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07/09/2016

KR'TNT ! ¤ 293 : JAMES LEG / VICIOUS STEEL / MATHIEU PESQUE QUARTET / FRED CRUVEILLER BLUES BAND / MIKE GREENE + YOUSSEF REMADNA / A CONTRA BLUES / LIGHTNIN' HOPKINS / JALLIES / LIEUX ROCK

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

James Leg, Vicious Steel, Mathieu Pesqué Quartet, Fred Cruveiller Blues Band, Mike Greene + Youssef Remadna, A Contra Blues, Lightnin' Hopkins + Fred Medrano, Jallies, Notown Festival, Lieux Rock + Matthieu Rémy + Charles berberian,

LIVRAISON 293

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

08 / 09 / 2016

 

JAMES LEG / VICIOUS STEEL

MATHIEU PESQUE QUARTET

FRED CRUVEILLER BLUES BAND

MIKE GREENE + YOUSSEF REMADNA

A CONTRA BLUES / LIGHTNIN' HOPKINS

JALLIES / LIEUX ROCK

POINT EPHEMERE / PARIS X°
19 – 07 – 2016
JAMES LEG

La patte de Leg


Oh oui, ça faisait un moment qu’on le voyait planer au dessus de la plaine, l’immense James Leg. Il pourrait passer pour le fantôme de Vincent Crane. Lorsqu’il jouait encore en duo avec Van Campbell dans les Black Diamond Heavies, ce fils de pasteur a dû se contenter de premières parties, et ses disques ont moisi dans le recoin maudit des imports garage chez les disquaires, enfin ce qu’il en reste.

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Oh oui, on s’en souvient très bien. Dans les années 2000, le marché était submergé de duos de garage blues. Ils essayaient tous de se distinguer d’une façon ou d’une autre, certains avec du panache trash (The King Khan & BBQ Show) d’autres avec ce panache technico-commercial qui conduit à la gloire éternelle (Black Keys). Les Black Diamond Heavies, comme les Immortal Lee County Killers ou les Henry’s Funeral Shoes restaient quant à eux noyés dans les ténèbres d’un underground foisonnant de vie, à l’image des racines d’un gros arbre tropical grouillantes de cette vermine humide dont se régalent les autochtones.

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Il est certain qu’on n’apprend pas grand-chose lorsqu’on écoute l’album live du duo Leg/Campbell paru en 2009, «Alive As Fuck». Patrick Boissel a pourtant mis le paquet sur l’emballage, avec un design catchy bleu et un vinyle de la même couleur. On note toutefois un gros particularisme chez nos amis candidats au trône : le guttural exacerbatoire de l’ami Leg. Il sonne tout simplement comme un Louis Armstrong psychotique qui refuserait de se calmer, même sous une dose massive de sédatif. Il y a quelque chose de graveleux dans la voix de l’ami Leg, au sens où il aurait avalé tout le gravier du Kentucky ou d’ailleurs. Il y a du Joe Cocker dans sa voix, mais en plus charbonneux, en plus cancéreux. C’est même parfois trop gras, au sens du raclement de glaviot. On pourrait dire qu’il chante au guttural de cromagnon, mais vu qu’on n’était pas là pour vérifier, ça ne veut pas dire grand-chose. Comme d’ailleurs tout ce qu’on peut raconter sur le rock dès lors qu’on cherche à imager. Ah pour ça, les Anglais sont les champions du monde avec des trucs du genre beat-less mass of synthetized explosions and computer game abuse laced with Sun Ra-like organ noodling. C’est presque de l’art moderne au sens où l’entendait notre héros Des Esseintes.
Dans cet album live, nos deux cocos visent parfois l’hypnotisme du North Mississippi Hill Country Blues, notamment dans «Might Be Right», un cut qui file à fière allure. On se dit même que ça ne doit pas être compliqué à jouer, mais attention, il arrive que les morceaux les plus évidents soient les plus difficiles à jouer. Tiens prends ta guitare et joue «Get Back». Ou encore plus simple, «The Jean Genie». Tu va voir comme c’est facile. De l’autre côté gigotent deux ou trois petites merveilles de garage blues. «White Bitch» est une ode à la coke - Fucked all day/ Fucked all day - Et il chante ça d’une voix tellement huilée au mollard qu’on le croit sur parole. Il reste sur le pire guttural qui soit pour «Loose Yourself». On ne peut pas s’empêcher de penser à la voix qu’aurait eu un chef barbare arrivant en vue de Rome et qui lancerait ses troupes ivres de violence et de mauvais vin à l’assaut d’une ville déjà abandonnée par sa garnison. Parfois, on se félicite d’être né au XXe siècle.

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«Every Damn Time» fait partie des disques indispensables. Pour au moins six raisons. Un, «Fever In My Blood» qui sonne comme un heavy shuffle d’Atomic Rooster monté sur le beat tribal du sentier de la guerre, ni plus ni moins. C’est ce qu’on appelle du punk-ass blues du Tennessee, avec une structure dévoyée et livrée aux affres du démonisme. Ces deux mecs cherchent des noises à la noise et se conduisent comme les Féroces de la Forêt d’Émeraude. On se croirait même dans la cabane de T-Model Ford. Ils ne respectent rien ! Le truc sonne comme un brouet de sorcier africain. Ils tapent dans la même fournaise que Left Lane Cruiser. Ils adorent rôtir en enfer. Deux, «Leave It On The Road», épais battage de big bass drum saturé de violence, matraqué sans vergogne avec un appétit que la décence nous interdit de décrire. Ce beat voodoo se révèle écrasant de primitivisme. Pas de distorse, on a juste la basse de l’orgue. C’est à la fois dégoûtant, salutaire, menaçant et bien plus efficace que toutes les attaques d’alligators du bayou. On a là du pur génie swampy. L’ami Leg passe un solo d’orgue au cœur de la pétaudière. C’est monstrueux, il faut bien l’avouer. Trois, «Poor Brown Sugar», un stomp du Tennessee, épouvantablement solide, chanté à la vie à la mort, bardé de peau de vache du blues, terrifiant d’à-propos et lourd de conséquences. Quatre, «White Bitch», encore une horreur, tabassée au Tobacco Road de beat de bass-drum ultimate, ça bingote à coups de boutoir dans bingoland, ça bombarde d’uppercuts de cut de brute dans la panse de bitch au bas du belt. Et ça dit la dope ! Cinq, «Might Be Right», groove du Tennessee bien rebondi, un modèle du genre, dans l’esprit de John Lee Hooker. Six, «Guess You Gone And Fucked It All Up», monté au meilleur beat hypno, binaire de base, puissant et martelé par Odin en personne.

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Le deuxième album studio des Black Diamond s’appelle «A Touch Of Someone’s Else Class». Il vaut aussi le détour, je vous le garantis, ne serait-ce que pour cette reprise musclée de «Nutbush City Mimit» d’Ike & Tina. L’ami Leg la prend au guttural cromagnon, le même que tout à l’heure, celui qu’on ne peut pas vérifier. Il est très fort pour créer les conditions de la démesure. Avec lui, ce genre de standard est en lieu sûr. Au rayon des horreurs, on trouve «Make Some Time», qui sonne comme une cavalcade de bulldozer. Ils jouent ça au boogie dévastateur. C’est un peu leur spécialité. Ils nous battent ça au pilon des forges, c’est noyé de son et quasiment incommensurable. Pour «Loose Yourself», ils sortent un heavy groove à la Vanilla Fudge. L’ami Leg lave les péchés du genre humain à coups d’orgue de barbarie. Il mélange la heavyness du Vanilla Fudge avec celle d’Atomic Rooster. C’est une abomination dont les oreilles ne ressortent pas intactes. Il peut aussi nous surprendre avec des choses comme «Oh Sinnerman», une chanson de Nina Simone. Il nous plonge dans le mystère de cette femme extraordinaire. Il joue ça au pianotis et à la petite locomotive de train électrique, celle qui fait du bruit sur ses petits rails. Pur moment de magie interprétative. Dans le même registre, on a «Bidin’ My Time», un jazz blues de charme admirablement bien ficelé. James jazze le jive comme un géant du Village Gate. C’est saxé comme dans un rêve et tellement inspiré. Il peut swinguer jusqu’au bout de la nuit et monter au paradis. Il fait aussi une belle reprise du «Take A Ride» de T Model Ford - C’mon baby tek é raïd wizzz mi ! - Fantastique album.

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Curieusement, son premier album solo, «Solitary Pleasure», se révèle beaucoup moins dense que ses trois disques précédents. On retrouve le guttural, mais pas la démesure, même si «Do How You Wanna» sonne comme un heavy sludge de heavy blues. Un nommé Dillon Watson joue de la dégoulinade de guitare à l’Anglaise. Bizarrement, les autres morceaux de l’A n’accrochent pas. De l’autre côté, il tape dans «Fire And Brimstone» avec un vieux coup de guttural. Il fait sa brute, mais il n’emporte pas de victoire. Et avec «Drinking Too Much», on pourrait lui reprocher de vouloir faire du Tom Waits, ce qui est très embarrassant. James Leg est avant toute chose une bête de scène.

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Avec son deuxième album solo, il affine son art et crée les conditions de la passion, au sens où l’entendait Saint-Mathieu. «Below The Belt» présente toutes les caractéristiques du disque énorme, contenu comme contenant. Quand on a passé toute sa vie à brasser du vinyle, on est content de voir arriver ce genre d’album avec sa pochette annonciatrice d’hallali. Un photographe a surpris un James Leg torse nu, convulsionné devant son clavier, avec le buste jeté en arrière, comme possédé par le diable. Avec ses tatouages, sa moustache en croc à la Lemmy et sa tignasse grasse rejetée à l’arrière du crâne, James Leg fait figure de pouilleux parfait. Ses mauvais tatouages le distinguent des tendances nouvelles très m’as-tu-vu qui font tellement de ravages. Et dès l’ouverture du bal avec «Dirty South», on sait que l’album va tenir ses promesses, car c’est une véritable dégelée de Stonesy à la sauce Deep South qui nous tombe sur le râble. L’ami Leg chante avec la voix d’un vieux routier de l’armée confédérée, l’un des vieux sergents borgnes qui refusaient toujours de se rendre vingt ans après la capitulation et qui se planquaient dans les sous-bois de l’Arkansas ou dans le bayou, en Louisiane. C’est tellement bien foutu qu’on y croit dur comme fer. Johnny Walker des Soledad y fait même des ouh-ouh en hommage aux Stones de l’âge d’or. Voilà ce qu’on appelle une stupéfiante entrée en matière. Et c’est loin d’être fini, car voilà qu’avec «Up Above My Head», l’ami Leg tape dans Sister Rosetta Tharpe ! Il va au gospel comme d’autres vont aux putes, la voix grasse à la main. Comble de bienséance, c’est arrosé à coups d’harmo et tenu au beat bien sec. Quand il chante «Drink It Away», franchement on croirait entendre un gros nègre qui a tout vécu, qui a neuf gosses reconnus comme Willie Dixon et qui pourrait briser une traverse de chemin de fer sur son genou. Avec «October 3RD», l’ami Leg passe au swing avec armes et bagages, et nous entraîne dans une belle ambiance de dévolu musical qu’il swingue avec cette inéluctable distinction qu’on ne trouve que chez les géants de l’orgue, à commencer par Jimmy Smith et Graham Bond. Le festival se poursuit de l’autre côté avec «Glass Jaw». L’ami Leg sait secouer un cocotier. Plus personne n’en doute, arrivé à ce stade. On le voit napper son cut d’orgue et fuir le long d’un horizon, comme Can. Il a étudié lui aussi les arcanes de l’hypnose. Il tape ensuite dans les Dirtbombs avec «Can’t Stop Thinkin’ About It». Jim Diamond joue de la basse et on imagine aisément l’épaisseur garage que ça génère. S’ensuit une petite faute de goût avec une reprise de Cure et il finit son album avec deux pures merveilles, «Disappearing», un balladif en mid-tempo d’une classe insolente et «What More», un exercice de piano jazz qui le consacre empereur du blues-rock à la cathédrale de Reims.

 

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James Leg était à Paris par un beau soir de canicule, pour jouer en première partie d’Endless Boogie, quatuor new-yorkais dont on ne dira jamais assez de bien. À Jaurès, sous le métro, campaient des centaines de réfugiés pour la plupart africains. Les gueux de la terre étaient donc de retour en Occident et ils campaient face au siège du numéro 1 de la protection sociale en France, l’AG2R. Quelle ironie !

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À l’intérieur du Point Éphémère régnait une chaleur d’étuve. Pas moins de 35 ou 40°, pas le moindre courant d’air, à la limite de l’irrespirable. Oui, cette atmosphère relativement diabolique semblait convenir à notre éminence le Reverend James Leg. Installé face à un jeune batteur torse nu, il profita donc de cette étuve pour donner un petit avant-goût de l’enfer sur la terre. Si vous appréciez le boogie krakatoesque, le guttural barbare, l’explosivité latérale, la surenchère d’énergie, les cheveux trempés de sueur au deuxième morceau, les mauvais tatouages, le son du rock américain hanté par le gospel batch, les postures d’organiste qui rivalisent avec celles de Keith Emerson ou de Graham Bond, l’intensité de toutes les secondes, la tripe fumante, le shuffle d’orgue qui sonne comme une guitare, les crises d’épilepsie scénarisées, les regards fous dans la meilleure veine de l’expressionnisme allemand et, petite cerise sur le gâteau, une vraie animalité de performer/transformer, alors hâtez-vous d’aller voir ce mec en concert.

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Signé : Cazengler, James Lego (démonté, bien sûr)


James Leg. Point Éphémère. Paris Xe. 19 juillet 2016
Black Diamond Heavies. Every Damn Time. Alive Natural Sound Records 2007
Black Diamond Heavies. A Touch Of Someone’s Else Class. Alive Natural Sound Records 2008
Black Diamond Heavies. Alive As Fuck. Alive Natural Sound Records 2009
James Leg. Solitary Pleasure. Alive Natural Sound Records 2011
James Leg. Below The Belt. Alive Natural Sound Records 2015

 

 

VICDESSOS / 06 - 08 - 2016
BLUES IN SEM

VICIOUS STEEL / MATHIEU PESQUE QUARTET
FRED CRUVEILLER BLUES BAND
MIKE GREENE + YOUSSEF REMADNA
A CONTRA BLUES

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L’Ariège, terre courage. Ses loups assoiffés de sang qui déciment les troupeaux de brebis innocentes, ses ours bruns qui dépiautent les touristes, son goulot d’étranglement de Tarascon. Con ! Fin brutale d’autoroute. Samedi noir. Teuf-teuf immobile. Faut avoir une patience d’ange et le cœur bien accroché pour foncer vers Sem. Mais qui saurait résister à l’appel du blues ?
De toutes les manières si tu ne vas pas à la montagne, c’est le blues qui vient à toi. Cette année Sem n’est plus à Sem. Bye-bye les quinze derniers kilomètres en montée continue vers l’ultime village perdu. Pour sa quinzième édition le festival est descendu à Vicdessos. Facile à trouver : vous délaissez la grotte de la Vache sur votre droite et celle de Niaux sur votre gauche. Cette dernière est connue pour ses graffitis préhistoriques, et la première pour ces ossements de mammouth. A ma grande fierté, lors de ma visite, mon chien Zeus s'était emparé d'une de ces reliques préhistoriques et avait filé sans demander son reste, devenant ainsi l'unique canidé européen à se nourrir de la substantifique moelle pachydermique. Ensuite, c’est tout droit jusqu’à la Halle du Marché de la bourgade. Architecturalement, le bâtiment n’est qu’un vulgaire et spacieux hangar de taules même pas rouillées. La poésie se perd. Finies les étroites et pittoresques ruelles de Sem, ses parkings inexistants, son préau d’école exigu, ses toilettes lointaines, ses froidures humides, ses nuits pluvieuses. Moins de charme ou davantage de confort ? Le choix n’est pas cornélien, le blues a décidé pour nous.
Grand espace, des centaines de chaises plastiques alignées comme de petits soldats, pompe à bière, sandwichs à la saucisse, le bonheur est là, à portée de la main, suffit de se tourner vers la vaste scène sur laquelle A Contra Blues peaufine son sound check, deux guitaristes solos qui entrecroisent des notes sauvages, un duo qui vous met le Jack Daniel's à la bouche. Mais commençons par le commencement.

VICIOUS STEEL

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Formule minimale. Antoine à la batterie, Antoine à la basse, Cyril à la lead et au chant. N’ont pas terminé leur troisième titre que mes interrogations métaphysiques me reprennent. Docteur Chad, est-ce vraiment du blues ? Evidemment petit Damie, vous avez ici l’exemple parfait du Gini-blues, la rythmique du blues, les gimmicks du blues, le répertoire du blues, mais vous pouvez consommer sans modération, c’est du rock and roll. Z’ont tout pour eux, sont jeunes, sont beaux, viennent de Toulouse la ville où tu born to loose. Le genre d’argousins qui ne vous laissent pas les oreilles au repos. Vous stompent les trompes d’Eustache en moins de deux mesures. Son parfait et prégnant. Big blues Brother vous regarde. Les deux Antoine sont les idoines pétales de l’hortensia bleu et Cyril le pistil. Belle voix claire et bien appuyée, guitare sans défaut, un super groupe de première partie qui met tout le monde d’accord et vous chauffe la salle aux petits oignons. Vous envoient des nouvelles d’Orléans, batifolent dans le Delta, descendent à l’hôtel Great Chicago, ont leurs compos à eux, et le compteur linki tout électrique qui vous facture toutes les dépenses au centime près. Le blues dans la tête et la salle dans la poche. Vicious Steel, rythmique d’acier trempé mais pas vicieux pour deux sous réalise le consensus blues. Du vrai blues de petits blancs admiratifs estampillé bleu culturel de Klein quand sonne l’heure des remises à l’heure de la pendule du diable des carrefours. Grand moment d’émotion lorsque Antoine ( non pas lui, l’autre ) scande le blues sur son tambour à coups de chaîne. Pas celle de la mythique pochette de Vince Taylor mais celle que l’on vous refilait en cadeau de bienvenue à Perchman. Pour les amateurs de rock, Cyril exhibe sa collection de guitares carrées à la Bo Diddley. Merci Mona.

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Vicious Steel connaît sa mythologie blues sur le bout des doigts. Vous la racontent avec doigté. Mais devraient nous en faire un de temps en temps. Manque les salissures, l’usure du temps et des hommes. La sueur, les larmes et le sang churchillien. Détiennent la technique mais ignorent l’outrage. Blues lisse avec balise de secours. En 1963, les Stones chantaient et jouaient moins bien que Willie Dixon et Muddy Waters, mais ils avaient la morgue et l’arrogance en plus. Toute la différence est là. Faut chercher la rupture, le rapt et la rage. Pour chasser l’alligator, vaut mieux qu’il vous ait précédemment dévoré une jambe. Au moins vous savez pourquoi. Vicious Steel a emballé un public assis après la cinquantième borne de leur existence. Attention aux vieillesses auto-satisfaites et par trop sereines. Ont fait un tabac. Un peu trop blond, qui ne pique pas aux yeux et qui ne vous arrache pas la gorge. Mais ils ont de l’audace. Composent aussi en français, un effort pour coller à la langue anglaise du style “Je suis Tombé en Amour”, et moins romantique, sans la ballade lamartinienne autour du lac, vous avez " un tatoo au creux de tes reins pour me souvenirs de tes fesses". L’on préfèrerait descendre dans les bas-fonds du cul, mais l’on n’ira pas plus bas dans l’ignominie. Le regard vicieux du jouisseur des bas-fonds. Mais non, l’on s’arrêtera là. Dommage, mais ils sont en bon chemin. Ne reste plus à Vicious Steel qu’à franchir la frontière de la déférence bleue.

 

MATHIEU PESQUE QUARTET


L’est au centre. Avec sa fausse coupe Beatles embroussaillée, il ressemble à un étudiant américain de Berkeley de 1965. Acoustique en bandoulière, le profil type de l’admirateur country blues qui connaît son Lomax par cœur. Un petit blues des familles juste pour montrer qu’il n’est pas un manchot sur la banquise du manche. Derrière Olivier à la basse, Ludovic et Hansel à l’électrique lui concoctent un accompagnement de velours. Et tout de suite après l’on saute une génération. Précisent qu’ils vont interpréter leurs propres morceaux. Nous voici au début des années soixante dix. Canned Heat ? Johnny Winter ? Mike Bloomfield ? Quittez les amerloques et changez de continent. Direction la perfide Albion, prenez les meilleurs. Au début je n’en crois pas mes oreilles. Mais oui, ça sonne bien comme Led Zeppelin. Un petit dirigeable car il leur manque l’amplitude sonore. Faudrait multiplier par dix le puissance des enceintes pour que le cheval sauvage et neptunien puisse s’extirper des vagues, mais l’intelligence service du blues est bien là. Ont pigé la stratégie des brisures, les recouvrements de riffs, l’avancée dédalique vers la confrontation du Minotaurock, qu’ils évitent soigneusement car ils sont avant tout des joueurs de blues.

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Ne sont pas de petits branleurs qui s’embarquent sans biscuit pour une croisière sans retour. L’on a compris que question acoustique Pesqué tient le coup, mais celui qui tient la barre c’est Hansel Gonzalez. Le gonze à l’aise. Un guitariste comme je les aime. N’a pas fait poser des enjoliveurs sur sa gratte pour impressionner les minettes. S’accroche au bigsby et ne le lâche plus. Ne joue pas de la guitare. Joue du vibrato. Froissements et feulements de tigres, plus inquiétants que les rugissements. Vous êtes le beurre et il est le couteau qui s’enfonce dans la motte. Bordel ! Z’auraient quand même pu à la technique pousser les boutons et le mettre tout devant. Déplace les cordes comme un pendu pris au collet qui essaie d’échapper à son étranglement en se débattant au bout de son chanvre funéraire. Une demi-heure de pur bonheur. Applaudissements nourris à la fin de la séquence.

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Pesqué repasse en tête. Retour au répertoire. Guitare à plat, bottleneck au travail et glissandi à gogo. De la steel guitar comme s’il en pleuvait. Mais Pesqué va plus loin, des tapotements, des chuintements, des éreintements qui lorgnent vers la musique moderne et concrète. Ne vous dis pas comment l'Hansel il vous recueille ses pierres précieuses du bout de sa guitare, des pesées célestielles d’archange, magicien qui transforme la citrouille des concrétudes en carrosse électrique. Le secret du blues et du rock. Une bataille anti-entropique : rien ne se perd. Pas question de laisser une seule demi-croche accrochée aux petites branches.
Quelques retours à des morceaux de facture plus classique, faut savoir emballer la marchandise dans de solides écrins qui supportent les chocs, et le quartet et ses deux guitaristes nous quittent sous une ovation d’approbations. Suis injuste, vous ai laissé Ludovic et Olivier dans l’ombre. Vous en reparlerai quand je reverrai le groupe, car ce combo est à mettre dans la collimateur.

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FRED CRUVEILLER BLUES BAND

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L’on ne pouvait pas rêver de meilleure transitions. Après les affleurements reptatifs du précédent quartet, la chevauchée des walkyries du trio de Fred Cruveiller. Un adepte des philosophies simples. Aucune hésitation. Vite et fort au début. Vite et fort au milieu. Vite et fort à la fin. Pas de faux-semblants. Ni de faux-fuyant. D’attaque et d’équerre. Point de bavardage inutile. Juste quelques mots pour signaler qu’il change de guitare. Fred Cruveiller tient ses promesses. Quand il annonce que ça va y aller. Ca y va dur et rude. Dégoise le blues électrique des pores de sa peau. Campé sur ses deux jambes il n’envoie que du bon. Du texan pure long horn, cueilli au lasso et rôti à la broche à la graisse de crotale. Electrique ou résonateur vous ne sentez pas la différence. Droit devant dans ses bottes. Laurent Basso est à la basse. A peine s’il bouge de temps en temps une phalange, placide et le museau tourné vers tout ce qui n’est pas son instrument. Mais il vous tresse, l’air de rien, un swing phénoménal, ce n’est pas une basse mais un oscilloscope qui émet des ondulations sans fin.

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Eric Petznick déclare qu’il est essoufflé dès la fin du premier morceau et prend quinze secondes pour boire un gorgée d’eau. Ne serait-ce plus de son âge et de sa barbe grisonnante ? Ruse de comanche. Faut entendre la suite. Tape et cogne avec un zèle outrecuidant. Mes angoisses shakespearienne me reprennent. To blues or not to rock ? La question se pose pour les caisses, plus haut à l’étage des cymbales il nous donne la réponse, une souterraine rythmique jazzistique qui rampe sous le son sans demander son reste. Les peaux pour Fred, le laiton pour Laurent. Vous estomatoque d’un côté et vous ruisselle sur les tympans de l’autre. Pas de trou, pas d’interstice, pas de blanc. Sur ce lamé sonore Cruveiller laboure à l’aise. Aucun souci à se faire. Les deux compères assurent tous risques. Pénardos, car avec Fred, pas d’inquiétude à avoir. Quand il attaque un morceau, gagne le combat par KO technique. Les applaudissement fusent de tous les côtés. L’a ses fans qui se remuent le popotin sur l’allée latérale et ses aficionados qui crient leur contentement.

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S’en ira comme il est venu. Sans chichi après le rappel. Un boogie brut de décoffrage, une tambourinade de cordes éhontée, une dégelée d’horions qui vous percutent la figure sans que vous y perdiez la face. L’a remis les pendules à l’heure. On ne sait pas trop laquelle mais l’a tout balayé sur son passage. Un blues carré avec quatre étoiles ninja. Un combattant du blues. Troupe d’assaut.

MIKE GREENE & YOUSSEF REMADNA

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Après le commando de choc, honneur aux vétérans. Vont nous raconter toutes leurs guerres. Enjolivent sans fin l’histoire, mais tout le monde adore car c’est encore mieux comme cela. Sont sur leurs chaises hautes, comme deux copains au comptoir. Règleront leur compte à la Cristalline plastifiée qui leur sert de rafraîchissement. Comme de vrais bluesmen ils crient bien fort qu’ils préfèrent l’alcool. Le genre de déclaration politique qui crée le consensus parmi le public. Chantent à tour de rôle. A chaque morceau Mike Greene change de guitare. Ou alors Youssef Remadna troque la sienne contre un harmonica. Font semblant de donner dans le dépouillé et le rustique. Vous les croyez sortis tout droit du Delta et Mike entonne un air des Shirelles. Z’aiment bien casser les légendes. Ne se prennent pas au sérieux. Deux vieux complices ravis de vous jouer un tour de cochon bleu. Assurent comme des bêtes. Youssef engoule son harmo et vous tient la note sans faiblir durant cinq minutes. Continue même lorsqu’il a reposé son appareil sur le tabouret à côté de lui.

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Vous ne savez jamais dans quel répertoire ils s’apprêtent à puiser. Celui du blues ou la salade des blagues salaces. Engagent la conversation avec le public aux anges, attention ont la répartie facile et pratiquent l’auto-dérision à merveille. L’accent américain de Mike - réside en France depuis des années - fleure l’authenticité à plein tube. Z’en profitent pour balancer deux petits airs qui respirent trop le boute-en-train country pour être honnêtes. Mais ils professent une définition élastique du blues. Ces deux-là vous mènent par le bout du nez, en bateau sur les eaux boueuses du Mississippi, et partout ailleurs où le décide leur fantaisie. Du juke joint au feu de bois dans la grande prairie en passant par les stations adolescentes devant le poste à radio, vous ne savez plus trop où vous êtes. Ce qui est sûr, c’est que vous êtes bien. Un sacré numéro. Une impro parfaitement au point. Mais qui repose sur un savoir-faire évident. Le blues de deux vieux compères qui se la jouent pépères. Sous leur bonhomie, ils cachent des calibres dignes de la mafia. Respect et emballement du public qui exulte.

A CONTRA BLUES

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Je suis sorti entre deux sets pour respirer l’air frais ( ceci est un euphémisme ) de nos montagnes. C’est alors que je l’ai aperçue, toute menue, toute frêle, les yeux fermés, sur la banquette de la camionnette du groupe. Essayait de dormir, de retrouver un peu d’énergie après six heures d’attente, toute blanche, toute lasse, écrasée de fatigue, la route depuis l’Espagne, la chaleur cuisante de la journée. La pauvrette, mon cœur de rocker s’est ému, déjà je lui avais pardonné sa future contre-performance. Que voulez-vous les rockers sont de grands sentimentaux. Et la voilà maintenant derrière sa batterie, tous les cinq en place, les quatre autres se tournent vers elle, manifestement, ils attendent le coup d’envoi.
Bim, bam, boum ! La centrale nucléaire vient d’exploser. Raffut et fureur sur les futs. Les trois combats de Bruce Lee dans Le Jeu de la Mort synthétisés en trois demi-secondes. Nuria Perick vous avertit, avec elle la frappe blues change de dimension. Et les autres, demanderez-vous, parviennent-ils à survivre après ce cataclysme ? De tout le concert derrière sa contrebasse Jean Vigo ne détournera jamais les yeux de Nuria. Extase mystique, ou inquiétude de bassiste qui cherche désespérément l’instant propice où glisser une corde entre les coups de tonnerre jupitériens de Nuria, je n’en sais rien.

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A bâbord et à tribord les deux guitaristes, Alberto Noel Calvillo et Hector Martin, ont compris que devant une telle avalanche du marteau de Thor, le salut réside dans la fuite. En avant toute et chacun pour soi. Terminée la solidarité émulatoire entre les deux compagnons du sound check, désormais s’ignorent totalement, ont du boulot, les guitares doivent percer le mur du son, et ma foi, ils y arrivent sans encombre. Pas de tergiversation, nous avons affaire à de superbes musiciens, un peu fous : Alberto - un infirmier psychiatrique dans la salle et l’est bon pour trois mois minimum d’asile - sa façon rythmique d’agresser spasmodiquement sa guitare comme s’il voulait en trancher les cordes de ses ongles est un symptôme de délire schizophrénique qui ne trompe guère, quant à Hector, c’est peut-être pire, un introverti total, un autiste souverain, pour lui le monde se réduit à lui et à sa guitare. Le reste n’existe plus. Sont les deux seuls survivants de la planète, feront peut-être un enfant, mais rien n’est moins sûr, l’on dit que les couples d’amants torrides restent stériles.

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Bref un boucan d’enfer. Vous allumez une bougie pour le chanteur. Est-il vraiment possible de tracer sa voix dans un tel tintamarre pandémonique ? A la surprise générale, Jonathan Herrero n’est pas en train d’écrire sa lettre de démission. Pour le moment il écrase les cordes de son acoustique, violemment et méthodiquement, tel un éléphant qui chasse les mouches avec sa patte. Un pachyderme, vous voulez rire. Vous le regardez par le petit bout rétrécissant de la lorgnette. L’en faudrait six comme vous pour atteindre sa taille, un colosse aux pieds de béton armés. Vous êtes Gulliver et lui le pays des Géants à lui tout seul. L’ouvre la bouche et vous colle contre le mur. Derrière lui c’est Wagner, Stravinsky, Stockahausen, Malher, un ouragan infernal, pas grave pour notre cantaor. Obra la boca et l’on comprend tout. Quel avenir pour le blues et le rock and roll ? Vous ne savez pas ? Bande d’ignorants ! La réponse est limpide. L’expressivité de la souffrance bleue, les flammes rouges de l’électricité, et la splendeur du chant liturgique de l’opéra. Le tout mêlé en tant que musique opérative. Vous n’y croyez pas ? Ecoutez leur version avanlanchique de Rock and Roll Man d’Elvis et leur fabuleuse reprise de Georgia in my Mind du Genius et vos oreilles s’ouvriront. Jonathan le Titan arpente la scène, se pose en retrait pour que l’on puisse admirer les musiciens, et puis se plante derrière le micro. Chante même à côté sans que l’on ressente la différence. L’on pressent l’humilité triomphante de l’Artiste, la voix limpide de l’univers qui terrasse les dragons. Vous pulvérise d’un coup de mâchoire, vous statufie en entrouvrant les lèvres, vous terrifie d’effroi et vous torréfie l’âme en moins de deux. Un set d’une beauté époustouflante. Interminable ovation debout du public. A Contra Blues. Sont-ils contre le blues ou tout contre ? A revers ou à rebours ? On s’en fout. Sont supérieurs. Majestuoso. Giganfantasticorock. Estupantuoso. Terremotoso. Sang de taureau. L’orphée bleu vient de rentrer dans le labyrinthe.

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Damie Chad.

( Photos : FB : Love Blues in Sem )


LIGHTNIN’ HOPKINS BLUES

FRED MEDRANO


( La Fabrique Modulaire / 2015 )

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N’y avait pas que des chanteurs de blues à Vicdessos. Y avait aussi un dessinateur de blues. C’est plus rare, je vous l’accorde. Mais c’est un peu pareil, suffit de manier le crayon ou le pinceau avec autant d’aisance que le médiator. Et Fred Médrano, se débrouille comme un as ( de spide aurait dit Motörhead ), n’auriez eu qu’à jeter un regard sur les illustrations en couleur qu'il pondait au fur et à mesure et à une vitesse confondante, les a croqués sur le vif, durant les concerts. L’avait aussi son superbe album sur le Golden Gate Quartet et sa bio de Lightnin' Hopkins à dédicacer.
Quarante-huit pages. Si vous ne savez pas lire, ce n’est pas un handicap, les images se comprennent d’elles-mêmes. Le récit est d’une simplicité absolue. Ligthnin' se raconte lui-même à la première personne, dans l’ordre chronologique. L’enfance à trimer dans les champs de coton. La prison. Le pénitencier. L’alcool, les femmes, la belle vie. Celle qui vous refile une dose de blues à chaque tournant. Si vous avez mieux à proposer, tant mieux pour vous. Voici la suite. La route pour la gloire. Les enregistrements. La renaissance du country blues. La reconnaissance internationale. Tout cela pour retourner à la case départ : Houston in Texas. En bonus le cousin Texas Alexander et le symbole du poisson chat. Qui se mord la queue. Pour comprendre que le petit Sam Hopkins aura tout de même réalisé une bonne pêche tout au long de sa vie. Malgré les arêtes plantées dans son gosier. Ou grâce à elles.
Noir et blanc. Etrangement davantage de blanc que de noir. Les vignettes sans pourtour et leur disposition qui pourrait s‘apparenter à un incessant ballet de figuration libre, les larges phylactères telles des banderoles informatives minimales, et cette étrange impression que dans le dessin le blanc occupe la place des couleurs vives du réel, non parce qu’elles seraient plus claires mais pour concentrer le regard sur les interstices de la représentation objectale et figurative. Tout oscille entre le décor et le détail. L’horizon et l’horizoom. La signifiance est dans l’image. Chacune exige une longue station. Dit beaucoup plus que le texte ne suggère. Ségrégation de face et de profil, mais toujours dans les plans annexes. A vous de reconstituer l’englobant historial du récit. Médrano n’appuie jamais sur le trait. Le laisse filer. Ligne claire en le sens où l’encre noire est un hachis de zébrures dont la principale fonction semble être de laisser passer la lumière pour que le noir paraisse encore plus sombre. Les nègres sont noirs mais leurs visages sont tachés de blanc. Le plus noir de tous est celui de Lighnin' Hopkins comme si le héros se devait d’incarner l’obscurité sociale de son peuple, et ses camarades l’espoir d’un combat de vie dont il est la représentation exemplaire. N’a pas de grandes exigences. Veut vivre sa vie, selon ses désirs. Un homme solitaire. Qui évite les écueils plus qu’il n’affronte les étocs. Il est et le chat et le poisson. Stratégie du velours subtil de l’obstination boueuse. Son ombre glisse de page en page, au travers d’un brouillard blanc peuplé d’étincelles noires. Une série d’instantanés sur le chemin d’une vie qui n’appartint qu’à Hopskins qui a emporté le secret de sa manifestation dans sa tombe, qui nous est définitivement perdu, mais dont Fred Médrano a su saisir l’essentiel d’une représentation mythique. Son art propose une idée, mot d’origine grecque qui se traduit par forme. Une forme du possible en actes. L’eidos parfaite d’une idole bleue. Une œuvre éclairante.


Damie Chad.

03 / 09 / 2016 - NEMOURS ( 77 )
FESTIVAL NOTOWN

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JALLIES

Nemours un jour, Nemours toujours. N'exagérons rien. Deux ans que je n'ai pas remis les pieds dans le bourg. C'était pour Scores et Pulse Lag. Oui, mais ce soir, j'ai mes préférences, je viens exclusivement pour les Jallies. Plusieurs mois que je ne les ai vues, elles me manquent. Petit festival, un léger demi-millier de personnes. Passage obligatoire par le bus rouge. Pas les pompiers, mais presque. Je crois être à la caisse, erreur c'est la prévention contre les conduites à risques. Question frontale : Vous comptez boire de l'alcool ce soir ? Non, non, je suis déjà ivre. Eclatent de rire, ils ont le sens de l'humour. Plus loin vous avez le stand contre la drogue. Vous distribue des fiches techniques – drôlement bien faites, tout juste s'il n'y a pas l'adresse des dealers - mauve pour le crack, bleue pour l'héroïne... Rien n'est laissé au hasard.
Beaucoup de têtes connues, la reptilienne Cyd des Lizards Queens, je n'ai d'yeux que pour son tatouage qui grimpe comme une vigne vierge sur son épaule, lorsqu'une voix féminine me hèle. Me retourne, c'est la Vaness, l'est aux prises avec deux individus qui, avec la dextérité d'aquarellistes japonais sérieux comme des prêtres bouddhistes, calligraphient, à l'aide de caches plastiques rudimentaires, sur la chair grâcieuse de ses avant-bras et de ses mollets, trois gros ronds au feutre noir. C'est un concept, m'explique-t-elle. Je n'en saurai pas plus. Vous non plus. Me confie quelques secrets, le prochain CD en préparation, le nouveau répertoire en cours d'élaboration...
L'était mentionné deux scènes sur le flyer, à l'extérieur – idéal pour cette chaleur – mais faute d'ennuis techniques ce sera une scène à l'intérieur, ce qui raccourcira le set des artistes et donnera à la programmation un air des plus composites. Je résume.
Casse-Tête. Violon, cajon et guitare. Chanson engagée. Démago un peu facile. Finissent par Hexagone de Renaud. Suis obligé d'expliquer à une jeune fille que je ne danse pas parce que ce n'est pas exactement ma tasse de thé. M'annonce alors la terrible nouvelle. C'était leur dernier concert. Se séparent pour incompatibilité d'humeur. Comme quoi le no future punk a parfois du bon. Bye bye les casse-pieds.
Sexapet. Un nom qui vous laisse de cul. Du funk. Ni vraiment grand, ni vraiment Railroad. Version dance. Mais ils y croient et se démènent comme de beaux diables. Et une belle démone. Dommage que les voix et la guitare soient légèrement occultées. N'y a que la batterie, la basse et les percussions qui bénéficient d'une qualité sonore digne de ce nom. Se débrouillent comme des chefs, beau timbre de voix du chanteur, et les trois derniers morceaux méritent considération.
Walker family. Original. Portent des chapeaux de cow-boys et des chemises à carreaux. Le guitariste est affublé d'un poncho – une couverture de banquette arrière de voiture et vous vous emparez du look Clint Eastwood pour même pas une poignée de dollars. Débutent par un Monsieur Loyal à rouflaquettes qui vous dresse le décor – saloon, hors-la-loi, indiens – sur un mode burlesque, jusqu'à ce que sautent sur scène deux rappeurs qui vous racontent notre monde transposé dans le far-west. Ni swinging western, ni western jump, mais une nouveauté le hip-hop Bufalo Bill... Inventif mais pour moi le hip-hop c'est un peu trop flip-flop... De toutes las manières, je ne suis venu que pour les Jallies.

JALLIES

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Profitez-en bien, elles ne resteront que quarante-cinq minutes. Toutes les trois devant. Toutes les trois ravissantes. Z'ont rajeuni pendant les vacances. En pleine forme et tout sourire. Des gamines. Espiègles et mutines. Céline dans sa nouvelle robe d'écolière arbore une de ces moues de fausses d'innocence à damner un saint, Leslie, air alangui de princesse au petit pois à rendre fou les jardiniers du Paradis, et Vanessa, toute mince dans sa blondeur rieuse, toute dorée de soleil, apte à inspirer à tous les tatoueurs du pays les plus extravagantes volutes. Sont en forme. Se présentent, We are the Jallies et les voix tournoyantes s'entremêlent et virevoltent encore plus swinguantes que d'habitude.
Vous êtes comme tous les autres. L'on vous montre la beauté en images vivantes et vous vous perdez en contemplation. Vous ouvrez les yeux mais vous n'entendez plus rien. Pourtant dès le début, il y a eu cette fusée de guitare de Thomas qui aurait dû vous éblouir. Que seraient les Jallies ( que cette heures au cadran de la montre arrêtée ) sans les garçons ? Ont dû former un syndicat pendant les vacances. Ne s'en laissent plus conter. Se sont rapprochés, tout près l'un de l'autre, c'est ainsi que l'on est plus fort. Kross cherche des crosses à sa big mama. Pas question que la grand-mère passe son temps à se tricoter un cache-nez pour l'hiver. L'a intérêt à mettre un turbo quand elle est au turbin. Chaque fois qu'il tire sur une corde, vous avez l'impression que l'on vous arrache une dent. Une vibration explosive, une radiation nucléaire. Une seule note et vous sautez au plafond. Le swing qui dégringole et l'assistance qui se trémousse comme des pois sauteurs.
Tom, son chapeau, sa guitare. N'en faut pas plus pour notre bonheur. L'a dépassé le stade du riff, il trille et vous étrille. Une sonorité qui semble couler de source. Une ligne de pêche ininterrompue mais peuplée d'hameçons qui vous déchirent les nerfs. Ah, les fillettes jouent les cadorettes devant, il accélère le rythme, la guitare est la quatrième voix du trio, glisse sa lame dans le chant, flexible et aigüe, une piqure d'abeilles ininterrompue, et du coup Kross l'imite, prend la tessiture du baryton-basse, qui pousse et bouscule. N'ont jamais été aussi bien ensemble nos Jallies.
Si vous croyez que cette intrusion des garçons dans leur quant à soi gêne les petites pestes, c'est que vous méritez un zéro absolu en psychologie féminine. Au contraire, cela les émoustille, en deviennent plus électriques et puisque l'on rit davantage selon le nombre de fous, elles appellent le dénommé Vincent à les rejoindre sur scène. Un grand gaillard qui cache dans son énorme poing un harmonica minuscule et c'est parti pour un Down in the Country à éradiquer les neurasthéniques. En sandwich à l'interieur le célèbre Johnny B. Goode s'en vient faire un tour, juste pour que le train du rock and roll fasse la course avec le blues déjanté.
Ce sont des filles. Elles n'ont pas oublié de nous faire le coup du charme. Leslie nous offre sa célèbre version de Funnel of Love, la chante avec tant de perversité que toute la salle, filles et gars, tombe en pâmoison, Thomas en profite pour rajouter de fines liquettes de guitare sucrée, énervantes au possible, à faire fondre les coeurs et les sexes. Mais l'heure a tourné trop vite. Nous serons privés du rappel, z'avaient prévu un démonique Train Kept-A-Rollin, ce sera pour la prochaine fois.
Elles ont été éblouissantes, nos petites reines. Après elles, la salle se vide. The thrill is gone.


Damie Chad.

LES LIEUX DU ROCK
MATTHIEU REMY
CHARLES BERBERIAN

( Tana Editions / 2010 )

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Croyais qu'il s'agissait d'un répertoire alphabétique avec adresses, numéros de téléphone et courriels. A la maigreur du volume me disais que l'on avait omis à dessein tous les petits lieux quasi-anonymes qui accueillent – souvent en les payant au lance-pierre – les groupes de rock qui ne se partagent pas les faveurs du grand public. Ne l'ai pas ouvert. Gravissime erreur. Cet opuscule aussi mince qu'une tablette ( de chocolat ) présente en 72 pages, et une histoire du rock, et le parcours initiatique du groupe lambda de sa formation à sa ( peu probable )starification. Mais ce n'est pas tout, apporte aussi quelques réflexions acidulées au vitriol. Sortez votre calculette et divisez par deux. Parce que systématiquement la page de gauche offre un dessin de Charles Berberian, scénariste et dessinateur, scrupuleux observateur des conduites erratiques d'individus qui nous ressemblent trop. Croque ici une galerie de portraits, fans de base ou musicos représentatifs de l'époque qu'ils sont censés incarnés. Toute ressemblance avec un personnage célèbre ou anonyme, existant ou ayant existé, ne saurait être fortuite. A croire que nous sommes les archétypes primordiaux de nos clones.
Le rock n'échappe pas à la merchandisation. C'est souvent le but ultime de ses promoteurs, voire de ses créateurs. De toutes les manières l'est toujours en instance de récupération. Rien de mieux que les phénix empaillés pour fidéliser la clientèle. Un nom, une oeuvre d'artiste se gère à l'instar d'une marque de vêtement. Le rock est un produit comme une autre. Un artefact commercial qui s'apprivoise très facilement. Mais l'oiseau renaît de ses cendres pourtant balayées par le vent de la récupération. Mettez le rock en cage, et le volatile de feu, renaît là où on ne l'attendait pas. Matthieu Rémy, analyste patenté des contre-cultures contemporaines, s'amuse à repérér ses résurrections inattendues, exemple le plus connu : honni aux USA à la fin des années cinquante, le rock and roll réapparaît en Grande Bretagne au début des années soixante. Autre métamorphose le clubbing londonien aseptisé à outrance retrouve du peps dans les raves parties sauvages... Est-ce encore du rock ? L'esprit de révolte qui survit sous d'autres oripeaux ?
Le rock s'étiole lentement mais sûrement. Partira au tombeau avec les générations qui l'ont engendrée. La fin est proche et la vision du futur peu optimiste. Mais au diable le pessimisme, le rock donne l'impression de se désagréger. Se reconstitue aussi, en secret, et heureusement qu'il existe des lieux d'écriture pour repérer et signaler le réveil des braises. D'où le rôle irremplaçable des passionnés de la première et de la dernière heure qui s'obstinent à alimenter la flamme au travers de leurs fanzines, flyers et blogues... Comme KR'TNT !


Damie Chad.

 

25/11/2015

KR'TNT ! ¤ 257 : YO LA TENGO / JALLIES / MOTÖRHEAD / DAN GIRAUD / JOHNNY HALLYDAY

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TIL NEXT TIME

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LIVRAISON 257

A ROCK LIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

26 / 11 / 2015

YO LA TENGO

JALLIES / MOTÖRHEAD

DAN GIRAUD /JOHNNY HALLIDAY

 

LA CIGALEPARIS 18° - 23 / 10 / 2015

YO LA TENGO

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La Leçon de Tengo

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Ce qui frappe le plus dans un groupe comme Yo La Tengo, c’est la modestie des gens. Et leur intelligence. En trente ans, ce trio originaire d’Hoboken a veillé à n’enregistrer que des bons albums et à cultiver une passion pour le Velvet, les Kinks et Love. Ira Kaplan ne paye pas de mine, c’est vrai, mais il peut jouer comme le pire des garagistes et développer un fil mélodique avec autant de bravada qu’un J. Mascis à l’âge d’or de Dinosaur. Le parcours de ce groupe est remarquable. Comme les Cramps, le trio s’est construit autour d’un couple, Ira Kaplan et Georgia Hubley. James McNew semble être venu le compléter naturellement. Ce trio sent bon l’équilibre et la stabilité, deux conditions nécessaires à une bonne évolution artistique. Chez Yo La Tengo, pas de problèmes d’ego. Ira se pointe sur la scène de la Cigale en T-shirt rayé et en baskets, une ficelle en guise de bandoulière. Georgia joue debout comme Moe Tucker et elle bat le bon beurre new-yorkais. James McNew s’efface derrière sa stand-up et Dave Schramm est venu en renfort avec sa guitare et une pedal steel. Ce sont les anti-rock stars par excellence, ceux qui nous reposent les yeux du spectacle des Motley Crüe et autres marionnettes du Muppet Show californien.

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Le trio vieillit admirablement bien. En fait, ils n’ont pas changé en trente ans. Ils continuent de travailler leurs ambiances intimistes et tirent des fils mélodiques à gogo, dans la tradition des balladifs enchantés du Velvet. Pur moment de magie que cette reprise de «The Ballad Of Red Buckets» joué à l’orientalisme psyché d’acou d’Ira - Here it comes again - Yo La Tengo fait partie des groupes dont ne peut guère se lasser. Autre pur moment de magie, la reprise d’«Over You» du Velvet. Ira chante ça sous l’empire d’une authentique fascination pour Lou Reed.

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Eh oui, ça fait trente ans que «Ride The Tiger» est paru. Le fameux college rock américain a pris un petit coup de vieux. À l’époque, Georgia s’occupait déjà du design des pochettes. Avait-elle choisi un squelette de dinosaure à cause de J. Mascis ? On trouvait deux énormités et deux belles reprises sur ce premier tir. Ils tapaient dans le «Big Sky» des Kinks avec toute l’harmonie nécessaire, mais c’était surtout la reprise d’«A House Is Not A Motel» de Love qui faisait dresser l’oreille et le poil.

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Comme Lorenzo Woodrose, Ira admirait Arthur Lee au plus haut point et il emmenait sa cover vers les hauteurs. Il passait même un solo de fuzz dément et son génie dévastateur commençait à pointer le bout du nez. Puis il y avait «The Evil That Men Do», du destroy-oh-boy à la Ira, l’un des premiers miracles du Tengo, gorgé de bourrasques et de violence. C’est là qu’Ira devenait IRA la bombe. L’autre énormité, c’est «Screaming Dead Balloons». Ira y cherchait des noises à la noise. Il disait à l’époque qu’il faisait du garage juste pour garder son bassiste, un mec qui avait joué dans DMZ. C’était balancé à la bonne palanquée de fuzz malade. Deux autres cuts flattaient l’oreille : «Alrock’s Bells», petite pop pernicieuse à base d’arpèges insistants, très florentine dans l’esprit, et avec «The River Of Water», on voyait émerger de pures rock stars underground.

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«New Wave Hot Dogs» paru l’année suivante confirmait les premières impressions. Il y avait dans «House Will Fall Down» une ambiance à la Mary Chain et ça prenait la tournure d’une énormité cavalante. On avait là du pur jus de garage d’Hoboken avec son killer solo transitoire d’exaction de dégoulinade impétueuse, une fantastique avancée à travers la purée de pois de larsen fatidique. S’ensuivait un «Lewis» chanté à la Velvet et le killer solo s’étranglait tout seul. On trouvait encore deux énormités sur ce disque, «A Shy Dog», fantastique de santé compositale. Ira allait passer sa vie à composer des petits hits bénéfiques et tenir éveillées nos oreilles de lapins blancs. Et puis ils sortaient de leur manche «The Story Of Jazz», une fantastique débauche d’extravaganza new-yorkaise, l’une des pires choses qui soient arrivées au disque depuis l’invention de la machine à découdre. Ira la bombe fait ce qu’il veut du monde. Il le fait sauter à coups de power chords pleins de son. On sentait là, dans cet album, poindre un immense devenir. Mais il fallait aussi écouter attentivement «Clunk», car on y retrouvait des virées de guitares dignes de celles des Byrds de l’âge d’or. Sous des faux airs de balladif up-tempo, Ira sortait le gros son. Tout ce qu’Ira touchait se transformait déjà en or.

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«President Yo La Tengo» paraît en 1989. On y trouve un beau clin d’œil à Dylan avec «Drug Test» et sa fantastique approche atmosphérique. Ira peut aussi chanter comme Dylan, avec les faux accents de «Like A Rolling Stone». «Orange Sky» est un joli coup de garage plein de rebondissements palpitants et d’influences délétères. Ira la bombe y rocke le rock ric et rac. Le son vient en direct des sixties, avec des temps de rémission et des gargouillis infâmes, des retours de manivelle et des redémarrages en côte, et puis Ira finit par s’énerver pour de bon et il se met à hurler comme une petite fiotte exacerbée. On retrouve sur cet album une version démente de «The Evil That Men Do», jouée au glou-glou impérial et dans la fusion des atomes de fuzz. Pour ceux qui recherchent le psyché du diable, c’est là que ça se passe. Ira s’y révèle l’expert du cauchemar conditionné sonique.

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«Fakebook» est leur premier album de reprises. On en trouve deux déterminantes. À commencer par «Andalucia» de John Cale, cut magique tiré de «Paris 1919». Ils prennent d’ailleurs un risque énorme, car la version originale est parfaite. L’autre bel hommage est celui rendu aux Groovies avec «You Tore Me Down», même si Ira tire le son vers les Byrds. Mais il y a sur ce disques pas mal de covers dont on ne voit pas l’intérêt, comme «Emulsified» ou encore le «Speeding Motorcycle» de Daniel Johnston. Ils tapent aussi dans «Tried So Hard» des Flying Burrito Brothers et «Oklahoma USA» tiré du «Muswell Hillibillies» des Kinks. Ira fait bien son Ray, mais il est beaucoup trop humble pour jouer les dandies. Ils terminent avec un clin d’œil à l’un de leurs groupes favoris, NRBQ. Joli choix.

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Avec «May I Sing With Me», on entre dans l’âge d’or de Yo La Tengo. Les trois premiers cuts de l’album relèvent du génie pur. «Detouring America With Horns» est un cut sacrément adroit et incisif. Ils partent aux harmonies vocales avec une élégance spectaculaire. S’ensuit l’un de leurs hits les plus connus, «Upside Down», une merveille d’allure sportive, élancée vers l’avenir. C’est vrai, Ira la bombe n’est pas beau, mais quelle beauté intrinsèque ! Avec «Mushroom Cloud Of Hiss», on a la preuve de l’existence d’un dieu Tengo. C’est tendu dès l’intro, monté sur un petit beat dévastateur, avec des descentes de paliers et des enfilades d’écrans bleus et verts. Ils vont vite dans les circonvolutions et Ira finit par entrer dans le cut, c’mon ! Il se met en colère - make up your mind c’mon ! - Il screame comme un démon, alors ils règne sur l’Amérique d’Hoboken des hobos de boo-boo - Oh c’mon ! On retrouve leur grande puissance mélodique dans «Some Kinda Fatigue». Ira vise l’infini des horizons, oh il n’en peut plus, il ne tient plus debout. S’ensuit un «Always Something» gorgé de pure énergie garage de coups de reins d’Hoboken. Georgia bat ça sec et Ira la bombe joue le drone des enfers.

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Deuxième album de l’âge d’or avec «Painful» et ses deux pures énormités cabalistiques : «Double Dare» et «Big Day Coming». Il est bien certain que l’attaque de «Double Dare» restera dans les annales. On sent le hit dès la première mesure. Voilà qu’arrivent les power-chords de franche atonalité, accompagnés d’un petit serpent de distorse vénéneuse, et un ange du paradis nommé Ira vient poser là-dessus une voix qui renvoie aux Beatles. Et on se retrouve avec un extraordinaire cocktail béatificateur sur les bras. Quant à Big Day, c’est saturé de son à l’excès. C’est bien le son dont rêvent tous les groupes. On tombe ensuite sur «I Heard You Looking» et voilà que s’ouvre un fantastique espace mélodique qui se développe au thème récurrent, alors ça prend très vite des ampleurs universalistes, et que fait Ira ? Il se donne les coudées franches et ça grandit dans le plus pur des naturalismes mélodiques, avec des petits torticolis de notes grasses qui n’en finissent plus d’élever le débat, car c’est là et nulle part ailleurs que se joue le destin d’Ira la bombe, dans l’ultime processus d’élévation de l’homo sapiens d’Hoboken visité par la muse du génie sonique, alors Ira s’en va se perdre dans ses bourrasques pachydermiques et graciles à la fois, dans un vent lumineux comme un diamant, dans un réel absolu de fuzz paranormale et ça vire à l’émeute de riot des villes de rues de rime de rage et c’est tellement tellurique que l’ingénierie de l’outrance s’en étrangle. Avec ses violentes montées de fièvre, Ira invente un genre nouveau : la rémona de la rémoulade de Gévaudan. Un petit conseil à tous les guitaristes de garage : écoutez Ira la bombe.

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Le troisième album de l’âge d’or s’appelle «Electr-O-Pura», certainement l’album le plus dense et le plus indispensable du trio. On a là le son de gens extrêmement intelligents. Ils attaquent avec la lancinance merveilleusement belle de «Decora» et un son reconnaissable entre tous, un son de rêve. «Flying Lesson» met un sacré bout de temps à démarrer, mais quand ça démarre, ça démarre. Ira joue ça comme un dératé proto-grunge. Il gratte ses sales notes purulentes qui entrent dans la mélodie comme un chien dans un jeu de quilles. Rien qu’avec ces deux titres, on se sent gavé comme une oie. Oh mais vous ne connaissez pas Ira ! Il va vous gaver jusqu’à l’overdose méningitique. En effet, «Tom Courteney» monte directement au cerveau. C’est éraillé au solo d’Ira, comme un coup de scie sur l’émail de bidet de Mrs Robinson et Ira titille sa note perlée à l’outrance d’un kid cramoisi par le désir. Ce cut est tout simplement gaulé comme un hymne, une sorte de hit panygérique taillé pour la route vers la gloire, cheveux au vent et peau hâlée, dents blanches et pap-palapalap aux lèvres. En face B, on tombe sur l’autre mamelle du génie tengo, «The Ballad Of Red Buckets», attaqué dans la torpeur de l’intimisme mélodique excessif. Alors voilà que s’ouvre un horizon crépusculaire et que s’élève une arche de cristal perlé de buée. Ira tire des notes qui redressent la tête comme des cygnes de Villiers, il chante au meilleur duveteux d’emblématique et si ce n’est pas du génie, alors qu’est-ce que c’est ? Il faut aussi l’entendre dans «Bitter End» doubler le chant d’ingénue libertine de Georgia d’un vieux solo immonde. Spectaculaire ! Pure électrocution d’électropura purgative de purgatoire. On croit que c’est fini, mais non, car le dernier morceau de l’album est la huitième merveille du monde. «Blue Line Swinger» tient à un fil, mais un fil mélodique qui se met en branle, cette bonne vieille branle inéluctable, celle qui mène droit au sonic orgasmatic. Ira la bombe joue le rock hédoniste, à la pure joie du cœur de veau. C’est véritablement effarant d’envolée préraphaélite, dans l’esprit des transparences d’un Gustave Moreau agenouillé devant l’astre du Babylone de Joséphin Péladan le pédalant et Ira rentre au chant doux sur le tard. Il crée tout simplement de la magie et la basse gronde derrière. C’est le pire décollage d’extase qui se puisse concevoir ici bas. Ira va gratter ses notes à la folie dans un chaos de court-circuits.

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Le double album «Genius + Love» propose des miettes, mais quelles miettes, my friend ! Ira commence par faire le con dans «Evanescent Psychic Pez Drop» en plaçant un killer solo d’une rare virulence. Ils font aussi une reprise du «Too Late» de Wire, prolongée d’une belle envolée à la Wedding Present. Ils retapent dans John Cale avec «Hanky Panky Nohow» et c’est du gâteau, car ils montrent une belle fidélité à l’esprit original du cut. «Up To You» est un outtake d’Elect-O-Pura, un groove horizontal bien profilé sous le vent. Avec «Somebody’s Baby», Ira la bombe passe à la power pop avec une classe indécente. Il fricote une marmite d’éclat majeur - She’s alrite - Si on aime se faire péter les ornières à coups de pop, alors c’est le cut qu’il faut écouter. Il faut entendre Ira monter par dessus toute sa mélasse incendiaire. Ils font une belle reprise d’«I’m Set Free» du Velvet. Sur le disc 2, on retrouve leur vieux «From A Motel 6» monté sur un riff violent et bien tapé par Georgia la bête. Elle le tatapoume admirablement. Elle fait au mieux, comme toutes les mères de famille, mais avec ce souci des autres que n’ont pas les bonhommes. Et Ira fait ce qu’il a toujours fait dans sa vie, il mène la sarabande de l’excellence. Ils droppent aussi une belle reprise du «Blitzkrieg Bop» des Ramones.

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«I Can Hear The Heart Beating As One» est le dernier album (double) de l’âge d’or, car Ira la bombe va finir par s’assagir. Deux cuts énormes attirent les papillons de nuit, à commencer par «Sugarcube», un cut truffé de distorse jusqu’au trognon, mélodique en diable, expert et profilé, né pour gagner, décidé comme un hymne et doté d’un élan vers le futur. Et puis en face B, on tombe sur «Deeper Into Movies», pop de lévitation perpétuelle. On y sent une dynamique de la grandeur unilatérale et on retrouve les brutales montées de fièvres inventées par Ira la bombe, la fameuse rémona de rémoulade de Gévaudan. Il a ce sens de la folie qu’on adore par dessus tout. Ira la bombe peut allumer un brasier comme Ron Asheton ou Dave Wyndorf. Il connaît tous les secrets de la frénésie sonique, et en plus, il en use et il en abuse.

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Avec la reprise de «Little Honda», ils font le mix Beach Boys/Mary Chain de rêve. Même son, même chant têtu et buté et mêmes ouvertures de chant sur le faster it’s alrite. Quelle magnifique extrapolation du mythe pop de l’Amérique des sixties ! En face 3, on tombe sur «Center Of Gravity», un petit chef-d’œuvre de good time music à la Brazil. Et sur la dernière face se tapit «We’re An Amrican Band» travaillé au beau groove d’Hoboken.

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En 1998, ils passent un après-midi en compagnie du copain Jad Fair pour enregistrer «Strange But True», une collection de 22 chansons courtes dans lesquelles Jad Fair raconte des histoires complètement incongrues, comme par exemple «Retired Grocer Conducts Tiny Mount Rushmore Entirely Of Cheese». Jad y raconte que l’épicier est en retraite depuis une semaine et il s’amuse à sculpter un Mont Rushmore dans du fromage. Puis il ajoute un décors fait de haricots. Dans «X-Ray Reveals Doctor Left Wristwatch Inside Patient», Jad raconte que le chirurgien a oublié sa montre inside of me. Il est content que ce ne soit qu’une montre et non un cuckoo clock. Dans «Retired Woman Starts New Career In Monkey Fashions», Jad raconte que la retraitée fait des fringues trop petites et qu’elle deviendra riche si elle trouve un singe qui a de l’argent. Dans «Ohio Town Saved From Killer Bees By Hungry Vampire Bats», on entend les killer bees et l’horreur des vampire bats. Dans «Nevada Man Invents Piano With 21 Extra Keys», Jad raconte l’histoire du mec qui rajoute des touches au piano : 109 touches au lieu de 88. L’ensemble est surprenant.

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Un nouveau coup de génie se niche sur «And Then Nothing Turned Itself Inside-Out». Il s’agit bien sûr de «Cherry Chapstick». Ira la bombe rallume la mèche. C’est terrifiant d’allure et de maîtrise, bardé de classe. Ira la bombe s’en va exploser au firmament de la magie pop avec des ti ti ti tup et un solo de trasher. Il est avec Ron Asheton le killer définitif. Il bouffe toute la magie du rock toute crue et lance ses mélodies à l’assaut de nos imaginaires. Le solo de fin est l’un des plus violents de l’histoire du rock. Encore une pièce bien énervée avec «You Can Have It All». Georgia chante par dessus les pah pah pah d’Ira qui finit par monter à l’assaut du Brill en embrayant sa distorse. Voilà encore un album magique qu’il faut écouter à tête reposée. Ils mettent aussi le cap sur le groove plus résolument, comme on peut le constater à l’écoute de «Our Way To Fall», doté d’une mélodie enchanteresse. Typical Tengo. Très beau aussi, le dernier morceau de l’album, «Night Falls On Hoboken». On l’écoute parce que c’est Tengo. Il s’y passe des choses !

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On trouve pas mal de jolis grooves sur «Summer Sun». «How To Make A Baby Elephant Float» lévite à la note xylotique. Ce groove de rêve est chanté au mou de veau. Ils ressortent leur vieille science du groove ambiancier pour «Don’t Have To Be So Sad». Ira y révèle un charme irrésistible. C’est magnifique dans l’intention et joué au sableur dans la douceur du temps. On retrouve nos surdoués favoris dans «Winter A Go Go», doté du meilleur son de basse et de xylo. On se régale aussi de «Season Of The Shark», belle pièce de pop fine et charmante - Just look around - Ira sait chanter le charme discret de la pop de la bourgeoisie. Ils se tapent quand même un petit brin de délire avec «Let’s Be Still». Ira rejette dans la compote ses vieux thèmes mélodiques. Et Georgia boucle ce bel album tendre avec «Take Care» et un heavy claquage de balladif.

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«I Am Not Afraid Of You And I Will Beat Your Ass» propose au moins deux classiques intemporels. Pour commencer, une belle pièce de rock hypnotique avec «Pass The Hatchet I Think I’m Goodkind». On note le jeu de batterie incroyablement riche de Georgia. Quant à James, il joue les imperturbables. C’est un sacré seigneur des anneaux. L’air de rien, Georgia n’en finit plus de relancer la machine. L’autre gros coup se niche en fin de face 4 : «The Story Of Yo La Tengo». Pur jus de Tengo. Il leur faut du temps, alors ils se donnent du temps, mas pas n’importe quel temps, ils veulent du temps immaculé pour créer ces ambiances chargées d’ambre et d’or qui vont éblouir le monde. Et en prime, Ira joue comme un diable. Parmi les autres gros cuts de l’album, on compte «The Race Is On Again», joué au son des early Byrds et au bon beat élancé de Californie. Autre belle pièce de pop : «Sometimes I Don’t Get You» chanté à la voix éponge et pianoté comme dans un rêve de gloire.

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«Popular Songs» paru en 2009 est un double album - un de plus - proposant ce qu’on appelle des chutes. Dès «Here To Fall», on est en pris dans la nasse, car voilà un cut sous-tendu d’élégance de garage d’Hoboken. Ira peut gérer n’importe quelle effraction cosmopolite. Il place aussi un solo magique dans «Avalon Of Someone Very Similar». Quand Ira se met en colère, ça donne «Nothing To Hide». Et Georgia devient la mère tape-dur. On y retrouve leur effroyable qualité d’unisson et la fiévreuse distorse qui coule sur les doigts comme une crème tiède et délicieuse. On tombe de l’autre côté sur «If It’s Time», un groove effarant de prescience, car à cheval sur le Brill et Motown. On reste dans le charme discret de la bourgeoisie d’Hoboken pour «All Your Secrets» qui buñuellise en converse d’élégance duveteuse et de touches de finesse. C’est même cousu de fil blanc par une ligne de basse à l’aise et brodé d’un shuffle à l’Anglaise. Tout est beau chez les bons Samaritains d’Hoboken. Ils restent ces excellents conducteurs d’émotivité qu’ils furent à leurs débuts. «More Stars Than There Is In Heaven» est encore un balladif de rêve intense. On en n’attend pas moins d’un doux génie comme Ira la bombe. Et sur la quatrième face, on tombe sur «And The Glitter Is Gone», un puissant thème de grain à moudre. Voilà encore l’un de ces longs cuts qui n’en finissent plus et qui se révèlent hélas propices à toutes les dérives.

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Encore un coup de maître avec «Fade» paru en 2013. Un arbre géant remplit la pochette et on les voit tous les trois, minuscules insectes au pied de l’arbre. En écoutant ce disque, on trouve bizarre qu’Ira la bombe ne soit toujours pas considéré comme l’un des artistes majeurs de son temps. Pour s’en convaincre, il suffit tout simplement d’entrer dans le groove hypno d’«Ohm». Au fil des secondes, on voit la petite magie blanche de Tengo se répandre sur la terre. Ira la bombe ramène son vieux jus de distorse et le cut vire à la transe soufiste. On tournoie dans les dimensions intermédiaires. C’est un bonheur. Arthur irait même plus loin en invoquant une sorte de bouleversement de tous les sens. Voilà encore un cut absolument somptueux. On y retrouve tout le bien-fondé du rock américain. La fête se poursuit avec «Is That Enough». Ira sort sa voix de laid-back pour l’occasion et chante à la ramasse sur le plus duveteux des airs. Il a le côté magique de Lou Reed, mais avec un côté plus softah. Ça va loin, car la chose est belle à pleurer et même violonnée. Ira chante au coin de l’éclat majeur d’une voix incroyablement chaude et juste. Ce mec a du génie, qu’on se le dise. Il faut s’habituer à cette idée. Plus loin, il revient aux vieilles ambiances noisy du Tengo avec «Poddle Forward». C’est leur pré carré, leur terre d’élection : le mid-tempo battu sec par Georgia avec un Ira qui se perd dans la noise dévoyée. C’est tout simplement admirable d’ingénierie du son. Avec «Stupid Things», on se rapproche encore du cœur de Tengo qui est la beauté harmonique à l’état le plus pur. Pure merveille aussi que ce «I’ll Be Around» qu’Ira gratte à coups d’acou exacerbés. Tout l’art d’Ira ira au ciel. Attention, «The Point Of It» vaut aussi le détour. Dès l’abord du couplet, ça sonne comme un hit. Ira va tout de suite chercher l’accent vainqueur et il roule la suite dans la farine du chat perché. Quelle aventure ! Ce mec ne s’arrête jamais. Il n’en finit plus d’enchaîner les instants d’instantanéité fatale où la beauté télescope l’esprit, où la mélodie se fond dans l’ouate. Rien d’aussi dépouillé dans la manière de travailler ce fil mélodique d’argent qu’on voit briller au soir d’une vie de tourment. Et Tengo finit avec une nouveau coup de Jarnac, un «Before We Run» embarqué aux violonnades. On les sent vraiment décidés à en découdre avec la postérité. Ils mènent le même genre de combat que Killing Joke, mais avec des sons très antipodiques.

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«Stuff Like That There», c’est très exactement le set de la Cigale. On y retrouve le fabuleux «Ballad Of Red Bucketts» échappé d’«Electr-O-Pura», joué au laid-back californien d’Hoboken. Ils reprennent aussi «Deeper In The Movies» échappé d’«I Can Hear The Heart Beating As One», mais sans le gros son d’antan. L’acou règne sans partage sur cet album. Si on aime bien Tengo, on se pourlèche les babines de «Rickety», un groove softy joué sous le boisseau, en douceur et en profondeur. C’est même peut-être un peu trop calme. Il tapent dans les Cure avec «Friday I’m In Love». Ils cuisinent Robert Smith à la sauce Velvet. Le hit de l’album se trouve en face B. Il s’agit bien sûr de l’excellent «Automatic Doom» chanté à l’harmonie d’unisson moelleux et duveteux. C’est une merveille d’équilibre spirituel, une beauté absolue, une huître qu’on voit briller dans l’écrin rouge d’un soir d’été. Ira chante «Awhile Away» à la pointe de l’extrême délicatesse de glotte. C’est un bonheur sangloté. Sur cet album, ils softisent tout, même Parliament avec «I Can Feel The Ice Melting».

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Pour ceux qui ne veulent s’embarrasser avec ce gros tas d’albums, il existe une solution radicale : la compile «Prisoners Of Love» . Tout y est. C’est un vrai panoramique : «Sugarcube» (purée de mélasse, son de court-jus, magie filetée, le son de nos meilleurs amis), «Little Eyes» (édifiant de délicatesse), «Our Way To Fall» (merveilleusement spongieux, tellement laid-back que la voix n’ose se poser), «From A Motel 6» (guitare folle sur canapé softy, groove tellement ambivalent qu’on s’en inquiète), «Tom Courtenay» (le hit de la brigade légère, l’éclat des géants de cette terre, pur sun zoom spark beefheatien), «I Heard You Looking» (magie évanescente, sauvagerie à tous les étages), «Big Day Coming» (monté sur une saturation dégoulinante de jus de beat), «Drug Test» (Ira chante comme un héros), «Season Of The Shark» (balladif de rêve absolu, chaleureux, intime et d’une beauté suprême), «Upside Doswn» (violent et puissant, gorgé de ferveur adolescente et d’excitation), «Blue Line Swinger» (un hymne digne des grandes heures de Todd Rundgren), «The Story Of Jazz» (insondable profondeur du génie pop, merveilleuse dégelée, limpide et heavy en même temps) et «By The Time It Gets Dark» (chanté au plus doux du soft - Ira la bombe va plus loin que Nick Drake qui est malheureusement incapable de tendresse).

Signé : Cazengler, Yo la Twingo

Yo La Tengo. La Cigale. Paris XVIIIe. 23 octobre 2015

Yo La Tengo. Ride The Tiger. Coyote Records 1986

Yo La Tengo. New Wave Hot Dogs. Coyote Records 1987

Yo La Tengo. President Yo La Tengo. Coyote Records 1989

Yo La Tengo. Fakebook. Restless Records 1990

Yo La Tengo. May I Sing With Me. Alias 1992

Yo La Tengo. Painful. Matador 1993

Yo La Tengo. Electr-O-Pura. Matador 1995

Yo La Tengo. Genious + Love. Matador 1996

Yo La Tengo. I Can Hear The Heart Beating As One. Matador 1997

Yo La Tengo. Little Honda. Matador 1997

Jad Fair & Yo La Tengo. Strange But True. Matador 1998

Yo La Tengo. And Then Nothing Turned Itself Inside-Out. Matador 2000

Yo La Tengo. Summer Sun. Matador 2003

Yo La Tengo. I Am Not Afraid Of You And I Will Beat Your Ass. Matador 2006

Yo La Tengo. Popular Songs. Matador 2009

Yo La Tengo. Fade. Matador 2013

Yo La Tengo. Stuff Like That There. Matador 2015

Yo La Tengo. Prisoners Of Love. Matador 2005

Sur l’illustration, de gauche à droite : Georgia, Ira la bombe et James.

21 / 11 / 15

COUILLY PONT AUX DAMES

METALLIC MACHINES

JALLIES

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Malade comme un chien toute la semaine. Dois m'en remettre aux bons soins du Grand Phil pour qu'il me tire des griffes de la mort. Possède le remède miracle. Voilà pourquoi nous fonçons à toute allure, dans la nuit noire et venteuse sous les assauts d'une pluie cinglante, vers la clinique locale de Couilly-Pont-aux Dames, réparations toutes marques. Troisième fois que je me rends à Couilly et tous les lecteurs attendent une fois de plus que je me livre à quelques spirituels jeux de mots bien gras sur le nom de cette charmante localité. C'est là bien mal me connaître, ce soir ce n'est pas le pont glissant, tournant et culbutant des Dames que nous empruntons, mais c'est avec trois vraies demoiselles que nous avons rendez-vous, aussi m'abstiendrai-je de toute plaisanterie habituelle un tant soit peu grivoise. Les rockers savent se tenir. De véritables gentlemen. Si vous ne me croyez pas lisez ci-dessous la vie du légendaire leader de Motörhead.

Le GPS a dû se tromper de chemin, mais nous arrivons avec une demi-heure d'avance sur l'horaire prévu. Les trois tourterelles, perchées sur de haut tabourets, entourées de l'équipe entière des Meccanos Machinistes, à leurs petits soins, pépient autour des assiettes de chips. En guise de gouttes d'eau, elles engloutissent de longs verres baignés d'un liquide écarlate que certains poivrots du dimanche matin s'obstinent à baptiser de la belle appellation incontrôlée de sang du seigneur.

En tout cas, les Machinistes ne sont pas sexistes. Nous invitent, le Grand Phil et itou, à partager le repas qu'ils ont préparé pour accueillir dignement les trois mésanges bleues. Une exquise succulence, une énorme marmite de macaronis crémeux accompagnée d'un chaudron magique de cuisses de pigeons de toute tendresse. N'avaient pas dû manger depuis trois jours, nos grivettes, se ruent sur ses mets royaux comme des vautours affamés, puisent sans relâche à pleines louches dans la fricassée et les assiettes de pâtes défilent à toute allure... Comme disait ma grand-mère, une sainte femme, celles-là, vaut mieux les avoir en photo qu'à table.

Ensuite nous partons pour le Louvre. Nos colombes repues sont de véritables artistes. S'adonnent à la peinture. Enfin je comprends le mystère du regard de la Joconde. Futé le Léonard de Vinci, a dû apercevoir, à travers une faille de l'espace temps, nos trois bergeronnettes peinturlurer le pourtour de leurs yeux à l'Eye Liner. Na plus eu qu'à recopier après.

Nos trois cigognes nous quittent pour aller se changer à l'étage... Les deux pièces se remplissent d'un joyeux brouhaha, le monde arrive, le concert peu commencer.

CONCERT

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Sont là eux aussi. Tom et Kross. Ont bien aménagé leur coup. Démarrent sans prévenir. Vous n'avez pas voulu nous voir. L'on compte pour du beurre, eh bien, vous allez nous entendre. Tous deux penchés sur leurs instruments, ne regardent personne, l'on n'aperçoit que leurs chapeaux noirs, de véritables tueurs de la mafia occupés à une triste besogne. Devant dans la volière, c'est l'affolement, plus le temps de se lisser les plumes et de faire les belles. Mais elles n'ont aucune envie de se laisser distancer. Prennent leur envol en deux battements d'ailes, un triangle parfait d'oies sauvages en partance pour la grande migration, la traversée des océans dans les embruns des tempêtes et les souffles brûlants des déserts de feu.

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Pas mal, mais les gars sont devant et ne ralentissent en rien. Course poursuite. Jamais les Jallies n'ont descendu leurs sets à une vitesse aussi vertigineuse. Ça ronfle de tous bords. Tom ne joue pas de la guitare. Il pilote un hors-bord, l'on croirait entendre une Gitane Testi des années soixante, débridée cela va de soi, lancée en pleine course à deux heures du matin, avec les mégaphones interdits rajoutés, pour le seul plaisir de réveiller quarante mille habitants en dix minutes, attaque de spitfires en piqué, c'est Kross qui fait tournoyer sa contrebasse noire sur elle-même comme une hélice de moteur emballé, l'arrête d'un coup sec pour mieux lui taper sur les cordes, l'en sort des sons caverneux, puis il lui étripe les cordes à pleins doigts et on a l'impression qu'elle barrit comme un éléphant dont le cornac serait atteint d'une crise de démence.

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Ne soyez pas inquiets pour nos oisillonnes. Avec la provision de vitamines qu'elles ont gobée tout à l'heure, elles ont de l'énergie à revendre. Entament la chasse à trois, se relaient dans les couplets, ne sont-elles pas le trio Jallies ? Et très vite c'est à chacune son tour de mener le train. Dans sa délicieuse jupe rose à fil mauve Leslie démarre en flèche, à la pink Thunderbird, vous descend les classiques à la kalachnirock, en force, droits d'équerre à la Esquerita, elle screame à fond these boots de Nevers pour une escrime primale. La Vaness n'est pas en reste, elle bat la charge sur la caisse claire, avec tant de violence que le pauvre tambour essaie de se défiler sur la droite, alors d'un geste rageur elle le retire violemment sur sur sa gauche comme un chariot de machine à écrire. Céline souffle dans son rumble kazoo comme si elle jouait du saxophone. S'est débarrassée de son écharpe pour mieux nous écharper. Nous vrille les oreilles et l'on en redemande. S'entraident, se soutiennent, n'en restent que deux pour les chœurs lorsque l'une chante, mais font autant de bruit que la maîtrise de Radio-France dans le Die Irae du requiem de Mozart.

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Mais ce soir les boys ont décidé de montrer qui sont les hommes. Tom énervé par ses trois nanas ne se retient plus. Casse une corde de sa guitare, pas question de la changer, possède une deuxième Durandal tout près de lui, s'en saisit et pris d'une véhémence subite la porte à sa bouche et lui inflige un solo hendrixien du meilleur effet. Elle en frétille d'aise de toutes ses frettes. La salle est prise d'une frénésie orgasmatique. Vanessa relève le défi. D'abord une goulée de picrate qui gratte, une inhalation de clope ramonante, juste pour le plaisir de transformer son gosier en toile émeri, sur laquelle elle se râpe à dessein la voix. Rauque and râle, chaque note comme une balle traçante. Une torpille qui vient vous cueillir sous la ligne de flottaison avant de vous exploser le caisson. Heureusement que Céline est là, elle passe la caresse du swing sur vos écorchures, malédiction, elle vous tamponne avec du gros sel, et vous nettoie à l'acide chlorhydrique. Carpe diem, ces deux mots de l'antique sagesse épicurienne sont tatoués au bas de la nuque de Leslie. Je croyais qu'ils étaient une invitation au plaisir, mais ma traduction était une erreur, elle vous balance deux derniers rock avec une telle violence, que vous comprenez que vous n'êtes plus qu'une carpette bien aplatie sous ses pieds rageurs. Le genre de traitement qui n'a pas l'air d'intimider Kross qui aligne les soli rageurs avec une constance méritoire. Résultats du match mixte : une partie endiablée. Un petit rappel et c'est fini. Sous les acclamations. Un de leurs meilleurs concerts.

THE END

Des fous furieux. Des hystériques. Si elles continuent, sur ce rythme, va falloir retenir des places en maison de repos. Les rossignolettes sont allongées sur la scène. Sont assaillies de partout. Surtout par des filles, je remarque que les gars plus attentionnés leur laissent le temps de reprendre souffle. Pour la majorité des spectateurs, c'est la première fois qu'ils assistaient à une soirée Jallies, chacun voudrait en emporter un petit morceau chez soi. Les disques s'envolent et s'arrachent. Des stars qui paraphent sans interruption...

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Plus tard je rejoins le Grand Phil dans sa voiture. Excellente médicamentation, lui dis-je. Oui, mais il ne faut pas en abuser, me répond-il. J'ai cherché, mais à l'heure où j'écris ces lignes je n'ai encore ressenti aucun effet indésirable. A part peut-être une légère sensation d'accoutumance.

Damie Chad.

 

31 – 10 - 2015

LAGNY – SUR – MARNE

local des loners

JALLIES

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En cette soirée de Samain, nous enfourchons notre balai pour voler jusqu’à Lagny-sur-Marne, au milieu de la zone industrielle. Les ténèbres nous enveloppent. Où nous sommes-nous donc fourvoyés ? Sauvés. Au loin, un feu sert de phare dans la nuit désolée, et nous atterrissons enfin au local des Loners. Quelques têtes connues. Et les Jallies. Plus besoin de se demander pourquoi on est là.

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Le temps de discuter et à 10 heures, c’est parti. Un premier set. Elles commencent piano, puis telles le feu, elles prennent de plus en plus d’ampleur. Le feu couvait. Il devient feu de broussailles, puis feu de prairie, incendie de forêt, avant que l’éruption volcanique ne jaillisse des Jallies. Les puissances chtoniennes du rock-swing-abilly se sont toutes données rendez-vous dans cette ancienne usine pour jaillir de terre. Rien ne peut résister à ce flot chantant bouillonnant. Et surtout pas le public qui écoute, charmé par ces sirènes montées sur les dragons de la musique. Brasier, raz-de-marée qu’elles entretiennent à plaisir en allant chercher les spectateurs, en les interpellant, en les piquant au vif.

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Deuxième set. D’emblée mené tambour battant. C’est tout de suite l’explosion. Elles ont décidé de ne pas nous laisser respirer. Et il ne faut pas compter sur Tom et Kross pour les ramener à la raison. C’est à qui frappera le plus violemment nos oreilles. Un solo de caisse claire, un riff de guitare. Personne ne veut lâcher le morceau. Ils cherchent à se conquérir une place que nos trois belles ne leur accordent qu’avec parcimonie Plus de trente morceaux de ce combat qui vient culminer en un Jumps, giggles and shouts qui transporte le public.

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Un concert qui envoie. Et pourtant. Devant nos airs incrédules, elles persistent à nous dire qu’elles n’avaient pas dormi depuis 48 heures. L’envie irrépressible nous prend alors de les retenir, de les empêcher de dormir pour qu’elles gardent cette belle énergie qui roule, torrentielle, depuis les cimes de leur chant jusqu’à la mer de nos oreilles avides, pour le bonheur d’écouter toujours ces Queens of rock’n’roll.

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Philippe Guérin

( Toutes Photos Jallies : Philippe Guérin )

 

MOTÖRHEAD

24 HISTOIREs POUR LEMMY

 

THOMAS FLETTOUR / KARINE MEDRANO / JEAN-PIERRE JAFFRAIN / PIERRE MIKAÏLOFF / PATRICK FOULHOUX / JEAN-LUC MANET / DAVID BOLDIN / GIUGLIETTA / MERLE LEONCE BONE / MAX WELL / MATHIAS MOREAU / STEPHANE GRANGIER / STANISLAS PETROVSKY / OLIVIER KERAVAL

ALAIN FEYDRI / JEAN-ERIC PERRIN / FREDERIC PAULIN / PIERRE DOMENGES / STEPHANE PAJOT / HUGUES FLECHARD / DENIS ROULLEAU / STEPHANE LE CARRE / JEAN-NOËL LEVAVASSEUR / PATRICK CAZENGLER

 

( Camion Blanc / Octobre 2015 )

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Lemmy. Pas Escudero, l'autre. Avec deux M comme Monstruoso Maximo. Le rocker dans toute sa splendeur. L'a pris l'image d'Epinal et a décidé de l'incarner. A fond. Toute la surface. Pas un centimètre carré de blancheur innocente. Que du noir, le plus sombre. Personne n'a réussi à faire mieux. A part Jerry Lou qui a fait pire. Que voulez-vous c'est la loi de dégénérescence de l'Humanité. Les fils ne dépassent jamais les pères. Le principe d'entropie de Carnot. Heidegger nous l'a explicité, n'y a rien de plus fort que l'origine pour estimer l'essence d'un phénomène. Mais ne nous éloignons pas de notre mauvais sujet. Revenons à notre mouton noir. L'animal est mal choisi, Lemmy c'est plutôt le monstre du labyrinthe, celui qu'aucun Thésée ne serait jamais parvenu à vaincre. Imaginez un antique dinosaure, un tyranosus vivant, un méchant gros lézard échappé de la préhistoire qui s'en viendrait vivre parmi nous, au cœur de nos cités, pour les détruire. Les quatre chevaliers de l'apocalypse réunis en une seule personne. Vous voulez du sang, du meurtre, de la violence, de la musique qui tue, alors écoutez un disque de Motörhead. Pour les plus courageux, risquez-vous dans un de leurs concerts. Si vous êtes du genre prudent qui tenez à vous documenter avant de tenter l'expérience, prenez ces Vingt-quatre Histoires pour Lemmy. Un diamant noir. Taillé dans le carbone.

S'agit pas de raconter sa vie. La bio, avec les dates, les lieux, les noms de comparses, la discographie au cordon vous la trouverez ailleurs. Ici l'on vous donne un aperçu. Une idée, au sens platonicien du mot. Une représentation de l'univers mental et existentiel de la Bête. Celle qui dépasse toutes les autres d'une tête. La six cent soixante septième. Celle dont la Bible n'avait même pas osé prophétiser l'existence. L'inenvisageable par mésexcellence. Le parfait rocker dans toute son horreur, dans toute sa laideur, dans toute sa bêtise crasse. Un peu comme cette boutique russe au slogan inimitable : vous ne trouverez pas plus cher ailleurs.

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Pour beaucoup, en un premier temps, le rock and roll, c'est comme le teddy bear d'Elvis Presley, une grosse peluche soyeuse, douce au touché, qui dégage un agréable parfum. Vous en mangeriez. Vous en raffolez. Mais au bout de quelques mois, le super jouet duveteux s'est transformé en un horrible nanan, une loque infâme et informe, un chiffon gluant de bave et de transpiration, une harde innommable, dégoutante et puante. Un haillon répulsif. Votre entourage essaie de le passer à la machine à laver, de l'engloutir au fond de la poubelle, de l'éliminer dans la chaudière du chauffage central. Mais c'est trop tard, vous le défendez contre ceux qui voudraient vous l'arracher, vous vous y cramponnez, vous le plaquez contre votre corps, vous le cachez sous vos aisselles poilues, vous le collez contre votre sexe libidineux, vous l'aplatissez contre votre anus mordoré, vous êtes comme le bébé dépendant de sa charpie excrémentielle, la bouche collée, en liaison permanente, à son biberon bubonique infesté de cent mille microbes ( qui vous immunisent de vous-même ), bref vous êtes devenu un accro du rock and roll. Un irréductible accrock. Et comme vous vous laissez gouverner par vos plus mauvais instincts, de tous vos chouchous favoris, vous préférez le plus pourri. Pas Johnny le Rotten, qui a fini piteusement à faire le pitre dans une émission de télé-réalité, non vous choisissez guidé par cet instinct de malinois malin qui caractérise la perversion du fan de base, le pire de tous, Lemmy Kilmister. Vous mettez un poulpe vomitif dans votre moteur, un turbo Motörhead homologué kérosène destructif.

Kilmister, déjà rien que le nom, c'est grave. Deux étymologies possibles selon les philologues les plus respectables : viendrait en droite ligne de Mister Kill, un peu comme si en français vous vous appeliez Monsieur Meurtre, ou alors de Mister Kilt, le t serait tombé au seizième siècle, contraction des plus communes de la langue anglaise, ce qui expliquerait la propension de l'individu à aller farfouiller sous les jupettes des groupies qui ne portent jamais de culottes, comme vous l'explique la moindre édition du quotidien populaire Sun.

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Lemmy, le lémure, ces émanations ectoplasmatiques qui sortaient des tombes romaines, qui s'en venaient jouer avant l'heure aux zombies de la New Orleans et que l'on repoussait, en tapant comme un fou, toute la nuit, sur des vases d'airain. Douceurs musicales qui sont à la base de la musique de Mortörhead et des lignes de basse de Lemmy Kilmonster avec lesquelles il pêche le cachalot au filin d'acier torsadé et rocksado. Ce Lemmy, vous en conviendrez aisément, est un cadeau que la magnanimité du Ciel a offert aux écrivains. Un sujet en or. Vous décapuchonnez votre stylo et l'encre noire coule d'elle-même. Une inspiration divine. Il y a toujours une horreur ultime à révéler au sujet de notre héros. N'y a même pas à gratter. Les pustules dégorgent toutes seules d'horreurs, du pus qui pue, du sang qui sent, du suint de groin... Se sont regroupés à vingt-quatre, qu'y pouvons-nous, si ce n'est de remarquer qu'en notre vallée de larmes le dieu du Mal a deux fois plus d'apôtres que le Christ – ce qui est une indication des plus tristes quant aux propensions morales de cette lamentable humanité inhumaine dont nous faisons partie. Montrez du doigt, à la race humanoïde entière, le soleil lumineux, le Sol Invictus d'Aurélien, et elle ne verra que le revolver avec lequel vous vous apprêtez à lui tirer dessus...

Bref vingt-quatre histoires brèves. Très noires. Bien sûr vous avez le choix, l'innocence bafouée, le meurtre prémédité, l'assassinat passionnel, ne poussez pas il y en aura pour tout le monde, les hommes, les femmes et les enfants ( ces deux dernières catégories d'abord ) pas question d'oublier non plus le chat et le frigidaire. Je vous l'accorde ce sont des victimes innocentes mais attendues. Certes vous ne voudriez tout de même pas que les méchants soient punis et les gentils récompensés. Ridicules sensibleries ! De plus, totalement impossible, dans l'univers impitoyable de Lemmy, les gentils n'existent pas. Ne se risquent pas à glisser un pied dans cette horreur impitoyable. Donc disais-je du menu fretin. L'on trouve du plus costaud sur l'étal de la boucherie. Des ombres pas très nettes échappées des pyramides égyptiennes et les Grands Anciens de Lovecraft – l'aurait dû s'appeler Hatecraft – qui sortent des abîmes comme vous de votre salle de bain chaque matin. A part qu'ils n'ont aucune envie d'aller faire des courbettes et des risettes à leur patron. Vous faites la moue, vous êtes une forte tête. Vous ne croyez point aux dieux des chaos rampant et galopant. Des histoires de bonne femme. A dormir debout. Niveau Belle au Bois fainéantant au lit et Petit Chaperon Rose. Alors, avant de refermer cet océan de stupre ( sexes à éjaculations féroces ) et de mort, l'on vous a réservé le meilleur pour la fin, la vingt-quatrième horreur - de la main de notre Cat Zengler préféré et à nous – qui replace la saga lemmynienne selon des perspectives, historiales pour le siècle précédent, médiatiques pour notre époque de franche bêtise et de froide terreur. Un truc truculent. Vous riez. A en mourir. Esthétique du grotesque néronien.

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Une dernière précision pour les lecteurs de bonne volonté qui se seraient égaré par mégarde sur notre blogue : la musique de Lemmy Kilmister et de son farouche Motörhead n'entretient aucune relation formelle avec les Concertos Brandebourgeois de Jean-Sébastien Bach. Excusez-nous, ce n'est que du rock and roll. Yes, but we like it.

Damie Chad

 

FEELING

DAN

Préface de BOBBY MICHOT

( Editions Révolution Intérieure / 2007 )

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Vous êtes peut-être comme moi. Tous les Acadiens, toutes les Acadiennes, vous ne connaissez pas. A part King Creole et la Jambalaya de Hank Williams... J'exagère un peu, Bobby Michot est un musicien de la Nouvelle-Orléans – genre de gars aussi à l'aise sur un accordéon que sur un violon – un nom pour les amateurs de cajun et de zydéco. L'est souvent venu en Europe et en France, notamment au Festival des Baroudeurs, c'est par là en Creuse que je subodore qu'il a dû rencontrer Daniel Giraud. Vous êtes ici en terrain de connaissance, le Giraud nous a donné un texte ( in KR'TNT ! N° 3 du 05 / 11 / 2009 ) sur son premier concert à Marseille, au tout début de la carrière de Johnny Hallyday, la première fois qu'il quittait sa famille à tout juste douze ans... Mauvaise influence, depuis cette soirée fatidique Dan Giraud a écrit une quarantaine de livres et enregistré deux CD de blues...

Ne confondez pas Dan et Dan. Se ressemblent beaucoup. Le premier, Giraud, a écrit le bouquin, le deuxième a donné son prénom pour le titre. Dan Evans pour ceux qui veulent vérifier ses papiers d'identité. N'existe pas en vrai. Un clone de l'auteur qui s'imagine une vie parallèle. Un héros de roman. Vécu, spécifiera-t-il sur la page de garde. N'imaginez ni une longue introspection, ni La Recherche du temps perdu. Quarante-deux pages, pas une de plus. Mais bien remplies. Z'attention dès les premières lignes, la sonnerie est inhabituelle. Ce n'est pas écrit en français. Nous l'avons toutefois échappé belle. Daniel Giraud est aussi célèbre chez les sinologues de gros calibre pour ses superbes traductions de poëtes de l'Empire du Milie. Ne connaît pas plus le chinois que vous et moi, mais il se débrouille comme il peut. Dictionnaires et une certaine appétence préférentielle pour les philosophies orientales du rien. Restez zen, ne nous a pas fait le coup du texte en idéogrammes. C'est presque du français, c'est du cajun. Les constructions de phrase de guingois, et le vocabulaire un peu à côté de nos acceptions nationales. N'ayez crainte, l'on s'y fait assez vite.

Ce n'est pas une lubie. Mais son héros – le fameux Dan Evans – est né là-bas, c'est donc un déraciné de partout. N'est pas à la recherche de son identité non plus. Pas le genre de gars qui mettrait un drapeau tricolore sur son profil de facebook. D'abord parce que la France a retiré ses billes de la Louisiane depuis plus de deux siècles, ensuite parce qu'il a plutôt l'impression de faire partie de la grande famille internationale des oubliés, des pourchassés, des laissés pour compte. Ces prolétaires de tous pays qui n'ont pas encore réussi à s'unir contre les forces astringentes du Capital et des prisons coercitives des Etats... Mais le prêche politique, ce n'est pas son genre. Vit sa vie, en toute simplicité, washboard dans les mains pour courir de bal en bal, alcools, rires et jolies filles... Ces dernières plus rares maintenant que le cap de la cinquantaine est dépassé. La tête bien faite, aussi à l'aise dans le tourbillon frénétique de ces corps juteux et de toutes les couleurs qu'un alligator local dans le bocal du marais.

La tête bien pleine aussi, les poètes de la Beat Generation et les écrivains cajuns inconnus dans nos campagnes sont ses références. Pas celle du journaliste de France-Culture qui l'interviewe, ce qui nous vaut une scène finale hilarante... Pas un roman comique, même si la Gaya Scienzia est à l'honneur en ces pages truculentes. Sont aussi pleins de hargne, les deux Dan. Pas tant contre Kaltrina. Que peut-on faire contre un ouragan ? Sinon rien. Mais pour les hommes beaucoup. Surtout pour les pauvres. Surtout pour les noirs pauvres. L'est par exemple inutile de les tirer à coups de fusil comme des poules d'eau pendant que l'autre moitié des escadrons de police est en train de piller les magasins. Quarante deux pages mais aussi débordantes de joies et de colère que les eaux du Mississippi qui emportent les digues.

Un livre, pour tous les amateurs de blues zingué au zydéco.

Damie Chad.

 

JOHNNY HALLYDAY

avec PHILIPPE MANOEUVRE

LA TERRE PROMISE

( Fayard / Novembre 2015 )

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Un livre de Johnny Hallyday. Enfin presque. N'est pas un styliste reconnu de la belle prose françoise, le Johnny. En est le premier conscient. Les boss de la mafia ont leurs porte-flingues, Johnny a choisi son porte-plume. N'a pas pris un jeune fou aux images décapantes. L'a opté pour la sécurité, le rédac-chef de la grande revue rock française. Non, pas Disco-Revue. L'autre, Rock & Folk. Philippe Manoeuvre, in person, tout heureux de profiter de l'aubaine. Un voyage de quinze jours, tous frais payés, aux Amériques, qui se permettrait de refuser une telle aubaine ? L'est pas idiot Manoeuvre, sait bien que l'on achètera le livre qu'il aura écrit pour Hallyday, et point pour lui, alors il se fait tout petit, n'est plus le rédac-chef du magazine amiral de la revuistique rock nationale, se déguise sous un nom de code : sera le Scribe, le serviteur fidèle qui prenait note des désidérata du pharaon-maître.

Johnny. Possède ses milliers de fans. Qui représentent sa caution démocratique. Ce qui ne l'empêche pas d'être un des personnages les plus haïs de France. Dans les années soixante, l'était le jeune coq braillard triomphal, le chef de la bande de tous les coquelets admiratifs, et les mâles attitrés de la tribu se demandaient quel stupide plaisir prenaient les poulettes à se faire sauter par ce tendron à peine issus de l'œuf. Dans les années soixante-dix, ce fut un déluge de feu qui s'abattit sur lui. Les carrières se dessinaient, l'armée des forts en thème se fadaient le boulot quotidien, le patron qui tient les cordons de la bourse, les horaires de bureau, les petites payes, et pour les plus heureux les médiocres tirages de livres qui n'intéressaient personne. Et puis de l'autre côté il y avait Johnny qui s'acharnait à casser les voitures de luxe, qui claquait un argent fou, qui voyageait aux quatre coins du monde, qui tournait des films, qui faisaient tous les jours de sa vie ce que vous rêvez de perpétrer toutes vos nuits. Jalousie et ressentiment, les plus viles postulations de l'âme humaine, ainsi que Nietzsche l'a théorisé.

Dans les années quatre-vingt, la fausse indifférence que l'on accordait à ce jeune voyou se mua en rancœur détestable. L'était trop tard pour s'attaquer au chanteur alors on dénigra son quotient intellectuel. L'on se riait de lui, l'on se moquait de la construction de ses phrases – vraisemblablement parce que les membres de l'intelligentsia soit-disant si instruite n'avait jamais entendu parler d'anacoluthe – on l'interviewait en lui posant des questions sur des sujets qui n'étaient manifestement pas dans ses centres d'intérêt. L'état gentil Johnny, l'aurait pu leur demander à brûle-perfecto le nom du bassiste qui accompagnait Muddy Waters sur I got my mojo workin, mais non, préférait rester humble et ne pas étaler sa science.

 

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Inébranlable comme un roc(k) ! Dans les années quatre-vingt-dix fallut se résoudre à l'accepter comme faisant partie des personnages indéboulonnables de l'imaginaire national. Au millénaire suivant, carpettes et hypocrites, peut s'essuyer les pieds sur les paillassons médiatiques. La vengeance est un plat de jubilation qui ne se partage pas.

Mais tous ceux-là ne comptent pas. Sont des quantités négligeables et méprisables. N'aiment pas le rock. Leur avis est nul et non advenu. C'est à la fin des années soixante que se produisit entre Hallyday et le public rock, un hiatus dont les effets se perpétuent de nos jours. Toute une génération nouvelle, post-soixante-huit découvre le rock se branchant directement sur le phénomène hippie et psychédélic. Oubli total de la première génération d'artistes rock. Relégation dans le dédain le plus total des pionniers, américains, anglais et encore plus français. Beaucoup périrent, Johnny s'en sortit tant bien que mal. Des hauts et des bas. Tantôt des flamboyances rock, tantôt l'accolade à la rock variétoche radiodiffusable. Le médiocre de sa production jetant le doute et l'opprobre sur le meilleur.

N'a pourtant pas renoncé à ses rêves de tout jeune rocker, Monsieur Hallyday. Maintenant qu'il court sur ses soixante-dix balais peut tout se permettre. Comme une tournée aux Etats-Unis. Treize dates sur le continent américain. Un pari audacieux. Un truc qui ne rapportera pas d'argent, sans en perdre non plus. Une aventure dont le souvenir devra être perpétuée dans les stèles de marbre de la mémoire humaine. En termes plus simples, un livre qui relatera l'ensemble de l'Odyssée. D'où la nécessaire présence de Philippe Manoeuvre et même d'un photographe officiel dont les clichés sont sensés immortaliser les moments les plus forts. Les photographies de Dimitri Coste ne sont malheureusement pas servies par la porosité du papier. Le blanc et noir se résorbe en un gris sombre tout terni, peu appétissant...

Donc Johnny en tournée. Deux poids, deux mesures. L'avion privé pour le Roi et le staff, la route et les poids-lourds pour les techniciens. Idem pour les étoiles des hôtels. Tout le monde n'est pas logé à la même enseigne... Maintenant c'est bien Johnny le patron, tout repose sur lui. Ne s'est pas embarqué sans biscuit. Possède un atout-maître : ses musiciens, forment un groupe, le groupe qui lui manque depuis des années. Et qui tiendra ses promesses. Le scribe s'émerveille sur l'organe de Johnny ( non, demoiselles ) vocal, trompettant, tonitruant, un baryton chargé de tendresse, de hargne, de colère, de volupté, empreint d'une intensité dramatique telle qu'il transforme le plus passable des lyrics en répartie mélodramatique shakespearienne, solitude et désespérance humaines pétries de chair et de sang, compréhensibles même pour des oreilles américaines.

Certes Johnny passe dans de petites salles d'une capacité moyenne de deux mille places, mais le public est là, une trentaine de fans venus de France, la communauté française expatriée, mais aussi beaucoup d'américains attirés par quelques articles louangeux de presse locale. Succès à chaque concert. Beaucoup de professionnels admiratifs du personnage de Johnny qui en impose par sa science innée de la scène et son punchy show, ce qui n'est pas toujours de l'avis de l'idole qui habituée aux grands plateaux des stades pense que parfois le spectacle tourne à l'amateurisme... Johnny est son critique le plus féroce. Le scribe est pourtant formel, il interroge tous les participants, se répandent en éloge, ceux qui le suivent depuis plusieurs années sont unanimes : ont beaucoup appris avec le boss même s'ils ont auparavant travaillé avec des étoiles confirmées du rock américain.

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Johnny n'a pas écrit une ligne mais a beaucoup parlé. Manoeuvre rapporte ses paroles. Que vous aimiez ou non Johnny, vous reconnaîtrez qu'elles sont basées sur de longues et indéniables expériences. Valent leur pesant d'or apollinien, et de plomb saturnien aussi. Le plus étonnant c'est le jugement que Johnny porte sur sa carrière. L'est le dernier des brontosaures. N'y a que les Stones qui sont dans une situation identique. Sont les derniers rockers. D'ailleurs le rock est mort depuis longtemps. Avec Eddie Cochran et Gene Vincent, qu'il cite à plusieurs occasions. Avoue aussi son admiration pour Lonnie Donegan et Johnny Rivers...

Parle d'après lui-même, de sa situation, mais vit un peu trop dans l'empyrée mythique d'une carrière semi-centenaire, lorsqu'il demande à ce qu'on lui cite des noms d'autres rockers, Manoeuvre se tait, ne répond rien, pourtant rien qu'en France, Jake Calypso, Spunyboys et Howlin' Jaws, pour ne citer que ces trois-là, ne nous semblent pas frayer dans la chansonnette à trois sous... Sont moins célèbres que lui, mais question attitude rock and roll, pour l'instant il n'ont pas encore versé de l'eau dans leur vin...

Et puis, la tournée terminée, Hallyday file enregistrer ce qui est aujourd'hui son avant-dernier album, Rester Vivant, qui a beaucoup déçu... lui qui a sans arrêt le mot rockabilly à la bouche devrait parfois porter un regard plus aigu et une oreille plus attentive sur ses productions... L'est prisonnier de son entourage, de son mode de vie, ne donne plus des sets de rock and roll, mais de grands spectacles qui étouffent toute authenticité. La terre promise, faut savoir y arriver nu.

 

Sur ce, dans notre France contemporaine, j'ai davantage d'estime et de sympathie pour Johnny Hallyday que pour la plupart de nos hommes politique, médiatiques et culturels à la Bernard Henry-Lévy. L'est quand même beaucoup plus rock.

Damie Chad.

 

10/06/2015

KR'TNT ! ¤ 239. Mr AIRPLANE MAN / DRAIGH / JOE HILL / GUN CLUB / JALLIES / ONE DOLLAR QUARTET / ERVIN TRAVIS NEWS

 

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TIL NEXT TIME

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LIVRAISON 239

A ROCK LIT PR ODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

11 / 06 / 2015

Mr AIRPLANE MAN / DRAIGH / JOE HILL

GUN CLUB / JALLIES / ONE DOLLAR QUARTET

ERVIN TRAVIS NEWS

 

ERVIN TRAVIS NEWS

 

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Toujours beaucoup de repos et un peu de soleil pour Ervin afin

que dans un premier temps son moral remonte petit à petit.
Il continue sur sa lancée, nous savons que ce sera très long,

avec des bas et quelques petits "hauts", rares pour le moment,

mais encourageants malgré tout pour poursuivre ce long parcours.
Examens à faire et prise de sang tous les 15 jours.
Voilà pour les nouvelles actuelles
Merci pour tout ...

( voir FB :Lyme-Solidarité Ervin Travis )

 

LE SON DU COR - 30 / 05 / 2015

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ROUEN( 76 )

Mr AIRPLANE MAN

Hey Mr Airplane Man,

play a son for me

À la fin des années quatre-vingt dix, la grande mode des groupes à deux battait son plein. On récupérait une guitare et un copain batteur, et pouf, on montait un groupe. Les Black Keys, Winnebago Deal, les Kills et les White Stripes se bousculaient au portillon. Mais le duo le plus intéressant de la meute, ce fut Mr Airplane Man. Margaret Garrett et Tara McManus avaient tout bon en choisissant un titre d’Howlin’ Wolf comme nom de groupe. La classe.

 

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Elles eurent aussi la chance de fréquenter Mark Sandman - leader de Morphine - et de rencontrer Don Howland - ex ‘68 Comeback et leader des Bassholes. Sandman leur donna un bon conseil : achetez une vieille Cadillac et partez en tournée avec. Ce qu’elles firent. Elles traversèrent les États-Unis depuis la côte Est jusqu’au Deep South. Elles se retrouvèrent un beau jour dans le salon de Monsieur Jeffrey Evans, à Memphis. On s’en doute, leur vie changea du tout au tout. C’est là que Don Howland leur conseilla d’écouter Jessie Mae Hemphill, Junior Kimbrough et RL Burnside, les cracks du North Mississippi Hill Country Blues.

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Avec ces bons conseils, Margaret et Tara étaient parées. Elles disposaient de tout le nécessaire pour cartonner : les influences et le son. Il ne leur manquait qu’une chose : le label. Long Gone John qui grenouillait déjà dans les parages de Monsieur Jeffrey Evans fit paraître leur premier album sur Sympathy For The Record Industry - un label aussi cher au cœur des amateurs éclairés que le sont Crypt, Estrus et In The Red.

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«Red Lite» parut à l’aube du siècle, en 2001. Margaret et Tara y dévoilaient leurs petites racines blues et Monsieur Jeffrey Evans qui les produisait veillait à ce qu’elles disposent du son le plus trash qui se put concevoir à l’époque. Nick Diablo donnait un petit coup de main aux filles en grattant sa guitare trash ici et là. Quand on écoutait «Johnny Johnny», on se régalait du son, avec ce dégueulis de distorse sur la moquette, mais le petit tatapoum idiot de Tara agaçait sérieusement. Elles lancinaient avec «Pretty Baby I’m In Love With You» et derrière, Tara tatapoumait toujours aussi bêtement. Heureusement, Margaret bavait dans son micro et le larsen oxydait les cordes. Elles passaient aux choses sérieuses avec une version hypnotique du «Wanna Be Your Dog» des Stooges. Margaret amenait ça comme un orgasme. Tripoter le caoutchouc des choses légendaires ? Pas de problème. Elles en sortaient une version linéaire battue très serrée, bien ravalée, incroyablement sexuée, imprégnée d’une féminité brûlante et hagarde. La face B était beaucoup plus solide, car plus ancrée dans le blues. «Hangin’ Round My Door» est typique d’une époque où on travaillait le son pour couler des bronzes de trash-blues. Elles trashaient le blues jusqu’à le faire dégorger comme un coquillage. Leur «House Of Bones» avait tout de la cabane qui menace de s’écrouler. Elles tapaient aussi dans le «Black Cat Bone» de Jessie Mae Hemphill, la reine des one-man bands d’antan, associée à la légende d’Otha Turner mais aussi à celle de Tav Falco. C’est dans le blues de l’hypnose que s’est joué le destin du rock. Margaret et Tara se retrouvaient à la croisée des chemins, celui du son grâce à Monsieur Jeffrey Evans et celui de l’hypnose, grâce à Jessie Mae. Elles sortaient une viande sonique unique au monde, un pur chef-d’œuvre de dévotion cabalistique. S’ensuivait «What A Number», une fantaisie digne des Seeds, un petit garage cool adossé contre un mur, typique de l’Amérique et de ce genre de précepte warholien consistant à dire que la puissance, c’est d’être au coin d’une rue et de n’attendre personne.

 

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«Moanin’» sortit un an plus tard, toujours sur le label de Long Gone John. C’est un très gros disque, un classique garage de l’époque, l’un de ceux qui vont résister à l’usure du temps, enregistré par Jim Diamond au Ghetto Recorders et supervisé par Greg Cartwright. Le résultat est là : deux filles douées bien entourées, ça ne peut que blaster dans les brancards. Ouverture avec «Like That», allez vas-y, du chord à la moutarde, avec cette voix de vierge effarouchée qui traîne comme une serpillère dans le jus du son, mais elle est sauvée par des marins et échappe à l’oubli atroce. «Like That» est le prototype du cut simple et bien tenu, petitement battu par Tara. Elles font leur fricot, pas de problème. Puis elles passent directement à Wolf avec une reprise de «Moanin’», reprise certifiée, Jim Diamond veille au grain des girls. La chose vire dirt-garage, elles sont dessus, elles en font une charpie inspirée, remontée du collet, sensuelle et Margaret coule des ouhhh dans l’ass du trash. On les sent parvenues au sommet de leur art. Avec Big Foot Chester, elles sont les seules à l’époque à saluer la mémoire de Wolf. Elles reviennent au beau boogie avec «Somebody’s Baby» qu’elles farcissent de belles montées en septième et d’éclats de tierces diminuées sur cordes claires. Elles campent dans le blues, pas de doute. Leur truc reste inspiré et tapé bien sec par Tara qui fait d’incroyables progrès, puisqu’elle commence à multiplier les figures de style. Ah Tara c’est une bonne ! Wow, et «Drive Me Out», baby ! Du pur stomp de Detroit. Elles y vont franco, voilà du garage tangible - just drive me out ! - elles font ça bien mieux que des tas d’autres groupes prétendument sauvages. Elles montent même en température - ouh-ouh - Margaret veut qu’on l’emmène et c’est magnifique de prestance trashy. On tombe ensuite sur «Uptight», une pure merveille, certainement le hit du disque. Elles savent cuisiner un cut. Elles envoient ça à la Hooker, c’est bien relayé et lourd de conséquences, et même monstrueux, parce que ça monte toujours. Avec rien, elles font tout ouh-ouh et ça menace de nous exploser à la figure. La fin du morceau est la huitième merveille du monde, elles ruissellent de génie, elles relancent deux fois, et on voit déferler deux vagues géantes de trash sublime. Difficile de survivre à un tel assaut. Les cinq morceaux suivants vont en baver. Elles reviennent à Wolf avec «Commit A Crime» et sortent le gros son, comme d’autres sortent l’artillerie. Elles le font bien et on entend une guitare entrer en putréfaction. Ça en impose. Elles nous font le coup du beau balladif avec «Very Bad Feeling» et on passe à une reprise du vieux Mississippi Fred McDowell à tête de crapaud, «Sun Sinkin’ Low» - qu’elles reprenaient déjà dans leur premier disque non officiel - et qu’elles traitent avec le plus grand respect.

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Évidemment, on attendait monts et merveilles de l’album suivant, «C’mon DJ», mais on dut se contenter d’un album légèrement moins bon, toujours sur Sympathy For The Record Industry et toujours produit par Greg Cartwright. Belle pochette : on les voit toutes les deux assises à côté d’un petit électrophone et de quelques 45 tours, dont un 45 tours des Oblivians. Elles démarrent l’album avec un gros garage d’apocalypse, «C’mon DJ», et on reste sur l’impression que tout va s’écrouler d’un instant à l’autre. On entend l’ami Greg slider. Elles retapent dans le garage avec «Wait For Your Love», une pièce censée émouvoir les foules, mais c’est trop plaintif et moins coriace que chez les Detroit Cobras, par exemple. Encore une belle touille de distorse dans «Fallen». On les sent toutes les deux déterminées à pulvériser les records du trash-blues, mais la voix de Margaret se perd dans le sable. On attend un sursaut. «Hang Up» ? Oui. Soutenu à l’orgue et furieusement tatapoumé, voilà un beau garage - why you be so mean - fuzzé à la Troggs avec des oh-oh-yeah. Margaret joue son riff bien pesant à la fuzzerie concomitante. Elles renouent enfin avec l’énormité en attaquant «Make You Mine», ce pulsatif monstrueux poundé par Tara la tarateuse. En plus elle est devant dans le mix de Greg, elle savate sa pédale de grosse caisse et ça part en vrille avec des ouh ouh ouh qui semblent hurlés par des Pawnees sur le sentier de la guerre. Le beat n’est rien d’autre qu’une pure violence sourde de pounding tribal. Elles génèrent une énormité de bas-étage avec les petits chœurs du Sympathy des Stones. Puis elles basculent dans la folie, et pour mettre un terme à cette histoire, le destin tire la chasse. Il reste encore à écouter le petit garage bien secoué de «Red Light». Elles nous stompent ça aux petits oignons. Elles ont réussi à construire un univers complet avec de la distorse, du Wolf, du tatapoum et des voix un peu traînantes. Elles finissent d’ailleurs avec un nouvel hommage cinglant à Wolf, «Asked For Water». Solide et rocky. Elles lui claquent le beignet et pètent les quintes à l’accord. Margaret laisse traîner sa voix comme il faut. Elle se veut imparable, sévère et dure. Alors, elle miaule à la lune.

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On vient de voir paraître sur vinyle le tout premier album de Mr Aiplane Man. En 1998, Margaret et Tara n’avaient pas de label, mais elles voulaient ab-so-lu-ment sortir un CD. Elles proposaient à l’époque une reprise de Wolf, «Moanin’ For My Baby». C’était vraiment gonflé de leur part. Mais si Wolf avait vu ça, il aurait été ravi et aurait encouragé les deux petites poules blanches à taper encore plus dans son répertoire. Le premier morceau de l’album s’appelle «Baby» et Margaret le prend au bottleneck. Elle ne cherche pas d’effets, elle se contente de clamer le blues. Elle reste enthousiaste et sait bien, à l’époque, qu’elle ne va pas réinventer le fil à couper le beurre. Elle tape aussi dans Mississippi Fred McDowell en reprenant «Sun Sinkin’ Low» - qu’on retrouvera plus tard sur «C’mon DJ». En plein milieu du morceau, Tara tente une relance sauvage au tambourin. Elles montraient déjà de très bonnes dispositions, mais on sentait qu’il leur manquait encore l’étincelle.

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Bonne surprise ! Les voilà à l’affiche d’un petit festival des rues organisé dans ce que les Rouennais appellent le vieux Rouen. Comme tout le monde, elles ont pris un petit coup de vieux et Tara ne se teint pas les cheveux. Les voilà toutes les deux grimpées sur une petite scène et lancées dans un répertoire d’hommages aux géants du blues qu’elles vénèrent depuis leur adolescence - beside the Stooges, comme le précise Tara. D’ailleurs, elles ont collé les photos des vieux nègres sur deux petits présentoirs posés au bord de la scène. Pendant une heure, elles recyclent leur vieux brouet. Margaret joue comme dix. On découvre à la voir jouer qu’elle est extrêmement brillante. On passe même par de purs moments d’envoûtement. Une chose est sûre, leur son claque bien. Toutes les appréhensions liées au fait qu’elles jouent en plein air s’envolent rapidement. Elles rendent hommage à Alan Lomax à deux reprises. Puis elles expliquent qu’elles viennent de reformer le groupe. Margaret est tellement hantée par le blues qu’elle en trépigne. On voit ses petites jambes frétiller dans ses bottes, alors qu’elle envoie d'extraordinaires passades d’accords gimmickés.

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À la fin du set elles vendaient un nouvel album intitulé «The Lost Tapes». Sur l’insert, Tara raconte l’histoire de la cassette perdue et retrouvée par Margaret dans sa cave. Cette cassette fut enregistrée à leurs débuts. Elles attaquent avec le fameux «Sun Sinkin’ Low» de Fred McDowell. On tombe ensuite sur l’inévitable «Commit A Crime» de Wolf. Le texte de Tara fait tout le charme de ce disque, car elle raconte les circonstances de leur rencontre avec Matthew Johnson, le boss de Fat Possum qui, le soir de leur arrivée, nettoyait son flingue dans son bureau. Elle raconte aussi une nuit agitée à la Nouvelle Orleans et la rencontre d’un trafiquant d’alcool qui leur vendit une bouteille d’absinthe. Elles font aussi une très belle version de «Love Of Ivy» du Gun Club. On voit qu’à cette époque, elles n’écoutaient que des bons disques. Sur cette version, Margaret s’en sort avec tous les honneurs, car elle cherche en permanence l’effet de bottleneck le plus rageur. Alors elle gratte comme une folle et fait trembler ses petites guiboles. La reprise de Wolf vaut son pesant d’or, car Margaret cherche des noises à la noise. Elle fait montre d’une sacrée hargne ! Mais la bombe se trouve en fin de face B : «Hanging On A Thread», du pur garage avec Bruce Watson aux maracas. C’est enregistré dans son trailer, comme le précise Tara, et dans des conditions extrêmes, puisqu’ils viennent de siffler la fameuse bouteille d’absinthe - C’mon C’mon ! - C’est solide et bardé de viande, ça ferraille dans la déglingue. Elles shootent dans leur boogie du diable tout l’hypnotisme du North Mississippi Hill Country Blues. Elles ont ce son dans les veines. Elles l’ont chopé comme on chope une maladie incurable. Bruce Watson joue le thème à l’orgue, jusqu’à la mort. Rien d’aussi dément.

 

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Franchement, tous leurs disques valent le détour. Margaret et Tara nous emmènent au royaume du blues, exactement de la façon dont Garance nous entraînait dans la cohue des Enfants du Paradis.

 

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Signé : Cazengler, Mr Planplan Man

Mr Airplane Man. Le Son Du Cor. Rouen (76). 30 mai 2015

Mr Airplane Man. Red Lite. Sympathy For The Record Industry. 2001

Mr Airplane Man. Moanin’. Sympathy For The Record Industry. 2002

Mr Airplane Man. C’mon DJ. Sympathy For The Record Industry. 2004

Mr Airplane Man. Mr Airplane Man. Moi J’Connais records 2013

Mr Airplane Man. The Lost Tapes. Moaning Records 2015

De gauche à droite dur l’illustration : Tara McManus et Margaret Garrett, il y a vingt ans.

FONTAINEBLEAU

LE GLASGOW04 / 06 / 15

DRAIGH

Parfois, c'est la surprise totale. Tu viens me chercher, ce soir à Fontainebleau. A vos ordres, mademoiselle. La teuf-teuf vole déjà. Pas fou, je ne m'incruste pas dans la rencontre avec la copine. Le papotage entre filles est par trop soporifiquement insupportable à mon goût. Préfère œuvrer en solitaire pour la grande cause du rapprochement des peuples, surtout que les serveuses du bouiboui asiatique où j'ai atterri sont des plus ravissantes. C'est décidé, dès demain matin je deviens membre attitré des Amitiés Franco-Chinoises. En attendant, direction le Glasgow, jeudi soir, forcément un groupe en soirée. Aucune idée des oiseaux. Incapable de trouver la programmation sur le net. Ecrit blanc sur noir sur l'ardoise à l'entrée du pub : Draigh. Inconnu au bataillon. Des chevelus baraqués déchargent le matos d'une camionnette, à voir les mines des gladiateurs et les amplis, je présuppose du gros rock qui tâche.

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Me suis pas trompé dans mes hypothèses. De vieux briscards tombés de la dernière plaie d'Egypte. Ce soir ce sont les Draigh, souvent c'est le Peter Alexander Band. Faut tromper l'ennemi, vous enlevez un musico et vous en rajoutez un autre et vous obtenez une tambouille tout aussi savoureuse. Mais pas tout à fait de la même marmite. L'on sen fout, l'essentiel c'est que la soupe soit bonne. Et dans le Peter Alexander Band, la maison est ouverte depuis les années 80. Vous font tout ce que voulez : du hard, du rock, du country, du celtique, avec ou sans harmonica et même option violon, c'est un peu à la surprise du chef ; mais gosiers sensibles abstenez-vous, les marmitons ont la main lourde. Certains prétendent qu'ils détestent les légumes et qu'en fait ils ne cuisinent que les épices. Pour les boissons d'accompagnement, les alcools ne descendent jamais au-dessous de soixante degrés. Z'ont toujours du monde, car ils vous servent des portions à gaver une meute de glavials. Sont de Ponthierry, ont déjà sorti une flopée de disques, ont ouvert pour des grosses pointures à la Lynyrd Skynyrd, organisent même un festival, le genre de groupe qui aromatise les hamburgers au gaz moutarde. Je pense qu'il est temps de passer à table. Mais ce soir les Draigh.

PREMIER PLAT

Cinq sur scène. Un batteur, un basse, une guitare, un chanteur et un orgue. Me méfie beaucoup des orgues. Sont souvent comme des orques qui font régner la terreur autour de leurs congénères. N'y en a que pour eux, les autres peuvent faire de leur mieux, recouvrent tout de leurs nappes chantilly. C'est brillant pendant deux minutes mais très vite c'est assourdissant comme un manteau de neige. Au bout du deuxième morceau l'on a compris, ce soir on n'a pas à faire à un de ces ogres qui mangent le gâteau en entier et condescendent à laisser quelques miettes aux copains. N'intervient qu'à bon escient. Juste le filet de mayonnaise pour relever le goût du homard. Ne se contente pas de jouer les utilités non plus, l'apporte la puissance sonore, sur un plateau. Discrètement. Mais sans lui, la soirée serait ratée.

 

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Le Roland a mangé le quart de l'espace, du coup l'on ne voit plus le batteur engoncé derrière sa batterie, on a juste aperçu son T-shirt Good Morning, Vietnam lorsqu'il s'est glissé derrière les fûts. Vu sa frappe, l'aurait plutôt dû choisir Full Metal Jacket, l'a la batterie qui aboie sans arrêt. Cerbère le chien à trois têtes qui vous entrouvre la fournaise des Enfers, les yeux injectés de sang et la bave qui coule de la gueule. Un petit arrêt sur image pour les âmes sensibles. Draigh joue du rock, alors faites comme mes voisins qui se fourrent des boules de silicone dans les oreilles. Les gens ont de ces drôles de manie ! Je me demande s'ils mettent des lunettes noires pour visiter une expo de peinture.

Guitare et basse nous le confirment. Draigh ne nous propose ni des cigarettes avec filtre, ni du verre sécurit. Pas de siège-auto pour les enfants non plus. Nous avertissent dès le début du set sont du côté des Noirs Corbeaux qui essaiment comme des nuages de folie sur les dernières toiles de Van Gogh, le rock entendu comme une opération alchimique qui nous mène de l'oeuvre au noir du désespoir aux illuminations incandescentes de l'oeuvre au rouge des serpents fous du désir exaltés.

Et puis ils ont un chanteur. Un vrai. Ne bénéficie pas d'un vaste espace. Au mieux une surface d'un demi-mètre carré à condition d'éviter de s'embrocher sur le manche du guitariste. Sinon, il peut aussi se coller sur le mur. Mais il transcende tout cela. Est ailleurs, dans son corps, dans sa voix, dans son chant. Habité par une force tellurique. C'est le rock and roll qui lui donne sa pêche et qui l'habite. L'est dans le rock comme d'autres pédalent dans la choucroute de la vie, mais lui refuse d'en sortir, s'y vautre dedans comme un alligator dans le marécage. Bien sûr les autres lui passent des barres d'acier brûlantes, mais c'est lui qui jongle avec et qui arrange le puzzle.

Ca rocke comme au bon vieux temps des Faces, pour la mise en place vous ne savez où donner de la tête, une éruption volcanique, un grabuge chaotique, une chatte n'y retrouverait pas ses petits mais tout retombe sur ses pattes avec une précision d'orfèvres. Ça fourmille de riffs et de claquements, de roulements et de fusées sonores qui explosent dans tous les sens, et tout rentre dans l'ordre dans les secondes qui suivent, une coulée de lave brûlante qui met tout le monde d'accord et c'est reparti pour une autre giclée de pierres. Les Faces ce ne fut qu'un petit – si j'ose dire - combo de rock, z'avaient la hargne et le délire, mais après eux sont venus des groupes qui ont apporté la puissance.

 

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Le blues survitaminé à la Bonamassa c'est bien, suffit de se laisser porter par la vague, certes ce n'est pas donné à tout le monde mais il est permis à chacun d'essayer, quelques harmoniques un peu rauques dans la voix et c'est parti. Et de cela Olivier – si j'ai bien saisi, c'est son prénom - en a à revendre. Et c'est à ce moment que l'on s'inquiète pour lui, ce rythme effréné c'est bien le chien noir de Led Zeppe qui s'en vient aboyer, un morceau royal, mais faut monter grave dans les aigus, s'agit pas de se planter en beauté. L'a dû se faire un nœud dans la trachée artère car notre chanteur assure. Doit s'éviscérer à l'intérieur avec la colonne d'air. Plus tard après un intermède australien avec Electry Mary et AC/ DC, il clôturera le set avec un Kashmir mirobolant. Assistance estabousiée, écrasée par tant d'énergie et de savoir faire.

DEUXIEME PLAT

L'on croyait qu'ils nous avaient d'abord servi le plat de résistance, c'étaient juste les hors- d'oeuvres. A première vue, c'est la même chose. Mais en mieux. Plus blues et davantage rock and roll. Un truc qui vous prend aux tripes et un autre qui vous emporte hors de vous même. Tout l'alphabet d'AC / DC de Beatin Around The Bush à Whole Lotta Rosie, Deep Purple avec Mistreated – avez-vous déjà entendu un blues maltraité de cette manière – et Highway Star – particulièrement dantesque – et le retour du dirigeable, Rock And Roll, un must, et l'apothéose finale, l'atterrissage en vent de folie avec Whole Lotta Love. Captain Plant aux commandes pour Tin Pan Valley.

 

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Durant la courte pause, Olivier a dû affûter sa voix, elle ne crie plus, elle crisse, elle blatère, elle piaule, elle barrit, elle baraque, elle se ondule sur les lignes de basse ou jerke sur les riffs. Spectacle total, le larynx qui clame et brame et les doigts du guitar-hero qui triture et friture ses cordes. Et puis ces longues immobilisations comme pour obliger une note à résonner éternellement. Des curieux rentrent dans la salle, écoutent trois secondes et retournent sur la terrasse en se bouchant les oreilles. Quant à nous nous ne laisserions pas notre place pour un empire. Nous sommes dans la cage dorée du rock and roll, prisonniers à jamais.

DESSERT

Z'ont dit au revoir et félicité le Glasgow, quand on va les saluer pour les remercier d'un tel concert, ils nous demandent d'attendre cinq minutes, le temps d'une gorgée de bière les revoici sur scène pour un ultime rappel, un medley des Who, Behind Blues Eyes et Young Man Blues... Led Zeppelin pour terminer bien sûr.

L'on sort de là tout vacillant, tout estomaqué. Pour une surprise ce fut une surprise. Du classic rock en toute modestie. Jamais entendu des reprises aussi bien foutues. Les Draigh portent bien leur nom. Levons nos verres à leur santé, haut et sec !

Damie Chad.

( Les photos prises sur le FB du Peter Alexander Band ne correspondent pas au concert. )

Local CNT / 33 rue des Vignoles / PARIS 20°

TRIBUTE TO JOE HILL

ANGELA ( Julie Colère ) / CARO ( Coin Locker, ex-Folk you )

CYRIL, DEE, CRASH ( Destroy Putas ) / FRANCOIS ( Talune )

CYRIL, DAVID ( ex-Action Directe ) / FRED ALPI ( The Angry Cats )

GERALDINE ( Cartouche, La Twal ) / LES CHANTEURS LIVREURS

GILLES FEGEANT, Jo, Jules ( ex-Action Directe ) / RENAUD ( La Rabia )

KROQUETTE ( ex-Necrofilles, Better of Dead )



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Début des activités annoncées à 19 heures. Point de précipitation, rien ne commencera avant vingt heures trente, l'est vrai que le poulet au curry embaume et qu'il serait dommage que los companeros se laissent mourir de faim devant des marmites remplies à ras-bord. Même pour Joe Hill. Il n'est pas question d'exagérer. Z'en profitons pour assister à la fin de la balance de Fred Alpi qui est venu sans ses Chats Colériques. Plein d'humour, en un tour de main, il expédie un couplet d'Eddie Cochran, d'Edith Piaf, de Claude François, et de Johnny Cash, si vous n'en trouvez pas un à votre goût, c'est que vous êtes difficile. C'est qu'il a une belle voix sonore le Fred, vous la monte comme un Alpiniste jusqu'au haut de la montagne. En plus il y a Gilles Fegeant qui vous sort de son étui une magnifique guitare à résonateur sur laquelle, si vous écoutiez vos instincts basiques, vous perpétreriez votre droit personnel de réappropriation collective. Ben, non vaut mieux qu'il la garde, c'est qu'il la chatouille si bien avec son petit doigt slidé que vous ne feriez pas mieux. 

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Tout le monde étant repu ( nous n'ajouterons pas blicain ) les festivités peuvent commencer. Le fameux général qui avait la double gaule dirait qu'avec ces gamins qui courent partout et qui se roulent par terre, nous sommes en pleine chienlit. Mais oui, tout se calme et la soirée débute par une présentation de la vie de Joe Hill. Pas un hasard si la CNT lui dédie une soirée. L'est mort en 1915, à la suite d'accusation mensongère de la police. Ne montez pas sur les grands chevaux de l'indignation. La police n'y est pour rien. Joe Hill l'avait bien cherché. S'était depuis cinq ans acoquiné avec les IWW ( Idustrial Workers of the World ) de très méchants militants ouvriers, de sombres empêcheurs d'exercer en toute impunité la démocratique liberté d'exploitation des prolétaires. De mauvaises têtes qui avaient la sale manie d'organiser les grèves de protestation contre les pitoyables salaires en vigueur en ces années vers lesquelles nous sommes en train de retourner... Des inconscients qui pratiquaient un syndicalisme offensif de combat dans lequel ils admettaient et regroupaient les plus démunis, les chômeurs, les femmes et ( jusqu'où ne sont-ils pas allés ! ) les afro-américains qu'en ces temps bienheureux l'on appelait les nègres.

 

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Bref Joe Hill était un agitateur. Faisait pas de grands discours, préférait composer des chansons et les chanter avec sa guitare. Attirait trop de monde dans les meetings et les rassemblements, lors des grèves. Ses chants se transformaient très vite en hymnes révolutionnaires... Qu'auriez-vous fait à la place de la justice et de la police ? On ne pouvait pas décemment lui mettre un scotch sur la bouche, ces bandes adhésives ont le défaut de se décoller un peu trop vite. Alors on l'a traîné devant un peloton d'exécution. Vite fait, bien fait. On croyait s'en être débarrassé pour toujours. Hélas, la mauvaise graine repousse toujours. Dans les années soixante, Woody Guthrie, Bob Dylan, Joan Baez, Pete Seeger, et plein d'autres, inscrivirent nombre de morceaux de Joe Hill à leur répertoire, les tirant de l'oubli relatif dans lesquels ils étaient tombés auprès du grand public.

 

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Les IWW subirent de fortes attaques de la part des autorités étatiques. A leur vision d'une lutte classe contre classe, ouvriers contre patrons, la machine idéologique libérale parvint à substituer à l'occasion de la première guerre mondiale la nécessité d'une collaboration de classe sur fond de nationalisme... Si vous percevez en ces manœuvres des relents de fascisme doucereux, vous n'aurez point tort... ( Si vous désirez en savoir plus, lisez notre kronic sur Wobblies & Hobos de Joyce Kornbluh publié aux éditions de L'Insomniaque dans KR'TNT ! N° 114 du 18 / 10 / 2012 ). Puisque l'on parle bouquin, rappelons que cette soirée est organisée pour fêter la réédition augmentée du livre Joe Hill, Bread, Roses and Songs de Franklin Rosemont, aux Editions CNT-RP, dont nous reparlerons dans une prochaine livraison. Etait dans le lot que je m'étais procuré il y a deux semaines à La Parole Errante ( voire KR'TNT ! 236 ), faut toujours avoir de la suite dans les idées. Noires.

 

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Fred Alpi et Gilles Fegeant sont déjà sur scène – petite et encombrée de matos, vont y défiler en une heure et demie une quinzaine d'artistes – mais il reste un cadeau à distribuer, un petit livret de vingt pages intitulé The Little Red And Black Song Book qui nous livre le texte en anglais des morceaux de Joe Hill qui seront interprétés ce soir, avec en prime la traduction française que les intervenants vont nous interpréter. A la demande générale Fred Alpi, explique qu'il connaît Joe Hill depuis toujours puisqu'il est né dans la même région... en Suède ! Pour notre édification morale, il rajoute qu'un tiers de la population de la Suède émigra à la fin du dix-neuvième siècle en Amérique pour fuir la misère. Et sur ce il enchaîne un ancien morceau personnel, Chanson pour Joe Hill, une ballade enlevée à la Johnny Cash, sur laquelle Gilles Fegean nous montre ce qu'il sait faire. Puis en langue américaine ( parce que les anarchistes aiment bien enfreindre leurs propres principes organisationnels ) les derniers vers de Joe Hill écrits dans la nuit qui précéda sa mort – l'aurait pu faire un effort le Joe, car c'est un peu court – et au grand regret de l'assistance il quitte la scène avec son compère pour laisser la place aux copains.

Beaucoup n'auront pas son aisance, mais là n'est pas l'essentiel, ce n'est pas un karaoké, chacun apporte ce qu'il peut, sa ferveur ou sa maladresse, l'essentiel est de rendre vie et hommage à Joe Hill, et dans l'ensemble tous s'en sont sortis haut la main, comme David et Joe qui nous offrent une version quasi slamée mais testostéronée à l'énergie punk de The Tramp ( remplie de gros mots leur reprochera une gamine de six ans ) qui soulève l'enthousiasme.

Caro chemise country et accordéon et Kroquette guitare électrique rouge et bourdonnante n'ont pas hésité à rapter un jeune collégien à qui elles ont confié une caisse claire. N'est pas intimidé par les grandes dames le Gus, à lui tout seul il leur a charpenté leurs deux titres, The Rebel Girl et The Preacher And The Slave, comme un requin de studio. Possède le sens du rythme et chose plus rare, l'idée de son orchestration.

L'on nous explique que beaucoup de textes de Joe Hill s'en prennent à la religion. L'avait l'habitude de bouffer du curé – de toutes les sauces, évangélistes, baptistes, pentecôtistes et toute la sainte famille des cul-bénis – pour combattre l'emprise du christianisme sur les consciences, les Eglises n'étant que les filles aînées du Capital... Chez les IWW, on ne donnait pas dans le consensus mou de la liberté de chacun à s'humilier devant des chimères incapacitantes...

Je terminerai par les Chanteurs Livreurs qui nous bissent le Testament et invitent tous les confrères – même ceux dont je n'ai pas parlé parce que ce soir ma mémoire imbibée de White Lightning est défaillante – à les rejoindre pour chanter en choeur, et de tout coeur Coffee An'. Et this is the end, comme disait Jim Morrison, de cette soirée festive et chaleureuse. Sur la scène désertée, chacun peut lire les derniers mots de la dernière lettre de Joe Hill :

DON'T MOURN, ORGANIZE !

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Ne vous lamentez pas, organisez-vous ! Je traduis pour ceux qui font semblant de ne pas comprendre. Que le temps nous est compté, et que bientôt il sera inutile de venir pleurnicher regrets et remords.

Damie Chad.

PS 1 : sur Fred Alpy and the Angry Cats voir KR'TNT ! N° 130 du 07 / 02 / 2013.

PS 2 : ne pas oublier que la Mairie de Paris insiste beaucoup ces derniers temps pour récupérer le 33 de la rue des Vignoles. L'on va finir par croire que cette municipalité de gauche fait tout ce qu'elle peut pour bâillonner systématiquement les lieux d'expression radicale.

GUN CLUB

HISTOIRES POUR

JEFFREY LEE PIERCE

Préface : CYPRESS Grove

( Camion Blanc / Mars 2015 )

JEAN-LUC MANET / OLIVIER MARTINELLI / HERVE SARD / ALAIN FREYDRI / THOMAS FLEITOUR / STANISLAS PETROSKY / DAVID BOIDIN / GIUGLETTA / FREDERIC PAULIN / STEPHANE LE CARRE / PATRICK FOULHOUX / KARINE MEDRANO / PATRICK CAZENGLER / JEAN-ERIC PERRIN / PIERRE DOMENGèS / STEPHANE PAJOT / HUGUES FLECHARD / OLIVIER KERAVAL / MERLE LEONCE BONE / MATHIAS MOREAU / PIERRE MIKAÏLOFF / MARION CHEMIN / JEAN-PIERRE JAFFRAIN / JEAN-NOËL LEVAVASSEUR.

Illustrations : OLIVIER BRUT / JEAN-CHRISTOPHE CHAUZY.

 

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Une série qui n'est pas prête de s'arrêter : le principe est simple, une figure iconique du rock and roll, groupe ou / et chanteur, une trentaine d'auteurs réunis qui écrivent de leur plus belle plume une courte nouvelle censée exprimer de près ou de loin l'univers de ce personnage symbolique. Nous avons déjà chroniqué les volumes dédiés à la story de Little Bob et aux chiens de Dominique Laboubée. Voici donc le dernier consacré au Gun Club de Jeffrey Lee Pierce. Les lecteurs de KR'TNT y retrouveront avec plaisir et fierté notre Cat Zengler national. Je l'affirme haut et fort : le jour où Patrick Cazengler deviendra amnésique – atroce cauchemar - le rock and roll perdra sa Bibliothèque d'Alexandrie.

 

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Gun Club, c'est du pain bénit pour les plumitifs, les chieurs d'encre comme se plaisait à les nommer Jean Lorrain. Du blues trituré sous toutes ses formes, un condensé de l'Amérique électrique. Passe même par Las Vegas comme Elvis. Et ça se termine aussi mal. Pour l'ambiance, c'est du sérieux, du noir, du glauque, du sordide. En plus, le Jeffrey Lee Pierce il n'a rien inventé. A emprunté sa blondeur à Blondie et sa grosseur finale d'hippopotame mal léché à Jim Morrison. N'a rien fait d'autre. Entre temps il s'est contenté d'être. Rares sont ceux qui y arrivent. La plupart de nos contemporains ne dépassent pas le stade premier ( anal dirait Tonton Freud ) de l'existence nécrophilique des morts-vivants. Quelques uns parviennent l'on ne sait trop comment à jouer un rôle de troisième couteau dans le film parodique qui leur sert d'existence. Seul des sept milliards d'individus qui peuplent notre planète Jeffrey Lee Pierce a réussi à devenir Jeffrey Lee Pierce. Il y en a plein d'autres qui ont essayé, et qui même essaient encore, mais c'est une cause perdue, sans espoir. S'est tout de même fait un peu aider par le destin. Comme beaucoup d'adolescents en mal d'émotions fortes, dans sa jeunesse Jeffrey a longtemps hanté les cimetières la nuit. Par bravade. Par une étrange fascination qui ne saurait avoir été innocente. L'on finit toujours par trouver ce que l'on cherche.

 

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Il l'ignorait totalement. C'est une ancienne technique vaudou. Faut de la patience et de l'endurance. S'agit de faire sortir l'âme d'un mort du trou où elle gît et d'en grignoter un morceau lorsqu'elle passe près de vous. Attention à ne pas vous faire bouffer. C'est ainsi que ça se termine dans les meilleurs des cas. De véritables carnassiers affamés ces ectoplasmes vaporeux. Sinon, si vous en détachez un morceau c'est doux comme de l'amadou et aussi savoureux qu'un champignon hallucinogène. Méfiez-vous des imitations et encore plus des effets pervers.

 

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L'on a jamais su si ce fut un hasard ou un coup de génie. Une fois qu'il se promenait dans un grand cimetière sous la lune – ce n'était pourtant pas en Espagne puisque les témoins affirment qu'il y avait des palmiers – matez la circonstance, ce serait un film, vous n'y croiriez pas, vous trouveriez la ficelle trop grosse – à sa grande surprise, le Jeffrey aperçut virevoltante dans les rayons de l'astre Astarté, sortie de nulle part, une âme cotonneuse – mais noire – qui s'en vint s'emberlificoter autour de sa main droite. Secoue un peu les doigts pour s'en dépêtrer, c'est un brin visqueux et pas si agréable que cela au touché. Manque de chance, si la substance se détache sans résistance, l'en reste tout de même une poignée collée à sa paume. Voudrait s'en débarrasser au plus vite, mais voilà que son rendez-vous se pointe. Pour une fois qu'une gerce est pile à l'heure, il ne peut pas la renvoyer. Elle va le prendre pour un pleutre. La veille l'avait draguée en se vantant de l'honorer toute nue ( en anglais ça se dit : baby, I want to fuck You ) on the lawn of a grave. L'avait répondu OK, boy ! Et l'a tenu parole, elle commence déjà à se désaper. Le bonheur c'est comme le malheur, ça ne vient jamais seul. Jeffrey se tourne discréto vers une pierre tombale dans l'espoir qu'en grattant le granit il arrivera à se dépêtrer de ce truc spongieux qui lui colle aux phalanges. Victoire anticipée, la matière noire se détache toute seule de sa main et s'en va voleter au loin. La fille s'est déjà couchée sur l'herbe grasse ( qui pour une fois n'est ni bleue ni du Kentucky ), son corps blanc rehaussée d'un frisotis pubien attendrissant, nous met le Jeffrey en appétit, une faim subite, dévorante, le submerge, n'a même plus l'idée de baisser son froc, se rue sur elle, la langue en avant pour un cunnilingus démentiel. Sous la lueur blafarde de la lune son corps blanc s'arque et gémit comme un concerto de Ravel ( en si bémol pour violon ). L'en faut davantage pour satisfaire un rocker, lui tond littéralement la pelouse, le Mont de Vénus se transforme en Mont Chauve... les voici tous les deux haletants, Jeffrey n'est pas peu fier de son exploit : Regarde chéri, j'ai aspiré tous tes poils ! Arrête de te vanter gros bêta, I just shave my pussy avant de venir ! N'en croit pas un mot le Jeffrey, mais comme il a été bien élevé par sa maman, il ne la contredit pas et déboutonnant son pantalon, il s'apprête à lui jouer I got my mojo workin' dans l'entrecuisse. Nous ne nous attarderons point sur ce déplorable spectacle qui ne pourrait que choquer la jeunesse studieuse qui, à quinze jours de passer son bac, lit stupidement nos chroniques. La fille rassasiée s'en va. Et Jeffrey tout heureux s'en retourne s'occuper du courrier du fan-club de Blondie... Ne sait pas encore que dans la série aujourd'hui on rase gratis il vient d'acheter pour zéro dollar une âme au diable.

 

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Vous l'avez deviné, n'y avait pas un seul cheveu dans la soupe au foutre, le papillon noir voletant innocemment à la brise s'était posée sur l'intime partie de la demoiselle sans qu'aucun des deux ne s'en aperçussent. L'avait ingurgité un morceau de l'âme d'un mort, par mégarde le futur chantre du Gun Club. Le cas n'est pas unique. Pline l'Ancien relate une semblable méprise dans ses Histoires Naturelles. Plus près de nous Pierre Louÿs évoque une affaire similaire dans une lettre qu'il n'envoya pas à André Gide. Deux inadvertances érotiques qui ne bouleversèrent pas le monde. Pour Jeffrey Lee Pierce et le reste de l'humanité, les conséquences furent beaucoup plus dramatiques. Nous n'avons pas encore fini d'en recracher le morceau. 

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N'avait pas avalé par mégarde une bouchée de vulgaire macchabée en goguette. C'était un fragment de l'âme de Robert Johnson qu'une sourde mélancolie de sexe et de stupre avait guidé vers ce providentiel bas-ventre complaisamment offert sur la pelouse funèbre de sa tombe. Imaginez la colère du dieu du blues aspiré par ce lourdaud de Jeffrey. L'a mis du temps à ressortir. Mais à partir de cette nuit-là, les jours de Jeffrey Lee Pierce étaient comptés. Tout le monde s'accorde pour dire que le chanteur était habité par une âme trop grande pour lui. Du profond de ses entrailles s'exhalait un chant incompressible. Une douleur vivante. Un cri d'agonie perpétuel. Que rien jamais ne parvenait à apaiser. Ni l'alcool. Ni l'héroïne. Ni toute autre saleté. Jeffrey s'était empoisonné au blues. Pire qu'un sida mental. Ça vous détruit le corps, et votre esprit ne connaîtra plus jamais de repos. Une satanée mixture, le poison des produits, le feu du sexe, la violence du rock. Dieu est mort. Le Diable est mort. Mais la vieille malédiction de l'Homme survivra à sa propre disparition. Ne me demandez pas pourquoi. Ni comment. J'ai juste essayé de vous expliquer que si vous aimez Robert Johnson, vous adorerez Jeffrey Lee Pierce.

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Damie Chad.

 

L'on termine en beauté avec les Jallies. Deux articles pour nous faire pardonner l'orthographe fantaisiste du prénom de Kross et le baptême de Céline en Nathalie ! Pour nous dédouanner de cette faute impardonnable, nous rappellerons que Marcel Proust use dans La Recherche du Temps Perdu d'un procédé subterfugique identique pour nous faire accroire à la mort d'Albertine. Deux kronics du Grand Phil qui a eu l'ignoble chance d'être témoin du triomphe de nos adorées jaillissantes au festival Confluences de Montereau.

LES JALLIES

FESTIVAL CONFLUENCE / MONTEREAU

06 / 06 / 2015

 

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Le soleil brille, les ombres de midi dansent tandis que la voiture piaffe, moderne mustang, lorsque des obstacles tentent de ralentir sa course. Montereau. Enfin ! Mais c’est déjà l’affluence des grands jours. On se fraye un chemin à grands coups de pare-chocs jusqu’à un petit recoin ombragé où nous pouvons laisser notre fidèle monture pour courir, voler vers l’entrée où les barrières peinent à contenir la foule.

 

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Un an après. Les organisateurs ont compris, compris qu’elles méritaient de descendre les marches et de se retrouver sur l’une des deux grandes scènes du festival, ce coup-ci la scène Lou Reed. Mais quelle idée folle leur est passée par la tête pour les programmer à midi et demi. Etait-ce pour que le disque solaire les auréole de mille éclats ? Impossible, elles rayonnent déjà de mille feux. 

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Qu’à cela ne tienne, malgré cet horaire si peu propice, la pelouse se remplit petit à petit, puis grand à grand. Et c’est parti pour une demi-heure de bonheur swinging rock’n’roll.

 

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On leur laisse si peu de temps que les morceaux s’enchaînent sans prendre le temps de respirer. Le spectateur ébloui bat tous les records d’apnée. Le jeu de Kross et de Tom laisse transparaître cette tension. Guitare et contrebasse nous poussent et nous retiennent au bord du précipice. C’est à un véritable numéro d’équilibriste qu’elles nous invitent pour donner un aperçu de l’immensité de la gamme en un minimum de temps.

 

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De Gene Vincent à Amy Winehouse en passant par Nancy Sinatra, elles n’oublient pas de rendre hommage à leurs aînés, mais la plus grande part de leur set réside dans leurs compositions, jusqu’à la toute dernière qui vient achever cette demi-heure en un feu d’artifice qui laisse un regret, un amer regret...

 

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Quel dommage que ce fût aussi court ! Tout le monde, vieux aficionados ou nouveaux admirateurs, voudrait repartir pour un tour, désirerait que les Jallies les emportent dans le tourbillon magique de leur manège enchanté. La preuve en est le nombre de disques qu’elles ont vendu : il ne leur en est plus resté un seul.

Heureusement un espoir naît de ce succès : qu’elles reviennent encore et plus longtemps sur la scène des Confluences.

These girls are made for singing !

Philippe Guérin

 

ONE DOLLAR QUARTET / JALLIES

LE GLASGOW / FONTAINEBLEAU

JEUDI 07 MAI 2015

 

Des mois, des semaines, des jours, des heures, des minutes, des secondes que je n’avais pu voir les Jallies. A l’annonce de leur concert au Glasgow, mon sang ne fit qu’un tour. Et quel tour ! Je peux l’affirmer à tous les physiciens du monde, il existe une vitesse plus grande que celle de la lumière : celle du sang d’un adminrateur des Jallies à l’annonce de leur concert.

Aussitôt dit, plus vite fait. La voiture file vers l’étoile bellifontaine qui nous guide jusqu’à une rue ensevelie sous la foule. Nos belles font encore et toujours déplacer les foules. 

 

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Tous les moyens sont bons à nos trois grâces pour se faire désirer. Elles ont choisi de laisser tout d’abord la scène à One Dollar Quartet. Mais notre vue se trouble, nos yeux nous jouent des tours : la moitié masculine des Jallies est déjà là. Ne leur ont-elles pas dit ? Mais non ! Tom et Kross font aussi partie de ce quatuor qui ne vaut pas qu’un qu’un sou, qu’un dollar. Et les morceaux de s’enchaîner. Poussés par la batterie d’Alex qui nous frappe aux tripes à coups redoublés. Soutenus par la contrebasse de Kross qui ne nous tient la tête hors de l’eau que pour mieux nous la replonger dans les déferlantes de la guitare de Tom. Le tout enrobé, emballé par la voix de Michael qui ne nous lâche pas d’une semelle, ne prend sa respiration que pour mieux nous la couper. Ces quatre garçons dans le coin du Glasgow nous embarquent tant et si bien qu’on en oublie presque celles pour qui l’on est venu. Mais bons et beaux joueurs, ils nous le rappellent avant de laisser la place.

 

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They are the Jallies. Encore et toujours. Premiers accords, premiers coups de balais. Elles embarquent le public qui se presse, qui pousse les murs. L’espace se transforme, s’agrandit, gravite autour de cette scène, ou plutôt de ce petit recoin d’où elles irradient. Le monde n’est plus le même qu’avant les Jallies. Solaires. Astrales. Un nouvel univers dont elles sont le point nodal. D’un I want to be like you à Goin’ up to the country, ells font swinguer toute l’assistance. Mais ce n’est pas encore assez. Plus on est de fou, plus on rock’n’roll. Voilà qu’elles appellent Vincent et son harmonica dont les accents, comme ceux du kazoo de Céline, nous transportent vers les hautes plaines. Et comme si ça ne suffisait pas, belles joueuses, elles rappellent Alex et Michael. Deux groupes sur scène. Décidément elles nous gâtent ce soir. Et c’est reparti pour un tour. Un effet bœuf. Le public rentre en transe, veut rester toute la nuit, mais les règlements, qui n’ont vraiment rien compris à la magie musicale, annoncent la fin. Sans, cependant, nous empêcher d’entendre un Be bop a lula d’anthologie, où Leslie et Michael se rendent coup pour coup et mettent KO un public ravi, qui ne parviendra que difficilement à quitter la rue du Coq gris, grisé de swing, rock, roll.

 

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They are The Jallies and One Dollar Quartet.

Philippe Guérin