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25/11/2020

KR'TNT ! 485 : MARTY WILDE / BOB DYLAN / MEZZADRI BROTHERS / JARS + FRIENDS / INSURRECSOUND / ROCKAMBOLESQUES IX

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 486

A ROCKLIT PRODUCTION

FB : KR'TNT KR'TNT

26 / 11 / 2020

 

MARTY WILDE / BOB DYLAN

MEZZADRI BROTHERS / JARS & FRIENDS

INSURRECSOUND / ROCKAMBOLESQUES 9

TEXTES + PHOTOS SUR : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

Born to be Wilde

L’an passé, RPM publiait un petit coffret magique consacré à Marty Wilde : A Lifetime In Music 1957-2019. His Highlights And Rareties. En l’ouvrant, vous allez tomber sur un booklet bien dodu. Marty Wilde s’y fend d’une bien belle introduction : «J’ai toujours été dans le business, je crois bien. J’ai démarré ma carrière à l’âge de 17 ans et aujourd’hui j’en ai 80 !». Le vieux Mart reconnaît avoir souvent changé de style, mais il avoue en même temps qu’un truc est resté constant en lui : my tremendous love of music. Et quand on connaît bien les galettes de Mart, on ne peut qu’hocher la tête en signe d’assentiment. Il règne dans tout ce qu’il fait une sorte d’esprit. Mart dit avoir connu tous les studios, à commencer par le mythique Philips Studio de Stanhope Place, puis le Regent Sound sur Denmark Street et bien sûr le fameux Abbey Road rendu célèbre par les Beatles. À travers Mart, c’est toute l’histoire du rock anglais qui défile sous nos yeux globuleux.

Avant de devenir célèbre sous le nom de Marty Wilde, Mart s’appelle Reg Smith. Il gratte un peu sa gratte au Condor, un club de Soho, et Bart le repère. Bart parle de Reg à Parnes qui se met en chasse. Il croit le choper au club but Reg is gone, lui dit le boss, to catch his bus. Oh fuck, fait Parnes. Il n’a qu’une seule info : Reg vit à Greenwich, alors Parnes le cherche et finit par le trouver. Il sonne chez Smith. Mom Smith ouvre. Oui, Reg c’est bien ici. Come on in ! Have a cup of tea ? Have a biskit ? Parnes a le contrat dans sa poche. Il le sort, le déplie et le pose sur la table. Il tend son bic à Reg. Signe là mon gars ! And now tu t’appelles Marty Wilde. What ? Reg coince mais finit pas s’y faire.

Larry Parnes est un fabriquant de stars. Il débute dans le biz comme associé de John Kennedy, pas le président, non, mais le mec qui a découvert Tommy Steele. Puis Parnes se sépare de Kennedy pour monter son écurie. Mart est son premier poulain, suivi de Ron Wycherly (Billy Fury), Ray Howard (Duffy Power), Clive Powell (Georgie Fame) et d’autres moins connus comme Vince Eager, Dickie Pride, Lance Fortune ou encore Johnny Gentle. Tous bien sûr rebaptisés par Parnes. Et si Mart a très vite du son, c’est pour deux raisons : un, John Franz le prend sous son aile et deux on trouve dans ses Wildcats Big Jim Sullivan et deux des plus grands batteurs du temps d’avant, Bobby Graham et Bobbie Clark. Mart va enregistrer une palanquée de singles énormes, on y revient tout à l’heure, et une poignée d’albums plus ‘commerciaux’. Il est grand temps de redire haut et fort que Marty Wilde est l’un des plus prestigieux rockers d’Angleterre. Peut-être même LE plus prestigieux.

Son premier album,Wilde About Marty, est sorti en 1959, longtemps avant que tout explose en Angleterre. Philips a fait le choix d’une pochette très américaine, une esthétique qui rappelle celles des pochettes de Dion ou de Ricky Nelson. On trouve pas mal de hot stuff sur ce premier tir, à commencer par cette reprise superbe et battue à la folie du «Down The Line» de Buddy Holly qu’il chante avec des accents de Gene Vincent. Autre merveille en fin de B : «Splish Splash» - Open the door ! - Quelle dégaine ! Il finit sa B avec un joli shoot de heavy blues, «So Glad You’re Mine» qui préfigure le believe I dust my blues du Spencer Davis Group. C’est bardé de son, comme le seront tous les grands hit de Mart. Il tente de foutre le feu à Londres avec «Put Me Down» mais pour ça, mon gars, il faut s’appeler Jesse Hector. Il taille ensuite une croupière au «Blue Moon Over Kentucky». Il démarre sa B avec l’excellent «All American Boy» bien ramoné de la cheminée. Mart y croit dur comme fer et ça s’entend, en dépit des faux airs de comedy act. Il se prend pour Jerr avec «High School Confidential». Pas facile de jouer la carte des géants. Il s’en sort avec les honneurs, même si son high school bop est un peu léger.

C’est sur Showcase paru en 1960 qu’on trouve sa version de «Fire Of Love», un hit gluant signé Jody Reynolds que reprendra vingt ans plus tard Jeffrey Lee Pierce avec le Gun Club. Mart est un fantastique précurseur. S’ensuit un autre hit de Jody Reynolds, «Endless Sleep», assez éperdu, chanté au vieux footsteps. Mais l’album a ses faiblesses, avec les cuts plus poppy comme cette reprise d’un hit de Dion & The Belmonts, «A Teenager In Love». Il faut souligner l’incroyable qualité du son. Avec «It’s Been Nice», Mart sonne comme Buddy Holly. On retrouve chez lui le même genre de ferveur lumineuse. Mart est the real wild guy d’Angleterre, il fait tout à la voix, il explose sa petite pop. Dommage qu’on l’oblige parfois à enregistrer des navets. Il sauve son album avec «Bad Boy» puis «Johnny Rocco». «Bad Boy» est le grand hit de Mart. S’il est un hit qui illustre bien la délinquance britannique c’est celui-ci. Mart le chante à l’insidieuse carabinée. On salue aussi bien bas l’immense «Johnny Rocco».

Paru la même année, The Versatile Mr. Wilde manque un peu de sauvagerie. Mart fait l’impossible pour sauver son album, mais on l’oblige à chanter des cuts assez ineptes. Il doit avaler des couleuvres toutes plus grosses les unes que les autres. Alors qu’en parallèle, il ne sort que des singles magiques, comme on va le voir par la suite. Marty Wilde disposait d’un vrai potentiel. Comme Vince Taylor, il aurait pu exploser l’Angleterre, alors il fallait le calmer. Et puis soudain voilà qu’en fin de bal d’A apparaît un hit : «Amapola», monté sur un drive de big band. On se croirait chez Sinatra. C’est bombardé de son. En B, il cherche à faire venir une poule chez lui avec «Come On-A My House» - I’ll give you a candy/ I’ll give you everything - C’est du sexe pur. On croirait entendre une bite chanter. Il essaye de sauver l’album avec «To Be With You» et il finit avec un «Autumn Leaves» très Broadway.

C’est aussi l’époque où il participe à des comédies musicales. Il chante trois cuts dans Bye Bye Birdie, un spectacle donné dans un théâtre londonien en 1961. C’est du comedy act à la con. «Put On A Happy Face» ? Fuck you Happy Face ! Les seuls cuts intéressants sont ceux que chante Mart the crack. Il fait un brin d’Elvis dans «Honestly Sincere», se ridiculise dans «One Last Kiss» et sauve les meubles avec «A Lot Of Livin’ To Do». Mart ramène sa classe dans le to do, mais une super-connasse vient casser les noix du cat. Et comme c’est du big Broadway bash, Mart y éclot avec tout le confort qu’apporte le big band, il donne tout ce qu’il a dans le ventre. Mine de rien, Mart sauve Birdie de l’avanie.

Mais comme on l’a indiqué plus haut, tout le jus de Mart se trouve sur les singles. Il suffit de ramasser n’importe quelle compile de singles pour en avoir le cœur net. Marty Wilde fut sans doute le seul rocker d’Angleterre à pouvoir chanter du rockab, c’est en tous les cas ce que montre «Wildcat», visité par un solo de sax et monté sur un wild drive de slap. Même chose avec «Love Bug Crawl» et sa ferveur haletée. C’est d’une crédibilité sans nom. Encore une merveille avec «Oh Oh I’m Falling In Love», monté sur un fabuleux shake de clap-hands. On voit aussi qu’il dispose de gros moyens dans «Sing Boy Sing», pur jus de swing de jazz anglais. Il continue de faire les 400 coups avec «Her Hair Was Yellow». Avec ses singles, il sonne comme le roi du UK beat. Il devient littéralement phosphorescent avec «Mysery’s Child» et il claque bien le beignet de «Love A Love A Love A», un cut emmenée au drive de slap descendant. Wow ! «Hide & Seek» sonne comme une fuite en avant et on adore Mart pour cette faculté de fuite. Encore un exploit hautement productiviste avec «Tomorrow’s Clown» : quelle atmosphère ! Mart chante ça heavy dans le mellow d’une sourde ondulation. La heavy pop de «Come Running» se montre digne de Del Shannon, même si elle est très exacerbée. «Jezebel» sonne comme le real deal, monté sur le plus impérieux des riffs. Mart chante son «Don’t Run Away» à la passion pure et il swingue son «Ever Since You Said Goodbye» comme une vieille pop, mais on se doute bien que ce genre de classe n’intéresse plus grand monde aujourd’hui. Mart ancre sa pop dans un culture trop ancienne. Et pourtant «Danny» éclate au grand jour, avec son claqué de guitare et un gusto digne d’Elvis. Mart entre dans sa période big sound avec «Little Girl» et revient au rockab pur et dur avec «My Baby Is Gone». Si on s’interroge sur le sens du mot véracité, la réponse est là. On se croirait même sur un single Meteor tellement ça sonne les cloches. On voit rarement des cuts aussi explosifs qu’«Angry» : big band for big Mart. Même chose avec le «Rubber Ball» de Bobby Vee, un son de rêve, et là, on se croirait carrément au Brill. C’est dire si ce mec a tout bon. Encore une belle attaque rockab avec «Your Loving Touch» - You don’t care for me/ Why don’t you set me free - Son attaque est celle d’une big American star. Mart est un crack. Encore un shoot d’American craze avec «When Does It Get To Be Love». Mart y croit, c’est un convaincu du to be love, il est même encore pire qu’Elvis, il enfonce sa canne dans l’ass du rock et les filles derrière font waddy waddy wahhhh. C’est un kitsch qui dépasse toutes les espérances du cap de Bonne Aventure.

Wow, la classe de Mart sur la pochette de Rock ‘n’ Roll ! Il chevauche une Triumph en gilet de cuir noir et fixe l’objectif avec la mine stoïque d’un rocker anglais. Fantastique allure et on peut dire la même chose de cet album produit par John Franz. Depuis le début, Marty Wilde nous habitue à une belle forme de pertinence et son «Hound Dog» ne fait que renforcer l’impression d’être en excellente compagnie. Il nous bricole une version râblée, sérieuse, corsée, bien cousue, bâtie sur un drive de basse solide et dévorant. S’ensuivent un «Summertime Blues» de caractère et un «Wake Up Little Susie» bardé de son. Marty Wilde tient bien son rang de prince des pionniers britanniques. Il fait encore un carton avec son «Rave On» et nous expédie au paradis avec le fantastique swagger qu’il met en œuvre pour trousser «Lawdy Miss Clawdy». Cet album est un monster, les chœurs de filles donnent le vertige et Marty Wilde chante ça au beat des reins. Power & hip shake ! Il attaque sa B avec un violent shoot de «Good Rocking Tonight» - I heard the news/ There’s a good rocking tonite ! - Il est l’un des plus habilités à chanter ça, il injecte du rockab dans son Rockin’. Ce mec swingue comme un démon. On entend rarement des albums de covers rock’n’roll aussi bien foutus. Comme on est en Angleterre, il adresse un gros clin d’œil aux Beatles avec une reprise gonflée de «Paperback Writer», sans doute l’un des cuts les plus difficiles à reprendre, car c’est gorgé d’harmonies vocales insidieuses. Mais Mart se marre, il s’en tire avec les honneurs. Il tape plus loin dans «The Fool» et rend un fuckin’ great hommage à Sandford Clark.

Difficile de se lasser d’un chanteur aussi parfait que Marty Wilde et encore moins d’un album comme Diversions, paru en 1969 et devenu culte. On entre au paradis avec «Any Day». Le paradis, c’est-à-dire la grand pop orchestrée de London 69. On sait dès l’intro d’Any Day qu’il faut attendre un miracle : Mart y explose la pop en plein ciel. Il nous plonge dans l’artefact aristocratique pop et les chœurs font «Any day !». Stupéfiant. Il enchaîne avec «It’s So Unreal», il groove son shit par l’abdomen et l’album devient demented, tout ici est supérieur : le chanteur, la prod, l’ambiance. Mart explose au-delà de toute commune mesure. Il reste dans le haut vol avec «Zobo», dans le confort d’une prod de rêve et s’appesantit sur «Learning To Love», mais en même temps, il ultra chante. C’est un timbre qui oblitère. Il attaque sa B avec «Ice In The Sun» et chante comme the real deal d’Angleterre. Il monte en pression dans «Alice In Blue», mais de façon extravagante, il use et abuse de son power, il peut exploser à n’importe quel moment. Il avance dans l’air du temps à la seule force du poignet. «Felicity» et «In the Night» sonnent encore comme des pures merveilles. Il monte comme Richard Harris dans «MacArthur Park», même power et même grandeur dans le développé. Ce mec nous balade dans son monde, sa classe le met à part. Dommage que cet album génial soit passé inaperçu à l’époque.

Revenons à cette petite box jaune RPM qu’on peut acheter les yeux fermés : A Lifetime In Music 1957-2019. His Highlights And Rareties. Pourquoi ? Mais parce que c’est de la dynamite. Si on ne savait pas que Marty Wilde était l’un des géants du rock anglais, cette petite box jaune est là pour le rappeler. On y trouve quatre disks et un livret bien documenté. Comme ceux d’Ace, les gens de RPM ne font jamais les choses à moitié. Le disk 1 ne propose que des singles. On y retrouve «Wild Cat». Mart y fait le rock anglais à lui tout seul, avec un solo de sax dans la folie du drive. «Love Bug Crawl» est du vrai rockab anglais joué aux guitares claironnantes. Il faut aussi entendre ce «Oh-Oh I’m Falling In Love Again» joué aux clap-hands et l’excellent «Sing Boy Sing» allumé au chant délinquant. C’est Mart qui fait la première cover de «The Fire Of Love». Il fait sa star et chante «Bad Boy» au petit développé. Il sait monter en puissance au long cours d’un cut. On se régale aussi du son de guitare dans «My Heart And I», aw c’mon Mart ! On finit par adorer sa voix. Il y a toujours un petit côté killer chez lui. Avec «Angry» et «Little Girl», il passe au drive de big band, et emmenée par un bassmatic élastique, sa pop bascule dans des tourbillons de folie douce. On note chez Mart une incroyable profusion de bons cuts. Il chauffe son «My Baby Is Gone» à la manière de Gene Vincent et revient au big jump à la Count Basie dans «Amapola». Perché au somment du beat, Mart fait le cake. Nous voilà dans le Kosma des Feuilles Mortes avec «Autumn Leaves» - I see your lips/ The sorry kisses - L’incroyable de cette histoire est qu’il bénéficie toujours d’orchestrations extravagantes. En fait, Marty Wilde était surtout l’homme des singles. Tout est extrêmement intéressant. Encore une merveille avec «When Does It Get To Be Love». Les filles derrière sont déchaînées, elles en rajoutent et Mart roucoule dans l’enfer du wa-choo-wah. Il chante tout à la régalade et sonnerait presque comme Elvis dans «Your Loving Touch».

Le disk 2 qui propose encore des singles se révèle encore plus diabolique, mais il faut attendre «Jezebel» pour tomber de sa chaise. Pur jus d’Angleterre de 62, une vraie pépite montée sur un gros drive de riff. Mart n’en finit plus de bénéficier d’une prod superbe. Ses singles sont généralement des merveilles palpitantes, comme ce «Honestly Sincere» joué au pire London drive. Les filles poussent des cris et ça bascule dans la folie. Dans «A Lot Of Living To Do», il duette avec une sucrée des enfers, Sylvia Tyside. Comme derrière joue un big band, nous voilà embarqués à Broadway. S’ensuit un hommage spectaculaire à Doc Pomus : «Lonely Avenue», heavy et beau, noyé d’harmo, parfaitement mythique. Puis on voit Mart évoluer avec les modes, «Save Your Love For Me» est assez pop. Il s’adapte bien aux changements. Puis il passe au heavy London rock avec un «Bless My Broken Heart» bardé de son et d’excitation. Derrière, des mecs font «Ahum !». Encore de la heavy pop avec «I Can’t Help The Way That I Feel». C’est à se damner tellement c’est bien foutu et bien chanté. Mart the cat reste en prise sur l’actu avec «Kiss Me». Il sonne juste de bout en bout. Quelques bonus viennent compléter cette impressionnante série de singles, à commencer par une version live de «Move It» avec Hank Marvin. Il faut les voir swinguer le vieux London rock. C’est très viscéral - C’mon pretty babe - Ils en font une horreur sublime. S’ensuit un «Milk Cow Blues» bien sonné des cloches. Mart rocks it out ! On trouve les racines du pub-rock anglais dans «The Price Of Love». Ils sont dedans jusqu’aux oreilles.

Le disk 3 propose une session Radio Luxembourg datant de 1959 suivie de quelques bonus. Dès «My Babe», Mart rocke comme un démon. C’est très sauvage, chaque départ en solo casse la baraque. Puis ils tapent une énorme version de «Blue Moon Of Kentucky». On observe une montée en puissance du slap. Mart sait rocker sa chique. On le voit encore tout casser dans «Go Go Go (Move On Down The Line)». Il a le diable au corps, il radiguette à qui mieux mieux. C’est littéralement bardé d’accès de folie. Il racle plus loin son «I’m In Love Again» au vieux rumble de rockab et après un faux départ, «My Baby Left Me» explose au firmament des reprises. Mart fait son King et le fait encore dans «Trouble». Il s’en donne les moyens. Il adore Elvis, ça crève les yeux. Il fait aussi une version bien speed de «Blue Suede Shoes». Après un mauvais départ, ils redémarrent et tout bascule une fois de plus dans la folie pure. Ils attaquent «High School Confidential» à la Jerr. Mart est réellement le real deal du rock anglais. Il faut prendre ce mec très au sérieux. On s’émerveillera aussi de ce «Need Your Love Tonight» amené au tiguili de vieux rumble américain. Quelle énergie, ces mecs jouent leur ass off. Mart rend ensuite hommage à Little Richard («Rip It Up») et à Buddy Holly (Oh Boy») - All my love ! - Fantastique ! Alors attention aux bonus, car ça démarre avec «Caterpillar». Eh oui, Mart vire glam. Il en bouche un coin. Marc Bolan peut prendre des notes ! Mart revient à la pop avec «Yesterday Started For Judy». Il ne fait que du big body of work. Il redevient plus ambitieux avec «All Night Girl», c’est plus axé sur the Wilde réputation et les oh-oh flirtent avec le glam. Watch out, here she comes ! Il tente un énorme retour au heavy rock avec «She’s A Mover». C’est stupéfiant car le son est d’une réelle modernité. Mart shakes it wilde. Paumé dans les seventies, il parvient pourtant à faire son boulot. Il reste un artiste passionnant avec un truc comme «I Love You». Ses essais tardifs accrochent aussi bien que ceux de ses débuts. On a là une vraie présence, une vraie voix et donc un authentique artiste. Il rend hommage à Roy Orbison avec une version d’«In Dreams». Bravo Mart ! On sent le fan investi de tous les pouvoirs. Il réussit même à faire exploser «In Dreams» et à monter par dessus. Voilà pourquoi il faut écouter Marty Wilde. En 1982, il passe à l’electro avec «Hard To Find Easy To Love». Pour la première fois, il se vautre lamentablement.

C’est là où les mecs de RPM sont très forts : ils proposent un disk 4 bourré d’INÉDITS. Après le beau heavy blues d’I told you mama («The Next Hundred Years») et un «Feel The Mood» monté sur le groove humide de «Shakin’ All Over», on file directement sur un «Since You’re Gone» enregistré en 1965 et encore plus pop que tout le Swingin’ London réuni. Mart chante à l’unisson du canasson de Carnaby. Fantastique qualité du son et de l’esprit. C’est bardé, complètement bardé. Il duette sur «Just As Long» avec une copine sucrée et un tambourin. Même le folk-rock de «Daddy What’ll Happen To Me» est indécent de qualité. Avec «Jesamine», il est encore une fois en plein dedans, il sonne exactement comme les Beatles, très 68. Marty Wilde aurait dû exploser à la face du monde. Il se prend pour Ronnie Lane avec «Riffles & Firewater» et il a raison. Mart suit l’évolution. Ses démos sont très pop, très décidées à en découdre. Il chante la heavy pop très orchestrée d’«It Didn’t Have To Be This Way» avec l’aplomb d’un crooner au poitrail velu. Et voilà qu’éclate la fantastique pop de «Sunny St Louis». Il s’y affirme encore comme l’un des géants du rock anglais, il plie sa pop en quatre. Il sort des harmonies vocales dignes de l’âge d’or des Beach Boys. «A Place In My Heart» est plus capiteux, car chanté du haut de la falaise de marbre, mais vraiment chanté. Il y a chez Marty Wilde la justesse de ton qu’on trouve chez Fred Neil, Jimmy Webb ou Emmit Rhodes. Il revient à la chère folie de craze avec «Leaping About». Non seulement il peut allumer un cut, mais il sait aussi en faire un hit avec deux fois rien : un bout de stomp en caoutchouc, une voix et un peu de nostalgie. Il fait ensuite du bubblegum avec «Jungle Jim», et casse ensuite la baraque avec «I’m A Mover». On se croirait chez Free. Il explose son Mover en parfait glamster, aw right ! Il fait carrément du proto-punk avec tous les réflexes de bon aloi et s’il y a un mec en Angleterre qui est autorisé à proto-punker, c’est bien Marty born to be Wilde. Hey babe, I’m a mover. Il va shaker son move jusqu’à la fin des temps.

L’un des meilleurs investissements que l’on puisse faire avec le coffret magique RPM, c’est cette compile intitulée The Wildcat Rocker, parue en 1981. Au dos, Nick Garrard se fend d’un texte superbe : il y raconte l’histoire de Reg devenu Mart, grâce à Larry Parnes, qui le découvrit au Condor, à Soho. Dès le «Wildcat» d’ouverture de bal d’A, on est conquis. Mart dispose d’une merveilleuse niaque. Il y a un peu d’Elvis en lui et du brit grit dans le déhanché. Très haut niveau, sens aigu de l’insistance et de la persistance. Encore un joli shout de wild rock avec «Put Me Down». Mart does it right, il sait tempérer le suspense. On le voit faire du Brit Elvis dans «So Glad You’re Mine» et «Danny». Il sait dérouler un déroulé. En B, on tombe sur un «Bad Boy» qui date de 1959. C’est une merveille de profondeur wildy. Mart chante à la délicatesse pervertie. Il nous fait ensuite le coup du big band blast avec «Angry» et revient à Elvis pour «Your Loving Touch». Marty Wilde est ce qu’on appelle un artiste complet.

Ce serait aussi une grave erreur que de faire l’impasse sur ce Solid Gold, paru en 1994. Pas parce qu’il porte un nom clinquant, mais parce que Mart y fait une délicieuse cover de «Dedicated To The One I Love». Il parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, celui du temps des lilas qui couraient jusque sous les fenêtres des Shirelles et des Mamas & the Papas. Mart en a l’esprit et les chœurs, mais avec le power d’Angleterre et tout le vibré de glotte dont il est capable. C’est pourri de feeling, il swingue son chat perché au déhanché magnifique. On se régale aussi du «Dancing In The Dark» et de la fantastique tension chantante. Dommage que ce soit du Spingsteen. Il fait un «Billy Fury Tribute» plus rococo et on voit avec «Shane» qu’il a du ventre à revendre. Il duette avec sa fille Roxanne sur «I’ve Learnt It All To You» et rend un fier hommage à Elvis avec «Little Sister». Donc voilà.

Signé : Cazengler, Marteau Wilde

Marty Wilde. Wilde About Marty. Philips 1959

Marty Wilde. Showcase. Philips 1960

Marty Wilde. The Versatile Mr. Wilde. Philips 1960

Marty Wilde. Diversions. Philips 1969

Marty Wilde. Rock ‘n’ Roll. Philips 1970

Marty Wilde. The Wildcat Rocker. Philips 1981

Marty Wilde. Solid Gold. Select Records 1994

Marty Wilde. A Lifetime In Music 1957-2019. His Highlights And Rareties. Box RPM 2019

 

Dylan en dit long - Part One

C’était au temps des disquaires, voici plus de quarante ans. Les kids entraient dans le bouclard et commençaient à fureter. Le vieux disquaire en interpellait un de temps en temps :

— Tu cherches quoi mon gars ?

— Du pounk !

— Regarde dans le bac, à ta gauche. Mais pourquoi n’écoutes-tu pas Dylan ? Ça te plairait beaucoup.

— Chais pas ! Comprends ‘ren de c’qui dit !

Le malentendu ne date pas d’hier. En France, la fameuse barrière du langage n’a pas arrangé les choses. Le gros avantage qu’ont les Français sur les Anglais, c’est de pouvoir écouter du rock sans comprendre les paroles. Et Dylan sans les paroles, ça fonctionnait bien au temps de «Like A Rolling Stone». Mais le vieux disquaire s’y prenait comme un manche. Il essayait de vendre Bob Dylan à des kids en perfecto qui ne rêvaient que de délinquance et non de littérature anglo-saxonne.

Car c’est là que se trouve le fond du problème. On voit Bob Dylan comme une rock star, alors qu’il se situe complètement à un autre niveau. Dans son dernier numéro, Mojo nous entraîne encore plus loin dans le malentendu. On sent que Dylan nous échappe complètement, mais on n’imagine pas à quel point. Les plus raisonnables d’entre-nous le percevront comme un poète universaliste, un équivalent américain de Léo Ferré, une sorte de messie rimbaldien passé maître dans l’art de l’ellipse prophétique. Mais l’œuvre est tellement considérable qu’elle déclenche d’autres phénomènes, des phénomènes incontrôlables de type Fantasia. Dylan est certainement l’artiste contemporain qui a généré le plus de vocations d’exégètes. D’ailleurs ça a fini par lui poser un problème, car un nommé Alan Jackson raconte que Dylan n’accepte les interviews que dans la pénombre et sans contact visuel. En gros, regarde tes pompes et évite les questions trop pointues - Don’t be a superfan, c’est ridicule et c’est triste - Mais vous les connaissez les exégètes, plus vous leur dites de fermer leur boîte à camembert et plus ils s’excitent. Rien ne pourrait empêcher ces fanatiques de voir Dylan comme l’incarnation humaine d’un dieu dont chaque parole serait chargée de sens. Dans l’Odyssey de Mojo, un certain Grayson Haver Currin nous tartine quatre pages d’exégèse bubonique sur Rough And Rowdy Ways, le nouvel album de Dylan. Une façon de nous dire que si on ne lit pas sa fucking exégèse, on passera à côté de l’essentiel. Il a raison, on est vraiment trop cons. C’est en gros ce que le vieux disquaire disait aux kids en perfecto, pas intentionnellement bien sûr, mais le résultat est le même. T’es trop con pour écouter Dylan. Alors que de toute évidence, Dylan a choisi le rock pour justement pouvoir s’adresser au plus grand nombre. Comme John Lennon, il avait mesuré l’ampleur du rock en tant qu’outil de propagation d’une révolution pacifique, un outil bien plus efficace que la politique, la littérature ou le cinéma. Ça a bien failli marcher.

Chacun voit Dylan à sa façon, et c’est toujours intéressant. Aux yeux des gros veinards qui ont grandi avec les sixties, Dylan eut le même impact en 1965 que les Stones et les Beatles : à la radio, «Like A Rolling Stones» rivalisait de grandeur tutélaire avec «Satisfaction» et «Day Tripper». On parle bien sûr du Dylan électrique, car l’early Dylan passait mal, trop folky folkah pour des oreilles habituées à Jerry Lee et Little Richard. Mais la sauvagerie de «Tombstone Blues», oh yeah ! D’ailleurs, dans l’Odyssey, on trouve cet extrait du book d’Al Kooper (Backstage Passes & Backstabbing Bastards, un book pas très bon) dans lequel Kooper raconte comment il s’est retrouvé au studio Columbia en 1965 pour les sessions d’Highway 61 Revisited. Un coup de pompe dans la porte du studio et voilà qu’arrive Dylan suivi d’un mec qui porte sa Telecaster sur l’épaule, comme un fusil. La Tele est trempée car dit Kooper il pleuvait à verse et le mec s’appelle bien sûr Mike Bloomfield. Et puis il y a cette recommandation que fait Dylan à Bloomy et qui n’est pas dans Mojo : «Don’t play no B.B. King shit !». Le message est bien passé. Comme l’ont fait les Stooges, Jimi Hendrix et le Velvet, Dylan lègue à la postérité une trilogie d’albums magiques sur laquelle on reviendra : Highway 61 Revisited, Bringing It All Back Home et Blond On Blonde. Pour Mick Farren qui le vit à l’Albert Hall lors de sa première tournée anglaise, Dylan c’était Jesus Christ on a Harley (on trouve deux pages somptueuses sur Dylan dans Give The Anarchist A Cigarette, l’une des bibles du rock anglais). La copine Bémolle qui aimait aller au théâtre et «faire» des expos au Grand Palais n’écoutait pas beaucoup de rock, mais elle avait acheté deux albums dirons-nous tardifs de Bob Dylan, Time Out Of Mind et Love And Theft. Elle ne savait pas dire pourquoi elle aimait tant ces deux albums, mais lorsqu’on rentrait tard d’une virée en ville, on les écoutait religieusement tout en descendant une dernière bouteille de pif. Dylan on le sait a toujours plu aux intellos et aux intellotes pour des raisons mystérieuses. Le charme discret de la bourgeoisie ? Va-t-en savoir. Et l’autre jour, on écoutait justement Rough And Rowdy Ways chez un bon copain qui venait d’en faire l’emplette et qui ne savait pas non plus dire pourquoi il aimait le vieux Dylan. Recherche d’un confort culturel ? Goût prononcé pour la chaleur d’une voix ravinée ? Va-t-en savoir. Du coup le vieux Dylan servit de musique de fond pendant le repas, un sort auquel il devait être habitué, après tout. Mais l’album ne remplissait pas son rôle qui était de détendre l’atmosphère, il générait au contraire un léger malaise. Car s’il est un artiste qui ne supporte pas qu’on cause pendant qu’il chante, c’est bien Dylan. On notait par instants que sa diction s’était améliorée, ce qui rendait encore plus pénible le fait de ne pas pouvoir l’écouter plus attentivement en sirotant quelques bons verres de pif.

Du coup, l’idée d’un rapatriement de Rough And Rowdy Ways commençait à germer, bien dopée par la parution du Mojo pré-cité, mais la tartine du brave exégète nous ramène au point de départ : que peut-on piger sans l’aide d’un exégète ? Pas grand chose. De ce point de vue, Currin est encore pire que le vieux disquaire. Pour pallier notre manque d’érudition, il nous explique par exemple que «False Prophet» sort tout droit d’une B-side Sun de Billy The Kid Emerson. Il nous replonge alors le museau dans les Sargasses du Theme Time Radio Hour. Il dit même que «False Prophet» est le condensé d’un épisode entier du Theme Time Radio Hour. Débrouille-toi avec ça. Et ce n’est pas fini car il en rajoute une couche en affirmant que «Murder Most Foul» sort à la fois de Bud Powell, de Burt Bacharach, des Eagles, de St James Infirmary, il dit aussi que Dylan accouple Gene Vincent et Carl Perkins, Al Green et Libba Cotten. C’est ça les exégètes, tu leur donnes la parole et t’es baisé. Ce gros malin de Currin nous rappelle ce qu’on savait déjà, que Dylan est un juke-box à roulettes. Mais aussi une bibliothèque à roulettes, et là, ça explose, comme une crise de dysenterie : le poète irlandais Anthony Raftery, William Blake et Edgar Allan Poe surgissent dans «I Contain Multitudes», puis Currin accuse Dylan de faire son Frankenstein en charcutant Shakespeare, la Bible, Steinbeck, Ovide et les Mémoires de César pour en faire des ready-made à la Duchamp, mais là il se vautre, car Duchamp n’a jamais rien charcuté, au contraire. Alors, on s’y perd, avec toutes ces conneries. Ce délire référentiel s’inspire de toute évidence du passage de Chronicles où Dylan décrit de mémoire le contenu d’une bibliothèque, mais c’est à un autre niveau. Nous y reviendrons.

L’autre fou continue. Il dissèque «Mother Of Muses» comme une grenouille en cours de sciences nat’ et y trouve Mnémosyne, la mère des neuf muses de la mythologie grecque, puis Calliope, mère d’Orphée, comme s’il voulait attirer l’œil de Damie Chad. Dans «Goodbye Jimmy Reed», Currin compte combien de fois Dylan cite le nom de Jimmy Reed. Côté paroles d’évangile, Currin ne mégote pas. Il conclut son paragraphe Jimmy Reed en nous rappelant que nous ne sommes pas éternels - sur un album qui se joue de la vérité, la mort reste le seul fait intangible - ça, on est bien d’accord. Et puis voilà une autre parole d’évangile, cette fois signée Dylan : «Key West est l’endroit où il faut être/ Si vous recherchez l’immortalité.» Du coup on est complètement paumé.

Signé : Cazengler, Bob Dilemme

A Bob Dylan Odyssey. Mojo #325 - December 2020

 

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Dans notre livraison 316 du 16 / 02 / 2017, nous présentions Croquis Rock & Roll d'Ange-Mathieu Mezzadri, publié aux Editions Autres Temps un recueil de poèmes-rock récupéré dans un bac à soldes – c'est dans le sable des rivières que l'on trouve les pépites d'or – un texte fort, pas du tout du gnan-gnan rock'n'roll, l'était bien spécifié qu'il existait aussi un cd, mais un petit malin n'aimant pas lire ( on le déplore ) mais adorant le rock ( on le félicite ) avait dû le subtiliser, nous ne lui en voulons pas, surtout si son geste s'inscrivait dans une démarche de réappropriation économico-culturelle. Et ce matin, au courrier, le chien rentrant de me promener, le susdit CD. Pour ceux qui ne souscrivent pas à l'existence des anges-gardiens, sachez que le mien s'appelle Ange-Mathieu Mezzadri.

 

CROQUIS ROCK & ROLL

poesie rock

MEZZADRI BROTHERS

( Editions Autres Temps / 2016 )

 

Ange-Mathieu Mezzadri : textes + voix, harmonicas, percussions / Olivier Mezzadri : musique, basses, guitares, autres instruments.

La race des seigneurs : vous attendez le rock'n'roll, apparemment il y a plus fort, la poésie seule. La musique est aux abonnés absents. Elle est juste reléguée au bout extrême des vingt-six laisses vocales, un bruit bref de ressort, qui ne s'attarde pas. Façon de rappeler le crissement de la page que l'on tourne. Surprenante cette voix, tranquille, sereine, agréable, dépourvue de la moindre convulsion. Elle n'est pas au diapason des timbres rouillés du blues originel, lui manque même l'ampleur lyrique que l'on serait dans notre droit d'imaginer. Non, une coulée pure, l'allure de la glace qui fond au fond de l'assiette et avance sans se presser, ou alors en élevant notre point de vue, un astronaute qui de très haut observerait cette traînée flamboyante de limace qui se hâte avec lenteur sur la courbure de la terre. Mais si vous descendiez à l'endroit exact de cette douce avancée lumineuse, vous seriez confrontés à une lave de volcan qui dévale les flancs abrupts d'une montagne, qui se rue à travers champ, sur les hameaux, sur les villages, sur les villes qui s'engouffrent en torrents de feux dans les larges avenues et détruisent, voitures, maisons, hommes, femmes, enfants, dans un bruit apocalyptique étourdissant. Tout ce qui précède n'est qu'une image. Nous pourrions la qualifier de nietzscheénne, en le sens où elle prophétise notre passé et notre futur. Car notre futur a débuté, il y a très longtemps, au moment où l'homme s'est retiré de l'homme, le barbare est dans l'être humain, les hordes faméliques ne viennent qu'après, une fois que l'on s'est endormi dans notre confort, que l'on n'a plus l'envie de préserver l'empire que nous avons bâti. La voix épelle calmement la généalogie de nos errements, de nos démissions, que personne ne veut plus entendre. Ce n'est que sur la piste douze que d'étranges reptations bruiteuses atteignent nos oreilles. La race des Seigneurs n'est que celle des esclaves. Les punks nous disent le même message, lorsque ils lancent le slogan, no future. Mais cela se passe quand les chiens ont déjà envahi le royaume, depuis longtemps. Ange-Mathieu Mezzadri se réclame de la pensée mythologique de Jim Morrison. Nous sommes à l'exacte moitié du poème, la voix craquelée, se brise de temps en temps, sacrifices humains, meurtre et viols, cela viendra. Ce que nous n'avons pas su garder, d'autres le rebâtiront, et la roue tournera et reviendra. Pirouette finale désinvolte, tout recommencera à la fin du voyage. L'homme ne peut se tenir droit trop longtemps. Sa propre stature l'écrase. Il finira par ramper comme l'esclave en devenir. qu'il a toujours été. Dio Vi Salvi Regina : flûte ! Intermède lyrique, une flûte agreste s'élève, Que Dieu te garde reine de la patrie, ou God save the queen, c'est du pareil au même. Pipeau ! Les racines du militant corse Mezzadri affleurent. Bordel mexicain : que serait le rock'n'roll sans le sexe. Pas de panique, la terre est partout un bordel mexicain, si vous vous ennuyez à mâchonner des sexes, essayez le viol et le meurtre. Faut bien pimenter la vie. C'est qu'à force de vivre dans le bordel généralisé de la planète, l'on ne sait plus à quels seins se vouer. Nous n'inventons que des dieux obscènes et n'aimons que les pacotilles manufacturées. Quelques bribes d'harmonica ne nous rassurent guère sur l'état de notre guerre intérieure que nous avons déjà perdues. Les idoles sont à déboulonner, Oscar Wilde, et les politichiens et le poëte aussi parce que le réel phantasmatique arrivé et avéré est bien plus dense et coruscant que le plus beau de ses vers. Ne gêne plus dans le paysage. L'inversion des valeurs marche dans les deux sens. Marché aux puces : si vous avez peur d'entendre l'horrible révélation de votre présent, reportez-vous aux Tableaux Parisiens de Baudelaire, il est indéniable que les fleurs du mal de ces croquis rock & roll dégagent des senteurs plus âcres, qu'elle dévorent les êtres sans rien leur laisser que leurs misères, qu'il n'y a pas d'issues, ni de pardon, ni de rédemption, ni de remords, uniquement de la cruauté aussi flasque que vos désirs. Le marché aux puces n'est qu'un marché d'esclaves. On y vend les chaînes que certains ne parviennent même pas à s'acheter. Au bout de l'horreur que reste-t-il si ce n'est ce Chroma : dépassé que l'on surnomme rock & roll, c'est fou comme une bouffée de hard mélodique fait du bien au moral. '' Rock is dead '' : le rock est mort, nul besoin de longues et minutieuses analyses musicales, le métro et ses bataillons d'esclaves disciplinés le démontrent à l'envi. De temps en temps une courte plage musicale, style générique film de gangsters-rock, l'on espère encore la révolution et ses brutalités, mais ce sont les hordes barbares de bikers, ce n'est plus l'ange Mezzadri, mais les anges de l'enfer qui châtient les chapons de bourgeois châtrés par leur propre goinfrerie, le générique s'étoffe, l'envie de tuer, d'assassiner, le goût du crime odieux, les vainqueurs le proclament, mais tout cela n'est peut-être que phantasmes qui s'avachissent dans la fumée des joints. Le rock est-il résurgence des antiques légions romaines, les hordes chevelues qui se constituent sont-elles le signe d'une renaissance, la musique rythmique embraye la piste, se diversifie, se colorise, la voix sur la guitare, et toute une imagerie séculaire de violence tournoie sans fin, est-ce cette brutalité que charrie le rut du rock ? Bouncing balls : rififi de riffs infinis.

Peu d'instrumentation en fin de compte. Pourtant vous ressortez de là, comme de l'écoute d'un disque de Metal particulièrement agressif. Encore plus surprenant les textes sont formés de poèmes rimés et la lecture mezzadrienne fait tout pour que la rime classique claque à vos oreilles. Pas question qu'elle passe inaperçue. Ces Croquis Rock & Roll, n'ont pas à mon humble connaissance d'équivalent dans le rock'n'roll français, seuls quelques rappeurs se sont aventurés à de telles violences, s'il fallait les rattacher à un moment précis de la lyrique française, ce serait aux évocations des civilisations écroulées de la poésie parnassienne, l'adresse Aux Modernes de Leconte de Lisle et aussi aux trois volumes du Vicomte de Guerne intitulés Les Siècles Morts. Toutefois les alexandrins rutilants du Parnasse ont une ampleur, un poids et un impact bien plus puissants que les vers trop banvilliens d'Ange-Mathieu Mezzadri. Aurions-nous perdu jusqu'au sens de la beauté nous soufflerait Ange-Mathieu Mezzadi...

Ce disque ravira ceux qui aiment errer aux lisières, aux confins, aux orées qui débouchent sur d'autres mondes.

Damie Chad.

 

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Les groupes de rock apparus dans Kr'tnt ! le temps d'un concert ou d'un disque continuent leur chemin de leur côté, profitons de ce confinement dépourvu de prestations scéniques pour rendre visite sur leurs sites à des artistes qui nous ont vivement impressionnés les mois ou les années précédentes, après Blondstone et Justin Lavash, nous quittons la douce France pour la Russie tumultueuse.

Le concert de Jars à la divine Comedia le 21 novembre 2019 ( voir notre livraison 439 ) fut un des plus beaux et des plus violents auquel nous avons assisté, le surlendemain Jars était rentré à Moscou. Pour ceux qui aiment à chercher noise à la noise-music le bandcamp de Jars vaut le détour. Nous chroniquons ici, les deux derniers enregistrements qui ont été ajoutés depuis notre précédente visite. Nous y joignons une vidéo prise sur You Tube. Jars n'est ici représenté que par Anton Obrazina ( parfois transcrit Obrazeena ) son guitariste, en compagnie à chaque fois d'un ou plusieurs partenaires aussi aventureux que lui dans la transe sonique.

Pitié pour nos traductions sûrement aberrantes puisque nous ne connaissons pas la langue de Lermontov...

LIVE AT T-MODEL

MASSACRE

Anton Ponomarev +Anton Obrazeena

Enregistré le 12 Octobre 2018 au Model-T, club situé à Moscou. Anton Ponomarev saxophoniste et responsable du matériel électronique, Anton Obrazeena à la guitare.

Soif nauséabonde : en douceur si ce n'est ces poinçons de cordes suivies de tirs électroniques sur vos zones de réception auditive, tout cela reste très doux, malgré ce semblant de saxophone réticent qui rampe dans un souterrain, au loin de terribles explosions et des rafales incessantes de kalachnikovs, qui êtes-vous en train de tuer sur votre écran mental, cela a l'air de se passer si loin, un film de guerre qui passe à la télévision dans une autre pièce, toujours cette étrange douceur, le saxophone crie comme une plaque de zinc que le vent secoue, cela s'accentue, et ce rythme de lenteur qui emmène avec lui cette impression d'ouate, alors que le sax s'égosille, lance-t-il un appel au secours ou imite-t-il le bruissement insupportable à votre esprit de votre âme qui rampe sur le plancher, maintenant il s'époumone tel un asthmatique qui manque d'air, fermez les yeux, décrochez mentalement, c'est ainsi que l'on survit dans l'insupportable angoisse de la frousse à vos trousses. Le danger se rapproche, le sax crisse, imite le grincement des patins à glaces, maintenant le son se coule à vous, vous enlace, impossible de s'en défaire, une spirale qui s'enroule autour de vote corps, le serpent prêt à insinuer sa langue chignole dans votre cerveau, est-ce vous qui poussez ces cris de porc égorgé toujours sur cette lente procession, que vous identifiez à votre propre marche funèbre, des moustiques géants s'acharnent sur votre cadavre et vous ressentez leurs trompes fouisseuses qui n'arrêtent pas d'excaver le néant dans le réseau de vos artères, le son avance, très lentement à la vitesse d'un rouleau compresseur, d'une charge de cavalerie au pas, dont vous ralentissez la vitesse sur votre magnéto, ne ne sont plus qu'une armée de fantômes hurlants qui accourent sur vous implacables, vous martèlent les chairs et vous entendez vos os crier sans fin, une agonie avec ses montées d'adrénaline, l'animal inconnu qui progresse au loin dans le terrier de Kafka, l'anéantissement se rapproche, le son devient plus ample un générique de fin du monde, ce bruit de robinet est-ce la vie qui vit ou l'eau du néant qui s'engouffre en vous et vous remplit comme une outre pour que vous puissiez passer outre, bruit de poutrelles découpées au chalumeau, résonance de cordes de guitare pour vous ramener à la mort. Coups de maillets incertains, tout s'amenuise. Battements ultimes de la mécanique d'un cœur détraqué qui s'arrête définitivement.

Magnifique, splendide oratorio qui se prêtera à toutes les variations les plus aventureuses de vos idées noires. Ode à la mélancolie humaine.

MASSACRE

Anton Ponomarev +Anton Obrazeena

29 octobre 2018 / Vidéo

Le même morceau – simplement un extrait de huit minutes -enregistré non pas dans la salle de réception du Kremlin, mais dans la cuisine désaffectée du Manor, vidéo enregistrée le 19 décembre 2018, ce qui explique sur les toutes premières images, ces visions fugitives de fresques ou d'icônes décolorées et ces empilements de casiers de tasses à café. Dans les notes nous apprenons que Anton Ponomarev est saxophoniste dans le quartet d'avant-garde-no-jazz nommé Brom ce qui signifie Bruit. Massacre se situe dans la suite d'un Stephen O' Malley – experimental metal-doom-death ou d'un Mats Gustafsson saxophoniste explorant avec son instrument les poreuses frontières aux limites du rock, du noise et de l'expérimental...

Cette vidéo permet de pénétrer dans la cuisine de ces faiseurs de sons qui travaillent la pâte sonore. Rien de bien spectaculaire, des espèces de bricolos plutôt relax, Ponomarev agenouillé à terre qui manipule les boutons de tout un jeu de pédales, l'a un petit air affairé d'ado sur sa console de jeu, l'on se demande si toutes ces actions répondent à une espèce de partition mentale ou s'il se laisse guider par l'inspiration et le hasard. Obrazeena un œil sur la guitare posée à plat sur un réchauffe-plat et l'autre sur son outillage pédalesque, parfois du doigt il influe sur le son en touchant une corde. Maintenant il est debout, passe ce qui ressemble à un simple couteau de cantine sur l'ensemble du cordier, même s'il a plutôt l'allure d'un pâtissier s'affairant sur une plaque de cuisson prête à être enfournée il ne fait que répéter l'antique geste des vieux bluesmen caressant de leur goulot de bouteille cassée leur guitare et plus avant peut-être ces premiers fils de fer que les noirs fixaient sur le mur en planche de leur baraque pour par frottements successifs en tirer des effets de dégradations sonores. Ponomarev s'est redressé, il souffle maintenant à plein gosier dans son saxophone, se courbe en arrière, se penche en avant, cherchant à expulser le mamba noir du son tapi au fond de ses entrailles. Des vagues successives nous assaillent, des avions de chasse se perdent dans le lointain, vision finale d'une planète fluctuante qui n'est que l'eau d'un bac à vaisselle qui remue, les bulles produites par la mousse d'un produit nettoyant, évoque la multitude des astres de la voûte ouranienne, un reflet mallaméen de lumière scintille comme s'il voulait témoigner que s'est d'un astre en fête allumé le génie...

JARS + POZORI

( Mai 2020 / Enregistrement maison )

Anton Obrazeena + Lena Kuznetsova

( Bandcamp Jars ou Pozori )

Pozori est un groupe de Tomsk ( région sud-est de la Sibérie ) que l'on pourrait qualifier de post-atomic-industrial-noise. D'après ce que nous avons pu glaner comme renseignements ils tournent pas mal et leur premier album Sexiste publié en février 2019 fut décrété disque de l'année. Nous ignorons par qui. Pozori signifie Honte, peut-être les synonymes Opprobre et Confusion qui sonnent beaucoup mieux en français rendent-ils comptent de la signification du terme russe ?

Violences domestiques : lourde rythmique, ronflements de guitares, Anton s'occupe de la boîte à rythme, de la guitare, de la basse et du synthétiseur, Lena Kuznetsova s'est contentée de chanter – on ne peut pas dire que le partage des tâches soit très égalitaire, mais je n'en dirai pas plus, sa voix grave n'incite pas à la plaisanterie. Revendication féminine ! A son timbre de colère rentrée et d'ironie amère vous comprenez qu'elle règle ses comptes, est-ce une diatribe théorique ou la mise au point d'une aventure individuelle, nous pencherions plutôt pour la première hypothèse, d'après ce que nous avions pu comprendre, certains termes – c'est elle qui écrit les textes - proviendrait d'une vieille comptine russe. La typologie du morceau n'a rien à voir avec les expérimentations de Massacre. Ici nous sommes prêts d'une chanson non pas réaliste mais qui emprunte à la mimétique du réel des effets d'une écriture empreinte d'un formalisme que nous définirons de russe pour rester fidèle à la couleur locale. Homme conventionnel : musique davantage indus, et la voix de Léna presque mutine qui jure bien avec le son touffu, un long pont d'orchestration plus rock, mais l'indus reprend, tambourinades davantage appuyées, puis tapotements et nouveaux éclats, Léna la sorcière jette ses imprécations, le morceau se termine en une terrible jactance répétitive. Léna crache son mépris aux hommes engoncés dans les archétypes du machisme.

Ce qu'il y a de bien avec les groupes russes, c'est que dès que vous commencez à vous intéresser à l'un d'eux, de nouveaux se présentent, la scène rock-punk-metal-noise a l'air d'être en pleine ébullition. L'entraide et la collaboration semblent être les moteurs essentiels de cette mouvance underground. Quant à Jars, j'adore leur slogan '' Nous sommes Jars, vous êtes pires que nous'' ils sont sur la deuxième compil d'InsurrecSound ( voir ci-dessous ) et le 11 décembre 2020 ( enfin, incroyable mais véridique, une évènement musical qui n'est pas reportée sine die ) sortie de leur nouvel album !

Бытие на нож

( Sur le fil du couteau )

JARS

Difficile de quitter Jars. Jamais j'arsrrête ! Une dernière vidéo. Pas bien longue. Dépasse de dix secondes les deux minutes. Assez pour faire écrouler la tour de Pise. Enregistré en live au D. T. H. studio. Frustre. Très frustre. Toutefois rien de misérable. Rien de sale. Le frustre russe cancérique n'a rien à voir avec le frustre visqueux de chez nous. Il est froid. Glacé. Inaltérable. Peut-être pour le comprendre faut-il d'abord regarder la vidéo Meht. Une mise en scène. Des jeunes aux regards figés. Engoncés en eux-mêmes. Qui entrent dans un club. Jars joue. Sur la piste des jeunes vus de dos pogotent, autour d'eux des regards vides qui regardent. Nous en suivons un encore plus frigorifié que les autres, comme s'il était saisi dans un énorme glaçon-cercueil-mental invisible. Nous le suivons de chez lui au club et puis du club à chez lui. Une vie vide dans un appartement vide. Ne cherchez pas? c'est un flic. Un homme pétri de contradictions, un militaire en mission d'observation et de surveillance ? Nous n'en saurons rien. Il est comme tous les autres. Qui est qui ? Le clip fait froid dans le dos. Rien d'exceptionnel au niveau filmique. Ce n'est pas Eisenstein qui tient la caméra, mais la vidéo vous pétrifie. L'on sent une société d'une dureté extrême. La méfiance est partout. Sur la piste rien à voir avec les pogos festifs de chez nous. On ne joue pas collectif. Quelque chose de dur et de cassant. Une société de surveillance. Chacun dans sa paranoïa. Donner à chaque instant l'illusion que l'on ne pense pas plus haut, et même pas plus bas, que le geste que l'on est en train de faire. Sur le fil, sur la crête, prêt à tomber, c'est cette musique que joue les Jars. Puissante, simple, hypnotique, et en même temps le tourbillon de lave, le volcan qui bout en vous, qui éclate, mais celui qui est à côté de vous, qui subit les mêmes éruptions ( peut-être ), ne doit pas le savoir, ni s'en apercevoir, ni même le subodorer. Une musique chargée de haine. Tout ce que vous tuerez ( en vous et chez les autres ) vous rendra plus fort.

Positivons : vu la vitesse avec laquelle notre société se transforme en état policier, nous aurons bientôt nous aussi des groupes aussi puissants que Jars.

Damie Chad.

INSURRECSOUND

What is it ? It's french my dears ! C'est quoi au juste ? Une association ou un label , les deux mon général. D'abord une association, et comme il n'y a pas de hasard en ce bas monde, elle vit le jour à Montreuil, première cité rock de France. Elle a été fondée le 02 juillet 2020. Elle n'est pas vieille. N'est pas née comme ça par opération du Saint-Esprit, car même le chiendent et l'ivraie ont besoin de mauvaises graines pour proliférer. Une idée qui traînait dans plusieurs têtes pas tout à fait la même à chaque fois, mais qui se débrouillait pour toujours souffler du même côté.

Le nid originel de prolifération est connu. Kr'tnt n'a pas failli à sa mission d'information, on en rendait compte, une analyse fouillée dans sa livraison 472 du 09 / 07 / 2020, juste avant les vacances d'été, une compilation de quatorze titres, rien que l'appellation générique aurait dû vous mettre le mammouth à l'oreille, Nasty Nest, une espèce de nidification de frelons non asiatiques, que du punk-rock bien de chez nous. Elle est arrivée un peu en retard because le confinement, mais in nitro veritas comme disait Jules César.

L'appétit vient en faisant la cuisine. L'objet était trop beau. L'envie de recommencer s'est manifestée. Une seule pomme vous pourrit tout un panier, c'est bien connu. En mieux et en couleur. Donc création d'une association et germination spontanée d'une seconde antho. Exit le blanc et noir pour la couve et le dedans, un truc flashy qui vous arrache les yeux, on a surélevé de quatre étages le nombre des titres, et puis l'on a vu grand, fini les gaulois, le côté Astérix franchouillard dépassé, le concept a été élargi, pas encore à l'univers mais à la planète entière, des groupes de partout, du Mexique, de la Finlande, de la Belgique, de la Russie, de l'Argentine, et d'ailleurs, jusqu'à la France... Si vous n'y croyez pas, passez sur Bandcamp, vous pouvez écouter la face A du disque, et laisser une modeste obole pour la concrétisation du projet. Pour ceux qui veulent faire partie de l'équipage, découpez le bulletin d'inscription qui s'affiche ci-dessous et renvoyez-le z'a l'adresse z'indiquée.

Jusque-là tout va bien, ensuite ça va mieux, ou pire, tout dépend de vos goûts musicaux et de votre orientation, non pas la sexuelle, la politique, c'est un peu à la gauche de la gauche, pour le dire blanc sur noir anarchie... trois projets en direction de l'Europe de l'Est, notamment une anthologie de groupes punk de l'ex-Yougoslavie qui s'érigèrent contre les dérives nationalistes, et qui refusèrent de rejoindre les armées de leur soit-disant appartenance ethnique.

Vous trouverez les document idoines sur le FB : Kr'tnt Kr'tnt au-dessous de l'annonce de cette livraison 486. Damie Chad.

Damie Chad.

IX

ROCKAMBOLESQUES

LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

( Services secrets du rock 'n' rOll )

L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

Lecteurs, ne posez pas de questions,

Voici quelques précisions

 

35

Je l'avoue honteusement, alors que les trois chiens semblaient devenir les meilleurs amis du monde, Thérèse et moi, profitant d'un épais fourré du square nous commîmes l'immonde péché de l'acte de chair. Nous étions prêts pour une deuxième fournée, j'emprunte cette tournure si romantique aux Contes drolatiques d'Honoré de Balzac, lorsque la voix du Chef nous arrêta net en nos élans priapiques.

    • Agent Chad, où vous êtes-vous encore fourré, sortez-moi de de ce guêpier, et allez me voler de toute urgence un camion à plateau, dépêchez-vous, c'est urgent, le sort du monde en dépend !

36

Pendant que je m'acquitte brillamment de ma mission, j'invite les lecteurs à lire les premiers feuillets d'Eddie Crescendo retrouvés dans la boîte à sucre.

'' Quand je regarde le monde s'agiter autour de moi, je me rends compte combien je suis éloigné des vaniteuses turpitudes de mes contemporains. Souvent je n'arrive pas à le croire, pourtant le moindre de mes gestes me le confirme, je ne suis pas comme les autres, je suis décalé !''

Suit un ensemble de six feuilles où le mot décalé est répété trois cent soixante huit fois, écrits rageusement ou soigneusement calligraphié, sous forme de colonnes ou jetés de travers un peu partout, en minuscules ou en majuscules.

37

Je vous laisse à vos méditations. Le Chef avait raison, la journée s'annonçait fatigante. Il me fallut transbahuter les huit tonnes de cigares que nous avions entreposés au rez-de chaussée sur le plateau du camion que je m'étais procuré sur un chantier.

  • Chef, pourquoi n'avons-nous pas gardé le camion qui est venu les livrer, il nous suffisait de nous débarrasser du chauffeur, d'enterrer son corps dans le jardin, et...

  • Agent Chad, cessez vos stupides récriminations, quand vous aurez fini, vous descendrez à la cave, vous m'en rapporterez la chaîne dernier cri sur lequel Alfred écoute ses disques, j'ai vu qu'elle est équipée d'un micro, cela nous sera utile.

  • Chef, je ne comprends rien à...

  • Agent Chad, si au lieu de batifoler dans les hautes herbes vous aviez pris le temps de vous plonger dans le numéro 2037 de la Série Noire, sans doute seriez-vous capable de comprendre !

Je sursautais, le bouquin était encore dans ma poche. Saisi d'un doute post-cartésien je me précipitais dans la bibliothèque. Je piochais de-ci de-là un livre sur les étagères, à chaque fois sous une fausse couverture je trouvai un exemplaire de L'Homme à deux mains d'Eddie Crescendo !

  • A table !

C'était Alfred qui nous appelait pour le repas.

38

Pendant qu'Alfred faisait la vaisselle nous tînmes conseil au fond du jardin. Le Chef alluma un Coronado et prit la parole :

    • Autant que je puisse en juger l'affaire qui nous préoccupe est d'une simplicité extrême.

    • Ouah ! opinèrent les deux chiens.

    • Entièrement de votre avis Chef, prenons par exemple le mystère de la fameuse boîte à sucre, elle contient exactement 368 sucres, vous ne pouvez pas en ajouter un autre, or Molossito a trouvé le 369 ième dans l'escalier de la villa, ce qui signifie que ce qui impossible partout ailleurs est possible dans cette villa.

    • Que comme par hasard Eddie Crescendo a louée, comme vous l'avez découvert, je me permets de vous le rappeler, agent Chad.

    • Or cette maison est sujette à d'étranges phénomènes, un jour elle est habitée, le lendemain elle est inhabitée depuis quinze ans, qui plus est peuplée par des réplicants !

    • Avec qui vous semblez être en de très courtoises relations, agent Chad

    • Certes Chef, mais la devise du Service n'est-elle pas Sexe, rock'n'roll et Coronado !

    • Ne nous égarons pas, agent Chad, pendant que j'allume un Coronado, poursuivez votre raisonnement !

    • Or nous savons que dans ses notes Eddie Crescendo a écrit trois cent soixante huit fois le mot décalé, et si nous comptons bien une trois-cent soixante-neuvième fois dans son introduction. Nous pouvons donc en conclure qu'Eddie Crescendo se trouve dans la situation de ce morceau de sucre qui est... comment dire... par rapport aux autres...

    • Décalé ?

    • Décalé, oui c'est cela, Chef, vous avez le mot juste !

    • Agent Chad, nos remarquables analyses sont en pleine progression, toutefois il reste encore un obstacle majeur à franchir. Tout comme Crescendo nous sommes venus dans cette maison, franchement entre nous, vous sentez-vous particulièrement décalé, pour ma part je répondrai non !

Je n'eus pas le temps de réfléchir à une réponse. Molossito se mit à pousser jappements sur jappements ! Une silhouette se profilait devant la grille.

 

39

L'homme semblait hésitant. Les mains dans les poches d'un vaste imperméable il lançait de tous côtés des regards fuyants d'un représentant de commerce qui en aurait été manifestement à son quarantième refus. C'est en m'approchant que je compris qu'il avait peur des crocs retroussés de Molossa qui tapie derrière un pot de fleurs semblait prête à lui sauter dessus pour l'égorger.

    • N'ayez pas peur, c'est une tueuse redoutable mais elle n'est pas méchante !

    • Oui une belle bête, mais les chiens ne m'aiment pas, c'est... C'est comme ça... je n'y peux rien !

Le gars se tut. Il était mort de trouille. Il me faisait pitié...

    • Je... je m'excuse de vous déranger... mais... mais je crois que vous m'avez appelé... alors je suis venu...

    • Je ne vois pas du tout, nous n'avons demandé les services de personne, peut-être vous êtes-vous trompé de numéro, nous n'avons besoin de rien !

    • Si... si vous avez besoin de moi... spécialement de moi, vous et... et votre ami qui fume des Coronados !

    • Enfin Monsieur, que voulez-vous, expliquez-vous et d'abord qui êtes vous ?

    • Mon nom ne... ne vous dira rien, je... je suis... l'homme à deux mains !

Et le gazier les sortit de ses poches, il avait deux mains au bout de chaque bras, et, je frissonnai lorsque ses vingt doigts se refermèrent sur quatre barreaux de la grille !

( A suivre... )

28/11/2018

KR'TNT ! 395 : GARY MOORE / SPIRITUALIZED / HILLBILLIES / JALLIES / ROCKABILLY GENERATION NEWS 7 /ROCKAMBOLESQUES ( 9 )

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 395

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

29 / 11 / 2018

 

GARY MOORE / SPIRITUALIZED / HILLBILLIES /

JALLIES / ROCKABILLY GENERATION NEWS

ROCKAMBOLESQUES ( 9 )

TEXTES + PHOTOS SUR  : http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/

 

Gare à Gary Moore

Dans trois mille ans, les Égyptologues s’interrogeront en découvrant l’album de BBM, Around The Next Dream : qui fait la grandeur de l’album ? Ginger Baker, Jack Bruce ou Gary Moore ? En fait, ils seront obligés de raisonner en termes de Cream et de se dire : finalement, ça ne tient que parce qu’ils jouent ensemble. Jack ne tient que par Ginger et Gary Moore ne tient que parce qu’il se prend pour Clapton, même s’il apporte un son plus riche. Dès «Waiting In The Wings», Jack met le brouet en coupe réglée. Il lie la sauce, alors Gary Moore peut partir en virée wah wah. Il devient viral, mais trop viral. Comme on le remarquait déjà dans Cream, le son semble séparé en trois. C’est la partition, comme au temps de la création du Pakistan. L’un des hits de l’album s’appelle «What In The World», heavy balladif à consonance magique et chanté à l’océanique. Jack et Gary Moore trouvent de bons compromis et ne se préoccupent que de puissance imprescriptible. Allez, tiens on passe directement au coup de génie : «Glory Days». Ils se rapprochent ici de l’époque Disraeli. Jack tremble son chant et sa bassline triomphe. Lui et Gary Moore se partagent les tâches ménagères. Tout va bien lorsque soudain, les colonnes des enfers se forment et Jack plombe l’extraordinaire pathos en donnant une suite métabolique à «Brave Ulysses», au son des trompettes. C’est là que s’ouvre la Mer Rouge pour livrer passage aux chars de Gary Moore. Épopée spectaculaire ! Jack explose le cinémascope en technicolor. On assiste à un fantastique shoot d’extrême rock pulsé par deux démons échappés des bréviaires. On se croirait encore sur Disraeli avec «Why Does Love (Have To Go Away)». Rien d’aussi beau, pur jus de We’re going wrong. Jack chante à l’octave menacée, il crée des mondes à n’en plus finir, il élève des tours de Babel par dessus les toits, il joue la carte des relances infinitésimales, il trempe dans l’horreur de la rédemption absolutiste, Jack chante avec une force indescriptible, tout bascule dans l’envers du décors, tout est saturé de ce génie sonique qui caractérise si bien les Cream de Disraeli, et ça prend de l’ampleur à ce point précis, si précis, oh Lord, alors forcément, ce diable de Gary Moore a une veine de pendu, il peut jouer avec des Jack et des Ginger qui sont les membres fondateurs de l’ORB, c’est-à-dire l’Ordre du Rock Britannique - Set yourself free ! - On découvre ici l’intériorité du rock anglais. Avec un mec comme Jack, tu es en sécurité, il va te créer un monde où tu sera heureux. Tu peux te mette à l’aise, Ginger bat aussi pour toi et Gary Moore amène son avoine pour avoir du son et là c’est vrai qu’il outrepasse Clapton, il le dépasse à plates coutures, il joue des milliards de notes pulvérulentes, il fait pleuvoir des déluges pharaoniques, il fait rissoler la rivière Kwai, il ouvre les vannes du barrage contre le Pacifique, il trashboume uh-uh des myriades de dégoulinades et plie le déluge de Dieu à sa volonté. Il faut savoir que les apocalypses orchestrées par Jack se terminent toujours bien. Ils enchaînent avec «Naked Flame», un extraordinaire balladif léthal que Jack chante au crépuscule des dieux. Ils tapent «I Wonder Why ( You Are So Mean To Me)» d’Albert King au british beat des origines. Jack fait chevroter sa basse, comme au temps de Graham Bond. Ils savent rester effarants de véracité. Ils ne relâchent jamais la pression. «City Of Gold» se rapproche de l’esprit Cream. Jack y prend le taureau par les cornes et Ginger bat au débotté. C’est Gary Moore qui chante, mais avec une voix de petite bite, et là, il ne fait rien pour se rendre sympathique, pendant que la basse de Jack pilonne la zone. Ils enchaînent deux heavy blues à la suite, «Can’t Fool The Blues» et «High Cost Of Living». Gary Moore joue au gras double de Leslie West et passe en force. Ses solos coulent comme l’Or du Rhin dans une lumière à la Murnau, loin là-bas à travers la Forêt Noire. Il joue le sur-jeu jusqu’à la nausée d’ad-vitam eternam ad nauseum sanctus, amen. Son Cost of Living sent le cousu-main de maître, il sur-joue une fois de plus à la dégoulinade prodigieuse. Mais Gary Moore n’est pas et ne sera jamais Thomas Moore. Jack chante à fendre le cœur - Oh the more I have to pay - Gary Moore rajoute des couches par-dessus les couches, il sur-navigue et épitomise le solo de blues, il joue à n’en plus finir. On reste dans le heavy blues-rock avec «Danger Zone» - It’s a shame I don’t know which way to go - Solide et beau, gras et heavy, Gary Moore joue à la régalade. Forcément, avec des mecs comme Jack et Ginger derrière, ce genre de cut frise la perfection, d’autant que Jack et Ginger ne le sur-jouent pas, car ce sont des gentlemen. Gary Moore repart sans fin dans les méandres de ses désidératas, il joue à l’éberluante consommée dans une débâcle de vagues de boue sonique, il joue vraiment à la vie à la mort et ça finit par impressionner. On finit même par comprendre pourquoi des mecs comme Jack et Ginger voulaient jouer avec lui. Gary Moore monte sur les barricades et offre sa poitrine au feu des ennemis de la République. Mais personne ne lui tire dessus, tellement il est bon. Ils reviennent au heavy british blues avec «The World Keeps On Turnin’» signé Peter Green. Alors prosternez-vous mes frères, car c’est chanté à la nobody knows the way I feel, ils sont dans le vieux moule, Gary Moore fait son virulent et Jack le suit à la trace dans le courant du fleuve en crue. Suprême et ultra-joué. Ils tapent à la suite leur vieux «Sitting On Top Of The World». Jack le prend par les cornes. On est au cœur du mythe, d’autant plus au cœur que Jack le chante avec passion. Il soutient les effluves de Gary Moore aux pouets de basse et nous plonge dans la stupéfaction. Et toute cette belle aventure s’achève avec l’«I Wonder Why», d’Albert King, fantastique coup de shuffle. Jack et Ginger shakent le shook comme personne, on est dans l’énergie de Big Albert et on assiste là à une virée de tous les diables.

Harry Shapiro rappelle dans un très bel article de Classic Rock que de rejoindre Jack Bruce et Ginger Baker fut pour Gary Moore inespéré - A dream come true - Mais le rêve n’allait pas durer longtemps - It was over almost as soon as it began - Comme un rêve. Déjà fini alors que ça vient juste de commencer. Pfffuiittt, plus rien. Back to reality.

En 1993, Jack Bruce lui passe un coup de fil :

— I’m in trouble, Gary. Mon guitariste Blues Saraceno vient de me lâcher pour aller jouer avec Poison, et j’ai des dates bookées à Esslingen, en Allemagne. Steve Topping peut jouer le premier soir, mais pas le deuxième. Ça t’intéresse ?

— Oh oui Jack !

Le concert d’Esslingen se passe si bien que Gary pose la question fatale à Jack :

— Je vais enregistrer mon prochain album solo. Ça te dirait Jack de composer des trucs avec moi ?

— Oh oui Gary !

Puis Jack fête ses 50 ans sur scène à Cologne et il invite tous ses vieux potes, Dick Heckstall-Smith, Pete Brown, Clem Clempson, Gary Husband et Ginger Baker.

— Si tu veux venir, tu es le bienvenu, Gary.

— Oh merci Jack !

Et il se retrouve dans les godasses d’Eric Clapton à jouer «NSU» sur scène avec Ginger et Jack. Ils enchaînent avec «Sitting On Top Of The World», «Politician», «Spoonful» et «White Room», la crème de la Cream. Boostés par ce concert, Jack et Gary composent d’arrache-pied : «City of Gold», «I’m In The Wings» et «Can’t Fool The Blues». Quand Jack suggère à Gary de faire appel à Ginger pour enregistrer les nouveaux cuts, Gary avale son thé de travers :

— T’es vraiment sûr, Jack ?

— Oh oui, Gary !

Le monde entier connaît la relation d’amour/haine qu’entretiennent Jack et Ginger. Les voir tous les deux monter sur scène un soir, ça passe encore, mais de là à rester plusieurs jours de suite dans un studio, c’est une autre histoire. On ne peut donc plus parler d’album solo de Gary Moore, avec Jack et Ginger dans les parages. Ça devient le projet d’un groupe à part entière, il faut donc un contrat. On peut même parler de super-groupe. Alors, il faut aussi un nom. Ils sortent des trucs comme Rocking Horse, Mega Bite, Herbal Remedy, Piece Of Cake, Thrilled To Bits et Expanding Universe. Ça se termine avec BBM.

Et curieusement, l’enregistrement se passe bien. Tout le monde trouve ça louche. Quoi ? Pas d’engueulades entre Jack et Ginger ? Comme Gary est un maniaque du timing, il demande à Ginger de jouer avec un click-clack et Ginger l’envoie chier. No way ! Par contre, Ginger se prête sans problème au petit jeu de l’ange, pour la pochette. L’album paraît en 1994 et le groupe part en tournée. Les gens à l’époque considèrent qu’il s’agit d’une reformation de Cream. «Il n’ont pas pu récupérer Clapton, alors ils ont pris Gary.» Des critiques vont même jusqu’à dire que Gary a out-Gibsonned et out-Marshalled Clapton. Et c’est là, en tournée, que les Athéniens vont s’atteignir.

Premier set au Marquee et Gary n’amène qu’un Marshall 50 W. Jack fait installer ses trois bass rigs et bham ! It nealy blew me from the stage, s’épouvante Gary. On n’entend plus que la basse ! Après le concert, Gary chope Jack pour lui parler. Mais il tombe sur un os.

— Je n’aime pas parler après les concerts, I have a rule, t’as pigé Gary ?

— Oh oui Jack !

Gary tombe ensuite sur Ginger qui fume sa clope sur le trottoir et qui lui sort, d’un ton acerbe :

— Tu vois Gary, c’est ça qui a ruiné Cream. Jack joue trop fort.

Le groupe tourne en Europe et les meilleurs concerts sont ceux donnés en Espagne. Pour Gary, BBM est un magical band. On évoque dans la foulée la possibilité d’une tournée américaine, mais soudain, Gary se plaint d’avoir mal aux oreilles. Ça ne plait pas du tout à Ginger qui a vu Gary mettre son ampli à fond. Quoi ? Il vient ensuite se plaindre d’avoir mal aux oreilles ? Mais c’est n’importe quoi ! Ginger a raison, c’est n’importe quoi. Mais il n’est pas au bout de ses surprises. Voilà que Gary annule le concert du Zénith à Paris car il s’est blessé le doigt avec une agrafe. Ginger est obligé de se marrer. Il est trop con, ce Gary ! Même s’il se marre, Ginger est à cran. Toutes ces conneries lui tapent sur les nerfs. L’épisode suivant est celui du concert de Brixton : Gary veut répéter, mais Ginger ne veut pas. No way ! Ginger se met en pétard. Il rend Jack responsable de tout le bordel : «I’m gonna kill that Jack Bruce.» C’est là que le magical band BBM disparaît sans laisser de trace.

Signé : Cazengler, Gary Morve

BBM. Around The Next Dream. Virgin 1994

Harry Shapiro. The Impossible Dream. Classic Rock # 243. December 2017

La voie Spiritualized

Jason Pierce et Sonic Boom occupèrent dans l’underground des années 80-90 sensiblement le même rang que le Gun Club, Gallon Drunk, les Cramps, The Make Up et les Saints, le rang réservé aux groupes influents. On parle bien sûr d’une influence toxique, d’un impact comato-critico cryptique.

Après s’être séparé de son compagnon Sonic Boom, Jason Spaceman mit le cap sur une nouvelle orbite, celle du gospel-trash-boom psychout so far out et il allait s’y consacrer corps et âme, avec Spiritualized. Mais il ne parvint jamais à stabiliser le line-up du groupe, pas plus qu’il ne parvint à stabiliser son hépatite. On ne sait pas combien de fois il a échappé à la mort, mais on sait que sa vie ne tient plus qu’à un fil.

S’il existait un hit-parade des albums soporifiques, Lazer Guided Melodies arrivait probablement en tête du classement. C’est d’un lymphatique qui dépasse largement les bornes. Notre pauvre Jason s’y traîne comme une larve. Le temps des Argonautes est révolu ! Le seul cut sauvable de l’album s’appelle «I Want You», car Jason y pique une belle crise de Stonesy. On sent chez lui un goût certain pour le groove fuselé, tu sais, celui qui file dans l’espace psychédélique des perversions chimériques. Il concocte aussi un petit spasme intitulé «Run» avec des petits blurps de Run Run Run pompés dans le Velvet. Dans un souci constant de velouter son son, bien sûr. Ah l’ouate ! Que serions-nous devenus sans l’ouate !

S’ensuit un Fucked Up Inside live paru en 1993. Très belle pochette. On y voit les pédales d’effets de Jason Spaceman dans un univers de couleurs saturées (Pomme U dans Psd). Comme on le constate à l’écoute de «Take Good Care Of It», ils sont longs à démarrer. On entend même Charles Bronson jouer de l’harmo. C’est vrai, on attend très longtemps l’entrée de la basse. Par contre, les bassistes se régaleront avec la belle version d’«I Want You». On y entend une bonne ligne de basse anglaise classique, jouée aux notes bien rondes sur de jolis escaliers de gammes de manche, plus quelques enroulés adroits et élégants glissés dans le feu de l’action. Et Jason nous rajoute un coup de sax de fusion au cul du cut. Excellent. Il manie avec brio le jeu des ralentissements et des relances de beat flappy. Dans «Medication», on retrouve les zones de torpeur et les molles poussées de fièvre qui lui sont si chères. C’est révélateur d’un état d’esprit et d’une pente fatale à la facilité. Mais les hauts sont beaux et bien tourmentés, car très bossus et bien gras du bulbe. Jason tape dans un vieux coucou des Spacemen 3, «Walking With Jesus», une pop d’allant maximaliste. On a là une très belle psyché bardée de treble de guitare de tripot de tripe de trappe avec un orgue qui sonne comme un appel au calme entre deux giclées de crème anglaise. De l’autre côté, il tape dans «Shine A Light» mais c’est trop long. Il faut être un hippie pour écouter des cuts aussi interminables. L’aventure se termine avec «Smiles». Jason reste bel et bien le roi des poussées de fièvre. Il connaît bien les ressources de la grimpette. Il fait doubler la batterie et envoie l’orgue se fourvoyer chez les nones, c’est-à-dire les cuivres. Il ne lui reste plus alors qu’à se glisser dans la faille. On assiste à une belle escapade dans le flux du son avec un sax de fusion aussi expiatoire que l’écartèlement de Ravaillac.

Sur Pure Phase paru en 1995 se niche une pure merveille intitulée «The Blues». Voilà un cut bien balancé au beat de chemises à fleurs et généreusement arrosé de wah-wah. Pur jus de mad psychedelia. On y retrouve le Jason qu’on admire, Jason le tenace. Il embarque son cut aux guitares de la mélasse et des souffleurs de cuivres injectent de grosses nappes de fusion. Admirable ! En Angleterre, personne n’ose s’aventurer dans ces régions avant-gardistes qui mélangent tous les genres. L’autre perle de cet album trop calme s’intitule «Lay Back In The Sun». Jason nous propose là une belle pop anglaise traitée à la sensibilité et pimpante d’accents chantants. Mais c’est la box du CD qui emporte tous les suffrages : on a là un objet véritable objet, un boîtier en ivoire mat poli et à couvercle coulissant, serti de part et d’autre de pastilles de titre argentées.

C’est avec Ladies And Gentlemen We Are Floating In Space que Spiritualized décolle. En format CD, l’album se présente sous la forme d’une boîte de médicament : boîtage en carton et à l’intérieur, le moule plastique. Il faut décoller la membrane alu pour accéder au CD-médicament. Le tout bien sûr accompagné de l’inévitable notice laborantine indiquant les effets secondaires. Concept graphique génial. Ce n’est pas tout : on ne trouve pas moins de deux authentiques coups de génie lysergique sur ce disque, à commencer par «Electricity», heavy dose de violence sonique à la Spacemen 3, véritable attaque mortelle de la mortadelle. Ce sacré Jason sait faire exploser le concept du so far out. Tout y est : l’Angleterre, le son, l’attente, les épousailles, l’impossible, les descentes de basse imputrescibles et les relances de roller coaster, toute la grande jute du meilleur rock anglais avec les rebondissements apocalyptiques de basses élastiques, oh yeah, tout est yeah, la folie, l’empattement et le psyché dévolu. L’autre effroyable coup de génie s’intitule «Cool Waves», une énormité qui se met en place dans l’espace d’un bruitisme conséquent. Ça monte par vagues, comme la marée, et ça devient vite excessivement stupéfiant. Toute l’énergie du gospel vient fracasser le psyché des druggies d’Angleterre. Jason fait intervenir des chœurs de cités antiques et des trompettes en or massif. Et puis il y a cette horreur nommée «Cop Shoot Cop» amenée sur un petit groove inoffensif et que Jason Spaceman vient fracasser à coups de rafales de guitare, provoquant des désordres purement hallucinatoires. D’autres cuts comme «Come Together» frappent aussi l’imaginaire, car on sent poindre une réelle violence intentionnelle - C’mon come together - Jason cherche des noises à la noise et attaque au gospel de psychout so far out there. Il embarque aussi «All Of My Thought» dans une tempête qui se calme avant de se réveiller. Jason Spaceman joue avec le feu des tempêtes incongrues. Il va même jusqu’à les zébrer de piano bleu. Il fait donner de la trompette dans «No God Only Religion» pour rendre le son ultra-présent et il chante la beauté du crépuscule des dieux dans «Broken Heart». Ce mec a du génie pour dix.

Let It Come Down paraît quatre ans plus tard. Cet album est encore plus spectaculaire que son prédécesseur. On dit que ce malade de la perfection qu’est Jason Spaceman a fait jouer plus de cent musiciens sur cet album. Comme Phil Spector, il passe au rang de culte vivant. Jason attaque avec «On Fire» qui n’est autre qu’une charge frontale de power sludge, une vague d’assaut constituée du beat et de tous les instruments du monde. Il procède par jets salement bienveillants. Il est l’homme des idées brillantes et de la poudre aux yeux. S’ensuit «Do It All Over Again», une pop pleine de jus et baignée d’une incroyable lumière, digne des celle des Zombies de bonus. Jason joue une pop dense et merveilleusement fruitée. Eh oui, ce mec a un saint don d’ouverture. Il va bien plus loin que Belle And Sebastian ou Mansun. Encore de la belle pop insistante avec «Don’t Just Do Something», une pop si éblouissante qu’elle paraît se répandre sur la terre entière. Qui saura dire le génie de Jason l’Argonaute visionnaire ? Il est dans l’orthodoxie des moines grecs et dans l’aube du monde. Il échappe à tout. Avec «Out Of Sight», il invente un nouveau genre musical : l’évanescence panoramique. C’est exceptionnel de son et de vision. Jason travaille ses mélodies à l’extrême brillance de l’idée. On sent l’absolution du monde moderne et la création du delta du Nil, à l’ère des êtres nus. C’est bardé de gerbes d’instrus, noyé de brume électrique et cerclé d’exigence philharmonique. Il revient à un son plus musclé pour «The Twelve Steps» et il redevient terrible, mais à l’Anglaise. Il est digne de ses pairs les plus violents, tous Stones et Pretty Things confondus. Il fait en réalité de la pure Stonesy expéditive. Le son est tellement plein qu’il fait sauter toutes les cambuses une par une et il noie tout ça d’harmonica sauvage. C’est vraiment pulsé à la folie. Sur ce disque, tout est merveilleusement bien amené, comme on le constate à l’écoute d’«I Didn’t Mean To Hurt You». Il chante ça au petit accent cassé - I’m broken down and lonely - et il finit par relancer ses grandes vagues philharmoniques. Il engage aussi «Stop Your Crying’» à l’orchestration fataliste. C’est terrible de puissance. On ne résiste pas à l’assaut d’un hit aussi mélodique. Jason Spaceman serait donc le seigneur le plus puissant d’Angleterre ? Mais oui, car ce qu’il propose dépasse de loin ce que les autres proposent. Jason ne vit que pour la démesure de la beauté formelle. «Anything More» confirme que cet album est visité par la grandeur.

Amazing Grace fait aussi partie des très grandes heures de Jason Spaceman. Il met le feu aux poudres dès «This Little Life Of Mine», car voilà une extraordinaire stoogerie. Il baigne toujours dans ses antiques fascinations. Il est avec Sonic Boom le mec le plus stoogien d’Angleterre. Il passe au garage avec «She Kissed Me (It Felt Like A Hit)», mais on retrouve de vieux relents stoogy dans les mess around. Il passe une attaque de solo dévastateur, histoire de rester dans l’esprit éruptif des Stooges. Il ne s’en est jamais vraiment éloigné. Il envoie de sacrées tannées, des grosses nappes de son excuriatrices montées sur un beat têtu comme une mule. Toutes ces révolutions intrinsèques roulent comme les vagues au large du Cap Horn. Encore plus fascinant, voilà «Oh Baby», joué à l’atmosphérique. Jason semble travailler l’océan au corps. Il atteint au grandiose d’exception expatriarcale. La mélodie filtre la clameur d’un au-delà phosphorescent. En fait, ce qu’on entend là, c’est la musique du silence de la mort, la traversée du tunnel de lumière blanche. Nouveau coup de génie avec «Never Goin’ Back», une sorte de vieux garage déversé, gratté à la sévère et suivi à la cloche. Pur garage d’antho, avec tout le son du monde au rendez-vous et un solo en surtension. C’est à la fois lymphatique et rampant, infecté et râpeux, terrifiant et délicieux. Jason ramène ses trompettes en or massif pour «The Power And The Glory» : il y salue le diable et les quatre Cavaliers de l’Apocalypse. Avec «Cheapster», il rend un hommage terrible à Dylan, celui du speed sous expansion acide. C’est du «Maggie’s Farm» sous tempérance dévolue, une horreur, un contre-courant artérien, une folie subliminale, un rejet de greffe terminoïdal. Jason peut faire sauter le pavot de rats beiges et le pavé des rues borgnes. Il finit avec «Lay It Down Slow», un joli balladif qu’il explose à coups de guitare exterminatrice. Il gratte ses notes comme la bête de Gévaudan et chante avec les anges du paradis.

Quand Songs In A&E paraît en 2008, Jason Spaceman vient tout juste d’échapper à la mort. La pneumonie a bien failli avoir sa peau. On trouve sur l’album un bel hommage à Dylan intitulé «Yeah Yeah». C’est pulsé à la purulence du Maggie’s farm no more et puissant comme un hit des Dirtbombs. D’ailleurs, ce sont les Dirtbombs qui font les chœurs (Mick Collins, Troy Gregory et Ko Melina). L’autre coup de génie de l’album s’intitule «Soul On Fire», un fantastique balladif chargé de son et finement teinté de Stonesy, celle de «Wild Horses», mais le son de Jason est dix mille fois plus puissant - I got a hurricane inside my veins - Fantastique coup de maître piercien. Si on aime le macabre, alors on se régalera de «Death Take Your Fiddle», car Jason Spaceman demande à la Mort de prendre son violon and to play a song pour lui - I think I’ll drink myself in a coma - Mais il est plus vif que mort, car il enchaîne ça avec «I Gotta Fire», un cut qui sonne un peu comme «Gimme Shelter». Il retrouve sa veine mélodique avec «Baby I’m Just A Fool» et le dote d’un final éblouissant car complètement explosé de fusion cabalistique. Il retrouve aussi son cher gospel pour «The Waves Crash In». Jason y crée les conditions du gospel de la mort. C’est vraiment le son de l’au-delà, il sait de quoi il parle, il est déjà dans l’excellence de la partance, et il ne fait que traduire sa vision, comme le font tous ceux qui sont revenus de la mort.

Eh oui, Jason Spacemen est un miraculé. D’abord une chimio expérimentale pour traiter l’hépatite - It did work - puis une double pneumonie, avec les deux poumons remplis d’eau, le cœur qui s’arrête deux fois et les agents des pompes funèbres qui défilent dans sa chambre. On le croyait mort. Et Jason Spaceman se voit navré d’apprendre que cette épreuve ne l’a pas beaucoup transformé, comme on le dit généralement - I was the same disappointing person I was when I went in - Il n’est pas sorti grandi de cet épisode.

Sweet Heart Sweet Light date de 2012. Jason Spaceman est alors sous traitement pour soigner l’hépatite. En réalité, l’album devait s’appeler Huh?, en écho aux effets du traitement. Jason Spaceman dédie l’album à Jim Dickinson, pas moins. Ça semble logique vu qu’on est avec cet album sur Fat Possum. Jason Spaceman tape «Hey Jane» dans l’esprit de Lou Reed - Get no breaks for your rotten life/ hey when you gonna die ? - C’est d’un lugubre sans nom. On le voit revenir après une fausse sortie. C’est un spécialiste des effets de manche - Sweet Jane on the radio - Il parvient à monter une chantilly extraordinaire. S’ensuit la pop envenimée de «Little Girl» - Sometimes I wish that I was dead/ Cos only the living can feel the pain - et ça s’envole vers le soleil des anciens Égyptiens. Jason Spaceman fond sa voix dans l’aveuglante lumière blanche d’un mysticisme inverti. On retrouve plus loin une belle lampée de psyché avec «Headin’ For The Top Now». Une fantastique ligne de basse traverse la chose - We should be headin’ for the top now little girl/ But I’ve been rotting here for years - Jason évoque certainement sa condition de star condamnée à l’underground. Il sort pour l’occasion une pièce de psyché dansante chargée de belle basse bourdonnante et crée l’une de ces fantastiques ambiances dont il a le secret. En C, on tombe sur «I Am What I Am», co-écrit avec Dr John - I’m the tide that pulls the moon/ I’m the planet that lights the sun - C’est chanté au fantastique groove de gospel de la Nouvelle Orleans - I am what I am/ Get it in my hand/ Hear what I say/ See what I am/ You understand - Groove terrible et presque chamanique hanté par chœurs fantastiques. Les deux ultimes merveilles de Jason le moribond se trouvent sur la dernière face, à commencer par «Life Is A Problem», lugubre à souhait. Franchement, on ne peut pas espérer plus glauque - Jesus please drive me away from my sin - Il fait l’apologie du désir de mort - And I won’t get to heaven/ Won’t be coming home/ Will not see my mother again/ Cos I’m lost and I’m gone/ This life is too long/ And my willpower was never too strong - En fait, c’est une confession d’une intensité exceptionnellement dramatique. Jason avoue tout simplement qu’il n’est pas fait pour vivre aussi longtemps. Il poursuit dans la même veine avec «So Long You Pretty Thing» - Help me Lord/ It’s getting harder cos I made a mess of myself - Et il nous sort un final héroïque - And all your dreams of diamond rings/And all that rock and roll/ Can bring you/ Sail on/ So long - Quelle stupéfiante manière de faire ses adieux après avoir régné sans partage sur l’underground britannique.

Au cours d’un papotage avec Piers Martin, Jason Spaceman annonce que son nouvel album And Nothing Hurts pourrait bien être le dernier. Avec un humour typiquement britannique, il ajoute qu’il espérait bien voir la maladie interrompre le processus d’enregistrement de cet album - Only to give me a break - Il est en effet tellement perfectionniste que ça n’en finit jamais. Il lui faut un an pour mixer un album. Il indique que pour lui, un album entier représente trop d’investissement. Et dans un terrible éclair de lucidité, il ajoute : «I don’t know if people want music like that anymore.» Eh oui, qui écoute encore ce genre d’album aujourd’hui ? Puis Piers Martin attaque l’exégèse des lieux communs : Pure Phase serait le résultat du montage de deux mixages différents, péniblement assemblés à la main, mesure par mesure. Vrai, répond Jason Spaceman. 155 musiciens auraient joué sur Let It Come Down. Faux. «Too many I think. There are rules for these things.» Tout le groupe viré après Ladies And Gentlemen. Vrai. «Their demands just became kind of... weird.» Il explique aussi qu’il passe énormément de temps sur son ordi à bricoler ses démos. Il avoue avoir utilisé les 260 pistes de Pro-Tools, mais ça finissait par tourner en rond - It was pathetic.

Jason Spaceman raconte aussi qu’il avait demandé de l’aide à John Cale et à Tony Visconti pour finir Sweet Heart Sweet Light. Cale pas disponible et Visconti trop cher. Puis il s’est tourné vers Youth, mais ça a tourné au vinaigre. Jason Spaceman ne comprenait pas la méthode de Youth qui consistait à enregistrer des bouts et à les recoller. Stop ! On arrête tout ! Mais pour récupérer les bandes, il fallait payer les sessions. Le cirque dura huit mois. Finalement, Jason Spaceman préféra renoncer à tout. La seule idée de devoir retoucher à ces enregistrements l’indisposait.

Évidemment, la conversation bifurque et va droit sur Spaceman 3. On célèbre actuellement le trentième anniversaire de Playing With Fire. Piers Martin raconte qu’on a proposé deux millions de livres à Jason Spaceman pour reformer le groupe. Non. Pourquoi ? Parce que ça n’a pas de sens : «Pourquoi aller faire un truc inférieur à Spiritualized ?» Dans Record Collector, Mark Beaumont revient lui aussi sur Spacemen 3, mais de façon plus travaillée, car il branche Jason Spacemen sur ses racines, alors on entre dans la caverne d’Ali-Baba. Mr. Spaceman achète son premier album chez Rugby’s Boots : Raw Power. Uniquement au vu de la pochette. Il ne savait rien des Stooges. Il voit Iggy in his silver pants et la photo du wild cat au dos. Et quand il écoute l’album, c’est le coup de foudre. Il rencontre ensuite une équipe de like-minded sonic adventurers au Rugby Art College, Pete Kember, Pete Bain, Narry Brooker et ils partagent leur monde fait de Cramps, de Gun Club, de Suicide, de Tav Falco, de T. Rex, de Troggs, de Monks, de Captain Beefheart, de Nuggets et de Staple Singers. Ils creusent encore vers Big Star, le MC5, Sun Ra et les Thirteen Floor Elevators. Ils finissent par monter leur groupe en 1982 - We were born of inhability. Nobody wanted to be better on guitar, nobody wanted to learn how to play faster riffs - Comme les Cramps, ils font une force de leurs carences techniques. Pas question d’apprendre à bien jouer. C’est là que Jason Spaceman prend feu : «Quand tu passes la bandoulière de ta guitare électrique sur ton épaule, elle joue déjà, avant même que tu aies plaqué un accord, et quand tu le plaques et que tu le joues assez longtemps, le son que tu sors devient le truc le plus important du monde.» C’est l’évidence. Le principe de base. Le cœur du mythe. C’est bien que ce soit un vétéran des drogues et du drone qui le dise. Il est l’un des mieux placé pour parler de ça.

Avec Spacemen 3, Pete Sonic Boom et Jason Spaceman se positionnent tout de suite en marge des modes de l’époque, comme les Mary Chain, d’ailleurs. Ils enregistrent la série d’hypnotic modern psychedelic albums que l’on sait et jouent des anti-gigs un peu partout en Angleterre, le dos souvent tourné au public. Leur cote monte jusqu’au moment où une shoote éclate entre Jason et Sonic à propos des droits d’auteur et de Kate Radley. Sonic trouve qu’elle influence trop le travail de Jason. Fin des haricots. Ils enregistrent le dernier album Recurring chacun de leur côté, chacun une face. En splittant, les Spaceman 3 rataient ce que les concessionnaires appellent une occasion en or : un label américain leur proposait un contrat de plusieurs millions de dollars. Jason Spaceman rappelle qu’il ne mange pas de ce pain-là - I’ve never made music for a financial gain - On appelle ça l’intégrité. Mais il paye ça cher, car il n’a pas de blé.

Quand en 1991, il voit les Spacemen 3 se désintégrer, il se voit contraint de monter Spiritualized - I didn’t want to - Je n’ai pas confiance en moi. J’étais bien dans ce groupe car Pete avait de la confiance pour deux. Évidemment, Mark Beaumont veut savoir si Jason Spaceman a stoppé the hedonistic life. No more drugs ? Jason Spaceman répond à l’Anglaise. Il explique qu’à l’époque de la parution de Let It Come Down, il tombait du lit chaque nuit, et sa copine menaçait de le foutre à la porte s’il ne trouvait pas une solution pour arrêter ça. Alors il est allé acheter un matelas pour le mettre au pied du lit. Il se souvient aussi d’avoir oublié une bagnole pendant quatre ans à Abbey Road - I forgot about it. I left it at Abbey Road for the recording of that album for four years because I just wasn’t in a fit state to get it home - Oui, Jason Spaceman n’était absolument pas en état de ramener une bagnole à la maison. Il préférait le spaceship. Il ajoute qu’il a en perdu une autre du côté du studio Strongroom.

Et puis voilà que Jason Spaceman débarque à Paris. Inespéré. Pas de première partie. Deux heures de poireautage à l’ancienne, avec le cirque des techniciens qui n’en finissent plus d’accorder des guitares déjà accordées. On a beau se trouver dans l’ambiance magique du Cabaret Sauvage, ce cirque est insupportable. Et soudain, il arrive. Grand, maigre, lunettes noires, T-shirt blanc, jean et silver sneakers. Oh, pas tout seul, trois petites choristes black, deux guitaristes, une brillante section rythmique basse/batterie et un petit mec aux claviers dans un coin. Jason Spaceman s’assoit sur un siège haut face à son micro et attrape une Tele rouge à ouies. Présence immédiate. Derrière lui trône l’ampli marqué Mars (la moitié du logo plastique Marshall). Il attaque avec «Hold On», tiré d’Amazing Grace - The gospel according to Mr. Spaceman. On entre de plain pied dans quelque chose d’immédiatement grandiose qui nous dépasse tous autant que nous sommes, on sent quelque chose d’incroyablement puissant se construire couche par couche, les trois guitares se fondent dans les harmonies vocales. Il semble que Jason Spaceman atteigne à cette idée de l’apothéose jadis imaginée par Alexandre Scriabine, la fameuse mystique de l’extase. Jason Spaceman recrée exactement sur scène ce que Phil Spector créait au Gold Star, un mur du son, quelque chose d’extrêmement spectaculaire et beau à la fois. Il règne dans cette charge musicale une intensité de TOUTES les secondes. Chaque morceau semble construit sur le modèle d’une lente montée d’éléments soniques purement sensoriels destinés à fleurir pour se répandre dans le volume du chapiteau. C’est le principe même du gospel, art mystique par excellence. Jason Spaceman n’invente rien, sauf qu’il injecte dans son art tout le rock’n’roll dont il est capable, et un cut comme «Come Together» n’a jamais aussi bien sonné qu’à cet instant précis. On se sent littéralement convié à partager un moment exceptionnel. Ça va très loin. Une sorte de privilège. On croit même vivre un épisode unique et tellement parfait qu’il semble insurpassable. Il joue tous les cuts du nouvel album, il attaque chaque fois sur des phases de chant mélodique imparables, la beauté se confond dans le doux chaos du space-rock spacemanien. N’allez pas croire que cette énergie soit si différente de celle des Stooges. C’est exactement la même chose, le même genre de power viscéral, mais administré autrement. «Shine A Light» monte au cerveau de la même façon qu’un hit des Stooges ou de Sam Cooke. Bon, c’est vrai, ça prend un tout petit peu plus de temps, mais ça atomise les sens de la même manière, ça awsomise et ça trailblaze, ça wonderfulise et ça strike, si on avait la place pour le faire, on irait même jusqu’à se prosterner jusqu’à terre devant un tel shouter de gospel batch psychédélique. Il ressort même le «Soul On Fire» de Songs In A&E, on peut jurer sur la bible que l’«On The Sunshine» tiré du dernier album compte parmi les plus grands hits de l’histoire du rock, mais celui qu’on retrouve sur l’album n’est rien, strictement rien en comparaison de ce qui se passe sur scène au moment où cette merveille sort de la bouche de Jason Spaceman pour se fondre dans l’apothéose sonique de l’avant-rock spacemanien. Tout est spectaculairement hors normes, il joue tous les cuts d’And Nothing Hurt dans l’ordre à partir d’«A Perfect Miracle» jusqu’à «Sail On Thought» et nous fait chaque fois grimper un échelon dans l’extasy cabalistique. Il revient pour un rappel avec «So Long You Pretty Thing» tiré d’Huh et une version faramineuse de l’intouchable «Oh Happy Day» des Edwin Hawkins Singer. S’il en est un qui peut se permettre ce luxe, c’est bien Jason Spaceman. Sans doute est-il le seul au monde.

On retrouve toutes ces merveilles sur vinyle. And Nothing Hurt entre dans la catégorie des très grands albums de rock anglais, ne serait-ce que pour ces deux Beautiful Songs que sont «Here It Comes (The Road) Let’s Go» et «The Prize». La première sonne comme un classique d’Americana délié aux triolettes de guitare - Here comes/ The road let’s go/ The radio/ As far as we can go - Cette façon qu’il a de placer son radio dans le creux de sa diction argentée ! On retrouve un fil mélodique à l’état pur dans «The Prize», qui s’apparente à une véritable atteinte aux mœurs, un coup de génie languissant - And I don’t know/ If love is the prize - Belle apothéose aussi, à la fin d’«On The Sunshine». Jason Spaceman et Sonic Boom ont toujours adoré le grand rock américain, il faut s’en souvenir. Il chante ses around comme Iggy, voilà un slab digne de l’âge d’or des Spacemen 3, foncièrement psychédélique, d’une grande violence - Celebrate your finst/ And the music of the spheres - Ça s’achève dans un tourbillon apocalyptique de chœurs de cathédrale et de chorus de sax. Même chose pour «The Morning After», monté sur un tempo plus soutenu et embarqué vers un final d’exaction cathartique de vibrillons de sax et de matière fusionnelle, un pur jus orgasmique d’élévation pentatonique, le cut n’en finit plus de vomir ce son d’anticipation, c’est un retour aux grandes heures de Ladies And Gentlemen, une fantastique excavation d’évacuation d’urgence. Avec «Damaged» qui ouvre le bal de la B, Jason Spaceman se rapproche de Lou Reed, il s’y montre mélodiquement pur, les syllabes s’écrasent mollement dans le time du temps - Darling I’m lost/ And damaged/ Over you - Vraiment digne de «Pale Blue Eyes». Il shoote une petite dose de Ronnie Lane dans «A Perfect Miracle» et enchante son refrain avec des gratouillis dignes de «Mandoline Wind». Puis il prend «I’m Your Man» au timbre fêlé. Il suffit de voir sa tête sur la pochette intérieure : oh la la, ça va mal ! Il porte avec Dan Penn et Ronnie Barron tout le poids de la Soul blanche sur ses épaules.

Signé : Cazengler, despiritualized

Spiritualized. Le Cabaret Sauvage. Paris XIXe. 23 septembre 2018

Spiritualized. Lazer Guided Melodies. Dedicated 1992

Spiritualized. Fucked Up Inside. Dedicated 1993

Spiritualized. Pure Phase. Dedicated 1995

Spiritualized. Ladies And Gentlemen We Are Floating In Space. Dedicated 1997

Spiritualized. Let It Come Down. Arista 2001

Spiritualized. Amazing Grace. Sanctuary Records 2003

Spiritualized. Songs In A&E. Cooperative Music. 2008

Spiritualized. Sweet Heart Sweet Light. Fat Possum Records 2012

Spiritualized. And Nothing Hurt. Bella Union 2018

Piers Martin. The Man Who Fell To Earth. Uncut #257 - October 2018

Mark Beaumont. Hey Mr. Spaceman. Record Collector #484 - October 2018

23 / 11 / 2018 – TROYES

LE 3 B

THE HILLBILLIES

Sale crachin breton sur le pare-brise, des milliers de gouttelettes qui diffractent la lumière des autos que l'on croise à l'aveuglette. Un temps de chien à retourner chez soi, mais l'appel du rock'n'roll triomphe toujours. Pas question de rater le dernier concert de l'année au 3 B, de surcroît les Hillbillies ont une sacrée réputation de jeunes tueurs, alors la teuf-teuf fonce à dans la bouillie de pois-cassés, saluée par les gilets jaunes regroupés depuis huit jours sans faillir sur un terre-plein de Romilly-sur-Seine, petite ville sinistrée de l'Aube...

THE HILLBILLIES

Ne proviennent pas des Appalaches mais de Dijon. La moutarde du rock'n'roll leur monte rapidement dans le nez. N'ont pas commencé depuis quinze secondes que déjà vous avez le son qui tue qui déferle sur vous, le rayon extatique de la petite mort. Ne sont que trois pour se livrer en toute impunité à leurs exactions musicales. Alex, ses favoris en as de carreau lui mangent le visage, est à la contrebasse impeccablement cirée, Dim officie au chant et à la gretsch, d'un vert palmolive inamovible, au fond Maggio derrière sa batterie, l'a un regard d'aigle et d'acier qu'il darde sans arrêt sur ses deux comparses. Les guette à la manière des guerriers Apaches surveillant une troupe de pillards mexicains s'approchant de leur territoire. L'a intérêt à faire gaffe parce que devant ça remue salement.

Méfiez-vous des appellations incontrôlées, elles sont souvent trompeuses, les Hillbillies ne font pas spécialement du hillbilly. Pour les senteurs agrestes et campagnardes vous vous adresserez ailleurs. Pur jus rockabilly. Du sauvage, du concentré. Ce qu'il y a d'étonnant et de détonnant avec nos trois moutardiers c'est qu'ils jouent ensemble mais que vous avez l'impression que chacun tout seul se suffit amplement à lui-même. Et qu'à la limite deux sur trois absents l'on ne s'en apercevrait pas. Par contre la sourdine, ils ne connaissent pas, en trois sets, en comptant large, vous avez deux minutes trente durant lesquelles, la big mama et la batterie se sont tapés un petit solo, du genre nous aussi on sait le faire mais c'est encore mieux quand l'on fonce tous ensemble, tous ensemble, tous ensemble...

Dim gretsche comme pas un. L'a trouvé un truc qui vous scotche sec. Ne bouge pas les doigts, vous secoue le son comme pas un. Pas de pose à l'artiste inspiré, vous entendez mais vous ne voyez rien. Vous file la preuve avant l'épreuve. Une efficacité de toute éblouissance. L'air de rien, je m'occupe de chanter moi, la guitare c'est une affaire entendue, réglée depuis belle lurette. Pas besoin de convoquer un symposium pour décider de la note qu'il faut jouer. Et vous prenez de ces dégelées dans les oreilles à vous rendre fou. Pas le temps de s'ennuyer, vous plaque les unes après les autres de minuscules séquences sonores qui se succèdent à toute vitesse. Une habileté démoniaque, le gars qui vous croque une fresque de vingt-cinq mètres de long en moins de trois minutes. N'y a que sur le Peggy Sue de Buddy Holly qu'il condescendra à vous répéter l'espèce d'invraisemblable entassement rythmique si particulier du morceau. Sinon, il stride dur. Vous décoche des notes à la façon des carreaux d'arbalète, une dans la pomme posée sur votre tête, l'autre directement dans votre cervelle, parce que le rockabilly est une musique qui s'apprécie avant tout quand elle vous fait du mal.

Personne n'aimerait être à la place de Fredo, face à cet énergumène qui trille des oiseaux carnivores de sa guitare toutes les trois secondes, vous diriez qu'il n'y a rien à faire, qu'il se suffit amplement à lui-même, que vous feriez mieux de rédiger votre lettre de démission. Pas Fredo, le genre de mec que vous jetez à la porte de chez vous qu'il est déjà et encore à vos côtés comme s'il n'était jamais sorti. Une sangsue, une ventouse. L'a la big mama imposante. Tchic et tchic et tchac, bisque, bisque, rage, l'est là comme le python articulé de neuf mètres qui s'est enroulé autour de vous et qui vous mord à l'épaule pour vous rappeler qu'il est là tout contre vous au cas ( improbable ) où vous l'auriez oublié. C'est simple se sert de sa double bass comme d'une double batterie. L'est là et n'a aucune envie de décamper. La pustule du rockabilly, il la propulse, vous la catapulte à la manière des fleurs de cactus. En terme plus trivial nous dirions qu'il pousse au cul. Détient une partie du secret énergétique des Hillbillies, le temps perdu se rattrape toujours, suffit de ne jamais le perdre.

Donc à la troisième batterie Maggio. Maintenant vous comprenez pourquoi il scrute les deux mescaléros sortis de leur réserve devant lui. Les tambours de guerre c'est justement sa spécialité. La survenue aveuglante de l'éclair et l'ébranlement du tonnerre. S'est institué le point de jonction des deux dératés. Les poursuit, les suit, l'essuie les distance, les dépasse, les devance, tout cela en même temps, faut voir, la prestance impériale dont il se lève brutalement pour clore la charge de chevaux fous, et retenir d'une main une cymbale afin de la murer définitivement dans un silence cyclopéen.

Mine de rien Maggio est le chef d'orchestre occulte de ce combo soleil sans pareil. Z'ont trouvé l'épure du rockabilly, z'ont banni le gras, n'ont gardé que le miel, le ciel et le fiel de l'essentiel, sa nervosité, son agilité, sa rapidité. Sa force de frappe, son punch déstabilisateur qui vous envoie valser dans les étoiles. Plus le chant. Le rockabilly n'est pas un film muet. L'est comme les trois mousquetaires, réduit à la portion congrue du rock'n'roll trio, mais agrémenté de l'arme fatale. La flamme sans laquelle le bâton de dynamite n'est qu'une poignée sans valise. Se regardent tous les trois, échangent un sourire complice, Dim le crazy jette un coup d'oeil distrait sur la set list – de Joe Clay à Buddy Holly, de Slim Harpo à Johnny Cash en passant par Carl Perkins et Sonny Burgess – et hop il se jette dans le grand bain depuis le troisième étage du grand plongeoir et dans le temps intemporel de cette chute de l'ange vous avez droit à toutes les figures attendues, les interruptions brusques, les reprises hoquetantes, les inflexions croquignolesques, les exaltations pâmoisantes, les uppercuts glottiques, les inflexions menaçantes, toute la grammaire articulatoire du rockabilly déclinée à folle allure.

Les Hillbillies ont enfoncé les convictions. La complicité entre jeunes trentenaires au sommet de leur art et public de connaisseurs s'est installée naturellement. Invitent Alex, puits de science rockabillyenne et habitué du 3 B d'origine dijonnaise, à tenir la basse durant le rappel. S'en acquitte magnifiquement. Terminent sur un de leurs morceaux un blues qui aboie à la manière dont Howlin Wolf hululait les nuits de loup-garou.

La saison 2018 du 3 B se termine sur un coup d'éclat. Merci à Fabien pour ses splendides concoctations sonores, et à Béatrice la patronne sans qui rien ne serait possible et qui prépare quelques surprises pour l'année qui vient.

Damie Chad.

 

THE HILLBILLIES

( Old Rusty Dime Records / 2018 )

Crazy Dim : guitar & vocal / Alex Terror : double bass / Maggio : drums / Batman : saxophone.

Pochette papier classe, glissée dans une pochette plastique transparente : fond noir et lettrage rouge pour le dos agrémenté d'une citation de Jimmie Rodgers, mais le meilleur c'est la couve, un dessin de Ludo, les Hillbillies sur une voie de chemin de fer, ce qui explique la présence de Jimmie Rodgers...

Satan's train : l'on s'attend à un convoi funèbre qui fonce vers la mort à toute blinde, c'est beaucoup plus rusé que cela. Le Diable vous surprend toujours, n'est pas uniquement le grand cornu dégoûtant, sait avoir la classe, la veste cintrée et le style. Les Hillbillies sont sur les rails, s'ébranlent lentement et soudain le vocal mord le basalte des remblais, la guitare de Dim ne s'arrête jamais dans les gares sinon pour les catastrophes ferroviaires, la big mama de Fredo vous fait le grand écart sur le toit des wagons à l'intérieur des tunnels, la batterie de Maggio se contente de battre le rappel du rock'n'roll. Sober man blues : ( + Flo : chorus / Jimmy : rhythm guitar ) : une promesse d'ivrogne. En tient une bonne couche. Pour le blues vous repasserez. C'est du rockab obstiné qui vous arrive direct sur la gueule comme le crotale qui surgit enfin de la bouteille de Jack dans lequel il était enfermé depuis dix ans. Le pauvre gars l'a avalé tout droit, étonnez-vous ensuite s'il hoquette dans ses socquettes jusqu'à la fin du morceau. Luisant comme ces renards dans lesquels vous pataugiez à la fin d'un bal honky tonk. No title : rumble-surf avec le sax qui s'égosille sans fin. A la fin Dim hurle comme si on lui clouait les arpions sur le plancher. Un truc qui s'écoute tout seul et qui s'écroule comme un tsunami sur votre misérable existence. Roboratif et rotor hâtif.

Damie Chad.

TUKA / JALLIES

( Tuka-TheJallies-2017 )

Céline : chant / guitare / caisse claire / percussions / kazoo

Kross : contrebasse / chant

Leslie : chant / guitare / caisse claire / percussions

Thomas : guitra / percussions / chant

Vanessa : chant / guitare / caisse claire / percussions

Drame cornélien dans les chaumières. Que choisir ! Vers lequel des deux artefacts se portera votre cœur ! Le vinyle, ou le CD ? Au premier abord une reproduction à l'identique mais miniaturisée. Le premier possède l'avantage de la pochette, le second offre un petit livret en plus. Une seule solution s'impose : les deux. Pas un de plus ( quoique si vous n'avez pas eu la primeur premier CD, vous pouvez vous mettre en chasse car il est détestable de passer pour le blaireau de service ), pas un de moins ( mais un moins qui est un must ).

Donc la pochette. Surprise. Z'ont les trois plus belles filles du 77, et pas une sur la couve. Même pas les deux garçons. Par contre, une réussite graphique comme l'on n'en voit peu. Sur fond gris le J majuscule à forme stylisée de fibule romaine avec ce rose princesses aux petits pois blancs. Sur le linéaire du bas, le chat poète qui regarde les étoiles ( les amateurs de Fantômette apprécieront ) plus haut le tampon officiel the Jallies swing'n'roll band, le stigmate distinctif que tous les adorateurs du groupe ont pris l'habitude de se tatouer sur le front à l'encre sympathique en signe de reconnaissance et d'affiliation à une association secrète destinée à dominer le monde, et puis le coup de génie : les lyrics de Turtle Blues de Janis Joplin, car les filles ne sont pas des broutilles, elles ont la langue et la vie bien pendues aussi tranchantes qu'une faucille.

 

Tuka : z'ont des voix qui papillonnent nos princesses, glissent comme emportées par une brise printanière, prennent un peu d'altitude mais pas trop, ont tout de même envie de ne pas s'échapper, elles aiment le risque, sur ce la guitare de Tom se met à miauler comme si elle donnait des coups de pattes, alors faut les entendre avec leurs voix satinées de mijaurées aguichantes, du coup Céline joue du kazoo pour se moquer de vous, et elles vous font enrager toutes en chœur parce que leur cœur à elles il virevolte au soleil. I love you ( but I've chosen rock'n'roll ) : grondements et grincements de guitares, il y a des choses plus importantes que l'amour dans la vie, le rock'n'roll par ( unique ) exemple, Vanessa déclare sa flamme au rock'n'roll et les sœurettes vous font des harmonies pour film emphatiques de série B. Faut l'avouer sur ce morceau les guys vous montrent un peu ce que c'est que le rock. Les gals ont accepté, une fois n'est pas coutume, le rôle d'admiratrices. Elles s'en tirent très bien d'ailleurs. Groupies un jour, Jallies toujours. Du rouge à nos lèvres : rien à voir avec une pub pour les rouges à lèvres, un hymne à Dionysos, tout est vain sauf le vin – remarquez les ronds de verre en filigrane sur la pochette – sont prêtes à tout pour une nuit avec lui, et une fois qu'il a pénétré dans la nacre de leur chair, elles s'animent les pomponnettes un peu pompettes, le kazoo se prend pour une trompette et le tout éclate en une symphonie vocale, mais elles se reprennent toute douces comme si elles soufflaient la chandelle de l'ivresse pour des nuits rouges de désir encore plus longues. Vous avez la permission de rêver. Cry baby : vous n'aurez pas le temps de pleurer. S'amusent comme des petites folles, jusqu'à Kross qui vous tresse des choubidou-scoubidou à grosse voix d'ogre, un véritable dessin animé, le kazoo qui aboie comme un saxophone enragé, la guitare de Tom qui vous enluminure des chinoiseries, et les délurées qui vous font des claquettes sur la caisse claire, et leurs voix entremêlées qui montent et descendent les escaliers de l'impertinence. La vie en rose : au début cela ressemble à une chansonnette d'amour sur des gouttes de contrebasse mais derrière la guitare de Tom se tortille à la Django – normal quand les poulettes au croupion énamouré sont au poulailler le Reinhart n'est pas loin – et en avant la fiesta, le chant s'anime et le monde vous prend des teintes du plus beau rose et les copines joignent leurs timbres les plus suaves, c'est parti pour le bal qui batifole. Paris night : une virée à Paris, attention messieurs nos demoiselles sont des buveuses d'âme. Un véritable drame. Les goules sont de sortie, tant pis pour vous. Parce que pour l'auditeur c'est un régal, une harmonie sans égale entre l'accompagnement et les voix, ensorcelantes, un flot de beauté et de liqueur rouge sang. Rockin' Cats : se la jouent rockeuses, partent à la chasse aux chats. Elles sont la proie et les chasseresses. S'amusent comme des folles, elles ont des voix d'adolescentes perverses, et sourient sans vous regarder. Vous les suivrez jusqu'au bout de la nuit sans avoir à le regretter. Blue drag : une intro de guitare angoissante suivi d'un intermède au kazoo aussi long qu'un gazoduc, les Jallies nous montrent tout ce qu'elles et ce qu'ils peuvent faire, ça défile à toute vitesse, à chacun, à chacune son tour de piste, une démonstration de sport de combat, sans temps mort, en trois minutes un condensé de Jallies le plus pur. Gars efficients, filles scintillantes. Vous ne trouverez pas mieux. Chianteuses attachiantes : autoportrait avec filles. En français pour être sûres que vous comprenez. Se mirent dans les yeux des gars, et puis leur tirent la langue. L'art de la mise en boîte ( aux petits pois ). Un petit air country d'insupportables gamines à la June Carter du temps de ses quatorze ans. Une réussite. Le chat : encore un autoportrait mais déguisé, et avec chat. Les manzelles vous font mille chatteries pour vous annoncer qu'elles vous mènent par le bout du nez, où elles veulent, comme elles veulent, quand elles veulent. A les écouter vous ronronnez de plaisir. Oui, c'est bien chat. The Jallies : on n'est jamais mieux servi que par soir même. Après le dithyrambe à Dionysos, le péan aux trois déesses. L'hymne officiel du Jalliesland. Vous ne pouvez vous empêcher de taper du pied et de le fredonner tout en remplissant votre demande de naturalisation. Les fillettes tirent un feu d'artifice vocal en leur honneur et vous applaudissez à en mourir.

Non ce n'est pas fini, une dernière pépite. Un dernier verre de rouge pour la route. Le coup de l'étrier. Attention c'est du sérieux. Du lourd. Du grave. Les boys se sont conduits en gentlemen, z'ont mis les filles à l'abri, elles se chargeront des chœurs. Elles font ça très bien ( comme la cuisine et le ménage ). Kross se lancent dans un Tutti Frutti des mieux venus. Avec un solo de dix secondes de Tom pointu comme une aiguille à tricoter qui s'enfonce dans votre œil. Derrière les oiselles piaillent et s'envolent comme si leur vie en dépendait. Revenez-vous vite les tourterelles, sinon l'on va s'ennuyer !

 

Du swing à gogo. Brillance et pétillance. Le groupe arrive à une maturité confondante. Conjugue l'aisance et la joie de vivre. Vigne folle et vendange enivrante. Les Jallies en elles-mêmes telles que nous les aimons. Ce deuxième disque est une rose carnivore qui dévorera votre âme.

Damie Chad.

ROCKABILLY GENERATION N° 7

( OCTOBRE / NOVEMBRE / DECembre / 2018 )

Ils ont osé, ils ont mis une fille en couve. ( Philippe Manoeuvre raconte qu'une gerce en tête de Rock & Folk équivaut à trente pour cent de ventes en moins ). Y en avait déjà une sur le numéro 3, mais ça ne compte qu'à moitié puisqu'elle était avec son boyfriend. Oui mais à voir la plantureuse assurance d'Annie Leopardo, vous comprenez qu'elle n'a besoin de personne pour survivre dans la jungle. Rien qu'à la voir vous zieutez que c'est une bombe à manipuler avec précaution. L'est d'ailleurs la proue chantante des Booze Bombs. Se raconte sans chichi, d'origine sicilienne, née en Allemagne, possède l'assurance tranquille des gens qui ont réussi à faire ce dont ils rêvaient tout petits, pour elle c'était chanteuse. Vous trouverez dans la 352 ième livraison de KR'TNT ! du 14 / 12 / 2017 le compte-rendu du concert explosif de la dame au 3 B...

Hommage aux pionniers, cette fois Greg Cattez évoque Buddy Holly. Mort trop tôt. ( Ce qui est déjà mieux que de mourir trop tard. ) Que serait devenu Buddy Holly, comment sa carrière aurait-elle évoluée ? L'eut de grands admirateurs, notamment les Beatles... Buddy portait-il le futur du rock'n'roll ou avait-il simplement une carrière à gérer... n'empêche qu'il avait un son de guitare fabuleux et que son rock relève d'une esthétique très personnelle.

Suivent un panorama photos, Cavan se taille la part du lion, du Festival Rock a Billy de La Chapelle Serval du mois de juin, un article sur la reformation des Scamps, groupe français des années 80, le gros dossier sur Annie Leopardo, et petit nouveau dans la basse-cour, Dylan Kirk, dix-huit ans, une renommée internationale, et un jeu de pumpin' piano à la Jerry Lou qui accroche les amateurs...

Page 29, Marlow le marlou, égrène ses souvenirs et se raconte. Pas besoin de poser des questions, n'y a qu'à l'écouter. L'a commencé comme beaucoup par Hendrix et Rolling Stones, mais la commotion c'est Elvis en 1968 – année éruptive – à douze ans d'intervalle le King aura initié deux générations au rock'n'roll, je ne vois pas qui a pu faire mieux ( et même autant )... l'histoire continue avec les Stray Cats en 1981 et la naissance des Rockin'Rebels... Pour ceux qui ne connaîtraient pas, Tony vient de sortir une Anthologie : 1978 – 2018. Je plains les malheureux qui n'ont pas cette merveille dans leur besace.

Petit détour par la Bretagne, Bourgneuf en Retz début août, 18 ième concentration US & Rock'n'roll Culture avec les Booze Bombs, les Hillbillies ( coucou les revoilou ) et les Naughty Boppers que je n'ai pas encore vus, ce qui est un véritable scandale... Le numéro se termine sur des photos du Béthune Retro.

Nouvelle maquette plus aérée, le numéro évolue, Sergio Katz prépare deux nouvelles rubriques pour le 8. En attendant lisez le 7, ne ratez pas l'aventure quand elle est en train de se dérouler. Vous le regretteriez plus tard.

Damie Chad.

Editée par l'Association Rockabilly Generation News ( 1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 4 Euros + 3,60 de frais de port soit 7, 60 pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 30, 40 Euros ( Port Compris ), chèque bancaire à l'ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that's what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues... Et puis la collectionnite et l'archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l'impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents. Attention N° 1 et N° 2 et N° 3 épuisés.

ROCKAMBOLESQUES

FEUILLETON HEBDOMADAIRE

( … le lecteur y découvrira les héros des précédentes Chroniques Vulveuses

prêts à tout afin d'assurer la survie du rock'n'roll

en butte à de sombres menaces... )

EPISODE 9 :PREPARATIFS HÂTIS

( Preparato Esttudioso )

L'on est arrivé au petit matin chez Popol, mais  le Chef et moinous sommes repartis aussitôt accomplir une dernière formalité, me in the teuf-teuf, le Chef dans le fourgon que nous avons jeté dans une gravière de Nogent. Y eut un gros glouglou et puis plus rien, les gravières de Nogent ne rendent jamais leurs carcasses. Durant le retour nous avons quelque peu philosophé :

    • Chef, nous avons les trois cassettes mais nous n'en sommes pas plus avancés, que donc l'Elysée voulait-il en faire ?

    • Agent Chad, votre impatience dénote une personnalité insatisfaite, vous ne savez pas profiter de l'instant présent, apprenez à ne pas vous projeter dans le futur, le sage chinois l'a maintes fois réaffirmé, un Coronado non fumé a autant d'insignifiance qu'un Coronado déjà fumé, mais ce qui est pure jouissance et présence métaphysique de l'Être est le Coronado que l'on est en train de savourer.

 

CONSEIL DE GUERRE

Popol nous offrit un plein verre de moonshine polonais qui nous fit si grand bien que nous en reprîmes quatre ou cinq d'affilée. Assises à une table Darky et Claudine échangeaient des souvenirs, à l'autre bout du comptoir Cruchette et les quatre musiciens – nous les appellerons désormais Eric 1, Eric 2, Eric 3, Eric 4, pour mieux les distinguer, leur prénom danois à consonance gutturale étant difficilement prononçables pour des palais civilisés – s'amusaient follement :

    • Chef, ils sont fous ces nordiques, ils me versent du Moonshine dans la culotte, cela me fait tout drôle !

Mais nous n'y prenions pas garde, l'heure était aux plus graves décision.

    • Combien de spectateurs avez-vous prévu pour le set de Darky ce soir, s'enquit le Chef.

    • Entre quinze cents et deux mille, pour Darky j'ai fait un effort, ce soir ce sera une soirée open bar, Moonshine Polonais en libre service !

    • Mais Popol, le bar ne contiendra jamais une telle foule, et tu as compté le nombre de bouteilles de Moonshine nécessaires !

 

Mais Popol avait tout prévu. L'avait passé un accord – il tenait à en garder pour l'instant les clauses secrètes – avec le cirque ZAVATIPAS qui campait fort opinément à l'entrée de la ville sur un terrain vague. L'arrivée pétaradante de deux gros camions rouges nous convainquit aisément des capacités organisationnelles de Popol. Déjà une équipe de gros bras commençaient à décharger dans la rue de gros madriers qu'ils soulevaient comme des fétus de paille et devant nos yeux émerveillés en trois demi-heures ils eurent tôt fait de monter une longue estrade avec sono et projos... Pendant ce temps, le second poids-lourd cul contre l'entrée du café déchargeait des dizaines de caisses de Moonshine, Popol nous avait demandé de sortir car soutint-il les gars avaient besoin de ne pas être gênés dans leur mouvements pour les entreposer dans la cave...

A dix heures du matin, tout était prêt. Il n'y avait plus qu'à attendre les réactions des autorités.

PREMIERE ESCARMOUCHE

Elles ne se firent pas attendre, quatre gendarmes descendirent d'une estafette et se dirigèrent vers Popol :

    • Monsieur - l'officier avait cette arrogance obséquieuse des fonctionnaires sûr de leur mauvais droit – nous ne doutons pas que vous ayez une autorisation pour installer une estrade aussi extravagante, toutefois la Municipalité nous a fait savoir qu'elle n'en avait délivré aucune.

Popol sourit avec cet air bête que les commerçants arborent lorsqu'ils présentent une note arnaqueuse au client pigeonné, se contenta de tirer de la poche arrière de son jean une feuille pliée en quatre qu'il tendit au Capitaine. Celui-ci la déplia, entreprit d'y jeter un coup d'œil distrait et désapprobateur, mais eut tout de suite un haut-le-corps, sa face s'empourpra telle une pivoine écarlate, sa main se leva pour un bref salut militaire et d'un pas rapide, suivi par ses sous-fifres silencieux il rejoignit son véhicule réglementaire qui démarra sur les chapeaux de roue. Popol replia soigneusement la feuille et nous sourit :

    • Autorisation préfectorale, mes amis, croyez-vous que je fournisse gratuitement en Moonshine Polonais la préfecture pour les parties fines de ces messieurs censés veiller à la dégradation des mœurs de leurs concitoyens, sans contre-partie ?

 

UN REVENANT

Les amis des animaux trouveront que Molossa ne s'est pas trop montrée depuis deux épisodes, qu'ils ne s'inquiètent point, elle est sous le comptoir devant un grand bol de Moonshine que Popol lui a amoureusement préparé... La vérité historique des faits m'obligent à rapporter qu'elle en a bu de vaste lampées et qu'elle est dans un état semi-comateux. C'est pourtant elle qui poussa le wouaf d'alerte ! Le danger s'approchait, par la glace du café nous ne voyions rien, toutefois au bout de trois minutes, nous entendîmes un léger toc-toc à peine inaudible mais qui allait s'amplifiant... Molossa grogna... il était indubitable que l'ennemi approchait...

Nous n'en crûmes pas nos yeux, dans l'embrasure de la porte apparut la maigrichonne silhouette de L'Inspecteur Divisionnaire des Douanes, il brandit fièrement sa canne, sa face de cul s'illumina d'un sourire d'extrême jubilation :

    • N'ayez crainte Monsieur Popol, je ne viens pas vous embêter pour quatre malheureuses bouteilles de Moonshine Polonais, une vieille affaire, sur laquelle l'administration des Douanes dans une incompréhensible mansuétude a décidé de passer l'éponge. Toutefois, selon un coup de téléphone d'un informateur secret, en témoignage d'amitié je me permettrai de vous apprendre qu'il s'agit de notre valeureux capitaine de gendarmerie, il paraîtrait qu'un gros camion rouge du cirque ZAVATIPAS – nous nous intéressons depuis quelque temps à ces forains qui se livrent à un étrange va-et-vient de semi-remorques entre la charmante cité de Provins et la lointaine Pologne, mais je m'égare, pourquoi vous livré-je les informations confidentielles de nos services, bref si cela ne vous dérange pas trop Monsieur Popol, j'aimerais visiter, un simple coup d'œil, votre cave, j'espère que vous n'y voyez aucun empêchement ?

Popol se précipita. Je ne l'avais jamais vu aussi obséquieux, des Monsieur l'Inspecteur Divisionnaire à lécher l'anus d'un bouc dans une cérémonie diabolique, des prévenances à n'en plus finir, des ''je vous ouvre la trappe'' serviles, des ''je vous allume la lumière'' d'une voix chevrotante, des ''attention à la quatrième marche un peu usée'', un esclave qui court chercher le fouet avec lequel le maître lui arrachera la peau du dos... Je ne sais si au dernier moment l'Inspecteur Divisionnaire des Douanes hésita mais lorsqu'il sentit la truffe chaude de Molossa sur son mollet gauche, il descendit prestement les marches, l'on entendit toc-toc-toc-toc-toc-toc-toc-toc et puis plus rien. Au bout du comptoir le Chef alluma un Coronado et Popol se mit à essuyer ses verres en compagnie de Cruchette...

Une heure s'écoula dans un silence relatif, quatre douaniers en uniforme surgirent brutalement.

    • Nous cherchons Monsieur l'Inspecteur divisionnaire, l'avez-vous vu ?

    • Bien sûr, il est descendu à la cave, il doit y être encore ! Popol était tout sourire...

    • Toutefois il me semble l'avoir vu remonté, j'étais en train d'allumer un Coronado, mais il me semble qu'il est ressorti, laissa échapper le Chef.

Revenus de leur vérification les quatre uniformes semblaient intrigués :

    • Il n'était pas là, mais nous reviendrons regarder d'un peu plus près ce qui se trouve exactement dans ces centaines de cartons, là nous n'avons pas le temps, mais dès que nous aurons récupéré Monsieur l'Inspecteur Divisionnaire, nous nous livrerons à une visite méthodique.

Popol leur proposa une tournée mais ils refusèrent, d'un ton rogue, arguant qu'ils étaient en service commandé. A peine étaient-ils sortis qu'il farfouilla dans un placard pour en extraire un vieux Nabuchodonosor vide – je me permets de rappeler au lecteur peu versé en champagne qu'il s'agit d'une bouteille de quinze litres - qu'il entreprit consciencieusement de remplir en y versant quinze litres de Moonshine. Souriait de toutes ses dents le Popol, il rangeait la dive bouteille dans le placard, lorsque Cruchette s'exclama :

    • Vous avez vu dehors !

L'AVANT-CONCERT

N'était même pas midi et la rue était déjà noire de monde. Des hordes de punks aux crêtes démentes pactisaient avec des bikers bardés de cuir, toute la faune rock, cats, goths, métalleux, fifties, skins, de la région parisienne s'était donné rendez-vous devant chez Popol. Popol trouva vite de l'aide, dix grands gaillards descendirent avec lui dans la cave et formèrent une chaîne sous les applaudissements déchaînés des assoiffés. Sur la chaussée s'élevaient des pyramides qui atteignaient les étages supérieurs des maisons. L'on avait beau se précipiter pour sortir les bouteilles, il en venait toujours. Popol fut porté en triomphe, les filles se l'arrachaient, l'était couvert de rouge à lèvres des pieds à la tête, faisait le modeste '' Ce n'est rien, un en-cas, j'ai prévu cinquante mille bouteilles, non ce n'est pas beaucoup, je compte sur deux mille participants, un petit Hellffest, une misérable soirée ! Pour ceux qui auraient une petite faim, dans une demi-heure un camion ZAVATIPAS dix tonnes de sandwichs et cinq tonnes de chips !'' Mais il n'était pas seul à connaître la gloire. Lorsque les Eric eurent expliqué en mauvais anglais qu'au Danemark le truc le plus fun consistait à remplir les culottes des filles de tout ce qui vous tombait sous la main, la foule – y avait maintenant près de cinq mille pèlerins - se sentit l'âme danoise, je préfère ne pas vous raconter les scènes de folie érotique qui s'en suivirent, l'on se sentait transporté, dans le Jardin des Délices de Jérôme Bosch, Molossa reçut mille caresses, chacun voulait son selfie avec elle, l'on se disputait pour lui offrir le saucisson des sandwichs, en bonne chienne sage et bien élevée, ne voulant peiner personne, elle s'empiffrait à éclater. L'apparition de Darky provoqua un moment de stupeur. L'on n'avait jamais vu une fille lookée comme cela. Tout de suite elle eut des imitatrices, des filles retiraient leur tampon hygiénique pour décorer leur T-Shirt... une après-midi de rêve. A neuf heures pile les Svart Butterflies montèrent sur scène. L'on comptait déjà quatre ou cinq fan-clubs, devant l'estrade, ils n'avaient pas encore joué une note que c'était une cohue indescriptible, Les Eric ( 1, 2 , 3 ) accordaient leurs guitares, le 4 tapotait doucement la grosse caisse de la fanfare du cirque ZAVATIPAS... C'est à ce moment-là que le Chef me fit signe :

    • Agent Chad, cette nuit va être la plus longue de votre vie !

    • Oui Chef, un concert extraordinaire, la légende du rock'n'roll ! Plus tard, dans les siècles à venir, les lecteurs se précipiteront sur mes Mémoires pour lire un témoignage écrit par un témoin de l'évènement !

    • Agent Chad, ne soyez pas stupide, heureusement que je veille, regardez aux extrémités des deux rues et derrière les vitres des fenêtres des maisons !

Je jetais un coup d'œil aux endroits indiqués par le Chef. Mon sang se glaça.

    • Euh ! Chef , si j'étais vous j'allumerai un Coronado !

    • Que croyez-vous que je sois en train de faire, agent Chad !

( A suivre ).