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13/12/2017

KR'TNT ! 352 : PAUL MAJOR ( + Friends ) / BOOZE BOMBS / JALLIES / COLLECTORS / ROSIE LEDET / ASSOIFFES D'AZUR

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 352

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

14 / 12 / 2017

PAUL MAJOR ( + FRIENDS ) / THE BOOZE BOMBS

/ JALLIES /COLLECTORS /

ROSIE LEDET / ASSOIFFES D'AZUR

TEXTE + PHOTOS SUR :http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

On ne tient pas les Endless Boogie en laisse

( Part Two )

Vient de paraître Feel The Music - The Psychedelic Worlds Of Paul Major, un très beau livre consacré à Paul Major, l’un des héros de l’underground, connu des vinyl junkies du monde entier et entré depuis quelques années dans le rond du projecteur avec Endless Boogie. Comme par hasard, c’est Johan Kugelberg qui édite ce bel ouvrage, en même temps que God Save Sex Pistols et Total Chaos. Pas mal, non ?

Uncut consacrait une petite page à l’événement. On y voit Paul Major fouiner dans un bac et déclarer : «Je dirais que j’ai consacré 90% de ma vie à écouter de l’obscure weirdness.» Il collectionne les disques depuis l’âge de 12 ans. Comme il est né en 1954, faites vous-même le compte. Il se décrit comme un «fanatical vacuum cleaner», il ramasse tous les disques les plus obscurs : «A homemade album of Jackson 5 covers by a bunch of 15 years-olds from Arkansas, or a backwoods Billy Joel wannabe who gets it wonderfully wrong...» (Un album de reprises du Jackson 5 enregistré à la maison par des morpions de 15 ans quelque part en Arkansas, ou un mec sorti des bois qui se prend pour Billy Joel et qui chante délicieusement faux) - Ce cirque dure depuis quarante ans. Il démarre sa carrière à Louisville, Kentucky, fasciné par les disques qu’il déniche dans les bacs à soldes. Paul Major finit par faire un métier de son obsession et à en vivre, créant autour de lui un réseau d’amateurs d’obscurités patentées. On trouve parmi les membres de ce réseau des gens comme Jello Biafra et Stephen Malkmus. Mais depuis l’arrivée des ventes en ligne et de Discogs, Paul Major avoue s’être recentré sur Endless Boogie.

Il raconte dans la préface du livre que son premier coup de cœur fut «Psychotic Reaction», qu’il entend à la radio. Il se goinfre de disques obscurs et psychédéliques, puis il découvre la guitare - Once I heard fuzz guitars, I had to have one - À Noël 67, il y avait une petite guitare avec des cordes en nylon au pied du sapin - More a toy than a Telecaster, but I was thrilled - Il commence par la colorier pour en faire une guitare psychédélique, puis il apprend à jouer les riffs de ses morceaux préférés dessus - But I needed fuzz - Il veut une vraie guitare et sa grand-mère lui promet d’en acheter une s’il se fait couper les cheveux - I went for it. Hair grows back, oui, ça repousse. Il se met à acheter des disques d’occase - Bought every far out record I could - Velvet Underground, Silver Apples, Morgen pour 44 cents, still sealed ! What a rush ! Il a 16 ans quand il découvre l’herbe et l’acide à l’high school. Quand il va dans des surboums, il emmène le Velvet, le MC5 et Morgen, mais ça ne plait pas aux autres. Il découvre l’amour physique avec Beard Of Stars et Loaded en fond sonore. Mais il continue d’écouter la radio - Jimi Hendrix one minute, Petula Clark the next. Frank Sinatra followed by the Doors. I loved a good song, no matter what style - Puis dans le chapitre final, il rappelle que son taste was born of grabbing major label failures (il a développé son goût de l’obscur en ramassant les disques qui ne se vendaient pas) since they were plentiful - Et plus le disque semblait éloigné des critères commerciaux, plus il paraissait attirant - Like a glimpse into a lost world - il s’imaginait découvrir un monde perdu. Il se demandait qui étaient les gens derrière ces mystérieux albums. Fantastique profession de foi ! Voilà ce qu’il faut appeler un esprit curieux.

Et puis des amis témoignent. Paul ceci, Paul cela. Ils s’accordent tous à dire que Paul est un gentil mec, mais surtout un novateur. Le Suédois Stefan Kéris déclare ceci : «Je considère que la prose de Paul dans ses catalogues est du même niveau que celle de Billy Miller et de Miriam Linna dans Kicks.» Car pour vendre ses disques rares et inconnus, Paul écrit des textes qui tournent parfois au délire psychédélique, et c’est là que ça devient très intéressant - Paul opend doors to other forms of music (...) : private-psych, Real people, Exotica, third eye lounge - Il semblerait que le vrai moteur de Paul Major soit la fascination qu’exercent sur lui tous ces disques.

Et paf, on entre dans le vif du sujet, c’est-à-dire les classiques du Real People Sound, avec Attic Demonstration de Kenneth Higney - There’s a guy who was trying to make country demos and become famous and it went wrong in the best possible way where it became deep art - Puis il fait l’apologie de Peter Grudzien et de son album The Unicorn - Of all the records I discovered it’s maybe my favorite - Paul Major ne se contente pas de dénicher les disques dans les junk-shops new-yorkais, il mène l’enquête pour retrouver les gens et s’organise pour les rencontrer. Il tente même de faire un film avec Peter Grundzien. On voit les images dans le livre. Puis c’est l’apologie de Fraction, l’un des albums les plus rares au monde, récemment réédité. On voit aussi Paul se prosterner devant Jr And His Soulettes, un petit guitariste black de 11 ans, accompagné de ses sœurs encore plus petites. Paul indique que «Raven Mad Jam» (qui se trouve sur l’album de Raven) is one of the best white trash hard rock jammers ever. Puis il présente Ray Harlowe And The Gyp Fox, l’un de ses albums préférés - I listened to it and I went crazy - Et quand il évoque les bitures du Masked Avenger, ça tourne à l’hilarité. The Masked Avenger est sur le point de dégueuler et ses copains scandent «Come on Masked, in the bucket, in the bucket» - Et Masked dégueule dans le seau. Le disque se termine avec le bruit du dégueulis. Fantastique commentaire du grand Paul Major : «I like a poet who doesn’t take him too seriously» - Puis voilà Darius - One of my favorite blow-dried hair psychedelic dudes - Il évoque aussi Clap dont l’album Have You Reached Yet a été réédité récemment sur le label new-yorkais Sing Sing - This is the greatest garage rock record ever in my estimation - Et il ajoute : «The title track is one of the best songs I’ve ever heard by anybody» - Il salue aussi Saint Anthony’s Fyre - Just the exact thing you wanna hear if you’re into the first Blue Cheer and wanna jack the vibe - Il trouve aussi l’album de Dark à Londres, il demande au vendeur de le passer et le mec lui dit : You really like this shit ? - Et puis tiens voilà Morgen, comme par hasard - One of the greatest psychedelic hard rock records ever made - Et Josefus, good renegade outlaw Texas hard rock on Hookah Records - Et quand gosse, Paul le sort d’un bac, il s’exclame : «This is future for me !» - Lorsqu’un disque lui paraît trop sérieux au plan psychédélique, Paul dit qu’il lui manque l’essentiel, les brains - I don’t smell real brains behind it. Or enough of a lack of brains - Il adore tout ce qui est vraiment amputé du cerveau. Il salue aussi Randy Holden et le fameux Population II - A heavy guitar monster, still devastating today - Et bien sûr les mighty Moving Sidewalks - Always a classic - Mais il sait aussi descendre un album, par exemple Would You Believe, l’album culte de Billy Nichols - It just doesn’t move me.

Alors bien sûr, quand Jesper Eklow raconte l’histoire d’Endless Boogie, tout s’éclaire. Jesper explique tout simplement qu’Endless Boogie monte sur scène sans set-lit. Ça va même plus loin : ils vont enregistrer en studio sans savoir ce qu’ils vont jouer. Rien n’est préparé - We hate sound checks - Ils ne répètent pratiquement plus - Just plug in and start hacking at it - Et il ajoute que Paul monte sur le groove pour délirer - With Paul going insane on top - Il ajoute : «And the boogie never stops. It should be stopped but it can’t.»

Glenn Terry finit par livrer le pot aux roses : les deux initiateurs du concept Endless Boogie sont Jesper Eklow et Johan Kugelberg. Le nom du groupe vient de l’album de John Lee Hooker, évidemment. Glenn explique que Johan et Jesper, nourris par Paul de musiques diverses et variées, eurent l’idée de développer un in-the-moment style of improvisational jamming held together by a solid groove - Ils jouaient chaque mardi soir. Endless Boogie joua la première fois sur scène en première partie des Jicks de Stephen Malkmus (un bon client de Paul) et prit lentement son envol, attirant un public de gens à la fois curieux et très informés. Il y eut un buzz dans la presse et des tournées dans le monde entier. Glenn vous prévient : une fois pris dans leur groove, Endless Boogie will take you on a trip like no other. C’est exactement ce qui se passe quand on les voit sur scène, a trip like no other.

Et voilà la chute qui vaut son pesant d’or : «Paul ‘Top Dollar’ Major is living proof that you can be a fan, collector and musician, maintaining the ability to come up with new ideas, by sticking to a path determined by a sense of fun and personal exploration.»

En même temps que le livre, paraît Vibe Killer, le nouvel album d’Endless Boogie, illustré par une belle éclipse. Attention, c’est du sans surprise. On retrouve dès le morceau titre le gros heavy blues texan d’essence zizique, un son infesté de serpents. Sale coin, pas bien confortable - Desperation, alteration - Paul y va de mauvaise grâce - Darkness, extinction - et ça part en note à note de Majoration effective. La grande force de ce vieux routier est qu’il ne cherchera jamais à réinventer la poudre. Il ressort sa plus belle voix de cromagnon dans «Let It Be Unknown», pour grommeler Gimme a nickel and I’ll show you down records - C’est joué à la petite menace rampante - I wonder when you arrrrhhhhh - Sur cet album, tout se joue sous le boisseau avec des départs mécaniques en note à note de distorse judicieusement maximaliste. C’est indécent de beauté coulante et puante. Paul Major joue son son à la régalade. Le festival de poursuit en B avec «Bishops At Large». Le problème avec ce vétéran de toutes les guerres est qu’on entre dans sa musique comme dans un moulin et forcément, on se met à penser à autre chose. Et on perd le fil. Donc tout va bien, puisque son son sert à ça : perdre le fil. Avec «Back In 74», il évoque un concert de Kiss - Kiss are on stage at the festival/ 20.000 people here/ I wanted to see Kiss - Il y a quelque chose qui relève de l’obsession chez les collectionneurs de disques. Il boucle cet album fumant et prévisible avec «Jefferson Country», un heavy groove dégoulinant de son et de mauvaises intentions. Il semble même que des accords intermédiaires rampent dans le cloaque.

Mais pour bien comprendre qui est Paul Major, le mieux est encore d’écouter les disques qu’il recommande si chaudement, à commencer par l’ineffable Morgen paru en 1969 et considéré à juste titre comme l’un des classiques du psychout américain. Steve Morgen nous embarque dès «Welcome To The Void» dans son monde - Ha ha ha ! - avec un son reconnaissable entre tous, vaguement frénétique, intrinsèquement psyché, sans aucune surenchère. On aimerait que ce soit la bande son du Cri de Munch qui orne la pochette, mais curieusement, il manque le scream. Steve Morgen joue ses cuts au vieux gras liquide. C’est un véritable filet de glisse fuzzy qui s’écoule sous nos yeux et qui file comme une vipère lubrique, mais en sourdine. On parle ici de fantastique présence dyonisienne. En B, on retrouve dans «Purple» cette rythmique en surplomb et le filet de fuzz plus bas dans la vallée. Steve Morgen surveille l’horizon d’un regard d’aigle, mais les délires psychédéliques l’assaillent de toutes parts. Son groove entreprenant ne peut que plaire au petit peuple.

On pourrait en dire autant de Fraction dont l’album Moon Blood est ressorti des limbes en 2009. Ces gros Américains y proposent du Christian rock visité par une petite guitare grassouillette. Ils sortent un son assez puissant, force est de le reconnaître. On comprend qu’un tel son ait pu percuter l’oreille de Paul Major. L’«Eyes Of The Hurricane» vaut largement le premier King Crimson, c’est gloomy à souhait - Flames consume the hot blood of Babylon - C’est annonciateur de la substantiation. Mais ils savent aussi prendre leur temps. Encore un disque destiné aux gens qui n’ont que ça à faire. Ils amènent «This Bird» au heavy boogie et nous farcissent tout ça d’intermittences et de petits effets de style psychédéliques. Idéal pour fumer de l’herbe. Le cut part au large, à la drive. Ça se rallume de temps en temps - Then he died for your love - Un semblant de thème ici et là. Ils suivent une sorte de Gulf Stream qui va se perdre dans la notion de Lord - Sky high/ Sure I found the Lord - Nous avons affaire ici à des psychedelic mystics et ça finit même par devenir excellent, car ces gens-là comprennent que pour avancer dans la vie, il faut savoir donner du temps au temps.

L’Have You Reached Yet de Clap bénéficie aussi d’une réédition, ce qui permet au profane d’en profiter (sauf si on veut un pressage original, mais dans ce cas, il faut sortir un billet de mille). Ces Californiens sortent une sorte de garage trash joliment approximatif et sans prétention. Ils dégagent une troublante ingénuité. «My Imagination» sent bon la Stonesy, c’est assez fais et bien enlevé. Ils couronnent ça d’un solo de sax ! Une grosse bassline dévore «Middle Of The Road» de l’intérieur et comme dirait Phast Phreddie qui signe les liner notes, c’est cool as fuck. On comprend qu’un tel album ait pu devenir culte. Mais ce n’est pas non plus une raison pour dépenser une fortune. On sent chez ces prétendants au trône une réelle vigueur, et même une extraordinaire santé morale. Tiens, encore un joli coco en B, «Bluff Em All», monté sur un beat popotin et qui s’impose par sa fraîcheur juvénile. La basse chuinte. On a là le garage dans toute son innocence, dans toute son ostentation auto-centrique.

L’album de Saint Anthony’s Fyre paru en 1970 intrigue, d’abord par la pochette : de grosses lettres gothiques s’étalent sur un fond blanc. Et puis on s’y régale d’un son parfois hendrixien («Love Over You»). Ces trois Américains tirent leur nom de groupe du fameux fait divers de Pont Saint-Esprit : un village entier fut accidentellement shooté au LSD par le boulanger. Ça se passait en 1951. Des centaines de gens. Admirable ! Saint Anthony’s Fyre devait signer sur Atlantic, mais le chanteur guitariste Greg Ohm préféra rester loyal à son manager, et le groupe sombra dans l’oubli. Inconsolable, Greg se mit à picoler, mais pour de vrai, à en mourir - He drank himself to death - On entend une énorme bassline dans «Starlight». Et le «Lone Soul Road» qui ouvre le bal de la B vaut pour un heavy rock d’anticipation maximaliste. Ces gens cultivaient un goût sûr pour le heavy rock et excellaient à gérer les épisodes congestionnés. Il bouillonnait en eux une véritable énergie viscérale. Paul Major a bien raison d’affirmer que dans le genre, Saint Anthony’s Fyre compte parmi les plus intéressants.

Le Flash des Moving Sidewalks paru en 1968 vieillit plutôt bien. Billy Gibbons y révélait une vraie fascination pour Jimi Hendrix : il pompait les riff de «Fire» pour jouer «Pluto» et chantait exactement comme Hendrix. On retrouvait aussi des traces d’Hendrixité en B dans «Crimson Witch». Comme beaucoup de gens, il avait dû flasher comme des airplane lights sur l’Experience. Avec «Jo Blues», il posait les bases du Zizi sound. On a là le heavy blues texan dans toute sa grandeur, l’un des plus grassouillets du mondo bizarro. Et bien sûr, le «Flashback» qui fait l’ouverture du bal de l’A renvoie au 13th Floor. Pur psyché texan, solide et infectueux comme pas deux. On comprend que Paul Major ait pu adorer ça. Billy jouait quasiment tout au gras double.

Par contre, le Round The Edges de Dark et le Dead Man de Josefus vieillissent très mal. Josefus proposait en 1970 un prototype de heavy rock qui manquait tragiquement d’originalité. La version de «Gimme Shelter» qui s’y niche ne fonctionne pas. Josefus sonne comme tous ces groupes américains animés des meilleures intentions, mais privés de réels moyens artistiques. On trouve en B le genre de cut qui ruinait les albums dans les seventies : un «Dead Man» de 17 minutes. Quant à Dark, c’est encore autre chose. On passe carrément à travers. Ces mecs sortent un son qui ressemble à s’y méprendre à celui que produirait une libellule intriguée. Les Anglais vendaient ça une bouchée de pain, à l’époque. Personne n’en voulait. Et pour cause.

Signé : Cazengler, endless rabougri

Endless Boogie. Vibe Killer. No Quarter 2017

Fraction. Moon Blood. Phoenix Records 2009

Saint Anthony’s Fyre. Zonk Records 1970

Dark. Round The Edges. Sis 1972

Morgen. Morgen. Probe 1969

Josefus. Dead Man. Hookah Records 1970

Moving Sidewalks. Flash. Tantara 1968

Clap. Have You Reached Yet. Sing Sing Records 2011

Feel The Music. The Psychedelic Worlds Of Paul Major. Édité par Johan Kugelberg. Anthology Editions 2017

TROYES / 10 – 12 – 2017

3 B

THE BOOZE BOMBS

 

BAR BEATRICE BERLOT

Annie Leopardo a du mal à prononcer la lettre B. ''Trois'' sans problème, mais notre ''B'' national la trouble. L'on accourt à son secours, le 3 B bruisse de ''B'' que chacun se complaît à répéter à sa manière. '' B !'', ''B !'', ''B !'', sans bémol, l'on en bégaie, l'on en brait, l'on en bêle... elle y parvient et tout de suite elle nous donne en anglais une définition, des plus justes, du 3 B :  '' It's the house of rock'n'roll''. Difficile de faire plus juste. N'oublions pas que l'antique phonème proto-sinaïque Beth signifie maison, et pour le rock'n'roll, nul doute que le 3 B peut se revendiquer d'un beau palmarès. D'ailleurs ce soir, question B, l'on est gâté, deux B au programme, les Booze Bombs. Atomiques !

CONCERT

Un carré. D'as. Une sphère parmédinienne qui contient la totalité de sa propre plénitude. Rien ne dépasse et rien ne manque. Sound and music. Rien d'autre. Autonomie parfaite. Phénix qui brûle de ses propres cendres. Lucky Steve est à la guitare. Gretsch, pas l'orange cochranique trop moelleuse, trop sucrée, trop juteuse, la duo jet, rouge terreur et noire ténèbres, un son plus métallique, plus strident. Lucky l'a son style. Le riff à trois pointes, celles des coups de poing américains, une pour chaque œil et la troisième pour tout le reste. D'une simplicité extrême. Mais d'un art difficile. Le rockab est une musique de haute précision, ne suffit pas d'émettre, faut placer à l'endroit précis, unique, au millionième de seconde près, un quart de poil avant c'est foutu, un quart de poil après c'est dans le Q ( de Suzie ). Lucke c'est le genre de serial killer qui vous enfonce trois fois son stylet dans le foie. Tchik ! Tchik ! Tchik ! Et au suivant de ces messieurs. Ne vous battez pas, il y en aura pour tout le monde. Structure rockab tripartiste qui aurait enchanté Georges Dumézil. Rockab pointilliste. Le pixel qui tue. Structure le son des Booze Bombs à lui tout seul. Le pire c'est que chaque fois qu'il vous a envoyé la trinité, vous êtes en manque, l'angoisse vous étreint, le prochain shoot d'adrénaline est vital, ne se fait pas attendre, mais durant ce minuscule instant qui le sépare du suivant vous connaissez l'angoisse du vide et du néant.

Autre particularité de Lucky Steve. L'est toujours présent, mais comme ces soli ne s'étirent jamais ses alcooliques, pardon je voulais écrire ses acolytes, ont le champ libre pour s'exprimer tout à leur guise. En profitent sans exagérer. La sobriété lyrique est une vertu cardinale des Booze Bombs. Rockin' Bende, le batteur, n'est pas derrière. Il est avec. Ne suit pas, n'ordonne pas, réussit ce tour de force d'occuper tout l'espace que chaque interstice pointilleux de Lucky Steve laisse libre, l'a la charley en action constante, charpente le terrain d'un son de base fuyant, jamais en avant, toujours présent, Steve n'est pas seul, et c'est sur cette mer mouvante sans cesse recommencée que Rockin' bâtit ses châteaux de sable catapultés, dur travail, épuisant, de quatre coups de baguettes il construit un édifice qu'il se doit de détruire aussitôt pour rebâtir le suivant, et le remplacer encore une fois. Varie les architectures, voûtes d'ogives nucléaires et glacis à boulets rebondissants. Un travail de titan qu'il effectue avec une placidité remarquable. Sur sa basse Frank Martinez initie un jeu caducéen. Swingue net et stompe fort. L'a comme deux serpents qui s'affairent autour de son upright, l'un qui monte et l'autre qui redescend. A toute vitesse, sans jamais se mordre la queue. Pas question d'empiéter l'un sur l'autre et encore pire de laisser traîner son caudal appendice sur les territoires de Steve et de Rockin'. Faut jouer serré. Chacun respectueux du boulot de ses pairs. L'on colorie sa partie et l'on ne dépasse pas. Imbrication au cordeau. Pas de démonstrationisme ostentatoire. Rigueur classique. Chacun chez soi et le flamant rose du rockabilly sera bien gardé.

Vous ai présenté l'épée à l'acier foudroyant. L'excaliburock de tous les combats mais je n'ai encore pas dit un mot de la gemme noire qui irradie la garde de l'arme. Z'avez l'impression que dans l'emboîtement musical de nos trois musiciens vous ne pourriez même pas ajouter le son aigrelet d'un triangle. Vous auriez beau guetter le moment et l'endroit propice où vous pourriez glisser la note discrète de votre isocèle, mais les trois cadors vous ont entassé si parfaitement de tels blocs de pierre qu'entre eux ne passerait même pas un feuillet à cigarette.

Et pourtant. Annie Leopardo est au micro. M'attendais à une chevelure germaine des plus blondes, mais non elle est d'un noir méditerranéen les plus sombres. Nous avouera ses origines italiennes entre deux morceaux. Elle ouvre la bouche et vous comprenez le pourquoi du style si resserré des trois boys. Une voix, une musique. Un + Un. Si vous préférez la formule mousquetaire, tous pour une et une pour tous. Parce que parfois miraculeusement Une = Trois. Annie Diva. Leopardo Panthère. Elle chante. Mais elle ne respire pas. Un cas unique. Une excentricité scientifique. Un larynx de bronze. Et surtout l'art de s'immiscer tout naturellement dans le béton sonore de ses compagnons. Elle évolue dans la structuration phonique comme l'engoulevent s'engouffre dans le vent. Aucun effort, pas d'effets, pas de looping vocal, pas de roucoulades exacerbées, mais un phrasé d'une justesse extraordinaire, et d'une facilité déconcertante. La voix cingle comme un fouet, à ras de la peau, vous fouille comme un scalpel de chirurgien sans que vous ayez senti la moindre douleur.

Pourrait s'arrêter là. Elle nous aurait comblés, mais non elle est comme Napoléon qui dictait deux lettres à la fois. Elle, elle chante. A la perfection. Mais apparemment cela ne l'intéresse pas. Un geste anodin auquel on ne pense pas tellement il est habituel et naturel, comme quand vous tournez votre petite cuillère dans le café, le matin encore tout embrumés de sommeil. Elle, elle s'intéresse à nous. Ce n'est pas un nous globalisateur et anonyme. L'occulte la moitié du ciel. C'est sur sa face mâle et virile qu'Annie jette son dévolu. Nous les garçons. Nous les Hommes. Œillades, sourires en coin, appels de la main, désignations individuelle du doigt, pas de jaloux, elle sait y faire, la guerre de Troyes n'aura pas lieu, à chacun sa pomme d'or et pas de discorde. Le plus chanceux de tous c'est tout de même Billy qui a dansé le slow – le seul de la soirée - collé à elle comme la moule sur le rocher, et les mains sinon baladeuses du moins promeneuses, mais dans ce bas monde le bonheur a une fin et elle reprend le micro pour terminer le morceau. D'ailleurs l'a ses thèmes de prédilection, l'amour, les boys et les guys. Vous les décline à toutes les sauces, salées Gone Away, Please Just call, ou sucrées I got A Boy, Sweet Love, tour à tour exultante, mutine, désespérée, câline, mais toujours rockin' and boppin'. Reine de la nuit et du rock'n'roll.

Trois sets en progression constante. Magnifiquement servis par Fabien Dj Rockin' Cats à la console. Concert explosif. La rigueur et la foudre. Le 3 B, béni des Dieux.

Damie Chad.

N. B. : mention spéciale pour Toute la Musique que J'aime, a capella par Jean-François et les chœurs du 3 B ! On a bien essayé de dépasser celle de Johnny, mais on n'y est pas arrivés.

ICE COLD WHISKEY

THE BOOZE BOMBS

 

ANNIE LEOPARDO : vocals / LUCKY STEVE : guitare / FRANK MARTINEZ : upright Bass / ROCKIN' BENDE : drums.

 

PART-CD 678.011 /2015 /

 

Yes I know : oui je sais avant d'avoir écouté, un grattellement d'upright bass à la manière d'un rat qui trépigne dans la cloison, puis ils envoient la sauce, d'un coup sec, mais pas trop fort, ce n'est que la première rasade, une mise en train au trot rapide toutefois et Annie qui met vraiment le paquet juste à la fin. Another love : même tempo mais avec la lead qui poinçonne, Annie qui raconte et qui grogne à chaque début de vers et Steve qui nous donne de ces froissés cordiques à vous ôter l'envie d'aller vous faire pendre ailleurs. You got me rockin' : ce coup-ci Annie est avec Marc Valentine, elle prend les choses ( peut-être la chose ) en main et laissez vous dire que ça mousse dur. Duo de choc. Martinez tartine fort sur les drums et tous s'en donnent à coeur joie. Come to my house rockin' : encore une proposition malhonnête, Annie vous a un de ces phrasés accrocheurs – l'en miaule presque - que vous y allez en courant. Vous assène le programme sur une rythmique friponne, sûr que vous n'êtes pas prêt d'oublier l'adresse de la maison, on y rocke trop bien. Pinch your hips : ce coup-ci elle aboie, sûr que vous allez vous remuer surtout avec ce riff qui klaxonne sans arrêt. Y a un certain Dynamite White qui compresse son harmonica d'une bien jolie manière. No other man : attention déclaration en douceur, un petit air jazzy pour une voix qui se fait sensuelle et la lead qui laisse tomber des gouttes d'eau dans le tea for two, un instant de douceur avant de poser une autre bombe. Chilly Willy :la guitare broute à la manière d'un éléphant qui arrache les arbres, l'harmo se promène dans le feuillage, trop vite, trop court, les guys ont laissé Annie sur le quai. My heart is broken : vous ne savez pas comment un cœur cassé peut sourdre de colère et de rage rentrée, ce coup-ci c'est la totale, l'harmo à la manière d'un rabot électrique qui vous arrache la peau, apparemment le combo a le blues brûlant. N'essayez pas d'arrêter le shuffle, n'en finit pas d'accélérer. In the night : surprise Marc Valentine est au vocal, le rockssignol Leopardo lui répond et nous avons droit à un duo romantique, mi-country- mi-sixties, avec la guitare derrière qui vous donne la sérénade. Trop beau, on ne fermera pas les yeux de la nuit. Ice cold Whiskey : un tambour bat l'amble méchamment, rythmique appuyée, jungle alcoolisée, jusqu'à l'écoute de ce morceau je pensais que la glace dans le whisky était un crime contre l'humanité, mais là pas de problème, doit y avoir un ours blanc affamé sur le glaçon. Pazza di te : renaissance italienne. La damzelle vous tord les lasagnes de fort belle manière. Et comme le reste du combo ne s'est pas endormi sur la pizza, l'on se rappelle que les italiens ont renouvelé le western. Set me free : revendication féministe, elle n'a pas le vocal dans la poche et le pistolero à la guitare derrière vous y passe toute la cartouchière. Les cymbales gémissent de bien belle façon, des assiettes qui volent dans une scène de ménage ! Black Cadillac : boogie à fond de train, non seulement elle conduit à toute blinde mais elle hurle à travers la vitre ouverte. Tant pis pour la tôle froissée, les chemins de traverse, les feux rouges, les sens interdits et les piétons. Rock'n'roll tonight : ces gars-là sont obsessionnels à part sauter partout et de crier Rock ! Rock ! Rock ! aux quatre coins de l'horizon l'on se demande ce qu'ils doivent faire le reste du temps. En tout cas ils le turlupinent très bien à la Little Richard, mais c'est l'harmo qui prend le rôle du saxophone, vous pourrit tellement les oreilles que c'en est un délice.

 

Prenez le temps de réécouter, des petites surprises toutes les trente secondes, de l'imagination et de la finesse, du rythme et de l'énergie. Les Booze Bombs nous proposent un rockabilly des plus enthousiasmants. Le filtrent et l'alambiquent à leur goût. Dégustation de moonshine au sperme de crotale. Un must.

Damie Chad.

*

LA NUIT VERTE

Des picotements sous la peau. Je connais cette sensation. Maurice Rollinat, l'auteur des Névroses, en parle dans un de ses sonnets les plus secrets écrits en ces heptasyllabes malsains dont il détenait la redoutable puissance invocatoire et dont le grand Verlaine lui-même lui emprunta le modèle :

Par la fenêtre entrouverte

S'avance la nuit très verte

 

Je sais que même la plus haute poésie n'empêchera jamais l'horrible processus en cours. Ce soir la nuit sera verte et personne ne saurait s'y opposer. Déjà je tourne en rond dans ma chambre. Alors je répète mille fois à mi-voix le mantra maudit, la formule propitiatoire aux métamorphoses les plus extraordinaires :

Socrate ne sait rien, Damie le saurien.

Et me voici transformé en lézard d'un vert de vers gélatineux. Une monstrueuse bête gluante de la taille d'un jeune chat de trois mois, à la queue aussi longue que la langue. Par la fenêtre entr'ouverte je me glisse au-dehors. Manque de chance, toutes les rues de FONTAINEBLEAU sont éclairées et la foule se presse aux vitrines de Noël violemment illuminées. Difficile de ne pas se faire remarquer. J'ai ma ruse. Dès que j'entends des pas je m'aplatis sur le trottoir, les pattes sous mon corps essayant de prendre l'aspect d'une chiffon moelleux innocent. Un couple se dirige droit sur moi :

«  Aaah ! Les gens sont dégoûtants, ils auraient quand même pu nettoyer la diarrhée de leur chien, tu as vu la teinte glauque, un excrément cadavérique, ne va pas tarder à clamser le cabot, je téléphone tout de suite à la mairie pour me plaindre ! »

S'éloignent tous les deux tendrement enlacés. Je m'apprête à reprendre mon chemin lorsque des pas se rapprochent brutalement m'obligeant à rester immobile.

«  Bêêêh ! Quelle horreur, encore une vomissure d'ivrogne, un dégueulis sans nom de pochtron, en plus l'idiot s'est cuité à l'Izarra verte, sûr que c'est un basque, j'alerte les flics tout de suite, avec son béret du gâteau pour eux, ils vont le boucler en moins de deux ! »

Ma dignité en est un peu mortifiée. Personne à l'horizon, prudemment je me hâte vers ma destination. Attention trottinement rapide qui se dirige vers moi, je me jette derrière un lampadaire. Tiens un chien, l'est pressé, ne me calcule même pas. Hélas par un instinct atavique en passant près de moi il ne peut s'empêcher de lever la patte et de m'arroser d'un jet de pisse chaude qui me trempe entièrement.

Ô ingratitude humaine et animale ! Me voici transformé en rebut de l'humanité. Monde cruel, n'y aurait-il donc personne pour aimer un pauvre petit lézard innocent ? Lecteurs sachez qu'il ne faut jamais désespérer. Je me hâte de passer en catimini derrière les deux parents, ne peuvent détacher leurs regards de la marionnette du Père Noël qui dans la devanture lève et abaisse sans cesse la main pour les saluer, à leur côté la petite fille baye aux corneilles.

«  Gertrude, mon dieu ! c'est quoi cette horreur que tu tiens ?

  • C'est une peluche Maman, regarde comme elle est mignonne, toute belle, toute verte, je l'ai trouvée par terre, on dirait un vrai lézard, c'est marrant il remue la queue quand je l'embrasse sur la bouche ! »

    Une poigne solide m'arrache aux câlins douillets et m'envoie valser à quinze mètre de là. Je m'esquive sans demander mon reste, juste le temps d'entendre la mère affolée crier :

«  Chéri, appelle le 15. Le visage de Gertrude se couvre de pustules noirâtres et en plus elle sent l'urine de chien ! »

Ouf ! me voici arrivé sans encombre à la RUE DU COQ QUI GRATTE. Etroite et un peu sombre. Personne ne m'aperçoit lorsque je rase les murs jusqu'au GLASGOW. Je sais que si je parviens à me glisser à l'intérieur du pub aussitôt l'enchantement maléfique cessera et que je reprendrai ma silhouette normale. Les gens ont les yeux fixés sur l'affiche du concert des JALLIES, pour ce soir 27 DECEMBRE, je passe entre leurs jambes sans aucun problème. Revoici ma silhouette fringante et élancée que vous connaissez tout. Je n'ai pas fait trois pas que les trois plus belles filles du monde se précipitent sur moi :

«  Damie, c'est super gentil d'être venues ce soir !

  • Si seulement vous saviez ce que je ferais rien que pour vous voir ! »

     

Elles éclatent de rire. Elles ne m'ont jamais pris au sérieux. Y a sûrement un lézard quelque part.

 

CONCERT

Ce soir, c'est la soirée sardines, en boîte, Tom et Kross ressemblent à des posters grandeur nature placardés contre le mur, les trois filles bénéficient d'un espace vital de survie minimum, doivent se sentir seules car Vaness nous demande d'avancer encore, total nous sommes à 0,00001 micron des retours, l'est sûr que dans notre dos la porte s'ouvre et des paquets de nouveaux venus s'agglutinent à ce compact compost d'êtres humains. Non ce n'est pas un concert, mais une ambiance, sachez entendre la différence. Ça rugit, ça clame, ça brame de partout. Standing ovation du début à la fin. Les pieds piétinent, les jambes trépignent, l'en est même qui arrivent à danser des rocks endiablés sur place, émulsions de bières et flaques de sang – là j'exagère c'est du vin rouge – sur le plancher.

Au début les filles papotent entre elles, style salon de thé cosy, s'il te plaît chérie remplis mon verre, tout de suite ma grande, et la bouteille de ja-ja circule entre les verres. Récriminent sur les boys qui attendent sagement depuis cinq minutes, et portent un toast à notre santé. Le public remercie, but please a little bit of music, just to hear yours precious voices, alors Tom vous prend le taureau par les cornes, à la texane, fait vrombir sa guitare comme une escadrille de spitfires et nos trois péronnelles sont bien obligées de se mettre au boulot. Et le Tomitruant ne lâche pas le morceau de toute la soirée. Guitare en leader ship et les filles qui s'entrelacent par dessus. Lui il fonce et elles, elles froncent le tissu, particulièrement swing ce soir nos trois Jallies, goûtez les harmonies, l'on batifole et l'on cabriole dans les herbes folles comme la chèvre de M. Seguin. Kross a choisi le rôle du méchant loup, sa contrebasse halète comme dans un dessin animé de Tex Avery, nous asperge d'arpèges de velours, et nous sature de froissements de satin, tout en douceur mais véloce en diable. Elles ont piqué l'orgueil masculin, z'alors se déchaînent comme le cours de l'or en pleine crise boursière.

Mais les zamzelles ne sont pas du genre à se laisser mener par le bout du nez, vous font tirer une langue de trois kilomètres au Hound Dog de Presley avant de le transformer en chasse à courre. Les trois belles vous ribambellent les trilles et vous décrochent de ces revers de quadruples croches à vous emporter le filet aux antipodes. Toutes mignonnettes dans leur robes, des furies dès qu'elles entament le moindre morceau. Céline vous fracasse la caisse claire comme vous quand vous tapez sur la tête du précepteur, Leslie vous fait le coup du charme faussement candide, un Funnel of Love des plus plus pernicieux, vous y englue dedans, pas encore que vous ayez envie de voir le bout du tunnel. Quant à Vanessa elle a réuni tous les chiens de l'enfer dans sa voix, les lâche sur le public comme Diane ses meutes sur Actéon.

Deuxième set. L'est sorti une cinquantaine personnes prendre le frais dix minutes, l'en rentre une centaine, avec la cinquantaine qui est restée sur place, visualisez : l'endroit n'est guère plus grand qu'un studio sans kitchenette. Le deuxième set sera un gigantesque charivari, se permettent tout, Tom nous donne un numéro jazz trad sur La vie en Rose, Kross nous emmène à New York dans un club de jazz pour initiés, on appelle Vincent qui sort son harmonica et c'est parti pour des chorus d 'harmo et de guitare infinis à la cours-plus-vite-que moi-que-je-te-rattrape. Un inconnu surgi du public nous rappelle que toute la musique vient du blues, et cela devient un délire collectif qui a bien dû faire rigoler Johnny sur son Olympe. Et c'est-là que le malheur s'en mêle, juste au début de Stray Cats Strut. Ce n'est pas OSS 117 qui ne répond plus, c'est la contrebasse de Kross qui s'anéantit dans le silence. Un fil cassé ! Parfois la fée électricité se transforme en Carabosse. Kross-road tente de scotcher le filament pendant que Tom fait des prouesses pour jouer les deux partoches en même temps. Les filles miaulent à qui mieux mieux et le public les soutient de ses félines imitations. Kaput la contrebasse ! Tant pis, Kross la jette en contre-bas, se munit d'une électro-acoustique et l'on attaque les trois dernières tranchées à la baïonnette. Es finita la fiesta. Terminado la tempestad. Doux rêveurs vous pensez qu'on arrête un torpilleur en appuyant sur le frein ? Faut encore alimenter le foyer par une série de rocks, le final sera un dernier Gene Vincent, un Jump Giggles and Shout ébouriffant, avec tout le monde à sauter sur place à en faire craquer les solives du plancher. Exultation totale, toute une jeunesse dévergondée se précipite pour papouiller les three gals and the two guys. L'ont bien mérité. Folle soirée.

Damie Chad.

 

LA DISCOTHEQUE SECRETE DE

PHILIPPE MANOEUVRE

COLLECTOR

111 TRESSORS CACHES DU ROCK

 

( HUGO / DESINGE / Août 2017 )

 

Comme le monde est bien fait, les marchands ont pensé à vos cadeaux de Noël. Grandes manœuvres sous les sapins cet hiver. Philippe prend soin de vous dans l'introduction. Vous explique la différence entre disques Collector et Culte. Propose un baromètre infaillible. L'épée de l'archange du seigneur qui sépare le bon grain ( à droite ) de l'ivraie ( à gauche ). Pour ceux qui ne sont point des habitués de l'archéologie biblique, je vous fais un résumé. Facile, une galette à la frangipane que vous payez 6000 euros est dite culte. La crêpe à la confiote de fraise faisandée que vous ramassez pour six euros dans le bac à soldes est appelée collector. La majorité de ses lecteurs se situant dans la tribu des bourses plates, l'ancien rédacteur en chef de Rock & Folk nous présente cent onze biscuits collectors qui manquent à votre discothèque et nuisent à votre statut social. Pourquoi croyez-vous que les filles s'enfuient en hurlant dès qu'elles ont mis un pied dans votre chambre ? Attention ne suffit pas de ramasser une rognure d'ongle ou une chiure de mouche à un euro cinquante pour vous enorgueillir de posséder un collector. Malgré son prix modique le collector est un trésor enfoui dans les sables de l'oubli, relève du chef-d'œuvre inconnu, l'atteint au grade de la huitième merveille de mode. Un rocker qui ne possède pas de collectors ressemble à un parachutiste sans parachute. Consolation du pauvre : à défaut de vinyls originaux introuvables, le marché des rééditions vous permet d'entrer en possession de CD pour trois fois rien.

Cessons ces considérations bassement économiques pour nous pencher sur l'opus manœuvrien. Grand format, cent onze double-pages dédiées aux cent onze élus. Classés par années ( 1963 – 2015 ) de parution, les seventies trustant à elles seules plus de la moitié des occurrences. Quelques impressions d'ensemble tout d'abord.

De visu l'iconographie s'adjuge une part importante de la surface rédactionnelle. L'on à droit aux deux faces de la pochette, verso et recto présenté en deuxième position pour qu'il attire davantage l'œil dés la page précédente tournée. Les textes sont relativement succincts, l'on a fait attention à ne pas fatiguer les nouvelles générations des lecteurs qui ne sont pas des inconditionnels de l'art de lire...

Aspect triste. Une colonne colorée sur votre droite nous apprend ce que sont devenus les acteurs du disque exploré. La fin est tragique. Il y a toujours un des gars qui s'est débrouillé pour trépasser. Plus vous avancez dans le bouquin, plus vous avez l'étrange sensation de visiter un cimetière. D'éléphants blancs, certes, mais enfin morts de leur belle ( pas toujours ) mort.

Aspect gai. Qui va vous relever le moral. Beaucoup de ces albums valent leur pesant d'or grâce à l'intervention d'un guitariste exceptionnel. Mais à la longue l'on s'habitue à l'extraordinaire. D'où l'idée qui vous traverse l'esprit, une si nombreuse collection de zicos fantastiques diminue leurs mérites. Tout compte fait, il y en a une telle légion que ce ne doit pas être aussi difficile que vous vous l'étiez imaginé. En bossant dur pendant deux ans, la perspective d'atteindre le niveau juste au-dessous ( un quart de millimètre ) d'Hendrix ou de Jimmy Page n'est plus une utopie. Une possibilité – parmi tant d'autres – qu'un jour ou l'autre – le caprice de votre volonté vous permettra d'atteindre...

N'y a pas que des inconnus, Gratefull Dead et Kinks par exemple ont peut-être pu voir un de leurs enregistrements boudés par le monde entier, mais enfin n'exagérons rien. Il y a aussi ceux dont vous connaissez le nom depuis toujours, depuis les pochettes des Stones pour Jack Nitzsche, ou Ginger Baker la crème des batteurs, ou Ray Manzarek un fameux enfonceur de portes entrouvertes, mais l'on aime bien se remémorer les coins les moins évidents de leurs biographies. Des tas de groupes qui sont apparus au firmament du rock – citons par exemple Foghat, Man, Little Feat – et que l'orbite de l'actualité a éloigné de nos regards pour diverses raisons, ceux que vous aimez retrouver parce que ce sont vos chouchous, Variations ou Link Wray pour prendre mon exemple personnel. Mais sur les cent onze, il y en a un qui m'a procuré un plaisir exceptionnel. Longtemps jusqu'à la lecture de ce bouquin m'imaginais le seul à posséder la merveille. De temps en temps j'allais caresser la pochette pour me prouver que ce n'était pas une illusion solipsiste que mon cerveau aurait créée juste pour me distinguer de tous les autres misérables individus qui peuplent de leur petitesse cette planète. D'ailleurs Manœuvre me fait rigoler, l'exhibe la pochette de l'album, lui tresse des dithyrambes, la qualifie de folie, z'oui mais z'ya un blème. Les deux titres auxquels je fais allusion absents sur le 33 Tours sont sur un simple dont il ne pipe mot. Trop sympa vous refile la pochette.

C'est un dessin d'une puissance érotique folle. Ne sais pas qui a griffonné cette merveille de suggestion inaccoutumée mais j'aimerais bien connaître son nom pour regarder le reste de son œuvre. Ce Find Yourself Someone To Love a déchiré mon adolescence. Quant au Nobody en Face B, m'a réduit le cerveau en hachis parmentier. Three Dogs Nights le reprit deux ans plus tard.

Johnny Guitar Watson a traversé toute l'histoire de la musique populaire américaine, l'a débuté dans le blues avec Bobby Bland et bien d'autres, c'est sur son Johnny Guitar Watson ( disque éponyme de 1963) que vous retrouvez Cuttin'It et Sweet Lovin' Mama tous deux enregistrés par Johnny Hallyday qui donne une très belle version du second. A cette époque, en France on le classait parmi les pionniers du rock – l'a aussi produit avec Larry Williams le fabuleux Hurry Sun Down de Little Richard en 1967. Des copains de ma fille ont été très surpris lorsque je leur ai raconté tout cela, z'avaient un blogue rempli de vidéos de Johnny Watson dans sa troisième manière une espèce de mélange disco-funk-rap des plus remuants. Une évolution guère surprenante, Philippe Manœuvre rappelle qu'il est aujourd'hui considéré avec son pote Larry Williams comme l'une des origines clefs du mouvement hip-hop. Mais ce que nos deux acolytes ont le mieux réussi dans leur vie c'est encore leur mort. Sur scène, en plein solo, au Japon pour Johnny. Une idée que Mishima a reprise à sa façon. Une balle dans la nuque, les deux bras menottés pour Larry le proxénète notoire, que la police ( tout le monde la déteste ) a qualifiée de suicide.

Un petit dernier pour les amateurs de rock'n'roll, une sélection Ricky Nelson... Un livre évocatoire qui fait surgir les ombres d'un passé qui ne veut pas mourir.

Damie Chad.

 

*

Au départ, c'était tout simple, une croix à mettre dans un petit carré, au choix, rock, country, blues, comme la lettre provenait de Daniel Giraud, chanteur de blues, j'ai coché blues. Tiens-tiens, me suis-je dis, j'va hériter d'un vieux bluesman du Delta que personne ne connaît, même pas le Cat Zengler, n'y a plus qu'à guetter la factrice si sympathique sur son vélo électrique... Bref le paquet arrive et les bras m'en tombent des mains, un accordéon en gros plan sur la pochette, j'évite je ne sais comment l'attaque cardiaque foudroyante, what is it cette horreur ! une fille en plus, avec un prénom de grand-mère et un patronyme français, à peine ai-je du bout de mes doigts suspicieux retourné la pochette que le mot Zydeco me mord les paupières, du Zydeco, mais pour qui me prend-on ! pourquoi pas du Zouk tant qu'il y est le Daniel Giraud, la mort dans l'âme je pose la galette sur l'appareil des CD.

 

COME GET SIDE / ROSIE LEDET

JSP 8835

 

Rosie Ledet : vocals, accordion / Andre Nizari : guitars, keyboards, percussions, harmonica, bass, fuzz bass, drums / Chuck Bush : bass / Percy Walker Jr : drums / Damon Dugas : Rubboard.

 

Les notes de la pochette sont formelles Rosie Ledret n'est pas une embaumeuse. N'est pas de celles qui pensent que pour le zydeco les haricots sont cuits depuis longtemps et dont on ne peut que répéter religieusement la même recette, la fillette ne recule pas devant les adjonctions plus modernes comme le funk, le rock et l'électronique. Vu mon peu d'appétence et de connaissances pour cette musique je me déclare totalement incompétent quant à juger de l'importance et de la pertinence de tels ajouts.

 

Baby what you do to me : balancé et bien roulé, une fois que c'est parti vous n'arrêtez plus. Vous laisse deviner ce qu'elle veut qu'on lui fasse, ce qui est sûr c'est que l'accompagnement instrumental ronronne de belle façon, les interventions de l'accordéon rivalisent sans effort avec les effulgences des guitares électriques. Pose bien sa voix et l'est sûr que l'on peut parler de phrasé rock. This is gonna take a while : fond d'orgue, un filigrane de rythmique reggae et Rosie vous prend une voix méladramo-country du meilleur effet. Très américain, l'on dépasse le triangle magique d'implantation du zydeco, plus haut que le Texas. Come get some : module bien, quand elle dit come baby come vous regrettez qu'elle ne s'adresse pas à vous directement, l'envie de préparer une valise sans pyjama vous démange, et comme derrière elle l'orchestre s'adonne à un patchwork instrumental des plus juteux, vous sentez que le paradis s'approche de vous, hélas vous ne prêtez aucune attention à ces espèces de sirènes de police qui résonnent en sous-main et le morceau se termine avec une brutalité qui vous laisse sur votre faim. Sexuelle. Incantation voodique de sorcière, vous a jeté un sort. Caffina : tapez dans vos mains et du pied. Piste de danse, remuez-vous un max, prenez quelques pilules speediques car au grand midi vous y serez encore, alternance de voix mutine et d'appuyés d'accordéons. Vous aimeriez que cela ne s'achève jamais. Cette girl Caffina est ensorcelante. Vous n'auriez jamais dû l'inviter. Vous voici pris au piège. For those that like it funky : vous n'êtes plus qu'un pantin désarticulé sur la piste sans fin, Giorgio Moroder doit être aux manettes et notre créole se la joue à la black Diva. Reprenez-vous, n'oubliez pas que vous êtes un rocker, ne cédez pas à ces trémolos allusifs de sirène. Love is gonna find you : ouf, l'on est revenu au pays, un espèce de country déjanté avec la guitare qui miaule comme un chat noir qui n'a pas attrapé de souris depuis quinze mois, surtout n'écoutez pas la diseuse d'aventures, celle qui vous prévoit un merveilleux avenir avec un harmonica qui ricane pour vous avertir de vous méfier. Evidemment vous y croyez dur comme du fer. La faute à cet accordéon qui vous froisse le cervelet. Poison : le flacon vous a une ces belles formes qui vous enivre avant de l'avoir ouvert. L'étiquette vous vante les bienfaits du produit. Vous susurre des mots de rêve à l'oreille, une reine s'adresse à vous et vous montez au dix-huitième ciel du ravissement. Faites gaffe, le background est un peu étouffant, les lianes reptatrices des percussions enserrent votre corps, trop tard vous êtes mort. Saturday in may : renaissance printanière. Ballade au pas de course. Ce n'est pas l'amour juste la germination printanière de la lymphe végétale qui vous émoustille, avec Rosie comme guide dans le bayou vous embrasseriez un alligator sur la bouche. Stop lyin' keep tryin' : avec les filles, l'arrive toujours un moment ou la plus belle des fées se transforme en institutrice à lunettes qui vous met les poins sur les I. Votre pointe ( prononcée ) de masochisme n'est pas insensible à cette fessée morale. Vous opinez de la tête et du corps. Sans vous en apercevoir vous entrez dans une sarabande infernale. Quand le morceau est terminé vous le remettez illico. Keep the faith : la souveraine délivre son message d'espoir. La guitare ricoche sur les remous du fleuve et l'accordéon vous immerge mille fois dans les eaux troubles de vos turpitudes. Qu'importe vous êtes sauvé. Love me like my baby do : la guitare vous poignarde dans le dos et Rosie vous initie aux arcanes du triangle amoureux. Une autre façon d'entrevoir la sainte trinité. L'a pas froid aux yeux, ce que femme veut... Git up on it : dilemme : ou vous focalisez sur le band qui s'en donne à coeur joie ou vous succombez aux propositions ( avantageuses ) de la Dame, l'a le timbre tentateur...

 

Terminé. Pas vu le temps passer. Accordéon rythmique infatigable et band qui ne débande pas une seconde. D'une oreille distraite cela peut paraître un poil monotone, mais si vous y prêtez un quart de seconde d'attention, c'en est fini de vous. Rosie Ledet vous transforme en zombie zydeco. Z'y décolle à fond. Tant pis pour la tapisserie des certitudes rock'n'roll.

Damie Chad.

LES OISEAUX DE PASSAGE

ASSOIFFES D'AZUR

 

Zoë Montagu : chant, flûte, triangle / Miguel Gramontain : accordéon, stomp, choeur

 

J'ai raté leur passage. Pas celui des oiseaux, celui des Assoiffés d'azur. Pas de ma faute, à Baulou, village perdu du piémont ariégeois, c'était le 22 juillet 2017, passaient à l'aube, à douze heures exactement. Non ce n'était pas pour la sortie de la messe dominicale mais pour un apéro festif. Miguel Gramontain vous connaissez, c'est lui qui s'était joint avec son accordéon à Juke Joint Band ( voir KR'TNT ! 291 du 25 / 08 /2016 ), le blues ce n'était pas sa musique d'implantation culturelle, mais s'en était très bien tiré, le gars pas rancunier – j'avais promis la veille d'être-là – l'est même allé chercher dans sa voiture le CD qu'il m'a offert. Ce n'est pas du rock m'a-t-il précisé. Certes nul n'est parfait, mais tout le monde a le droit d'exister. Les rockers un peu plus que les autres, mais il ne faut pas le dire.

 

Pour avancer : un beau mariage, le son de l'accordéon et la voix de Zoë, le piano du pauvre avance comme à reculons, l'a l'air de ralentir dans les virages chaque fois que Miguel Gramontain doit le replier sur lui-même et Zoë fonce en avant. Faut refermer les poings sur sa propre histoire, ne plus écouter les antiques antiennes des flammes éteintes, s'arracher aux terres de cendre pour arpenter de nouveaux champs de semence. L'a un peu une voix à la Barbara ( ce qui pour moi n'est pas un compliment ), mais elle a une façon de traîner sur les syllabes tout en les propulsant comme en urgence qui n'est pas sans charme, intermède flûte et bourrade de coups de poings accordéoniques. Fin brutale et reprise en tutti orchestral. Mise à nue : l'on attend Zoë et c'est Miguel qui la-la-lise, et puis Zoë pose sa voix légère et sa nudité d'oiselle face au peintre qui la croque non d'un dard ardent mais du noir dessein de son fusain, grain du papier et de la beauté en éruption intérieure, le viol accepté des regards et le désir ambigu de modeler les formes du dessin. Ambiguïté de l'offre charnelle et de la demande artistique. Introspection ironique d'une situation teintée de déplaisance impudique et d'un subtil érotisme. Une femme se déshabille. Elle a ouvert les portes de la citadelle interdite et vous permet de regarder. Non pas l'extérieur de la féminine silhouette mais l'intérieur de la tête. Joue de sa voix, tour à tour larges à-plats et pointillisme pointu. L'on aimerait que beaucoup de lyrics rock soient entachés d'une même perversité. Ni musette, ni amusette, ni muette. Une fille à voix-nue. Ramage et dommages. Les oiseaux de passage : attention texte. Chanson française. L'amour tiède des bourgeois et les passions sauvages. Oiseaux de basse-cours et envol de migrateurs. La voix se transforme en longs cris pour saluer ces aventuriers au long-cours. Et puis fusent les mots de mépris pour les poulardes engraissées au grain des renonciations intimes. Silence, ça tourne : valse. C'est la tête qui tournoie en-dedans. Le partenaire n'est qu'un piquet mobile. La belle préfèrerait une autre étreinte, quand la danse est terminée, l'on se retrouve encore plus seule. Laissez tourner la musique, l'ivresse tout comme la solitude est intérieure. La belle ivresse : celle de chair, la voix papillonne de pistil en pistil. Qu'importe le flacon pourvu on soit ivrognesse. La flûte tressaute et l'accordéon s'alanguit. Vaut mieux baiser que baisser le rideau de la mélancolie. Petite mort pour survivre au rêve d'une vie plus grande. Sin Saber : en espagnol la vie est plus facile. L'on perd la tête plus facilement sur un air de fiesta. Gramontain y va de sa voix de torero. Rien de tel pour faire succomber les belles. Au plus vite. Ni regret. Ni remords. Au diable le désert, vive le désir.

 

Vous l'avez compris ce n'est pas du rock'n'roll. S'inscrit dans le filon estampillé chanson française. Mais l'ensemble est agréable. L'accordéon de Gramontain n'est jamais pesant, impulse un rythme imparable et Zoé chantonne de ces ritournelles insidieuses qui étincellent de mille feux. Que voulez-vous quand les diamants se font rare l'on s'habille de bracelets de pacotille. Désenchantement et légèreté. Dans les deux cas, la vie n'est que présence de femme. Assoiffée d'azur et de désir.

Damie Chad.

 

02/04/2017

KR'TNT ! ¤ 323 : CHUCK BERRY / JALLIES / POETES ROCK /

 

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 323

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

06 / 04 / 2017

CHUCK BERRY / JALLIES / POETES DU ROCK

 ATTENTION !

Nous donnons , cause départ vacances, cette livraison 323 avec trois jours d'avance.

La 324 aura deux jours de jours de retard

La version 323 avec illustrations est visible sur :

   : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/…/chronique-de-...

 

Chuck chose en son temps

Chuck Berry fait partie des gens qui meurent mais qui ne disparaîtront jamais. Sa musique est partout depuis soixante-cinq ans. Elle est à l’image d’une vie, à la fois trop longue et trop brève. Il fut un temps où on se plaignait de trop l’entendre, l’époque où les Stones jouaient «Carol» et «Little Queenie», mais depuis deux jours, c’est un peu comme s’il nous manquait. Comme si sa longue histoire n’avait duré que le temps d’une chanson.
Si tu veux te payer une petite overdose de Chuck, fais-toi offrir à Noël le coffret Bear paru en 2014, Rock And Roll Music/ Any Old Way You Choose It. Bear qui ne fait pas les choses à moitié propose avec ce coffret tout Chuck gravé sur seize rondelles, c’est-à-dire TOUS les cuts enregistrés entre 1954 et 1979, et du live à la pelle, environ quatre-vingt titres regroupés sur les quatre dernières rondelles. Tout ça s’écoute avec autant de plaisir que les albums originaux sur Chess, mais attention, ce sont les deux livres emboîtés dans le coffret qui vont t’envoyer directement au tapis. À commencer par le Harry Davis Photos book. Un nommé Bill Greensmith est allé fouiner dans le grenier d’Harry Davis, un cousin photographe de Chuck. On a là quatre-vingt dix pages d’images fan-tas-tiques, celles du Chuck d’avant Chess, déjà prodigieusement photogénique. L’une des images les plus connues est celle d’un Chuck engoncé dans un costard blanc mal taillé et grattant une belle pelle noire. Il sourit comme un ange de miséricorde, la bouche surlignée d’une moustache taillée à la cordelette. On ne trouve pas moins de sept poses de cette image, dont une agenouillée. Ce qui frappe le plus sur ces images magiques, c’est la taille des mains de Chuck. C’est là qu’un parallèle avec Jimi Hendrix s’interpose : les deux hommes avaient énormément de choses en commun, hormis la taille des mains : ils avaient tous les deux du sang indien dans les veines, un appétit sexuel démesuré et l’équipement qui leur permettait de l’assouvir, et le génie qui leur permit à deux époques différentes de façonner le rock à leur image. On tombe aussi dans le Harry Davis Photos book sur des images romantiques de Chuck avec des belles poules noires. En 1948, Chuck n’a que 22 ans et il est aux noirs ce qu’Elvis fut aux blancs à la même époque : une perfection à deux pattes. On tombe à la page suivante sur sa photo de mariage avec Themetta, qui doit elle aussi avoir du sang indien dans les veines, tellement l’aspect sauvage de sa beauté fascine. Harry Davis shoota aussi pas mal d’images dans les clubs de Saint-Louis où se produisait son cousin Chuck. On le voit gratter une Les Paul noire au Cosmopolitan Club en 1954. Et devant lui dansent des couples de blacks. On se dit : Oh les veinards ! Le cousin Harry en profita aussi pour shooter Johnnie Johnson assis devant son piano et le batteur Ebby Hardy fouettant le beat avec ses balais. Ce book fatidique se termine avec quelques images en couleurs. Chuck pose avec sa Gibson crème et tortille un peu les pattes : image après image, il crée sa légende. Ses chansons lui serviront de bande son.
L’autre livre donne le vertige, car il résume en images toute l’histoire de Chuck Berry. On a beau se dire qu’on connaît tout ça par cœur, depuis Disco-Revue et tous ces canards qu’on a eu dans les pattes, cette imagerie frénétique impressionne de plus belle. Toutes ces images sont graphiquement parfaites. Quelle que fut l’époque, Chuck Berry s’est toujours débrouillé pour rester un pur rock’n’roll animal. Il a toujours su se donner les moyens de sa légende. Certains personnages ont cette faculté de pouvoir rester conformes à l’image qu’on se fait d’eux. Dylan et Lemmy illustrent eux aussi ce principe de longévité vampirique. D’ailleurs, quand on ouvre ce deuxième volume, on tombe dès la page 4 sur Chuck le vampire ! Il ne prend même pas la peine de dissimuler ses deux crocs. Et le phénomène tourbillonnaire se reproduit : année après année, Chuck pose guitare en main avec la même élégance, le même filiformisme congénital, le visage toujours expressif d’un showman vétéran de toutes les guerres, et puis il multiplie les figures de styles, le duck-walk en costume blanc et le grand écart en pantalon rouge. Photos extraordinaires que celles d’un Chuck en béret au Star Club de Hambourg en 1964, puis les images incroyables de la tournée américaine de 1964 avec les Animals, puis on passe en 1967 avec des images de plus en plus acrobatiques shootées à Manchester, et même quand il commence à se laisser pousser les cheveux en 1972, il incarne le rock’n’roll mieux que quiconque sur cette planète. Il a ce côté gyspsy qu’avait Jimi Hendrix en débarquant à Londres. Souvenez-vous : subjugués par son apparition, les journalistes anglais crurent que Jimi sortait des bois de Bornéo.
Tous les fans de Chuck Berry entassent des tonnes de souvenirs de concert. Celui qui fut sans doute le plus spectaculaire fut le fameux concert-émeute de la Fête de l’Huma en 1973. Chuck arriva sur scène en pantalon rouge avec sa Gibson ES355 rouge et quelques heures de retard. La section rythmique d’Osibisa l’accompagnait. Tout se passa bien pendant un cut, puis un barbu en Stetson et lunettes noires débarqua sur scène pour dégager le batteur black et prendre sa place. La rumeur courut aussitôt : c’est Jerry Lee ! Et au lieu d’accompagner son vieux rival nègre, Jerry Lee lança ses baguettes en l’air et ruina brutalement le set de Chuck qui posa sa guitare pour quitter la scène. C’est là que la fête bascula dans le chaos. On vit un ciel noir de projectiles et un gang de bikers chargea la foule en brandissant des armes blanches. Panique générale ! Sauve qui peut les rats ! Les gens se levèrent par vagues. Même pas le temps de ramasser les sacs ! On marchait sur ceux qui n’étaient plus en état de se lever. Quelle rigolade ! On ne remerciera jamais assez Jerry Lee d’avoir créé un si beau chaos.
D’autres rendez-vous encore, comme ce concert fantastique de Chuck aux Banlieues Bleues à Saint-Denis et ce poto qui n’en finissait plus de glousser : «Gad’ le saucisson !». Chuck portait un pantalon rouge très moulant et on voyait bien qu’il était monté comme un âne. Un Marseillais dirait que sa bite descendait jusqu’au genou. Mais ce qui frappait le plus, c’était sa carrure. On comprenait mieux comment il avait réussi à sortir indemne des taules des blancs : Chuck Berry est bâti comme un géant. C’est ce que Steve Jones appelle la «structure osseuse», et il insiste beaucoup là-dessus dans Lonely Boy, son recueil de souvenirs.
Alors justement, Steve Jones n’arrive pas là par hasard. Chuck et lui ont quelque chose en commun, un goût prononcé pour la délinquance et le sexe. Comment pourrait-on imaginer les Sex Pistols ou Chuck Berry sans sexe et sans une petite pointe de délinquance ? L’ado Chuck et l’ado Steve débutent leurs carrières d’obsédés sexuels très tôt. Ça titille d’autant plus Chuck que son cousin Harry Davis shoote déjà des pin-ups et arrondit ses fins de mois avec des photos porno. Quand Chuck commence à tripoter les petites gonzesses du voisinage, son père l’apprend et lui colle une belle rouste. L’erreur à ne pas faire ! Alors l’ado entre en rébellion et décide de fuguer avec ses copains Lawrence Hutchinson et James Williams. Ils se carapatent tous les trois à bord d’une vieille Oldsmobile. Direction la Californie. Ils font cinquante bornes et s’arrêtent pour casser une croûte dans un patelin nommé Wentzville (là où Chuck installera plus tard son fameux Berry Park). Comme ils sont noirs, le porc blanc du restau leur dit d’aller chercher leur bouffe derrière, à la fenêtre de la cuisine. En 1944, les noirs n’ont pas le droit d’entrer dans les gastos des blancs. C’est là que l’ado Chuck fait la connaissance de Jim Crow, le fantôme ségrégationniste qui plane sur tout le Deep South. Quand ils arrivent à Kansas City, ils n’ont plus un flèche en poche. Alors Chuck sort son calibre 22 et ils braquent des commerçants. Envoie l’oseille, whitey ! En l’espace de cinq jours, ils en braquent trois, dont un coiffeur. Ça tourne au sac d’embrouilles, aussi décident-ils de rentrer à Saint-Louis. Hélas, la vieille Oldsmobile tombe en carafe à mi-chemin, juste à la sortie de Columbia. Ils font signe aux bagnoles qui passent. Un mec s’arrête. Plutôt que de lui demander gentiment son aide, cette crapule de Chuck lui met son calibre 22 sous le nez et lui dit de calter vite fait. Ils repartent en poussant l’Oldsmobile jusqu’à ce qu’un flic suspicieux les voie passer et les poire. Ils se retrouvent tous les trois au Boone County jail et un juge leur en colle pour dix piges dans la barbe. On est dans le Missouri et à cette époque, on mène la vie dure aux nègres qui sortent du droit chemin, aux antisociaux comme Chuck qui chient sur la règle d’or, le fameux ferme-ta-gueule-et-travaille-pour-le-patron-blanc. Chuck va tirer trois piges à Algoa.
Quand on le vit arriver sur scène à l’Olympia en 2005, on n’en revenait pas ! Cet homme de quatre-vingt ans déboulait sur scène en rigolant, vêtu d’une chemise bleue pailletée d’or. Et pendant plus d’une heure, il allait aligner la plus belle série de golden hits de tous les temps. En fait, ce qui frappait le plus dans son style, c’était l’économie de moyens. Il jouait une sorte de stripped down rock’n’roll, il ramenait tout à l’essentiel qui était la mélodie chant - Roll over Beetho/ ven/ And tell Tchaikov/ ski/ the news - D’ailleurs, il nous fit ce soir-là le coup de la panne, plus de son dans la guitare, alors il prit la basse pour s’accompagner et continua de chanter son cut comme si de rien n’était. Pour éclairer la lanterne du public, il expliqua qu’il jouait avec un émetteur, et que la pile du relais d’antenne était morte. Puis il éclata de rire : «Avant, on avait des câbles, and it never failed !». Et là-dessus, il embraya directement sur «Carol». Tout ceci pour montrer qu’au fond il n’a jamais eu besoin d’orchestre. Son principal instrument est sa voix. Il n’empêche qu’on se régalait quand même de le voir jouer ses plans de swing sur la Gibson rouge. Personne ne jouait de la guitare avec autant d’élégance. Il pliait les genoux et plaquait tranquillement ses accords dissonants sur son manche. The birth of cool ! Et puis ses textes sont tellement bien écrits qu’ils swinguent naturellement. Ça fait trente ans qu’on entend tous les coqs de basse-cour répéter à qui mieux-mieux que Chuck est le plus grand poète américain. Quelle aberration ! Quand on voit ce vieux pépère hilare sur scène, on comprend qu’il a inventé son rock’n’roll sans le faire exprès. Chez Chuck, la moindre phrase est simplement prétexte à rock. Ce concert de l’Olympia en 2005 fut un exemple parmi tant d’autres. Chuck savait doser ses effets et créer de violentes montées en température. On le vit soudain passer aux choses sérieuses avec «Memphis Tennessee», le fameux Long distance information, l’un des cuts les plus mythiques de l’histoire du rock, et là, à cet instant précis, on sut que Chuck régnait sur la terre comme au ciel. Il jouait des accords si épais qu’ils semblaient charrier des grumeaux de distorse. Il envoyait sa purée avec une sorte de bonhomie du delta. Puis il raconta l’histoire du country boy, un nommé Johnny qui savait jouer de la guitare comme on sonne à la porte. Évidemment, ça a l’air con, dit comme ça, mais le truc est là : il suffit simplement de raconter l’histoire d’un mec qui gratte sa guitare pour créer du mythe.
On le vit pour la dernière fois à Paris en 2008 en tête d’affiche au Zénith, après Linda Gail et Jerry Lee. Pas mal pour une vieux pépère de 82 ans. Comme Bobby Bland, il portait une casquette blanche d’officier de marine et son fils beefait le son sur une deuxième guitare. Du coup, le groupe sortait un son fabuleusement heavy, qui déroutait un peu, mais des hits comme «Around & Around» filaient comme des torpilles jusqu’à nos cervelles. Baaam ! On sentit ce soir-là qu’une page d’histoire se tournait. La critique s’empressa de massacrer le concert, histoire de redorer le blason de son incurie. Comment peut-on reprocher à Chuck Berry de jouer quelques plans foireux ?
La meilleure approche de Chuck Berry se trouve sans doute dans le film de Taylor Hackford, l’excellent Hail Hail Rock’n’Roll financé par Universal en 1986 pour le soixantième anniversaire de notre héros. C’est un film à deux facettes, et si on veut voir les deux, il faut se procurer l’édition spéciale du film parue en 2006 : le disk 1 propose la version originale du film et le disk 2 les interviews des principaux protagonistes, dont la productrice Stephanie Bennett et Taylor Hackford. Pour eux, ce tournage fut un épouvantable cauchemar, ce que ne montre pas du tout le film. Stephanie Bennett explique que Chuck Berry profitait de la moindre occasion pour renégocier son contrat. Si on ne lui apportait pas le blé en cash dans une enveloppe, il restait chez lui. Chaque fois, Stephanie Bennett lui demandait : «Combien ?». Et il fixait la somme. Quand ça tombait sur un samedi ou un dimanche et que les banques étaient fermées, elle devait se débrouiller pour trouver du cash. En plein tournage, Chuck prenait aussi des engagements pour jouer ailleurs. Si Taylor lui disait que ce n’était pas prévu et qu’une journée de tournage coûtait une fortune, Chuck lui répondait qu’il ne pouvait pas cracher sur un cachet de 25 000 $. Stephanie Bennett affirme que Chuck Berry est obsédé par le blé. Elle explique qu’il y avait deux concerts prévus au Fox Theater pour la fin du film et Chuck refusait de jouer le deuxième qui n’était pas prévu dans le contrat si on ne lui versait pas un complément. «Combien ?». Elle trouva le cash et lui balança l’enveloppe en pleine gueule. Elle n’en pouvait plus. Alors combien au total ? Le premier jour, Chuck empocha 25 000 $ en cash, et au final, elle estime qu’il aurait empoché 800 000 $. Chuck Berry a eu bien raison d’étriller ces blancs qui de toute façon allaient encore se faire du blé sur son dos, comme ils l’ont fait au temps de Leonard Chess et de tous les autres qui ont suivi. Dans une séquence du film, on voit Chuck discuter avec Bo Diddley et Little Richard. Bo explique qu’au temps de Chess, on leur donnait un demi-cent par disque vendu. Chuck rappelle qu’un disque se vendait 49 cents et il demande : où sont passés les 48 autres cents ? Mais dans la poche de ces porcs blancs, bien sûr ! On tente de faire passer Chuck pour un sale mec dans ces interviews et dans la presse, mais les sales mecs, c’est ni Chuck, ni Bo, ni Little Richard. On se fourre le doigt dans l’œil jusqu’au coude ! Les sales mecs sont tous ces gros porcs blancs qui ont bâti des fortunes sur le dos des nègres, exactement comme à l’âge d’or de l’esclavage et des plantations. Oh les belles demeures de caractère ! Et tous ces pauvres nègres qui ont bossé toute leur vie là-dedans pour des nèfles ? Non mais vous rigolez ou quoi ? Chuck Berry un sale mec ? Chuck, c’est Zorro ! Il leur fait cracher tout leur blé, à ces fils de putes. Il a plus de courage que les autres qui n’osaient pas, ceux de Chicago élevés dans la terreur du patron blanc. Dans le film, on voit Chuck entrer au Fox Theater et raconter qu’il y était venu étant gosse pour y voir un film. Comment l’accueillit la gentille caissière ? Dégage, sale nègre ! Bien sûr, Chuck mettra un point d’honneur à revenir jouer en tête d’affiche dans cette salle où on l’a humilié quand il était petit, mais il profite surtout de cette séquence pour rappeler au monde entier qu’on a vendu ses ascendants à quelques blocs d’ici, sur les marches du tribunal. Sold ! répète-t-il d’une voix sourde. Et il ajoute, avec un drôle de sourire en coin : depuis, les choses ont bien changé, n’est-ce pas ? Autre anecdote croustillante : quand il enregistre «Maybelene», le hit qui va le rendre célèbre dans tout le pays, il voit trois noms crédités sur la rondelle du single : Chuck Berry, Russ Freto et Alan Freed. Chuck demande : «Qui est Russ Freto ?» Pas de réponse. Il découvre un peu plus tard que Russ Freto est un employé de Leonard Chess, ‘est-à-dire un homme de paille. Chuck a beau être délinquant, il découvre que les frères Chess sont bien plus balèzes que lui en matière de délinquance. Ils méritaient d’aller faire un stage dans la taule d’Algoa.
Alors bien sûr, si on regarde le film, on a l’autre pendant de cette histoire, avec toute la crème de la crème, Keith Richards, Clapton, Robert Cray, c’est à qui va frimer le plus, avec des solos à la mormoille. On voit aussi Jerry Lee rendre hommage à son vieux rival et ses rares apparitions dans le film remontent bien le moral. On revoit aussi avec un bonheur incommensurable la fameuse scène où Chuck fait rejouer trois fois l’intro de «Carol» au vieux Keef. Il dit à Keef : «Si tu veux le faire, il faut le faire bien !». C’est sa façon de régler ses comptes, car les Stones et les Beatles lui ont tout pompé. Chuck Berry n’est jamais devenu aussi énorme que les Beatles et les Stones. On peut comprendre qu’il puise en éprouver une certaine forme de ressentiment. Tiens, encore un coup de charme fatal : il rappelle qu’au temps de sa jeunesse, on n’entendait que des artistes blancs dans les quartiers blancs de Saint-Louis, des gens comme Sinatra ou Pat Booooooone, mais jamais Elmore James, ni Muddy Waters, ni Howlin’ Wolf. Alors il se dit : Pourquoi ne pas écrire de la sweeeeeet music pour entrer chez les white people ? «Alors j’ai écrit «School Days» et ça a marché !» Il faut voir le sourie de Chuck à ce moment-là.
L’autre gros avantage du disque de bonus, c’est qu’on y voit Etta James chanter une version démente d’«Hoochie Coochie Gal», le pendant féminin du fameux «Hoochie Coochie Man». Taylor Hackford rappelle que Chuck ne voulait pas d’Etta dans son film mais Keef réussit à l’imposer. À la fin de la chanson, visiblement ému, Chuck vient serrer Etta dans ses bras. Il dit ne pas la connaître, mais elle lui rappelle qu’au temps de ses débuts chez Chess, elle a fait les backings vocals pour lui sur quatre titres, en compagnie d’Harvey Fuqua des Moonglows et de Minnie Ripperton qui était alors réceptionniste chez Chess. L’autre sommet du bonus disk est l’épisode d’Algoa State County Jail, où Chuck séjourna de 18 à 21 ans. Taylor raconte qu’ils sont entrés dans la taule comme dans un moulin, car Chuck y est un héros. Pas besoin de papelards ! Un petit groupe accompagne Chuck et dans ce petit groupe se trouvent des femmes, dont la fameuse Stephanie Bennett. Ça flippe un peu dans le groupe de visiteurs, car ils doivent traverser la cour à pieds et des centaines de taulards arrivent pour les accompagner. Certains commencent même à mettre la main au panier de Stephanie Bennett pour la mettre à l’aise. My crutch ! Ça fait marrer Chuck ! Hilare, il rappelle que les taulards sont privés de pussy pendant looooongtemps. Puis il donne un concert gratuit pour ses copains taulards. GRATUIT ! Eh oui, tout arrive. Quelle rigolade ! Mais on ne voit hélas pas les images, car Chuck les a confisquées. À la suite de cette séquence pour le moins insolite, Taylor Hackford rappelle que Chuck fit trois séjours au ballon : pendant le premier, il apprit la poésie, pendant le second (suite au Mann Act, une vieille loi raciste qui interdit aux nègres de traverser des frontières d’états en compagnie d’une mineure blanche), il termina ses études, et pendant le troisième (poursuivi par le fisc pour non-déclaration de revenus), il obtint un diplôme de compta, histoire de dire : vous ne me baiserez plus. And he could play guitar like a-ringing a bell. Fabuleux personnage.

Signé : Cazengler, le chuck des mots, le poids des faux taux

Chuck Berry. Disparu le 18 mars 2017
Rock And Roll Music/ Any Old Way You Choose It. Bear Family 2014
Taylor Hackford. Hail hail Rock’n’Roll. DVD 2006

 

REUNION AU SOMMET

Le monde se tait. Les papillons arrêtent de voler pour ne pas corrompre du silence de leur vol les vastes pensées que Zeus tonnant tourne infiniment dans son grandiose cerveau. Nul bruit ne se permettrait d'interrompre, les sombres méditations du Maître des Cieux. Il a par hasard jeté un regard sur le monde hagard des hommes. Le désolant spectacle de cette race chétive et débile vient de s'offrir à ses yeux. Heureusement, marmonne-t-il, qu'il existe les rockers pour relever le niveau de cette humanité contingente. Certes l'on trouve sur cette triste planète quelques êtres supérieurs tels le Cat Zengler et le Damie Chad, chaque semaine j'avoue prendre plaisir à la lecture de leurs chroniques, mais quand je les compare à Achille, à Hector, à Ajax, à Ulysse, je me dis que face à ses héros ce ne sont que des poids plume... peut-être devrais-je les soumettre à une terrible épreuve, oui l'idée me semble bonne, tiens je commencerai par ce Damie Chad qui ne se prend pas pour une semi-bouse de vache sacrée...

C'est à ce moment précis que les deux battants de la salle du trône s'ouvrent violemment et qu'un sinistre hurlement d'exaspération féminine retentit :
- AUHUIHUOIAÎ !!! Assez ! J'en ai assez – l'épouse du monarque de l'univers projette violemment sur le sol trois douzaines de poteries grecques dignes de figurer dans les collections du British Museum – Zeus, je t'ordonne de réagir !
- Ma douce Héra, ma tendre, mon bébé, ma pantoufle, mon nanan, que se passe-t-il ? Que puis-je pour apaiser la fulmination de tes tourments, parle sans crainte ma chérie !
- Toujours les mêmes, les trois cousines, Athéna, Artémis et Aphrodite qui n'arrêtent pas de se chamailler, et c'est moi la plus belle, mais non c'est moi, non tu mens c'est moi, si tu n'interviens pas, bientôt l'on sera bon pour une nouvelle guerre de Troie, et j'en ai plus qu'assez de leurs criailleries de gamines pourries jusqu'au trognon !
- Ne t'inquiète pas ma toute bonne, tu m'apportes sur un plateau l'idée à laquelle j'aspirais sans parvenir à la formuler. Calme-toi, prends un peu de repos, retire-toi dans ta chambre mais avant introduis nos trois insupportables péronnelles, que je leur inflige la plus terrible des punitions.

L'oeil de Zeus étincèle. Les trois donzelles baissent la tête et ne mouftent pas. Zeus décide et décrète :
- Huit jours que vous importunez Héra par vos stupides enfantillages. Cela suffit. Puisque vous ne savez pas qui est la plus belle, primo : je vous transforme en jeunes femmes, secundo : je vous expédie sur la terre, tertio : je nommerai un juge pour vous départager. Et vous n'avez pas intérêt à venir réclamer par la suite. Exécution immédiate. Ah, non j'oubliai, Hermès c'est bien toi qui as inventé la lyre ?
- Oui Père !
- Et toi Apollon, tu sais en jouer ?
- Oui Père !
- Vous partirez avec vos soeurs, veillez sur elles comme sur la prunelle de vos yeux, la lubricité humaine est infinie.

Je dors du sommeil du juste lorsque dans mon songe retentit une voix assourdissante et comminatoire :

- Réveille-toi Damie, c'est moi Zeus qui vient t'affronter à une cruelle épreuve qui te montrera en quelle estime je te tiens pour te l'avoir imposée.
- Zeus je suis prêt, commande et j'obéirai.
- Bien, je savais que tu serais digne de ma confiance. Ce samedi 01 AVRIL 2017, dirige tes pas vers BARBIZON, va jusqu'au BLACKSTONE, là tu trouveras, trois jeunes femmes, attention n'y porte pas la main, ce sont de véritables déesses, elles se présenteront sous le nom de JALLIES, tu les laisseras chanter, tu leur prêteras une grande attention, et à la fin tu éliras la plus laide !
- La plus laide Zeus, je demande de l'aide ! Ce jour est à marquer d'une pierre noire, comment oserais-je me montrer si malotru !
- Tais-toi sombre vermisseau ! C'est là ta mission, ainsi tu assèneras un coup mortel à leur orgueil, et ma digne épouse ne viendra plus hurler à mes oreilles pour que je punisse ces trois calamités bruitistes !

Je n'en menais pas large lorsque la teuf-teuf me déposa devant le BlackStone. Affirmer à une jeune fille qu'elle n'est qu'un laideron n'est guère élégant. Ce n'est pas dans ma nature, ma maman m'a appris à rester toujours poli avec les dames. En plus s'adresser de cette manière fort discourtoise à des déesses immortelles, comment réagiront-elles ! Imaginez leur colère, moi qui ne suis à leurs yeux qu'un simple mortel aussi insignifiant qu'un moustique sans ailes.

Je tremblais un peu lorsque j'ai coupé le moteur de la teuf-teuf devant le BlackStone. J'avais pris mes précautions, j'avais emmené le Grand Phil avec moi, me semblait être de toutes mes connaissances l'individu le plus apte à me seconder dans cette périlleuse mission, un gars diplômé en grec ancien, c'est tout de même idéal pour tailler le bout de gras avec des déesses grecques. Nous les avons trouvées, accompagnée de leurs deux chaperons devant un poulet frites, les pauvrettes habituées à l'ambroisie divine ! Mais les voici sur scène !
Quel ravissant spectacle ! Elles ressemblaient à s'y méprendre aux Jallies habituelles, mais il y a des détails qui ne trompent pas. Plus de rouge, plus de noir, s'étaient revêtues de la couleur de l'Empyrée, ce bleu-azur qui est la teinte des plafonds de l'Olympe. Difficile de savoir qui était au juste Artémis, Aphrodite, Athéna aussi me contenterai-je de les nommer par le prénom des simples mortelles qu'elles incarnaient si radieusement.
Par contre pour les boys, n'ai pas eu la moindre hésitation. Apollon se cachait sous l'aspect de Kross. L'a commencé par arriver en retard au début des trois sets. La lenteur est la marque de la grandeur des Dieux, nous a appris Aristote. Habillé tout de noir, une casquette de malfaiteur sur la tête. L'était évident que ce soir ce n'était pas l'Apollon lumineux qui nous regardait, mais l'autre aspect du dieu, le côté obscur de la force, le lycaon, le loup cruel et sans pitié, je puis vous en apporter la preuve, à ma connaissance le seul contrebassiste qui se soit permis de jouer de la contrebasse... en la mordant, et puis ses soli, vous aviez l'impression qu'à chaque fois qu'il touchait une corde il écrasait la tête d'un serpent. A peine a-t-il commencé à jouer que les photographes se sont précipités pour le prendre en photos.
Hermès se cachait sous le chapeau et la chemise blanche de Tom, nous a donné un festival de guitare rock, en verve et le sourire aux lèvres le jeune dieu, imaginez Hendrix avec une tronçonneuse, l'a fait ronfler son engin comme un moteur de spitfire en plein combat, l'a survolé les trois sets, vous a piqué de ces soli en rase-mottes à vous donner le tournis, un moulin d'enfer, c'était bien un dieu qui jouait, l'a malmené ses cordes comme les élastiques d'une fronde, et détail qui ne trompe, n'en a même pas cassé une, alors qu'il a les a tirées plus vite que son ombre, plus fort que jamais, à chaque solo l'arrachait des cris d'admiration à la salle...
S'étaient tous les deux rangés sur le côté droit de la scène afin que les déesses soient en face des spectateurs, n'étaient-elles pas l'enjeu crucial de cette soirée ! Si vous croyez que le train d'enfer mené par leurs chaperons les ait mis ne serait-ce qu'une demi-seconde en danger, vous vous trompez. Elles ont survolé sans effort cette tonitruance impulsée par les mâles, s'en sont amusé comme l'oiseau se laisse emporter par les courants ascendants des cyclones les plus violents.
Céline, les bras nus, aussi blancs et harmonieux que ceux de Nausicaa qui accueillit Ulysse au royaume d'Alkinoos, l'était le chant et la danse, trilles swing de sa voix, un ascenseur fou qui se perdait dans les ramures vertigineuses de la beauté pour redescendre vers la plasticité condescendante des racines impulsives, un escalator hors de tout contrôle qui vous trimballait des cieux à la terre d'une seconde à l'autre, et puis cette manière d'immobiliser soudain son corps la guitare sur son épaule comme si elle revenait de la fontaine de Castalie une amphore légère délicatement posée sur sa clavicule. Ô Zeus cruel, comment pourrais-je associer la notion de laideur à tant de grâce !
Leslie, la large échancrure de sa tunique qui dévoilait des épaules de reine, tantôt cachant la droite, tantôt voilant la gauche, comme si nul oeil humain n'aurait pu supporter l'éclat irradiant de ses deux rondeurs ivoirines en un même temps, et sa voix mutine qui enflammait les rocks les plus torrides, des cercles de feu qui vous brûlait l'âme comme les forges volcaniques d'Héphaïstos, cette voix de petite fille égarée et perverse sur Funnel of Love, auriez vous déjà entendu une telle délicatesse empoisonnée ! La souplesse étincelante du serpent alliée à sa morsure la plus dangereuse. Ô Zeus sans coeur, faut-il que tu sois soit pitié pour m'obliger à mêler à cette étincelle de bonheur l'idée de laideur !
Vanessa, et son clair regard de diamant, suffit que vous vous sentiez le dard pétillant des ses yeux se poser sur vous pour vous sentir meilleur, ses réparties railleuses qui cascadent sur vous comme l'aigle des nuées qui tombe sur vous et vous déchire de ses serres puissante, et sa voix une pluie de grêlons brûlants qui s'abat et vous fracasse la tête, tour à tour Koré printanière du blond soleil et Perséphone des ires infernales, malmène la caisse claire comme si vous étiez l'objet de sa plus cruelle vindicte et puis vous adresse un de ces sourires ensorceleurs qui vous embaume l'esprit. Ô Zeus méchant, en quoi le concept de laideur aurait-il quelque prise sur vision de vie énergisante !

Et les trois ensemble, ô dieux, quelle harmonie suprême, un entremêlement de tout ce qu'il y a de plus beau sur cette terre. Comment pourrais-je m'acquitter de cette mission. Mais les dieux aiment à faire durer la souffrance humaine. Ne voilà-t-il pas que la porte s'ouvre au milieu du troisième set et que José, Didier et Ludo, le redoutable trio des Eight Ball se précipite devant la scène. Se sont dépêchés de finir leur concert à Réau pour voir les Jallies à Barbizon, et sur l'invitation de Tom – l'Hermès sardonique – après s'être emparés tour à tour de la contrebasse de Kross avec l'agilité d'un chat – normal les Jallies sont en train de miauler un souverainiste Stray Cats - ils nous offriront un mini set de quatre morceaux qui se terminera par une reprise hommagiale de Johnny B. Goode, mais vous avez raté leurs vacances au pays des vampires, un truc frissonnant d'horreur désopilante.

Une bien belle soirée avec deux groupes pour le prix d'un, remarquez que comme l'entrée est gratuite... En tout cas, pour moi ce n'est pas fini, le plus dur reste à faire. Zeus m'a fourré - sans chocolat – dans une épineuse affaire. Comment pourrais-je m'en tirer sans offenser ni le maître des Dieux ni les trois plus belles déesses de l'Olympe. Je consulte en douce le Grand Phil qui m'assure qu'à ma place il s'inspirerait non pas de la philosophie de l'Hellade – car quel humain pourrait se vanter d'être plus sage qu'un dieu – mais de la grande sophistique, cette invention typiquement grecque – donc humaine - qui égale par ses perfides argumentations la duplicité des dieux.

Toutes les trois devant moi, les yeux baissés attendant que mes lèvres proférassent l'assassine sentence. Elles n'en menaient pas large, ce qui était normal vu l'adorable taille de guêpe de leur divine silhouette. Enfin Céline prit son courage de ses deux menottes si fines :
- Damie, ô Damie ! Dis-moi, suis-je la plus laide ?
- Oui Céline, la plus led de toutes, ta grâce est l'ampoule illuminescente qui éclaire le monde et éclipse les soleils de toutes les galaxies !
- Merci Damie, je ne sais comment te remercier, ah ! si ! Je te ferai une bise au premier de l'an !
- Quelle merveilleuse manière de commencer l'année, ô déesse !

C'était au tour de Leslie. Elle n'osait pas, son pied gauche tout mignon tambourina par trois fois le sol, et d'une voix étreinte par l'anxiété, elle demanda :
- Damie, ô Damie ! Dis-moi, suis-je la plus laide ?
- Oui Leslie, la plus la laid back de toutes, ta décontraction est cette douce musique qui meut les sphères et permet de maintenir l'équilibre de l'univers !
- Merci Damie, je ne sais comment te remercier, ah ! si ! Je te ferai une bise pour ton anniversaire !
- Ce sera l'a-pic vertigineux de mon existence, ô déesse !

Il ne restait plus que Vanessa. A sa place vous auriez tremblé de peur. Ses deux copines s'en étaient bien tiré, que lui réserverait le sort fatidique ? C'est d'une voix légèrement altérée mais aussi suave que le miel de l'Hymette qu'elle posa la question rituelle :
- Damie, ô Damie ! Dis-moi, suis-je la plus laide ?
- Oui Vanessa, la plus led Zeppelin de toutes, tu es l'acier brillant dont on forge les armes des Héros et le glaive de justice de Zeus qui commande l'ordonnancement des étoiles !
- Merci Damie, je ne sais comment te remercier, ah ! si ! Je te ferai une bise pour la Noël !
- Ce sera le plus inestimable présent que je ne recevrais jamais, ô déesse !

Et, hop, toute contentes, sans plus me jeter un regard, elles s'envolèrent vers le ciel.

N'étais pas trop fier de moi lorsque je me suis couché. Comment Zeus allait-il réagir ? Je n'avais pas fermé les yeux qu'il apparut.
- Damie, ne fais pas semblant de ne pas me voir !
- Oui Zeus ! J'écoute ta sentence !
Il y eut un lourd silence, j'eus l'impression qu'il dura au moins deux siècles. Enfin Zeus s'éclaircit la voix :
- Hum - hum ! Pas très courageux mon petit Damie, même pas l'audace de te payer la tête d'une fille, un conseil, ne te marie jamais, pauvre Damie, sinon tu essuieras la vaisselle matin, midi et soir ! Tu n'arriveras jamais à la cheville d'Achille.
- Oui Zeus, je l'admets, je suis timide, c'est ma faiblesse, sur le baromètre achilléen je ne ne monte pas plus haut que le talon !
- Dès que tu as ouvert la bouche j'ai saisi la perfidie de tes paroles à double sens, tu as une langue de reptile venimeux !
- Je te promets que je ne recommencerai pas, ô Zeus !
- Ne crains rien, j'ai reconnu en ton verbe ambigu l'ingéniosité trompeuse et les mille détours souverains du subtil Ulysse cher à mon coeur, aussi ne t'en veux-je point !
- Merci Zeus, mais puis-je te poser une question ?
- Fais-vite, je suis pressé, l'univers a besoin de moi.
- Tu viens de me dire que ma parole possède la grâce ondoyante des discours d'Ulysse, mais que penses-tu de ma plume, serait-elle l'égale de celle d'Homère ?
- Ta plume Damie ? tu peux te la mettre au cul !

Et le dieu des Dieux s'évanouit en moins d'une seconde. Lorsque je m'éveillai, résonnait encore dans mes oreilles son rire tonitruant.


Damie Chad

 

 

LES POETES DU ROCK
JEAN-MICHEL VARENNE
( Seghers / 1975 )

Attendait sur l'étagère depuis quelque temps, l'ai souvent pris en mains, mais la petitesse du caractère me rebutait. Plus de trois cents pages minuscules... Quatre décennies que je n'y avais jeté un coup d'oeil, n'étais pas pressé, une de plus ou une de moins... Mais enfin l'autre soir n'écoutant que mon devoir je m'y suis collé. N'en ai pas décollé jusqu'à la fin. M'attendais pas à si fort, avais tout oublié – merci cher alzheimer – vous cite quatre lignes de l'introduction :


«  … Être hanté des nuits entières par le cuir blanc de Gene Vincent, sa jambe droite scellée dans le fer, sa tête balancée le long des épaules glissant jusqu'au ras du sol, levant les yeux fous vers la clarté glauque d'un spot perdu dans la nuit... »


Du coup suis allé voir sur le net qui était ce Jean-Michel Varenne. N'ai pas trouvé grand-chose. A écrit une trentaine de bouquins – certains d'après moi alimentaires – mais des centres d'intérêt convergents, spiritualité, ésotérisme, alchimie, bref des voies d'accès directes à la poésie, bien plus signifiantes que les dissections sémiotiques universitaires, question rock son intro est le meilleur des passeports.


BOB DYLAN


L'a placé Bob Dylan à part, en tête de volume, L'Histoire lui a donné raison, le prix Nobel de Littérature est tombé dans son escarcelle sans qu'il ait intrigué pour le percevoir. Perso, j'aurais placé tout devant Jim Morrison. Me semble davantage correspondre à un voleur de foudre que Dylan. Tout sépare les deux hommes, Dylan c'est encore la vieille écriture européenne qui ne s'écarte guère de l'antique imagerie biblique, avec lui l'on n'est jamais très loin de l'Apocalypse christologique de saint Jean. Trimballe dans ses textes torrentueux toute l'arrière-fond du puritanisme américain, un oeil sur le péché et l'autre sur le feu de Sodome et Gomorrhe, le désir dans la tête et la peur au ventre. Morrison est un fils du paganisme, au travers de ses poèmes l'on sent la pulsation de l'animisme primordial, le culte du Serpent originel, son sang noir charrie les cultes orphiques de convocation des esprits et les rituels ophites du vaudou. Présente Dylan comme l'héritier du Harrar, appellation qui correspondrait me semble-t-il davantage à Morrison duquel les écrits entrent beaucoup plus en résonance avec la sauvagerie native et retrouvée des Illuminations de Rimbaud.
Ceci mis à part, il est temps de louer la méthode de Jean-Michel Varenne. Se livre à chaque fois à une explication de texte qui déborde dans les marges de la biographie sans jamais remettre en question la centralité de l'œuvre. Le texte est là, sans cesse, d'abord dans sa traduction française, immédiatement suivi de l'original – parfait pour améliorer votre anglais – mais enchâssé dans le décryptage entrepris par Jean-Michel Varenne qui resitue et restitue le contexte existentiel qui a généré son écriture. Lecture des plus éclairantes, des plus pertinentes, au milieu des années soixante-dix, ces textes n'étaient généralement accessibles qu'en songbooks pirates, les lire n'était guère facile, l'on se trouvait souvent confronté à une débauche d'images hétéroclites dont la logique qui avait présidé à leur entremêlement s'avérait inatteignable. Nous les jugions gratuites, filles d'un surréalisme éculé, et les plus sévères n'hésitaient pas à parler de facilité d'écriture relâchée, une espèce de sous-littérature largement surévaluée.
Donc Dylan dont Jean-Michel Varenne suit le parcours d'album en album. Le prophète de la Nouvelle Gauche américaine, contestation radicale du Système et donneur de leçons de morale. Ecoutez la parole du Grand Folkleux ! Lui faudra du temps pour percevoir l'aspect désagréable de cette bonne conscience. De tout repos et dispensatrice de beaux cadeaux. La célébrité, l'argent, le star system chérit ses bénéficiaires. Devient l'aboyeur appointé du Système, celui qui vous avertit à la porte d'entrée. Pousse des grognements terribles mais peu efficaces, l'est solidement arrimé au cou par une chaîne d'or. De surcroît beaucoup le flattent et lui glissent un sucre entre les dents. L'est enserré dans un anneau étrangleur de contradictions, s'en délivrera à coups d'électricités et de drogues. La liberté chèrement acquise le coupe du monde, s'enfonce en lui-même dans le carnaval qui tourne dans sa tête. L'a des visions. L'aurait pu finir comme un Saint, mais cette ascèse est trop difficile, endossera le rôle du repenti, désormais il portera sans fin la croix de la culpabilisation. Parfois il la dépose dans un coin et nous fait le coup du red neck born again, une vie simple et honnête, la femme aimée et les enfants qui jouent dans le jardin, mais il reprend vite son fardeau, car celui qui faute connaît d'abord les joies de la damnation... Nous avons un avantage sur le bouquin, nous connaissons une grande partie de la suite de l'histoire, se finit en queue de poisson, point christique, simplement cynique. Revenu de tout et de lui-même, Dylan cultive son jardin, n'aime guère que l'on vienne enquêter sur ses plate-bandes. Nous laisse en paix. Se contente de faire régulièrement la tournée des guichets.

JIMI HENDRIX


Entre Dylan et Morrison, Varenne intercale Jimi. Bien joué. Les deux autres ont beau s'agiter, restent avant tout des intellos. Hendrix est l'homme de la pratique. Issu d'un croisement de sang rouge et noir – les deux couleurs fondamentales de l'alchimie – le résultat en a été un bleu sombre, vient des bas-fonds, de ceux qui triment ou chôment dans l'anonymat. Pas question de la leur mettre. Les promesses savent qu'elles s'équivalent au zéro. Veulent du concret. Le rock n'est pas une musique. Certains écrivent de la poésie. D'autres la vivent. Le rock sera une expérience. Un voyage de l'autre côté. Apprendre à percevoir ce qui n'est pas directement accessible. En concomitance avec son époque. Les buvard bleus, les trips qui vous mènent hors de la triste réalité quotidienne. Une démarche cousine de celle des Doors. Au début, c'est magnifique. Aussi beau que le déchaînement des rubans multicolores de la fin d'Odyssée de l'Espace. Mais les chatoyances colorées se révèlent être un feu qui n'éclaire plus. Qui brûle. Dans Electric Ladyland Hendrix recherche le secours de l'eau, l'électricité déguisée en Dame du Lac, pour éteindre les irrémédiables brûlures des drogues qui vous embrument et du sexe qui s'attiédit. Maintenant qu'il a subi toutes les épreuves auto-rituelles qu'il s'est imposées les distances se sont abolies, il n'a jamais été aussi loin et aussi près du passage. Qui peut dire ce qu'il a trouvé. Jean-Michel Varenne nous apprend que les mots d'Hendrix sont aussi importants que ses notes. Une découverte. Ecoutez ce que le vent crie et pleure.

BEATLES


Trop gentillets à mon goût. Varenne s'intéresse avant tout au Sergent Poivre. Ce n'est pas chez moi qu'il recevra le grade de général cinq étoiles. Quant à leur poésie... les Déroulède du psychédélisme. Les trompettes de la renommée qu'ils ont embouchée, je les soupçonne de n'être que de vulgaires tubas asthmatiques. Ou alors d'un hélicon qui se prend pour un hélicoptère. Une fanfare hétéroclite. Beaucoup de bruit pour rien. Jean-Michel Varenne – qui les aime beaucoup – cueillent les fab four à la fin de Revolver. Le disque annonciateur des grands bazars hétéroclites de la modernité musicale. L'on rassemble tout ce qui existe, la musique classique, les gammes orientales, le poivre du rock, le travail stockhauseneriste du studio, l'on touille, et l'on sert chaud. Une fuite en avant. Les Beatles ne gèrent plus leur célébrité. Sont portés par la vague, mais ils ne contrôlent plus rien. Ce n'est pas leur canot de sauvetage pneumatique qui prend l'eau, c'est leur tête. Drogues douces et drogues dures. Au milieu du sandwich une tranche de mortadelle spirituelle. Pas excellent. Finiront par recracher les morceaux. L'équipage se révolte contre lui-même. Pourraient faire sauter la soute à munitions pour finir en beauté. Mais non, pas si fous. Trop sages. Sauve-qui-peut général mais pas de panique. Tout le monde descend au prochain port.

ROLLING STONES


Une autre dimension. Les dandies du mal. Les dignes héritiers d'Oscar Wilde, de Lord Byron, de Thomas de Quincey. Et des nègres. Que voulez-vous rien n'est plus explosif que la poudre noire. Car oui, non contents de se vautrer dans le stupre et la drogue, ils sont les adeptes de la musique noire, le blues. La musique honteuse. Font tout pour se faire mal voir : sales et habillés comme des clodos. La police les guette et le gouvernement les enverrait avec plaisir en prison. Ce n'est pas qu'ils aiment, c'est qu'ils vous haïssent. Se sentent supérieurs, et très vite ils vous méprisent. Et de là, ils se foutent de vous, vous utilisent, vous exploitent, vous rendent soupe de chèvre, vous manipulent sans regret. A chacun sa ration. Super-vitaminée dans les deux cas. Et pour les fans et pour les ennemis. Se foutent de votre gueule et pactisent avec vous. Crachent sur la gentry et rejoignent la Jet-set ! Un parcours diabolique ! Un œil sur Lucifer et l'autre sur le portefeuille. Après Altamont, à l'heure cruciale, ils choisiront le côté du cœur. Jean-Michel Varenne ne les porte pas aux nues. Mais quoiqu'ils fassent ils restent le soleil noir du rock'n'roll.

JIM MORRISON


Nous le présente comme un solitaire. Un ovni égaré échoué sur la planète du rock'n'roll. Qui repartira dégoûté de cette race humaine dégénérée vers d'autres cieux. Qui ne se révélèrent guère plus cléments. Le vaisseau s'écrasera lamentablement. Mais peut-être était-ce la seule manière non pas d'ouvrir la porte sur une autre dimension, mais de la refermer définitivement sur celle-ci. N'a pas eu le public qu'il méritait. Ou plus exactement le plus en âge de flairer la bête et le moins apte à le sentir. Des petites filles, des adolescentes pas du tout attardées, plutôt en avance, dégagées de l'enfance sans avoir encore atteint leur maturité intellectuelle. Morrison a fait avec. Saurien qui prêche dans le désert. Qui tue le père afin de les libérer du carcan de la déglingue civilisatrice. N'appelle pas au retour du bon sauvage rousseauiste, mais met en scène une dramaturgie de la cruauté innocente à la Antonin Artaud. Jim Morrison traverse le rock en passant considérable. Vient d'ailleurs mais ne sait pas exactement où il va. Expérience hendrixienne. Par excellence. Observation de la chute d'un corps équivalente à celle de la chute d'un astre. Parabole. Sinuosités étincelantes du serpent. Ondulations maléfiques des reptiles. Peut tout faire. Mais n'accomplira rien. Pas un exemple. Une trajectoire. Souvent je pense que son existence provient des atomes subtils d'un rêve de Nietzsche qui se serait condensé et coagulé dans la matière de notre monde. Certains nommeront cela un cauchemar ambulant. Gardez-vous d'y tirer dessus. Les balles ricochent sur sa carapace. Vous pourriez vous blesser. La bête morte tue encore. Normal, c'est un poëte.

LOU REED


Lou Reed sort de la dernière exit - est-ce excitant ! - from Brooklin, ne s'est pas sorti tout seul du chapeau du magicien, du chaudron maléfiques des pommes pourries du paradis, un bonimenteur l'en a tiré – vous tire aussi votre portrait et votre argent – s'appelle Andy Warhol le pape du pop art, une variation new yorkaise du Colonel Parker, mais le décor du cirque rentre dans le couvre-chef et touille Loulou, le gentil petit lapin en gibelotte fricassée aux fines herbes. Fausse recette. A la poudre qui n'est pas de perlimpinpin. C'est elle l'héroïne de la comédie inhumaine qui va suivre. Défilé des spectres, cherchent leur dose, maxidose dans les veines, et myxomatose généralisée des comportements. N'y a pas que les yeux qui sont rouges de sang sur les trottoirs de New York. Entrez dan le souterrain de velours et admirez les portraits de cire fondante et vivante. La collection des dépravés. Le sexe comme ultime alimentation. Il suffit de réaliser ses propres fantasmes pour ne pas être plus heureux. Ou plus malheureux. Ce qui peut-être considéré comme un mieux quand on y pense. Lou Reed, l'autre côté des décors du rock'n'roll. Circulez, il y a tout à voir. Prodigieusement ennuyant. Répétitif et traînant en longueur. Le vice monotone.

TROIS GROUPES ANGLAIS


Une introduction qui manifestement a lu le chapitre du Rock Anglais d'Alain Dister ( voir KR'TNT ! 321 du 23 / 03 / 2017 ) – la littérature rock use aussi de l'esthétique du recyclage chère à sa musique – la poésie tipically british. Par ordre d'entrée en scène : Les WHO. Assez bien vu, la ligne de partage des eaux, la furia et la finesse. Live at Leeds, le bruit et la fureur et Tommy, l'intellect rock en action qui demande davantage d'harmonie. D'un côté la révolte adolescence sous forme de tornade, et de l'autre une réflexion sur la société anglaise. Des voyous philosophes d'un genre nouveau. Tombent dans toutes les chausse-trappes de la pensée pompière mais avec un volontarisme et une fougue qui emporte l'adhésion. En deux les Kinks mais un degré en dessous. Du rock sauvage en leurs débuts mais très vite nostalgie et tendresse désabusée sur l'avenir sans futur qui s'annonce sur les petites gens, prolétaires du pays vous allez en prendre plein la gueule. Procol Harum, s'éloignent de la réalité, construisent un monde intérieur merveilleux de chevaliers et licornes hors du temps.

ACID-TEST


Si les anglais semblent s'enfermer dans les fastes d'un passé mythique, l'Amérique ouvre les portes d'un futur prometteur. Hélas, elles seront vite refermées. Un moment capital de l'histoire du rock. Pour faire une équivalence nous dirons que ce qui se passe durant quelques mois à San Francisco et puis à Londres, n'est pas s'en rappeler l'expérience de collectivisation des terres en Aragon durant la guerre d'Espagne. L'apparition des Diggers qui reprend les théories de Kropotkine sur l'économie du tas basée non plus sur l'offre et la demande mais sur le besoin individuel et l'apport au collectif nous montre que notre comparaison n'est pas sans fondement. Varenne ne remonte pas si loin. S'arrête au mouvement beat, cette espèce de coupure épistémologique poétique et littéraire, ce moment où la poésie sort des livres et des bibliothèques pour prendre la route. Une tradition américaine dont Walt Whitman et Jack London sont les promoteurs. En France, Albert Glatigny et Arthur Rimbaud en sont les précurseurs.
Les beatniks étaient des marginaux, des intellectuels coupés des masses. Des délinquants intellectuels d'un genre nouveau que la société regarde d'un mauvais oeil mais trop peu nombreux pour l'inquiéter sérieusement. Une deuxième génération instantanée, on l'appellera la génération hip, apparaît sur les campus universitaires. Ces nouvelles troupes n'ont pas été séduites par un quelconque éblouissement poétique au cours de leurs études. C'est l'Etat qui met le feu aux poudres en permettant en toute légalité l'expérimentation de l'acide lysergique. Remue-ménage dans les méninges. D'autres perspectives s'offrent à vous. Il existe d'autres urgences que le travail et la reproduction familiale des générations. Faut se tirer de ces carcans. Le mot d'ordre est simple, lâchez prise, drop out généralisé.
La Chine était en train de vivre sa révolution culturelle. La Californie aussi, mais très différente. Le rock en est l'étendard. Mais on ne vit pas que d'amour et d'eau fraîche. Toute société repose sur un couple économique de base. Production et distribution des richesses. Pour la répartition le mode de partage sera des plus simples : partage et entraide. Concerts gratuits et comme l'on ne partage que ce que l'on a, ce sera le partage – très christique – des corps et l'amour libre. Les modalités industrielles seront artistiques : dessins, musiques, affiches, light-shows, concerts, sagesses orientales et écologiques, créativité tous azimuts... L'on ne sait comment cela se serait terminé, le mythe des Communautés en était à ses prolégomènes expérimentaux... Lorsque les medias tuèrent la poule aux oeufs d'or avant qu'elle n'arrive en âge de pondre. De magnifiques articles décrivirent cet ordre nouveau en train de s'installer en Californie. Promettez la bouffe gratuite et la baise ouverte à une classe de troisième et vous allez voir comment vos élèves vont prendre des notes et faire leurs devoirs all the night long... des milliers d'adolescents se ruèrent sur la Californie. Déchantèrent vite, mais c'était trop tard.
Cette armée d'idéalistes emmena dans ses bagages des requins aux dents particulièrement longues armés d'une arme irrésistible : la loi du profit. Musicalement les effets de cette logique pécuniaire se firent vite sentir : fini les love-parade-musicales-gratuites, le festival pop de Monterey sera payant. Les groupes signeront des contrats et seront soumis à des impératifs commerciaux. Les hips cèdent la place aux hippies, un mouvement contrôlé par l'industrie du disque et de l'entertainment. Les deux groupes phares du son calfornien subiront de plein fouet ce remaniement structurel. Le Gratefull Dead résistera du mieux qu'il put, l'avait pour lui le soutien originel de cette communauté d'une centaine de personnes dont il était le noyau constructeur et l'émanation idéologique. Mais les jams interminables sous acide ne correspondaient guère au format des trente-trois tours, fallut s'adapter et arrondir les angles, en 1976 le Dead à bout de force arrêta les frais... Le Jefferson Airplane suivit un autre chemin, celui de la compromission acceptée. La musique plana de moins en moins haut. Les délires aux pays des merveilles d'Alice sous acide laissèrent la place à une idéologie gauchiste va-t-en guère, il ne s'agissait plus d'expérimenter une utopie sociale mais de suivre le goût des générations montantes déçues par les promesses hippies non-tenues qui recherchaient un affrontement beaucoup plus direct avec le système.
En ésotériste convaincu, Jean-Michel n'aime guère les soubresauts révolutionnaires. La révolution est avant tout intérieure. Partisan des évolutions lentes. Ce n'est pas un hasard s'il passe sous silence dans le reste de son livre MC 5, Stooges, Steppenwolf, Black Panthers et oppositions à la guerre du Vietnam.

RETOUR AUX POETES


Deux âmes torturées. Neil Young et Van Morrison. Cheminements bien analysés mais la bifurcation envisagée n'offre guère de grands espaces à dévorer. Les dépressions de nos deux troubadours électriques ne seraient-elles pas des impasses ? Tout le monde n'est pas Gérard de Nerval. Nos chevaliers de l'apocalypse intérieure ont tout de même une propension régulière à chausser les pantoufles du retrait sécuritaire lorsque les eaux de l'Achéron s'avère par trop tumultueuses...

RETOUR AU ROCK'N'ROLL


Entre deux extrêmes, le futur et le passé. The Band, l'ancien groupe de Ronnie Hawkins et le nouveau de Dylan. La dureté du rock et le regard socio-critique du folk. Un monde dur désespéré. Portraits d'individus qui vont jusqu'au bout d'eux-mêmes. Pas bien loin quand on y réfléchit. Cette partie a choisi de mettre l'optimisme novateur en tête de gondole. Les Byrds, la représentation mythiques des grands espaces, intérieurs, géographiques, interstellaires, le tout violemment éclairé à l'électricité. Lumière crue qui accentue surtout les défauts.
Mieux vaut en rire qu'en pleurer. Zappa ne respecte ni rien ni personne. Regard scrutateur et acerbe. Le rock'n'roll n'échappe pas à la découpe. Le constat est amer. Beaucoup de fric et peu d'imagination. Jeunesse manipulée sans vergogne. Le rock n'est qu'un produit parmi tant d'autres de la société de consommation. Peut-être un peu plus pernicieux car il s'habille encore dans les habits de la rébellion. Attention, c'est cette même toile qui sert à la confection standardisée des linceuls.
Quand la mort est si proche, il est urgent de s'en éloigner à toute vitesse et de sauter à pieds joints dans les terres d'origine. Chuck Berry, sa musique oui, mais surtout son amour des grosses voitures et des petites filles. Little queenies, les lieux originels de l'émergence du désir du rock'n'roll. Indépassables. Insurpassables. Eternelle jeunesse.

DERNIERES POIGNEES DE CENDRES


Les idoles oubliées sur le bord du chemin, les rescapés de l'aventure, Syd Barret, John Cale, Nico, qui n'ont même plus envie de raccrocher les wagons. Vivent en autarcie dans les chapelles écroulées, et les cryptes oubliées du tsunami rock'n'roll.
Et puis les nouveaux venus qui ne sont que les derniers arrivés. David Bowie le plus doué, Bryan Ferry davantage factice. Essaient de recoller les morceaux du joujou rock'n'roll brisé. Font ce qu'ils peuvent. Des faiseurs. Qui recyclent la marchandise périmée. Proviennent d'Europe, la seconde patrie du rock'n'roll, rongée par un insurmontable complexe d'infériorité. La bête n'est pas née chez eux. Ne se résignent pas à l'inscrire sur la liste des espèces disparues. Essaient de créer des clones.

THE END


Le livre se termine comme les Fleurs du Mal. Mais en plus désespéré. Le vieux monde n'a plus rien à offrir, n'espère plus à trouver du Nouveau. Marchandise définitivement avariée. Jean-Michel Varenne n'y croit plus. Le livre se termine avant la renaissance punk et sur la plus haute tour de la désillusion Soeur Anne ne voit rien venir à l'horizon. Alors comme cadeau, Varenne nous refile une courte anthologie de textes traduits en extenso. Mais étrangement, nous semblent sonner faux, nous les préférions lorsqu'il ne nous les dispensait fragmentés, sous forme de citations lacunaires, enchâssés dans ses présentations. Et ce sera notre dernier compliment, ils affectent alors un aspect mille fois plus rock'n'roll.


Damie Chad.

 

 

01/03/2017

KR'TNT ! ¤ 318 : BOSS HOG / JUL + LEA & FRIENDS / JAILLIES / IMAGES ROCK

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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LIVRAISON 318

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

02 / 03 / 2017

BOSS HOG / LEA + JUL & FRIENDS / JALLIES

IMAGES ROCK

Touchez ma Boss Hog,
Monseigneur

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Monsieur et madame Spencer sont de sortie, ce soir. Les amateurs accourent au rendez-vous. Les voici agglutinés au pied de la petite scène du club. Bienvenue au club ! Madame Spencer a pris un peu de volume. Pas du haut, mais du bas. Ce sont des choses qui arrivent. Christina n’est plus aussi filiforme qu’au temps de Whiteout. Elle semble s’être remplumée, au propre comme au figuré, car la voilà devenue aussi gothique que PJ Harvey. Elle porte en effet un haut emplumé de noir et des bas résille.

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Quand à son mari Jon, il aurait tendance à aller dans l’autre sens, c’est-à-dire à fondre. Le géant elvissien d’antan semble se racornir et même se flétrir. Il porte un petit costume noir artistement fané et rehausse ce look avec des petites poches sous les yeux. Ceux qui le connaissent bien affirment que la longue tournée européenne qui s’achève l’a épuisé. C’est vrai qu’il n’a plus vingt ans. À partir d’un certain âge, on peut encore jouer les rockstars, mais il faut bien admettre que c’est réservé à une autre catégorie de gens.

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Pour oser jouer les indestructibles, il faut s’appeler Lemmy ou Phil May. Par contre, s’il est bien un talent que Jon Spencer a su conserver, c’est son côté Zébulon. Ça reste un étonnant spectacle que de le voir passer un accord sur un petit bond en ciseaux. Pas facile à réussir. Si on est mal entraîné et qu’on essaie de l’imiter, on risque de se casser la gueule.

 

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Tout le monde l’a bien compris, Boss Hog c’est lui. Personne n’irait voir jouer ce groupe si Jon n’accompagnait pas son épouse. Il ramène sur scène sa vieille Blues Explosion et ses tendances funky, et ça démarre sur «Winn Coma» tiré du deuxième album de Boss Hog, joué à la bonne syncope de garage spencerien. Tiré du même album, ils reprendront aussi «Beehive» en rappel, histoire de bien enfoncer les vieux clous. Par contre, aucune trace de «Ski Bunny» ni de ce hit infernal qu’était «Get It While You Wait», peut-être un peu trop pop pour la scène.

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En rappel, ils tapent aussi dans l’excellent «Monkey», mais ce sera le seul animal évoqué dans ce set un peu aride. Pas de Jaguar ni de Defender. Le couple se montre professionnel jusqu’au bout des ongles, aucune fausse note, aucun défaut ne vient assombrir ce brillant numéro de cirque new-yorkais. Ils sont tout simplement irréprochables et on se lasse beaucoup moins de Jon Spencer que des Fleshtones, des gens qu’on a vu tellement de fois sur scène qu’on finit pas ne plus savoir quoi en penser.

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À travers ces propos qu’on pourrait trouver cyniques transparaît en fait une légère pointe d’amertume, oh rien de bien grave, mais ce genre de perfection finit par éteindre ce qui fait précisément la force d’un concert de rock : le côté excitant. Oh et puis le meilleur est à venir : la table des marchandises ! Aussitôt après leur set, monsieur et madame Spencer vendent le dernier maxi de Boss Hog, quatre titres rassemblés sous le titre Brood Star. Jon est tellement fatigué au sortir de scène qu’il est impossible de lui arracher un mot aimable. Tout ce qu’on peut tirer de lui, c’est «Fifteen !», c’est-à-dire le prix de ce maxi qui ne laissera pas un grand souvenir dans les annales du seigneur des anneaux.

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Petit retour en arrière : avec un premier album paru en 1990, Boss Hog faillit rester bloqué au fond de l’underground. Cold Hands n’est évidemment pas l’album du siècle, loin s’en faut. On y trouve cependant deux belles réminiscences de l’immense Pussy Galore, «Gerard» et «Duchess». Jerry Teel ramone son manche de basse sur «Gerard» et ça sonne comme une sorte de trash-core d’underground de braille de la désaille new-yorkaise. Tout le jus à venir est déjà là. Jon Spencer pousse des soupirs de géant dans «Duchess», véritable modèle de heavy groove à la Gilles de Rais. Il s’en va chercher son groove très loin au fond d’une animalité répugnante. On sauvera encore deux cuts sur cet album : «Eddy», heavy comme pas deux, pesant et trébuchant comme un ducat d’or du duc de Dôle, et «Go Wrong», way back to the basics de Pussy warmer de Galore. Oh et puis tiens, le «Pete Shore» qui ouvre le bal de la B vaut bien le détour, à cause de cet épouvantable riff salement trituré.

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Leur second album s’appelle Boss Hog et paraît en 1995. Alors voilà ce qu’il faut bien appeler un album classique, ce qu’on appelle dans les grandes surfaces du 100% pur jus. Tout était déjà là : le raunch, le goût de l’aventure et les exactions foudroyantes. On compte au moins deux coups de génie sur ce disk, à commencer par «Beehive». Le mari Jon prend le lead avec des ahhhh graves et ça joue au JSBX apocalyptique. Jon sait mastiquer des grooves de génie. Il chante ça de l’intérieur du menton, personne ne l’entend, il foutrait presque la trouille, cet imbécile. C’est claqué à l’atmosphère inventive. Seul Jon Spencer peut se lancer dans ce type d’aventure sauvage. Pure démence de la partance ! Jon appuie là où ça fait du bien et ça jingle dans le jangle. L’autre coup de Jarnac s’appelle «Green Shirt», joué à la syncope fatale, avec de vraies coulées de lave. On assiste une fois encore à une fantastique explosion de son, et à un moment, on voit le son couler au milieu, pareil à une rivière de flammes. Le cut d’ouverture s’appelle «Winn Coma» et sonne comme du garage dévastateur, explosif, jouissif, gorgé de son, nothing to lose ! Puis Christina fait sa rampante dans «Sick», mais elle ne convaincra personne, en dépit du renfort inespéré du sixième de cavalerie, c’est-à-dire son mari. Disons que c’est rampant au sens du fumant, du parfaitement inconvenant, du gras qui se fout de tout. Ils veillent tous les deux à la parfaite intensification du conflit. Ce qui frappe le plus dans le «Ski Bunny» qui arrive un peu après, c’est l’énormité du son. Jon et Christina chantent ensemble, mais sous le boisseau. Les voilà extrêmement exacerbés - Ski Bunny ! Suicide ! - Ils sont enragés et ça joue sourdement. Arrivé à ce stade de l’album, on ne souhaite plus qu’une seule chose : que ça se calme. «What The Fuck» ! Christina prend la main pour ce cut visité par des vagues de son gigantesques - Get the fuck ! - Jon en ramène des caisses. La fête se poursuit en B avec «White Sand», chanté à la mystérieuse. Ils ramènent un peu de son, surtout le mari. Oh il adore ça. Une fois encore, ça chante sous le boisseau et le mari arrive au triple galop pour lui porter secours - Break dance ! - C’est claqué aux pires gimmicks new-yorkais. Puis Jon attaque «Strawberry» d’une voix de vieux crocodile. Affreux et génial ! Il groove son baryton et fait du JSBX au grand jour. Le «Walk In» qui suit rappelle «Memphis Soul Typecast», et ils finissent par faire exploser leur jouet. Ils bouclent avec «Sam» qu’ils pulvérisent à coups de killer solos et de nappes d’orgue.

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Quatre ans plus tard paraît Whiteout. Christina pose en petite tenue sur la pochette. L’image attire l’œil et la musique fait dresser l’oreille du lapin blanc, seulement l’oreille. Surtout «Get It While You Wait», une pop atmosphérique absolument envoûtante. C’est bardé de dynamiques infernales et sucrées. On pourrait même appeler ça une pure merveille d’élévation spirituelle. Ils s’ébrouent dans le lagon de la pop magique, yeah yeah yeah, elle se jette dans la vague et s’abandonne à la clameur. L’autre gros cut s’appelle «Defender», gratté au gros riff sixties et Christina part à l’aventure. Elle gueule, mais elle n’est pas fiable à 100%. On voit bien qu’ils tentent de faire un vrai truc, mais ce n’est pas toujours facile. On fait avec ce qu’on a, comme dit le patron du PMU. Jon multiplie les effroyables départs en solo et les arrêts brusques sur la voie. Il électrise à outrance et passe de sacrés solos de gras double. Dans «Trouble», Christina explose son I can’t stand it. Non elle ne peut plus supporter ça, c’mon, et voilà les clap-hands. Elle se révèle excellente dans les redémarrages en côte. On trouve aussi sur cet album un «Chocolate» dur à croquer. Jon fait le show avec sa baby all down the machine. Puis avec «Nursery Rhyme», Christina sonne comme Hope Sandoval. Il reste deux animaux : «Jaguar» et «Monkey». Jon leur shake le shook à sa façon, c’mon let’s do it ! Voilà encore du grand Jon, violent et parfaitement incapable de se calmer.

Signé : Cazengler, bosselé


Boss Hog. Le 106. Rouen (76). 8 février 2017

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Boss Hog. Cold Hands. Amphetamine Reptile Records 1990
Boss Hog. ST. DGC 1995
Boss Hog. Whiteout. City Slang 1999
Boss Hog. Brood Star. Bronze Rat Records 2016

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SCENES OUVERTES BLACK BARBIZON
BLACKSTONES / 22 - 02 – 2017
LEA + JUL & FRIENDS

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Huit scènes ouvertes au BlackStones pour le seul mois de février, cela dure depuis longtemps et toujours une bonne excuse pour ne pas aller y traîner mes guêtres. Mais ce soir, la jam est annoncée sous le patronage de Léa et Jul, j'ai trop prisé leur prestation la semaine dernière lors du concert de Lizard Queen dont ils sont deux membres émérites pour ne pas résister à l'invite.
Peu de monde à mon arrivée, à part Léa et Jul qui installent leur matériel. L'est vrai qu'en pleine semaine et le satané boulot du lendemain nous sommes loin de cette civilisation du loisir que l'on nous promettait dans les années soixante... mais non, le pub se remplit peu à peu, et de fait quatre-vingt dix pour cent des présents se révèlent être des musicos qui viennent taper le boeuf just for fun. Des guitaristes et des batteurs comme s'il en pleuvait, il n'y a que Jean-Michel et son saxophone qui sera de toutes les parties. Plus tard viendra un violoniste, sans compteur Linky mais électrifié, qui lui aussi s'adaptera à toutes les fêtes. Remarquez l'on aurait pu reformer le pupitre des cordes du Berliner Philharmoniker Orchestra de Fürtwangler, car chaque musicien profite de l'occasion pour s'essayer à son violon d'Ingre, de véritables VRP multicartes, je pose ma basse et je tape un break sur les drums, de ma guitare je saute sur le clavier, vous laisse imaginer toutes les possibilités offertes par ces aventureuses permutations. Sont doués dans l'ensemble, se débrouillent plutôt bien.
Une sniffée de Cocaïne pour débuter la séance. Le genre de préparation culinaire qui permet de se caler en douceur et sans douleur. Un petit Prince – pas le biscuit, ni celui qui quitte sa planète - pour fixer le tempo. A mon avis, c'est le gros défaut de la soirée – mais vous savez que je n'analyse les situations qu'au travers mes œillères de rocker – les musiciens prennent leur pied dans le groove. Un rythme de base et c'est parti pour la traversée du Pacifique de long en large, tout le monde rame avec ensemble et de temps en temps l'un se détache pour nous montrer comment il sait tenir le gouvernail. Sympathique, car l'on entend de belles interventions, mais à mon avis un peu lassant tout de même. Je ne suis pas superstitieux mais la pile Wonder s'use quand on en abuse un peu trop. Pour varier un peu, nous aurons droit à la ballade Neil Young, de toute beauté, mais à la romance emphatique nous préférons le roman d'action.
C'est comme dans les scènes d'amour dans les westerns, ne faut pas exagérer, l'on est là pour tirer des coups pas avec les demoiselles, sur les indiens. Si les féroces Séminoles ne sortent pas de leur marais l'on est déçu. Anne prend le micro et essaie d'ouvrir la porte du Paradis en frappant dessus. Pas assez fort car derrière l'on s'est mis d'accord pour un groove tranquillou, le bon dieu en pantoufles pas pressé d'ouvrir.
Il ne faut jamais désespérer. La charge des bisons se prépare. D'apparence, rien de plus paisible, Kross le swinguant contrebassiste des Jallies se saisit d'une sèche – guitare pas cigarette – et s'en ceint consciencieusement. Sommes-nous partis pour un set folk ou un intermède manouche ? Point du tout, nous déboule dessus à bras raccourcis le Kross, quatre uppercuts sans quartier à vous abattre un troupeau d'éléphants en trois coups de cuillère à pot. Termine sur un Hey ! Ho ! Let's go ! des Ramones à ramoner les cous de girafe et les clous de girofle, et de ces barrés décisifs qui vous font croire que c'est Eddie Cochran qui tient la guitare. Le moment le plus fort de la soirée.
Il suffit d'allumer la mèche pour que le bâton explose. Un grand blond propose un peu de blues, en mi, ultra-rapide et pas facile à jouer précise-t-il - et c'est parti pour un Mojo Workin TGV sans système de freinage qui fonce dans les décors, sera suivi d'un Honky Tonk Woman qui permet de retrouver un soupçon de groove mais empierré comme une voie romaine.
M'éclipserai peu après, serais bien resté jusqu'à la fin, mais je dois me lever très avant l'aurore aux doigts de rose. Dans la teuf-teuf et dans ma tête, je fais le bilan. Pas tout à fait ma musique mais sympathique soirée, cette entente entre les musiciens, aucun n'essayant de marcher sur les autres. Et puis surtout, ce jeune batteur aux cheveux frisés, capable non pas de s'adapter à toute proposition musicale mais d'entrer d'instinct en congruence avec. Subtilité et puissance de feu. A ne pas perdre d'oreille.


Damie Chad.

*


Cela se passe dans très longtemps. Nous avons le regret d'annoncer à l'ensemble des lecteurs de KR'TNT ! qu'à cette époque ils sont morts et enterrés depuis des dizaines et des dizaines d'années, seul survit le preux Damie Chad, car les rockers sont immortels. Nous voici donc en 2117, approchons-nous sur la pointe des pieds pour ne pas troubler cette paisible et idyllique scène familiale. Les enfants sont sagement regroupés autour du fauteuil de leur vénérable ancêtre, le plus âgé court sur ses dix ans, germine déjà en lui ce sens critique qui caractérise les tout jeunes esprits en formation qui s'éveillent à la complexité expérimentale des contradictions de l'existence humaine, mais ses cinq jeunes sœurs n'ont pas encore traversé l'âge de déraison et du songe nervalien qui caractérise la petite enfance :


- Papy Damie, raconte-nous une histoire !
- Celle du lézard géant !
- Je vous l'ai déjà racontée la semaine dernière !
- Non une autre ! Une nouvelle !
- Puisque vous le demandez si gentiment ce sera celle du Château Maudit, attention, ne venez pas vous plaindre si vous faites des cauchemars cette nuit !
- Youpiiiiiiie ! Même pas peur ! Commence vite !
- Tout de suite, mais toi Alfred, file me chercher sur la table de la cuisine ma fiole de Thé – Ki – La, ce médicament chinois miracle qui efface mon arthrose en douze lampées !

Bouche bée et les oreilles grand ouvertes les enfants écoutent leur aïeul remémorer la trame de sa vie aventureuse.

- Nous chevauchions alors, moi le Chevalier Indomptable et Grand Phil mon fidèle écuyer, dans la vaste et gaste forêt qui recouvrait alors la France sur notre blanche teuf-teuf haquenée...
- Il y avait des monstres ?
- Hélas, oui, sans vouloir me vanter j'en ai pétrifié pour l'éternité quelques uns de ma plume magique. Les Crashbirds par exemple, ces oiseaux de malheur qui s'écrasaient sur vous comme des kamikases japonais, ou les Howlin' Jaws, ces espèces de dentiers ambulants qui engloutissaient tout ce qui passait à leur portée, les Spuny Boys, ces étoiles ninja tourbillonnantes, de véritables brise-fer, un peu comme toi Alfredum, et la Lizard Queen cette femelle lézard qui dévastait la contrée, les...
- Papy Damie, tu nous fais peur !
- Tenez mes chéries prenez une gorgée de Thé-ki-là, cette infusion de plantes aromatiques vous calmera, holà, Alfredi je n'ai pas dit de finir la bouteille !
- Bref, nous errions, comme d'habitude, à la recherche du Graal du Rock'n'roll, lorsque nous remarquâmes une mystérieuse inscription gravée dans l'écorce d'un chêne centenaire : «  Passant détourne-toi de ce chemin, c'est ici que sont gardées prisonnières, les JALLIES, les trois plus belles princesses du monde dans le donjon du GLASGOW. » Ah ! Je m'en souviens comme si c'était hier, exactement, le 23 / 02 / 2017, voilà tout juste un siècle, dans le bourg de Fontaine Belle qu'aujourd'hui l'on appelle FONTAINEBLEAU !

 

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- Des princesses !!! Elles étaient belles ?
- Peuh, des filles, je parie qu'elles avaient peur des araignées noires !
- Tais-toi, Alfredo. Ah ! mes poussinettes. Les plus mignonnettes que vous n'ayez jamais imaginées. Des beautés comme ça, on n'en fait plus aujourd'hui ! Mais très tristes aussi, toutes de noir vêtues.
- Des veuves noires, laides comme mes stupides frangines prêtes à gober un oeuf d'autruche empaillé !
- Ne l'écoute pas, Papy Damie, continue !
- N'obéissant qu'à notre courage, nous avons foncé droit devant nous jusqu'au pied du Glasgow, le terrible château maudit !
- Tu les as vues ?
- Oui, comme je vous vois. Nous n'étions pas seuls, toute la population des environs s'était massée au pied de la plus haute tour. Grand Phil et moi, avons bien compris que cette piétaille désemparée de serfs ne pourrait jamais les délivrer, alors nous nous sommes avancés au premier rang, et avons levé les yeux. Jamais il ne m'avait été donné d'assister à un spectacle en même temps aussi ravissant que désolant.
- Oooooh ! Raconte, vite !
- Au créneau de gauche, Noiselle Vanessa, sa marinière à bandes noires rendaient ses cheveux encore plus bonds, parfois tel un projecteur un rayon du crépuscule nimbait ses bras d'un incarnat de rose, et elle était la reine des fleurs, à ses côtés Dame Céline avait glissé son corps odorant de chèvrefeuille dans le fourreau noir de sa robe qu'elle illuminait de sa grâce transcendante, et elle était la reine des coeurs, au créneau de droite Gente Leslie à la chevelure auréolée d'un soupçon de braise rougeoyante, rayonnait dans sa chasuble noire et elle était la reine des plus royales ardeurs, trois sœurs échappées des rêves pantelants des nuits les plus secrètes !
- De vraies princesses ! Mais, dis-nous papy Damie, pourquoi elles étaient toutes les trois vêtues de cette couleur la plus sombre !
- Parce qu'elles étaient retenues prisonnières par les deux plus méchants soudards que la terre ait jamais portés !
- Enfin, ça devient intéressant !
Tais-toi Alfredus. Tiens apporte-moi ma médecine, la dive bouteille de l'élixir de longue vie du docteur Jack sur ma table de nuit ! Et n'en bois pas la moitié en chemin comme l'autre fois !
- C'est pas moi, c'étaient les filles !
- Il ment Papy Damie, on a juste à peine goûté, mais continue ! C'est trop bien.
- Ah ! Oui ! Où en étais-je ?
- Les méchants soulards, dépêche-toi !
- Soudards, avec un d, les filles ça ne comprend rien !

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- Eux aussi vêtus d'habits aussi noirs que leurs âmes d'assassins. D'un côté, Kross le Cruel, cache ses mauvaises intentions sous sa casquette plate, l'est armé d'une contrebasse, une espèce d'énorme marteau qu'il fait tournoyer sur lui-même afin d'en assommer et fracasser le crâne des trois pauvres princesses, plus tard quand il enlèvera sa veste l'on s'apercevra que sa chemise était tâchée de sang, et là c'est Tom le Barbare, qui s'avance, l'a mis en marche sa guitare électrique pour les découper en tranches, l'a englouti son visage sous son chapeau afin que l'on ne devine point le noir dessein de ses turpitudes morales, se trahira lorsque apparaîtra sa chasuble blanche de boucher !
- Mais elles vont mourir, sauve-les Papy Damie !
- Non, les chats seront contents quand on leur donnera leur ration saignante de beefsteack de princesse !
- La suite, Papy Damie, dépêche-toi !

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- Ce sont des courageuses, sous leurs frêles apparence, ce sont des guerrières, elles savent qu'elles vont mourir, mais elles ne pleurent pas, elles offrent au monde ce qu'elles ont de plus beau...
- Leurs corps tendres et délicats ?
- Non Alfredat, tu ne connais rien aux princesses, c'est leurs âmes immarcescibles qu'elles exhalent dans le cristal ondoyant et la raucité vindicative de leur voix emmêlées, elles chantent, elles sont le cygne aux derniers moments de l'agonie qui délivre son ultime message de beauté au monde éploré, elles sont l'alcyon qui infiniment tournoie dans la tempête et se joue des vagues, elles sont la chanson des syrènes qui rendit Ulysse fou, elles sont les Jallies, parce que de leur harmonie souveraine jaillit le chant d'espoir des Dieux qui fourbissent les armes du retour là-bas sur l'île des Bienheureux, sans se lasser elles entonnent les vieilles prédictions orphiques qui ravissent le cœur de la phalange sacrée des chevaliers du Rock'n'roll dépositaires de l'avenir de l'Humanité, les Be Bop A Lula légendaires, les That's All Right fastueux, les Train Kept-A-Rollin' vénéneux auxquels elles entremêlent leur propres compositions, tout un monde de joie de vivre, d'espièglerie mutines, de chats de gouttières qui batifolent sur les toits en toute impunité, oui elles chantent, et ne cessent de battre le sol de leurs pieds comme les Muses de l'inspiration poétique dans les poèmes de Ronsard, en un incessant ballet entre guitare, kazou, caisse claire et micros.

 

boss hog,lea & jull,jallies


- Eh les garçons, ils vont les tuer enfin !
- Alfredit ! Au lieu de proférer des insanités, passe-moi la boîte de cigares qui s'ennuie sur l'étagère, ça soulage les bronches, ces bâtons de feu. Les enfants prenez-en un pour prévenir le rhume, n'exagérez pas, ne trichez pas, j'ai bien dit un seul, attention c'est pas des Dragibus, et surtout ne le dites pas à vos parents ce soir.
- Oh ! Non ! Papy Damie, c'est trop marrant de faire de la fumée avec la bouche ! Et alors elles vont donc mourir ?
- Non leur chant forme une espèce de coupole invisible de cristal éthérique qui les protège. Derrière les deux malandrins ne ménagent pas leurs efforts, tapent de plus en plus fort et redoublent l'intensité de leurs coups ! Ils appellent même par deux fois des renforts, Mathieu et puis Vincent qui essaient de fendre la coque de protection invisible en la rayant avec les trilles de ces instruments de guerre que l'on appelle les ogres de bouche, ou plus communément harmonicas. Mais rien n'y fait, au bas de la tour, c'est la cohue, la folie, la valetaille sombre dans une espèce de crise épileptique collective, ils crient, ils hurlent et ondulent comme des pendules franc-comtoises atteinte du haut-mal, toute celle foule voudrait bien se porter au secours des trois princesses mais leur impuissante faiblesse ne pourra jamais s'élever jusqu'au sommet du donjon fatal !
- Papy Damie ! Arrête, tu nous fais pleurer !

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- C'est alors que le miracle se produit ! Au pont-levis du château Glasgow subitement apparaît Ady, la fée aux yeux clairs et à la casquette marron, par trois fois le Grand Phil et moi nous la propulserons de nos bras musclés vers le haut des murailles, grâce à notre aide valeureuse elle prend son essor et vient au secours de ses sœurs. C'est elle qui en des temps anciens a fondé l'alliance secrète des trois princesses. Elle n'a pas peur, elle est la Rock'n'roll Queen, et sa voix de tonnerre oblige les deux plus vilains tristes sbires que le monde ait jamais engendrés à renoncer à leur sinistre projet.
- Oh, Papy Damie, heureusement que tu étais là !
- Oui, je dois le reconnaître, je ne dis pas cela pour me vanter mais parce que c'est la vérité vraie. Bref, c'est la liesse générale, tout le monde s'embrasse, même que le Grand Phil et moi avons eu l'insigne honneur de recevoir sur nos deux joues une bise de chacune des trois princesses.
- Et alors Papy Damie, tu t'es marié avec elles et vous avez eu beaucoup d'enfants ?
- Tu te rends compte Papy Damie, comme les filles sont bêtes, elles croient, parce qu'elles sont belles, que l'on n'a que ça à faire.
- Non, pas du tout, nous étions des chevaliers, le devoir nous appelait, nous sommes repartis sur notre blanche teuf-teuf haquenée dans la vaste et gaste forêt de Fontainebleau, porter secours à la veuve et l'orphelin.
- Quelle belle histoire ! Merci Papy Damie !
- Allez-vite vous coucher, les pitchounes, il faut que j'emmène Alfredorum réviser ses mathématiques.
- Oh, oui Papy Damie, comme l'autre soir dans le bar, avec les serveuses qui...


Damie Chad

( Note 1 :Une malencontreuse manipulation d'ordinateur nous a privé des deux dernières lignes de ce conte du Château Maudit, dit aussi des Trois Princesses. Nous nous en excusons auprès de nos lecteurs. Toutefois, nous avons tenu, vu l'intérêt suscité par ces demoiselles auprès des foules en pâmoison à chacune de leur apparition publique, à dé-classifier des Archives du Futur ce document inédit des plus rares et des plus importants. )

( Images du Grand Phil )


LE STUPEFIANT IMAGE

L'on ne compte plus, ni les disques, ni les CD, de rock'n'roll. Pour cet article nous ne les sortirons ni de leur pochette, ni de leur boîtier. Qu'il soit cartonné, ou en plastoc. Nous ne les retournerons pas et encore moins nous n'ouvrirons point, pour ceux qui en possèdent, l'intérieur de leur pochette. Nous nous contenterons de leur première de couverture. Nous ne serons guère gourmands. Nous n'en examinerons que quatre. Un nombre ridicule si on le compare à l'infinité qui s'offre à nos regards. Toutefois assez significatif de nos prédilections personnelles et de leur réception dans le public. Rocker et non rocker.
Ne correspondent pas obligatoirement à mes goûts esthétiques ou musicaux. Beaucoup de mes amis jugent ces premiers déplorables. Je reconnais que j'aime, entre autres productions picturales, le kitch, le calendrier des postes emplis de chatons multicolores ou les chromos de biches aux abois dans les sous-bois. Une prédilection éhontée pour les coloris crus et les teintes vives. Je les ai choisis parce que pour moi elles expriment quelque chose de ce qu'Aristote nommerait s'il vivait encore parmi nous, l'entéléchie, l'essence du rock'n'roll.

 

1973

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HOUSES OF THE HOLY
LED ZEPPELIN

 

Cinquième opus de Led Zeppelin. Pour les deux premiers s'étaient tirés des auto-portraits de beauf. Du style, moi debout à côté de la Ferrari garée sur le trottoir. Gardons les proportions, les seigneurs du hard ne pouvaient poser devant ce qui à leur yeux ressemble tant soit peu à une vulgaire planche de skate plus ou moins bien carrossée. Leur fallait un truc un peu plus énormément flashy. Un Dirigeable pour le moins. Pour le premier z'étaient tellement glandus qu'ils ont oublié de se dessiner dessus, pour le deuxième n'ont pas commis cette stupide erreur. Pour le trois et le quatre, se sont aperçus que leur notoriété les condamnait à être un zeste de plus finauds. Z'ont chiadé un tarot à la Sergent Pepper, vous devez l'étudier durant des heures pour en saisir toutes les virtualités, quant au quatre, sont passés à la dimension supérieure, le symbole ésotérique, devez tout relire, des Centuries de Nostradamus à l'oeuvre complète d'Aleister Crowley, pour espérer voir émerger quelque infime lueur de clarté en votre cerveau embrumé. Se la pétaient grave, mais en y réfléchissant c'était aussi laisser sous-entendre que les fans et les acheteurs étaient de sombres ignorants. La preuve c'est que des millions d'abrutis se sont précipités dessus sans s'apercevoir que la mystérieuse pochette était le révélateur de leur déréliction intellectuelle.
Sont donc revenus à quelque chose de plus tripal. Duplication – que l'on pressent infinie - d'une petite fille dénudée et d'un petit garçon nu escaladant la chaussée des géants. Un peu pompier dans l'esprit et s'adressant malgré tout à notre cerveau reptilien. Même s'il s'agit d'une réminiscence de l'envol icarien. Et peut-être même l'expression d'une montée fraternelle et sororale vers la pharaonique – nous rappelons que ce terme signifie grande maison - androgynie originelle et platonicienne. Mais c'était Led Zeppelin, et personne n'a moufté, ce n'est qu'après que le Dirigeable se soit scratché fin 1980 que l'on a entendu causer en d'obscures feuilles de choux féministes de pédophilisme fascisant. L'on ne prête qu'aux riches. Une ligne sulfureuse de plus à la légende ne pouvait pas faire de mal. Une perversion de plus à la collection. Broutilles à brouter.

1976

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VIRGIN KILLER
SCORPIONS


Des spécialistes du genre. L'on ne compte plus les pochettes des Scorpions qui déchaînèrent l'ire de la bien-pensance. Une insistance qui nous rend le groupe plus sympathique que sa musique.. Cette bête qui symboliquement dans le zodiaque désigne les parties honteuses du corps. Expression mal con-venue vous en convenez. Mais là où le Zeppelin vous montrait l'objet litigieux de dos sur un fond orange hespéridien, qui n'est pas sans rapport avec le mythe de l'innocence de l'âge d'or, nos Teutons n'y sont pas allés avec le dos de la pince. Une demoiselle, pré-nubile, toute nue, sur un fond noir afin que la blancheur charnelle de la promesse de sa virginité n'échappât point à la sagacité de votre œil distrait. De surcroît, ils n'hésitèrent pas à mettre le doigt à l'emplacement adéquat, utilisant la théorie fractale des verres brisés pour vous inviter à méditer sur l'anfractuosité souveraine des jeunes femelles. A l'époque cela passa comme une lettre à la poste, ou pour employer une série de d'arabesques métaphoriques poétiques et proverbiales venues d'Orient, comme le passage du chameau dans le désert, de l'oiseau dans le ciel, de l'homme dans la femme... L'on était dans les seventies, les années de la double libération mentale et sexuelle. Nous étions dans des temps bénis de l'éloignement du religieux. Hélas, pas de son éradication. Dans les bacs des disquaires la pochette n'offusqua les yeux de personne et tout le monde l'oublia, sauf les fans des Scorpions qui la gardèrent précieusement dans leur collection personnelle.
C'est en 2008 – il n'est jamais trop tard pour mal faire - que les ligues de vertu de la pudibonde Angleterre se réveillèrent. Ces cliques chrétiennes de croisés coincés du cul n'en crurent pas leurs yeux. Et pourtant les mauvaises langues susurrèrent qu'ils y prirent à plusieurs fois pour y regarder. Cachez-nous ce sexe, que nous ne saurions voir. Où qu'ils tournassent leur regard pudibond, ils ne voyaient que lui. Déclenchèrent une campagne de presse particulièrement monstrueuse, devant cette chasse aux sorcières le groupe présenta ses excuses au monde entier et la maison de disques se hâta de changer le packaging.

1976

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EDDIE AND THE HOT RODS
TEENAGE DEPRESSION


Bye bye l'éros. Voici thanatos. Image menaçante de la radicalité adolescente. Sur la crête de la vie. La formule, sex, drugs and rock'n'roll, n'est pas la bonne. Remplacez-la par Sex, Death and Rock'n'roll. Le rock and roll en tant que musique métaphysique. Rien à voir avec la culture populaire. Le rock and roll ou la mort. Ce n'est pas seulement du rock and roll, c'est pour ça que nous l'aimons, à en mourir. Le rock vous donne la force de tenter ce que le monde des vivants n'a pas encore eu le courage d'expérimenter. Personne ne sortira d'ici vivant, commentait Jim Morrison en entrouvrant la porte sur les coulisses du spectacle du monde. De toutes les façons les survivants et les vivants ont toujours tort. Commettre l'irréparable pour ne pas avoir à le regretter plus tard. L'on devrait l'écrire sur tous les disques, en grosses lettres noires, Le Rock'n'Roll Tue. Yes, but we like it, à l'amour, à la mort. La formule de l'absolu. Vivre, les serviteurs feront cela pour nous, proclamait, Villiers de L'Isle Adam. Point final.


2001

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THE STROKES
IS THIS IT

Je ne suis point un amoureux forcené des Strokes et pourtant j'avoue avoir flashé sur la pochette de leur premier album. Une image terriblement ambigüe exprimant subtilement toutes les contradictions de notre époque. Au premier abord, toute la goujaterie rock, hey ! Poupée je te mets la main au cul, et surtout laisse tomber ton hypocrite indignation, je n'ai pas de temps à perdre avec toi. La caricature machiste par excellence, une image à rendre folle de rage les mouvements féministes. Par pitié abstenez-vous de préciser que vous avez enfilé des gants pour ne pas vous salir les mains. Rassurons-nous, c'était une interprétation au premier degré. Autre vision : la main n'est pas la vôtre, mais celle de la demoiselle elle-même. Une invitation à Cythère en quelque sorte. Une manière élégante de vous indiquer par où vous devez passer. En plus le cuir noir et toute la panoplie des phantasmes sado-maso qui se lève dans votre imagination. Tel est pris qui croyait prendre. Incitation ? interdiction ? Provocation ? La femme vous mène par le bout de son cul. Honni soit qui mal y pense.
Cette revendication représentative de la liberté de la femme - et ce partant de l'égalité des sexes - un peu culottée nous vous l'accordons, par la perversion des signes, exprime l'idéologie du politiquement correct en utilisant un signifiant des plus troubles. Strokes, comment la bonne beigne qui préside aux tumultueux ébats des rencontres viriles peut se transformer en douce et néanmoins insidieuse caresse. Dans le sens du poil. Au cul, persifleront les esprits graveleux qui ne reculent devant rien pour la glabre beauté d'un amusement de haut de jambettes. Comment se fait-il que personne n'ait encore pensé à utiliser cette vignette en émoticon, voire en émoticul ?
Pas un simple jeu de mot, remarquons le chemin parcouru en un quart de siècle. Pour employer une expression pinkfloydienne nous sommes passés de la luminescence attractive du sexe au côté du dark side of the moon. Les messages se brouillent. L'expression dormir à l'hôtel du cul tourné en vient à signifier une chose et le contraire de cette même chose. En notre ère libérale, en aurions-nous fini avec le don des plus grandes libéralités, l'échange repose-t-il encore sur la plus parfaite adéquation entre l'offre et la demande ? Les Strokes ont frappé fort. Une véritable pochette surprise. Tournez-là comme vous voulez, au final vous en restez toujours de cul.

Le monde nous semble répétitif, mais l'éternel retour du même induit un mouvement incessant. La mutation de l'accueil de Virgin Killer et la parution de Is This It sont de magnifiques jalons analytiques, à l'image de ces perches que l'on plante pour surveiller la progression ou l'extinction des glaciers. Ceci serait à mettre en relation avec deux des principaux marqueurs de la modernité. Le premier est le principe de la propriété privée qui aujourd'hui se manifeste et s'accumule par la libre circulation des marchandises et des capitaux à la base de notre modernisme magnifiquement illustré par la pochette des Strokes, dualité de l'échange, achat / vente, proposition / acceptation, qui est au fondement démocratique de l'accord entre deux entités librement consenti. Mais le système se doit de se protéger de toute surchauffe, un échange infini et totalement libre s'apparenterait à la globalisation d'un troc généralisé qui ne permettrait pas l'accumulation d'un capital, garant du droit de propriété. Quand on y réfléchit cette systémie de base n'est pas ontologiquement différente de la prostitution. Tope-là. Mon cul, c'est pas du poulet. Tu en auras pour ton argent. La main inconnue de la pochette ne nous semble pas très différente de celle anonyme d'Adam Smith censée réguler les marchés. Reste que dans la transaction prostitutionnelle rôde l'impression d'un rapport quelque peu inégalitaire et différenciant les rôles de chacun, le couple dominé / dominant s'insinue dans la pratique transactionnelle. Ceux qui ont lu Le Manifeste du Parti Communiste de Marx et Engels, sont souvent surpris des nombreuses pages consacrées à la prostitution. Les commentateurs ont fourni plusieurs explications sociologiques et historiales, peut-être pour ne pas insister sur l'extrême parenté entre l'échange prostitutionnel et l'échange salarial. Ce genre de parallélisme n'est guère à l'avantage de l'économie libérale. Nous nous plaçons ici sur un plan purement moral, cette morale dont Nietzsche a parfaitement déroulé l'écheveau généalogique.
D'où la nécessité de préserver un espace symbolique qui interdise tout échange de rapport de domination par trop marqué. Ce rôle a été dévolu à l'interdiction des pratiques pédophiliques. Cette stigmatisation est le deuxième marqueur de l'exploitation libérale. La caution morale du Capitalisme. Certes tout n'est pas parfait, mais l'on ne peut pas faire tout ce que l'on voudrait. La nécessité de la fluidité des jeux de balle ou de capitalisation oblige aussi bien à tracer la bande blanche du terrain de foot qui délimite la sortie en touche sifflée par l'arbitre que d'édicter les lois censées régenter la pratique de la libre-concurrence. Toute société, tout système se doit d'avoir ses limites. Notons que l'on a exhumé la pochette de Virgin Killer, au moment le plus aigu de la crise des subprimes particulièrement mal acceptée par l'ensemble des populations...
Bien sûr nous ne disons pas que le scandale de Virgin Killer est un coup monté par la haute-finance internationale pour masquer ses pratiques fiduciaires si honteusement dévoilées ! La réalité est beaucoup plus complexe et davantage subtile. Les réactions individuelles et collectives dont nous nous vantons d'être les promoteurs sont souvent arquées sur des mouvements sociétaux de fond que nous n'appréhendons point en leur entièreté. Nous réagissons comme les rats de Pavlov qui jugent à raison et puis à tort que tel couloir tour à tour électrifié puis neutralisé leur interdit de chercher leur nourriture, et nous nous comportons comme eux totalement inconscients et incapables de nous apercevoir que nous sommes les victimes et les cobayes d'un phénomène, dont nous n'appréhendons que les abords immédiats, qui nous englobe et nous meut. Nous croyons en être les acteurs alors que nous n'en sommes que des marionnettes. Les moins vigilants ne se rendent même pas compte qu'ils sont adossés à un castelet. Le parallèle avec les ombres de la caverne platonicienne s'avèrera des plus pertinents...
Ces pochettes ne sont ni des images justes, ni juste des images. S'esbaudir ou se lamenter devant elles et se contenter d'exprimer cette émotion relève d'un comportement infantile. Elles font signe, comme un homme sur le bord de la route qui agite moultement ses bras. Le premier réflexe est de n'y point faire attention, peut-être serait-il plus judicieux de s'arrêter. Voire de l'écraser. Ce ne sont ni des icônes pieuses pour communiants ni des bons points pour les élèves sages que l'on distribue dans les écoles.
Le rock'n'roll est le dernier grand mouvement artistique secrété par notre société. Pour ceux qui se refusent de l'entendre comme un simple et merveilleux objet d'entertainment funesque, il permet une lecture de décryptation du réel irremplaçable. A bon entendeur, salut.


Damie Chad.