pendant votre supplice, il vous importunerait grave, vous auriez l'impression que ça n'en finit jamais, super beau solo de sax, mais l'orgue sautillant vous nargue grave. Revival : ( 1960 ) : un peu le même que le précédent. Vous commencez à vous ennuyer. Un trottinement rythmique tellement insupportable que l'orgue est obligé d'improviser un petit solo presque agréable. Salvation : ( 1961 ) : un peu militaire, c''est quand même mieux que la fanfare de l'armée du salut surtout ce solo de guitare qui semble s'être trompé de décennie, sonne ultra seventies. Whatever happens to baby Jane : ( 1962 ) : qu'est-il arrivé à Baby Jane, faut regarder le film pour le savoir, vous traite le thème sous forme de gospel, avec chœur féminin, ma foi le solo d'orgue manque d'amplitude religieuse. You are my sunshine : ( 1960 ) : l'on dit que c'est le morceau qui a été le plus repris, une belle chanson d'amour, ils vous la passent à la moulinette du twist. Vaut tout de même mieux écouter la version de Johnny Cash. Farewell, farewell : ( 1961 ) : dans le traitement du son vous ne pouvez pas ne pas penser à Duane Eddy, un bel écho sur le sax, mais une fois de plus l'orgue vient casser l'ambiance. Ce piano cybernétique a peut-être apporté une note d'originalité en son temps mais il a aussi empêché les Ouragans de souffler plus fort. Une marque de fabrique qui a stérilisé l'imagination et qui s'est transformée en gimmick redondant. L'on sent que le groupe n'a pas exploré toutes ses possibilité. Des gars hyper-doués qui se sont enfermés en une formule. A écouter non pas pas comme le passage de témoin mais le chaînon auto-sabordé entre Bill Haley et la prégnance électrique d'Eddie Cochran, mais sans doute venaient-ils trop tard, ou alors ils n'ont pas senti le sens du vent de l'Histoire...

Damie Chad.

17/12/2019

KR'TNT ! 443 : SPLIT SQUAD / WILLIE ALEXANDER / SKIP SPENCE / ABSTRACT MINDED / CRASHBIRDS / POGO CAR CRASH CONTROL / ROCK ET POLITIQUE

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 443

A ROCKLIT PRODUCTION

FB : KR'TNT KR'TNT

19 / 12 / 2019

 

SPLIT SQUAD / WILLIE ALEXANDER

SKIP SPENCE / ABSTRACT MINDED

CRASHBIRDS / POGO CAR CRASH CONTROL

ROCK ET POLITIQUE

TEXTES + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

VOUS EN AVEZ DE LA CHANCE !

LA LIVRAISON 443 PARAÎT AVEC DEUX JOURS D'AVANCE

LA LIVRAISON 444 PARAÎTRA DES SAMEDI

LA LIVRAISON 445 AVEC DEUX JOURS DE RETARD

LA LIVRAISON 446 LE 09 JANVIER 2020

SEX DRUGS AND ROCK'N'ROLL FOR EVER

KEEP ROCKIN' TIL A NEXT TIME !

 

Banana Split

 

On y va sur des œufs car la principale attraction des Split Squad s’est fait remplacer. Tony Truant remplace Keith Streng pour ce set à la cave. Bon au fond, ce n’est pas si grave, car il reste le Plimsoul Eddie Muñoz et surtout Clem Burke, batteur de Blondie. Les deux autres membres de ce super-groupe new-yorkais sont moins connus : Josh Kantor joue de l’orgue dans l’excellent Baseball Project de Steve Wynn et Michael Giblin fait le lead avec sa basse, ses baskets et ses lunettes. Il fait un lead très new-yorkais, très activiste, power-poppy et sautillant, il sait driver une mélodie chant dans la veine des Nerves et de l’early Blondie, il arriverait presque à nous faire oublier l’absence de Keith Streng. Quant à Eddie Muñoz, il impressionne par son jeu et son look. Petit et rond, il arbore des faux airs de Little Bob, celui des années soixante-dix, ce qui ne peut que plaire aux Normands. Ses petites mèches noires accentuent jusqu’au délire les dérapages comparatifs, il semble appartenir à une autre époque. Eddie Muñoz et Clem Burke font partie des vieux rockers qui continuent de soigner leur look parce qu’ils refusent tout bonnement de vieillir. Hein ? Quoi ? Vieillir ? Oh tu rigoles ! C’est hors de question ! Si un jour vous lisez les mémoires de Gary Valentine qui fut le premier bassman de Blondie, vous saurez ce que veut dire soigner son look. Valentine raconte dans New York Rocker qu’avant de sortir le soir, Clem Burke se laquait les cheveux et se mettait la tête dans le four un bon quart d’heure pour que ça cuise. Sa coiffure en bombe pouvait alors tenir toute la nuit. Valentine moqueur ? Non, ça fait partie du jeu. Richard Hell soignait aussi son look. Johnny Thunders itou. Pas de touches sans look. Rock tonite, comme dit Lux Interior dans «Human Fly». La séduction est le principal moteur d’une vie de rocker, pour ne pas dire l’unique.

Sur scène, ils tirent la plupart des cuts de leur album paru en 2014, l’excellent Now Hear This sur lequel se sont jetés tous les fans des Fleshtones. Les Split Squad saupoudrent leur plotach d’un choix de reprises triées sur le volet, comme par exemple l’imparable «Million Miles Away» des Nerves, l’encore plus imparable «Sorry She’s Mine» des Small Faces, l’ultra-bien vu «Rock And Roll Queen» de Mott The Hoople et en guise de rappel, un «Can’t Explain» des Who bien senti et explosif, comme il se doit.

Un super-groupe de cet acabit ne peut que tourner comme une grosse cylindrée. Mais on a un petit problème. Ah bon ? T’es sûr ? Et pourquoi y aurait-il un problème ?

Figure-toi qu’on s’était posé exactement la même question lors d’un concert de Deniz Tek, voici deux ans. Tek pilotait le show et Streng l’accompagnait à la guitare. Tout allait comme sur des roulettes jusqu’au moment où Streng a commencé à... voler le show. Sans même s’en rendre compte, rien qu’en tourneboulant et en vrillant du killer solo flash go go go à gogo, il a fini par gommer la présence de Tek qui pilotait pourtant le set d’une main de fer. Mais Tek ne put rien faire pour empêcher Streng de tout barboter. Ah ce Streng ! Un vrai Arsène Lupin ! Cette expertise délinquante sidéra le public. Bon d’accord, cette histoire est bien gentille, mais ce soir, à la cave, il n’y aucun danger, puisque justement cet odieux délinquant de Streng s’est fait porter pâle, alors, où est le problème ? T’as vu un autre voleur ? Eh oui, hélas ! Ou plutôt tant mieux. Cette fois, c’est Clem Burke qui fait main basse sur le show, tapi au fond de la cave derrière ses fûts. Il ne laisse rien aux autres. Rien ! Que dalle ! Il rafle tout, il joue avec une classe écœurante, c’est à dégoûter tous les batteurs, ce mec est tout simplement fantastique d’élégance, d’ampleur new-yorkaise, il bat un beat dressé vers l’avenir, souvent les bras en l’air, la tête un peu penchée sur le côté. Ah il faut le voir battre son va-tout ! Il vient en droite ligne de Jerry Nolan, ça ne fait absolument aucun doute, il tatapoume à la new-yorkaise avec un mélange incomparable de désinvolture et de hargne. Sec, précis, ample, affamé de relances, il injecte une sorte de démesure magnanime au son des Squad. Il peut faire son Keith Moon sans en rajouter dans l’explosivité ni faire le clown, et son Kenney Jones à la mode new-yorkaise, en mode moddish beat bien tempéré. Burke mène sa barque, Clem claque au clean. Il est l’une des plus belles incarnations de ce qu’on appelle le drummer, il bat avec son corps, il devient une sorte de bopping machine en mouvement permanent et synthétise par certains de ses regards l’extrême pureté du romantisme rock. Ce mec est tout simplement parfait, il est le batteur qu’on ne peut pas quitter des yeux, il ressuscite tout ce qui fit la flamboyance du rock new-yorkais des seventies, celle du temps béni des Dolls et des Ramones. Contrairement à ce qu’on croit, ce n’est pas la scène punk de Londres qui a réanimé le rock, mais celle de New-York et Clem Burke en fut avec Richard Hell et Johnny Thunders l’un des plus brillants acteurs. Ce n’est pas non plus un hasard si on le retrouve dans cet album tribute aux Heartbreakers, LAMF Live At The Bowery Electric, avec Walter Lure, Wayne Kramer et Tommy Stinson. On y voit cet enfoiré récidiver en volant le show sur «Baby Talk» et en chantant «Can’t Keep My Eyes On You» avec un brio qui frise l’arrogance. Et encore moins un hasard s’il porte ce soir-là à la cave un T-shirt LAMF en souvenir de l’un des derniers grands mythes de l’histoire du rock. C’est même étonnant que les Split Squad n’aient pas pensé à reprendre un hit des Heartbreakers.

Il faut donc se contenter des Who et des Small Faces, ce qui n’est déjà pas si mal. On trouve la version studio de «Sorry She’s Mine» sur l’album. Bon d’accord, Michael Giblin ne vaut pas Stevie Marriott, mais leur version ne manque pas de charme. Giblin redouble de crédibilité en poussant ses yeah, et Kantor nous nappe tout ça d’orgue comme le fit Mac au temps jadis. Allez les gars ! On est avec vous ! Ils sortent là une cover bien dynamitée. On trouve d’autres covers de choix sur Now Hear This, comme par exemple l’excellent «You’ll Never Change» de Bettye LaVette, idéal pour ce boss de la basse qu’est Giblin. L’animal s’en va même groover ça sous le boisseau. Attention, Split Squad, c’est une histoire qui va loin, car ils reprennent aussi «Tinker Tailor» tiré du premier album de Terry Reid, qui fut, t’en souvient-il, une sorte de Graal du rock anglais. Ils en font une version infernale et le move emporte le pauvre Giblin comme un fétu de paille. Ils vont même jusqu’à arracher de l’oubli le «Put It Down» des Jellybricks, un stormer power-poppy embarqué aux rollmops burkinah. Une fois encore, Burke fait le show, il bombarde à bras raccourcis, on n’entend que lui, les guitares peuvent s’accrocher mais Clem claque son cling-a-clong à la claquemure. Streng ne co-écrit qu’un seul titre de l’album, «Touch & Go», garage classique mais terriblement visité par les démons new-yorkais. C’est hanté et c’est dans la poche, joué à la hanche de solid body avec une classe inhérente, les vrilles se traînent honteusement dans la mélasse, pas loin derrière les oreilles. Il faut voir comme ils savent travailler les précieuses petites persistances perverties. Giblin se tape la part du lion avec ses sept compos, et notamment le morceau titre monté sur les accords de «Can’t Explain». Belle vitalité et gros départs en solo de vrilly vrilly petit bikini. On sent cette maîtrise imbue d’elle-même dont disposent les vétérans de toutes les guerres, ils sont à l’aise dans leur son et savent lever une tempête. Le riff de Can’t Explain constitue une bonne résurgence de la contingence. Muñoz et Streng tortillent sacrément bien leurs tortillettes. Question guitares, on peut dire que ça culbute dans la percute. On tombe plus loin sur un «She Is Everything» tapé sec et net à la Burkinah et vite repris au serpent à sonnette de bas du manche. Voilà ce qu’il faut bien appeler un swagger infectueux. Il semble qu’avec chaque cut les Split Squad donnent une leçon de morale, oh pas la morale au sens où l’entendait Descartes, non, on parle ici d’une morale qui est celle des fosses de vidange. Encore une belle leçon de morale avec l’énorme «I’ve Got A Feeling». Le son se déverse, charriant des nappes d’orgue. Ils drivent un flux anglo-new-yorkais d’une rare puissance, avec bien sûr toutes les guitares incendiaires qu’on peut bien imaginer. Et ça explose à n’en plus finir. Giblin fait son Soul Brother dans «I Can’t Remember», il chante à la petite glotte inflammatoire, et comme ses copains l’aiment bien, ils l’accompagnent vaillamment. Il passe ensuite à la power pop avec «Feel The Same About You». Ils font de l’invétéré, du sans concession. Clem bat ça sec à la serpe et va même parfois jusqu’à tagadater avec tout le tact du takatak. Ils terminent avec la heavy pop de «Messing Around» - I’m not messing around - Il tente de nous rassurer, il affirme que ce n’est pas lui qui fout le souk dans la médina. À d’autres !

Signé : Cazengler, Split crade

Split Squad. Le Trois Pièces. Rouen (76). Le 19 novembre 2019

(Merci aux Délicieuses Récidives)

Split Squad. Now Hear This. Red Chunk Records 2014

 

Loco motion

On aurait bien tort de ne pas prendre au sérieux tous ces vieux artistes jadis soutenus par New Rose. Willie Loco Alexander était à Paris par un beau soir de novembre pour un concert confidentiel et grand bien nous prit d’aller le voir s’agiter derrière un piano électrique. Dénué de toute forme de prétention, il dégageait pourtant un fort parfum de légende. Comme Roky Erickson et Johnny Thunders, Willie Loco Alexander bénéficie d’une aura d’artiste culte et le voir secouer sa vieille carcasse en toute impunité ne fait que renforcer ce postulat. Âgé de 77 ans, il dégage un charme fou, il fait partie de ces vieux Américains qui ont la gueule tannée par les vents du large, ceux qu’on qualifie de larger than life. Assez haut et filiforme, le vieux Willie arbore un profil d’aigle que vient couronner une crinière d’épais cheveux blancs taillés à la serpe, et un regard clair affûte à l’excès un sourire carnassier. Cette antique rock star ne risque pas de passer inaperçue. Bien au contraire.

Le concert se déroule dans les sous-sols d’un endroit situé au Quai Bourbon, dans un labyrinthe digne de ceux jadis dessinés par Piranese. Des gens s’y égarent et personne ne les revoit jamais. Il faut rester prudent et ne pas s’éloigner des torches. Il règne dans cette cave minuscule une jolie promiscuité, de celles qui densifient les spectacles à l’excès, et ça se densifie d’autant plus que les Jones accompagnent Willie Loco. Il n’aurait sans doute pas pu rêver d’un meilleur backing-band, les Jones sont experts en matière de dynamitage et du coup, les vieilles compos de Willie Loco n’ont jamais aussi bien sonné. Il ne prend pas de risques, il tire cinq petites bombes du premier album enregistré en 1978 avec le Boom Boom Band, «Home Is», «Kerouac», «Radio Heart», «Looking Like A Bimbo» et ce «Rock & Roll 78» sur lequel l’excellent Billy Loosigian fit jadis ses choux gras. Pas de problème pour Thierry Jones, il bouffe Loosigian tout cru avec un son encore plus incisif. «Radio Heart» sonnait à l’époque comme un hit, mais dans la cave, ça prend des proportions spectaculaires, il faut voir Willie pianoter dans le Blitz et trouver un équilibre entre le groove du thème et ses éclats de piano jazz. Monté sur un riff bien heavy, Bimbo impressionne toujours autant, et là où Billy Loosigian développait du son, Thierry Jones multiplie les incartades de bas du manche. Loosigian jouait sa loose dans «Home Is» et les Jones le chauffent à blanc, pas de meilleure entrée en matière. Comme le fit aussi en son temps Richard Hell, Willie propose une belle tranche de rock littéraire - Oh Kerou/ Aqque/ You’re on the top of my shelf - Tout est dans la diction. Willie Alexander n’est pas un artiste qu’il faut prendre à la légère. Il tire «Bebopalula» et «Gin» du Solo Loco paru en 1981, année de l’élection de François Mitterrand. Tous les gens présents dans la salle connaissent ces vieux coucous par cœur. Willie Alexander les interprète au mieux des possibilités du genre, il reste fidèle à son heavy rock bostonien et joue de sa voix comme d’un instrument. En une heure il fait le tour de sa légende et se paye le luxe d’entrer dans le cercle des rockers américains capables de n’aligner que des hits, Il termine avec un «At The Rat» stompé dans les règles de l’art par les Jones et revient en rappel tartiner une couche de «Too Much Monkey Business», un cut qui de tous temps fut problématique, même pour Johnny Thunders.

Il existe deux autres albums de Willie Alexander avec The Boom Boom Band : Meanwhile Back In The States, paru aussi en 1978 et Dog Bar Yatch Club, paru en 2005. Very big albums. Le premier regorge de son et dès «Mass Ave», Loosi joue sa loose au classic Boston sound. Section rythmique impeccable avec un big fat bassmatic de Sev Grossman. Willie Alexander révèle dès Meanwhile un don certain pour les balladifs : «You Looked So Pretty When» et «Sky Queen» captivent au plus haut point. Chacun de ces balladifs tape en plein dans le mille. On reste dans le so solid stuff avec «Pass The Tabasco» et «Hitchhiking», groovés tous les deux en mode heavy Boston rock, un son très Américain qui ne doit strictement rien au punk. Ils vont sur un son plus goulu, plus sourd, bien produit, avec un Willie Alexander en verve. Meanwhile s’achève avec «For Old Time Sake», un vieux boogie rock typique du Boom Boom Band. Willie Alexander le chante à l’abandon syllabique et Loosi joue sa loose avec un regain d’effervescence, allant une fois encore voler le show. Ce mec est un crack Boom hue.

Le Dog Bar Yatch Club paru en 2005 est encore plus explosif. L’album grouille d’énormités aussi voraces que le sont les crocodiles de mer. Tiens, comme ce «Gravelly Hill», Willie Alexander y rôde comme un loup, il chante avec des crocs et de la bave et c’est la loose de Billy Loosigian qui vient encore une fois rafler la mise, il joue au pire heavy blast de Boston, il est le roi de la cocotte inexpugnable, il est encore pire que ce loup de Loco. Ces mecs jouent leur rock avec une ampleur sidérante. Loosi éclaire la nuit, il riffe à la vie à la mort. Sur la pochette, il porte un bonnet de laine. Comme les autres, il a pris un coup de vieux. Mais pas son jeu. Cet album du Boom Boom Band est un festin de son, alors bienvenue à table. «Hey Kid» surprend par sa violence. Loosi le claque dans le dos, au big fat Boston riff. C’est encore plus ravageur que ravagé, ces mecs jouent leur va-tout à la revoyure et quand Loosi part en vrille de loose, il remet Boston sur la carte du rock. Il se pourrait que cet album tardif des Boom Boomers soit l’un des trésors cachés du rock moderne américain. Ils traitent «Fred Buck’s Footsteps» à l’insidieuse et enchaînent avec un «Who Killed Deanna» excessivement bardé de son. Loosi fait tout le boulot. Il explose le cut, il en faut sauter les coutures, s’il sort du son, c’est à la giclée. S’ensuit un «High Tide Heroes» beaucoup trop énervé qui prend des allures de blast. C’est leur contribution au punk hardcore américain. On retrouve aussi le «Oceans Condo III» tiré de l’album des Dragons. Loosi joue ça comme un dieu cloué au plafond, il purge sa bile de notes terribles mais ce n’est rien en comparaison d’«Oh Daddy Oh» et «Telephone Sex», deux heavy monsters vivaces et d’une rare virulence. Loosi rentre dans le groove avec un solo à l’adéquate écarlate. Il dégouline de jus. Ils reprennent aussi «Ogalada» tiré de Persistence. Big heavy rock in the Boston face. Pendant que Loco chante à la niaque volontariste, Loosi veille à l’ivraie du grain. Les deux font sacrément la paire. Le batteur David Mclean est à l’honneur sur «AAWW» et Loco est à la fête. Et bien sûr Loosi vient éclater la fleur du cut à la manière de Fast Eddie. Ce disk va rester d’une brûlante intensité jusqu’au bout du bout. Il font de «Mystery Training» un groove demented, Loco pianote dans le groove comme un démon et Loosi entre là-dedans comme un chien dans un jeu de quilles.

Solo Loco n’a pas pris une ride depuis sa parution en 1981, l’année de l’élection de qui déjà ? Ah oui, de François Mitterrand. Willie Alexander y propose un solide panaché de sons. Ça peut aller d’une belle ambiance Dollsy («Eyes Are Crossed») au groove à la Suicide («Small Town Medley»), en passant par la samba maladive extrêmement envoûtante («It’s All Over» - I still love you) ou par le joli beat bostonien hanté par une trompette («Hit And Run»). Partons du principe que tous les cuts sont bons et même captivants. Ce mec s’arrange toujours pour maîtriser la situation, comme on le voit avec la belle plénitude de «No Way Jose». Ted St Pierre fournit le beat de basse et les guitares sur «Bebopalula». On pourrait même parler de beat envenimé. Willie Alexander développe une énorme ambiance conviviale avec «Up For This», il chante dans la touffeur d’une groove bâti de toutes pièces. On sent nettement le côté expérimental dans ce rock, Willie Alexander développe une sorte d’intelligence du son. Tout est dans le son, ici, il s’amuse avec «Take Me Away» et ça marche. À l’écoute d’«Autre Chose», on comprend mieux que la basse tient le Boston Sound par la barbichette. C’est joué au rond du bassmatic, avec une science du son qui relève de l’expertise. On s’effare encore de la qualité de l’ambiance une fois entré dans «So Tight». On ne saurait s’en lasser. Willie Alexander bricole des grooves ambianciers et se vautre dedans avec une délectation bostonienne qui ne doit rien à personne. Envoûtement garanti.

Paru l’année suivante, A Girl Like You se distingue par deux hits séculaires : «Video Games» et «Bite The Bullet». Il tape son Video Games au heavy beat avec un pianotis subtilement dosé. Il y développe un admirable sens du temps et de l’espace, une sorte d’instinct de la mesure, un beau brin de beat sourd comme un pot. L’air de rien, il crée le beat de la menace. Un sax vient se fondre dans le Boston groove de «Bite The Bullet». C’est adroit et aventureux, avec un beat quasi africain. Cut d’autant plus culminant que le sax va vers Bird. On a là l’apanage du groove de rock jazzé dans l’âme. D’ailleurs, Willie Alexander dédie cet album à Thelonious Monk. Il chante aussi «Oh Daddy Oh» avec une niaque bien ferme, et ramène pour l’occasion beaucoup de son. Énormément de son. Il vise la petite ampleur atmosphérique avec «The Only Time». C’est de bonne guerre de la part d’un Boston boy, et son «Up Till Now» se tient très bien. Il chante à l’outrage de petit punk et pianote dans la matière du groove de Till now. Ce mec collectionne les coups d’éclat.

Bizarrement, l’album live de Willie Alexander & The Confessions paru en 1982 ne fonctionne pas. Autre Chose refuse obstinément d’obtempérer. Matthew MacKenzie joue pourtant de la bonne gratte, mais c’est comme s’il manquait la loose de Loosi. «Kerouac» se révèle encore une fois mélodiquement parfait. C’est un hit. Même chose pour «Radio Heart», reconnaissable entre mille, entraînant et même assez élégant.

Taxi-Stand Diane date de 1984 et sonne comme une déclaration d’indépendance. Willie Alexander ne doit rien à personne. Il crée son monde. Billy Loosigian revient éclairer «Dream» avec un jeu extrêmement fin, il est une grosse constituante de la constitution du Boston Sound. Dans «Telephone Sex», Loosigian ramène du bon gras double et fait tout le sexe du cut. Ce guitariste est extrêmement complet, il fait bien la paire avec Willie Loco. Un Willie Loco qui revient toujours à son obsession du petit groove infectueux, comme le montre «Walkman Woman», avec cette façon unique de chanter le rock underground de l’époque. C’est très saxé, très embourbé dans l’ornière fatidique du Boston Sound. S’ensuit un «Just Another Feel» emmené à l’up-tempo, battu sec et net, idéal pour un navigateur au long cours comme Willie Alexander, et les filles font des jolis chœurs.

Tap Dancing On My Piano est une petite collection d’exercices de style. On l’a vu, Willie Alexander sait créer de l’ambiance et «Zombie Strut» ne fait que confirmer la chose. N’oublions pas qu’il pianote en autodidacte. Le son de l’album est très dépouillé, ce qui permet d’apprécier le chant. Il travaille tout à la voix, il manie le son comme Rodin maniait l’argile. «The Ballad Of Bobby Bear» évoque Kurt Weill. Willie Alexander va chercher des effets de voix dans le déconstructivisme berlinois des années trente. Fantastique démarche ! Il revient au format chanson avec «In Your Car». Il a un sens aigu du hit, un peu à la manière de Lou Reed. Il revient au jazz avec «Again & Again». C’est très intéressant, il saupoudre son cut d’une pincée d’anticipation. Willie Alexander fait partie des gens qui savent mettre en confiance, car il s’adresse directement à l’intellect, sans que ça ne devienne prétentieux. Il réussit l’exploit de shooter des chœurs de Dolls dans un hommage à Stravinski. Puis il passe au boogie down trompetté avec «Only A Girl». Excellent !

In The Pink et The Dragons Are Still Out proposent quasiment les mêmes cuts, à deux variantes près. Le guitariste s’appelle Rupert Webster et on l’entend jouer à la titubante bien née sur «Burma Shave Thing». Voilà un cut très bien foutu, ça bat sec et net derrière un Loco au sommet de son art. On peut dire qu’il sait vraiment faire un disk de rock. C’est Bobby Bear qui vole le show sur «A Little Reminder», il bat ça à bras raccourcis. C’est un très bel album. Plats variés et copieux. Loco termine avec un «You Got A Hard Time Coming» très avenant, car bien riffé par Rupert Webster. Excellent cut de guitar rock, avec un beau départ en vrille cadencée et une fin en forme de Really Got Me des Kinks. L’«In The Pink» qui donne son titre à la version américaine de l’album regorge de son et la voix du Loco reste bien au dessus de la mêlée. On admire aussi son rapping dans «WA Rap», hey Bobby gimme a beat. Loco y raconte son histoire, ainsi que dans «Me And Dick V.» Sur la version américaine de l’album, on trouve un «Dog Style» bien énervé et monté sur un bassmatic cavaleur, un peu stoogy. On se croirait dans «1969». L’autre variante s’appelle «Cut My Lover Up», un cut assez alexanderien bourré de sax jusqu’à la gueule comme un canon de bronze l’est de poudre.

Avec ses trois derniers albums, Willie Alexander entre dans une veine plus expérimentale et curieusement, plus viscérale. Jusque là ses albums avaient beaucoup de classe, mais là il passe à autre chose, comme s’il avait décidé de flirter avec le génie.

Premier coup de semonce en 1993 avec Willie Alexander’s The Persistance Of Memory Orchestra. On les voit tous les quatre au dos. Willie Alexander s’entoure d’inconnus au bataillon et on retrouve l’excellent «Ogalala» entendu sur Dog Bar Yatch Club. Il chante comme un voyou mal embouché et se planque sous le couvert du sax. C’est un heavy groove savamment saxé et violonné, et comme si cela ne suffisait pas, des chœurs de Maoris l’allument. Terrifiant ! Ça se corse avec un «Sambarama» chargé de sax, de percus et de relents toxiques d’expérimentation. Attention, c’est assez explosif. C’est groové dans l’âme. Willie Alexander passe aux choses très sérieuses. Les dynamiques sont terrifiantes. On peut parler ici de musicalité. S’ensuit un «Alligators» bombardé au beat, ça joue à l’incroyable battement de la persistance avec des coups de sax à la ramasse de la bostonasse. Même quand il tape «Shopping Cart Louie» au heavy blues, il captive l’auditoire, et comme il se sait intéressant, il s’investit encore plus. Il fait son Lou Reed avec «Rita Ratt» et tout explose à nouveau avec «MF Swine». Il sonne somme une Soul Sister, il investit le plus infectueux des grooves. On va de surprise en surprise, car voilà «Minimum Wage», un incroyable parti-pris dada, une exotica des isles saxée façon mambo. Il tape dans la plus fine des exoticas, celle qui flatte les glandes. Il fait aussi son Elvis avec une cover de «Mystery Train». Il est dessus, et ça bat à la diable ! Extraordinaire hommage à Elvis. On note en outre l’extrême acuité de sa présence artistique dans «Around The World», un cut qui pour employer une métaphore à quatre pattes sonne comme un cheval de bataille, c’est-à-dire un heavy groove de bravado tentaculaire, très dérivé de la dérive, et on salue enfin son fantastique sens mélodique, tel qu’il apparaît dans le «Too Bad» qui clôt les enchères. On y voit Willie Alexander aller se jeter dans le flot du sax.

On retrouve la même formation sur The East Main Street Suite paru six ans plus tard. Impossible de faire l’impasse sur un album aussi génial. Willie Alexander s’en va chercher l’admirabilité des choses du groove avec «Amber & Ebony». La trompette wah taille la route et Willie Loco s’égare, comme emporté par le son. Le cut relève à la fois de l’organique et de l’océanique. Il passe au heavy shake avec «Who Killed Deanna», mais il ne s’agit pas de n’importe quel heavy shake : c’est un heavy shake de cuivres. Son «Josephine & Jono» vaut bien Can. Non seulement c’est amené au heavy tatapoum mais des climats superbes s’y développent inexorablement. C’est très frontal, avec une flûte dans la matière. Willie Alexander sait créer l’événement. Avec «Ocean’s Condo #2», il atteint au génie. C’est du real big sound. Il jive l’ambiance à la folie. On croirait entendre Miles Davis accompagné par les tambours de guerre berbères. Quelle clameur extraordinaire ! Ça vaut le carnaval de Rio, c’est secoué du cocotier, mais avec une foutue niaque de jazz. S’ensuit un «WA Anyway» tout aussi infesté du meilleur free de Boston et avec «Honeysuckle Rose», il relance sa fabuleuse machine à coup de vieilles onomatopées. C’est haleté et tendu à merveille, battu hard et secoué au sick sick sick. Il termine cet album avec l’excellent freakout de «People Everyday». C’est du Roland Kirk in the flesh avec des percus brésiliennes qui sont, comme chacun sait, les meilleures du monde. Willie Alexander a toujours enregistré des disks hautement énergétiques, mais cette fois il ramène la folie du free. Elle se marie bien à l’excellence de son chant. Il jazze sa Loco motion et ça n’a pas de prix. Ses échappées belles prennent une sacrée tournure. Il faut aussi saluer «Eat What You Can», car c’est la bande-son d’un trip à l’acide, tu es sous l’emprise et tu ne peux pas t’en sortir. Alors laisse venir. Ça digonne dans les veines avec du gratté d’électro, juste sous la peau lumineuse. Saluons aussi «For My Sister», car Willie tape dans les molasses et évoque sa favorite sister en pianotant au fond de l’océan de Jane Campion.

Pour conclure, saluons cet album étrange paru en 1995 sur lequel Willie Alexander se livre à quelques belles dérives. The Holy Babble défie un peu les lois de la gravité, notamment «Up On Doll Mountain», ce cut incertain qui sent bon le trip, celui de Lucy in the Sky with Diamonds. Powerfull druggy sound ! Willie Alexander remet le couvert avec «WA Rap». Ou, pour être plus précis, il y rampe. C’est une junk party, les mecs jouent à la petite débinade, et comme tout ce qui touche aux drogues, c’est un étrange mélange de dérive absolue et de violence intrinsèque. That’s right ! S’il veut exprimer des effets dans le son, c’est réussi. On pourrait dire la même chose d’«Alien Wonderland» amené aux percus brésiliennes. C’est LA drug-song par excellence, Loco plane, two sisters in Washington ! Il offre ici une belle rasade de power percus dans l’aube un peu mauve d’un nouveau jour d’hiver. Pour le reste, il fait pas mal de spoken word, de bruitisme, comme par exemple dans «Listening To Yaggfu», où piaillent des moineaux et où il swingue sur fond de crackle colours, de Johnny Red et de Ray Manzarek. Il chante aussi son «Waiting For BC Kagan» au drugged tone extrêmement ralenti et c’est de meilleur effet. Et après divers épisodes déroutants mais jamais ennuyeux, il ramène ses chères percus brésiliennes pour un excellent «Party All Night». Il réinvente à sa façon le souffle des origines du monde, avec une flûte fellinienne qui danse à la surface. On pourrait presque parler de vision.

Signé : Cazengler, Willie Lobo(tomisé)

Willie Loco Alexander. Quai Bourbon. Paris IVe. 16 novembre 2019

Willie Alexander & The Boom Boom Band. Meanwhile Back In The States. MCA Records 1978

Willie Alexander & The Boom Boom Band. MCA Records 1978

Willie Alexander & The Boom Boom Band. Dog Bar Yatch Club. Last Call Records 2005

Willie Alexander. Solo Loco. New Rose Records 1981

Willie Alexander & The Confessions. A Girl Like You. New Rose Records 1982

Willie Alexander & The Confessions. Autre Chose. New Rose Records 1982

Willie Alexander. Taxi-Stand Diane. New Rose Records 1984

Willie Alexander. Tap Dancing On My Piano. New Rose Records 1986

Willie Alexander. In The Pink. Mellen & White 1988

Willie Alexander. The Dragons Are Still Out. New Rose Records 1988

Willie Alexander & The Persistance Of Memory Orchestra. Articulate Distorsion 1993

Willie Alexander. The Holy Babble. Tourmaline Music 1995

Willie Alexander & The Persistance Of Memory Orchestra. The East Main Street Suite. Articulate Distorsion 1999

 

Skip on rolling (till next time)

Paraît ces jours-ci l’intégrale d’Oar, l’album culte de Skip Spence, sous le titre AndOarAgain, titre choisi vraisemblablement en hommage à Arthur Lee. Le coffret propose deux bonnes heures d’écoute réparties sur trois rondelles.

Pour faire court, disons qu’en 1968, Skip Spence fut interné cinq mois au Bellevue Hospital, dans le département psychiatrique. Pourquoi ? Il s’était grillé la cervelle aux acides et se baladait dans les couloirs d’hôtel armé d’une hache d’incendie. Il cherchait Don Stevenson pour le tailler en pièces. Les flics vinrent le coffrer. Direction le Bellevue. Le producteur David Rubinson croyait encore assez en Skip pour convaincre Columbia de lui verser une avance. Le jour de sa libération, Skip s’acheta une Harley avec ce blé providentiel et mit le cap en décembre 1968 sur Nashville pour y enregistrer seul les chansons qu’il avait composées pendant ses cinq mois d’internement. L’album Oar parut en 1969. Après quoi, Skip rentra chez lui en Californie et sombra peu à peu dans l’autre monde, celui des clochards célestes.

Gros plan sur la légende d’Oar : à Nashville, Skip enregistre ses chansons une par une. Il traite de thèmes classiques, comme l’innocence de l’enfance, la trahison, la chaleur de l’amitié. Il en enregistre un paquet et Rubinson va en retenir douze. Pour Peter Lewis, Skip est un mec essentiellement spirituel - A lot of his music wasn’t visceral, it was more of an ethereal thing - Don Stevenson et Jerry Miller avouent qu’à l’époque ils ont eu du mal à entrer dans Oar, mais comme beaucoup d’autres gens, ils ont fini par saisir l’insoutenable légèreté de l’être qui sous-tend le propos. Il est important de savoir qu’en dépit d’un bon soutien critique, l’album ne s’est pas vendu. On dit même qu’avec Oar, Columbia a connu son pire bide commercial... Et puis Oar a fini par disparaître. Out of print.

Si cet album extrêmement underground finit par reparaître sous forme d’un petit coffret destiné aux collectionneurs de coffrets, c’est qu’il a une histoire, contrairement à beaucoup de disques qui eux n’ont pas d’histoire. Ou dont l’histoire n’intéresse personne, ce qui est encore plus grave. Dans le cas de Skip Spence, on entre dans la légende d’un artiste extrêmement doué, tellement doué qu’il faillit devenir l’une de ces superstars dont sont tellement friands les Américains. Dans le livret du coffret, David Fricke nous ramène cinquante ans en arrière, dans ce Columbia Recording Studio, au 504 16th Avenue South, Nashville, où Skip enregistre seul. Columbia le considère comme un artiste solo, alors il joue en solo. Six jours d’enregistrement étalés sur deux semaines. Fricke parle d’une experimental verve et d’une musical facility. Il tient Oar pour un chef-d’œuvre de l’époque, a chaos of eccentric composition and overwhelming melancholy. Ça ne vous rappelle rien ? Mais oui, Syd Barrett ! Le parallèle saute aux yeux. Skip d’un côté, Syd de l’autre, même penchant pour les drogues hallucinogènes et la grandeur du concept psychédélique. Skip ajoute à tout ça ses country-blues shadows et ses chauds accents de barytone. Dans le studio, l’ingé son s’appelle Mike Figlio. Quand Rubinson appelle Figlio pour le prévenir de l’arrivée de Skip, il lui dit : «This guy’s coming down. He’s a trip, but he’s fun. Take care of him. And wathever he tells you to do, do it. Don’t say ‘you can’t do that’. Don’t second guess him. Just put it down that way. Make sure he gets it the way he hears it.» (Ce mec va arriver. Il est un peu barré, mais rigolo. Prends soin de lui. Et quoi qu’il te dise, fais ce qu’il te dit, ne lui dis pas qu’il ne peut pas faire ci ou ça. Prends-le au sérieux. Fais comme ça. Fais en sorte qu’il obtienne ce qu’il entend).

Skip joue tous les instruments, y compris the bass & drums. Ses chansons constituent un curieux cocktail de primal blues, ragged country & solitary folk, chanté dans une sorte d’émoi tantrique. Skip enregistre à bas volume. Il veut conserver une certaine clarté du son. Des mecs comme Greil Marcus y vont fort, comparant l’esprit d’Oar à celui des Basement Tapes de Dylan. Pire encore, Fricke compare Oar aux derniers cuts que Cash enregistrait avec Rick Rubin, un mois avant de mourir, en 2003. Cash avait 71 ans. Au moment d’Oar, Skip n’en a que 22.

Fricke juge essentiel de rappeler que Skip ne tombe pas du ciel et qu’il fut l’un des rock Gods de la fameuse scène californienne, avec Moby Grape, un groupe de surdoués tous chanteurs compositeurs qui fusionnaient le blues, le folk, la country et la Soul et dont le premier album sonnait comme une réponse directe au Revolver des Beatles et à l’Aftermath des Stones. Rien de moins. Le plus gros next big thing de Californie. Tout ça ruiné par un management désastreux. Pour comprendre Oar, nous dit Fricke, il faut connaître le deuxième album de Moby Grape, Wow. Il fut mal reçu, considéré comme mal foutu et indéfinissable, privé du vif argent qui faisait la force de leur premier album. Mais Fricke dit que Wow est bien plus honnête que le premier album, puisque c’est un disque qui documente un grand groupe en pleine crise. Pour étayer son propos, Fricke rappelle que Skip compose alors des cuts étranges, comme «Just Like Gene Autry A Foxtrot» et «Motorcycle Irene» - deeply profound, poetic, cosmic with a hysterical sense of humor - dit Rubinson - An amazing confluence of all those things - Oar fut qualifié de classic acid damage et c’est là que Fricke trace un parallèle avec The Madcap Laughs. Mais Fricke insiste pour dire qu’à la différence de Syd Barrett, Skip sait précisément ce qu’il fait au moment d’Oar, notamment dans le fait de mettre le son de basse en avant, s’adaptant au trois pistes que lui propose le studio.

Dès «Little Hands», on sent une ambiance particulière, Skip joue dans le gras d’un son de belle envergure. C’est d’une indéniabilité sans nom, comme dirait HP Lovecraft. Assez tantrique. Skip keeps it simple avec de forts relents psychédéliques. Et ça prend encore plus de relief avec «Cripple Creek», fabuleux shoot d’Americana concassée, montée sur un fil mélodique superbe, d’une grande musicalité. Il sur-gratte son Creek à la débinade concurrentielle, il swingue à la folkmania de la Grape. C’est avec «Diana» qu’il se rapproche le plus de Syd Barrett, car il joue à la ramasse de la rascasse, il chante à la plaintive d’acou inspiratoire. Et s’il est un cut qui doit figurer au panthéon de la mad psychedelia, c’est bien «War In Peace». On sent chez lui un goût prononcé pour le voyage intérieur à la Xavier de Maistre. Il ultra-joue l’essence même de la mad psychedelia. Il en crée même les conditions. On le voit plus loin jouer d’effarants gimmicks classiques sur sa guitare. «Book Of Moses» sonne comme le real deal. Il gratte ça au country riff tutélaire. Chaque fois, il s’arrange pour créer d’étranges climats, mais tout relève du pur sensitif. L’Oar original s’achève sur «Grey/Afro», un groove de neuf minutes. Difficile à suivre, car Skip joue complètement à côté du beat.

Et c’est là où s’ouvre le territoire des inédits. Ça commence avec un «This Time Has Come» étrange. Mais encore une fois, Skip ne fait pas n’importe quoi. On sent très nettement le mec qui cherche un passage. Il dispose d’une effarante réserve de chansons et les teste une par une. Il drive «Keep Everything Under Your Hat» au bassmatic et swingue admirablement son délire. Et plus on entre dans ces démos, plus la fascination s’exerce. Il tape aussi «Funny Heroine» au groove de basse et joue un peu de batterie dépareillée. Il dispose de ressources inépuisables. Il joue même la country de «Doodle» à la basse. Dans Or, le disk 2, on tombe en arrêt devant le basic track de «Creeple Creek». Il joue derrière le beat ! Ce mec est très complet. Il n’a besoin de personne en Harley Davidson. On trouve aussi une version de «Funny Heroine» jouée à la basse. Il plie son bassmatic au joug du chant. L’alternate de «War In Peace» se montre digne des fantômes d’Écosse, puis il s’amuse avec le rock’n’roll system dans «I Want A Rock’n’Roll Band». On le voit rocker au soft. Il vaut largement les Byrds à lui tout seul. Ce mec fait exactement ce qu’il veut. Profondeur de champ indiscutable. Il refait aussi une version électrique de «Diana» qui sonne comme une belle dérive psychédélique à la Crosby. Sur More, le disk 3, il revient gratter «Diana « à la douze. Il joue ça à la pointe de la musicalité. Il tape très fort dans le haut gamme de douze. C’est une vraie merveille qui justifie à elle seule le rapatriement du coffret. Il joue son renom sur un thème. Pas mal. On trouve aussi un «It Ain’t Nice» monté en basse batterie uniquement où il se prend pour une star. On ne s’ennuie pas un seul instant. De toute évidence, ce mec est horriblement doué, mais aussi très libre. La fin du disque trois ressemble à un fond de tiroir. On a même un peu l’impression de fouiller les poubelles. C’est vrai, il faut parfois savoir plonger les mains dedans. Les mains ne sont en réalité qu’un prolongement de nos rêves, alors, où est le danger ?

Ce serait dommage de rater l’occasion de sortir du placard More Oar, le fameux tribute à Oar paru en 1999. D’autant plus dommage que Mark Lanegan y reprend «Cripple Creek». Il fait tout le boulot. Il tape ça en direct. Heavy on the streams of fire. L’autre coup de génie de ce tribute est la version de «Dixie Peach Promenade» par Greg Dulli. Dulli does it right. Il te chante ça au sucré des fraises, il schpouze son gut, il est le round about de Spence, he skips the ship. Mudhoney fait aussi un «War In Peace» énorme. Ils sont extrêmement dévoués. Mark Arm ne fait jamais n’importe quoi. L’or qu’il trouve dans Oar prend forme de mad psychedelia. Parmi les autres candidats, on trouve Robert Plant qui marche sur des œufs avec «Little Hands». Il n’ose pas aller trop loin. C’est bien emboîté, mais trop dirigé. Alejandro Escovedo peine à rallumer «Diana». Robyn Hitchcock s’en sort beaucoup mieux avec «Broken Heart». Il a le sable du cimetière dans la voix. Bon d’accord, il ne va pas aller fracasser l’Oar, mais il propose une alternative. Beaucoup d’autres groupes donnent d’Oar une vision assez libre, comme Flying Saucer Attack avec «Grey Afro» qui sonne assez Soft Machine ou encore Alastair Galbraith qui plonge «This Time Has Come» dans la mad psychedelia. Matthew Smith et Outrageous Cherry sonnent bien les cloches de «Keep Everything Under Your Hat». Ils en font en truc à eux, sans même demander la permission à Skip. Il est mort, ça tombe bien. Comme Smith insiste pour faire le tour du propriétaire, il finit par tout foirer. S’ensuit un coup de Beck trop à la mode. Trop apprêté. Trop n’importe quoi, il sort pour «Halo Of Gold» un son qui ne sert à rien. Ce tribute s’achève avec le «Doodle» de Minus 5. Ils sont en plein dedans. Ça réchauffe le cœur de les voir si fièrement honorer le génie de Skip Spence.

Signé : Cazengler, Spince à linge

Alexander Spence. AndOarAgain. Modern Harmonic 2018

More Oar. A Tribute To The Skip Spence Album. Birdman Records 1999

Cam Cobb. Alone again Oar. Record Collector #483 - September 2018

 

SAVIGNY-LE-TEMPLE14 / 12 / 2019

L'EMPREINTE

ABSTRACT MINDED

Un extraordinaire coup de chance. Tout à l'idée d'un deuxième volet de la chronique Clip! Clip ! Clip ! Hourrah ! initiée la semaine précédente – je rappelle qu'il s'agit de s'inquiéter de ce que deviennent les groupes actuels et aimés que nous n'avons plus croisés sur notre route depuis quelques temps – l'instinctive nécessité périscopique me vint de m'en aller fouiner sur mon moteur de recherches rock'n'rollesques du côté d'Abstract Minded. Légendaire flair du rocker : double prise : non seulement ils avaient sorti un nouveau clip, mais encore ils annonçaient une prestation dans deux jours. Un bémol toutefois à ce coup de bol, après quoi Abstract Minded rentrerait en hibernation pour un temps indéterminé. Départ du bassiste, éloignement géographique du chanteur, sans doute reviendront-ils plus tard avec un fol album à la clef de sol... Une visite au temple ( du rock ) savignyen s'imposait.

Oui, il y avait deux autres groupes au programme après les Abstract Minded, mais il vaut mieux n'en point parler, pour le deuxième nous n'avons pas été convaincus, pour la tête d'affiche, il est inutile d'ajouter de la souffrance à la misère du monde.

ABSTRACT MINDED

Pas une abstraction. En chair et en os. Mais la musique en-elle même n'est-elle pas une abstraction sauvage insaisissable, une espèce de toile d'araignée mentale sur laquelle souffle le vent de l'immémoire des choses tues dans le silence du monde. Une mise en scène de la fuite du temps et du son, un souvenir qui vous poursuit tel le couteau de l'assassin qui jamais ne parviendra à vous rattraper. Alexis Godefroy est à la basse au centre du plateau, encadré des deux guitaristes, la batterie derrière et Joey le chanteur devant. Le quinconce secret et sacré des ères fatidiques, une des structures efficientes de l'universelle présence. Abstract Minded puise au chant des astres, le groupe n'est que l'écho de cette mouvance qui se déroule ailleurs, loin de nous.

Cette figure répétitive, ce fracas sec de branches qui se cassent lorsque l'arbre mort s'écroule, Jimmy Lavogiez en détient les clefs, les dispose sur sa caisse claire, en leitmotives wagnériens crépitants, qui reviennent pour marquer le départ de l'ouragance et de l'arrogance de la masse sonore, c'est cela Abstract Minded, ces vagues ondoyantes de calme qui brutalement se soulèvent et irradient une violence suprême jusque dans le cœur intangibles et cadenassés des objets humains que nous sommes. Vishaal déboule sur vous comme le kraken s'empare des navires sur la mer tempêtueuse et les brise entre ses mains. Et puis il rit de sa cruauté et les guitares se lancent à corps perdus dans une folie kaotique, alors survient Joey Baudier, il s'avance au tout devant de la scène et la clameur de la destruction sort de sa gorge et tombe sur vous en une suprême malédiction.

La guitare de Zivan Rassolofo ruisselle follement de splendeurs éphémères, il émiette au-dessus de nous des escarbilles de puissance comme l'on jette du pain empoisonné aux oiseaux, penché sur lui-même, corps recroquevillé, comme si sa tête voulait se ficher dans le sol, aurait-il envie que les graines de la démence s'échappent de sa fontanelle pour ensemencer la terre de moissons amères.

Louis Guffond mise sur l'élégance du désespoir. Autant Zivan opte pour les forces telluriques, Louis lance des éclats de guitare vers la lumière, tranchants, un pari fou, celui de crever irrémédiablement l'œil jaune du soleil afin que la noirceur du malheur qui peuple nos âmes esseulées recouvre en une gigantesque marée noire tout ce qui bouge et palpite et les englue à jamais dans la gangue d'une incapacité infinie.

Alexis pousse son chant du cygne. A la fin du set il partira pour une autre aventure. Mais il tient à laisser une dernière empreinte, sa main griffe les quatre cordes élémentales de sa basse, et l'on perçoit clairement jusque dans les séquences tohu-bohiques ses notes qui s'éparpillent et roulent sinistrement sur le plancher de l'appartement ravagé à la manière des billes échappées de la poche d'un enfant mort.

Juice, Released !, Behind the will, Seven, peu de morceaux mais chacun d'entre eux oratoriés comme une longue prière tordue au néant impassible, la voix de Joey scande les vagues d'un océan brumeux qui roulent vers un rivage inaccessible qui recule au fur et à mesure que les flots monstrueux se ruent vers lui. I'm the hunter hidden on the woods clame-t-il et chacun se reconnaît en cette solitude de chasseur qui ne chasse que lui-même qui ne souffre que de sa seule entité. Crépusculaire solitarité. Malgré la violence de l'amplitude sonore la foule tétanisée ondule doucement, rien ne sert de se départir de ses angoisses en s'agitant vainement, il faudra de toutes les manières mourir à temps.

Lorsque Joey prend la parole pour remercier, il choisit ses mots, la musique d'Abstract Minded peut être comprise par ceux qui n'entendent que le bruit, quand on leur montre la turgescente tourbillonante du monde, comme une simple production à l'arrache, mais dans ces propos clairement énoncés et ce timbre retenu, Joey indique sans le dire, signifie, qu'il s'agit d'une cérémonie à laquelle nous avons été conviés. Une convocation de l'extrême. Une invitation à être. Et puis la musique balaie de nouveau la scène. A plusieurs reprises elle se calmera et l'on attendra alors qu'elle reprenne sa furie, jusqu'à la fin, tous sur leurs instruments, prêts à un dernier final apocalyptique, mais non le silence s'installe, dure, perdure, et la lumière se rallume. La salle éclate. Mais le plus dur reste à faire. Il va falloir survivre à tant de sauvagerie, à tant de beauté.

Damie Chad.

CLIP ! CLIP ! CLIP ! HOURRAH ! ( bis )

 

Nous discutions paisiblement ,moi et un ami cher, la conversation en vint à tomber sur les dinosaures. De grosses bestioles dont nous n'avons plus rien à craindre m'écriais-je en nous versant une dix-septième ( nous commencions tout juste ) rasade de whisky amélioré au jus de crotale. Détrompe-toi me dit-il. L'espèce dinosaurienne s'est adaptée à sa disparition, l'est encore tout près de nous, méfions-nous, les germes du mal pourraient se ranimer à tout moment. J'éclatais de rire, non sans jeter au préalable un coup d'œil au jardin par la fenêtre, je rassure les lecteurs aucune silhouette de brontosaure ne paissait paisiblement le gazon mal entretenu. Ne me crois pas si tu veux, reprit mon naturaliste en herbe apparemment fort au courant, les sauriens géants sont partout sous la forme des innocents passereaux qui peuplent nos haies et que de forcenés écologistes inconscients recommandent de nourrir. Ne sais-tu pas que nos oiseaux sont les descendants directs des dinosaures ? J'avoue que je ne le crus pas, comment imaginer que par exemple une ravissante mésange bleue puisse s'avérer dangereuse. Nous nous séparâmes fâchés. Le lendemain j'ai dû lui téléphoner pour m'excuser. Il avait raison.

C'est qu'à peine avait-il quitté la maison que deux volatiles sont venus s'installer sur mon pommier préféré sous laquelle repose ma chaise-longue. Les mauvais esprits vous diront que c'est surtout moi qui me repose. Ne les écoutez pas, j'étais en train de feuilleter Les cent-vingt jours de Sodome du divin Marquis– une édition richement illustrée – lorsque une pomme véreuse s'écrasa mollement sur ma tête. Je pris l'incident avec philosophie, sans doute était-ce là le signe que mon vaste cerveau en ébullition s'apprêtait à émettre une nouvelle théorie newtonienne qui permettrait à l'Humanité d'accéder enfin à son stade ultime de perfectionnement. Hélas, l'incident passablement désagréable se renouvela, pif !une deuxième pomme dégoulinante de pourriture s'écrasa sur mon nez tandis que résonnait une espèce de croassement hideux dans lequel je crus percevoir les éclats moqueurs d'une cynique réjouissance. Evidemment, vous les avez reconnus, c'étaient les cui-cui, ces prophètes du malheur auprès desquels les sinistres prédictions du corbeau nevermorien d'Edgar Poe passent pour des contes à dormir debout réservés aux enfants sages. J'ai eu de la chance, ne se sont pas attardés, se sont amusés à me bombarder avec les derniers fruits de l'automne, puis se sont envolés à tire d'ailes en ricanant monstrueusement, mission accomplie j'y ai filé une copie de notre dernier clip s'est écrié Pierre Lehoulier, j'ai piqué sa bouteille de whisky a rétorqué Delphine Viane.

CALL DOCTOR NO / CRASHBIRDS

C' est du tout chaud. Du tout cuit-cuit, l'ont mis sur leur FB et sur You Tube, ce cinq décembre 2019. Des images sympathiques. Des manifestants qui se font gazer et taper dessus. Des vues de manifestations diverses, aux States, en Angleterre, en Russie, toute ressemblance avec des évènements récents qui se seraient passés en notre douce France de notre enfance et de nos enfonce-crânes actuels ne saurait être qu'indépendante de la volonté des cui-cui. En plus il y a un faussaire, je donne son nom à la police, je sais bien que tout le monde la déteste, mais il faut bien jeter les délinquants en prison. Surtout quand ils sont doués, car ils sont alors d'autant plus dangereux. Apparemment il ne fait pas grand-chose, se contente d'immobiliser l'image juste pour détourner au gros feutre noir les pancartes que brandissent les rouspéteurs professionnels. L'y écrit dessus des gros NO. En plus il rajoute quelques plans, vous transforme les ramène-leur-mécontentement en espèce de statues de zombies menaçantes. Heureusement les citoyens propres sur eux ( et sales à l'intérieur de leur bêtise ) se dépêchent de prévenir par téléphone les responsables politiques qui se hâtent de saisir leurs combinés pour donner les ordres adéquats. Evidemment il s'est préparé un alibi. Impossible de l'accuser. Ce n'est pas moi monsieur l'agent, regardez j'étais en train de jouer tranquillou, je gratouillais ma guitare devant au moins soixante personnes qui pourront témoigner de mon innocence. En public, lisez sur le mur orange, vous voyez bien que L'Armony règne. Argument imparable ! Certes les cui-cui sont de sacrés rusés, ils ont un deuxième pare-feu. Sont très forts, quand vous regardez Pierre, vous ne zieutez que Delphine. L'est trop belle. Elle entre dans votre champ de vision et avant même qu'elle ouvre la bouche vous lui pardonnez tout ce qu'elle dit. Tout ce qu'elle édicte. Une véritable pétroleuse, une pasionaria, une vierge ( ceci est juste une image ) rouge. La pythonisse de la révolte. Une voix qui vous envoute. Vous crache la colère du monde à la face, un vocal barricade, un chant insurrectionnel. Et le Lehoulier il a de ses façons de pincer sa guitare pour qu'elle grince encore plus fort, que vous avez l'impression que vous vous lavez les dents avec une perceuse. Ah ! ces cui-cui, s'ils n'existaient pas il faudrait les inventer. Bien sûr que vous dites oui !

Damie Chad.

L'ODEUR DE LA MORT

POGO CAR CRASH CONTROL

( 28 / 11 / 2019 )

Il n'y a pas de fumet sans feu. Mais là c'est top tard, vous arrivez après la bataille. La dernière. Ne reste plus que des survivants, la terre est devenue une décharge planétaire. Toutefois une bonne nouvelle. Les Pogo ont survécu. Mais ils ne sont pas beaux à voir. Des visages pustuleux, des chancres sanglant qui les défigurent, des croûtes purulentes sur les joues, aucune envie de leur faire la bise, n'insistez pas, même pas à Lola. En plus ils ont des mines de zombies qui reviennent de leur enterrement. Errent sans but sur des amoncellements de débris. Les restes de notre civilisation livrés au néant des temps révolus. Cette surface désolée c'est vraisemblablement leur terrain de jeu, ils y retrouvent une bouteille d'alcool, un crâne humain et comme ils n'ont pas d'autre chose à faire pour tuer le temps, Lola – les filles sont parfois cruelles – s'amuse à arracher avec une vieille pince rouillée une dent à un de ses camarades endormi... Même la musique des Pogo n'est plus ce qu'elle a été, un long bourdonnement infini d'une minute entrecoupées de sons métalliques, comme des portières de voitures désossées jetées violemment sur l'asphalte. Le pire c'est que cette scène peu idyllique va être gâchée par la venue d'un étranger. Un être humain comme vous et moi, affublé d'un sac en bandoulière. N'a pas l'air bien méchant, mais nous ne sommes plus à l'ère des bisounours. Tout intrus doit d'être férocement éliminé. Une bouche de moins à se nourrir d'immondices. Quand il y en a pour quatre, il n'y en a pas pour cinq. Devant ce danger les Pogo retrouvent leur antique énergie, vous prennent l'ennemi en chasse au pas de course, irruption d'une musique folle qui vous projette dans les cordes de la démence, Olivier vous bouffe les mots à la manière d'un cannibale qui becte à pleines dents le foie sanglant de sa victime et se suce les doigts pour lécher jusqu'à la dernière goutte l'amertume de la bile, moment de folie, sur les images, ce n'est guère mieux. Pour savoir le sort final de l'intrus, je vous laisse vous délecter en famille. Ne reste plus que la sacoche de l'individu inconnu, un CD a glissé de sa gibecière, le prochain de Pogo Car Crash Control.

Sont en train de l'enregistrer. Viennent de faire ( ce 06 décembre ) le Zénith avec Mass Hysteria, par contre le 10 décembre 2020 ils seront au Bataclan. Une prochaine tuerie.

Damie Chad.

JUICE

ABSTRACT MINDED

( Réalisation : MARLENE REICHMAN )

( 30 / 03 / 2019 )

Filmer un concert est un boulot qui pratiquement ne demande que des compétences techniques, transformer une vidéo brute en artwork est plus difficile. Souvent c'est n'importe quoi. Au pire une copie conforme de la réalité. Au mieux une équivalence. Une synesthésie, faire en sorte que l'image animée et la bande-son qui l'accompagne forment un objet différent de ce qu'ils sont censés représenter. Après reste le choix de la méthode : rester fidèle à ce qui a eu lieu, ou donner à sa place des images étrangères qui sont comme des transpositions poétiques de l'évènement. Marlène Reichman a choisi la première option. Juice sera donc un cocktail servi brûlant. Peu d'ingrédients, le groupe sur scène, quelques images d'avant ou d'après le concert, mais très proches du moment éruptif, des vues de la salle. Rien d'original. Vous avez déjà vu cela mille fois. C'est la mille et unième qui est la plus importante. Tout est question de dosage. Une seconde de trop sur un plan et le clip est foutu. Faut naviguer entre les étocs de la banalité et les écueils de l'esbroufe gratuite.

En fait ce n'est pas ce qui se passe sur scène qui construit le clip. Pour cet aspect, vous pouvez faire confiance à Abstract Minded, ils assurent grave, et Marlène Reichman a su insuffler l'énergie aux images-clichés passe-partout que vous retrouvez sur tous les clips de metal music. Elle a compris que cette clef de voûte imposante doit reposer sur des piliers d'une extrême finesse qui conduisent, contrôlent et signifient les forces en jeu. Mais qui ne doivent pas s'imposer à la manière de ces mastodontes pachydermiques emprisonnés qui se projettent en plein dans vos yeux depuis l'étroite cage d'un cirque. Elle a adopté une démarche similaire à celle de Victor Segalen qui a écrit Simon Leys en tant que roman du dehors et Le fils du ciel en tant que roman du dedans. Des chinoiseries certes, mais cette idée que si la vérité d'une chose existe elle doit se trouver hors de la chose. Sans quoi elle ne serait pas plus ni davantage que la chose. Aucune valeur ajoutée ! Ainsi la force d'Abstract Minded est-elle donnée par ces instantanés des visages des musiciens hors de scène. D'insignifiants hochements de têtes, des doigts qui s'élèvent, des corps allongés, de mystérieux sourires, des mimiques quotidiennes à la portée de chacun de nous, mais ces attitudes saisies au vol confrontées au délire scénique en amplifient la virulence rock'n'rollesque.

Tout est question d'équilibre. Des fils d'araignée invisibles. Dans lesquels vous vous engluez comme dans la beauté d'un visage. Marlène Reichman est l'épeire diabolique et vous qui vous extasiez devant la finesse du travail accompli, vous êtes la proie de son regard abstrait qu'elle a porté sur le groupe. Dont elle a su traduire l'esprit.

Damie Chad.

LE ROCK EST-IL REAC ?

POSTURE ET IMPOSTURE DU ROCK

HENRY CHARTIER

( Editions Carpentier / 2016 )

 

Si vous n'aimez pas le rock, vous adorerez ce bouquin. Henry Chartier doit avoir un vieux compte à régler avec le rock'n'roll. Pour quelle mystérieuse raison psychanalytique je n'en sais rien. Le charge à mort. Ne lui reconnaît aucune qualité. Pas la moindre. Le titre ne correspond pas au contenu du livre qui explique en plus de deux cents trente pages que le rock est réac. Cette affirmation est un fait établi, une certitude inébranlable, une vérité absolue. Plus réac que lui, ne cherchez pas, vous ne trouverez pas. Et pas de tergiversation depuis le premier jour de sa naissance. Aucun élément ne saurait infirmer une déclaration si péremptoire. Une véritable musique maudite, ontologique viciée. Lorsque l'on soulève une problématique sous forme de question, normalement on s'attend à ce que la réponse prenne en considération les arguments que l'on pourrait opposer à la thèse que l'on tient à défendre et à développer. Henry Chartier ne s'embarrasse point d'une telle méthodologie. L'a ses idées fixes, et il n'en démord pas. Il n'est pas inintéressant de s'attarder sur son processus idéologique de raisonnement.

UNE ANALYSE IDEOLOGIQUE

Première point : uns simplification abusive : Le rock ne possède aucune authenticité. Il n'est qu'une pâle et grossière copie du rhythm'n'blues noir. Une édulcoration scandaleuse. Certes il y a un semblant de vrai dans cette affirmation, mais elle manque d'un tantinet de subtilité dialectique. Les choses ne sont jamais simples. Pas obligatoirement complexes non plus. Entremêlées, un véritable sac de nœuds. Oui, les rockers blancs ont écouté la musique noire : gospel, blues, jazz et rhythm'n'blues. Mais ils ont touillé cette pâte sombre avec leurs grosses pattes blanches, country, hillbilly, romance à la Tin Pan Alley, musique sacrée et danse de salon européennes. D'ailleurs entre nous soit dit les nègres ont aussi intégré dans leur apport africain quelques rudiments de musique militaire et ont emprunté à la valse son rythme chaloupé pour le fourguer dans le blues. Un véritable micmac. Un métissage éhonté ! Cerise noire sur le gâteau, ce sont des gaziers de génie nommés Little Richard, Bo Diddley et Chuck Berry qui ont tout de même participé un maximum à la transmutation du R'N'B en R'N'R !

Deuxième point, refus de l'analyse historiale ; aujourd'hui le rock'n'roll est la musique des petits-bourgeois blancs de peau. Les ados issus des couches populaires écoutent en leur majorité du rap nous assène sans plus de tergiversation Henry Chartier. Le problème c'est qu'il est arrivé au rap la même mésaventure qu'au rock. N'oublions pas qu'en ses débuts, cette musique diabolique était considérée comme une musique de voyous. Une dizaine d'années plus tard ce sont les enfants de la petite-bourgeoisie qui ont à leur tour se sont gavés de ce redoutable poison. Musique des cités en son surgissement le rap est aussi devenu l'écoute préférée de la petite bourgeoisie blanche, noire, et métissée. L'on assiste exactement au même phénomène d'appropriation des musiques populaires par les enfants des classes plus aisées. Même dérive au niveau des vocabulaires : dans les seventies le terme pop-music remplaça celui trop rugueux de rock'n'roll, depuis une dizaine d'année l'on délaisse le mot rap qui flaire un peu trop la racaille, celui de hip-hop possède un parfum bobo beaucoup plus acceptable.

Troisième point : indifférenciation des niveaux d'analyse, ou la maltraitance syllogistique : le rock n'est pas une musique ontologiquement rebelle. Cette affirmation péremptoire possède une traduction politique. Le rock vous trompe, il vous fait croire qu'il se bat contre le système capitaliste, ce mensonge éhonté est une imposture. Déduction logique : le rock n'est pas de gauche ! Heureusement, quand on voit, ne serait-ce que dans notre pays, tous ces gouvernements de gauche qui ont mené des politiques hautement proclamée de gauche qui ressemblent étrangement aux politiques de droite largement revendiquées par les gouvernements de droite, l'on se sent soulagé d'apprendre qu'il n'est pas de gauche !

Un raisonnement cousu de fil rose. Si le rock n'est pas de gauche, c'est donc qu'il est de droite. Voire d'extrême-droite. Autrement dit : raciste, fasciste, sexiste, pro-capitaliste. Irrémédiablement rangé du côté du mal. Henry Chartier use d'une rhétorique de gauche bien-pensante qui consiste à analyser les choses non en tant que ce qu'elles sont ( pour le sujet qu'il aborde, musicales ) mais selon le jugement moral de bien-pensance de gauche que l'on se doit d'afficher si l'on veut être politiquement correct.

UNE ANALYSE FACTUELLE

La méthode est simple : pour prouver que le rock n'est pas de gauche, il lui suffit de citer les artistes qui se revendiquent de droite. Voire d'extrême-droite. Soit carrément nazis. La liste est longue : des purs et durs à la Ted Nugent qui clament haut et fort leurs idées peu reluisantes à ceux qui comme David Bowie s'excusent avec prudence lorsqu'ils sont allés un peu trop loin en d'intempestives déclarations.

En fait Henry Chartier déteste l'hypocrisie. Belles paroles par devant et plein les coffre-forts par derrière. Les concerts style Live-Aid sont de magnifiques opportunités pour les artistes et les compagnies de disques, ils génèrent une monstrueuse médiatisation qui ne coûte pas un kopeck. Souvent ils aident à relever des chanteurs qui sont un peu dans le creux de la vague. Charity-business bien ordonnée commence par soi-même.

Les mentalités ont évolué : si en 1974 les Pink Floyd soulevèrent un tollé de récriminations chez leurs fans qui n'acceptaient pas qu'ils aient vendu leur musique pour des spots de pub vantant les mérites de Gini la boisson qui vient d'ailleurs, se déchaîna alors une telle bronca protestataire qu'ils furent obligés d'annoncer que les bénéfices de l'opération seraient reversés – la vie n'est pas toujours pinky - à des organisations caritatives... Aujourd'hui les groupes n'hésitent pas à se faire sponsoriser par les grandes marques capitalistes. Et comme il n'y a pas de petits profits chanteurs et musiciens ont érigé en chasse-gardée le merchandising d'après ( et d'avant ) concerts. Les produits dérivés sont devenus une lucrative source de profits. Un ruissellement vers le haut...

Les fans de base sont pris pour des vaches à lait. Les prix des billets s'envolent. Plus de mille euros pour être dans le carré des VIP's. Les tournées gigantesques génèrent des millions de dollars. Extrêmement rares sont les groupes qui exigent des places à prix modérés. Haro sur les plate-formes de téléchargement gratuit. Récupération des bootlegs remplacés par des tirages commémoratifs... Le rock est devenu un commerce particulièrement lucratif.

Ne faut pas prendre les amateurs de rock pour de simples idiots. Beaucoup d'entre eux ne sont pas dupes. Mais le fétichisme de la marchandise est si fort qu'il induit des conduites d'appropriation consommatrices que l'on réprouve moralement mais auxquelles l'on est incapable de résister. Le capitalisme est si puissant qu'il vous vend la corde pour vous pendre. Ne craignez rien : strangulation douce. Un tout petit peu chaque semaine. Il est inutile de se presser. Dans trois jours sortiront trois inédits ( pourraves ) de votre vedette préférée...

UNE IMPITOYABLE CRITIQUE

Pour les esprits trop clairvoyants qui ne marchent plus dans le système, pas de problème. Oui vos groupes adorés vous ont trahis. Ceux qui se proclamaient rebelles-de-la-mort voici cinq ans sont passés de l'autre-côté du tiroir-caisse. Se remplissent les fouilles avec avidité. Souriez, tout n'est pas perdu. Une nouvelle génération se profile sur le marché. Des révoltés à l'état pur. Des tueurs fous sans concession. Le rebelle nouveau est arrivé. Bien sûr ils vont mal finir. Les petits groupes sur petits labels vont grandir et rentrer dans les écuries des majors. Eux aussi ne pensent plus qu'à empiler les gros biftons du lucre. Ne pleurez pas, ne vous lamentez pas, dans l'ombre une nouvelle génération de pirates aux dents aiguisées par la faim et l'esprit peuplé par de belles idées anarchisantes se prépare à prendre le système à l'assaut, pas de panique nous préparons la suite, le prochain produit est à l'étude, les prototypes sont prêts... Nous nous occupons de tout. Big Rockin' Brother ne vous laissera pas tomber. Il pourvoie à toutes vos révoltes. Vos désirs seront satisfaits. Avant même que vous en ayez pris conscience. L'offre précède toujours la demande. Que sont devenues les âmes blanches des punks du temps jadis...

C'est que voyez-vous, vous êtes d'incurables romantiques. Prenons le premier terme de la sainte trinité. Le sexe. Oui le rock a participé à faire sauter les verrous de la moralité chrétienne. Son rythme, ses paroles... tout ce que vous voulez. Mais enfin, il ne faudrait pas que vous le considériez comme l'arbre qui cache la forêt. S'est simplement inscrit dans un long mouvement de déchristianisation des esprits dont on peut dater les commencements dans le lointain dix-huitième siècle. L'est arrivé au dernier moment. Le boulot de fond avait déjà était fait. L'a simplement filé la dernière chiquenaude.

Quant aux drugs censées vous ouvrir les portes psychédéliques de la perception, elles n'ont pas vraiment déclenché une nouvelle civilisation spirituelle. De toutes les manières, là aussi le rock a pris l'ultime métro des retardataires, pensez aux rituels chamaniques qui se perdent dans la nuit des temps pré-néolithiques... Le rock n'est que le camelot pourvoyeur des antiques lunes qui crie un peu plus fort que les autres.

Mais qu'a donc apporté de neuf sur cette terre le mouvement rock depuis ses débuts, toutes chapelles confondues, s'exclame Henry Chartier. Rien du tout. L'est même le contraire de la révolte qu'il prétend être. L'est devenu la musique des élites. Attention la vis se resserre. Ne pensez pas que ce mot d'élite désigne ici la petite bourgeoisie blanche cultivée. Il faut le prendre en son acception plénière. La crème qui dirige l'humanité. Le 1% de cette population de nantis qui possèdent les 90 % des richesses. Rien à voir avec le 1 % que les bikers dissidents affichent fièrement sur leurs blousons. Qui eux par contre doivent honorer 100 % des traites de leur Harley. Steve Jobs ne fut-il pas un fan des groupes de rock tels que les Beatles, les Stones et le Creedence Clearwater Revival...

Pour résumer : Thierry Chartier nous assure que le rock est pire que réac. Il est l'opposé de ce qu'il prétend être. Une entreprise malhonnête d'asservissement des cerveaux, un des rouages extrêmement performant de l'idéologie capitaliste.

PLOUF !

Quelle douche froide ! Henry Chartier jette le bébé vagissant du rock'n'roll avec l'eau du bain capitaliste. Ne nous laisse pas que des larmes pour pleurer. Vous refile un lot de consolation. Exit le rock. Déroule le tapis rouge pour la chanson. Brassens bien entendu. Le pépère tranquille à la pipe qui déclarait que puisque les jeunes soixante-huitards se laissaient pousser les cheveux, lui il aurait plutôt tendance à raccourcir les siens. En fait pas si loin que cela des Cheveux longs idées courtes de Johnny... Comme quoi il ne faudrait jamais vieillir, même quand l'on s'appelle Brassens. Autres exemples, les chanteurs catalans qui sous Franco entonnèrent des hymnes anti-franquistes. Il est vrai que la riche bourgeoisie catalane a toujours eu des velléités de séparatisme nationaliste. Une idéologie pas tout à fait marquée à gauche. Enfin les chanteurs chiliens contraints à l'exil sous Pinochet ou carrément assassinés comme Victor Jara durant le coup d'état. On passe généralement sous silence que dans la semaine qui précéda el golpe funeste, le gouvernement socialiste et de gauche d'Allende avait ordonné le désarmement des Cordons Ouvriers... L'est sûr que le peuple chilien uniquement unido avait beaucoup plus de chance d'être vincido que le même peuple armado. Bref les mirifiques exemples anti-capitalistes apportés par Henry Chartier ne nous convainquent pas plus qu'ils n'ont vaincu...

Non le rock et ses déclamations rebelliques n'ont pas abattu le capitalisme. Celui-ci l'a même récupéré. A un niveau marchand et à un niveau idéologique. Le rock est devenu une marchandise comme tout autre objet de consommation. Comme l'idéologie par exemple. Vous êtes contre le capitalisme, ça tombe bien voici une idéologie de gauche démocratique des plus méritoires. Totalement adaptable aux températures ambiantes. En vente libre. Oui, oui prenez à volonté, c'est nous qui vous achetons. Que voulez-vous nous avons toujours besoin de plusieurs sorties à notre terrier. De droite et de gauche. Selon les nécessités du moment. Un peu comme ces vendeurs à la sauvette au Portugal qui vous proposent des parapluies quand il pleut et cinq minutes plus tard des lunettes de soleil quand le temps se met au beau.

C'est que le rock n'est pas un mouvement d'obédience politique. Juste une mouvance culturelle. Un champ de bataille. Bien sûr que le capitalisme y insuffle ses conduites marchandes, il propose à la vente tout ce qu'il peut, vous fournit les produits de première nécessité, les symboliques et les dérivés, et achète tous ceux qui peuvent le servir en sa main-mise commerciale sur les esprits. Par contre le rock est aussi traversé par d'autres pratiques économiques différentes, les concerts gratuits ou à prix libres, les fanzines bigarrés aux contenus peu consensuels, les blogs comme le nôtre en accès libre, les boutiques de disques aux goûts peu mainstream pour amateurs éclairés, parfois tenues par des associations à but non-lucratifs, voire soutenues par des monnaies locales, tout un réseau inséré de force et contre son gré dans le cadre marchand de notre société capitaliste mais qui essaie de s'y salir le moins possible...

Le rock n'est pas plus réac, rebelle ou révolutionnaire que n'importe quel autre lieu d'activisme culturel. Il est des livres qui vous vantent les mérites insurpassables du capitalisme, d'autres qui le critiquent, d'autres qui appellent à sa destruction. Parfois vous trouverez ces différents types de volumes chez le même éditeur ou chez le présentoir d'une même grande surface ( à prétention culturelle ). Parfois vous remarquez que certaines maisons d'éditions sont davantage ceci que cela. Parfois vous devez chercher un peu plus longtemps sur des réseaux parallèles... Ce n'est pas pour cela que vous allez écrire un ouvrage titrée La littérature, la philosophie, le roman, la poésie sont-ils réacs ? Le système capitaliste est tentaculaire et pétri de contradictions. Les champs politiques, économiques et culturels sont traversés de courants idéologiques différents et antagonistes.

Et puis, the last but not the least, en dernier ressort il y a les individus irradiés des mêmes contradictions que le milieu dans lesquels ils se dépatouillent avec leur propre existence, de surcroît emmêlée à celle des autres. Les niveaux de conscience ne sont pas les mêmes. Certains suivent les courants principaux, d'autres s'activent dans leurs coins. Au couple dominants / dominés, je préfère celui du binôme suivistes / activistes qui me semble participer d'un dynamisme moins stagnant et plus optimistement moins entaché de pérennité absolutrice.

Enfin pour terminer, à lire la liste des livres publiés par Henry Chartier : La magie McCartney, Christophe, le beau bizarre, La musique du diable et ses succès damnés, Nick Drake, l'abécédaire, John Lennon le Beatles révolté, Nino Ferrer, un homme libre, je me dis que cela fait beaucoup d'ouvrages consacrée à des acteurs-phares d'une musique fondamentalement réactionnaire !

Damie Chad.