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18/11/2020

KR'TNT ! 485 : ESP-Disk / PRETTY THINGS / CRASHBIRDS / BORDERLINES / JUSTIN LAVASH / ROCKAMBOLESQUES VIII

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 485

A ROCKLIT PRODUCTION

FB : KR'TNT KR'TNT

19/ 11 / 2020

 

ESP-Disk / PRETTY THINGS

CRASHBIRDS / BORDERLINES + MANUEL MARTINEZ

JUSTIN LAVASH / ROCKAMBOLESQUES 8

TEXTES + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

Yes I need ESP - Part One

C’est grâce à Jason Weiss qu’on peut enfin lire de nos yeux lire la fantastique non-histoire d’ESP-Disk, l’un des labels les plus mythiques de l’histoire du rock américain. Le titre du book ronfle comme un gros buveur : Always In Trouble - An Oral History Of ESP-Disk, The Most Outrageous Record Label In America. Weiss a bien fait les choses : il a non seulement réussi à recueillir les propos d’un Bernard Stollman pas très loquace, mais il a en plus rassemblé les témoignages d’une multitude d’artistes liés à l’histoire d’ESP-Disk. Attention, l’ouvrage se distingue par sa densité. Il faut donc s’aménager une large portion de temps pour espérer en venir à bout.

ESP-Disk ? Un label bien connu des fans de free jazz, notamment ceux d’Albert Ayler, de Pharoah Sanders et de Sun Ra. Le free est la grande passion de Stollman, fondateur du label et avocat de formation. Les fans d’un certain rock connaissent aussi le label pour quatre raisons, et pas des moindres : Pearls Before Swine, les Fugs, les Godz et bien évidemment les Holy Modal Rounders. Disons pour simplifier qu’ESP-Disk fut le grand label d’avant-garde new-yorkais, et qu’en plus, les Godz et les Fugs redorent à eux seuls le mighty blason du proto-punk américain. On irait même jusqu’à dire que ces deux groupes l’ont mythifié.

L’histoire d’ESP-Disk se situe à l’opposé de celle des gros labels indépendants américains, comme Atlantic, Elektra ou même Stax. C’est l’histoire d’un one-man-operation un brin kamikaze, car les artistes qu’il signe sont tellement avant-gardistes qu’ils n’ont aucune chance de percer commercialement. Mais c’est le truc de Stollman. Et il s’y tient. C’est ce qui va le transformer à son tour en statue de sel. Sans Stollman, pas d’Ayler, pas de Godz ni de Fugs. Pas de Rapp ni de Rounders. ESP-Disk devient dans les early sixties l’équivalent des grands labels underground britanniques de type Dandelion. Plus c’est obscur et plus ça fait mal aux oreilles, plus c’est culte. Dans l’interview qu’il accorde à Jason Weiss, Stollman explique qu’ESP-Disk doit tout à sa mère qui pour l’aider lui verse une somme correspondant à deux ans de salaire d’un young executive. Il n’avait pas d’autre source de revenus. Et quand Weiss lui demande d’où lui vient cette passion pour l’improvisation et le free, Stollman explique que son père adorait improviser et harmoniser. Quand la famille Stollman partait en virée, le père chantait en conduisant et la mère harmonisait avec lui. Puis Stollman fait vite la différence entre art et divertissement. D’où cette passion du free qui pour lui est de l’art. Ses parents s’intéressent à ses activités, car ils vont assister à des concerts et hébergent parfois des musiciens, comme Tom Rapp et Pearls Before Swine qui, précise-t-il, ont dormi dans leur salon, in spleeping bags. Quand Stollman fait écouter à sa mère - a woman of very few words, c’est-à-dire une taiseuse - le Spiritual Unity d’Albert Ayler, il la voit sourire. Elle est fière de son fils. Stollman voit l’industrie musicale comme l’ennemi du processus créatif. Alors il met au point un nouveau type de contrat, sous forme d’une collaboration : l’artiste conserve le contrôle total du processus créatif. Stollman se fend même d’un slogan : «L’artiste seul décide de ce que vous entendrez sur son ESP-Disk.» Au lieu des contrats habituels de 36 ou 45 pages, Stollman propose un contrat de 2 pages valable pour un seul album. ESP devient copropriétaire de l’album pour l’éternité. C’est un partenariat. ESP gère les droits.

Stollman veille aussi à ce qu’ESP-Disk ne devienne pas ce qu’il appelle un label niche. Pour lui l’art est avant tout anarchique et s’il devient prévisible, il perd tout son impact. Stollman voulait surtout que son label soit un instantané de la culture new-yorkaise à une époque précise. Il n’ambitionnait rien d’autre que de capter l’audio art de son époque, comme le ferait un documentariste. Il avoue au passage qu’il n’était pas à la hauteur, ni au plan créatif, ni au plan business, mais en même temps il ne voit pas son activité comme un business. Il va plus loin en considérant qu’il est difficile d’avoir les deux casquettes, business et créa. C’est vrai qu’on ne croise pas des tonnes de double-casquettes dans l’histoire du rock, à part Uncle Sam ou Art Rupe. Stollman pense que l’un ou l’autre prédomine, soit le biz, soit le créa. Alors il préfère se contenter d’écouter ce qui se passe autour de lui. Il ne se demande jamais si ça va se vendre, car pour lui ça n’a pas de sens de vouloir faire du business en voyant les choses sous l’angle du business. Il faut nous dit-il voir les choses autrement, comme une vocation ou une obsession. La faillite d’ESP-Disk ? Stollman sait qu’il n’a pas commis d’erreur, il dit juste s’être contenté de planter des graines et pensait pouvoir moissonner 10, 20 ou 30 ans plus tard. Il n’avait pas de famille donc pas de charges ni de responsabilités. Ça devait donc fonctionner. Alors pourquoi ça s’est cassé la gueule ?

C’est le gouvernement qui a coulé ESP-Disk en 1968, dit-il, à cause de son engagement contre la guerre du Vietnam. Il avait quatre personnes avec lui dans le bureau d’ESP-Disk : ses collaborateurs étaient tout simplement les Godz. Les albums des Fugs et de Pearls Before Swine se vendaient relativement bien. Puis un jour les téléphones ont cessé de sonner. Stollman raconte qu’il est allé à l’usine de Philadephie qui pressait ses disques pour découvrir qu’elle ne pressait plus ses disques, mais des bootlegs des Fugs et des Pearls pour le compte de la Mafia. Il comprit alors qu’ESP-Disk était foutu. Mais dit Weiss, existait-il un recours ? Pfffffffffffff... Stollman aurait pu traîner l’usine en justice, mais à l’époque il n’existait aucune loi fédérale contre le bootlegging. L’administration Johnson avait trouvé le moyen de faire taire ESP-Disk en coulant son business. Les lois anti-bootlegging ne furent votées qu’en 1974. Il était trop tard pour ESP-Disk. Stollman rappelle qu’il a vendu 20 000 à 30 000 Pearls et lors d’un concert, Tom Rapp annonçait au public que son album s’était vendu à 200 000 exemplaires : la différence, ce sont les bootlegs, dit Stollman. Il ajoute aussi qu’un agent de la CIA avait coaché Ed Sanders et Tom Rapp chez Warner Bros. Records et qu’il avait empoché les 70 000 $ d’avance avant de disparaître. Une fois dans les pattes des majors, les Fugs et Tom Rapp furent définitivement muselés. No more protest songs against the Vietnam war. Stollman ajoute en conclusion que le gouvernement américain utilise deux façons de faire taire les opposants : la première est dirty, et l’autre consiste à les acheter en leur donnant une rondelette somme d’argent. Shut the fuck up.

Le dernier témoin à intervenir dans le book est le petit frère de Bernard, Steve Stollman. Comme il a bossé un peu pour son frère, il profite de l’interview pour remettre quelques pendules à l’heure, rappelant qu’ESP-Disk a permis à pas mal d’artistes de commencer à exister, et pour ça, son frère mérite la reconnaissance éternelle. Bernard Stollman se contentait de lancer les gens, il ne souhaitait pas être impliqué dans la suite, the dirty work. Le petit frère rappelle aussi que les parents Stollman s’occupaient des entrées à l’Astor Place Playhouse où se produisaient les Fugs et Sun Ra. Steve Stollman indique que ses parents s’étaient endurcis. Ils avaient su échapper aux nazis et rien ne pouvait plus les atteindre ni les choquer, pas même les Fugs ou Sun Ra. Il est très bien le petit frère car il rappelle encore un élément déterminant : les frères Stollman ont reçu une éducation intéressante. En effet, leurs parents leur ont surtout appris à ne pas devenir matérialistes. C’est la raison pour laquelle Steve pense que la démarche de son frère à travers ESP-Disk avait quelque chose de noble. Pour lui, c’était courageux de critiquer la CIA et la guerre du Vietnam - Je suis très content que Bernard ait ainsi agi. Il tient ça de nos parents, de simples paysans juifs qui réussirent à rester miraculeusement en vie puis à fuir en Amérique pour y réussir. Leur grand mérite fut de savoir apprécier la vie de tous les jours et transmettre le simple bonheur d’être en vie à leurs enfants - Le book s’arrête là-dessus.

C’est bien que le petit frère intervienne car les témoignages, pour la plupart, épinglent l’avarice de Bernard Stollman, c’est même quasiment systématique. Le batteur Sunny Murray se souvient d’un contrat fifty-fifty avec Stollman, mais dit-il, je n’ai jamais vu mon fifty. Ils ne sont que deux ou trois à prendre la défense de Stollman, comme le batteur Milford Graves : «Je ne supporte pas qu’on dise du mal de Bernard. Je ne sais qu’une seule chose : personne à part ESP ne nous enregistrait dans les années 60. Et le blé qu’il ne te filait pas, tu aurais de toute façon dû le sortir pour payer les honoraires d’un attaché de presse.» Le batteur Warren Smith dit à peu près la même chose : «La raison pour laquelle Bernard et moi sommes restés amis est dû au fait que je ne lui ai jamais mis la pression. Je me foutais de savoir s’il avait le blé ou pas. J’étais heureux et ma famille aussi. Mais il est bien évident qu’on ne pense pas tous la même chose quand on ne dépend que de sa musique pour manger.» L’ingé-son Richard Alderson se plaint que Stollman n’ait pas tenu ses promesses, après le redémarrage du label. Le bassiste Alan Silva dit aussi avoir reçu que dalle de Stollman - I never received anything from Bernard actually - Et il poursuit de façon extrêmement intéressante : «Tout le monde accuse Bernard. Je ne marche pas dans cette combine. Il est comme il est. Des tas de gens affirment s’être fait rouler. M’a-t-il donné des disques ? Des royalties ? Si tu me poses la question, la réponse est non.» Et il continue un peu plus loin : «Je crois que Bernard est un idéaliste. On était à une black disk jockey convention et Bernard essayait de vendre ses disques. À Atlanta, en Georgie ! Sun Ra, man, who the fuck is that guy ?». Alan Silva travaillait avec Stollman et un jour, en 1967, Stollman lui demande de téléphoner dans tous les record shops d’Amérique pour vendre Sun Ra : «All these record shops. Wisconsin, you know about Sun Ra ? Voilà à quoi était confronté Bernard. Il ne disposait pas d’un budget d’un million de dollars pour vendre Albert Ayler. Il se débattait pour survivre. Tous les labels indépendants se débattaient pour survivre.»

Le pianiste Burton Greene pense lui aussi que Bernard était cinglé, aussi cinglé que les musiciens qu’il enregistrait. Personne, dit-il, ne comptait faire de blé avec ce genre de disque. Leo Feigin qui fondit Leo Records en 1979 déclare qu’il faudrait même ériger un monument en l’honneur de Stollman : «Des rumeurs disaient que Stollman ne payait pas les musiciens pour leurs enregistrements. Il mériterait qu’on lui élève une statue. C’était compliqué de vendre ces disques parce que personne n’en voulait. Bernard Stollman investissait et perdait de l’argent avec son label. Rien que pour ça, il mérite une certaine reconnaissance.» Le bassiste Sirone dit en gros la même chose : «On peut dire ce qu’on veut de Bernard, mais il a aidé pas mal de gens à se faire connaître. Il n’y avait pas de blé chez ESP, mais le label s’est fait connaître pour son côté innovant et les artistes incroyables qu’il proposait.» C’est l’extraordinaire Marc Albert-Levin qui tranche définitivement en faveur du pauvre Bernard : «Il n’avait jamais rien existé de semblable auparavant. Comme le disait le slogan de Bernard, c’était une musique entièrement nouvelle - the music was unheard of - et il dépensait le blé que lui donnait sa famille. Il ne faisait aucun profit. Le fait qu’on puisse dire qu’il ait fait du profit sur le dos des musiciens est une plaisanterie. Ce n’est pas juste de dire une chose pareille. Il s’est ruiné. Il a dû reprendre une activité d’avocat pour vivre.»

Marc Albert-Levin est un personnage complètement exotique. Ce poète journaliste dadaïste français s’installe à New York dans les années 60 et publie un book sur les Fugs, Tour De Farce. Quand il arrive à New York, c’est en tant que correspondant pour Les Lettres Françaises, une prestigieuse revue alors dirigée par Louis Aragon. Il rencontre l’electronic genius Richard Alderson, puis le saxophoniste et ethnomusicologue Marion Brown qui le met en contact avec Pharoah Sanders et Sun Ra. Albert-Levin a 25 ans et il est éberlué. Qui ne le serait pas ? Il s’émoustille tant qu’il écrit un deuxième roman, Un Printemps À New York. Puis comme il a besoin de croûter, il fait des petits boulots et devient le cuistot le Miles Davis. Comment s’y prend-on pour devenir le cuistot de Miles Davis ? C’est simple, il suffit d’avoir une copine qui est copine avec Sheilah, la copine de Miles Davis. Et comme Sheilah dit à Miles qu’elle ne fera ni le ménage ni la cuisine, Miles lui dit d’engager quelqu’un. Voilà comment Marc Albert-Levin récupère le tuyau. Il se pointe à l’adresse. Drrrring ! Miles qui le reçoit en robe de chambre. Albert-Levin se dit frappé par le magnétisme du regard de Miles, un Miles qui l’observe et qui lui balance de sa voix d’outre-tombe : «You’re a short motherfucker, aren’t you ?». En bon dadaïste, Albert-Levin prend ça pour un compliment, jauge un Miles qui est aussi petit que lui et lui rétorque du tac au tac : «Vous aussi !». Ça brise la glace. Miles lui répond «Go ahead Indian !», et il le fait entrer. Mais Albert-Levin explique qu’en fait il va cuisiner pour des prunes car Miles ne mange rien - Il était dans une période où il ne se nourrissait que de bière Heineken.

Alors bien sûr Sun Ra. Stollman lui consacre un portrait dans le chapitre intitulé On Individual Artists. Sun Ra, dit-il, a enregistré plus de 75 disques sur son label El Saturn dans les années 50 et 60, des disques qu’il vendait lors des concerts. Il n’avait pas de distributeur. Sun Ra raconta aussi à Stollman comment il fut bloqué à la frontière égyptienne par un douanier qui fut choqué de lire le nom de Sun Ra sur son passeport. Dans la religion égyptienne, Sun Ra est le nom d’un dieu. On ne plaisante pas avec les dieux dans ce pays. Il refusait de faire entrer Sun Ra et ses musiciens en Égypte. Alors Sun Ra lui demanda d’appeler le conservateur d’un musée égyptien qui accepta de venir rencontrer Sun Ra à l’aéroport. Ils discutèrent ensemble d’Égyptologie. Ra avait étudié les Rosicruciens, il était féru dans ce domaine. Le conservateur dit alors au douanier : «Il est qui il prétend être. Laissez-le entrer.» Le conservateur invita Ra à une émission de télé égyptienne. Le groupe alla aussi visiter les pyramides. Une équipe de cinéma allemande qui se trouvait sur place filma Ra qui envoya ensuite quelqu’un confisquer le film. Richard Alderson fut aussi fasciné par Sun Ra lorsqu’il enregistra l’Arkestra pour ESP : «Pas évident d’enregistrer la musique de Sun Ra, parce qu’ils étaient très disciplinés et très au point. Ils jouaient des arrangement très précis et très soignés jusqu’au moment où Sun Ra déclenchait le free blowing section. Je veux dire que Sun Ra, c’est Duke Ellington sous acide.»

Rien que pour la présence de Marc Albert-Levin et de Sun Ra, on est content de faire ce petit bout de chemin avec Stollman. Ra brille et réchauffe ce monde flapi. Stollman fait aussi un portrait des Godz qui furent ses employés : Jay Dillon était directeur artistique d’ESP, Larry Kessler manager des ventes, Paul Thornton et Jim McCarthy s’occupaient des envois (shipping clerks). Stollman : «Faire la promo des Godz était impossible. Ils essayaient de jouer ensemble, mais ils finissaient toujours par se battre. C’était le chaos. Je leur ai loué une salle de concert sur Times Square, mais personne n’est venu les voir jouer. Larry Kessler et Jim McCarthy se crêpaient le chignon. ‘Je suis le leader !’, ‘Non, c’est moi !’. Ce genre de conneries.» Plus loin Paul Thornton intervient à son tour. Il aime raconter l’histoire de cette chanson des Godz qui s’appelle «White Cat Heat», où il jouent n’importe quoi en miaulant. Mais c’est justement ce qui a plu à Stollman qui en les entendant miauler voulut les signer immédiatement sur ESP. Cette merveille de pur jus dada se trouve sur le premier album des Godz, l’inénarrable Contact High With The Godz. Thornton rappelle aussi que Jay Dillon et Larry Kessler ne savaient jouer d’aucun instrument, du coup il se dit étonné d’avoir vu paraître ces trois albums sur ESP. Et il ajoute : «Quand notre premier album est sorti, Bernard disait qu’il s’agissait d’organic tribal body rock. Sa définition ne nous plaisait pas, alors on est rentrés chez nous pour chercher une autre définition de notre musique. Vers 3 h du matin, je regardais dans the Late Late Show un film avec James Cagney, 13 Rue Madeleine. Sam Jaffe était le chef du French underground et je me suis dit, wow underground, underground music. Ça sonne mieux que le tribal body music de Bernard !»

Dans la galerie de portraits, vous trouverez aussi Jimi Hendrix. Ça n’a rien de surprenant. Stollman : «En août 1966, par un bel après-midi ensoleillé, je trotinnais allègrement sur MacDougal Street quand soudain j’entendis le son d’une guitare électrique. Il sortait d’un sous-sol. Je n’aimais pas trop le son des guitares électriques mais celui que j’entendais me plaisait bien. Alors j’ai descendu les marches et suis entré dans le Café Wha?. La porte n’était pas fermée et le club était vide. Au fond, un musicien jouait de la guitare, debout, avec un petit ampli près de lui. Je me suis approché et quand il s’est arrêté de jouer, le lui ai dit : ‘Ce que vous jouez est très beau. J’ai un label. J’aimerais beaucoup vous enregistrer. Êtes-vous libre ?’ Je lui ai précisé le nom du label. Il m’a répondu : ‘J’aime bien l’idée. Mais on vient de me donner un billet d’avion pour Londres. À mon retour, j’aimerais bien en discuter avec vous.’ Il était très ouvert. Et il s’est rappelé de notre rencontre.’ Et voici la suite de cette histoire fascinante. En 1968, Stollman est à Londres, alors qu’il est en route pour le MIDEM, et dans un magasin de disques, il entend un son qui lui plaît. Il demande ce que c’est et le mec lui répond : «Quoi ? Mais c’est Jimi Hendrix, vous ne le saviez pas ?». Stollman ne lâche pas l’affaire. L’année suivante, il réussit à obtenir un rendez-vous avec le manager de Jimi, Mike Jeffery. Dans la salle d’attente, il tombe sur Jimi qui lui dit qu’il aime bien ce qu’il fait avec ESP-Disk. Bon c’est l’heure du rendez-vous, Stollman entre dans le bureau de Jeffery. Assis derrière son gros bureau, Jeffery ne le salue même pas. Il ne lève pas non plus les yeux. Stollman vient pour vendre l’idée d’une association avec ESP, arguant que Jimi bénéficierait beaucoup d’être associé avec les artistes de pointe qui enregistrent sur son label. Sans même lever les yeux, Jeffery balance un «Not interested» sec comme un jour sans rhum. Chou blanc. En sortant, Stollman espère retrouver Jimi. Deuxième chou blanc : Jimi s’est volatilisé.

Tom Rapp fait aussi partie des témoins privilégiés. Il rappelle que pour le premier album de Pearls, ils sont arrivés à New York sans un rond et ont dormi chez les parents de Stollman at 90th and Riverside : «Ils avaient un appartement d’au moins dix pièces, un chandelier et un piano à queue. L’appartement donnait sur le parc, the whole deal. On a enregistré notre album à Impact Sound, là où enregistraient les Fugs et les Holy Modal Rounders. Richard Alderson était l’ingé-son.» Rapp indique aussi qu’il n’a jamais reçu d’argent de Stollman - The one big problem was we never got any money from ESP - Alors Weiss lui raconte l’histoire de la mafia (pour les bootlegs) et de la CIA qui ont coulé ESP - Oui, j’ai entendu cette histoire. Je pense plutôt que Bernard a été enlevé par des extraterrestres qui lui ont lavé le cerveau et donc il ne se souvenait plus où se trouvait l’argent. Mais c’est vrai que les histoires de mafia et de CIA sont plus crédibles. Au fond et en dépit du fait qu’on n’a jamais été payés, je trouve que Bernard mérite une certaine reconnaissance pour avoir sorti ces albums, surtout les albums de free et d’expérimental. Ce qui est arrivé aux gens qui ont enregistré ces disques, c’est une autre histoire - Rapp dit aussi qu’il n’aurait jamais existé en tant que Rapp sans Bernard. Avec le temps, il a fini par lui pardonner. Il dit en matière de conclusion qu’il aimerait bien voir un jour arriver un chèque pour les 200 000 albums vendus, you know what I mean ? That would be nice.

Richard Alderson indique que l’enregistrement du premier Fugs en 1966 fut the most creative thing I had done for anyone. Quant aux Holy Modal Rounders, c’est encore une autre histoire. Peter Stampfel raconte que son collègue Weber refusa de composer des chansons à partir du moment où il comprit que le groupe commençait à percer commercialement. No way. Steve Weber témoigne lui aussi, à propos du docu tourné sur les Holy Modal Rounders, Bound To Lose : «Au début, je croyais que c’était un projet universitaire. J’ai demandé aux réalisateurs quelles étaient leurs intentions, et ils m’ont dit qu’ils voulaient commercialiser le film. Alors j’ai demandé à voir un contrat qui m’assurait du contrôle artistique et d’un pourcentage des recettes. Ils ont dit ok, mais j’attendais toujours de voir le contrat. Alors ils m’ont dit : ‘Vous n’aurez pas d’argent. Nous allons vous rendre célèbre.’ Alors j’ai dit stop, on ne me filme plus. J’ai même dû annuler le concert annuel de Portland. Quand le film a été fini, j’ai demandé à voir une copie. C’est là que la relation s’est dégradée, ils n’étaient plus mes amis. Finalement leur avocat m’a envoyé une copie et quand j’ai vu ce film, ça m’a rendu malade. C’était complètement hors contexte. Ça n’a rien à voir avec les Rounders. Aujourd’hui encore ça me rend malade. C’est à cause de ce film que j’ai arrêté les Holy Modal Rounders. Les autres ont décidé de continuer. J’étais celui qu’on roulait dans la boue. J’en ai dit assez.» (Big sigh). Silence.

Signé : Cazengler, nanard Stollmerde

 

Jason Weiss. Always In Trouble. An Oral History Of ESP Disk. Wesleyan University Press 2012

 

Oh you Pretty Things - Part Eight

 

Sort ces temps-ci un album posthume des Pretty Things, Bare As Bone Bright As Blood. Posthume, c’est bien là le problème. Ça fait cinquante ans qu’on les regarde de traviole, les posthumes. Pourquoi ? Parce qu’ils engraissent les charognards. C’est un business bien établi. Plus le nom est gros, plus il y a de posthumes. C’est mathématique. On appelle même les posthumes de Jimi Hendrix les Dead Hendrix. Quand tu vas sur un salon, tu vois des mecs demander aux marchands des Dead Hendrix. On a aussi des articles dans les fanzines américains sur les Dead Hendrix, car au fond de leurs labos réfrigérés, les prêtres du culte n’en finissent plus de trifouiller dans les viscères des enregistrements. Masqués et gantés, ils ne craignent rien, alors ils en profitent, ils jonglent avec leurs scalpels et leurs tubes de colle pour rajouter des instruments et des voix sur des prises intermédiaires. C’est la technique qu’ils utilisent pour remplir des albums doubles qu’ils vont ensuite vendre la peau des fesses à des collectionneurs d’armoires normandes qui n’écoutent jamais les disques qu’ils y entassent, car ça ne sert à rien de les écouter, ce qui est important c’est de les posséder. On rigolait de tout ça récemment avec un bon pote qui est dans le circuit du disque. Il trouvait étrange que le monde du disque de rock soit à la fois un monde magique et un monde peuplé d’une faune de gens atteints de pathologies junkoïdales souvent très graves, mais ajoutait-il, «après tout, pourquoi pas ?». C’est vrai que si on y réfléchit un instant, le rock est avant toute chose une passion, et chacun sait que sous l’empire de la passion, la raison peut aller se faire cuire un œuf. Chacun sait aussi que la cervelle est faible. Ce petit organe spongieux et rose n’est pas fait pour encaisser cinquante années de chocs de rock à répétition et les millions de références qui vont avec. C’est normal que ça finisse par mal tourner. Un fan de rock ne finit pas comme un retraité du Crédit agricole. Le plus difficile dans cette sombre affaire est de savoir assumer son destin. Ce n’est pas à la portée de tous. Ceci expliquant cela.

Maintenant que le décor des posthumes est dressé, on peut annoncer la mauvaise nouvelle : cet album des Pretties qui vient de paraître ne va pas bien du tout. Phil May et Dick Taylor ont tenté le diable en enregistrant un album de Delta blues, mais ça ne marche pas. Il faut se souvenir que sur scène Phil May s’autorisait deux classiques de blues pour reprendre son souffle, accompagné du vieux Dick Taylor à l’acou, mais on avait hâte que ça se termine, car nous n’étions pas là pour ça. Nous étions là pour les Pretties de SF Sorrow et de LSD. Ce break d’acou renvoyait à des mauvais souvenirs d’MTV unplugged et à toutes ces conneries que le business a tenté de nous faire avaler.

Alors comme tous les fans des Pretties, on rapatrie l’album pour l’écouter en priant Dieu que tous nous veuille absoudre. Mais c’est mal barré, car déjà la pochette n’est pas belle. On trouve à l’intérieur l’inévitable laïus de Mark St John et franchement le titre n’est pas jojo non plus. Un a-priori défavorable peut parfois rendre une surprise plus jouissive, tous ceux qui l’ont expérimenté dans le jeu des rencontres amoureuses le savent. Ça peut aussi marcher dans le cadre d’une écoute mal barrée. Et hop, vous partez à l’aventure, pour un heure de rootsy drive qui s’ouvre sur le vieux «Can’t Be Satisfied» de Muddy Waters. Autant que vous le sachiez tout de suite, ça n’a aucun intérêt, sauf que Phil May chante de l’intérieur du menton avec une sorte d’inspiration divine. Il fait des petits effets de glotte et sauve in extremis son satisfiah. Le seul moyen d’apprécier cet album bancal en forme d’exercice de style, c’est de se concentrer sur la voix de Phil May. Mais ça n’a plus rien à voir avec les Pretties. On est dans autre chose. On attend d’eux des turpitudes, on voudrait voir la cabane branlante s’écrouler, ils pourraient nous balancer un shoot de raw to the bone comme le font Charlie Musselwhite et Elvin Bishop sur leur dernier album, mais Phil & Dick prennent leur mission au sérieux et on s’emmerde choronniquement comme des rats morts. «Come Into My Kitchen» tourne à la tragi-comédie. Ça ne peut pas marcher. Peut-être parce qu’ils sont blancs. Il faut s’appeler John Hammond pour oser chanter le Delta Blues. Leur «Ain’t No Grave» ne vaut pas un clou. Et du coup, on se fout en pétard. Car c’est le charisme des Pretties qui en prend un grand coup dans la gueule. Ça serait bien la première fois qu’ils ratent un album. Il faut quand même bien faire attention à ne pas accepter n’importe quoi. D’un autre côté, ce genre d’exercice de style risque de plaire aux gens qui ont des guitares en open tuning et qui les grattent au coin de feu, mais bon, cet album pue l’arnaque. Avec «Redemption Day», ils s’enfoncent dans un monde de rédemption en carton-pâte et ça frise le Nick Cave. Quelle déconvenue et quelle tristesse ! Une si belle voix !

Ça fait parfois de bien de parler d’un album qui déçoit. On parle trop des albums qui montent au cerveau. Et ça finit par devenir une routine. Avec cet album, le cerveau ne risque absolument rien. Entendre Phil May faire du Nick Cave c’est tout simplement hors de portée d’une compréhension ordinaire, pour ne pas dire intolérable. Ça empire encore avec «The Devil Had A Hold On Me». Oui, ça empire comme une maladie, ça tombe bien, c’est d’actualité. On ne parle plus que de ça. Les Pretties se retrouvent bien malgré eux dans l’air du temps. Écouter ce disk, c’est à la fois souffrir dans sa chair et assister à l’écroulement de l’empire dans un nuage de soufre. Il n’existe aucun lien entre ce Devil à la mormoille et le Baron Saturday. Le problème c’est que le pauvre Phil chante son truc jusqu’au bout et personne ne lui dit que ça ne va pas. Oh, ils sont dans leur truc, il ne faut pas les embêter, il vaut mieux les laisser tranquilles. Inutiles d’ajouter des commentaires, les dés sont jetés, de toute façon. On note toutefois un petit regain d’intérêt avec le vieux «Love In Vain» de Fred McDowell, jadis repris par les Stones. Mais bon ce n’est plus l’heure, Phil arrive après la bataille. Dommage car il ramène infiniment plus de feeling que n’en ramena jamais Jag, il passe le train came in the station à sa sauce et il redresse brutalement la situation avec le fameux I looked her in her eyes. Mais c’est avec le «Black Girl» de Lead Belly qu’il sauve cet album atrocement austère. Phil May rentre enfin dans la gueule de la mythologie, in the pines where the sun never shines. Voilà enfin l’éclair de génie tant attendu. Phil May rejoint au panthéon des dieux Kurt Cobain et Lanegan qui surent en leur temps rendre hommage au génie tentaculaire du grand Lead Belly.

Signé : Cazengler, Pity Thing

Pretty Things. Bare As Bone Bright As Blood. Madfish 2020

*

Kr'tntreaders votre blogue avait trois ans d'avance ! En effet c'est dans notre livraison 351 du O1 / 12 / 2017, dans l'article intitulé Une incroyable découverte, répertorié dans notre catalogue raisonné sous l'appellation Crashbirds Flyers, que nous tendions notre micro au grand professeur Damius Chadius qui pour la première fois au monde se livrait devant la Communauté Scientifique Internationale ébahie de tant de connaissances accumulées dans le cerveau d'un seul chercheur, à une analyse sémiotique des plus pointues sur une des plus grandes énigmes picturales de l'humanité.

Et voici que maintenant un certain Pierre Lehoulier ayant compris l'importance des aperçus fulgurants et prophétiques des travaux du grand Damius Chadius publie sur le même sujet un ouvrage dont nous ne saurions que vous recommander la lecture.

 

AFFICHES CRASHBIRDS

2010 – 2020

dessins de pierre lehoulier

 

Words and music, indispensables au rock'n'roll. Mais cela ne suffit pas. Il faut davantage. Surtout si l'on exige que le rock'n'roll soit un art total. Peu de groupes y songent. Se contentent de penser que le visuel consiste en ce que le spectateur voit alors qu'il réside en ce que l'on désire qu'il voie. Vu sous cet angle, le rock'n'roll est un art de manipulation mentale. Souvent les gros mastodontes vous en mettent plein la vue, fumées, feux d'artifices, pensez à la locomotive d'AC / DC, les éléphants d'Eddy Mitchell... Pour les petits groupes – cet adjectif n'est en rien péjoratif, nos premiers bluesmen n'avaient qu'une guitare à peu près pourrie – le challenge est plus difficile, faut davantage compter sur ses propres talents que sur des moyens surajoutés qui vous entraînent dans une surenchère artificielle.

Propos politique. Les riches ont toujours pensé que l'argent était à voler aux pauvres. Et les pauvres admiratifs payent pour regarder ce qu'on leur a confisqué avec des yeux comme des ronds de frites molles, ne s'apercevant même pas que sur quoi ils s'extasient vient de chez eux, leur appartenait en propre, que dans le miroir qu'on leur tend c'est leur propre image qu'ils admirent. Avec une plume dans le cul. Le choix n'est guère cornélien, ou vous dye de votre ( pas si ) belle mort ou you diy tout seuls comme des grands.

Malgré leur cervelle d'oiseaux, les Crashbirds l'ont compris. Soignent leurs images. Facile rétorquerez-vous quand on est doué en dessin comme Pierre Lehoulier. Sûr que ça aide. Mais Lehoulier serait-il le meilleur dessinateur du monde que cela ne suffirait pas. Comme tous les grands peuples, les cui-cui ont d'abord pris soin de créer leur mythologie. Une fois que vous êtes parvenu à ce stade il ne reste plus qu'à peindre les images qui vont avec. Certains les imaginent en chemin de croix, d'autres en icônes extatiques, mais chez les Crashbirds on n'est guère porté à s'en remettre au premier dieu ( ou prétendu tel ) qui passe, portent un regard lucide et sardonique sur notre monde.

Voici quelques mois nous chroniquions la première saga que Pierre Lehoulier avait dessinée en l'honneur du plus grand des héros de nos temps modernes, le fameux Super Gros Con. Que vous connaissez tous. Car l'on a les gouvernants que l'on mérite. Cette fois, nous en rêvions, il l'a réalisé, un bouquin collecteur – elles n'y sont pas toutes, ce qui implique d'ores et déjà un deuxième tome – d'affiches d'annonce de leurs lives. Sont comme cela les Crashbirds on les prive de concerts, vous croyez qu'ils font du boudin dans leur coin, pas du tout, font la nique au destin, sont en train de préparer un clip, d'enregistrer un sixième album, tout ça chez eux, et ce livre qui vient de sortir. Petit à petit l'oiseau fait son nid. Mais les Crashbirds construisent des aires d'aigles libres.

Mais que contient ce livre. Stricto sensus soixante sept reproductions d'affiches de concerts de Crashbirds, rangées par ordre chronologique, du vendredi 10 novembre 2011 au 30 octobre 2020. C'est comme si vous visitiez une galerie du Musée du Louvre, sans gardien mais avec le droit de toucher avec les doigts, vous pouvez glander tout le temps que vous voulez devant chacune des œuvres. Nous y reviendrons dans quelques paragraphes. Les à-côtés valent le détour. Les passionnés de théâtres affirment que l'on voit de plus près les actrices dans les coulisses que sur la scène.

Un petit laïus de présentation, les douceurs automnales de la dédicace à son papa et à maman, Lehoulier tire sur la corde sensible de tout ce qui a disparu depuis dix ans, pour un peu vous hisseriez votre mouchoir hors de votre poche afin d'essuyer discrètement une larme. Boum, Pierre Lehoulier tout sourire vous fait le coup du cadeau de Pif Gadget, les affiches certes, mais une glace à la fraise empoisonnée avant l'estouffat des haricots au gigot d'affiches, une bande-dessinée, rien que pour vous. Ne vous réjouissez pas de sitôt, vous voici en plein attentat terroriste, un avion ( à peine ) non identifié vient de s'abattre sur le World Trade Center. Précipitons-nous, des blessés ont sûrement besoin de soins. Serions-nous en train de revivre le massacre des Twin Towers. Non ce n'est pas si grave que cela. Les pilotes sont bien vivants. Ont réussi on ne sait comment à s'extraire de la carlingue plantée dans le sol, z'ont un drôle d'air, l'on n'arrive pas à savoir s'ils sont contents d'eux-mêmes, ou bien marris de leur mésaventure. Faudrait être ornithologue pour répondre à coup sûr, vous les avez reconnus ce sont ces oiseaux de malheur, les fameux cui-cui, perchés sur l'arbre de la couverture comme le corbacée sur celui de La Fontaine. Ne tiennent pas en leur bec un fromage, mais un livre, qu'ils lancent à la tête de la petite fille innocente ( mais les petites filles sont-elles vraiment innocentes ) venue les secourir. La voici revenue chez elle, elle se lance dans la lecture de l'ouvrage que vous êtes en train de lire. Ah ! Ah ! C'est rigolo. Vous prenez les choses du bon côté, vous êtes des optimistes, et si c'était sérieux, si c'était un-je-ne-sais-pas-quoi moi, tiens un apologue anarchiste par exemple, un truc pour vous inciter à réfléchir.

Nous avons vu la coulisse ( on y prend son pied ) côté cour, portons-nous à son opposée, située à la fin du livre, coulisse côté jardin , y prend-on aussi son pied ( au cul ), une double page, très instructive comme disent les pédagogues, ville en flammes, style incendie de la Commune, foule en colère, mais prudente, ce ne sont pas des gilets jaunes, mais ils portent comme signe de reconnaissance des masques blancs. Z'ont des z'allures de z'ombies, peut-être parce que le mouvement social est mort tué par un virus. Je vous laisse à vos initiatives.

Dans les histoires de haine, c'est comme dans les histoires d'amour, faut toujours une tête d'affiche. Les Crashbirds ont les moyens. Z'en z'ont deux. Aussi inséparables que les Dupond et Dupont ( parfois ils arborent leur plumage jaune comme de frais pondus ) de Tintin, en beaucoup moins bêtes et en plus méchants. Vous les trouvez partout, posés sur la selle de leur cinquante cm3 aussi innocents que des blousons noirs méditant un mauvais coup, au volant d'une Simca mille la voiture des malfrats des early seventies, sur le camion des pompiers avec cette mine atterrée de pyromanes qui viennent considérer l'étendue de leur forfait, méditants sur le chapeau d'un pistolero mexicain ou d'un Capitaine pirate, sur le toit d'une voiture qu'ils ont précipitée sur un arbre, pas très fiers à plusieurs reprises sur l'avion qu'ils viennent de crasher, sur une moto-ski au pôle sud, ou alors ils ne reconnaissent personne sur leur Massey-Ferguson, peu pressés de prendre leur envol sur un rouleau-compresseur, jouant à Nomades du Nord en compagnie d'ours furieux, sur la carte de l'as de pique, sur l'écu du Chevalier noir, ( j'écris leurs noms ), veillant sur un campement de romanichels, faisant du grand-bi, jouant de la guitare, buvant de la bière, perso je les préfère, courant sus à l'anglois et tout autre peuple de la triste humanité, sur la grand-voile de leur brick pirate, prêts à déclarer la guerre au monde entier.

N'y a pas qu'eux sur ses affiches. D'abord il y a celui qui n'y est pas. Pierre Lehoulier. Le fauteur de troubles, l'instigateur. Ne se dessine jamais, mais c'est sa patte, pardon son aile, car il tient la plume et le feutre, que l'on retrouve partout. Des dessins figuratifs, mais derrière les objets représentés, c'est l' 'inspiration Crashbirds et rock'n'roll que l'on retrouve. Pas saint du tout. Lehoulier joue avec les images toutes faites, un esprit un peu ( beaucoup, à la folie ) rebelle, mais qui met entre lui et le monde la transparence de l'humour, reprend les tubulures de cette mythologie sortie tout droit des rutilantes années soixante, époque où la société de consommation promettait de vous apporter le bonheur encore plus vite que la notion de progrès social. Une ère de prospérité sans précédent. Certes, mais sans futur. Examinez de près ces satanées affiches, le monde pue la déglingue, des objets rafistolés, des tas de détritus partout, des idéaux des justiciers des siècles passés ne subsistent que des images d'Epinal. Certes l'on rit, mais l'on devrait serrer les dents. Le pire n'est pas à venir, il est déjà là.

Ces affiches sont comme les grandes arcanes d'un jeu de tarot taré. Vicié à la base. Elles sont magnifiques, Pierre Lehoulier a d'abord le génie des fonds, des espèces de monochromes en accord parfait avec le sujet qu'il traite. Le papier apporte à ses dessins le glacé inaltérable de l'hyperréalisme. Une conformité-critique se dégage de ces images, tout semble vrai, respecté au moindre détail, et pourtant la réalité présentée bat de l'aile. Avec ces affiches Pierre Lehoulier en dit plus sur l'état de notre monde que bien des articles bourrés de statistiques et d'analyses pertinentes. Chaque page comme un coup de poing au-dessous de la ceinture et dessus de votre pensée. A croire qu'il s'amuse avec ses images immobiles au bouscule-tout, au bascule-moi-ça, au pim-pam-poum graphique. Ce n'est pas le portrait de nos gouvernants honnis qu'il a peints sur les boîtes de conserve avariées de ce casse-pipe coloré, mais nos représentations mentales du rock'n'roll. Un pinceau meurtrier qui ne respecte rien, ni ses propres goûts ni ses propres couleurs. Pierre Lehoulier use d'un stabilo déstabilisateur le seul moyen pour que le rock'n'roll ne devienne  ( version +++ ) pas, ne reste ( version - - - ) pas une marchandise comme une autre.

Damie Chad.

Un grand merci à Fred Herbert qui a beaucoup fait pour ces affiches. Et une bise à l'autre moitié ( Delphine Viane, la plus belle, et la non moins intransigeante ) de Crashbirds.

 

*

Kr'tntreaders, je doute de vous. Je ne crois pas que vous vous réveilliez en pleine nuit pour vous demander si Henri Troyat s'est inspiré de Premier de Cordée de Frison-Roche pour rédiger La neige en deuil. Si je vous posais cette question je pense que vous m'enverriez bouler, que vous m'assèneriez froidement que ce problème ne vous taraude pas et que de toutes manières vous n'avez aucune envie de vous plonger dans la lecture de ce volume qui ne parle point de rock'n'roll. Je vous rassure moi aussi. Manuel Martinez – ne me dites pas que vous ne connaissez pas, à plusieurs reprises je vous ai emmenés soit à ses exposition, soit à vous pencher sur certains de ses tableaux - est comme nous. Mais lui, c'est différent.

Voici plus de vingt ans Manuel Martinez avait rédigé les Chroniques d'un Contempourri, peut-être que vous ne connaissez pas, mais vous vous reconnaîtriez sans peine dans le portrait déjanté qu'il trace de l'homo modernus. Deux minuscules plaquettes en blanc et noir, mêlant dessin et écriture, une espèce de bande-dessinée dans laquelle tracés et lettrages semblent s'engendrer mutuellement, à tel point que l'on ne sait si l'on doit d'abord regarder l'image, ou lire le texte, et que lorsque l'on tente l'opération conjointe, la difficulté n'en est pas résolue pour autant. Et ne voilà-t-il pas que l'année dernière le démon de la perversité cher à Edgar Poe l'a poussé à recommencer, en plus grand, en plus long, en plus complexe, en plus coloré.

A ses moments perdus, j'en ai été témoin, entre deux visiteurs venus s'extasier dans sa galerie. Une œuvre de longue haleine mais fragmentée en minutes grappillées de-ci, de-là. De ces heures de l'entre-d'eux, est sorti un livre, un seul, nommé :

 

BORDERLINES

MANUEL MARTINEZ

( Livre Unique )

 

L'a commencé comme les moines copistes du Moyen-Âge qui dans le coffre aux merveilles philosophiques de l'Antiquité prélevaient au hasard un parchemin, par exemple le traité du non-être de Gorgias, pour le recouvrir d'insipides et insignifiantes litanies christologiques, mais lui Martinez a œuvré en sens inverse. S'est saisi d'un exemplaire du roman d'un écrivain de seconde zone, La neige en deuil d'Henri Troyat, l'a choisi pour son format, son nombre de pages relativement restreint, et la qualité de son papier, afin de le transformer en objet unique. S'est muni de feutres, de crayons de couleurs et de tous ces ustensiles qui traînent dans tous les coins d'un atelier de peintre, je le soupçonne fort de s'être contenté de prendre l'outil le plus proche de lui à l'instant T. Puis il a rédigé et dessiné Bordelines. 128 pages.

Vous aimeriez que l'on en vienne au fait, que je vous résume grosso-modo, le contenu de l'ouvrage. Nous y étions juste au début, avec notre fin de paragraphe précédent sur l'instant T. . Borderlines c'est comme une réécriture d' Une brève histoire du temps de Stephen Hawking, mais avec Manuel Martinez vous n'aurez pas besoin de faire semblant d'avoir compris. C'est beaucoup plus complexe. Vous met dès le début au pied de l'horloge temporelle, devant une expérience universelle à laquelle vous n'avez pas comme tout le monde échappé. Pour l'heure d'hiver faut-il avancer ou retarder le cadran de votre vie d'une heure. Oui, mais dans les deux cas que deviennent ces minutes perdues, où sont-elles ?

Voilà vous êtes à l'entrée du labyrinthe, ne tremblez pas vous ne rencontrerez pas le minotaure, pour la simple et bonne raison que le labyrinthe est-lui-même le minotaure, vous ne me croyez pas pourtant le temps saturnien est bien connu pour dévorer les petits enfants mignons. Je vous laisse continuer la lecture, attention aux fausses pistes. Il y en a partout, les dessins et les ''bulles'' splashées de Martinez ne couvrent pas toujours tout le texte de Troyat, l'en reste des fragments que vous ne pouvez vous empêcher de lire à la recherche d'une indication quelconque, parfois le scriptor se moque de vous, il entoure certains mots qui ne sont pas sans écho avec ce qui est écrit et dessiné, faut-il les incorporer au sens du texte ou sont-ce de faux hasards, et qui nous dit que tel autre qui ne semble pas avoir plus de rapport avec le récit martinezien que le blanc du mur sur lequel un peintre réalise son tableau, n'ait pas été le départ d'une idée graphique, d'une inflexion de l'histoire, multiples sont les sentiers entrecroisés de la création.

Une chose rassurante, Manuel Martinez est aussi perdu que vous, mais lui ça le réveille, il se lève en pleine nuit, qui a dit qu'un peintre ne peut pas peindre dans le noir, surtout que ce sont les idées noires qui le guettent, qui surgissent, qui l'assaillent, pas besoin d'être détective privé ou commissaire chevronné pour trouver la coupable, la, car c'est bien sûr une fille, passons sur le rappel des scènes délicieuses et pénibles, au final l'on est toujours seul et empêtré dans de savants calculs, où sont passés ces 3600 secondes ( fatidiques ), l'artiste seul face à la résolution de son problème, inclusion d'une notice d'ordinateur, nous ne sommes plus aux temps ( pas si ) anciens où Ezra Pound recopiait dans ses Cantos les idéogrammes chinois des boîtes de thé, le peintre ne sait plus s'il doit recolorier sa vie ou tourner définitivement la page, apocalypse sur ses neurones, il a maintenant atteint une certaine maîtrise. Mais de quoi au juste. Peut-être de lui-même. Parfois il suffit de pousser les cloisons mentales pour mieux respirer. Mais tout recommence comme avant. Cette fois, cela ne se passera pas comme autrefois. Chut, ne le réveillez pas il s'est endormi. En fait c'était juste une heure de sommeil en plus. Pas de quoi faire tant de tralala. Morale de l'histoire : dehors dans le monde c'est comme dans la tête. A moins que ce ne soit l'inverse. C'est peut-être dans la tête que c'est comme dehors. C'est comme le sablier, il fonctionne dans les deux sens. Posez-le droit comme un i, ou tournez-le cul en haut, tête en bas, c'est la même heure qui s'écoulera.

Je vous ai raconté ma version de l'histoire, dans un labyrinthe chacun trace son chemin. Nous l'avons lue. Nous allons maintenant la regarder. Ce qui compte ce n'est ni le dessin, ni les couleurs, c'est la façon dont l'ensemble fonctionne. Vous ne comprendrez rien au bouquin, si vous vous ne vous mettez pas dans la tête qu'ici il ne faut pas chercher à quoi ressemble le dessin, mais ce qu'il signifie. Une lecture qui s'apparente davantage au déchiffrage des hiéroglyphes toutankhamontesques, et mieux encore, à l'unité idéographique de tout élément d'une notion dessinée, nécessité de partir de la représentation de l'objet ( ou de la situation ) pour l'aborder en tant que son idéification abstraite. Comme si chaque dessin correspondait à un caractère sinomorphique d'un alphabet que l'on ne connaîtrait pas en son entier et que l'on s'efforcerait de déchiffrer malgré tout.

Le livre est abracadabrantesque à parcourir, l'on tourne les pages, le bleu de la nuit vous saute aux yeux, mais aussi les chats, l'alcool, l'homme-singe, le sourire, le désir, le rouge-suicide, l'orange intellectuel, l'homme loup, le cheval fou, le bateau ivre, tout un bestiaire, des hectolitres d'hétéroclite, des traces de couleur comme si le peintre s'était torché les mains sur ses dessins afin de les métamorphoser en faux tableaux, s'il est un livre rock'n'roll, c'est bien celui-ci. Il contient nos rêves brisés et nos vains efforts pour les recoller. A l'image de notre monde.

Le livre pose aussi la questions essentielle de la peinture : est-ce la forme qui détermine le sens, ou le sens qui détermine la forme. Posez la même question en changeant le mot forme par couleur et puis par geste. Dans les trois cas : la remplacez par : la peinture se lit-elle ou se regarde-t-elle ? A vous de tenter l'expérience.

                                                                                                                               Damie Chad.

( Borderlines peut se lire de la première à la dernière page

sur : FB : Manuel Martinez ou FB : Kr'tnt Kr'tnt )

 

LOCK ME DOWN !

JUSTIN LAVASH

 

Justin Lavash réside à Prague. Je n'ai jamais mis les pieds dans cette ville. Hormis les Histoires Pragoises de Rainer Maria Rilke – savoir que la race humaine ait pu engendrer un tel individu vous réconcilie avec notre espèce – et Le golem de Gustav Meyrink – comme les gens bizarres qui écrivent des choses tordues me sont sympathiques - je ne connais que peu de chose de cette cité renommée. J'ai toutefois fait connaissance avec deux pragois. Jiri Volf fantasque poëte mort de froid dans une église désaffectée de Toulouse et le dénommé Justin Lavash rencontré en des circonstances moins dramatiques sur le marché de Mirepoix. Je ne précise pas où se trouve cette bourgade éminemment touristique puisque personne dans le monde n'ignore qu'elle campe fièrement aux portes de l'Ariège.

Le lecteur pressé de faire sa connaissance se reportera à notre livraison 310 du 05 / 01 / 2017 dans laquelle je relatais notre rencontre et chroniquais son album : Programmed. Depuis Justin Lavash et sa guitare, le bourlingueur et Miss Bluezy, sont rentrés à Prague. Et voici que dans mon fil facebook apparaît sa face boucanière munie d'un bandeau de pirate sur l'œil droit. La situation doit être grave puisqu'il demande ( apparemment ) à être enfermé. S'il exige à ce qu'on le libère j'écouterais quand même, car entendez-vous il a une superbe voix de sirène rouillée.

Lock me down : vidéo clip sur You tube. Novenbre 2020. Réalisé par Scott C. De Castro. Un truc magnifique fait avec les moyens du bord. Attention le mec est doué, cela n'a l'air de rien, mais question angles de prise de vue, et apport kaleidoscopiques surnuméraires sur des images répétitives, vous ne trouverez pas dosage plus savant, ce gars quand il fait la cuisine il doit compter les grains de sel un par un. Mais que serait un film sans acteur ? L'a de la chance le Scott, l'en tient un, aussi ne le relâche-t-il pas. Ne fait pas grand-chose le Justin Lavash, mais oh la vache il a ces 99, 9999 pour cent que le reste de l'humanité n'a pas, la rock attitude. Faut le voir remuer derrière son micro. La grande classe, avec son bandeau à la Johnny Kidd, son félinique déhanchement d'iguane en chemise faussement hawaïenne et sa gueule de taulard au bord du transfert en cellule de crise capitonnée, l'est irrésistiblement résolument rock. Le mec qui craque tout en restant craquant pour toutes les filles sauvages que porte notre terre. Image en faux-blanc et gris de la grande époque. Mais ce n'est pas tout. Il y a le morceau, commence par un grattement de souris acoustique à qui l'on a rebouché le trou de sortie. Et puis c'est parti, le truc électrique méchamment balancé et la voix de Lavash, celle qui sort de votre gosier après trois nuits à traîner dans les quartiers chauds avec la pègre et les putes de Mexico. Une espèce de gimmick entraînant, je ne sais qui est aux guitares, Lavash peut-être, mais quel doigté et quelle imagination ! Mais ce n'est pas tout. N'y aurait-il que cela que ce ne serait rien. Car à écouter les paroles, l'on se rend compte que Lavash a écrit le premier hit, en d'autres termes le l'hymne définitif, sur le confinement, d'autant plus vicieux et insidieux qu'il n'en parle pas. Une réussite majeure.

The hardest thing ! : Vidéo-clip : octobre 2020 : Justin Lavash : guitar , vocals / Gejza Sendrei : keys / Simon Lavash . Trumpet / Pavel “Košík” Košumberský : percussion / Tonda Moravec - percussion / Cut-up clip réalisé avec une grande intelligence par Barbora Liska Karpiskova à partir de photos d'Anna Bastyrova. Z'ont pensé à un ensemble signifiant pour la mise en scène, notamment l'inscription des lyrics en tant que motif indétachable des images. Ce n'est pas un blues comme on n'en fait plus mais un blues comme on en fera demain, avec pour celui-ci cette saveur d'épice jamaïcaine reléguée au quatrième plan mais absolument présente grâce à cette moqueuse trompette de mariachi qui tire la langue à la mort. Surprise, pour une fois dans un blues contemporain les paroles conditionnent la musique. Peut-être Lavash est-il le parolier ( en anglais ) qui manque au blues européen. Morceau de confrontation de soi à soi. Post-déprimal. Un état des lieux sordides. La guitare vous entraîne sur des chemins de solitude. Un constat amer, définitif comme un procès-verbal d'autopsie. Et puis la chute vertigineuse. Une coupure de lame de guillotine. Est-il possible de changer de vie. Mille chemins fermés.

Guitar : Vidéo-Clip : septembre 2020 : Justin Lavash : guitar, Genja Sendrey : clavier. Etrange, le premier instrumental chanté, oui Lavash chante et gratte sur ce morceau mais Scott C. De Castro qui est aux manettes est un véritable sorcier, vous donne l'impression que ce sont les incrustations des quinze participants qui rythment le morceau. Mais Lavash ne fait pas que jouer. Il joue aussi. Occupe la première place. Le devant de l'écran est pour lui tout seul. Il gesticule, il mime, il interprète, à croire que ce diable d'homme a fait aussi un peu de théâtre dans sa jeunesse. L'est doué pour tout. Vous racole pour pour mieux vous coller à son jeu. Le morceau n'excède pas cinq minutes, mais vous avez toute l'histoire de la guitare racontée, la classique, la bluezy et tous les errements qui ont suivi. Un festival, une véritable déclaration d'amour à la six-cordes. Sûr que c'est un peu à l'attrape-œil et à l'attrape-oreille. Ces trois derniers morceaux de Lavash visent un public beaucoup plus large que les trois derniers passionnés de blues sur un marché de province française. Un autre plan de carrière semble s'annoncer. Un côté moins crade, moins roots, mais sur ses trois titres Lavash parvient à rester authentique. Authentiquement Lavash, et c'est cela la marque d'un grand artiste.

Damie Chad.

 

VIII

ROCKAMBOLESQUES

LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

( Services secrets du rock 'n' rOll )

L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

 

Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

Lecteurs, ne posez pas de questions,

Voici quelques précisions

 

30

C'est vers dix heures du matin qu'une voiture du Corps Diplomatique du Guatemala s'arrêta freina brutalement devant le perron de l'Elysée. L'on se précipita pour nous ouvrir les portières. Nous suivîmes les huissiers qui nous menèrent diligemment au bureau du Président. D'un petit grognement Molossa intima l'ordre à Molossito de se tenir correctement, interdiction formelle de s'oublier sur la moquette. Le Chef avait décidé d'enclencher le protocole 27. Je rappelle au lecteur ignorant que ce fameux article 27 des Services Secrets permet à un responsable supérieur d'une branche du Service Action d'obtenir au plus vite un entretien avec le Chef de l'Etat s'il jugeait qu'un danger grave et imminent menaçait le pays. Le Président arborait une face glaciale.

    • Vous tombez bien, hurla-t-il, j'avais justement besoin de vous entretenir de la mort suspecte de six de nos agents, je...

    • Président, nous règlerons cette question subalterne à la fin de l'entretien, mais nous sommes venus pour un tout autre problème, celui de la boîte à sucre.

Le Président pâlit. Du rouge cramoisi, il passa au blanc cadavérique. Déjà Molossa et Molossito avaient sauté sur le bureau et je déposai la boîte à sucre sur le bureau. J'allais commencer ma démonstration, le Président fit un geste pour m'arrêter et appuya sur un bouton, la porte s'ouvrit et deux individus entrèrent.

    • Messieurs je vous présente deux de nos plus grands mathématiciens, de la Faculté mathématique d'Orsay, de la cellule Action et Recherche Pythagore.

Il était clair que nous étions attendus au-delà de nos espérances. Le Chef alluma un Coronado pendant que Molossa et Molossito secondaient de leurs aboiements le déroulement de mon raisonnement. Les deux scientifiques m'écoutaient avec attention, je remarquais que si l'un d'eux vérifiait le résultat des opérations sur une calculette électronique, le deuxième semblait plus attentif aux réactions des deux canidés. Ce fut d'ailleurs lui qui s'empara du trois-cent soixante-neuvième morceau de sucre, qu'il coupa en deux et il en offrit une moitié à chacun des deux chiens qui le croquèrent sans se faire prier :

    • Comme ces bestioles sont ravissantes, de véritable bêtes de cirque, Monsieur le Président, rien de neuf sous le soleil, le vieux paradoxe de la boîte à sucre connu de tous les étudiants de mathématique de première année, je crois que nous pouvons nous passer des services de ces montreurs d'animaux savants, certes divertissants mais franchement peut-on prêter attention à des amateurs de rock'n'roll, nous avons à vous entretenir de dossiers beaucoup plus sérieux.

Comme le Chef allumait un second Coronado, il se tourna vers nous :

    • Quant à vous Messieurs nous ne vous retenons pas, vous avez certainement des choses plus intéressantes à accomplir que de voler des voitures du Corps Diplomatique du Guatemala et de faire perdre au Président un temps précieux dévolu aux affaires importantes de notre nation.

La porte du bureau présidentiel se refermait sur nous, je me retournais, le visage du Président exprimait un soulagement ineffable.

31

Un sacré coup de pied dans la termitière avait dit le Chef, voilà pourquoi ce soir-là deux vélo-solex filaient à vive allure vers la banlieue Sud de Paris. Les évènements vont se précipiter avait-il ajouté. Molossito coincé sur ma poitrine et mon Perfecto dormait paisiblement. A l'arrière assise sur le porte-bagage Molossa méditait sur les vicissitudes de l'existence avec l'air détaché d'un bonze ayant atteint à plusieurs reprises l'illumination. Devant moi, sur sa monture pétaradante le Chef n'arrêtait pas de se retourner pour vérifier l'arrimage de la caisse à Coronados capitonnée qu'il avait emportée. Nous eûmes l'impression d'être suivis par un ballet de voitures discrètes, quelque sens interdits, quelques allées privées dont nous possédions les passes, nous permirent de nous défaire de ces gêneurs.

Nous freinâmes devant la grille. Elle était ouverte. Diable, pensais-je, cela dépasse les bornes de la logique aristotélicienne ! Une petite loupiote au-dessus du perron éclairait chichement le jardin. C'était à croire que l'on nous attendait. La porte s'ouvrit. J'espérais Thérèse. C'était Alfred.

Dans la cuisine, il nous avait préparé une petite collation, café, gâteaux, bouteilles de moonshine polonais, vastes cendriers pour les Coronados du Chef. Je tentais un regard vers la porte de la chambre.

    • Désolé Damie, Thérèse est partie, nous nous sommes séparés, elle a apparemment trouvé mieux que moi.

Le Chef alluma un Coronado...

32

Durant deux jours nous ne bougeâmes pas de la villa. Restons prudents avait dit le Chef, les tueurs de l'Elysée sont à nos trousses. Nous ne nous ennuyâmes pas. Alfred fit coulisser un rayonnage de sa bibliothèque de la cave, apparut alors des centaines d'albums vinyles... pas grand-chose minauda-t-il mais assez pour se remplir les oreilles. Ce que nous fîmes à satiété.

Ce matin-là, le Chef tournait en rond dans le jardin, Coronado au bec, toutes les cinq minutes il regardait sa montre. Alfred s'était absenté pour les courses de première nécessité. Je descendis à la cave, une question me taraudait quel album de Jerry Lou écouterai-je ? Il s'avéra que le pauvre Alfred ne possédait aucun disque de Jerry Lou ! Dépité j'attrapais au hasard un livre sur un rayonnage et m'assis sur un fauteuil. J'ouvris la première page et sursautais violemment ! Mémoires d'un GSH ! Je n'étais pas au bout de mes découvertes, je zieutais la couverture : L'homme à deux mains. Eddie Crescendo. Série Noire 2037 ! Je n'eus pas le temps de ne pas comprendre. Deux violents coups de klaxons résonnèrent dans toute la maison. Je sortis précipitamment dans le jardin. Un énorme camion s'était arrêté devant la grille. Le Chef était déjà en pourparlers avec le chauffeur devant la grille. Alfred arrivait avec son panier de commissions.

33

    • Au boulot vite ! Je prends le commandement des opérations, agent Chad ouvrez la porte du camion, Alfred pressez-vous, dans cinq minutes je veux que tout soit déchargé !

Il nous fallut trois bonnes heures d'allées et venues pour transborder les huit tonnes de Coronados que le Chef avait commandés à la Maffia italienne. Nous les entreposâmes dans les deux pièces vides du rez-de-chaussée. Lorsque tout fut fini le Chef exultait : Maintenant la guerre peut commencer ! déclara-t-il d'un ton comminatoirement jouissif. Puis il ajouta. Alfred s'il vous plaît préparez-nous un repas fortement calorique, la journée sera fatigante, agent Chad sortez les chiens, ils m'embêtent à batifoler dans le jardin, j'ai besoin de méditer dans le calme !

34

J'emmenais les bestioles canines dans un petit square situé à une centaine de mètres de la villa. J'avisai un banc, sortis de ma poche L'Homme à deux mains d'Eddie Crescendo, Série Noire 2037, mais déjà Molossito aboyait. Je me retournais. Une petite vieille qui tenait un Westie décrépit en laisse marchait dans l'allée. Elle s'arrêta à ma hauteur. C'était Thérèse !

Damie Chad.

17/06/2020

KR'TNT ! 469 : PRETTY THINGS / DAVID ROBKAB / UNDERTONES / VOLUTES / FELIX PAPPALARDI + CREATION

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 469

A ROCKLIT PRODUCTION

FB : KR'TNT KR'TNT

18 / 06 / 20

 

PRETTY THINGS / DAVID ROBKAB

UNDERTONES / VOLUTES

FELIX PAPPALARDI + CREATION

TEXTE + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

Oh You Pretty Things

- Part Seven

 

Sans même savoir que les choses allaient prendre une tournure tragique, les Pretties décidèrent le 13 décembre 2018 de tirer leur révérence à Londres, comme ils l’avaient fait deux mois auparavant à la Maroquiqui (concert infiniment mémorable du 19 octobre 2018 qui fit l’objet d’un Part Three ici-même sur KR'TNT). Attaqué de l’intérieur par un féroce emphysème, Phil May savait qu’il ne pouvait plus compter sur ses poumons et tenir une scène pendant quatre-vingt dix minutes. Le rock a ses limites. On finit par se faire avoir, même au bout d’un demi siècle de rage before the beauty.

Histoire d’accompagner leur dernière révérence, les Pretties ont eu l’idée de proposer à tous ceux qui n’ont pu assister au Final Bow londonien un Final Bow en forme de livre-disque pas trop cher, disons 60 euros, une somme qu’il faut bien sûr comparer à l’univers pour admettre que finalement ce n’est pas grand chose. Le book propose l’intégralité du Final Bow sur deux CD audio, plus la même intégralité sur deux DVD (dont un qui ne sert à rien, petite arnaque), et comme d’usage dans ces cas-là, une multitude de photos de scène qui sont là pour nous rappeler que même vieux, les Pretties avaient une sacrée prestance. Tout le monde rêve d’avoir eu un grand-père comme Dick Taylor, qui, faut-il encore le rappeler, est l’un des guitaristes les plus flamboyants d’Angleterre, mais vous ne le trouverez pas dans les fucking Tops 100 des guitar players que publient régulièrement nos amis des magazines.

Justement, Dick Taylor se fend d’un très beau texte dans le Final Bow book. Au long de deux grandes pages extrêmement passionnantes, il raconte dans son vieil anglais concassé l’histoire de sa vie de Pretty Thing, remontant jusqu’aux années cinquante pour nous faire revivre la naissance d’une scène qui allait changer le monde aussi radicalement que le firent celles de Memphis et de la Nouvelle Orleans à la même époque. Le vieux Dick a la chance de grandir dans une maison où on joue de la musique et il rappelle qu’ado, il haïssait cordialement la guerre et les militaires. Il découvre tout en même temps, la musique, l’art et les livres - J’avais 15 ans et je possédais une édition du Howl d’Alan (sic) Ginsberg, je me demandais ce que certains vers signifiaient et je me le demande encore aujourd’hui - Il découvre aussi un truc de base : ce n’est pas la technique qui importe en matière d’art, mais ce qu’on veut faire de cet art. Ça s’applique bien sûr à la musique. Il rappelle ce que tout le monde sait, qu’il fit un peu de musique avec Jagger dans le back room, chez ses parents, puis il commença à bricoler des trucs avec Phil à l’Art school. Phil et lui apprennent très vite l’autre principe de base des Pretties : remettre en question l’autorité et les conventions. Quand on leur dit à l’école d’aller se faire couper les cheveux, ils se les laissent pousser. Quand les magazines de l’époque essayent de les transformer en pop group, les Pretties montrent les dents. Dick et Phil songeaient essentiellement à préserver leur intégrité artistique - Which really sums up the whole ethos of the band right up to today (ça résume simplement l’histoire des Pretties jusqu’à aujourd’hui) - Avec cette fantastique humilité qui le caractérise si bien quand on a la chance de le rencontrer, Dick ajoute que s’il joue cette musique, c’est uniquement parce qu’il aime ça (I certainly only play because I love doing it). Dans le même esprit, Dick évoque les nombreux changements de line-up dans les Pretties, à commencer par son départ à la suite du flop de SF Sorrow. Il explique que les nouveaux embauchés étaient invités à contribuer. Les gens sont entrés dans le groupe et l’ont quitté sans rancœur, précise Dick. L’autre raison de la longévité des Pretties tient au fait qu’en dehors des tournées et des sessions d’enregistrement, chacun vivait dans son coin. Dick se dit éberlué de voir passer toute cette histoire en un éclair : «J’ai l’impression que ce long voyage entre notre tout premier concert et le dernier à l’O2 Indigo est passé comme un flash, mais pour rien au monde je ne voudrais l’échanger. J’ai passé la plus grande partie de ma vie à faire ce que j’aimais, alors voyons la suite.» Merveilleux esprit.

Phil May se tape lui aussi deux grandes pages. Il rappelle qu’en 1963, au Sidcup School of Art, l’idée était de se lancer dans un roller-coaster. On leur accordait deux ans d’existence maximum, mais le roller-coaster a duré 55 ans ! Phil raconte dans le détail ses souvenirs de l’Art school qui ne sont pas nécessairement des bons souvenirs. Le système est assez brutal et il apprend très vite à ne pas se retrouver tout seul à l’arrêt de bus. Il porte déjà des cheveux longs et les yobs locaux lui pètent la gueule. Lors de la deuxième année, il fait des rencontres déterminantes : Dick Taylor et Keith Richards. Il voit ces mecs un peu plus âgés que lui jammer dans une salle du Art school et finit par demander s’il peut chanter un truc ou deux avec eux. Alors Dick lui tend le carnet où Jagger écrit ses paroles de chansons - Écrites religieusement in a Pitman short hand note pad - Phil s’extasie sur sa propre transformation, de l’élève timide qu’il était en 1960, en arrogant and ballsy lead singer of the Pretty Things en 1963. Pour rester à la hauteur de cette réputation ballsy, Phil indique qu’il commence à prendre pas mal de dope - Tout au long de ma vie dans le groupe, j’ai gardé puis perdu le contrôle à cause de tous ces stimulants. Ils ont joué un rôle capital dans le process créatif du groupe, mais aussi un rôle destructeur - Chaque disque les Pretties lui rappelle des souvenirs précis. Il cite SF Sorrow comme l’un des principaux landmarks, an incandescent acid-induced mountain peak. L’autre moment clé de l’histoire fut l’arrivée de Peter Tolson dans le groupe, a real musical love affair - Ce groupe eut la chance d’avoir deux grands guitaristes, Dick Taylor et Peter Tolson - Il évoque la période Swan Song qui pourtant débuta bien avec two very good albums mais qui se termina en eau de boudin avec l’abus de coke - A Columbian marching powder standoff - Phil évoque la mutinerie et le supplice de la planche que lui ont fait subir les autres qui rêvaient de succès. Alors qu’ils sont au plus bas dans les années 80, Phil et Dick voient arriver dans leurs vies le fameux Mark St. John. Et comme le rappelle Phil, les dernières mesures de «Loniest Person» n’était pas la fin du livre, mais le commencement d’un nouveau chapitre. Oui, car on s’en souvient, Phil avait annoncé qu’il arrêtait la scène pour des raisons de santé, mais qu’il envisageait l’enregistrement d’un nouvel album des Pretties.

Soit on commence par voir le film, soit on commence par écouter les deux CD audio. Le mieux est de commencer par l’écoute, car dès «Honey I Need», Phil May nous plonge dans le chaudron des sorcières de Macbeth. Impossible d’en sortir. Tout le vieux power des Pretties est intact. Phil May allume son vieux Honey I wish you love comme s’il avait 15 ans, avec de l’Emotion dans chaque syllabe. Ils redeviennent les rois du beginning avec «Don’t Bring Me Down» et donnent libre cours à leur sauvagerie à coups de laying down the ground, d’incursions intestines en formes de killer solos et de coups d’harmo. Phil May claque le beignet de son Bring Me Down en bon dude demented. Les Pretties balayent tout sur leur passage, ils l’ont fait depuis leurs débuts, mais pour le Final Bow, ils dépassent les bornes. Ils Buzzent leur Jerk au double solotage. Rien de plus pretty que cette rengaine de Big Mouth Shut. Hey Mama ! Le vieux Dick se paye des beaux dérapages contrôlés. Ce qu’ils font porte un nom : classical mayhem. C’est l’Hey Mama du dark British Underground, I said shut ! Ils ressortent aussi le vieux «Get The Picture», morceau titre de leur deuxième album, puis passent à la psychedelia avec «The Same Sun». Phil May irradie dans le son du vieux Dick. Aw my Taylor is so rich, il joue à l’extrême de la pertinence psychédélique et part en petite vrille d’extravaganza demented, welcome back to London 67. Ils font aussi un monstrueux package «Alexander/Defecting Grey» saturé de beat turgescent et de gras double. C’est à la fois explosif et jouissif, fondu comme beurre en broche dans le laughing at me avec un Dick on the run. Tu ne peux pas lutter. Le poids affectif des Pretties va t’écraser la poitrine. Bienvenue au cœur du mythe avec «Midnight To Six Man», Ce démon de Phil May l’articule comme au temps des caves, tell me some more, fantastique bash boom de London Beat avec le vieux Dick en guise d’entrailles. Fin d’une époque, mais boy, quelle époque ! C’est là que s’achève le premier set de la soirée, qui en comprend trois.

Ils attaquent le SF Sorrow set avec l’ancienne équipe de Sorrow, Wally Waller, Jon Povey et Skip Allan, histoire de nous rappeler qu’à cette époque, ils étaient l’un des meilleurs groupes anglais. Le son ! Du gâteau pour Psycho Dick ! Il adore jouer «SF Sorrow Is Born». Wally Waller ramène une fantastique bassline. Bon d’accord, ils sont vieux, mais ce sont les Pretties. On entend ce démon de Dick courir comme un lièvre dans la campagne orangée d’un beautiful acid trip. Fantastique pulsion du poumon Sorrow. David Gilmour les rejoint sur scène pour «She Says Good Morning». Il vaut mieux voir le film pour savoir qui joue, car ils sont maintenant quatre guitaristes sur scène : Pépère Dick, Gilmour, Frank Holland et George Woosey qui gratte une acou, puisque Wally reste à la basse. Trop de monde, on perd un peu le côté Pretties. D’autant qu’on se fout de Gilmour comme de l’an quarante. Espérons que les gens ne sont pas venus pour lui. Les deux points forts du SF Sorrow set sont «Baron Saturday» et «Cries From the Midnight Circus». Mieux vaut voir le film car c’est pépère Dick qui chante «Baron Saturday», avec Wally en relais. Skip Allan et Jack Greenwood font le bazar aux deux batteries, mais c’est avec «Cries From The Midnight Circus» que les Pretties vont assurer la suprématie définitive de l’underbelly. Phil May saute à la gorge du cut et ça groove autour de lui, avec un fantastique drive de basse de Wally Waller : il dégringole sa bassline, can you hear me, et ça s’énerve fabuleusement. On se fout du solo car Dick n’y était pas, au moment de Parachute. Can you hear me ! Comme on a pu adorer ça ! Wally fout les chocottes avec son drive des cavernes. C’est tellement incendiaire qu’on s’agenouille devant Dieu pour le remercier de ce miracle. Midnight Circus est l’une des septièmes merveilles du monde et grâce au film, on voit que c’est Frank Holland qui prend le solo furibard. Fuck, les gars, c’est la dernière fois qu’ils jouent ce monster sur scène.

Avant de passer au End Set, l’idéal est de revoir tout le début à l’écran. Our favourite band !, clame Mark St John qui va revenir quatre ou cinq fois dans la soirée et qui va dire en gros à chaque fois la même chose. Mais on passe vite aux choses sérieuses avec l’image du vieux pépère Dick Taylor. Les caméras ont bien compris qu’il était l’âme du groupe. Cette façon qu’il a de jouer, trapu et sautillant avec sa grosse guitare orange de vieux pépère séculaire. Il s’applique et passe des killer solo flash à l’ancienne, fugitif et si vaillant au soir de sa vie. On le voit enrouler le British beat dans sa farine avec un évident plaisir de jouer. Les Pretties font le show, mais le fait de jouer dans une trop grande salle disperse un peu leur impact. Wow ! Vieux pépère trapu et ramassé sur son riff de Buzz the Jerk et hop, killer kill kill the Buzz, Dick jerks it out ! On le voit tartiner le plus wild des solos de fondu enchaîné dans «Mama Keep Your Big Mouth Shut». Personne ne bat les Pretties à la course, le vieux Dick trame ses complots délinquants dans l’ombre de la Picture, c’est encore plus évident à l’écran. En guise de départs en solo, il fait du pâté de dégoulinure insalubre, un véritable shoot d’épitome de chèvre du dérapage contrôlé, il joue à l’exemplarité des choses du gaRage before the beauty. À ce petit jeu, les Pretties sont imbattables, même vieux. Mais quand le vieux Dick et l’aussi vieux Frank Holland croisent leurs tartouillages de bas de manche, ça monte directement au cerveau. Dick & Phil Big Bossent leur British Beat comme des vieux crack boom hu-hus. C’est dingue le jus que peut amener ce vieux crabe derrière ses lunettes. Parfait enchaînement d’accords pour «Midnight To Six Man», killer solo à la clé et bassmatic lâché dans la nuit comme un loup garou. Ça doit leur arracher le cœur de jouer ça pour la dernière fois. Moloch va avaler cette magie, comme tout le reste, d’ailleurs. Par contre, quand Gilmour arrive sur scène en plein SF Sorrow Set, les caméras n’ont plus d’yeux que pour lui. Ça gâche un peu le plaisir.

Back to the End Set, mais l’ambiance est différente. Van Morrison vient chanter «Baby Please Don’t Go» est là, nous ne sommes plus du tout dans les Pretties. C’est George Woosey, le cadet, qui joue le crade du riff sur la guitare orange de pépère Dick. Si on ne voit pas le film, on ne le sait pas. Van the Man drive son vieux cut à sa façon, la version est bonne. Elle pourrait presque justifier à elle seule le rapatriement des volontaires. Disons qu’on a là le hard drive des Them mêlé à la sauvagerie des Pretties, ça joue dans le volcan de Vulcain, mon tio quinquin. The heartbeat ! George Woosey reprend sa basse pour accompagner Van The Man sur «I Can Tell», you know I don’t love you no more, mais il manque le sel de la terre. Troisième shoot de Van avec «You Can’t Judge A Book By It’s Cover». Même chose : pour une raison X, ça reste en surface. Le son des Pretties n’appartient qu’aux Pretties. Retour aux choses sérieuses avec «Come See Me». Là t’es baisé. Big Bash boom avec un pépère Dick qui gratte des accords vieux de 55 ans, baby I’m your man, les Pretties n’en finiront pas de resplendir sur la vieille Angleterre. Ce concert raconte l’histoire spirituelle de ce pays. Les chœurs sont faibles, mais Phil May lance son look out alors pépère Dick part en destroy flash oh boy avec une sacrée banane. Ils vont se diriger tranquillement vers la fin avec un autre hommage à Bo Didley («Mona»), puis le pack «LSD/Old Man Going» noyé dans la psychedelia et rappel avec «Rosalyn», l’apanage du kick down. Pépère Dick joue ça pour la dernière fois, mais il le joue gutsy, fuck yeah ! Dernière wild ride pour wild old Dick. Ces mecs auront su rester brillants jusqu’au bout du bout des boots.

Signé : Cazengler, Pity Thing

Pretty Things. The Final Bow. Madfish 2019

 

No come back for Roback

 

Soit on écoute Mazzy Star pour Hope Sandoval, soit on l’écoute pour David Roback. Bon, aujourd’hui on peut l’écouter pour David Roback, car voici le moment de saluer sa mémoire. Il vient en effet de casser sa pipe en bois, et on peut bien dire que ce mec avait du son et de la légende à revendre.

En fait c’est très compliqué de couper Mazzy Star en deux. L’un ne va pas sans l’autre, même si après la fin de Mazzy Star, Hope Sandoval a continué de faire des albums intéressants, notamment avec les Mary Chain ou les Warm Inventions. Il faut alors se contenter de saluer le génie sonique de David Roback et c’est vrai qu’à l’époque de She Hangs Brightly, le premier album de Mazzy Star, on dressait sacrément l’oreille. Ne serait-ce que parce qu’il y traînait des vieux relents du Velvet, notamment dans «Blue Flower». Rob jouait ça à la vieille arrache prométhéenne et sortait l’air de rien de vieux accords du Velvet. On retrouvait d’ailleurs cette influence du Velvet dans «Give You My Loving». Rob le grattait au petit arpège rampant, avec des notes dignes de celles de Lou Reed, un son à la «Pale Blue Eyes». Pur esprit. Sinon, l’ensemble des cuts est monté sur la voix d’Hope - Lynchian and nocturnal - On la voit s’amuser dans l’eau claire de «Ride On It» - Just like you used to do - Elle sait jouer avec l’arc-en-ciel de la beauté purpurine. S’ensuit un morceau titre visité par des vents de Rob plutôt jazzy, ses accords rôdent comme des fantômes dans le couloir glacé de la pochette. Le hit de l’album pourrait bien être «Taste Of Blood». Il faut cependant entrer dans leur jeu. Rob fait son cirque au gratté d’acou qu’il saupoudre de petits coups de slide en surface de re-re et cette chipie d’Hope en profite pour chanter dans un son que l’accordéon rend étrange. On note aussi sur cet album la présence indicible d’«I’m Sailin», un petit blues de cabane nubile, rien de transcendant, c’est juste du nubile de salle de bain, aussi typé que peut l’être «Be My Angel». Elle ramène un peu de gusto pour l’occasion dans une ambiance légèrement décadente. Les accords de «Ghost Highway» sont ceux de «You Really Got Me», c’est bon, violent et welcomed, bien balancé, en tous les cas. Rob joue sa carte en transfigurant la gueule du rock. Voilà de quoi cet homme est capable. Et voilà pourquoi il joue dans cette histoire un rôle si considérable.

Le charme de Rob ne s’arrête pas au son. Il plane autour de lui un joli parfum de mystère. Goeff Travis de Rough Trade disait de Rob et d’Hope qu’ils n’était pas des rock’n’roll people classiques et qu’ils vivaient dans un monde à part, plutôt éloigné du nôtre. Rob situe ses racines dans le Velvet et les Doors. Il affectionne aussi le son des Ricken et des Gretsch, et de fil en aiguille, il monte un premier groupe avec son frère Steven et trois autres cocos locaux : Rain Parade. En 1982, ils enregistrent Emergency Third Rail Power Trip. Cet album joliment titré figure parmi les classiques de la psychedelia californienne des années 80 qu’on a baptisé the Paisley Underground. Rob fut en quelque sorte le maître d’œuvre d’Emergency puisqu’il prit contact avec Bill Haines, le boss d’Enigma Records, et qu’il conçut la pochette à partir d’une image prise à Paris au début du XIXe et recoloriée. Rob avait en effet plusieurs cordes à son arc : guitare et beaux-arts. Le groupe répéta pendant un an et donna son premier concert en 1982 avec Green On Red. Emergency est un album qu’on peut écouter les yeux fermés, on ne risque rien. Mais attention, ce n’est pas non plus l’album du siècle, restons sérieux. «1 Hour 1/2 Ago» sonne comme un bon petit hit recouvert de très beaux layers de son. On finit par entrer dans cette forte teneur de musicalité. C’est un vrai cut de guitar dude. Rob savait déjà en boucher un coin. Avec «Saturday’s Asylum», les Rain Parade se prennent pour Pink Floyd, c’est assez marrant, mais assez beau en même temps et comme rattrapé au vol par un sens aigu du Calfornian hell à dominante pop. C’est servi sur un tapis d’arpèges acides et ils embarquent le client pour le pire et pour le meilleur. Joli coup de freakout. Ils terminent cet album relativement plaisant avec «Look Both Ways», un joli shake de garage californien. C’est joué dans les règles du lard local, ooh yeah, et ils se tapent une belle crise d’oh yeah yeah yeah yeah. Par contre, pas de quoi faire un plat avec le reste. Ils ont des cuts comme «This Can’t Be Today» qui sont encore plus psychés que le Roquefort. On les aime bien pour ça, pour cette manière de ne pas vouloir trop en dire tout en rajoutant du bon psychout pas psyché des vers. En fait, tout est joué à la grosse guitare acidulée, avec une disto sèche de mish-mash de mushroom. Il est certain que ça a dû plaire aux amateurs d’acidus cubitus. Emergency est un album qui sent bon la ricken. Steve Wynn qui les voyait sur scène à l’époque disait d’eux qu’ils étaient floating, gentle and trippy, comme Pink Floyd ou le Byrds. Et il ajoute : «Ça ne pouvait que plaire à tout le monde.» Après une première tournée à travers les États-Unis, Rob quitte le groupe qui décide de continuer sans lui. Pourquoi ce split ? Son frère Steven en parlait à mots couverts dans un vieux numéro d’Uncut, en 2010 : tension fatale entre les deux frères, comme souvent. Le guitariste Matt Piucci explique à sa façon que les choses tournent généralement assez mal quand on met 8 jeunes gens dans un van pour partir en tournée sans fric, mais avec de l’alcool et de gros egos.

Alors Rob monte un groupe nommé Clay Allison avec sa copine Kendra Smith qui joue aussi de la basse dans Dream Syndicate. Puis Clay Allison va devenir Opal. Il reste une trace d’Opal, et quelle trace : l’un des serpents du Loch Ness SST, le joliment titré Happy Nightmare Baby, paru en 1987. Un bel archétype de l’apanage robackien, serti d’une triplette de joyaux de la mad psychédélia, «Supernova», «Siamese Trap» et «Soul Giver». Trois cuts lestés de gratté de poux, joués dans les règles du lard de la matière, avec un beautiful big Rob on the run. Le plus bardé des trois est sans doute «Siamese Trap», car Rob le claque à la wah dévastatoire, son Trap dégueule d’inner view, Rob y voyage abondamment, il s’y enivre de gras double, il semble même réinventer la mad spychedelia, il joue dans le blur du blaire, il se faufile, il tisse des couches de wah féroce, il rebondit à chaque instant et lâche des hoquets conquérants. Petit conseil : en cas de manque, fais-toi un shoot d’Opal. Le «Soul Giver» de fin de parcours n’est pas en reste. C’est excellent, bien dosé, tapi dans l’ombre d’un barouf psyché bien tempérée, admirablement drivé dans le flesh du flush. Kendra Smith chante le vieux Giver, ils excellent tous les deux dans la décadence de la rue et Rob s’écoule tout seul. Le reste de l’album se laisse écouter. Rob gratte bien sa gratte dans «Rocket Machine», et ce «Magik Power» qui est joué à l’orgue têtu sonne comme de la mad psychedelia prévisible, même si un vieux relent tantrique rampe dans le son. On croit entendre officier un prêtre égyptien. Globalement, l’album est bourré de bon son. Rob fait le show. Il passe au heavy blues avec «Sue’s A Diamond», il ne s’embarrasse pas des protocoles et nous fait un peu le coup de l’album classique. Il excelle dans l’obsolescence psychotique déprogrammée

Steve Wynn se souvient aussi d’une gamine de 14 ans qui venait aux Dream Syndicate soundchecks en 1982 : Hope. Puis elle finit par rencontrer Rob qu’elle trouve timide et mystérieux. Ils sympathisent. Hope monte sur scène avec Opal. Elle prend le chant et participe à une tournée américaine des Mary Chain. Voilà la genèse de Mazzy Star, l’un des groupes les plus mystérieux qui soient, aussi bien par l’allure que par le son.

Le deuxième album de Mazzy Star, So Tonight That I Might See, est plus connu, notamment pour son morceau titre qui est encore un hommage sensible au Velvet. Car gratté au heavy riff avec du pur Velvet beat dans le background. Rien de plus velvetien que ce cut d’église qui va mal et qui va bien en même temps. Rob fait des merveilles dans «Wasted», qui sonne comme un heavy groove du Mississippi. Hope la nubile se perd dans l’ombre d’un big Rob occupé à fabriquer de l’onirisme sonique. «Wasted» est leur marque de fabrique. Rob s’en va se perdre dans des télescopages de son invention, il se fait à la fois rempart et falaise, puis on le voit ramer dans la vase jusqu’à l’épuisement. L’autre coup de Jarnac est une reprise de Love, qui est avec les Doors et le Velvet l’une des principales influences de Rob. «Five String Serenade» est la cover idéale, comme virginale à l’aube d’un jour très pur. Ces gens-là sont fascinés par Athur Lee, au moins autant que les Shack de Liverpool. «Blue Light» brille dans la nuit par sa fabuleuse présence latente. Le son devient palpable tellement il est épais. Rob plane derrière son mur du son comme un vampire. Il joue beaucoup de coups d’acou. Si on écoute «Fade Into You» à travers Rob, ça n’a plus rien à voir. On l’entend gratter sa rémona derrière la ouate d’Hope. Mais il existe une authentique osmose entre eux, au moins aussi évidente que celle de Ronnie & Phil Spector. Hope Sandoval nous filerait presque le mal de mer avec ses accents à la Vanessa Paradis. Cette valorisation du nubilisme fait partie des dérives du monde moderne. Heureusement Rob veille au grain pour sécuriser le fond de la culotte du rock. Il peut aussi balancer des huge power-chords comme le montre «Bells Ring». Hope se fond dans le psychout so far out que fabrique Rob sur fond d’accords. C’est l’un des rois du re-re, il navigue au même niveau que William Reid. Puis on voit Hope chanter «Mary Of Silence» dans l’abnégation d’une nappe d’orgue bloquée. Ça vaut bien les niconneries de Nico, non ?

En 1996 paraît Among My Swan, avec un beau cygne sur la pochette. L’influence des Mary Chain s’y fait plus criante, notamment dans «Cry Cry», fabuleuse rengaine de non-recevoir, hit caché et poisseux qui se voudrait hymne tenace et ténébreux. Hope chante aussi «Happy» dans le mur du son de Rob. Ah quelle belle association, la juvénile et le conquérant, sur fond de pur jus de moisissures velvetiennes. Avec «Umbilical», ils vont plus sur le Pink Floyd de Syd Barrett, elle rôde dans le son, timide et résignée et ça donne un fantastique shoot de dérive adventiste, bien heavy sous le boisseau, une vraie infection arrosée d’acide. Ah il faut aussi aller se frotter à «Roseblood». Pendant que Rob gratte comme un dératé, elle garde son calme, comme le fait Mathilda dans Léon. Ce Roseblood est une petite merveille décadente, terrifiante d’anti-conformisme, la nubilité coule comme une crème de sexe sur la gueule de la société bien pensante, Rob a du répondant, il gratte certaines notes en vrai terminator de la décadence. Superbe exercice de style. Encore des relents de Velvet dans le «Disappear» d’ouverture de bal. Joli beat de deep tambourine et de swagger robackien. C’est une petite merveille intrusive dont on ne se lasserait pas, bien au contraire, aw my God, comme elle est bonne, cette petite havresse de paix bien baveuse, ce joli pot de miel bien riquiqui. C’est extrêmement porteur d’espoir, car beau et dirigé vers le ciel. Elle sait mener sa petite barque à la surface du lagon d’argent. On s’enfonce encore dans la nubilité avec «Flowers In December». C’est très relax, très dérivé du Gulf Stream, avec un peu de violon, histoire de. On reste dans le laid-back avec «Rhymes Of An Hour». Pas d’échappatoire. Chez Rob, c’est la règle, tout le monde doit aller sous le boisseau. Pas d’exception. Ça reste assez Velvet dans l’esprit, bien totémique, rien ne bouge dans l’espace glacé. Il ne faut rien en attendre de plus que ce qu’on y trouve. What you see is what you get, comme on disait alors chez Apple, au temps du fameux wysiwyg. On bâille un peu aux corneilles dans «Take Everything», jusqu’au moment où William Reid entre dans la danse avec un solo dégueulasse. Il éclate la fin du Take au slow-burning, incapable de se contenir plus longtemps. Tout est ramené au même niveau, comme on le voit avec «All Your Sister». La voix d’Hope éclot comme une rose dans le fond du son. Globalement, c’est assez glauque et ennuyeux, mais on écoute avec une ardeur non feinte. S’ensuit un «I’ve Been Let Down» bien gratté du bedon. Ce démon de Rob adore gratter mollement son shook au still coming round.

Leur dernier album s’appelle Seasons Of Your Day et baisse d’un ton. Il paraît 17 ans après le précédent. Ça reste du heavy Mazzy Star avec la voix d’Hope qui traîne dans les limbes de l’ombilic. Elle chante «In The Kingdom» dans la chaleur de la nuit et se montre une fois encore très impliquée, pendant que dans le background, Rob twiste ses notes altières sans ciller. Le cut qu’on peut retenir s’appelle «Common Burn», joué aux arpèges doublés de notes grasses. Elle chante ce cut lumineux à la pointe du gland et on pense naturellement à «Pale Blue Eyes». Tout est en suspension là-dedans, même l’harmo. Tout aussi impressionnant, voici «I’ve Gotta Stop». Rob traîne dans le fond de cette déchirure, car s’est son destin, yo ! Le voici condamné à errer pour l’éternité dans le fond de la cour d’école. Si on y réfléchit bien, ce ne doit pas être marrant de jouer dans Mazzy Star : ce vieux Rob semble condamné à gratter sa gratte derrière cette pauvre âme en perdition qu’est l’Hope. On s’ennuie, on écrit des vers de la prose, on pense à tout à rien en attendant le jour qui vient, comme le disait si bien Aragon. C’est vrai qu’ils éprouvent parfois des difficultés à créer la sensation. Pas facile de vouloir jouer la carte du duo kill kill. Ils prennent des risques énormes avec «Sparrow». Ça sonne comme du heavy Nico de couli-coula, avec des tambourins et des coups d’acou, du coup on perd tout le Velvet. L’indie rock rit jaune. Dents pourries. Nombreux sont les cuts qui ne marchent pas sur cet album livré au désespoir le plus profond.

L’autre grande idole de Rob n’est autre que Bert Jansch. Geoff Travis présente Bert aux deux Mazzy Stars. Travis sait que Rob l’admire, aussi propose-t-il à Bert d’ouvrir pour Rob à Londres, fin des années 90. Bert et Rob deviennent amis. On entend Bert jouer sur deux des cuts d’un album qu’Hope enregistre sous le nom d’Hope Sandoval & The Warm Inventions. En échange, Hope apparaît sur l’Edge Of A Dream de Bert et Rob joue sur le dernier album de Bert, The Black Swan. Rob et Hope viennent aussi jouer à l’annive de Bert en 2003, au Queen Elizabeth Hall de Londres. L’ultime collaboration de Bert et Rob se trouve justement sur le dernier album de Mazzy Star, Seasons Of Your Day : ils s’enferment tous les deux dans «Spoon» et foutent le paquet avec du bottleneck de turtle neck, mais ça ne suffit pas à sauver un album en difficulté.

L’Uncut de 2010 nous apprenait aussi que Rob s’était installé en Norvège et qu’il avait fait une apparition dans un film de Nick Nolte, Clean, en 2004.

Signé : Cazengler, David Rosbeef

David Roback. Disparu le 25 février 2020

Rain Parade. Emergency Third Rail Power Trip. Enigma Records 1983

Opal. Happy Nightmare Baby. SST Records 1987

Mazzy Star. She Hangs Brightly. Rough Trade 1990

Mazzy Star. So Tonight That I Might See. Capitol Records 1993

Mazzy Star. Among My Swan. Capitol Records 1996

Mazzy Star. Seasons Of Your Day. Rhymes Of An Hour Records 2013

 

 

Les Undertones en font des tonnes

- Part Two

 

Le premier dans le rang d’oignons, c’est Michael Bradley, bassiste juvénile et auteur du book dont on va parler. Derrière lui, se trouve Billy Doherty, le batteur juvénile. Puis Feargal Sharkey, singer juvénile, Damian O’Neill guitariste et benjamin du groupe, et enfin son frère John O’Neill, l’aîné de la ribambelle, guitariste rythmique et principal auteur des undertonneries qui vont les rendre tous les cinq célèbres dans le monde entier. Avec les Pistols et les Damned, les Undertones sont les cakes de ce big bac à sable qu’on appelait voici quarante ans le punk anglais.

Aucun groupe n’aurait pu rivaliser de génie juvénile avec les Undertones. C’est ce que montre sans vouloir le montrer Michael Bradley dans Teenage Kicks My Life As An Undertone. Il raconte l’histoire du groupe sans vraiment la raconter, avec une façon très particulière de ne pas se poser de questions, ou plutôt si, il se les pose mais se fout des réponses. Les réponses ne l’intéressent pas, et elles n’intéressent pas non plus ses quatre petits potos. Dès qu’on leur parle un peu, ils tournent la tête ou ils s’en vont. Ils n’ont rien de spécial à raconter. Les troubles ? Ils laissent ça aux gros durs de Belfast. D’ailleurs, ils ont la trouille d’aller à Belfast. La vie est moins dangereuse, là-haut, à Londonderry qu’on appelle aussi Derry.

Ils se retrouvent tous les cinq chez les O’Neill, au 22 Beachwood Avenue. Le front-room des O’Neill, c’est leur quartier général. C’est là qu’ils regardent la télé tous ensemble, qu’ils écoutent leurs disques, c’est-à-dire les Doors et le White Album, les Flying Burrito Brothers, les Bluesbreakers et Steely Dan. John O’Neill lit le NME chaque semaine et écoute pieusement John Peel à la radio. Il cultive son taste. Puis un jour, il décide avec Billy de monter un groupe. Mais comme ils n’ont pas de blé, il faut acheter le matos à crédit. Ils savent qu’à Donegal, juste de l’autre côté de la frontière, un marchand d’instruments accepte les ‘Provident cheques’, un mode de paiement basé sur un taux d’usure à 150 %. En remboursant 10 £ par semaine, ils peuvent acheter 500 £ de matériel : une basse avec un ampli Selmer, un ampli guitare Shin-ei et une batterie. Chaque vendredi, Billy, Michael, John, Damian et Feargal donnent chacun 2 £ à Monsieur O’Neill pour qu’il puisse rembourser le Provident man. Au moins Billy a sa batterie. Il saura en faire bon usage.

Bon, maintenant, il faut apprendre à jouer. Alors ils apprennent dans le front-room des O’Neill. Jouer quoi ? Des reprises ? Comme Damian sait jouer les accords de Chuck Berry, il peut donc jouer ceux de Keith Richards. Comme ils adorent Get Yer Ya-Yas Out, ils reprennent tous les vieux coucous de la Stonesy, «Carol», «Sympathy For The Devil» et «Jumping Jack Flash». Et puis un jour, ils font la connaissance d’un certain Domnhall McDermott qui possède des disques pour le moins exotiques : le premier album des Ramones, le deuxième Dolls, le Funhouse des Stooges, Nuggets et le premier Doctor Feelgood. Alors John O’Neill décide de taper dans cette caverne d’Ali Baba et le groupe apprend à jouer «TV Eye» et «Loose» des Stooges, le «Dirty Water» des Standells, le «Blitzkrieg Pop» des Ramones et le «Puss’n’Boots» des Dolls. Le groupe n’a pas encore de nom. Le cousin Aidan Barrett dit qu’il a une idée.

— C’est quoi ?

— Monkey Fuck !

Personne ne répond. Et comme ils cassent un peu les oreilles des parents O’Neill avec leurs répètes dans le salon, ils cherchent un local à l’extérieur : Paddy Simms leur propose the Shed et c’est là qu’ils deviennent les Undertones. Puis John O’Neill décide de composer des chansons. Pourquoi ? Parce que c’est moins compliqué de jouer ses compos que d’apprendre celles des autres. Cette pirouette contient toute la philosophie des Undertones. Une philosophie que nourrit chaque semaine une bible qui s’appelle le NME et un maître à ne pas penser qui s’appelle John Peel. Quand John O’Neill arrive en répète avec une nouvelle chanson, par exemple «Teenage Kicks», les autres regardent où il met les doigts sur son manche et ils reproduisent les accords. John O’Neill : «Teenage Kicks, very simple, three chords, cliched lyrics.» Pas de bombes ni de violence dans leurs paroles, plutôt des filles et du chocolat.

Les filles ? Comme c’est la tradition en Irlande, ils seront tous mariés à vingt ans avec leurs girlfriends, sauf Damian qui opte pour le célibat. Pour l’instant, ils se concentrent sur la musique et les fringues. Ils ne portent pas des Levis mais des Wrangler. Et bien sûr des Dr Martens aux pieds. Pas question de porter les fringues de McLaren à Derry, c’est un coup à se faire péter la gueule, comme le rappelle Damian dans Mojo : «If you dressed weird on the street you got your head kicked in!»

Évidemment, chez les gens pauvres d’Irlande, il n’est pas question d’études. Tout le monde au boulot. Les familles O’Neill, Sharkey, Doherty et Bradley n’ont pas les moyens de payer des études à leurs gosses. Surtout chez les Bradley où il y a dix bouches à nourrir. Les Undertones finissent par jouer régulièrement dans un club de Derry, the Casbah, ce qui leur permet de tester sur scène les compos de John O’Neill. Puis ils arrivent à bricoler un accord avec Terri Hooley, le boss du record shop Good Vibrations à Belfast, pour enregistrer EP : quatre titres, dont «Teenage Kicks». C’est la première fois qu’ils vont à Belfast et sont assez contents car Terri Hooley ne s’occupe pas du tout de l’enregistrement. Il arrive juste le jour du mixage pour écouter le résultat. Bon, les Undertones ont réussi à enregistrer un disque, mais John O’Neill n’est pas sûr qu’il soit vraiment bon : «We didn’t think it sounded that great.»

Tout le monde connaît la suite de l’histoire : «Teenage Kicks» tombe dans les pattes de John Peel qui s’en éprend violemment et qui le passe deux fois de suite le premier soir, en prononçant ces paroles historiques : «I’ll tell you what, you know, I’ve not done this for ages but I think you ought to hear that again.» (Je vais vous dire une chose, je n’ai pas fait ça depuis longtemps, mais je crois vraiment que vous devriez réentendre ce truc-là). Alors évidemment, une fois que Peely a chanté les louanges des Undertones, le téléphone se met à sonner chez les O’Neill. Les requins arrivent ! Sire est le premier. Ça plaît beaucoup aux Undertones parce que c’est le label des Ramones. Peely et son producteur John Waters assistent au premier rendez-vous à Londres : ils conjurent les Undertones de ne pas signer le premier contrat qu’on leur soumet, alors qu’ils viennent précisément à Londres pour signer un contrat. Malgré les conjurations des deux Johns, Michael et Feargal vont chez Seymour Stein signer leur contrat. John, Billy et Damian ont déjà signé. Stein leur explique le principe des pourcentages. Avant que Michael et Feargal aient pu comprendre le principe des pourcentages, Stein aborde la question des options échelonnées sur la première, la deuxième et la troisième année. Michael n’y pige rien. Il sent qu’il n’est pas du tout à la hauteur de la situation. Stein :

— Il vous revient huit points, moins une déduction de 10 points pour le packaging, sur 90 % des ventes, avec 75 % sur la vente de cassettes aux USA et 60 % pour le reste du monde.

Michael fait le calcul : il déduit 10 % des 8 % indiqués et multiplie le résultat par 90 %, ce qui lui donne -18, mais Stein aborde déjà la question du publishing, c’est-à-dire les droits d’auteur. Pendant que Michael fait des efforts désespérés de calcul mental, Feargal observe le New York mogul à travers la fumée de sa cigarette. Feargal ne peut pas dire grand chose non plus. Il n’a aucune notion juridique. Comment peut-il distinguer un bon d’un mauvais contrat ? Feargal, nous dit Michael, se contente d’observer Stein à travers la fumée de sa cigarette en se donnant l’air d’un mec qu’il ne faut pas prendre pour un con. Une sorte de Clint Eastwood. Bon, alors ? Ils signent. Stein charge alors Michael d’appeler les autres qui sont à Derry pour leur annoncer la bonne nouvelle. Michael fait le numéro des O’Neill sur le téléphone de Stein :

— Ils nous offrent une avance de 8 000 £ et encore 10 000 une fois qu’on a fait le premier album !

C’est Billy qui a décroché. Il répond à Michael :

— Les Rich Kids ont eu 60 000 !

Alors Michael se tourne vers Stein et lance :

— Les Rich Kids ont eu 60 000 !

Il y a un blanc. Stein réussit à garder son calme. Il se contente d’augmenter un peu l’avance qui passe à 10 000. Puis les Undertones découvrent par la suite que l’avance n’est pas un cadeau : c’est une avance sur les royalties. Sire se rembourse l’avance en récupérant 10 000 £ de royalties. S’il n’y a pas assez de royalties, ça devient une dette. Quant au publishing, c’est encore une belle arnaque. Personne n’a rien signé, mais c’est Bleu Disque, la filiale publishing de Sire qui empoche les royalties. Même montage que Chess et les autres. C’est comme si on leur arrachait leur bonbon des mains. Pour se remonter le moral en sortant de la réunion, Michael et Feargal vont s’offrir un big mac avec des frites et un coca.

Il n’empêche que les voilà lancés dans le showbiz, avec un contrat discographique, un manager et des tournées à honorer. C’est encore l’époque où il faut tourner pour vendre des disques. Quand ils passent à Londres, ils vont voir leur père spirituel John Peel travailler à la BBC. Ils s’entassent tous les cinq avec lui dans le petit studio et le regardent passer des disques, faire son petit commentaire et ranger les disques un par un dans les bonnes pochettes. Peely emmène toujours les Undertones manger un morceau avec lui, pour s’assurer qu’ils sont correctement nourris.

Sire décide que Roger Bechirian va produire le premier album. Billy aurait bien voulu John Lennon, mais Sire dit que c’est Bechirian, un nom qu’on voit au dos des pochettes de Costello. Et pour la pochette ? Sire envoie Michael et Damian en délégation chez un graphiste nommé Bush. Michael et Damian savent exactement ce qu’ils veulent :

— Une photo en noir et blanc prise à Derry.

— En noir et blanc ?

— Oui, en noir et blanc, comme la pochette des Ramones !

Bush a l’air soucieux. Pour lui, mettre une photo plein pot, ce n’est pas du boulot.

— Mon job est de faire le design d’une pochette. Que diriez-vous si on vous demandait de chanter des berceuses plutôt que des chansons ?

Michael et Damian tournent la tête. Ils ne savent pas quoi répondre. Bush se gratte longuement la tête :

— Il faut que je trouve une idée. Il me faut un concept graphique...

Michael et Damian écrasent leur banane. Ils ne veulent surtout pas le vexer. Surtout qu’il a une belle coiffure : une grosse afro anglaise. Michael en déduit que Bush vient de l’afro. Bush réfléchit. Il faut attendre que ça vienne. Michael et Damian scrutent le parquet. Soudain Bush saute en l’air :

— Et si son déchirait le coin supérieur de l’image, qu’on la tournait ensuite de 45° et qu’on la laissait sur un fond blanc ?

— Wouahhh ! Génial !

— Et si on écrivait ‘The Undertones’ au dessus, dans une grosse typo verte outlined de noir ?

— Wouahhh ! Fantastique !

En relatant cet épisode cocasse, Michael semble se marrer, mais en fait rien n’est moins sûr. Peut-être prend-il les choses au premier degré, comme lorsqu’on prend la connerie des gens pour argent comptant. Mais il faut aussi essayer de se mettre dans la tête d’un Irlandais, et là ça devient un vrai casse-tête. Cette distanciation pourrait bien n’être qu’une forme naturelle d’auto-protection. La distanciation n’a rien à voir avec la dérision. Seuls les gens des races blanches dites supérieures pratiquent naturellement la dérision : ils s’appuient à la fois sur un fort sentiment de supériorité et une solide culture. Ce qu’on prend pour de l’auto-dérision dans certaines pages du récit de Michael Bradley n’est en fait qu’une fantastique aptitude naturelle à la distanciation : jamais de jugement de valeur en bien ou en mal, c’est plutôt une façon de voir les êtres et les situations pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des éléments microscopiques, soit au regard de l’univers, soit au regard de l’éternité. Le sentiment de n’être rien, une certaine forme de sagesse non intellectuelle.

La musique des Undertones est une parfaite illustration de cette hypothèse. S’il fallait définir l’ambiance de leur premier album, on pourrait parler de fraîcheur de ton. Il faut entendre Billy battre «Family Entertainment» et Fergal faire son Irish punk. On a l’impression d’être dans le front-room des O’Neill. Pas de salamalecs. C’est stupéfiant de non-prétention. On peut même parler d’anti-Clash. Ils sont terriblement carrés et bien en place. Ils ne lâchent pas leur petit os. «Teenage Kicks» ne figure pas sur ce premier album, mais d’autres hits font dresser l’oreille : «Jump Boys», «Here Comes The Summer» et surtout «Jimmy Jimmy», amené par une belle attaque au chant et monté sur un riff vainqueur. Si on chope la réédition Castle parue en l’an 2000, on y trouve «Teenage Kicks», le hit parfait, avec les clap-hands dans le gras de la couenne du son et le brillant wanna hold you tight de Feargal. Et dans les bonus traînent quelques bombes comme ce «True Confessions» assez wild et copieusement riffé. Leur «Emergency Cases» sent bon les Stooges. En matière de délinquance juvénile, on ne fera jamais mieux que «Mars Bars», battu comme plâtre par Billy sur sa batterie de Donegal. C’est avec ce fantastique «Mars Bars» que Feargal devient le seigneur des annales. «You’ve Got My Number» est sans doute l’un de leurs plus gros pétards, ils sonnent comme les Heartbreakers, you know my name, Billy on the beat, tout est bon chez les kids de Derry et cette série de bonus terrifiants se termine avec une version explosive de «Let’s Talk About Girls». Les voilà chez les Chocolate, Feargal sonne les cloches de ce vieux classique, ces kids y croient dur comme fer, ça s’entend, il faut voir cette section rythmique, do-dah-doo, ils jouent tout ce qu’ils peuvent jouer dans leur bac à sable.

Il faut aussi écouter leur deuxième album, Hypnotised, qui s’ouvre sur un gros clin d’œil, «More Songs About Chocolate & Girls». Ils sont très potache, ils n’en font pas exprès, chez eux c’est naturel. Il suffit de voir la pochette, Michael et Billy à table avec des serviettes à motifs homard autour du cou. On est vite rattrapé par l’allégresse du morceau titre, un cut plein d’allant et de reviens-y. Feargal semble jeter tout son teenage angst dans la balance. Ils parviennent même à imposer un son avec des compos mi-figue mi-raisin comme «The Way Girls Talk» ou un «Hard Luck» monté sur Billy beat impeccable. Pur jus d’Irish pop libre et frais. Boum ! «My Perfect Cousin» fait sauter la B.

L’autre illustration de l’hypothèse de distanciation est le récit que fait Michael Bradley de leur tournée américaine. On leur propose de jouer en première partie d’une vaste tournée américaine des Clash. Michael Bradley trouve les Clash très chaleureux, très bienveillants et surtout très bien habillés. Il dit même qu’ils semblent sortir d’un film de Marlon Brando. Strummer and co en foutent plein la vue aux Irlandais qui, en comparaison, semblent sous-alimentés et affreusement mal coiffés (bad haircuts). Pendant la tournée, les deux groupes n’échangent pas beaucoup. Les Undertones n’ont rien d’intéressant à raconter aux héros de la scène punk anglaise. Et puis, il faut bien dire que le cirque des tournées ne les intéresse pas beaucoup. Ils aimeraient bien pouvoir causer un peu avec David Johansen ou Bo Diddley qui sont programmés en sandwich entre les Undertones et les Clash, mais ils n’ont rien de spécial à leur raconter. D’ailleurs, l’idée d’avoir du succès en Amérique ne leur chauffe même pas la tête. Breaking America ? L’ultime ambition de tous les groupes anglais ? Ce n’est pas celle des Undertones, en tous les cas. Ils s’en foutent. Ils ont surtout le mal du pays. Ils ne pensent qu’à rentrer à Derry et à retrouver leurs petites copines. Michael Bradley dit même à un moment qu’il est extrêmement fier de son manque d’ambition. C’est une valeur qu’ils partagent tous les cinq. Pour lui, le manque d’ambition est le cœur de l’éthique punk. Il n’aime pas beaucoup les groupes ambitieux, et Thin Lizzy en particulier : les futes en cuir, les horribles guitares, les plans de carrière. Bertk ! Mais en même temps, il s’en excuse, comme il s’excuse de ne pas aimer Stiff Little Fingers.

Le désintérêt des Undertones va loin : lorsqu’ils entrent en réunion avec leur manager Andy Ferguson, il n’y en a que deux qui écoutent : John et Billy. Feargal cherche des idées, Michael balance des vannes et Damian s’endort au bout de dix minutes. Rien ne semble pouvoir les intéresser, ni les règles du showbiz, ni les tournées, ni l’alcool, ni les drogues. Et ils n’aiment pas beaucoup les gens des maisons de disques. C’est instinctif. Par contre tout ce qui les intéresse se trouve dans une vidéo filmée à Derry, au 22 Beechwood Avenue, là où sont installés les O’Neill, home of the Undertones : le foot, le bad dancing et tous leurs copains rassemblés dans le jardin. Leur univers, c’est Derry en 1980.

Et puis un jour, ils sont invités à jouer dans une émission de télé en même temps qu’un groupe de débutants, Duran Duran. Et Michael Bradley voit en Duran Duran l’avenir du rock, c’est-à-dire des gens prêts à tout pour réussir. Duran Duran, c’est l’antithèse des Undertones, ces petits branleurs d’Irlande du Nord qui ne s’intéressent à rien.

Le premier qui va en avoir marre, c’est Feargal. Il demande une réunion et annonce aux autres qu’il veut arrêter tout ce cirque. Soulagement général ! Damian est content que ça s’arrête. John ne dit rien. Consterné, Billy regarde les autres. Il ne s’y attendait pas. La conversation s’achève là, en même temps que le groupe. Pas de commentaires. Il n’y a rien de plus à dire. Ils font deux ou trois concerts d’adieu. Pas de discours, pas de larmes, pas de couronnes de fleurs. Les Undertones font leurs funérailles tout seuls, comme des grands.

En 1989, pour le cinquantième anniversaire de John Peel, on a demandé aux Undertones de se reformer en secret et de lui faire la surprise de venir jouer dans son salon. Pas de problème, mais Feargal est arrivé à la répète avec un gros mal de gorge, donc il n’a pas pu chanter. Et la veille de l’annive, Louis O’Neill, le père de John et Damian, a cassé sa pipe en bois. Ce fut la fin du projet.

Signé : Cazengler, Underpant

Undertones. ST. Sire 1979

Undertones. Hypnotised. Sire 1980

Michael Bradley. Teenage Kicks. Omnibus Press 2016

Lois Wilson : The Undertones Get Teenage Kicks. Mojo # 315 - February 2020

 

*

Rien de plus énervant que les volutes de fumée. Ne craignez rien je ne suis pas devenu écobobolo durant le confinement. Je n'éprouve aucun dégoût à l'encontre du fumet délicat d'une cigarette grésillante qui s'en vient chatouiller mes narines, j'irais jusqu'à dire que les bleuâtres nuages bleuâcres qui s'échappent à gros panaches d'un Coronado, ce délectable cigare des rois et des princes et des chefs, sont de la part des Dieux un don délicieux que dans leur grande magnanimité les Immortels nous ont octroyé pour nous consoler de la brièveté de nos existences.

Mais il est d'autres fumées bien plus nauséabondes à humer. Toutefois comme le choc des images pèse plus lourd que le poids deS mots, je vous invite à regarder le clip ci-dessous. L'est de Volutes, la semaine dernière nous avons zieuté leurs trois vidéo-intitulées : J'ai la rage...Tout un programme. Prenez place et n'en perdez pas une miette.

SYRIANA / VOLUTES

( Clip : 25 / 09 / 2019 )

Cela tombe bien, nos deux gaillards – le troisième doit être derrière la caméra - confortablement installés dans un splendide divan en cuir mauve de vachettes ( que les vegans n'ont pas réussi à sauver ) visionnent les informations. Quelle chaîne ? je l'appellerais l'envoi informatif de ses maîtres, je vous rassure, pour une fois tout va bien. Le résultat des opérations militaires tombe juste : tout est parfait. Les esprits sensibles feraient mieux de s'arrêter là. Pris d'une folie subite, voici nos deux amateurs de canapé qui s'emparent du poste et se mettent à le transporter dans les rues au rythme des vieux films tressautant de Charlot. Se dépêchent parce que le clip ne dure que deux minutes trente-trois secondes, qu'ils en ont déjà bouffé quinze et que le sujet qu'ils évoquent est des plus complexes. Sans doute est-ce pour cela qu'une mélodie orientale déferle brutalement sur vous et qu'ils vous fourguent les paroles à cent kilo-mot-mètres à l'heure.

Pour le décor, ils auraient pu faire un effort. La France ne manque pas de beaux paysages. Pins des Landes, rochers du Sidobre, glaciers altiers des Alpes, plages de sable méditerranéennes. Non, z'ont choisi a zone. La banlieue. Ses immeubles gris, ses tags bestialement colorés, ses ballasts glauques à rails monotones pour les bétaillères à travailleurs mal-payés, ses détritus de vies clandestines saccagées, et tout de suite – Balzac a théorisé cela en remarquant que la laideur des lieux influe négativement sur le caractère de leurs occupants - ils adoptent des manières de racaille. Ne pensent qu'à casser leur grand-écran, qu'ils projettent depuis le haut des ponts sur les voies de chemin de fer.

Du bon matos. Ce doit être du made in France. Pas de la camelote venue de Chine. Ça rebondit comme une balle de caoutchouc. Pas une éraflure. Pas une écorchure. Même que le poste continue à fonctionner. Aucun problème pour suivre la suite des infos. Ce ne sont pas les jeux idiots de deux zozos qui vont arrêter la marche du monde. C'est là que l'on retrouve les volutes de fumée que je n'apprécie guère. Non, ce n'est pas une émission sur les méfaits du tabac. Juste des images sur la situation en Syrie. Nous sommes en 2018. Bombardements tous azimuts. Explosions et boules de feu. Cumulus de fumée, flammes et poussières mêlées. Vous n'apprécierez guerre. Même si dans le commentaire introductif l'on vous a seriné que tout est parfait. Certes sur le clip ce n'est pas en continu, il y a des moments marrants avec ce poste de TV qui rebondit comme un ballon de basket.

Je pourrais arrêter sur cette image pas franchement idyllique mais souriante, or il y a un dernier problème. Ce sont les paroles du morceau. Faut s'accrocher et repasser le clip plusieurs fois. Le tube est tohu-bohuesque. C'est que Volutes, ils ne font pas dans la gentillette condamnation qui met tout le monde d'accord : ne disent pas que la guerre en Syrie ce n'est pas bien, qu'il faut l'arrêter tout de suite et qu'alors ce sera mieux.

Z'avez l'impression d'un truc à l'emporte-pièce, d'un micmac inqualifiable, c'est que voyez-vous, quand on essaie de comprendre et que l'on tente de sérier les éléments, l'on s'aperçoit des vertiges de la mondialisation. Tout est imbriqué. Et la dialectique n'est pas toujours capable de casser les briques. Politique, argent, clauses secrètes, convergences idéologiques et intérêts divergents, terrorisme, matières premières, religion... il n'y a pas de tout bons d'un côté et de gros méchants de l'autre, que du mauvais partout. Pas d'information, uniquement des manipulations. D'où cette télé à casser. D'où la banlieue. Car nous habitons la banlieue de la guerre mondiale. Notre monde est un mikado. Qu'un papillon financier fronce une aile à l'autre bout du monde et une tempête se lèvera à des milliers de kilomètres de là.

En deux minutes Volutes vous met les idées au clair : nous habitons une poudrière. Sur ce bonne soirée.

Damie Chad.

Le lecteur friand de l'aspect musical de Syriana se jettera sur la chro consacrée à la recension de leur disque. Voir livraison 427 du 29 / 08 / 2020.

Pour ceux qui veulent comprendre l'engrenage syrien la vision de Syriana film de Stephen Gaghan, paru en 2005, s'avèrera utile.

Pour ceux qui veulent plonger au cœur du cauchemar regardez Pour Sama ( 2019 ) de Waad al-Kateab. Ce n'est pas un film, uniquement des vidéos tournées in-situ. Attention les morts sont de vrais morts et le sang qui coule du vrai sang. Sans aucun voyeurisme. Sans adoucissant. Sans chiqué. Vous risquez d'en ressortir choqués.

 

FELIX PAPPALARDI

BLUES CREATION

&

CREATION

En ces temps d'après deuxième conflit mondial les jeunes japonais ne furent guère rancuniers. Douze années ne s'étaient pas écoulées depuis Hiroshima que Gene Vincent, fut reçu à bras ouverts. Au début des années soixante les Animals et les Rolling Stones imposèrent le goût du blues électrifié au pays du soleil levant. Par l'intermédiaire de ses bases militaires – appui logistique d'importance pour la guerre du Vietnam – the american rock'n'roll way of life fournit à une saine jeunesse avide de nouvelles connaissances tous les produits nécessaires à certaines expérimentations mentales...

Kazuo Takeda n'avait pas vingt ans qu'il participait déjà au nippon blues boom en tant que lead guitarist du groupe Blues Creation. Il avoue avec une trop grande modestie qu'il devait se concentrer un maximum sur ses cordes... leur premier album éponyme paru en 1969 était uniquement constitué de reprises de blues, Sonny '' Rice Miller '' Williamson, Willie Dixon, Muddy Waters... le deuxième fut enregistré avec la chanteuse folk Carmen Maki qui voulait tâter du rock, l'on y relève une version de Saint James Infirmary, dans cette même année 1971, ils enregistrèrent Demon and eleven children, peut-être le meilleur des albums du rock japonais de l'époque. en 72 le groupe splitta pour divergences musicales...

DEMON AND ELEVEN CHILDREN

Kazuo Takeda : guitare + compositions / Akiyoshi Higushi : batterie / Masashi Saeki : basse / Hiromi Osawa : vocals.

Atomic bomb away : pluie de bombes, guitares en piqués, rythmique lourde, la voix un peu maigrelette, mais l'orchestration s'y colle dessus et ne l'abandonne jamais même quand elle essaie de monter vers les nuages. Rempli de clichés mais de ceux qui font les bonnes photos. Partent du principe qu'il ne faut pas ennuyer l'auditeur, alors ils vous refilent sans arrêt de nouveaux plans. Une basse qui se souvient de Mountain, et un guitariste qui est un as du cha-no-yu sur table branlante. Missssippi mountain blues : un bon blues du piedmont avec harmonica, voix creuse et rythmique infatigable. Un peu trop attendu, la guitare qui se fait toute petite dans son coin même quand elle soloïse. Un blues qui ne vous invite pas au suicide est-il un bon blues ? Just I was born : c'est parti pour le galop du grand derby, la batterie répétitive et qui semble là pour assurer une présence discrète. C'est le vocal et la guitare qui portent le groupe. Ne jouent pas sur les coupes franches, z'avez l'impression que vous vous dirigez vers la fin du morceau mais la guitare embraye et le moulin à café tourne sans fin. Le client-roi retenu en captivité auditive doit en avoir pour son argent. Sorrow : essayent les vitesses une à une, à fond pour la guitare et tout doux lorsque la basse prend le relai. Vocal un peu gentillet, on ne peut pas leur en vouloir, ils ont du chagrin. Une guitare qui claptone un peu et qui prend son temps entrecoupée par des mélodies qui louchent du côté des Beatles. One summer day : le slow scorpionique, retirez les rideaux de vos fenêtres et pleurez à chaudes larmes votre amour perdu. Pourraient être un peu plus machos et partir du principe qu'une de perdue c'est dix riffs d'acier de gagnés. Brane baster : un minuscule soupçon d'acoustique, z'ensuite l'électrique joue au train qui s'éloigne à toute vitesse sur l'infini des rails. Dépasse difficilement les deux minutes, instrumental des plus agréables pour des oreilles rock. Sooner or later : moins hard, louchent un peu sur le british pop. Mélodie, écho souterrain dans la voix, cela n'a jamais tué personne, mais ça ne fait pas de mal non plus. Bonne partie de guitare finale. Demon & eleven children : le titre dure neuf minutes, ce qui est certain c'est qu'on ne s'ennuie pas en l'écoutant. Sont décidés à nous montrer tout ce qu'ils savent faire et ma foi ils peuvent vous réciter l'Encyclopédie Universalis à l'endroit et à l'envers. Si vous ne devez écouter qu'un unique morceau, ce sera celui-là. Une belle vitrine.

Précision utile sur ce démon et ces onze enfants. Ce n'est en rien un concept-album qui raconterait un sombre conte No, une espèce de Petit Poucet à la sauce nippone. Le titre a été rajouté au dernier moment par la maison de disques pour inciter les clients à acheter... L'ogre démoniaque du marketing nous dévorera tous.

Etrangement cet album de 1971 laisse présager ce que le suivant occulte totalement. Kazuo Takeda évoluera. Les mauvaises langues diront qu'il reniera sans état d'âme son passé de rocker et de hard rocker. Il se dirigera vers des musiques plus complexes, plus aventureuses, du prog à la la fusion pour finir par le jazz. Sachant cela, si vous écoutez cet album vous remarquerez que les structures des morceaux ne sont jamais fixes, que leur principal défaut, qui fonde aussi leur singulière qualité, est qu'elles reposent sciemment sur une instabilité généralisée.

 

En 72 le groupe splitta pour divergences musicales... Kazuo Takeda ne se découragea pas le quatuor Blues Creation était mort, il partit humer l'air chaudement musical de Londres et revint au pays pour créer le power trio Creation. En 1973, les voici recrutés pour assurer la première partie de la tournée de Mountain au Japon. Le courant ne passe pas avec Leslie West et Corky Laing, toutefois une franche camaraderie se crée avec le couple Felix et Gail Pappalardi...

En 1975 paraît le premier disque de Creation devenu quatuor :

CREATION

( 1975 )

Ne se sont pas foulés pour le titre de l'album. Par contre question pochette Hajime Sawatari frappa un grand coup. Je n pense que de nos jours un groupe ne se permettrait pas une telle couve. Sawatari est un photographe connu pour ses photos scandaleusement osées, peut-être a-t-il médité sur le poème de Baudelaire J'aime le souvenir de ces époques nues... Je n'ose pas dire que je vous laisse vous rincer l'œil.

Kazuo Flash Takeda : lead guitar, keyboards, lead vocals / Yoshiaki Iljima : guitar / Shigeru Matsumoto : bass / Masayuki Higuchi : drums.

You better find out / A magic lady / Lonely night / Tobacco road / Fairy tale / Pretty Sue / Got to get together / Watch 'n' chain / Feelin Blue / Blues from the yellow /

Rien à reprocher à ce disque, à part que tout le monde en a déjà entendu des centaines du même style. Le contenu ne vaut pas la couverture. Pour le deuxième opus de Creation, Kazuo Takeda qui a voulu remédier à la situation fait appel à Felix et Gail Pappalardi qui l'invitent chez eux à Nantucket pour l'écriture et le choix des morceaux. L'enregistrement aura lieu à New York.

FELIX PAPPALARDI & CREATION

( 1976 )

Shigeru "Sugar" Matsumoto : bass / Felix Pappalardi : Bass, keyboards, vocals / Masayuki "Thunder" Higuchi : drums / Kazuo "Flash" Takeda : lead guitar / Yoshiaki "Daybreak" Iijima : rhythm guitar / Producer : Felix Pappalardi, Gail Collins.

Prudemment A& M Records s'est chargé de la pochette !

She's got me : c'est terrible. Pour les mettre en confiance, les deux premiers morceaux du disques sont repris sur le premier album des Creation. Vous avez vite fait d'entendre la différence. La guitare de Takeda qui filait dans tous les sens, Felix vous l'a domestiquée, n'est pas là pour faire la belle mais pour construire le morceau. Une chose est sûre on n'est plus dans Creation mais l'on n'est pas dans Mountain, non plus. Takeda dira que Pappalardi lui a ouvert les yeux et les oreilles. N'y a pas que le hard rock dans la vie. L'important c'est d'être soi-même. Méfions-nous des montagnes, elles font de l'ombre. Un sorcier est aux manettes et la batterie d'Higuchi a pris de l'ampleur. Pas question non plus d'épaissir le son à devenir sourd, tout est dans la justesse, l'équilibre des forces. Voyez comment l'harmonica de Paul Butterfield se fond dans les guitares. Dreams, I dream of you : rien qu'au titre l'on comprend que l'on change de registre, on vous a montré comment on équilibre le rock, maintenant c'est le moment d'accompagner la roucoulade. Felix nostalgise au vocal, entre slow sixties et mélodie à la Sinatra. Pas du tout sinistre. Green rock road : et l'on passe de la variétoche à la ballade américaine, une guitare qui countryse et tout le mystère réside dans l'art de poser le timbre vocal sur l'enveloppe instrumentale, mine de rien, mine d'or. Preacher's daughter : le moment de balancer la voix, les guitares suivent et Pappalardi se fait plaisir, au Japon l'album est sorti sous le titre Creation et Felix Pappalardi, les acheteurs ont dû être surpris. Une petite merveille, mais ni le bruit ni la fureur créationiste. Listen to the music : Felix ''maître zen de sagesse'' Pappalardi au vibraphone laisse tomber des gouttes de pluie dans la limpidité d'une vasque au bord de laquelle s'élèvent trois roseaux solitaires. La sérénité du jardin japonais. Tout un art de grande subtilité. Secret power : un petit rappel sur une paroi de haute montagne, les guitares plantent les pitons, ça glisse un peu sur la glace, mais c'est juste une démonstration, Pappalardi jette les bases mais ne dévoile pas pas le sommet. Superbe. Summer days : les amerloques adorent l'été, à les écouter il est rarement brûlant, l'est mélancolique à pleurer, ces jours n'échappent pas à la règle intangible des rêves brisés. Pappalardi se gargarise du masochiste plaisir du désespoir. Dark eyed lady of the night : légèrement plus pimenté que le précédent, mais juste un arôme furtif. Une guitare narquoise, tout en finesse, rien à voir avec La mort viendra et elle aura tes yeux le dernier recueil de Pavese. Ballad od a sad cafe : le temps se met au gris, les nuages s'approchent, magnifique, grandiloquent, un dernier éclat de guitare et la symphonie s'achève.

Répétons-le les amateurs de Creation et de Mountain risquent d'être déçus. Pappalardi entertainment pousse la chansonnette. Avec tout autre que lui ce serait mièvre et insupportable. Les quatre ultimes américanades sont de véritables pièces de musique, des compositions au sens classique du terme, mais traitées en rock, rien à voir avec les orchestrations de Bernstein, mais l'on est dans cette veine, Gail et Felix ont créé un étrange mix qui louche autant vers la comédie musicale, que vers le country. Quelle idée baroque de se servir d'un groupe japonais pour embrasser en filigrane une bonne partie du spectre de la musique populaire américaine !

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TRAVELLIN' IN THE DARK

LIVE... DENVER '76

Reste que l'on est curieux de savoir comment le disque studio sera retranscrit live. Même si le titre de cet album public est un énorme clin d'œil à Mountain, c'est bien Pappalardi qui mène la cordée, et qui a décidé de poursuivre la voie qu'il a explorée sur Climbing ! avec des compositions comme Theme for an imaginary western.

Kazuo Flash Takeda : lead guitar, keyboards, lead vocals / Yoshiaki Iljima : guitar / Shigeru Matsumoto : bass / Masayuki Higuchi : drums.

Preacher's daughter : c'est ici que l'on comprend le choix de Creation comme groupe d'accompagnement. Et pour ce premier morceau il semble que c'est plutôt le son de Blues Creation qui de fait a été sélectionné. Notamment la fluide guitare de Takeda, et si les tambours de Higushi sont renforcés, les grosses poutres riffiennes du premier disque de Creation ont été transformées en copeaux pour alimenter un feu soutenu et continu mais sans sursauts de hautes flammes. Pappalardi s'est réservé la part du lion, le chant, et il ne s'en prive pas. L'est le croupier qui mène le jeu, ramasse les jetons, et fait tourner la roulette. Russe. Prend manifestement son pied. Big boss. En fin de partie c'est lui qui rafle la banque. Secret power : c'est le morceau le plus montagneux du disque studio, Pappalardi calme le jeu, l'est aidé par la basse de Matusumo mixée tout devant qui ralentit les escalades et veille aux dégringolades. Un petit éboulement de quelques milliers de tonnes ne nous aurait pas déplu, mais Pappalardi ouvre son gosier et domine la situation comme l'aigle du haut de son aire maîtrise tout ce qui rampe sous lui. Dreams, I dream of you : le Felix est heureux comme un cat apprivoisé qui ronronne sur son coussin de soie rose. Vous étale la marmelade à larges louches, vous vous pourléchez les doigts à l'idée de penser qu'il englue ses tartines rien que vous faire plaisir. Vous y mordez dedans à pleines dents et vous en avez jusqu'aux oreilles. Derrière les Creation violonisent. Sucre candy. Travellin' in the dark : le titre comme vous ne l'avez jamais entendu, sous forme de berceuse pour enfants sages pour qu'ils n'aient jamais peur de dormir dans le noir. Le pire c'est que ce n'est pas mal du tout. Tout le charme pastel des illustrations de Gail. Reason to believe : ne l'oublions pas Pappalardi a débuté en tant que producteur de la scène folk new yorkaise. Une reprise gentillette de Tim Hardin. Nous l'interprète en militant apaisé. Dark eyed lady of the night : une version montagnarde, le morceau idéal pour les musicos, que chacun ait son heure de gloire et les yeux de la lady s'éclairciront pendant que Felix chante son aubade. L'est sûr que les Creation ne sont pas des manchots déplumés sur un morceau de banquise fondante. As the year go passin' by : le sentiment du temps qui passe n'est pas joyeux et nous rappelle que la race humaine trépasse aussi, c'est parti pour une ballade bluesy grandiloquente à souhait, longue comme un jour de pluie, le scorpion de la mélancolie plante son dard dans votre cervelle métamorphosée en fromage blanc, un must pour les instrumentistes, un peu comme un livre de Delly que vous lisez pour la soixantième fois mais que vous n'avouerez jamais aimer. Nantucket Sleighride : Mountain revisité, en plus nuancé, en plus triste, en plus morbide, les musicos se font discrets, c'est la voix de Pappalardi qui tient le morceau et l'emporte dans son antre pour le dévorer. L'ivresse des hauts sommets a gagné l'équipage. Nous la communiquent. A écouter. N'y a pas que Leslie qui sait se servir d'une guitare. Takeda au taquet. Une version démesurée de plus de vingt-et-une minutes. Ébouriffant. Plus belle que celle de Twin Peaks. Brodée d'un satin scintillant d'écume folle. High heel sneakers : que mettre à la suite d'un tel prodige. Un bon vieux rock des familles ! Le vieux hit de Tommy Tucker que Jerry Lou s'est complu à dynamiter. Miracle, Creation se souvient qu'ils sont aussi un groupe de hard-rock et ça s'entend. Une intro tonitruante suivie d'une version méchamment blues mais hélas écourtée.

Pappalardi tel qu'en lui-même. Je pressens quelques déceptions pour les fans de Mountain, mais une fois qu'ils auront écouter le Nantucket ils auront la honte de leur vie à penser qu'ils ne l'ont pas dans leur collection.

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FELIX PAPPALARDI, CREATION

LIVE AT BUDOKAN 1976

Kazuo Flash Takeda : lead guitar, keyboards, lead vocals / Yoshiaki Iljima : guitar / Shigeru Matsumoto : bass / Masayuki Higuchi : drums.

Pretty sue : ce disque ne fait pas double emploi avec le précédent, beaucoup de titres sont issus du premier LP de Creation et ils y renouent avec leur gros son appuyé où ça fait mal, un beau ballet de basse de Matusumo qui imite Jack Bruce à la perfection. A moins que ce ne soit Felix, mais il ne faut pas prêter qu'aux riches. Lonely night – You better find out : certes le son n'est pas parfait mais sur ce medley règne un grand désordre bon enfant qui frise l'incohérence. Le public apprécie... A magic lady : Sur le moment il devait y avoir de l'ambiance, mais la magic lady n'est pas aussi magique que ses promesses. Tobacco road : débordement de batterie, guitares qui jouent aux marteaux-piqueurs. Chant à l'arrache. N'ai jamais vraiment apprécié ce morceau que j'ai toujours trouvé touffu. Mais là c'est la jungle, tellement serrée que vous ne pouvez y glisser le petit doigt du pied. Bourrinent à mort. Secret power : entrée de Felix Pappalardi, c'est incroyable comme un bon chanteur vous met de l'ordre dans la pétaudière, n'a qu'à ouvrir la bouche et le monde s'ordonne. Le Matusumo assume grave et l'on louche un peu vers Cream pour le son et vers Mountain pour les sous-bassements oedémiques lyriques. Dark eyed lady of the night : nettement plus en forme que sur le disque précédent. La donzelle a retrouvé son sex appeal, elle minaude et joue à la vierge effarouchée dans un poème d'André Chénier, les gars en sont tout émoustillés, font attention à ne pas commettre de grosses bavures avec leurs instruments. Ne s'agit pas de lui marcher sur les pieds. Quant à vous, vous êtes prêts à rester là toute la nuit à tenir la chandelle s'il le fallait. MC Blues : un bon blues n'a jamais tué personne, en voici un avec ses grappillons de guitares, sa chaloupe cadencée, et Felix qui vous propulse au cœur de la tristesse du monde par le glissement du timbre de sa voix. La guitare pleure, faudra un jour que l'on m'explique pourquoi ces marches funèbres vous filent un extraordinaire pêchon. En tout cas à celui-là il ne manque rien. Takeda au summum. Commando delta. Theme for an imaginary western : le cheval de bataille de Felix pour terminer le premier CD. L'on ne s'en lasse jamais, le côté verte prairie imaginaire qui défile sans fin. Les temps cruels de l'innocence perdue à jamais. Nantucket sleighride : l'on ne change pas une formule gagnante. Encore un must légendaire de Pappalardi. Une belle version qui ne vaut pas la précédente. Ne dure qu'une dizaine de minutes, la voix splendide, mais l'accompagnement un tantinet trop rapide au début, et plus tard trop lent, par rapport à la puissance déployée. Manque un peu de vent dans les voiles de Takeda qui n'est pas un oiseau ivre d'écume parmi les cieux... Preacher's daugther : le morceau bien envoyé au rebond de la balle. Le son trop souffreteux pour que l'on puisse apprécier à sa pleine mesure. Dommage ! Watch 'n' chain : un morceau de Creation, z'ont récaté le bazar du début, un quart d'heure quasi instrumental de montées graduelles, de grands feux de joie suivis de descentes en douceur, sur scène les spectateurs adorent ce genre de pattern, à froide écoute c'est moins exaltant. Tout ce qu'il faut servi sur un plateau, mais le manque d'originalité est flagrant. L'assistance panurgique ne manque pas de taper dans les mains. Longuet. MC : présentation des musiciens. Dreams, I dream of you : quatre minutes de rêve... Au bout desquelles on renoue avec les habitudes de Mountain, un solo de guitare de Takeda excellent, qui constitue l'ouverture de High heel sneakers en mode blues, à la suite duquel nous avons droit – tradition oblige - à un Roll over Beethoven qui nous rappelle de bien belles excursions en haute montagne. Soyons franc, Takeda n'est pas West, il se coule dans Chuck Berry mais ne se l'approprie pas.

*

Creation est absent du disque suivant. L'on sait qu'en tant que producteur Felix Pappalardi n'a jamais hésité à mettre la main à la pâte, à se saisir d'un instrument, à écrire un morceau. L'on connaît sa participation à Mountain, beaucoup moins ses enregistrements avec Creation, mais Don't Worry, Ma est le seul record qu'il publia sous son propre nom. Sorti quelques années avant sa disparition, il se teinte d'une aura testamentaire qu'il n'avait pas évidemment lors de son enregistrement. Rappelons que Felix repose aux côtés de sa mère décédée en 1968.

DON'T WORRY, MA

( 1979 )

Nécessité de ne pas mythifier en écoutant, la liste des participants ( voir dessous ) nous en empêcherait. On ne peut pas dire qu'il était tout seul, une bonne trentaine de musiciens, presque un orchestre symphonique avec section de cuivres et pupitre de cordes. Ce n'est pas un disque de rock'n'roll. Pappalardi chante les morceaux qu'il aime. En point c'est tout. Oubliez le bassiste de Mountain.

Certes ce n'est pas une réunion de copains le soir au coin du feu mais parfois comme sur Railroad Angels ça y ressemble, l'on dirait que l'on a ménagé à tous ceux qui passaient par le studio une place dans la chanson. Tous un peu serrés mais heureux de se retrouver là. Une espèce de gospel à la bonne franquette où chacun s'en vient pousser la chansonnette. Deux traditionnels arrangés avec Gail, chacun symboliquement disposé en première piste des faces 1 et 2 : Bring it with you when you come et the Water is wide, qui vient de loin, d'Ecosse et du début du dix-septième siècle. Ce dernier morceau un peu engoncé dans une aura de respectabilité, traitée avec un tel maximum de précautions qu'il en devient fastidieux. De loin la version de Joan Baez, qui a travaillé avec Pappalardi, beaucoup plus simple s'avère mille fois plus belle. On attend le léopappardi au tournant pour Sunshine of your love, Felix ne change rien au traitement de la voix, par contre les guitares restent dans leurs étuis et une crème de cuivres se chargent de la participer à la partition. Pour vous donner une idée souvenez-vous du saxophone sur les dernières mesures de Walk on the wild side de Lou Reed, ben là c'est aussi beau, à part que ça dure un max et que vous en avez toute une section qui ne fait pas halte. Question cuivres étincelants jetez-vous sur White boy blues qui mériterait de s'appeler White boy rhythm'n'blues, assaisonné à la Memphis horns qui groovent la vie et un chœur de filles qui stuffent et staffent à mort. Le meilleur morceau à mon avis. Quoique à la réflexion Caught a fever vaut son pesant de bitcoins. Y a de tout là-dedans, au début vous parieriez votre fortune personnelle pour du pure blues, mais très vite chacun des participants désire apporter sa tonne et demie de gros sel iodé et vous ne savez plus ce que c'est. Pourtant c'est évident : c'est du Pappalardi qui vous emmène au paradis. Parce ce que si les trois dizaines de clampins amicaux qui l'entourent marnent à mort sur leurs instruments, le Felix il se contente de poser sa voix. Un maître organe. Doit se décider au dernier moment, tiens je pourrais le faire comme cela et dès qu'il ouvre la bouche une clarté apollinienne irradie le studio. Magnifique à chaque fois, ah ! sa version de As the tears passin' by – dans les deux disques précédents il vous la traitait en ballade aussi pompeuse et boursoufflée que les joues de Pompée défilant le jour de son triomphe sous la tribune des rostres - et ce coup-ci il la commence in blue, et puis toutes les couleurs de l'arc-en-ciel y passent et votre cœur se déchire en mille et un confetti. Vous reste encore High Heel sneakers et la Farmer's daughter pour vous remettre de vos émotions.

M'étonnerait qu'avec les royalties il ait pu s'acheter une Cadillac agrémentée de l'option pare-chocs en or massif. Un caprice de gentleman. Un homme qui détruit sa légende et sa réputation. ( Elles sont comme les têtes de l'Hydre de Lerne qui repoussent aussitôt coupées. ) En toute connaissance de cause. Avec ce je-m'en-foutisme absolu de celui qui n'en fait qu'à sa tête. Une énorme leçon de liberté et de savoir-faire. Le génie de la simplicité, peut-être même la simplicité du génie.

 

Felix Pappalardi :vocals / Bernard Purdie : drums, timpani, tambourine, producer / Eric Gale : guitar / Richard Tee : piano, organ / Chuck Rainey : bass / Pancho Morales : congas / Frank Wess : tenor saxophone, flute / David Tofani : tenor saxophone, flute / Edward Daniels : tenor saxophone, flute, clarinet / Wilmer Wise : tenor saxophone, clarinet / George Opalisky : alto saxophone, tenor saxophone, flute, soloist / Arthur Clark : flute, bass clarinet / Irvin Markowitz : trumpet, flugelhorn / Victor Paz : trumpet, flugelhorn / Burt Collins : trumpet / George Marge / oboe, piccolo / Peter Dimitriades : violin / Sanford Allen : violin / Kathryn Kienke : violin / Doreen Callender : violin / Norman Carr ; violin / Noel DaCosta : violin / Robert Tozek : violin / Gene Orloff : violin / Selwart Clarke : viola / Julien Barber : viola / Al Brown : viola / Kermit Moore : cello / Corky Hale : harp / Maeretha Stewart : backing vocals, leader / Hilda Harris : backing vocals / Ullanda McCullough : backing vocals / Horace Ott : arranger, conductor / Artwork : Gail Collins. On ne peut pas dire qu'elle se soit fatiguée. Le minimum syndical. Mais c'est le disque de Felix à lui tout seul. Les meilleurs cadeaux sont ceux que l'on s'offre soi-même.

Damie Chad.

27/05/2020

KR'TNT ! 466 : THE PESTICIDES / GREG DULLI / VIVIAN STANSHALL / PRETTY THINGS / SUPER GROS CON / ROCKABILLY GENERATION / JADES / MANIFESTE ELECTRIQUE / WEST BRUCE & LAING

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 466

A ROCKLIT PRODUCTION

FB KR'TNT KR'TNT

28 / 05 / 2020

 

THE PESTICIDES / GREG DULLI

VIVIAN STANSHALL / PRETTY THINGS

  SUPER GROS CON

ROCKABILLY GENERATION / JADES

MANIFESTE ELECTRIQUE / WEST BRUCE & LAING

TEXTES + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

THE PESTICIDES

( Soundcloud )

J'avais préparé le titre ci-dessus pour écrire la chronique ce matin et avant de me mettre à l'œuvre je jette un coup d'œil distrait sur le fil de mon FB, tiens marrant une photo de Djipi Kraken alors que je vais parler de lui dans trois minutes, mais l'horreur déboule vite, Elise Bourdeau à mots touchés-coulées nous annonce qu'il est passé du côté des ombres.

Nous n'avions fait que l'entrevoir, dans sa vareuse blanche et ses cheveux blonds, le visage fermenté et couturé d'un spleen byronien, d'instinct nous avions pensé à un artiste tourmenté par l'étrange alchimie opératoire que sont les noces de la poésie et du rock'n'roll. A ses côtés les deux pestes, qui furent ses derniers rayons, d'un soleil noir et baudelairien. Il arpente maintenant des sylves obscures, pour quelques uns sa présence aura orienté leur intimité au monde. Rares sont les individus qui irradient ce privilège insigne d'illuminer l'existence de ceux qui ont côtoyé leur solitude êtrale. Chemins réservés.

Toutes nos pensées à ces petites pestes...

 

Deux titres uniquement sur ce Suncloud qui ne demandait qu'à être empli. Dont l'ajointement résonne tel un ultime message, la nécessité de vivre intensément d'une part, et la sensation de cet anneau de feu qui nous encercle, nous donne tour à tour mort et naissance infinies. Car ce qui est mort ne mourra plus jamais.

Take me : étrange de s'apprêter à écouter The Pesticides sans les voir sur scène, la signalitique gesticulatoire des deux jumelles focalise l'attention, vous êtes sensible au jeu du double miroir de leurs mouvements, et là vous n'avez que la voix. C'est faux puisque la guitare de Kraken est présente aussi, mais cette fois elle n'est pas en appui direct, un petit binaire bien pesé mais rien de prenant, c'est que le Kraken connaissait ses demoiselles, leur perversité native, juste leur donner le ton, et l'auditeur se débrouille avec ces deux voix à l'unisson qui rampent comme du lichen bubonique qui aurait décidé de se fixer sur l'aura de votre âme. Et vous restez-là, incapable de chasser de la main cette lèpre insidieuse, et fascinante. Le murmure des sirènes est encore plus déroutant que leur plein-chant. Death circle : un phrasé davantage rock, le Kraken qui fait craquer ses écailles plus fort, la flamme est-là, elle avance sans se presser, inextinguible, mais lorsque le morceau s'arrête, la boucle s'achève et vous a rejeté sur le rivage de votre insatisfaction humaine. Vous avez raté quelque chose, votre vie, mais elles chantent comme des gamines qui tirent la langue à la mort.

Et puis dans la journée sont apparus d'autres titres qui sont parfois aussi crédités en même temps The Pesticides et Les Brigades Rouges, ou Barbelés, quand vous recherchez vous vous apercevez que vous retombez sur The Pesticides, ou Djipi Kraken, un jeu subtil entre hétéronymes et projets parallèles en déshérence.

Jessy : j'ai six quoi ? Six fragments de quoi ? Elles font leur voix de prêtresse mystérieuses occupées à d'incompréhensibles rituels, parfois l'une chante plus haut que l'autre comme s'il fallait aider au déséquilibre du monde. Très beaux froissés de guitare. Vous ne saurez jamais si Jessy était un être de douceur ou un pantin désarticulé. Quelle importance. Sûrement une ténébrante fleur du mal. Terrific Man : ça terrifique, je pars me recoucher, il en faut plus pour me faire peur. Et ces voix aigües, doit y avoir une araignée noire et velue dans le studio, ce n'est que petit à petit que la frousse commence à vous gagner, pourtant le background est idéal, à la troisième reprise – ah ces coups de cymbales miteuses - vous ne savez plus si vous-même vous n'êtes pas l'épouvantail qu'elles se chargent de supplicier. What's wrong with me : la guitare de Kraken est un vortex d'introspection auto-mutilatoire, les filles chantent depuis l'intérieur de leurs corps, on croirait qu'elles sont devenues poissons lovecraftiens, à moins que ce soit l'exploration simultanée des deux phases de la schizophrénie. Whatever : magnifique cette voix qui provient du dessous de l'âme, d'un endroit où l'on n'a jamais posé les pieds car l'on ignorait qu'il existât, et l'on n'était jamais tombé par hasard dedans. Des voix graves et des guitares fuselées, vous ne savez pas jusqu'où vous descendrez mais vous suivez le chemin interdit. Just a doll : inquiétant. Une espèce de ballade romantique au pays des épaves, ces morceaux de vie que nous abandonnons derrière nous parce qu'ils sont trop lourds à porter, à tirer. Des confidences que l'on n'aurait jamais avoir voulu entendre. Master Piece : de Barbelés : autre groupe de Djipi Kraken. Qui se revendiquait du Punk. Puisqu'il le disait. Pas vraiment un instrumental, un morceau que nous pourrions qualifier de sonoral. Quelque chose qui s'aventure dans un rock'n'roll strictement basique mais expérimental. L'approche des gouffres. Nous avions-là un magnifique guitariste. Et nous le découvrons trop tard.

The Pesticides se réclament du Velvet Underground mais ces morceaux m'ont plutôt évoqué, par leur compression musicale obstinée à ne laisser aucun espace vide, les premiers enregistrements de Lou Reed d'avant le Velvet. Lors du concert du 06 mars 2020 à l'Espace Dennis Hopper de Bagnolet, les filles avaient squatté nos mirettes, un peu comme les danseuses d'un ballet occultent les musiciens, sur ces bandes destinées à un premier E. P. l'on peut se rendre compte du travail effectué par les voix, se recouvrent, s'entremêlent, se détachent pour mieux se ressouder l'instant d'après, et ces mélopées sont soutenues par les finesses d'une guitare jamais à court d'invention et d'intervention, un peu à la manière des vents marins qui lissent et entraînent les vagues. Djipi Kraken et ses petites pestes étaient en train d'élaborer un son et une mise en scène originales. Mais la vie continue. Nous avons confiance.

Damie Chad.

Hello Dulli, mon joli Dulli

- Part Two

Pour la parution de son premier album solo, Greg Dulli accorde une audience à l’émissaire d’Uncut, un nommé Sam Richards. Inespéré.

— Mais pourquoi un album solo ? Serait-ce donc la fin des mighty Afghan Whigs ?

— Absolutely not. Mais Patrick Reeler fait partie des Raconteurs et John Curley est retourné à la fac. Puis John Skibic m’a dit que sa femme attendait un gosse alors je me suis dit oh fuck tout le monde est fucking busy et comme je passe mon temps à composer des chansons, il m’est apparu clairement que je devais continuer seul.

Et voilà le travail. Il s’appelle Random Desire. Le petit conseil qu’on peut donner à ceux qui ne l’ont pas encore écouté est de l’écouter dans de bonnes conditions, car c’est un album qui a du son et qui n’est pas fait pour être écouté sur un ordi ou un téléphone. L’album est tellement bourré de son qu’il chevrote et qu’il peut faire sauter un casque. Dès «Pantomia», il craque sa voix comme on craque un coing d’un coup de hache. Il fait le choix de pulser le son au-delà des limites du descriptible, il s’assoit sur les conventions, il explose une prod qui n’attendait que ça. Big Dull déclenche une sorte de sur-excitation de l’écoute que vient encore gonfler «Sempre». Vas-y Dulli, mon joli Dulli, gratte ta moelle, bats ta chique, gueule ta Soul. Pas de pire teigne d’American popster que ce mec-là. Quand il lance un Go!, ça bascule dans l’extrême, you got no one/ You got no one, il sait de quoi il parle, il sature le son d’énormité et bien sûr les falaises de marbre s’écroulent dans la clarté irisée d’un nuage atomique. It’s so easy ! Easy ! Pretty easy ! Le barnum remplit l’espace. Dull does it right. C’est forcément un album destiné aux esprit éclairés. Greg Dulli s’amuse à repousser les frontières, donc ça tourne vite au monumental. Il joue parfois en sous-main, mais assez magnifiquement. S’il ne fallait conserver que trois artistes dans l’actualité, ce seraient Lanegan, Swamp Dogg et lui. Pourquoi ? Parce qu’ils sont visionnaires. L’Afghan revient au beat de confrontation avec «The Tide». Il re-sature de plus belle, il chevrote son son more and more, il voit jusqu’où il peut aller trop loin, never better but forever at your worst, comme s’il explosait la pop par le cul, avec somebody in the wave/ Like you by my side, fantastique pusher de push-push et il sort ça, avec un œil qui pend : «You can steal me blind but you will never find !». Pire encore, son «Scorpio» est une intrusion dans la boutique à délices. Dull s’y fait breaker d’infamous power pop, il jacte dans son micro comme un punk dégueulasse et tout grelotte de beauté, comme si le Brill s’écroulait dans sa besace. But baby I think I got some champagne somewhere in the back, on ne se méfie pas, c’est amené au piano et la bombe explose, breathe with me, il veut tout, sing to me, feel your body come close, et le cœur du cut bat la chamade comme ça n’est jamais arrivé dans l’histoire de la pop américaine, Dull envoie les violons, lay with me, no one knows we’re awake, puis ça bascule dans le deceiving me, il sait que ça va mal tourner, I know this will end, ça pue l’écumoire, le bouilli vivant au retour de la pêche. Dull a du génie. Et ce n’est pas fini. Il repart de plus belle avec «It Falls Apart» et un better get down/ Cuz the sheets are poppin’ ogh yeah, il rase les murs à sa façon. Chaque mot sonne comme l’écho d’un oracle, Dull rôde dans son texte comme un loup affamé, il retrouve sa poule dans le groove, I found you there, c’est plombé de mortalité extrême, I feel the night/ Surround, il se fait anaconda géant pour ramper dans les ténèbres, il sort un son puissant et compressé, on respire mal, comme s’il s’asseyait sur nos poitrines, et comme dieu ou le diable, il obtient tout ce qu’il veut de nous. Absolument tout. Avec «A Ghost», il passe au mambo de malpractice, il danse sa vie dans la mort, il évolue libre de toute poursuite, avec tout le son et tous les violons qu’on peut bien imaginer, il devient Dull the bull, ce mec remplirait à lui seul le Bestiaire d’Apollinaire. Il va chercher son random desire très loin, il n’en finit plus de clamer sa foi de pâté de foie dans «Lockless», il cherche à rattraper les paroles qui fuient sa bouche, random desire knows my name et ça explose dans un chaos de trompettes et de tout ce qu’on peut bien imaginer. Big Dull ne vit que pour l’orgasme. C’est sa religion. Il s’enterre vivant dans le son. I would do annything, clame-t-il dans «Slow Pan», juste pour essayer de ne pas s’en sortir. Dull s’en branle éperdument. C’est un homme libre, un artiste pur.

Durant l’audience, il explique qu’il a commencé très tôt à composer, dès l’âge de 14 ans.

I come up with a riff that I like and I hum a melody over it, et je trouve les mots qui conviennent à la mélodie. J’ai fait ça pendant 40 ans.

Il ajoute plus loin qu’il se considère comme un artisan. Il se fie uniquement à son instinct. Si sa tentative de compo foire, il l’abandonne. Si elle marche, alors il la chante sur scène.

Une question aborde justement l’aspect sombre de certaines de ses compos. Greg Dulli travaille essentiellement sur la violence relationnelle et le pourrissement des sentiments affectifs. Mais il avoue s’en éloigner pour aller vers quelque chose de plus abstrait. Il n’a plus besoin d’avoir le cœur brisé pour composer. Il n’a plus besoin de se sentir détruit pour devenir génial. Il croyait comme beaucoup de gens qu’il fallait souffrir pour produire de l’art. Mais il n’est jamais allé jusqu’à saboter une relation pour trouver de l’inspiration. Ça lui paraît nul et de toute façon, ça sonnerait faux.

Quand on lui demande s’il écrira un jour son autobio comme vient de le faire son ami Mark Lanegan, Greg Dulli se montre catégorique :

— Absolutely no, no way. Je n’ai pas la patience pour ça, je vis trop dans le présent.

Mais il en profite pour saluer ce chef-d’œuvre laneganien qu’est Sing Backwards and Weep: A Memoir. Il profite aussi de l’audience pour saluer la mémoire des disparus qui lui sont chers, son chat Clyde, ses grand-parents, Prince, David Bowie. Il estime qu’il a beaucoup de chance d’avoir vécu à la même époque qu’eux.

La parution en 2017 d’In Spades, dernier album des Afghan Whigs, fut un événement considérable. Oh la la, quel album ! D’abord, y a Satan, lui qu’est comme un melon, lui qu’a des grosses cornes, lui qui sait plus son nom, monsieur, tellement qu’il voit tout, tellement qu’il a tout vu. Ensuite, y a «Arabian Heights» qu’est bâti comme un empire, à la force d’une vision, monsieur, d’une vision conquérante, et le son est si dense qu’on se pâlit comme un cierge de Pâques, monsieur, et qu’on chante de concert love is a lie et qu’on beugle à pleine gueule like a hole in the sky when you die. Ensuite y a «Toy Automatic» qu’est sombre et beau, qu’a des culottes dans les cheveux, qu’a jamais vu un peigne, et qu’a l’œil qui divague et qui vire too soon too late, monsieur, et qui sème ses mots dans un fleuve orchestral si majestueux qu’on dit oui qu’on dit non. Oh, ensuite y a «Oriole» qui rêve qu’il vole forever et qui balbutie flying flying flying avec des larmes plein les yeux et qui cherche l’amour et la foudre, du soir au matin, sous sa belle gueule d’apostat, et qui fait la grandeur de ce disque qu’est raide comme une saillie. Et puis y a «The Spell», si incantatoire qu’il défie toute concurrence, monsieur, qu’est beau comme une maison avec plein de fenêtres et presque pas de murs et qui fait free the light et qu’on écoute en se tordant les mains tellement c’est beau, tellement c’est beau. Et puis y a cette chanson qu’est trop belle pour moi, cette chanson qui s’appelle «Light As A Feather» et qui ressemble à un amas sonique grimpé à califourchon sur des accords si sourds qu’on dirait des pots, monsieur, des accords si profonds qu’on dirait le gouffre de Padirac et mon Dulli, oh mon joli Dulli, il gueule dans sa tempête, monsieur, il chante les yeux tout mouillés, et pour un instant, un instant seu-le-ment, il éclipse Dieu le père et tous les saints de la Trinité, il dit qu’il n’a plus rien à perdre, et le vent du Nord l’emporte au loin, monsieur, comme une clameur. Et y a «Into The Floor», qu’est gueulé au soir de la vie, qui dit non à la mort, qu’est too late ou qu’est yet to come, et qui fascine, monsieur, qui remonte inlassablement à l’assaut du ciel et qu’est beau comme un soleil de Van Gogh !

Signé : Cazengler, Salvatorve Duli

Afghan Whigs. In Spades. Sub Pop Records 2017

Greg Dulli. Random Desire. Royal Cream LLC 2020

Sam Richards. An audience with Greg Dulli. Uncut # 275 - April 2020

 

Stanshall be released

 

Vivian Stanshall ou the gospel according to Dada. Comme le dit si bien la chanson, we shall be released, yes, mais avec Stanshall et les derniers grands provocateurs du XXe siècle. Chacun sait qu’il vaut mieux rire plutôt que de craindre l’enfer et prier Dieu que tous nous veuille absoudre. Alors rions.

Avec Ginger Geezer, Lucian Randall & Chris Welch rendent un hommage vibrant à Viv 1er, roi des lunatiques britanniques. Les deux zauteurs ne sont pas des zutistes, mais ils zécrivent bien. Ils regorgent d’admiration pour ce roi des lunatiques qui fut expert en maniement des situations extrêmes. Pas pire pousseur de bouchon que ce bohème roukmoute. Il est utile de préciser que le cocktail valium/vodka joue un rôle prépondérant dans cette épopée royale. Consommer avec modération ? De quoi faire hurler de rire le roi Viv, notre roi favori, aussitôt après Ubu.

On entre dans ce livre comme on entrait jadis d’un pas léger au Palais de Tokyo pour visiter l’expo Picabia. Instant magique. D’ailleurs on croise très vite des connaissances dans les pages de Ginger Geezer. Tiens voilà Marcel Duchamp ! Les auteurs établissent un parallèle entre Duchamp et Stanshall sur la base d’une maigreur de l’œuvre. De plus, l’un comme l’autre chouchoutaient les calembours, les bonnes blagues, et les symboles obscurs. Pire encore, ils insinuaient énormément. Ils excellaient surtout dans l’art de l’ellipse. Stanshall : «Quand Duchamp signa l’urinoir ‘R. Mutt’, la messe était dite, en vérité. Il n’avait plus besoin d’en rajouter.»

Il n’est donc pas étonnant que Stanshall baptise son groupe Bonzo Dog Dada Band - It was this sense of fun and rule-breaking that was alive in the Bonzos - Sens du fun et mépris des lois. Tout est là. Stanshall entend ramener l’énergie Dada dans la scène rock anglaise. Puis lassé d’avoir à expliquer ce qu’est Dada aux ignares, il transforme en 1968 le Bonzo Dog Dada Band en Bonzo Dog Doo Dah Band, le Doo Dah venant d’une expression couramment utilisée par la mère de Rodney Slater (clarinettiste du groupe), «Oh fetch me the doodah» qu’on pourrait traduire par «passe-moi donc le machin». Stanshall flashe comme un flash sur les expressions insolites. Il flashe aussi sur le homard que Gérard de Nerval promenait en laisse, au Palais Royal. Précision capitale : la laisse était un ruban bleu. Pourquoi un homard ? Très simple : le homard n’aboie pas et connaît les secrets de la mer.

Les animaux jouent un rôle prépondérant dans le règne de Viv 1er, roi des lunatiques, notamment les bestioles antipathiques. Notre bon roi prend plaisir à transformer son salon en vivarium. Lorsqu’il reçoit des invités, il nourrit ses piranhas avec les souris mortes qu’il stocke dans son frigidaire. De gros serpents s’évadent aussi de leurs cages en verre et Viv 1er passe beaucoup de temps à inspecter le dessous des banquettes du salon à leur recherche, ce qui insécurise comme on peut l’imaginer ses convives nullement habitués à savoir de gros reptiles en liberté dans les parages. Aimable, le roi prévient : «Just watch out, it may show up !». Un visiteur pétrifié d’horreur rapporte qu’installé au salon et lancé dans une brillante conversation sur l’art avec Stanshall, il vit un horrible serpent s’échapper lentement d’un aquarium installé dans le dos de son hôte. Viv 1er donne aussi de la viande crue à ses tortues. L’une d’elles s’appelle Stinky. On peut lire sur l’étiquette de l’aquarium : Stinky, the man-eating turtle. Stinky donne d’ailleurs des coups de bec dans le verre pour réclamer sa viande.

Et puis voilà Bones, le bulldog qui vit avec Viv sur le Searchlight. Robert Short décrit Bones comme un chien horrible qui n’en finit plus de péter et de chier partout - The most loathsome creature I think I’ve ever seen - Le chien le plus dégueulasse qu’il ait jamais vu. Viv décrit son toutou comme «un bulldog brun et feignant, fidèle et complètement stupide.» Il ajoute que ses pets valent largement ceux du Pétomane, qui faut-il le préciser, figure parmi les idoles de Vivian Stanshall.

Il adore aller se taper la cloche dans les meilleurs restaurants. Il déguste les mets les plus fins et sirote les meilleurs crus. Puis il prend soin de roter très fort pour que tout le monde entende. Il reste assis et attend la réaction. Il aime aussi lâcher des pets bien sonores. Sur scène, lorsqu’il joue du piano, il en lâche un gros et déclare au public : «That was a bum note.» Il adore aussi aller faire le con au cinéma. Tiens, Les Oiseaux d’Hitchcock, par exemple. Il se met au fond de la salle. Quand les oiseaux attaquent, Stanshall rajoute des cris horribles et fout les chocottes à tout le monde. Soit les gens se barrent, soit ils se planquent entre les rangées de fauteuils.

Il adore aussi faire le gros dégueulasse à la Reiser. Un jour dans la rue, Stanshall se déshabille et le voilà en slibard, un slibard infect, deux fois trop grand, plein de trous, avec des taches de thé et des brûlures de cigarettes. Une amie qui partageait sa chambre lors d’une tournée des Bonzos rapporte que Stanshall se mettait au lit dans un pyjama horriblement puant, et bien sûr, il avait pris soin de mettre des œufs dans le lit. Splouch, splish, splash. T’as voulu voir Vesoul et t’as vu Stanshall.

Avec le Pétomane, Oscar Wilde et Audrey Beardsley sont les autres héros de Vivian Stanshall. On s’en serait douté. Ce roi des lunatiques est aussi un homme extraordinairement cultivé. Gary Lucas se souvient de l’avoir rencontré à New York : «Il portait les cheveux longs et en avait déjà perdu beaucoup, mais il avait beaucoup d’allure. Grand et maigre, il avait l’air d’un épouvantail avec une grande barbe rouge. Il portait un pantalon pattes d’éléphant, comme dans les années soixante. Il conservait une allure de rock star.» Pour Gary, c’est une soirée magique : «Il avait un charisme extraordinaire, on aurait cru rencontrer Oscar Wilde.»

Parmi les gens que Stanshall admire, citons aussi Sir Richard Burton, l’homme qui découvrit avec John Speke les sources du Nil, qui traduisit le Kama Sutra et les Contes Des Mille Et Une Nuits, en pleine époque victorienne. Quand le réalisateur Tim Nicholls se pointe à Muswell Hill pour rencontrer Viv, il tombe lui aussi sous son charme : il n’avait encore jamais rencontré un homme aussi créatif - He was charming and hugely intelligent. He was fascinating and definitively unconventional (il était charmant et extrêmement intelligent. Très fascinant et parfaitement non-conventionnel) - Et Pete Brown qui vivait dans les parages ajoute : «He was a self-made intellectual.»

C’est pendant l’âge d’or des Bonzos que Stanshall devient accro au valium. Il souffre de panic attacks et doit prendre du valium pour se calmer. Mais l’abus de valium détériore l’élocution et sur scène, ça finit par poser de sacrés problèmes. Autre chose. Pendant une tournée américaine, il est possible qu’il ait testé le LSD, volontairement ou non. Neil Innes remarque qu’il est devenu bizarre à son retour à Londres. Par contre, le roadie R Mutt est beaucoup plus catégorique : il affirme que Stanshall a pris de l’acide à New York. R Mutt ajoute un point capital : «Avec l’alcool comme avec l’acide, Stanshall aimait bien savoir jusqu’où il pouvait aller trop loin.»

Artistiquement parlant, Stanshall dispose d’une très belle voix. Il dispose de deux registres, un registre léger et farfelu qui lui permet de chanter comme un crooner des années vingt et d’aller chercher des sacrés chats perchés, et un registre extrêmement profond et fruité - a Dundee cake of a voice - qui lui permet de balancer des coups de gutsy trombone blasts of larynx-lazy British sottery, to use a Stanshally sort of a phrase.

Les ‘coups’ de Viv sont des chefs-d’œuvre d’exaction inopinante. En voici un beau specimen : les Eagles sont à Londres et souhaitent rencontrer Stanshall qu’ils ont vu à Los Angeles au temps des Bonzos. Pas de problème. Le pote de Viv Andy Roberts passe les prendre à Maida Vale et les ramène au bercail. Ils passent la soirée à fumer une herbe africaine extrêmement puissante et décident d’aller casser la graine dans un restau indien. Pendant le repas, Viv leur fait le coup de la crise cardiaque : il se plie en deux, se tord de douleur et envoie Andy chercher ses pilules. Les Eagles se retrouvent coincés dans un restaurant avec leur héros gémissant et grimaçant à l’excès.

Un jour, pour se distraire, Viv 1er répond à une annonce proposant une démonstration à domicile d’une power shower portable, c’est-à-dire une douche puissante qu’on peut installer soi-même dans sa salle de bain. Il signe le coupon du nom de Mr Penguin. Il faut savoir que lorsqu’il nettoie un aquarium, Viv ne porte pas un tablier, mais plutôt une combinaison d’homme grenouille et des palmes. Quelques jours plus tard, alors qu’il nettoie l’un de ses aquariums dans cette tenue pour le moins incongrue, on sonne à la porte. Il flippe floppe jusqu’à la porte d’entrée, l’entrebâille et fait : «Yes ?» C’est la dame du power shower. Elle est subjuguée par l’apparition de l’homme grenouille mais reprend très vite ses esprits pour demander : «Is Mr Penguin at home ?»

Encore un coup fameux : Stanshall cherche la maison de Pete sur Ossulton Way. Il se trompe de maison. Une vieille dame de soixante ans ouvre la porte et reste pétrifiée : devant elle se tient un géant empestant le rhum, portant des lunettes à montures octogonales, une barbe rouge, et une chemise de nuit décorée de lunes et d’étoiles. Il s’appuie sur une béquille grossière taillée dans un arbre et chaussée d’une godasse de foot. L’apparition grommelle : «Where’s Pete ?» et s’écroule soudain dans les bras de la vieille dame. Il réussit miraculeusement à reprendre ses esprits et à faire demi-tour. Sur le trottoir d’en face, habite Dean Ford, le chanteur de Marmalade. Il a assisté à la scène. Il en pleure de rire.

Sur le tournage de son film Sir Henry at Rawlinson End and Other Spots, Viv déambule dans les bureaux de la société de production et va trouver les secrétaires. Pour les distraire un peu, il sort sa queue et la pose sur la table : «‘Morning ! Needs a bit of exercice !»

Les coups les plus fumants de Viv sont ceux qu’il monte avec Keith Moon. Un restaurateur leur barre l’entrée de la salle de restaurant et leur indique qu’il faut porter la cravate. Viv, Moonie et les autres Bonzos reviennent un peu plus tard. Ils portent tous la cravate, mais rien d’autre.

Moonie et Viv deviennent experts en montage de coups fumants. Ils entrent un jour chez un marchand de fringues à la mode. Le vendeur accourt à leur rencontre :

— Bonjour messieurs. Comment puis-je vous aider ? Cherchez-vous un article en particulier ?

Moonie et Viv répondent en chœur :

— Strong trousers !

Un pantalon solide ? Pas de problème. Le vendeur ramène un très beau pantalon en mohair. Viv empoigne une jambe et Moonie l’autre. Ils s’écartent l’un de l’autre et tirent chacun de leur côté. Crrrrrrac ! Le pantalon se déchire ! Alors ils hurlent au scandale :

— Vous appelez ça des strong trousers ?

Le vendeur pâlit. Ce type d’épisode échappe à sa compréhension. Soudain, un complice unijambiste entre dans le magasin. Il vient droit sur les deux morceaux de pantalon :

— Aw my God ! C’est exactement ce que je cherchais ! J’en prendrai deux paires !

En fait, Glen Colson explique que Moonie rêvait d’être Vivian Stanshall. Et inversement, Viv rêvait d’être Keith Moon. Moonie crevait d’envie d’être un snob intellectuel et Stanshall aurait voulu être dans les Who et composer Tommy. Les rock stars l’aimaient et ça le flattait énormément.

Viv collectionne les coupures de presse dans un classeur qu’il appelle The Book Of Madness. L’une de ses préférées : «Un homme accusé d’avoir abattu son copain comparaît au tribunal de Lagos et dit qu’il a tiré par erreur : il l’a confondu avec un gorille.»

Fatiguée par ses frasques et par les abus liés à l’alcool, sa première épouse Monica le quitte et embarque leur fils Rupert avec elle. Stanshall se retrouve seul et bascule dans le néant. Il redouble de trashitude. Il s’installe sur le Searchlight, une péniche amarrée à Chertsey, au Sud-Ouest de Londres, et Rupert vient le voir tous les quinze jours. Pour épater son père, il s’amuse à engloutir des poignées de vers de terre et à les mâcher en faisant miam miam. Alors pour rivaliser d’horreur avec son fils, Viv fait la même chose avec des araignées. Viv se remarie avec Ki Longfellow, une Américaine sensible à son charme. Elle a une fille d’un autre père, Sydney qui s’intéresse elle aussi aux animaux, notamment aux tarentules, a red bird-eating tarentula nommée Pavlova, comme la ballerine. Viv fend le cœur de Ki qui parvient à surmonter pendant un temps les coups de grisou - Even at his lowest, he was always witty and funny - Spirituel et drôle. Et elle ajoute : «Sex and gnosis and panic and laughter that was who Vivian and I were.»

Quand son bateau coule, Viv est à l’hôpital. Le médecin vient le voir et lui dit : «Mr Stanshall, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Votre bateau a coulé.» Viv pense que le médecin utilise une métaphore pour décrire son état de santé critique et il répond : «Pas du tout, I’m as fit as a fiddle !» Mais le médecin insiste : «Non, non, vous ne comprenez pas. Votre bateau a coulé.» Évidemment, pour Viv, c’est une catastrophe : toute sa collection de masques, d’instruments de musique, d’objets baroques, de livres et de manuscrits se trouvait à bord.

Viv se réinstalle à Muswell Hill. Il traverse de rudes périodes de dèche. Roger Wilkes lui rend visite et Viv le supplie de l’emmener au restaurant chinois. Roger n’a pas fini de garer son van que Viv bondit sur le trottoir, vêtu d’un kimono assez court sans rien dessous, sa machette à la main. Il entre et commande des travers de porc tout en faisant mouliner sa machette. Le serveur se réfugie derrière son comptoir, terrifié.

Bon alors et les Bonzos ? On l’a dit : ils ont leurs racines dans le circuit des clubs, the booze et Dada. Gerry Bron, le boss de Bronze, les manage pendant deux ans sur la recommandation de Jack Bruce. Quand Bron les convoque pour une réunion, les Bonzos arrivent avec des masques de monstres. Bron leur dit qu’il ne leur parlera pas s’ils portent ces masques. Ça dégénère et Bron dit qu’il les lâche. Et Viv demande : «Est-ce qu’on peut avoir ça par écrit ?» Quand ils veulent aller tourner aux USA, ils demandent à Tony Stratton Smith de s’occuper d’eux. Stratton Smith est le boss de Charisma, un label indé sur lequel on retrouve Van Der Graaf, Lindisfarne et Genesis. Il apprécie particulièrement les groupes originaux et les gens créatifs. Il adore prendre des risques, et il n’est pas étonnant de le voir traîner dans les cercles de jeux ou aux courses de chevaux. Les Bonzos finissent par virer Stratton Smith et Viv devient le manager du groupe. Ils finissent par en avoir marre et décident d’arrêter les frais à Noël 1969. Viv qui s’est rasé le crâne annonce au public médusé de Lyceum Ballroom : «We’re giving it the pill», sans doute une référence au cyanure.

Le premier album des Bonzos s’appelle Gorilla. Le petit conseil qu’on pourrait donner aux petits lapins blancs serait de ne pas prendre les Bonzos à la légère. N’allez pas imaginer qu’ils ne font que du art-rock d’étudiants attardés, ce diable de Viv s’en donne à cœur joie avec «Jollity Farm», il chante comme le dieu des roukmoutes, il fait chanter les animaux dans une ambiance de comedy act londonien. Ils savent jouer le dixieland comme le montre si hardiment «Jazz Delicious Hot Disgusting Cold» et font leur Elvis comme le montre si fièrement «Death Cab For Cutie». Viv fait sonner son cab car kiss et devient drôle en s’énervant. Le coup de génie des Bonzos se trouve en ouverture de bal de B, «The Intro & The Outro». Viv introduce Legs Larry Smith on drums et tous les autres zozos, Roger Ruskin on tenor sax, c’est énorme, ces mecs jouent comme des cracks. Tout est plein d’allant bonzoïde, plein de fantastique allure, en écoutant ça on comprend qu’ils soient devenus cultes. Ils font sonner leur réveil de trompette d’anticipation dans «Big Shot» et envoient les big choirs de girls dans «Piggy Bank Love». Parfaitement inespéré, un vrai hit, digne de tous les grands melting-pot-au-feu. Merveilleux Gorilla !

Voici ce que dit d’eux Richie Unterberger : «Il est extrêmement difficile d’être drôle et encore plus difficile de faire de la bonne musique. Et c’est encore mille fois plus compliqué de faire de la bonne musique qui soit aussi drôle.» Unterberger cite les exemples des Mothers Of Invention et des Fugs, mais ces Américains spécialisés dans la satire ne sont que menu fretin en comparaison des Bonzos. Paul McCartney apprécie tellement les Bonzos qu’il leur demande de chanter «Death Cab For Cutie» dans la scène de cabaret de Magical Mystery Tour. Sur scène, les Bonzos multiplient les extravagances. Le Batteur Legs Larry Smith s’habille en Shirley Temple et porte des faux seins. Il s’ennuie tellement à jouer de la batterie qu’il passe son temps à adresser des baisers glamour au public - Look at me, I’m wonderful - D’où la nécessité d’avoir un bon bassiste comme Danny Cowan. Quand lors d’une tournée américaine, les Bonzos jouent dans un club de Los Angeles, Neil Innes se retrouve aux gogues en train de pisser à côté de Jimi Hendrix qui lui dit :

— Tu sais, mec, c’est drôle, on fait exactement la même chose.

— Quoi ? Tu veux dire pisser un coup ?

— Non, je veux dire sur scène.

Jimi voulait dire qu’il était aussi absurde de brûler sa guitare sur scène que de mimer les morceaux sans jouer comme le font couramment les Bonzos, ou de faire exploser un robot comme le fait Roger Spear. Un Spear qui monte un jour sur scène avec une cheminée d’un mètre sur la tête, un bras allongé et une guitare au manche allongé en conséquence. Quand la cheminée explose, Viv arrive sur scène pour chanter «Blue Suede Shoes». Que n’avons-nous pas raté là !

The Doughnut In Granny’s Greenhouse est une expression scatologique, une sorte d’euphémisme pour les gogues. En studio, les Bonzos démultiplient les excentricités, par exemple enregistrer avec un tuba rempli d’eau. Pourquoi adorait-on cet album à l’époque ? Sans doute à cause de la pochette, où l’on voit les Bonzos déguisés dans la forêt. Il démarrent sur un cut en forme de postulat : «We Are Normal», ça joue au sacré rock anglais clair et net, beat serré et basse dégingandée, ça fouette cocher des cymbales. C’est vrai que Viv dispose des forces vives, ça devient évident quand il interprète «Postcard». Il dispose d’une voix qui en impose, même quand il fait le con. Il peut chanter comme un dieu généreux. Big shoot de British Blues avec «Can Blue Men Sing The Whites» - A brutal deflation of the British blues boom - Ils savent tout jouer et sonnent encore mieux que les Bluesbreakers. Ils dansent sur tous les toits, ils sur-jouent le sur-jeu à coups d’harmo de mortadelle. Pour «Hello Mabel», Viv se verse un verre, on entend le blop du bouchon, le glouglou et le sipping, puis ils passent sans transition à la dentelle de wawap wap. On vous a prévenus, ils savent rocker, ce que vient confirmer aussi sec l’imparable «Humanoid Boogie». C’est bardé d’excellence et chanté à la big aisance. Ils restent dans cette fantastique allure qui leur va si bien pour «The Trouser Press» - Everybody clap their hands/ Do the trouser press/ Babahhh ahhhh - Viv fait le Soul Brother et c’est d’autant plus balèze que ces mecs ne commettent pas la grave erreur de se prendre au sérieux. Fuck not ! Notons au passage que le plus grand mag de rock alternatif américain va se baptiser Trouser Press en l’honneur des Bonzos. Ils enchaînent avec une valse à trois temps digne de Brel, «My Pink Half Of The Drainpipe» et grattent à la suite «Rockaliser Baby» aux furieux accords d’Everybody down. Ils flirtent ici avec les Beatles de l’âge d’or, oui, ils détiennent ce pouvoir extraordinaire. Retour au jazz de bonne augure avec «Rinhocratic Oaths», Viv y fait son polichinelle, il est rompu à toutes les ruptures. Ils font du cinémascope bonzo. On s’enivre de la richesse de leur présence. Neil Innes est tellement fier de cet album qu’il rebaptise les Bonzos the Mothers Of Convention.

Paru en mars 1969, Tadpoles est une compile, mais on s’y goinfre. «Monster Mash» vaut tous les joyaux de la couronne et «I’m The Urban Spaceman» n’importe quel hit des Beatles. Oui, ça peut effarer mais c’est ainsi. Les Bonzos peuvent côtoyer les géants. Ils ne sont pas avares de coups de Trafalgar. Encore un coup de génie avec «Laughing Blues» amené au piano blues. Ils en recréent l’illusion à l’ancienne, avec une sirène de train derrière, ils font une clairette de blues, la plus pure qui soit ici bas, ils nous font l’honneur de nous ramener aux sources du New Orleans Sound. Sans même s’en douter, ils rendent l’un des plus beaux hommages au blues, le blues des années de braise, celui qui se fend la gueule. Avec «Hunting Tigers Out In Indiah», ils paradent dans la jungle comme les Monty Python. Ça chante à l’extrême dédain du qu’en-dira-t-on. Retour fracassant au jazz trad avec «Dr. Jazz». Ils n’ont aucun problème de ce côté-là. Le jazz tue le rock, on le sait, mais c’est plein d’idées de son, de vitalité, ils explorent toutes les possibilités. Ils plongent avec «Mr. Apollo» dans le heavy rock apocalyptique et reviennent sans prévenir à la Beatlemania. Ils s’amusent avec les genres musicaux comme les Monty avec la scénarisation. Ils sortent encore une fois une pop de rêve, saluée aux chœurs de rêve. Ils savent jerker la pop. Viv fait son cirque avec «Canyons Of Your Mind» - To the ventricules of your heart/ I’m in love with you again - En pur Elvis-from-Hell, ce diable de Viv va chercher le trash dans le groove concupiscent.

Leur dernier album, Keynsham, paraît en novembre 1969. C’est avec le morceau titre qu’ils emportent la partie. Cette extravagante jam de jazz est aussi fascinante qu’une danse du ventre à Marakkech. Ils développent là un fantastique groove orientalisant. La clarinette chevauche un drive de basse vertigineux. Ils jouent «We Went Wrong» à l’orgue et à la marche forcée, disons qu’il s’agit d’une pop parodique mollement étendue sur un sofa, mais quel shuffle d’orgue, les amis ! Clin d’œil à Duchamp avec «The Bride Stripped Bare By Bachelors», les voilà dans la heavy pop dadaïste avec des gros sabots. C’est du pur rock seventies - Oh really ? - Quel bel hommage à Duchamp (Berna)gore. C’est probablement dans les barrellhouses de jazz-clubs qu’ils excellent le plus, tiens par exemple avec «Look At Me I’m Wonderful» : retour aux années vingt, good evening ladies & gentlemen, c’est leur pré carré, ils n’ont jamais été aussi bons, Viv présente the wonderful Legs Larry Smith et on entend la vieille chasse d’eau, avec la chaîne. Ils attaquent leur bonne B avec un «What Do You Do» bardé de son, ils font du Rundgren à l’Anglaise avec de mystérieux pouvoirs pop. Retour au jive de speed-jazz avec l’effarant «Mr. Slaters’ Parrot». Ils font les cons, mais ça sonne, le parrot est une volaille, on l’entend - Hello ! Hello ! - Et quand ils tombent dans le médiéval avec «Sport (The Odd Boy)», c’est à hurler de rire. Oh ce n’est pas fini, il reste encore à écouter ce hit pop qui s’appelle «I Want To Be With You». Ils y sucrent les fraises comme un groupe américain qui aurait du succès en Angola, my love, et en guise de killer solo flash, on devra se contenter d’un solo de pipo, mais en attendant que de son - Wiz you !

Cinq années de tournées en continu et trois managers viennent à bout des Bonzos qui jettent l’éponge en 1970. Arthur Brown pense que ça n’a pas arrangé la santé mentale de Viv.

Considérons Let’s Make Up And Be Friendly comme l’album de la première reformation. Viv et Neil Innes sont aux manettes, avec l’aide de quelques cadors comme Tony Kaye ou Hughie Flint. Ils continuent de déconner en sortant un son énorme - their heaviest rock sound to date - comme le montre «The Strain». Puis dans «King Of Scurf», Viv se met à chanter comme une petite conne du Swinging London. Quel beau pastiche ! Ils font ensuite les cons dans le wardrobe du rock avec «Waiting For The Wardobe». Ce diable de Viv peut déchirer le ciel d’un cut quand il veut. On se retrouve une fois encore sur un fantastique album. Ils bourrent leur «Straight From The Heart» de shuffle d’orgue et de chœurs d’artichauts et vont droit sur les Beach Boys pour «Rusty». Tout ce qu’ils entreprennent relève de la plus haute instance de cet art qu’on appelle le rock, avec une volonté de pastiche inébranlable. Ils mettent tous leur cuts dans le même panier de crabes. Demented ! En B, Viv repart en mode froti-frotah avec «Don’t Get Me Wrong». Il chante en sur-couche de génie et les Bonzos sortent un son de réverb extraordinaire. Viv Stanshall sait se positionner au plus niveau du family tree d’Angleterre. Ils embrayent avec la fantastique heavy pop de «Fresh Wound». Ils grattent ça à l’aune de l’âge d’or du rock anglais, ils travaillent au meilleur niveau envisageable - So meet on the corner of your life/ baby baby baby ! - C’est aussi avec cet album qu’apparaît Sir Henry Rawlinson qui va devenir ensuite le thème d’une émission de radio, puis d’un album entier et enfin d’un film.

John Peel signe les liners d’Unpeeled, paru sur Strange Fruit en 1995. Il rappelle que les Bonzos ont enregistré 13 sessions pour Radio 1 entre 1967 et 1969 et dès «Do The Trouser Press», on les voit s’amuser avec la London Soul. Fantastique énergie de la déconnade. Puis Viv chante «Canyons Of Your Mind» à la romantica déjantée - To the ventricules of your heart/ My dear/ I am pumping you again - Atroce ! Vic parle aussi des mountains of your chest. «I’m The Urban Spaceman» est le seul hit des Bonzos, nous rappelle Peely. Poppy en diable et flûté dans les culottes de cheval. La flûte de Pan y mène le bal. Ils tapent «Hello Mabel» au groove rétro. Tout l’art de Viv est là, il sait inviter les époques à sa table, you know I love you, c’est l’énergie des roaring twenties. Ils passent au heavy rock avec «Mr Apollo» et profitent de l’occasion pour réveiller leur volcan. Ils pourraient même se faire passer pour les Beatles. Ils amènent «Tent» au heavy Roxy rock - I took a taxi to my tent - Ils se foutent de la gueule du rock, c’est pour ça qu’il faut écouter les Bonzos - I’m gonna take you to my tent - Il lui propose même de danser le tango sous sa tente. C’est d’une drôlerie irrésistible. Ils se foutent des gueules de John & Oko avec «Give Booze A Chance» - This one was created by the Bonzo Dog in an Irish pub - ça rote dans le move. Avec «Keysham», ils passent au fantastique shuffle urbain et orbi. Tu ne peux pas rivaliser avec les Bonzos, ça pète de flûte et ça grouille de groove. Neil Innes y croit dur comme fer avec la pop d’«I Want To Be With You». Les Bonzos proposent un mélange détonnant de rock anglais haut de gamme et de parodie désopilante. Ils repartent en goguette rétro avec «The Craig Torso Show» et singent les Beatles. Ils tapent aussi dans le british Blues avec «Can Blue Men Sing The Whites». Ils trucident le pauvre British Blues au pilori. Ils terminent avec le kitsch de «Quiet Talk And Summer Walks». Ils enfoncent leur clou Bonzo dans le crâne du rock anglais. Il n’existe ici bas rien de plus jouissif ni de plus poilant que les Bonzos.

Les albums solo de Vivian Stanshall sont un peu plus difficiles d’accès. Paru en 1974, Men Opening Umbrellas Ahead offre pourtant quelques prises. Le Viv globe terrestre couronné d’un trois mâts qu’on voit au dos de la pochette démarre avec un heavy groove déconnant intitulé «Lafoju Ti Ole Riran». Stevie Winwood et Jim Capaldi sont de la partie. Ce démon de Viv aime l’air vif. Avec «Truck Track», il rend hommage aux roadies qui selon lui bossent plus que les autres. On entend Winwood jouer le heavy groove de basse dans «Yelp Below Rasp Et Cetera». Viv boucle son bal d’A avec un autre solide groove, comme s’il passait de groove en groove avec les ailes de Liberace. Il attaque sa B avec «How The Zebra Got His Spots», un air de calypso joliment mambaté dans l’écorce du zeste. Il fait ensuite son Isaac Hayes sur l’oreiller pour «Dwarf Succulents», avec une conquête et du soupir à gogo. On entend Rebop battre la chamade de percus sur «Prog & Stoods Go Steady» et cet étrange album s’achève avec «Strange Tongues» et une chaleur de ton à la Melody Nelson du petit matin. On entend Madeline Bell et Doris Troy dans les ladies voices. Il règne une sorte de splendeur sur cet album, une œuvre intègre et contrite de contrées intrinsèques, abstraite et concrète à la fois.

Viv refait surface en 1981 avec Teddy Boys Don’t Knit. Contrairement à ce qu’indique le titre, ce n’est pas un album de rockabilly. C’est là qu’on trouve le «Ginger Geezer» qui va servir de titre à sa fameuse biographie. Il chante ça d’un air décidé, bien bas du front. C’est du pur Viv, il pète en rythme. Prout Prout. Il chante son «The Cracks Of Showing» au doux du beautiful kitsch, accompagné par un banjo rétro. Avec «Flung Dummy», il nous sort un shoot de punk atroce. Il ne plaisante pas, le solo de sax non plus. Sinon, il fait pas mal de comedy act. On ne pourrait pas faire de cet album son disque de chevet, mais on l’écoute avec une sorte de gourmandise. Il tape dans tous les genres, à la bonne franquette, même la Calypso. On voit qu’il a trop bu dans «Nose Hymn», le balancement rappelle le mal de mer, on voit arriver le moment de la gerbe - I suppose it blew my nose - Même si tu n’as rien bu, le cut te donne envie de gerber. Avec Viv, il vaut mieux savoir tenir l’alcool. Il en profite pour faire le con avec «Every Day I Have The Blues».

Malgré tous ses efforts artistiques, Viv voit sa carrière s’enfoncer dans la vase de l’underground. Il est temps pour lui de se retirer et de quitter ce monde ingrat.

Comme le sol de la chambre de son appart de Muswell Hill est jonché de paperasses, il n’est pas surprenant que ça ait pris feu. Une lampe serait tombée pendant qu’il dormait. La porte de la chambre étant fermée, tout a cramé à l’intérieur, y compris Viv. Des piles de cassettes vidéo entassées contre le mur auraient aussi pris feu. Ki pense qu’il a provoqué l’incendie : «When he burned the bedroom down, he gave himself a viking funeral.» Rupert va dans le même sens : «Il méritait une fin héroïque. Il adorait le film Les Vikings, avec Kirk Douglas. Il pensait que cette façon de mourir était géniale. Et c’est comme ça que the old man est parti, dans une espèce de brasier funéraire avec toutes ses possessions. Il y a beaucoup de puissance dans cette image. Il est parti avec ses vêtements, son ukulele et son tabac.»

Signé : Cazengler, Vivian Stansale (type)

 

Lucian Randall & Chris Welch. Ginger Geezer. The Life Of Vivian Stanshall. Fourth Estate 2001

Richie Unterberger. Urban Specemen And Wayfaring Strangers. Miller Freeman Books 2000

Bonzos Dog Doo-Dah Band. Gorilla. Liberty 1967

Bonzos Dog Doo-Dah Band. The Doughnut In Granny’s Greenhouse. Liberty 1968

Bonzos Dog Doo-Dah Band. Tadpoles. Liberty 1969

Bonzos Dog Doo-Dah Band. Keynsham. Liberty 1969

Bonzos Dog Doo-Dah Band. Let’s Make Up And Be Friendly. United Artists 1972

Bonzo Dog Doo-Dah Band. Unpeeled. Strange Fruit 1995

Vivian Stanshall. Men Opening Umbrellas Ahead. Warner Bros. Records 1974

Vivian Stanshall. Teddy Boys Don’t Knit. Charisma 1981

 

Oh You Pretty Things

- Part Six

L’actualité des Pretties n’est pas que macabre : Cherry Red vient de publier l’intégrale des mythiques De Wolfe Sessions, le Loch Ness du rock anglais, plus connu sous le nom de The Electric Banana. Moins gourmand que les autres fabricants de coffrets, Grapefruit/Cherry Red propose un petit ensemble de trois CD + livret, au format CD, pour un prix extrêmement modique. On échappe ainsi à ces arnaques qui courent actuellement les rues.

L’histoire d’Electric Banana est simple : les gens qui fabriquaient du son pour le cinéma, la télé et la pub n’avaient pas les moyens de se payer des hits pop, alors ils faisaient appel à des groupes pour enregistrer ce qu’on appelle aujourd’hui de la musique de librairie, c’est-à-dire de la musique de déco. En 1967, ils sont trois à se partager le marché en Angleterre, dont James De Wolfe. Il fait travailler des musiciens et des arrangeurs, et comme la mode va plus sur la psychedelia, il cherche des gens qui accepteraient d’enregistrer quelques cuts. Pouf, voilà que Phil May, Wally Waller, Dick Taylor et John Povey ramènent leurs strawberries. En 1967, ils enregistrent un mini-album, Electric Banana, qui propose cinq titres chantés, suivis des cinq versions instro.

Il y aura en tout cinq mini-albums construits sur le même modèle. Phil May précise qu’on ne pouvait pas les trouver dans le commerce car De Wolfe les envoyait uniquement à ses clients, réalisateurs ou publicistes. Les Pretties enregistraient donc ces disques pour de simples raisons alimentaires. Mais pour tous les fans des Pretties, c’est une sorte de passage obligé, car les cuts valent leur pesant de Parachute.

Ils ouvrent la bal d’Electric Banana avec un «Walking Down The Street» hard on the niaque de section rythmique et un Phil qui chante la bouche en chœur. Rien de plus véracitaire que ce son. Mais comment font ces mecs pour ramener autant de délinquance dans leur London beat ? Allez poser la question à leurs braguettes. Povey bat le beurre et Wally bassmatique. Ils développent leur incroyable swagger et en bouchent un coin à «Free Love». Mais c’est avec «Danger Signs» que tout explose. Phil cambre le Motown r’n’b sur le move des Pretties, il chante comme un black dandy de Detroit, oh l’incroyable élégance combinatoire ! Phil May est le seul mec d’Angleterre capable d’expédier cette Soul de pop au firmament, il chante ça à ras la motte et grimpe comme Brian Wilson au sommet d’une montagne de mayo, salué par des bouquets de cuivres et pouf !, il rattrape son cut au vol, everything was ! Son cœur bat la chamade du hit, the whole world ! Ce merveilleux wild shaker aw-awte et finit par tomber dans un nid de maracas. Voilà le génie extravagant de Phil May.

Six mois plus tard, ils enregistrent More Electric Banana. «Street Girl» jaillit hors du bal d’A. Si on veut faire le malin, on peut même dire que «Street Girl» saute à la gorge du rock anglais. To the throat ! Ce démon de Phil May se croit dans «Midnight Circus». Il fait de gros dégâts, c’est plus fort que lui, il ne peut pas s’en empêcher. Puis on les voit tous aller courir sur le haricot de «Grey Skies». N’importe qui se mettrait à genoux et disant : «Quelle bénédiction !». On voit ensuite Phil May dominer le big car wash d’«I Love You». Il domine son cut comme le beffroi domine la place, d’une hauteur tutélaire. Il chante aux coulées douces des coudées franches. Fantastique chanteur ! Ils bourrent encore la dinde de Wolfy avec «Love Dance & Sing». Mais ils ne la bourrent pas de farce comme on serait tenté de le croire, ils bourrent cette pauvre dinde de big furnish, oui car on a là les Pretties de l’âge d’or, les prêtres du temple de la psychedelia britannique. Puis Phil May va chercher le chant d’«A Thousand Ages From The Sun» dans du claqué de Banana. Il agit au mieux des possibilités et chaloupe dans le groove avec une élégance déconcertante.

Vous pensez bien que De Wolfe est ravi. Il en veut encore. Alors rebelotte avec en plus Twink Adler au beurre, ce qui permet à Povey de passer aux keys. Leur troisième mini-album s’appelle Even More Electric Banana et c’est là que crèche le divin «Alexander». Power suprême, avec un Phil May surexcité. Ce brave «Alexander» compte quand même parmi les plus gros hits des Pretties. On a là de la pure mad psychedelia avec ces guitares qui ponctuent goulûment la surenchère, ça joue au jus, c’est du hot stuff de 69 année bananique. Et ça continue avec «It’ll Never Be Me» que Wally attaque au riff de basse des cavernes. Il rentre dans le rock comme dans du beurre, à la Bertolucci. L’infernal génie sonique des Pretties n’en finit plus de boucher des coins de trous. Ils montent des harmonies vocales éperdues sur le plus cavemanien des bassmatics. Pleurésie garantie ! Voilà un mélange jusque là inconnu. Les trois autres cuts sont du même acabit d’Aqaba, en plein dans le faisceau mordoré de Parachute, les Pretties naviguent sous le vent. Encore un smash de May avec «Blow Your Mind», sharp du chant et guitar glandy, ils sont sauvages et beaux, délicieux comme ces bonbons qu’on suce au soleil et on sent cette guitare bien grasse nous courir entre les jambes. C’est là sur Even More Electric Banana qu’on trouve «What’s Good For The Goose» qui renvoie au film du même nom. Car oui, on peut entendre les Pretties dans deux trois films de série B, mais pour les voir, il faut se lever de bonne heure.

Changement de personnel en 1973 pour le Banana suivant qui s’appelle Hot Licks : Pete Tolson, Gordon Edwards et Stuart Brooks se joignent à Phil May, Skip Alan et John Povey. Les mutations du Banana suivent les mouvements de personnel au sein des Pretties, victimes de leur non-succès. Après une belle intro de basse signée Brooks, Phil May entre comme un vieux renard dans le poulailler de «Sweet Orphan Lady». C’est cousu main mais vendu d’avance. C’est là que les Black Crowes viendront s’abreuver. Le jeune Tolson fait des siennes. Phil May regrimpe ensuite au sommet du Wolfe art pour décocher «I Could Not Believe My Eyes». Il chante ça avec toute la générosité dont il est capable. Les Pretties font carrément de la Stonesy. Ils amènent «Good Times» au riff délinquant. Idéal pour un cat comme Phil et avec «Walk Away», il devient fou - You walk away my love/ Away from me my love - C’est vrai que c’est un coup à devenir fou, au plan psychédélique, et le petit Tolson pique sa crise. Ils montent «The Loser» sur un heavy groove de blues, ils savent très bien ce qu’ils font et tout explose avec «Easily Done». Phil May chante ça en vieux punk - I guess this is easily done - Il est le seul à pouvoir rebondir des bas fonds vers la lumière de la pop. Il passe du Midnight Circus aux alpages d’easily done. C’est encore un morceau de bravoure qu’il chante avec son petit regard en coin.

Les années passent. En 1977, Phil May et Wally Waller montent les fameux Fallen Angels avec Mickey Finn, Bill Lovelady, Brian Johnson et Chico Greenwood. Comme on l’a raconté la semaine dernière, ils sont allés bricoler un album à Genève et ils enregistrent en plus un ultime Banana qui s’appelle The Return Of The Electric Banana. Mais on sent un certain manque d’inspiration, comme d’ailleurs sur l’album des Fallen Angels. «Do My Stuff» sonne comme du gros soft rock et avec «Take Me Home», Phil May fait son savage eye d’animal track. Encore moins magique, voici «James Marshall», même si Phil a la patte du caméléon. Il fait comme il peut, il chante à la vieille revoyure alambiquée, il se bat pour essayer de sauver un cut qui de toute façon est condamné aux oubliettes de Gilles de Rais. Ils sont dans une sorte de heavy pop qui ne peut pas fonctionner, malgré la qualité du chant. Mais on les félicite d’avoir essayé.

Signé : Cazengler, Pity Thing

Phil May. Disparu le 15 mai 2020

The Electric Banana. The Complete Wolfe Sessions. Grapefruit Records 2019

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AVERTISSEMENT LEHOULIEN

Peut-être avez-vous la chance de ne pas connaître Pierre Lehoulier. C'est un ennemi de l'Humanité. En temps normal il sévit dans une association particulièrement nocive, genre Bande à Bonnot, mais en plus fourbe et plus cruelle. Comme les serpents à deux têtes elle possède deux noms, pour mieux tromper ses ennemis, un gang redoutable, connu sous le terme de Crashbirds, qui se cache aussi sous une pateline dénomination : '' les Cui-Cui ''.

Nous ne nous attarderons pas sur les Crashbirds, nous avons dans la passé à plusieurs reprises signalé les méfaits de ces satanés oiseaux, nous rappellerons simplement que dans ce duo de vautours Pierre Lehoulier se prend pour un pic-vert, ne peut s'empêcher de taper systématiquement sur ses pantoufles électro-acoustiques pour le seul plaisir de faire du bruit pendant ses propres prestations musicales et empêcher ainsi que l'on entende les gutturales vitupérations de mésange de sa compagne Delphine Viane. Encore faut-il rappeler l'étymologie du mot ''mésange'' formé à partir du préfixe mes- qui signifie mauvais. En d'autres termes le mauvais ange. Vous commencez maintenant à entrevoir la perversité crashbirdienne.

Le monde a connu une courte période de rémission. Pour empêcher les troubles agissements de notre couple diabolique, notre gouvernement bien-aimé a enfin pris les mesures qui s'imposaient, politique de la terre brûlée, concerts interdits et population confinée. Deux mois de calme et de repos. Enfin, depuis nos fenêtres entrouvertes l'on pouvait entendre le doux ramage de la fauvette et du loriot. Les spécialistes étaient formels, notre gypaète barbu Lehoulier et son inséparable compagne ne résisteraient pas à ce séjour prolongé en cage obligatoire.

Il n'en fut rien. Empêché de taper du pied en public, Pierre Lehoulier aurait pu profiter de ce laps de temps imparti à la réflexion métaphysique pour faire acte de contrition, mais non puisqu'il ne pouvait plus encombrer nos oreilles de ses tapotements obstinés, il a décidé de nous griffer les yeux, le résultat est là, posé sur la table, il ne reste plus qu'à prévenir nos contemporains, de ne pas s'en approcher, de continuer les gestes préventif de distanciation qui sauvent – jamais à moins de deux mètres, port du masque et de casquette à visière opaque obligatoires - n'y touchez point, ne tentez même pas de le feuilleter, même si d'aventure vous vous reconnaîtriez dans le titre – véritable miroir aux alouettes - de cet ouvrage nauséabond.

Comme nous ne reculons devant aucun sacrifice pour satisfaire la curiosité ( vilain défaut ) de nos lecteurs, nous prenons sur nous de lire cette nouveauté afin d'en mesurer l'inanité conceptuelle. En toute honnêteté intellectuelle, bien entendu.

SUPER GROS CON

SUPER GROS CON CONTRE LES AUTRES

PIERRE LEHOULIER

( Edité par Crasbirds Asso / Mars 2020 )

Faut être juste. L'objet vaut son pesant d'or. Un papier aussi épais que les vitres blindées de la papamobile, pas une misérable pelure que vos doigts traversent lorsque vous en torchez votre auguste postérieur, c'est que le Lehoulier il en connaît un bout sur l'emploi des supports et des couleurs. Question teintes il vous les étale les couches flashantes avec cette finesse consommée des vitraux de la Sainte-Chapelle, le bougre il arrive à vous pondre des planches qui dans leur agencement rappelle les caissons de la Chapelle Sixtine, l'a des roses empoisonnés, des kakis cloaqueux qui n'appartiennent qu'à lui, des verts frangipane particulièrement subtils, des oranges éblouis, des bleus troubles et teigneux, dispose d'une telle palette que les papillons doivent s'y poser dessus avides de butiner les plus belles corolles que la nature ait jamais produites.... En plus cet esprit retors a pensé à tous, l'a rempli ses phylactères d'un alphabet d'une limpide lisibilité.

C'est comme pour les écrivains, il y a ceux qui racontent une histoire, et ceux pour qui chacun des paragraphes est un petit poème en prose à lui tout seul. Chaque vignette lehoulière ressemble à un petit tableau à part entière. Vous avez même de grandes compositions monopagiques qui exigent de longs moments d'arrêt d'étude et d'admiration. Les amateurs de toiles aux dimensions plus modestes ne resteront pas insensibles à ce brio consommé avec lequel Maître Lehoulier les aligne sans monotonie selon les règles d'un décalage discret qui lui est propre et qui lui permet d'éviter tout moutonnement par trop régulier.

Pierre Lehoulier a tenu par la virtuosité de son art à exalter et magnifier ce qui nous Humains, situés sur la cime de toute l'évolution animale, nous distingue souverainement de toutes les autres créatures de l'univers. Nos qualités morales justifient hautement que nous n'ayons pas été placés par hasard au-dessus de la tourbe universelle des vulgaires animaux biologiques. Oui, nous les dominons grâce à l'exercice prestigieux de cette Raison qui n'est peut-être que l'autre nom de Dieu.

VISEES PEDAGOGIQUES

L'idée de départ est magnifique, un oncle décidé à apprendre à ses trois neveux la connaissance et le respect du beau, du bon et du bien. Nous sommes ici à l'opposé de ces troubles menées utilitaristes d'un Oncle Picsou qui tend à introduire dans les poreuses méninges de nos fragiles têtes blondes l'amour immodéré de l'acquisition capitalistique. Nous sommes en présence d'un roman initiatique d'inspiration goethéenne destiné à forger le caractère d'une saine jeunesse, hélas ! encline de par son inexpérience innocente à s'aventurer sur les sentiers du Mal.

Certes nous sommes aussi aux USA, mais pas n'importe où, en un territoire où résident encore les vieilles valeurs des pionniers qui ont permis de fonder la vertueuse Amérique. Vous remarquerez que le héros ne s'appelle pas Superman, ou Supermec, voire Super Johnson ou Super Dupont, se nomme en toute modestie Super Gros Con, afin que chaque lecteur puisse retrouver en ce patronyme un peu de lui-même. Vous dites Super Gros Con et un lien de sympathie universelle se noue automatiquement.

Toutefois Super Gros Con n'est pas n'importe qui. Son expérience plaide pour lui. Partout où Oncle Sam a eu besoin de lui pour combattre les ennemis de la plus grande démocratie, formule suspecte, mieux vaut employer l'expression la nation la plus libre du monde, il a répondu présent, pour exterminer la jaunâtre vermine vietminhe ou l'écarlate menace communiste en Corée... Un vrai citoyen, d'abord il tue, ensuite il ne réfléchit pas.

Super Gros Con ne demande qu'à vivre en paix dans son Texas toxique aux mauvaises influences. Chacun sa merde – ce dernier mot n'est pas une métaphore – tel est son crédo, maintenant ce n'est pas de sa faute si l'ennemi intérieur vient en toute occasion lui chercher noise, vous n'imaginerez jamais comment les nègres crépus qui puent et les face-de-cul-rouges se mettent toujours sur son chemin. Heureusement qu'il veille pour donner l'exemple à sa petite famille, vous les extermine sans pitié, mais ces sous-hommes sont comme le chiendent qui repousse toujours. Preuve que le danger est partout, parfois les ennemis surgissent de l'espace, n'ayez crainte, ce ne sont pas des crypto-gauchistes venus d'ailleurs qui ont le goût et l'odeur des communistes qui vont lui apprendre à vivre. En tout cas Super Gros Con leur apprend à mourir. Vite fait, bien fait. Etranger ne passe pas ton chemin, ce sol accueillera ta tombe.

Super Gros Con n'a peur de personne ni des morts-vivants, ni des vivants pas encore morts. Super Gros Con est un mec sympa. Vous avez envie de lui taper sur le bidon, à la bonne franquette. N'exagérez pas non plus avec vos simagrées, il déteste les PD, par contre il aime les armes ( et la chasse à tout ce qui ne lui ressemble pas ) il est convaincu que le pouvoir est au bout du fusil. Un être simple, quand il se met en colère vous le voyez tout de suite, une svastika rouge ou noire se met à tournoyer au-dessus de sa tête à la vitesse de pales d'hélicoptères d'attaque...

Voilà, ne vous reste plus qu'à vous procurer ce bréviaire du dernier des résistants et à lire. Vous pouvez le confier sans problème à vos enfants. Pierre Lehoulier a pris soin à ne point pondre un ouvrage rébarbatif qui décourage les meilleures volontés. Le sujet est sérieux, mais découpé en plusieurs petites histoires, désopilantes, nous vous conseillons d'en lire une chaque soir à votre gamin pour qu'il s'endorme heureux sachant que pendant son sommeil Super Gros Con veille sur sa sécurité...

INTERROGATIONS

Vous avez lu. Vous avez aimé. C'est maintenant que survient en votre esprit une question à laquelle nous n'apporterons aucune réponse. Comment se fait-il que cet être si négatif qu'est Pierre Lehoulier, ait pu créer un héros si positif ? Même que parfois l'on peut discerner entre deux images comme une impitoyable et féroce critique de notre société. N'est-ce pas un miracle ? Pierre Lehoulier serait-il un être plus complexe qu'il n'y paraîtrait ! Ne serais-je pas victime du redoutable syndrome de Stockholm, les noirs tentacules de l'hydre de l'anarchie ne sont-ils pas en train de s'emparer de mon esprit ? Super Gros Con, vite, au secours !

Damie Chad.

 

ROCKABILLY GENERATION N° 13

AVRIL – MAI – JUIN 2020

Faut plus de deux mois de confinement pour tuer un magazine de Rockabilly ! Le numéro 13 en plus ! Pour les superstitieux pas de problème avec le Spécial Gene Vincent sorti après le 12, c'est le quatorzième fascicule du magazine qui prend de la bouteille. Pure malt. Evidemment cela commence mal, la série Pionnier nous retrace la carrière de deux disparus : Jack Scott et Sleepy Labeef. La génération née autour de 1935 rend l'âme peu à peu. Jack Scott et Sleepy Labeef, le Cat Zengler les avait évoqués dans nos colonnes ( voir nos livraisons 447 et 450 respectivement du 16 / 01 / 20 et du 06 / 02 / 20 ). Une génération disparaît...

Une autre apparaît. Deux longues interviews menées par Brayan Kazh. Lucky Will – nous l'avons vu deux fois au 3 B à Troyes, avec son ancien groupe Slap DooWap et avec Mike Fantom, deux belles soirées, un super guitariste – ne dites pas que vous ne le connaissez pas, vous avez tous vu vu la photo de Jerry Lee Lewis qui présente fièrement son disque – très sympathique ce Lucky, d'abord il est né en Ariège comme moi – se raconte bien, ne renie aucun de ses amours, par exemple sa pâmoisante rencontre avec le rock'n'roll via AC /DC, de quoi faire blêmir les puristes, et il entend suivre son chemin à sa guise. De la personnalité. C'est au tour de Marcel Riesco de s'y coller, l'américain qui monte dans les festivals rockabilly, une autre culture, Lucky Will parle de passion et Marcel Riesco nous semble plus attentif à sa carrière, son job. Un sociologue devrait se pencher sur ses deux entrevues, comment deux logiques différentes se ressemblent malgré tout.

Rencontre avec Michel Petit, davantage connu dans le milieu en tant que Monsieur RockaRocky le blog qui répertorie un maximum de concerts de rockabilly en France et ailleurs. Un passionné qui organise avec son asso les légendaires Rockin Gone Party, mais qui sait garder la tête froide... Sergio nous livre les photos de la seizième session.

Ce qui suit devrait nous enthousiasmer, voir Sandy Ford, Graham Fenton et Crazy Cavan avec leurs formations, tous les trois, en une même soirée, ce 18 janvier 2020, à la Rockers Reunion, tout le monde s'en souviendra – surtout ceux qui n'y étaient pas – n'empêche qu'elle aura laissé un goût de cendre à beaucoup, teddy boys et autres rockers, ce fut le dernier concert de Cavan Grogan... Le numéro Hors-série N° 2 de Rockabilly Generation sera consacré à cet homme qui aura consacré sa vie à perpétuer le rock'n'roll.

L'on arrive à la fin du magazine, outre les séquences habituelles, nouveautés disques, rétrospectives épisodiques et dernières nouvelles des idoles, deux pages consacrées aux Hudson Maker, un groupe de l'ancienne génération qui n'a pas froid aux yeux et qui ne doute de rien puisqu'il vient de s'adjoindre les jeunes Brayan à la contrebasse et Kilian au piano. Ça promet !

Presque un siècle que cela dure, le rockabilly a la vie dure !

Et cette revue prend de l'envergure !

Damie Chad.

Editée par l'Association Rockabilly Generation News ( 1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 4,60 Euros + 3,88 de frais de port soit 8,48 E pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 33, 92 Euros ( Port Compris ), chèque bancaire à l'ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal ( cochez : Envoyer de l'argent à des proches ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that's what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues... Et puis la collectionnite et l'archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l'impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents. Une bonne nouvelle tout de même : devant la demande générale, le numéros 4 avec la dernière interview de Cavan Grogan a été retiré. Si vous ne l'avez pas, c'est une erreur.

 

BE MY FREAK / JADES

( Clip )

De quoi papoter et grenouiller autour des bénitiers à la prochaine réouverture des lieux de culte, c'est que lorsque Dieu n'est pas là le Diable prend sa place, et les souris vertes rockent sans vergogne. La prière est sans équivoque, Be my freak, par tous les seins à quoi rêvent les jeunes filles d'aujourd'hui ! Jades sort le grand jeu. Celui qui flirte avec les images d'épi-mal. Une production soignée, tous les ingrédients des messes sataniques ont été réunis. Dévoilés, mais pas exposés. Le clip file vite. Des notations topiques, des clins d'œil indispensables. Tout y est. Rien ne manque. Le désir, le serpent, l'église profanée, le bois sombre. Ces quatre filles sont diaboliques, elles vous racontent une horrible histoire, les scènes défilent mais ne dévoilent rien, chasteté obligatoire, les flammes de l'enfer, pas de sang, pas de sexe. La violence suggérée est davantage fantasmatique que la brutalité nue.

Ces scènes de film vous les avez déjà vues cent fois, mille fois imaginées. Dans vos rêves osés, dans vos cauchemar irisés. Vous n'êtes pas dans un film, mais dans un clip, moins de temps certes, tout juste cinq misérables minutes, avec cette difficulté d'introduire dans le scénario l'artificielle inclusion d'un groupe de rock dans le tournage. Un élément étranger et superfétatoire. C'est la règle du genre, c'en est aussi le plus redoutable des écueils. Trop souvent, les plans s'enchaînent sans qu'il y ait une véritable congruence entre les images des artistes et celles du récit mis en scène. Au mieux l'on tombe dans une gratuité surréaliste peu conséquente, au pire dans un galimatias du genre étonnez-moi-benoît-sans-émoi.

Et là tout concorde merveilleusement. Nos quatre musiciennes et leurs instruments sont habilement mises en scène. L'on sent que le clip a été pensé et travaillé avec intelligence. Le réalisateur a salement intuité, l'est arrivé à faire converger et s'interpénétrer deux éléments de natures très différentes, le fantastique et un groupe de rock, aucun ne mange l'autre, chacun illustre sa propre différence et renforce l'autre, il n'y a pas de dichotomie entre ce qui est raconté et ce qui est montré.

Et puis il y a le son. Un morceau typiquement jadien bien enlevé, bien découpé en brèves séquences qui mettent en valeur les qualités punchives de ces demoiselles. Sûr qu'au paradis ce n'est pas pomme qu'elles auraient croquée mais le serpent tout cru. En quatre coups de dents. Venin compris. Une belle réussite.

J'allais oublier la fin, car il y a une fin à tout, même à un clip de Jades. Z'oui, mais là ils l'ont particulièrement soignée. N'ont pas choisi la solution de facilité des Sex Pistols, je coupe sec sans me soucier si c'est vraiment achevé ou pas. Nous avons droit à un générique. Un vrai. Qui vous ne laisse pas sur votre faim. Esthétique, pas du tout esthétoc.

Damie Chad.

 

LE MANIFESTE ELECTRIQUE

AUX PAUPIERES DE JUPES

( Le Soleil Noir / 1971 )

Gyl Bert-Ram-Soutrenom F. M. / Zéno Bianu / Michel Bulteau / Jean-Pierre Cretin / Jacques Ferry / Jean-Jacques Faussot / Patrick Geoffrois/ Benoit Holliger / Thierry Lamarre / Bertrand Lorquin / Jean-Claude Machek / Matthieu Messagier / Gilles Mézière / Jean-Jacques N'Guyen That / ALAIN Prique / Nick Tréan

Quel plaisir de retrouver ce livre en rangeant le garage, je pensais que je l'avais prêté à un ami qui ne me l'avait jamais rendu, déjà que lors de sa sortie j'avais eu un mal fou à obtenir de ma libraire ( très militante et très débutante ) qu'elle en passe la commande, elle pensait que le titre était une pure invention de ma part pour me moquer d'elle. J'ai insisté pendant un mois...

Toute une génération née aux alentours de 1950, ils avaient aux alentours de vingt ans en 1968, autant dire que les temps étaient à la rébellion, il importait de détruire non pas le vieux monde mais les formes selon lesquelles the ancient world s'était constitué. Tout un programme qui n'était pas neuf, déjà en 1916 Dada avait élaboré un tel projet. Si l'on y pense bien, cette manière de diriger sa révolte contre les ''formes'' démontra avant tout une satanée allégeance aux dogmes idéens de Platon... Ce qu'il y a de profondément ennuyeux en poésie, ce sont les précurseurs, et les seize chevaliers du Manifeste Electrique, en avaient reconnu de deux sortes. La poésie Beat et le Surréalisme. Le titre du bouquin en témoigne.

Dans les années 70, le Surréalisme était la vache sacrée dont tout le monde se réclamait et que personne ne pensait à mener à l'abattoir. Il y avait bien la revue Tel Quel qui explorait une écriture hors des cadres, mais le groupe qui gravitait autour de Phillipe Sollers, Denis Roche, Marcelin Pleynet empruntait trop aux idéologies politiques et aux cadres formalistes de la '' grande littérature''. Tare rédhibitoire, ces nouveaux pontificateurs étaient nés autour de l'an 1935. En quinze ans, l'horizon culturel s'était modifié. Le rock'n'roll était apparu. Terrible constat, si Valéry avait pu décréter que la poésie c'était le son + le sens, le rock modulait un son qui attirait les oreilles si intensément que l'on pouvait sans trop d'hésitation se passer du sens. De toutes les manières, aligner au hasard des mots à la queue-leu-leu, ils finiront bien par signifier quelque chose.

Se reposait à cette nouvelle génération la vieille problématique de Mallarmé confronté à Wagner, la poésie se devait de reprendre son bien à la musique. Relu à cette lumière, le Manifeste n'a malheureusement rien d'électrique. Le courant ne passe pas. Les textes ne frétillent pas. Point d'électrocution à l'horizon. Peuvent s'y mettre à un, à deux, à trois, à quatre, s'essayer à tous les styles, du vers libre au cut-up, des phrases sans complexe aux paragraphes d'empilements systématiques, du mot-valise joycien à toutes sortes de désarticulations formelles désaliénantes, le sens et le non-sens priment sur le son et ne parviennent même pas à engendrer un non-son. Sans doute un des échecs les plus cinglants de la poésie française du vingtième siècle. Reconnaissons à Zéno Bianu, Michel Bulteau, Patrick Geoffroy, Matthieu Messagier, de s'être attaqués à une entreprise colossale. Leur pratique d'écriture en sortira changée, chacun écrira par la suite au plus près de sa propre voix, de sa propre (a)musicalité.

En 1971, Le manifeste électrique ne déchaîna ni les foules ni le scandale. A ma connaissance, seuls Alain Jouffroy dans Les Lettres Françaises, et la revue underground The Starcrewer y firent référence. Aujourd'hui ce livre de 90 pages est devenue une légende... Ironie de l'histoire une exposition était programmée pour ce mois de mai...

Damie Chad.

WEST, BRUCE & LAING

MORE LIVE 'N' KICKING

L'on n'allait pas quitter West, Bruce & Laing, comme cela. Quand on aime on ne compte pas. Donc trois nouveaux concerts des soixante-trois qu'ils ont donnés aux Etats-Unis entre le 30 avril et le 17 décembre 1972. Rappelons que Why dontcha, enregistré entre mai et l'été 1972 nécessita une pause entre les concerts et sortit en novembre 1972. Pourquoi le groupe qui s'était formé dès janvier 72 en Angleterre s'est-il rendu si vite aux USA ? Pour West et Corky c'était revenir sur l'ordalique et triomphal tapis des cendres chaudes laissées par Mountain, sans doute partageaient-ils aussi la motivation première de Jack Bruce, l'urgent besoin de fric. Le flot de monnaie rapporté par Cream commençait à se tarir pour Jack... L'opportune formation du trio s'avéra être la bienvenue, par la suite le roi des bassistes assura à plusieurs reprises que W, B & L, n'était pas son meilleur souvenir...

AQUARIUS THEATER

BOSTON / 27 – 04 – 1972

Don't look around : en pleine tornade, vous faut quelques secondes pour réaliser que tout va bien que vous êtes simplement en train d'écouter un enregistrement de rock'n'roll, non ce n'était pas une attaque nucléaire même si ça y ressemble méchamment, de temps en temps vous percevez la voix de West mais la vague de lave vous submerge et vous projette à Pompéi aux temps béni de l'éruption du Vésuve. En plus ils vous la font revivre en temps réel et en grandeur nature, sûr que les romains du temps jadis réduits en cendres doivent être jaloux. Ils n'ont pas eu droit à la musique eux ! Polititian : pas le temps de se remettre, Bruce a décidé d'arpenter la chaussée des géants et ses pas font trembler les assises de la planète. West lui lance quelques flammèches dans le dos, ce qui le rend fou de rage, vous assistez au combat de Thésée-West contre Minotaure-Bruce, et vous avez Corky qui s'en vient jeter sa grêle de sel ardent sur les blessures des deux combattants. Laocoon et ses deux fils contre les serpents du rock'n'roll. The doctor : celui que l'on appelle lors des catastrophes, l'arrive ou trop tard ou trop tôt, les enceintes vomissent des murs de briques, Bruce vous déblaie cela avec le bulldozer de sa basse tandis que West sonne le glas sur les ruines du clocher écroulé, ensuite c'est la folie pure. Âmes sensibles suicidez-vous au plus vite cela vous évitera de mourir de peur sous l'épaisse pluie riffique qui tombe sans discontinuer, une seule certitude dans ce monde de brutalité exacerbée, prennent leur temps et leurs plaisir. Tout petits ils ont dû être allaités avec le lait des hordes mongoles. Le Corky se plaît au jeu, voici qu'il a trouvé une occupation amusante il passe la tondeuse à gazon sur l'herbe des steppes. Ne cherchez pas une autre explication au changement climatique. Quant aux deux autres ils sèment des œufs de crotales sur le sable du désert qui avance. Irrévocablement. Third degree : qu'est-ce qu'il leur a fait ce blues, pourquoi le déchirent-ils avec tant de hargne, Bruce lui casse les os, West lui retire la peau alors qu'il est encore vivant pour qu'il ait encore plus mal, et Corky lui écrase le bout des pattes pour que plus jamais il ne tienne debout, ne vous reste plus qu'à pleurer de plaisir. Quand vous pensez qu'ils sont si méchants uniquement pour que vous soyez contents, vous vous sentez un peu coupables. De toutes les manières le pauvre animal ne s'en remettra jamais, alors c'est aussi bien s'ils continuent. Et ces hurlements qui vous frissonnent si fort la moelle épinière, consentiriez-vous à vous en passer. Un bon blues est un blues agonique. Guitar solo + Roll over Beethoven : West est à la guitare, s'en sert comme d'une harpe celtique, celle qu'utilisait Homère pour évoquer la chute de Troie dans le festin des rois, c'est beau, c'est triste, c'est puissant, ah ! ce cri des bébés troyens dont on fracasse la tête sur les remparts d'Ilion, connaissez-vous quelque chose de plus émotionnant et maintenant l'incendie final avec les meurtres, les viols, le carnage, ah ! les grecs savaient vivre intensément à la manière de leurs Dieux, et Leslie est le héros de la guitare rock, au cas où vous en douteriez il ligote ce pauvre Beethoven dans les cordes de son piano, tandis que Bruce festonne en sous-main quelques aria rupestres et tumultueux, Corky se dépêche de clouer le battant, manière de transformer l'instrument à queue en cercueil, mais ne voilà-t-il pas qu'en plein milieu de son travail funèbre notre batteur se souvient qu'il doit rentrer les vaches, alors il frappe violemment sur sa cloche à ruminants, et sa préférée, la grosse noiraude, la Mississippi queen déboule suivie de très près par une horde de taureaux furieux en manque d'affection et d'effusions priapiques, je ne me risque pas de décrire la parade nuptiale qui suit, des têtes blondes pourraient tomber sur ce texte et apprendre tout ce qu'elles savent déjà, je fais confiance à l'imagination de nos lecteurs. Le Corky doit avoir travaillé comme tueur numéro 1 aux abattoirs de Chicago. La guitare de West vagit telle une vache désespérée qui a perdu le chemin de son étable. Powerhouse sod : Bruce se lance dans l'atonalité africaine, sa basse gronde telle la hyène du désert qui dispute un os à une meute de chacals, le Jack se laisse aller à ses mauvais instincts jazzistiques, démonstration en long et en profondeur, l'est un peu comme cet irritant moniteur de planche à voile qui virevolte sur les vagues pour épater votre copine. Il n'a pas de chance, le Jack peut mugir tout ce qu'il veut comme une sirène de cargo échoué sur la plage désertée, aux performances artistiques individuelles elle a toujours préféré les activités de groupe comme les Rolling Stones. Play with fire : ( drum solo ) : c'est ce que l'on appelle un alibi, vous prenez un vieux classique des sixties dans l'armoire aux souvenirs, vous traversez le premier couplet au triple galop, et lorsque vous êtes sorti du paddock vous vous laissez travailler par vos démons les plus chers. C'est dans les vieux chaudrons que les sorcières préparaient leur mixture les plus réussies, ici nos trois sorciers s'essaient à trouver le West, Bruce & Laing original sound, tout ce qui a précédé c'était de l'esbroufe, pour les adeptes du voyeurisme rock, ici l'on cherche un nouvel idiome, si ce groupe avait continué que n'aurait-il donné ! Pour une fois Bruce s'amuse à jouer à part égale avec Corky, West vous décoche des flèches enflammées sur le convoi qui s'aventure dans les territoires sacrés des indiens. Sunshine of your love : et l'on repart dans les sentiers battus, faire du neuf avec du vieux n'est pas donné à tout le monde. Surtout si un tiers de l'effectif était partie prenante de la première mouture, toutefois il n'y avait pas de cloche à vache dans Cream, un minuscule détail qui pourrait déboucher sur les alpages inconnus d'une montagne aux flancs abrupts. La fin du morceau est en exploration constante.

La qualité de l'enregistrement n'est pas parfaite, mais le document est de première importance.

 

RADIO CIRCUS MUSIC HALL

NEW YORK / 06 – 11 – 1972

Don't look around : un grondement qui surgit des entrailles de la terre, vomito-éruptif, stroboscope sonore, la guitare de Leslie vous plante des écharpes dans la chair jusqu'à ce que le riff salvateur se précipite sur vous pour vous bouffer tout cru. Vous voici squashé à la manière d'une balle de ping-pong en acier qui rebondit entre les vitres intransperçables de la matière riffique. Le West vous gloutonne les entrailles tandis que Bruce vous passe dessus avec son rouleau compresseur, n'y a que Corky qui ne s'amuse pas, vous maintient le rythme coûte que coûte en frère de la côte qui file les écoutes pour maintenir l'allure. Pleasure : c'est la voix de chapon de Bruce qui fuse hors du battement intensif de Corky, l'on se demande ce que fait Westie, doit faire le beau pour qu'on lui refile un sucre, l'a sa guitare qui jappe toute seule, une meute de chiens derrière le cerf, la pauvre bête ne fera pas long feu. Ne pariez pas sur sa peau, cause perdue ! Aux imprécations de Jack, vous comprenez qu'il lui en veut personnellement. Mississippi queen + Polititian : le Corky a dû être transformé en machine à rythmes par un mauvais sorcier, ou alors l'a une mauvaise descente d'acide, en tout cas ça fait mal. L'en oublie de taper sur sa cloche à vache, Bruce vient à son secours, et Leslie lui envoie la dépanneuse. Sur la fin ça ronronne comme une machine à laver atteinte de la danse de Saint-Guy, et là-dessus Jack avance avec ses gros brodequins de politicien qui confond drague et campagne électorale. La basse ronronne des propositions malhonnêtes, décidément le monde est parfait, West en profite pour vous refiler un solo pointu comme une flèche d'indien qui se serait fiché dans votre œil droit. Celui que vous ne fermez jamais lorsque vous dormez. Corky l'enfonce un tout petit plus jusqu'à ce qu'elle touche le kyste qui vous sert de cerveau. De la belle ouvrage dont vous ne pouvez être que satisfait. Rolling Jack : le blues c'est comme la pêche, vous pouvez le pratiquer à la dynamite, alors Corky lance les bâtons et les deux autres tapis à chaque extrémité les allument. La basse de Bruce ressemble à un trente-huit tonnes dont le moteur peine pour escalader l'Anapurna, et Leslie imite les roues qui crissent dans les descentes. Ont aussi la mauvaise idée d'écraser les auto-stoppers sur les bas côtés et à chaque fois Leslie pousse des cris de porc égorgé. Third degree : le coup du blues qui déchire ça marche à tous les coups, z'avez le fourgon qui conduit lentement le macchabée au cimetière et un chien qui tire sur un morceau d'intestin qui dépassait du cercueil, tous les clébards du patelins hurlent à la mort après lui. Encore plus marrant que le Tandis que j'agonise de Faulkner. Le genre de scène que vous raconterez encore à vos arrières-arrières-petits-enfants. Le Leslie quand il tient le bout de gras il n'est pas prêt à vous le lâcher. Le delta tel que vous ne l'avez jamais entendu. Why dontcha : c'est fou comme trois mecs ensemble peuvent produire de volume tonitruant dès qu'ils ont le cœur à l'ouvrage, le Corky vous enfonce la tête dans le sable à coups de pelles, West joue aux fléchettes sur votre cadavre, Bruce compatissant vous savate une sonate de Beethoven en sourdine, il ne tient pas à vous réveiller, oui mais après ils ne se retiennent plus et vous commencez à avoir peur. Public acclamatif. Train time : tiens un western, Bruce joue à l'homme à l'harmonica, la scène du train, Corky boogise lentement dans le lointain, locomo-Bruce accélère et pique un vocal hors des rails, genre de morceau qu'il vaut mieux voir en direct qu'écouter sur bande. D'ailleurs ça s'arrête relativement vite. Guitar solo + Roll over Beethoven : West n'était pas présent sur le morceau précédent alors il met les doubles-bouchées pantagruéliques sur son solo, miroite comme de l'or, c'est beau comme La mine de l'Allemand Perdu de Blue Berry, je ne vous surprendrai pas en vous annonçant que la nostalgie Westienne possède ses limites, vous ramène en pleine action, révolte indienne assurée, mais quel artiste, quel tourbillon de radieuses sonorités nous dispense-t-il, ouvre la corne d'abondance et la déverse sur nous, sa guitare barrit, se transforme en éléphant dont un chasseur vient d'abattre la femelle, et vous sentez que le safari sanglant va se terminer en confiteor de confetti charnels, de quoi rendre Beethoven jaloux. Corky et Bruce viennent se repaître du sang innocent épandu sur la piste transformée en marécage hémoglobineux. Et l'on déboule dans Love is worth the blues sans bien s'en rendre compte, mais tout l'amour et tout le blues du monde ne pourront remplir les notes de ce trio maudit qui emporte nos rêves avec lui dans une cavalcade infinie. Corky en open-tornade marque le rythme et les deux autres sont à sa poursuite inter-galactique. Le mur du son du rock'n'roll est dépassé depuis longtemps, arpèges-atterrissage sur planète inconnue en douceur. Voici que Corky timbalise et casse du bois. Crépitements de baguettes-mitraillettes. Cydalises de cymbales sur fond de tonnerre digne des sabots de Sleipnir, Leslie joue, Hendrix n'a jamais atteint cette profondeur de champ, je sens que je vais me faire des ennemis mais parfois l'on est touché par la grâce. Un morceau dantesque, si vous connaissez mieux faites-nous-le savoir, on vous écrira. Powerhouse sod : Bruce monte sur le ring, il braille le blues à la Bo Diddley, Corky tam-tame l'hippopotame à mort, et Jack déploie ses notes comme les sorciers déplacent leur boules sur le boulier. Vous essayez de suivre, vous n'y comprenez rien mais les calculs sont étonnamment justes. Si ça continue, les esprits des morts vont apparaître. Dansent en rond autour du baobab. Maintenant vous pouvez accéder à tous les pouvoirs. Entrez dans la danse et laissez s'envoler votre esprit. Personne ne s'en apercevra. The doctor : Doctor West est annoncé, pas faux il possède la bonne médecine et ses deux assesseurs ne sont pas des gueilles non plus. Vous appliquent le cataplasme chaud brûlant sur les partie génitales et vous ressentez un bien fou. Le rock au bistouri et le blues au scalpel c'est merveilleux, mais aussi un peu dangereux. Corky est un maniaque mais pas du tout dépressif, un tambour entre les mains et vous êtes tranquille pour trois jours, évidemment s'il se prend la tête avec Jack, ça tourbe à l'émeute, et quand on vous bombarde de ses riffs, vous demandez si vous n'êtes pas un peu masochiste pour supporter de tels traitements. Sûrement, seulement qu'est-ce qui pourrait vous faire davantage de bien sur cette terre ! Rien. Sunshine of your love : mettez vos lunettes de soleil, et n'oubliez pas que certains l'aiment chaud. Je n'en dirai pas plus. Tant pis pour vous. Osez l'apothéose.

C'était à New-York. Alors ils ont tout donné. Pratiquement deux heures de débauche orgiaque.

 

MEMORIAL AUDITORIUM

DALLAS / 29 – 11 – 1972

Keep playing that rock'n'roll : ce ne sont pas nos trois héros mais le Arthur Winter Group. Qui assure grave, entre nous soit dit.

Don't look around : le vol du bourdon bombardier, menace sur tous les Hiroshima mentaux que nous portons à l'intérieur de nous, dommage que le son soit si bas, le groupe emballe et le riff monstrueux survient à l'instant idoine tel Godzilla le grand destructeur qui se rue vers nos rivages. Dévore déjà les derniers survivants tandis que sa queue, enfant capricieuse qui renverse son jeu de cubes, balaie les immeubles sans le faire exprès. Saccage intégral. Pleasure : un petit rock'n'roll n'a jamais fait de bien à personne, alors ils alignent celui-ci à vous démantibuler les ratiches. Ils insistent méchamment pour se faire haïr encore plus. Ils y réussissent parfaitement. Le son n'est vraiment pas fabuleux. La basse de Bruce trop compressée. D'autant plus regrettable que vous sentez qu'ils sont attelés à l'ouvrage. Why dontcha : par contre l'enregistrement permet de saisir une des caractéristiques du groupe, le fond musical qui tourne-boule et le vocal en osmose de distanciation, idem pour les soli qui planent très au-dessus de la pâte sonore tout en lui étant directement reliés, WB&L joue sur les deux tableaux, intégration et désintégration, fragmentations et réunifications, un peu comme ces toiles cubistes qui présentent sur le même plan la lune et sa face cachée. Third degree : des as pour étirer le chewing-gum du blues, une langue de fourmilier qui surgirait très lentement mais qui implacablement s'amuserait à smasher les une après les autres les fourmis carnivores, les images ralenties d'un film pour que le spectateur puisse se rendre compte de l'habileté diabolique déployée. Et puis de temps en temps l'accélération de la séquence pour que vous ayez une vision correcte de l'efficacité déployée par le zénarthra formivora. Mississippi queen : le son toujours aussi bas du plafond, ce n'est pas grave les courbes lascives de la Reine du Mississippi sont si tentantes que vous l'oubliez vite, Leslie hurle son plaisir et sa guitare spermatique gicle telle une fontaine de jouvence torrentueuse. Travaille la miss au plus près. Travaux d'approches fulgurantes pour les dissonances beethovéniennes. Un chemin de stupre et d'épines lacérantes qui mène tout droit au classique de Chucky les doigts agiles : Roll over Beethoven : nous en offre une version que l'on qualifiera de respectueuse par rapport à l'originale. Parfois la guitare dépasse un peu les contours du dessin, même qu'à la fin elle se transforme en un fameux gribouillage qui ne dépare en rien le tableau du maître. Bruce se permet même de le faire sonner à la Deep Purple ! Magnifique moyen d'entrer sans douceur dans Love is worth the blues : qui est au blues ce qu'une symphonie est à un élève de sixième s'adonnant à la flûte à bec en matière plastique. Ce morceau est un véritable champ d'expérimentations pour nos trois compères, ce coup-ci c'est Bruce qui s'adjuge la part du lion royal, ce qui n'empêche pas Leslie de faire miauler sa guitare comme une portée de tigrons impatients du retour de leur mère et Corky s'adjuge un solo, un genre de tamponnements maladifs qui tient autant de Parkinson que la tournante du mouton géant, font comme dans le poème de Victor Hugo, vous leur filez une araignée, en explorent les contours de prédatrice et en détaillent les morsures venimeuses, puis ils vous l'exaucent jusqu'au haut du ciel, et vous comprenez qu'ils l'ont transformée en soleil ardent et bienfaiteur pour réchauffer nos os de pauvres terriens démunis.

 

MORE LIVE 'N' KICKING

( 24 avril 1972Canergie Hall. New York ? )

A ma connaissance provenance indéterminée, du matériel de préparation pour le Live 'n' Kickin' qui à l'origine devait être un double. Ce qui est sûr c'est qu'il s'agit là de bandes de premier choix, qui démontrent à l'excès quel groupe exceptionnel aurait pu être West, Bruce & Laing.

Play with fire : la raison pour laquelle cette version n'a pas été préférée à celle sur le disque sorti restera une des grandes énigme rock du vingtième siècle, basse, guitare et batterie sont ici totalement entrecroisées, une phalange macédonienne au combat sur qui vient se briser la charge de la cavalerie adverse. Il arrive un moment où le sort de la bataille reste suspendu en un miraculeux équilibre, mais peu à peu les hoplites regagnent du terrain et la pente fatale de la victoire s'incline en leur faveur. Ce Corky quel batteur, une probité à toute épreuve vis à vis de ses deux compagnons, il les sert à merveille et leur laisse tout l'espace nécessaire. Et quand l'incendie enflamme le Walhalla, l'on assiste à une des plus belles chevauchées sans retour du rock'n'roll. Il arrive un moment, le morceau dépasse les vingt minutes, où la musique vous saisit et vous pétrifie. Merveilleux solo de Corky qui a lui tout seul fait aussi bien que le trio en son entier. L'on entend les mouches Bruce et West bourdonner autour des cymbales, et quand il tape sur sa zinguerie il leur laisse de temps de s'envoler. Sublime. Sunshine of your love : très haute qualité, mais un peu attendu, le titre des Stones leur a laissé davantage de latitude créatrice, sur ce morceau de Cream les sentiers sont balisés, mais ce soir Jack et Bruce ne se tirent pas le mou, avancent de front, un régal de les entendre, la voix qui ricoche comme des pierres détachées de la paroi rocheuse, Corky à fond les ballons les pousse à mort, ne leur laisse pas un centimètre pour reculer afin de prendre de l'élan, sont au plus près des arêtes verglacées et la cordée avance toujours, ce soir ce n'est pas l'amour qu'ils recherchent mais le soleil lui-même qu'ils veulent atteindre. Aucune version creamique n'est montée si haut.

Shake my thing / Unknown song / Pollution woman : oubliez tout ce qui précède si vous désirez prendre quelques plaisir à ces trois titres qui suivent. Ce n'est pas qu'ils soient nuls, l'amateur de rock y trouvera un intérêt certain. Juste des pistes de travail opérées durant l'enregistrement de Why Dontcha. Bruce swingue à mort, profitez-en pour remarquer le grand funk de Corky qui railroade autour de ses lignes. Mais enfin soyons juste, ces trois backing traps font un peu pièces rapportées pour obtenir l'équivalent temporel d'un album. Just for fans.

Nous arrêterons là pour aujourd'hui mais nous retrouverons très bientôt nos héros.

Damie Chad.