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15/02/2017

KR'TNT ! ¤ 316 : STOOGES / KING MUD / FOBY / HOWLIN' JAWS / ANGE-MATHIEU MEZZADRI

 

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 316

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A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

16 / 02 / 2017

STOOGES / FOBY / MUD KING / HOWLIN'JAWS

ANGE-MATHIEU MEZZADRI

 

stoog by me

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— T’es pas allé voir le film de Jarmush sur les Stooges ?
— Si...
— Mais j’t’ai pas vu dans la salle !
— Suis arrivé à la bourre. J’avais pas trop envie de palabrer avant... Les Stooges, ça a toujours été un truc à part. Les potes avec lesquels j’écoutais ça ado sont morts, tiens, comme Dave Alexander. Picolaient trop. Alors maintenant, c’est compliqué d’en parler avec des gens que tu connais mal.
— Et t’en penses quoi du film de Jarmush ?
— Oh je sais pas quoi te dire. Le truc qui me gêne, c’est d’être assis dans une belle salle de cinéma confortable pour voir des miettes de Stooges. Le chaos, ça ne se marie pas très bien avec le confort d’une salle de cinéma de province, si tu vois ce que je veux dire. J’aurais préféré une salle pourrie comme celle de Mocky à la sortie du passage Brady, t’as des kleenex par terre et des taches de sperme sur le fauteuil devant toi. Là d’accord, on renoue avec une certaine cohérence. J’adore la cohérence, tu vois. C’est même ce que je préfère dans la vie. Si t’es pas cohérent, poto, t’es marron ! Tu me suis ? À voir ta mine, ça n’a pas l’air... Mais bon, pour revenir à tes moutons, on regarde quand même ce putain de film, parce que tous les gens qu’on y voit parlent d’un truc qui nous intéresse au plus haut point : les Stooges ! Eh oui, j’ai l’impression de rabâcher un vieux discours, mais pour des mecs comme moi, les Stooges, c’est la base, bien plus que les Stones ou tous les autres groupes. Même si t’as démarré dans ta vie de rocker de banlieue avec Jerry Lee, eh bien figure-toi que les Stooges ont remis tous les compteurs à zéro, et tout, écoute bien ce que je te dis, tout est reparti de là. Tout ! C’est à ma connaissance le seul groupe qui a été capable de démarrer avec un monster blast comme «1969». Dès le premier single, t’étais baisé. Fait comme un rat. T’avais beau blablater ah oui, blih-blah-blah Brian Jones, blih-blah-blah Charlie Feathers, blih-blah-blah Muddy Waters, t’étais rattrapé par le groove animal de «1969» et son all across the USA, et t’étais hanté par cette voix qui te rentrait sous la peau et aussi par ce riff définitif que tu rejouais sans fin sur ta petite guitare de merde, et t’avais vraiment l’impression de recommencer à vivre, mais pour de vrai, dans chaque instant de la seconde où ça se passait, tu sentais l’énergie du solo couler dans tes veines, et tu te disais, tu sais comme tu le fais parfois en t’interdisant de tricher, tu te disais : ah oui, ce truc-là, c’est vraiment fait pour moi, comme tu pourrais le dire d’une gonzesse. Tu vois, ce que j’essaie de te dire c’est que les Stooges, poto, ce n’est pas un documentaire, c’est complètement autre chose, il s’agit d’un truc qui se situe à un autre niveau, c’est l’essence même d’un style de vie qu’on choisit de vivre, et tu vois, t’es pas obligé de mettre un collier de chien comme Iggy ou de sortir ta bite à toutes les occasions, mais chaque fois que tu mettras le premier album des Stooges sur ta platine, tu mettras le volume à fond, et si t’as un peu de chance, tu rencontreras des mecs qui pensent exactement la même chose, pour qui les Stooges en 1969, c’est devenu le modèle absolu, des mecs qui préfèrent mettre leur santé en danger plutôt que d’aller travailler dans une banque ou chez un notaire, tu vois ce que je veux dire ?
— Oui, bien sûr. Mais tous les fans de rock font comme toi, ils tombent dans des excès de langage comme tu le fais. Ce que tu dis n’a strictement rien d’original. Tu as quand même bien une opinion sur le film de Jarmush ?
— J’ai trouvé ça trop déséquilibré. Trop de parlote et pas assez de musique. Pour moi, le film rock parfait, c’est Woodstock. Tu vois les Who et Sly Stone en entier et aucun putain de réalisateur n’arrive avec des ciseaux pour charcuter Sly Stone ou Pete Townshend sur scène. Tu as le cut en entier, c’est comme si tu avais assisté au concert. À mon sens, l’essentiel quand tu fais un film musical, c’est de respecter l’artiste, et donc tu évites de le charcuter quand il joue un morceau. L’abruti qui a fait Wattstax a osé charcuter les Staple Singers et les Bar-Kays, tu te rends compte ? C’est insupportable ! J’éprouve une haine incommensurable envers les charcuteurs du cinéma. Et là, Jarmush a charcuté les Stooges comme un vrai psychopathe, même dans les plans de la reformation, t’as à peine trente seconde des Stooges reformés, et bien pire, t’as presque pas de Ron Asheton qui est quand même l’âme du groupe, putain, même Jarmush semble l’oublier, Ron traite d’égal à égal avec Iggy dans cette histoire, Ron Asheton, c’est pas un gadget avec des croix de fer, un truc qu’on sort au bout de 45 minutes comme un simple témoin, tu comprends, c’est lui le point de départ, sans les riffs, t’as pas Wanna Be Your Dog, t’as pas No Fun, t’as rien ! Que dalle ! Bon d’accord, le bon côté des choses, c’est qu’on voit Iggy en grand sur un écran de cinéma, à 70 piges il a toujours cette classe infernale. C’est très impressionnant ! Dans une interview il disait qu’il s’en sortait plutôt bien : I’m not bald, I’m not fat, eh oui, ça fait toute la différence avec les gros pépères chauves qu’on voit revenir ici et là, mais en plus, Iggy est marrant, il ne dit jamais les choses avec malveillance, il est incapable de la moindre aigreur, tout ça parce qu’il a cet état d’esprit moderne qui lui a permis de faire les Stooges, tu comprends, si tu veux faire un groupe avec un son aussi hors normes que celui des Stooges, t’as intérêt d’avoir un certain état d’esprit, d’une part, et d’autre part, t’as intérêt à rencontrer les bonnes personnes. Quand tu vois Iggy assis dans son fauteuil, il te fait penser à un vieux pote en qui tu as une confiance totale, parce que tu le connais et tu le sais incapable de la moindre enculerie, je ne dis pas ça pour toi, amigo, je te parle d’Iggy et de ce qu’il inspire, tu vois, il a toujours une sorte de sourire en coin, et ça, c’est révélateur. C’est un signe physiologique, c’est à ça qu’on reconnaît les esprits farceurs, c’est-à-dire les gens qui préfèrent rigoler plutôt que de prendre les choses trop au sérieux, il a cette légèreté, cette belle insoutenable légèreté de l’être chère à Kundera, et tu comprends pourquoi il est encore là aujourd’hui, cinquante ans après ses débuts, avec cette voix de crooner des Caraïbes et cette dégaine de vieux dandy de Motor City. Voilà, pour te répondre, c’est le seul intérêt que je retire de ce documentaire : voir Iggy raconter une histoire, et là, c’est bien, parce qu’il raconte celle des Stooges. Mais on la connaît par cœur, cette histoire. Tu ne vas quand même pas me dire que ce film t’a appris des choses ?
— Si, pas mal de choses, les histoires avec le label Elektra...
— Mais mon con joli, c’est vieux comme Hérode ! T’avais déjà tout ça dans Creem, le canard de Detroit, et t’as au moins trois bouquins vachement bien foutus sur les Stooges et hyper documentés. Mais c’est vrai que le docu rendra service à ceux qui ne lisent pas. D’autant plus que les bouquins dont je te parle ne sont même pas traduits en Français, donc c’est cuit aux patates. Mais tu vois, pour revenir au film, j’aurais préféré un Woodstock avec les Stooges et le MC5, c’est la meilleure façon de restituer l’énorme impact qu’ont eu ces deux groupes sur tout ce qui a suivi, et notamment en Angleterre. Sans eux, pas de Pistols, pas de Damned, donc rien du tout. Les Anglais auraient sans doute continué de bouffer du Pink Floyd ! Au fond, et pour te dire les choses franchement, je ne suis pas convaincu que ce film puisse vraiment servir la légende des Stooges. Il manque un truc de base : la démesure. Tu vois, avec Metallic KO et Telluric Chaos, Skydog a mieux servi la légende des Stooges que Jarmush avec son documentaire.
— Si ça manque d’archives cinématographiques, c’est parce qu’elles sont bloquées pour des questions de droits, à ce qu’on dit. Wayne Kramer disait dans une interview qu’il venait de voir des rushes extraordinaires d’un film sur le MC5 qui est lui aussi bloqué pour des questions de droits.
— Ben dis donc, camarade, heureusement que les Stooges n’étaient pas bloqués pour des questions de droits, parce qu’on serait tous obligé d’écouter les Cars et ton copain Stong ! Tu te rends compte des conneries que tu peux débiter ? On s’en branle qu’il y ait des problèmes de droits ou de pas de droits, tu comprends, on voit une affiche avec écrit en gros Gimme Danger et en dessous tu vois Iggy à l’époque de Metallic KO, alors ? Ben alors on s’attend au meilleur film de rock de tous les temps ! C’est quand même pas compliqué à comprendre ! Là, t’as tout juste un docu pour Arte. Avant j’aimais bien Jarmush, parce qu’il avait filmé Screamin’ Jay Hawkins dans un hôtel de Memphis et ça avait de la gueule. Maintenant, je le mets dans le même sac que les charcuteurs. Il aurait pu au moins nous laisser le No Fun de la reformation en entier, putain, le son commençait à faire vibrer le sol et tu sentais les vieilles énergies remonter par les bottes ! Putain, tu renouais avec la clameur du set au Zénith, quand des milliers de cervelles tombaient dans l’escarcelle magique des Stooges, et là t’avais un vrai truc, une revanche sur le temps, les Stooges revenaient en vainqueurs, enfin, tout ce que je te dis, ça ne sert à tien, la réalité reste la réalité, elle est incapable de faire autre chose que d’être la putain de réalité. On ne revivra le set des Stooges au Zénith que dans nos souvenirs. Tu vois, tout ce que j’espère, c’est que des gens qui ne les connaissent pas et qui verront ce film à la télé auront envie d’écouter leurs disques ! Tiens, il y a même un vieux dans le cinéma qui m’a interpellé à la fin du film pour me dire : «Oh ça donne envie de réécouter leurs albums !». Pas mal le vieux, hein ?


Signé : Cazengler, le stoo-venant


Gimme Danger. Omnia. Rouen (76). 25 janvier 2017
Jim Jarmush. Gimme Danger. 2016

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GIMME DANGER
JIM JARMUSH


( DOCUMENTAIRE / 2017 )

Non, je ne connais pas, cela ne me dit rien. Mais comme c'était un employé gentil, l'est allé chercher le directeur. Lui, il en avait entendu parler. M'a regardé comme si j'étais un fou furieux échappé de l'asile. Ah ! Le film avec ce groupe de rock très spécial ! Me suis senti obligé de temporiser ce jugement de valeur par trop approximatif, les Stooges, un des meilleurs groupes de rock'n'roll in the world ! Oui, oui, peut-être – règle d'or du commerce ne jamais contrarier un client – très spécial, nous ne le passerons pas ici, Provins n'a pas la clientèle, vous le trouverez sur Paris, mais dépêchez-vous, l'est en première semaine, en France, il ne restera pas longtemps, n'y a pas de public pour ce genre de groupe très, comment dire, spécial.
J'ai bondi dans la teuf-teuf et en route à la recherche de l'Iguane. Pas eu besoin de galoper jusqu'aux Galapagos, l'était encore à l'affiche, dans trois cinoches. N'avait pas tort le dirlo, relégué dans la petite salle, soixante-cinq fauteuils inoccupés, quinze quidams éparpillés sur les sièges.
Voudrais pas avoir l'air de l'éternel râleur, emmenez votre petite nièce voir un dessin animé, la moindre coccinelle qui se hasarde sur une brindille, vous avez l'impression qu'on déracine un séquoia au bout de la rangée. Je me disais, ah ! Les Stooges, ça va cracher dans les enceintes. L'on en ressortira la gueule arrachée, les tympans troués, les esgourdes saignantes. Avec un peu de chance quand je traverserai la rue avec mes oreilles sifflantes je n'entendrai même pas la voiture qui m'écrasera, voir les Stooges et mourir, que pourrait-il m'arriver de mieux dans ma vie ! Une véritable fin digne d'un rocker ! Eh ! Bien non, niveau sonore, le Jarmush il a dû embaucher le sonorisateur de la biopic sur Dalida, le gars ne s'est pas fatigué l'a équalisé sur tous les extraits, les paroles comme les concerts. Ça ne ronronne pas plus fort que la machine à laver remisée au sous-sol. Question son, Jarmush is not too much.

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Questions images ? L'a récupéré ce qu'il a pu trouver. Pas mal de photos, quelques vidéos d'époque, les émissions télé, l'a tout découpé et l'a remonté le puzzle à sa manière. L'a tenu à ce que le spectateur ne se perde pas dans le kaléidoscope, l'a donc déroulé l'histoire dans l'ordre chronologique. Pour les pièces manquantes quand il a eu des trous noirs l'a adopté la technique de La Panthère Rose ou de La Grande Escroquerie du rock'n'roll, le dessin-animé sommaire qui permet de reconstituer en pointillés les chaînons manquants.
Un bon point. A cerné ses sujets. N'a pas interviewé le voisin de la belle-soeur du concierge de l'immeuble d'en face qui a vu les Stooges débarquer au studio en un état indescriptible. Même pas les témoins du deuxième cercle. Remarquez l'aurait eu un peu de mal. Cinquante après, l'aurait dû faire la tournée des cimetières. L'a concentré ses efforts sur les protagonistes eux-mêmes. N'en reste qu'un. Iggy l'immortel. Pour les autres n'a pas utilisé la technique des tables tournantes, l'a repris des interviews récapitulatives de leur carrière réalisées après la reformation de 2002, avant qu'ils n'aient la mauvaise idée de passer la guitare ou les baguettes à gauche. Cela vous a un petit air reportage d'Arte, Eric Burdon sur son canapé qui vous conte le swinging London ou les hippies d'Amérique. Je n'ai rien contre les canapés, mais enfin ce n'est pas un meuble très rock'n'roll.

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Quoi qui disent ? Rien d'intéressant pour les vieux briscards qui suivent les Stooges depuis leur premier album. Connaissent déjà toute la saga. Par contre pour ceux qui arrivent frais comme des bébés-Cadum, ils engrangeront la totale. Z'oui mais encore ? Deux constatations, aucune nostalgie, aucune animosité dans leurs propos. Ne sont pas là à nous déblatérer le pathos. Pas pleurnicheurs pour un sou. Zéro Calimero. Ne sont pas des teckels aux yeux humides qui agitent la queue et qui font les beaux pour qu'on leur octroie le susucre de la pitié. Les Stooges ne mendient pas. Ne se la jouent pas non plus à la rock'n'roll star, coucou on était les plus beaux, on était les meilleurs. N'usent même pas de l'insupportable fausse modestie. Racontent simplement, ne se vantent de rien. Rapportent les faits. Tels qu'ils les ont vécus. N'avaient pas l'impression d'accomplir des exploits impérissables. Se sont contentés d'être ce qu'ils étaient et de faire les choses comme ils pensaient qu'ils devaient les faire.
Ont tout sorti d'eux-mêmes. Leur grande force. Ont commencé comme tout le monde par former un groupe au lycée. Et puis ils ont continué. Des cabours qui n'en faisaient qu'à leur tête. Mais sans œillères. Les oreilles aux aguets. Z'écoutaient les disques de l'époque, plus un plein de blues et du jazz. Pas le style ou le genre qui les intéressait. Plutôt la pâte sonore, le traitement du son. Se sont focalisés sur leurs instruments, n'étaient pas des virtuoses, se sont motivés, dix mille fois sur l'ouvrage ils ont remis le riff jusqu'à ce peu à peu la mayonnaise prenne. Idem pour Iggy, l'avait une belle voix, mais ça ne suffit pas. L'aurait pu singer Elvis et chantonner n'importe quelle babiole, non l'a fondue dans la musique, contrairement à ce que l'on croit, le bijou scintille encore plus fort dans la noirceur de l'écrin que sur la poitrine des femmes.

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N'étaient pas les seuls à l'époque, même que le Velvet Underground les avait déjà précédés sur la pente sauvage de la musique, et surtout le MC 5 qui avait réalisé les essais moteurs plus que satisfaisants. Oui mais la meute du Lou était un peu trop arty, et les mécanos de Détroit un peu trop politiques. Les Stooges n'étaient rien de tout cela, les belles idées leur passaient un peu au-dessus de la tête. Pas assez branchés, trop bruts de décoffrage. Ne comptaient que sur leur propres forces. Le rock and roll et rien d'autre. Aucun additif. Aucun complément alimentaire.
La postérité leur a rendu raison. Jarmush déroule une impressionnante série de pochettes de groupes ultérieurs qui ont sinon revendiqué l'héritage du moins paré au plus pressé en reprenant ( en tentant de reprendre ) leur son si caractéristique. Vite, fort et violent. Des Sex Pistols aux Dictators, des Ramones aux Vibrators, des centaines de combos qui se sont précipités dans cette manière hardcore de jouer. Cet art de vomir son énergie sur scène. Les Stooges ce serait plutôt l'art de rendre l'âme. Autrement dit un engagement corps et esprit, métaphysique physique. Les Pistols ont cru nous atterrer. Nous ont refait le coup nietzschéen de l'annonce de la mort de Dieu. Pas de futur pour le rock'n'roll ont-ils proclamé haut et fort. Pas de panique. Les Stooges nous avaient assuré que ce n'était pas grave car le rock'n'roll se mouvait dans l'éternelle présence de sa propre démesure.

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Jeu dangereux. L'on ne chevauche pas le tigre impunément. Soit vous faites peur aux  commensaux qui au début vous trouvaient sympathiques, soit l'accariâtre bestiole se retourne et vous mord. A mort. Les Stooges auront droit aux deux solutions. Les maisons de disques qui se débarrassent au plus vite de cette machine de guerre incontrôlable. Et qui surtout ne rapporte guère de cash. Les serpents de la drogue qui s'enroulent autour de vous, ce n'est point pour vous apporter la chaleur humaine qui vous manque, au contraire pompent la vôtre et vous laissent sans force. K.O. Mais Metallic. Z'auraient quand même pu préciser que c'est Marc I wanna be your Skydog Zermati qui sortira le disque en notre douce France. L'Amérique ne voulaient plus de ces lansquenets jusqu'au boutistes du rock. S'étaient d'abord retrouvés en Angleterre - les mêmes tribulations dix ans plus tard que Gene Vincent et Eddie Cochran – invités par Bowie et abandonnés par Defries, et puis Iggy sauvé in-extremis sur notre terre d'asile idéologicrock nationale. Juste un tremplin, mais arrivé au bon moment, qui lui permettra d'assurer une continuité et de rebondir.
L'Iguane est devenue une icône. Sans sa survie nous n'aurions pas eu ce film. Parle pour les autres. N'en tire aucune gloriole. Evite les discours et les médailles de l'ancien combattant. Ne revendique aucun privilège. Ne gomme rien, et ne surligne rien. Parle aussi pour lui. Se définit. La nudité de l'être. Rien d'autre. Ni ceci, ni cela. Faites le lien métaphysique avec son torse dénudé sur scène. Pas Gimmick Danger. Sachez opérer la différence. Gimme Danger. S'exposer, tel qu'en soi-même. Crier par toutes les pores de sa peau, danser jusqu'à ce que le sang sacrificiel coule. Rien à voir avec une vision christique. Mais oui pour le sang du poulet que l'on égorge dans les cérémonies vaudou. Le rock est une corrida, mais c'est le taureau qui simule et signe – toute l'ambiguïté rock en ces trois mots - sa propre mise à mort. Car l'on ne peut faire confiance à personne d'autre que soi.
En attendant courez voir ce film avant qu'il ne disparaisse des écrans. De temps en temps, l'on a le bonheur d'apercevoir Iggy et les Stooges sur scène. Nettement insuffisant, mais déjà beaucoup.

Damie Chad.

Mad King Mud

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Quand on voit Freddy J IV s’installer sur son siège de batteur et tester les cordes de ses trois guitares, c’est tout le Wild West qu’on voit s’asseoir. Avec son visage taillé à la serpe, son regard clair, l’indescriptible fouillis de ses cheveux et de sa barbe jaunâtre, sa mauvaise casquette usée par les ans, sa chemise de bûcheron ouverte sur un T-shirt innommable et le confort un peu lâche d’un jean trop lavé dans les rivières, il semble venir d’un campement de mineurs, mais pas ceux que vous voyez à la télé dans des reportages, pas ceux du bassin et de la salle des pendus, non, pas du tout, celui-là sort tout droit de l’un de ces campements de mineurs de cuivre incrustés comme des chancres au flanc d’un mont des Appalaches, au siècle d’avant le siècle dernier, dans les années 1850.

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L’homme s’accorde d’une main fébrile, avec de gros gestes brusques, il grommelle des choses inintelligibles, il renifle et se racle la gorge, crache derrière l’ampli, s’essuie le nez du revers de la manche, il se prépare à jouer exactement comme s’il se préparait à affronter une bande de rôdeurs repérée dans les bois juste en dessous du camp, il sait que la vie ne tient qu’à un fil et qu’il n’a pas le droit à l’erreur, ces racailles vont attaquer le campement dans la nuit pour s’emparer des armes et des chevaux, alors il se prépare, il souffle comme un cheval de bât, il fourbit ses guitares comme s’il chargeait ses sept cartouches dans le magasin de son fusil Spencer. Oui, c’est vraiment l’impression qu’il donne. Il ramasse ses médiators et ses bottle-necks éparpillés au sol pour les ranger dans une petite boîte, exactement comme s’il ramassait les cartouches jetées à terre après avoir chargé le magasin de son précieux fusil. On voit aux grosses veines qui sillonnent ses mains qu’il est sous tension maximale.

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Il parle tout seul, le regard vissé sur le manche de sa guitare, une SG Gibson grise un peu crasseuse. Il attend que les autres soient prêts. Van Campbell s’installe derrière les fûts. Comme Freddy, Van n’a pas d’âge. Il porte le cheveu court et un T-shirt déclassé. Il semble beaucoup moins tendu, mais peut-être cherche-t-il à donner le change. Un jeune type trop bien habillé et extrêmement chevelu les rejoint avec une Fender bass en bandouilière. Soudain, Freddy pousse un hurlement et met en route une véritable machine infernale. Yehh ouuuhhh !

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Eh oui, ce mec est un phénomène unique au monde. Il est probablement aujourd’hui blasteur le plus sauvage d’Amérique. Il joue tout en accords ouverts et crée par moments d’extraordinaires phases de tension sonique sur un accord complètement inconnu, et il gueule, il faut voir comme il gueule, il gueule tout ce qu’il peut gueuler, il gueule avec l’énergie de la sauvagerie poussée à un degré qu’on ne connaissait pas. Il gueule tellement qu’on craint pour sa voix, mais non, il hurle dans l’œil du typhon, il explose les limites du guttural, il charge à la tête d’un bataillon, c’est un diable magnifique, complètement possédé, atrocement pur. Il réinvente ce trash-punk-blues qu’on croyait éculé par trop d’excès, par tous ces Immortal Lee County Killers et tous ces Big Foot Chesters, et il va même jusqu’à transcender le trash du blues jusqu’au trognon. Il développe une énergie qui dépasse tout ce qu’on sait de l’énergie, c’est l’homme des bois qui tâte du trash, il tape ses cuts comme il tape la hache dans le tronc, il le fait avec une violence inouïe, avec un mépris absolu de toutes les lois de la physique, il se bat avec le rock comme s’il se battait avec les éléments, c’est eux ou moi, pas de discussion possible, tu veux jouer, gamin, alors écoute ça ! Et il envoie sa reprise du «Keep It Out Of Sight» de Doctor Feelgood, il recrée comme par magie tout le monde de Wilco sur son manche, mais de façon totalement bestiale, avec un son qui tourbillonne. Son bras droit dégouline de sueur, le tablier de sa SG ruisselle, vous n’avez pas idée de cette démesure, la violence jaillit de partout en lui, pas seulement de sa gorge en feu, c’est tout son corps ramassé sur le tabouret qui dégage de la fumée et de la chaleur humide, et il gratte ses cordes d’une main repliée alors que les doigts de sa main gauche dansent sur le manche un ballet incroyablement rudimentaire. Les veines de ses mains sont tellement gonflées qu’on s’attend à les voir exploser.

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Entre chaque cut, il fait le con, comme s’il était ivre de carnage, il roule des yeux et lance des motherfuckers d’une voix tellement sourde qu’on le croit devenu aphone, il se frappe la poitrine à grand coups et lance des love you louen complètement hystériques ! Et paf, on prend dans les dents une monstrueuse version du «Goin’ Down» de Don Nix qui fait oublier celle du Jeff Beck Group pourtant donnée comme la meilleure, mais camarade, Jeff Beck a beau être Jeff Beck, Freddy explose jusqu’a son souvenir, car le Goin’ Down qui descend sur le Kalif descend tout droit des enfers, oui, les enfers qu’on préfère, la maison-mère du trash et du sel de la vie. C’est exactement ce que Freddy répand autour de lui : le sel de la vie.

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Si vous n’avez pas la chance de voir ce mec jouer sur scène, l’album de King Mud vous tend les bras. Car quel album ! Même si on connaît tout ce que Freddy fait avec Left Lane Cruiser, écouter cet album relève du devoir pour tout amateur de trash-blues un peu élaboré. On retrouve sur Victory Motel Sessions la fameuse reprise de «Keep It Out Of Sight». Freddy fait bien gicler le riff de Wilco et ça coule droit dans l’oreille. Il fait une autre reprise de choc avec ce vieux standard des Them qui s’appelait «I Can Only Give You Everything». Là, nous ne sommes plus à Belfast, mais dans un endroit dix mille fois plus sauvage, quelque part dans l’Indiana. Freddy et Van sont sur le beat, comme le beletman sur la belette, et ce qu’on entend, en réalité, ce n’est pas la reprise d’un vieux standard garage, mais le pas cadencé des éléphants de Scipion l’Africain au passage d’un col des Alpes. C’est d’une puissance barbare complètement dévastatrice, c’est atrocement bien battu, ils jouent ça au binaire de la jugulaire. Si ces mecs-là commencent à taper dans le garage, on sent que beaucoup de groupes vont devoir prendre une retraite anticipée, car enfin, qui oserait se présenter sur scène à la suite de tels démons ? On trouve aussi sur cet album un clin d’œil aux Stones, un truc qui une fois de plus laisse coi, «Take A Look», un peu pop, c’est vrai, mais tellement ambitieux au plan composital qu’on s’en effare. On voit bien que Freddy l’anti-héros aspire à d’autres horizons ! Encore un violent coup de Jarnac avec «War Dancing» ! Eh oui, voilà que ces messieurs décident tout simplement de sonner comme Motörhead. Oh pour eux, c’est un jeu d’enfant. Les Appalaches en 1850, c’est quand même autre chose que Londres en 1980, tout le monde le sait bien. Il faut entendre le numéro que fait Van Campbell derrière ses fûts ! Il sonne exactement comme ce fou de Mickkey Dee et bien sûr, Freddy joue sous le boisseau, exactement comme Phil Campbell. Si on a encore besoin d’être impressionné, dans la vie, il faut écouter ça. Tout aussi spectaculaire, voilà «But Time», le cut d’ouverture, joué au riffing compulsif. On y note l’excellence d’un beat démoniaque. Van the man ne plaisante pas, on l’a compris quand on le voit jouer sur scène. Sur disque, c’est exactement la même chose : une fournaise, une vraie pétaudière à deux pattes. Quant à Freddy, il n’en finit plus de faire rôtir ses notes en enfer. Il reste bien sûr ancré dans le blues, mais il va parfois tenter l’aventure d’un riff gras et commettre le péché d’orgueil en visant l’ambition salutaire. Oh, ce n’est pas si grave, cette nuit, sous sa petite tente, Freddy sortira sa vieille bible de son havresac et il marmonnera une prière pour laver ses péchés, mais d’une voix sourde, pour ne pas troubler son ami Van, allongé à côté et plongé dans ses pensées.


Signé : Cazengler, le riki-King

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King Mud. Le Kalif. Rouen (76). 9 février 2017
King Mud. Victory Motel Sessions. Alive Naturalsounds Records 2016

11 – 02 – 2017 / BRUNOY ( 91 )
LE COMMERCE

FOBY

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Voudrais pas jouer le pépère la morale mais n'écoutez pas vos amis, surtout s'ils ont un plan B à vous proposer pour le week end, ne cédez pas à la tentation, tirez-leur une balle dans la tête, et passez à autre chose sans remords. Vous ignorez à quelles turpitudes vous vous exposez. Je parle en connaissance de cause, Mister B, mon spécialiste guitare, qui a un collègue de boulot, qui comme par hasard leade la guitare dans un groupe de rock, qui donne un concert pas très loin, à Brunoy. Le lecteur intelligent sent se profiler la suite de l'aventure. Sur le papier, c'est très jouable, et nous voici partis en toute innocence pour une soirée de folie, à vous filer la phobie du rock'n'roll jusqu'à la fin de votre vie. Ou alors à conforter votre immodérée appétence pour cette forme de musicale de jouissance sauvage. Disons que cela dépend de votre native postulation envers l'aspect dionysiaque de votre existence. Dans ce deuxième cas, vous remerciez votre ami.
Brunoy, une ville labyrinthe, d'ailleurs dès que l'on aborde les premières ruelles, le GPS se bloque et refuse de nous guider. Pas de panique, la teuf-teuf suit son instinct et nous dégote une place de stationnement en trois minutes. Ne reste plus qu'à poursuivre à pied. Non, le jeune couple auprès duquel nous nous enquerrons de la localisation de la rue idoine ne connaît pas, mais dès que nous précisons le café, Le Commerce, les visages s'éclairent – signe prémonitoire auquel stupidement nous ne prêtons aucune attention – tout simple, juste à côté de la banque. Et en effet, deux minutes plus tard, voici la banque, et juste à côté Le Commerce.

LE COMMERCE


Pour que vous compreniez bien la suite des festivités, vous avez besoin d'un rapide croquis. A droite le comptoir, à gauche Foby qui peaufine la balance, au milieu un étroit passage, au jugé, un espace de six mètres carrés qui permet d'accéder au reste de la salle. Dans un renfoncement à droite les pizzaioli s'activent méchant, à gauche des tables serrées comme une phalange macédonienne, squattées par des mangeurs de pizza, au fond un goulet d'étranglement qui mène à une salle de restauration à laquelle nous n'accèderons jamais. Ce doit être un peu comme l'entrée du paradis, beaucoup de monde et peu d'élus, une queue d'une trentaine de personnes attendent patiemment. L'en rentrent des fournées d'autres, qui repartent déçues l'oreille basse et la mine contrite, et d'autres tout guillerettes qui prennent un verre et leur mal en patience tout en formant un agglutineux bouchon devant le comptoir... bref quand une heure plus tard Foby entame les hostilités, vous avez plus de quatre-vingt impétrants qui forment une masse compacte et néanmoins ultra-mouvante, sur les six mètres carrés qui séparent le groupe du comptoir.
Mais ce n'est pas tout. A l'image du couloir rhodanien, vous avez l'autoroute qui passe au milieu. Surchargée. Une file ininterrompue qui entre et une autre tout aussi ininterrompue qui sort, plus une troisième qui entre et qui sort sans arrêt. Du monde dehors sur le trottoir qui fume, boit, rit, discute, parle fort, une foule dedans, qui rit, qui boit, qui hurle, qui invective, qui gigote, qui acclame. Ambiance explosive, à la merci du moindre carambolage. Heureusement les pompiers sont là. Une sympathique escouade d'intervention de joyeux drilles remuants, assiège le comptoir et écluse les barils de bière, se démènent comme des fous, supportent à mort les musiciens, incitent les messieurs à pogoter, et s'empressent auprès des demoiselles à qui cet aspect de franchise virile ne semble point déplaire.

FOBY

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Ne les oublions pas. Sont les principaux fautifs, les coupables initiateurs, les responsables patentés, de ce cette démence fobique, de cette folie douce, qui s'emparera de l'assistance tout au long de la soirée. Réservons-leur davantage de place qui ne leur fut octroyée par l'exiguïté et le surpeuplement des lieux. Au fond scotché contre le mur, le brave des braves, Rocco le rouge, chevelure corbeau et T-shirt Dakota écarlate, martèle les tambours de guerre. Infatigable, une machine que rien n'arrêtera, pas un seul signe d'essoufflement, pas une once de ralentissement, un jeu perpétuel entre caisse claire, charleston et cymbales, une phénoménale éructation glapissante qui d'emblée oblige ses camarades à se mettre au diapason de cet incessant tempo foutraque.

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Devant lui la ligne mouvante de ses acolytes pratiquement entremêlée à la première rangée des spectateurs. A gauche Robby, guitare rythmique, anneaux aux oreilles, dégaine mods, un air à la Pete Townshend, un qui n'est pas né de la dernière pluie, l'aura un dur travail à effectuer toute la soirée, veiller à ce que subsiste au milieu du tumulte qui ne cessera de croître, à ce que la structure métronimique des morceaux ne soit jamais perdue, ou du moins sans cesse retrouvée. A gauche Thierry, cheveux blonds et doigts agiles, coincé à tel point contre son Marshall qu'il n'entend d'autre son que celui de sa guitare, devra sans arrêt à la demande générale hausser le potentiomètre de sa lead afin que l'on goutât pleinement ses subtils déliés et ses acrobaties sans balancier sur cordes électrifiées, à sa droite Mathieu, collier de barbe et basse tonitruante grooveuse à souhait, émétrice d'ondes grasses et glousseuses comme les chapons du Gers.

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Enfin, the last but not le dernier de la liste, Fred, tient l'orchestre et le public dans sa voix. Peuvent taper dans n'importe quel recoin du répertoire, il assure le liant, tout passe et rien ne casse grâce à ce granit inusable, sans faille, qui s'accapare et recrache les morceaux de tous les genres et de tous les styles. C'est lui qui unifie la set-list. Que des reprises, de Jacque Dutronc ( revu et corrigé par les Rats ) à David Bowie en passant par James Brown. Le panel est large. Perso, je les induirais à fomenter leurs propres compos, afin de dégager un style qui leur appartienne car ils possèdent toutes les qualités requises pour nous traficoter ces cartes biseautées qui permettent de remporter toutes les parties. Mais Foby a choisi de miser sur l'énergie. Et il faut l'avouer qu'ils ne l'accumulent pas en avare, la distribuent généreusement, la laissent couler comme une source torrentueuse et kaotique inépuisable.

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Le premier set reste dans les limites de l'acceptable humain. A fond la caisse et les anges sur le capot qui évitent les sorties de route. Ne chôment pas, mais on veille au bar, sont incessamment ravitaillés en plein vol de longs bocks plastifiés de bière maison, au goût prononcé de revenez-y selon les nombreux amateurs de l'assistance. Juste un arrêt plateau premier secours, pour les one shots réglementaires, un peu comme cet éther que l'on versait et dans les temps lointains et dans les réservoirs des solex afin de surmultiplier leur vitesse de croisière. Coupure de vingt minutes, et l'on change de dimension. Tout début du second set, Max est demandé, le voici qui arrive vivement supporté par le choeur des pompiers qui psalmodient un max, se saisit d'une guitare grand V agressif de Violente Victoire Vindicative et tel Zeus lançant l'éclair il tonnerrifie et torréfie l'assistance d'un grondement continuel auquel Thierry se hâte d'ajouter quelques éblouissances d'éclair de foudre, un petit Motörhead à réveiller les mânes de Lemmy, immédiatement suivi de ce qui n'aurait jamais dû advenir, un Antisocial, la version la moins antisociale que j'aie jamais entendue, celle qui donne dans le consensus, pas le mou, l'autre, le dur, l'impitoyable. Jusqu'à lors, l'on était serrés comme des macaques dans une caque à harengs mais des renforts inopinés surgissent de toutes part, le morceau truste les âmes de bonne volonté, une invasion de fourmis, de dehors, du dedans, de tout sexe et de tout âge, des grands-mères qui se sentent une âme de cougar déchaînée, des intellectuels à lunettes qui pointent une barbichette éméchée, des jeunes filles en fleurs qui fendent l'indescriptible cohue, se collent à vous et vous éperonnent de leurs seins turgescents, des amatrices quinquagénaires qui dégainent des tablettes aussi larges que des postes de télévision, des célibataires en rut qui paluchent à toutes mains des corps féminins fort accueillants, des jeunes, des vieux, des gros, des maigres, et au-milieu de tout ce salmigondis humain l'orphéon des pompiers qui attisent de leurs voix de stentor le feu héraclitéen de la destruction. Le Lenny Kravitz qui suit n'apaisera pas la transe collective, confortera cette osmose entrecroisante des individus délivrés de toute inhibition. Survient un moment où l'on ne sait plus où sont les musiciens et où sont les spectateurs. Ne cherchez pas Fred le chanteur, vous l'entendez mais il est à genoux essayant de récupérer son classeur à paroles, - à la fin de la soirée sera devenu une informe pâte à papier imbibée de bière – mais les sapeurs n'oublient pas leur devoir d'assistance à personne en danger, se saisissent de lui et le hissent à bout de bras, voudraient bien le promener un peu partout, mais la foule est si dense qu'à part un mouvement d'avancées et de reculs de cinquante centimètres la manoeuvre se révèle impossible, jamais à cours d'expédients nos sauveteurs brevetés vous le basculent et vous le rejettent fort professionnellement sur l'entremêlement des pieds de micro, des câbles électriques et des pédales wha-wha qui du coup miaulent désespérément tel un crotale dont vous avez par un sadique plaisir écrasé la queue, traitement de faveur qui a l'air de totalement satisfaire notre cantaor qui durant toute la séquence mouvementée n'a cessé de vociférer dans son micro. Un Jacques Brel à faire bouffer des bretzel à vos bretelles, un Heroes à vous précipiter sur le champ de tir, un début de Whole Lotta Love abandonné on ne sait trop pourquoi, mais tout le monde s'en moque, l'on est en train d'osciller entre l'orgie néronienne et l'ardence sardanapalienne, les Foby en folie ne sont guère phobiques, suscitent plutôt l'attirance universelle des corps et des esprits. Finissent sur des grooves plus modernes sous les clameurs, les accolades et les embrassades. Z'ont tout donné, z'avons tout pris. La liesse ne fut pas tenue en laisse... Innocence de la perversion ou perversion de l'innocence ? s'inquièteront les moralistes. Je vous laisse méditer. Je ne voudrais pas influencer votre jugement. Ce qui est sûr : une soirée de Foby douce, une nuitée rock'n'roll. Si vous avez mieux à proposer, téléphonez-moi.


Damie Chad.

( Les photos ne correspondent pas au concert )

 

CLIP ! CLIP ! CLIP ! HOURAH !
TOUGH LOVE / HOWLIN'JAWS


-Toc ! Toc !

Etonnez-vous que le monde courre à sa perte ! Pas moyen d'avoir cinq minutes de tranquillité ! Même dans la prestigieuse Université de Berkeley ! Les étudiants ont toujours quelque chose à demander ! J'ai pas compris ceci ! J'ai pas compris cela ! Me reste encore à terminer deux cents pages de mon bouquin à paraître sur Sid Vicious et la Pensée Platonicienne, un ouvrage qui va révolutionner la critique rock et qui me vaudra à coup sûr le Nobel de littérature !

- Au secours ! Au secours !
Splank ! La porte qui s'ouvre ! N'a pas froid aux yeux la donzelle ! Regardez-moi, ce sourire canaille et ses dents de jeune louve qui ne demandent qu'à mordre !

- Au secours ! Au secours ! Monsieur le professeur !
Et pas gênée avec cela ! Elle vient s'asseoir sur mes genoux ! Et ce sourire... comment dire... engageant... complice même... voire coquin...

- Madnoiselle, je devine que vous êtes en situation de détresse avancée, rassurez-vous, je suis là ! Expliquez-moi votre situation, je ferai tout mon possible !

- Monsieur le Professeur, vous êtes le seul homme sur cette terre qui puissiez m'aider, je vous en supplie, ne me laissez pas dans l'adversité ! Ne me refusez pas votre aide ! Je vous en serai reconnaissante jusqu'à la fin de ma vie ! Vous pourrez me demander tout ce que vous voudrez ! Vous êtes mon sauveur !

- 'Noiselle, venons-en au fait ! Je ne peux rien entreprendre si vous ne me donnez point au moins quelques indices !

- Oh, oui Monsieur le Professeur, je sens en vous l'homme d'action et de conseil qui me manque ! Voilà, c'est au sujet de l'exercice de TP ! Chaque étudiant doit présenter un clip de moins de cinq minutes sur un morceau de son choix ! J'ai choisi de reprendre le tube de Patti Labelle, Lady Marmelade, vous savez là où elle chante en français : «  Voulez-vous coucher avec moi ce soir ? »

- Oui !

- Oh ! Monsieur le Professeur, vous êtes un homme de décision rapide ! Et doté d'un humour irrésistible ! Mais avant il faut que je vous explique. J'ai enregistré la chanson, j'ai rédigé le scénario du clip, mais l'Armée Américaine ne veut pas ! J'avais imaginé un porte-avions, le ciel, un avion qui tourne autour et puis surprise, un lâcher de trois éléphants en parachute ! Veulent bien me prêter le porte-avions mais ils n'ont pas d'éléphants. L'Amiral m'a dit qu'il était prêt à se couper en quatre pour moi, et il a proposé de larguer ses trois chihuahuas personnels à la place ! Mais moi j'avais prévu que la trompe des pachydermes viendrait se glisser sous ma mini-jupe chaque fois que j'aborderai le refrain « Voulez-vous coucher avec moi ce soir ? » et le plan final ultra-romantique, sur le fond bleu du ciel, je repars en avion et le plus beau des éléphants me fait un signe d'adieu en agitant au bout de sa trompe ma culotte rose toute mouillée, bref tout a foiré, et je viens vous demander conseil !

- Restez bien collée à moi 'Noiselette, nous allons débrouiller la situation, je sens que c'est urgent. Ce sera vite fait. Le temps de regarder deux vidéos. La première, je l'intitulerai «  Ce qu'il ne faut pas faire » . Si vous le permettez, je commente.

- Oh ! Oui Monsieur le professeur, vous avez un vocal organe si envoûtant !

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- Je résume votre problème. Une belle idée de clip mais pas les moyens financiers de le réaliser. Mais comment réussir tout de même à faire le buzz sur le net ? Avec les trois pauvres bouts de ficelle de la débrouille personnelle ! Voici donc l'exemple déplorable à ne pas suivre. You Tube, Sleepwalkin, Howlin' Jaws, l'un des meilleurs groupes français du moment. Admirez le manque d'imagination, ils ont photographié la pochette – fond jaune et eux trois devant - de leur premier single, et c'est parti pour un plan fixe de deux minutes cinquante huit secondes. Pour les oreilles c'est parfait, mais question image, c'est Waterloo morne plaine, une véritable invitation au suicide !

-Tout à fait d'accord avec vous, Damie, vous permettez que je vous appelle par votre petit nom mon chéri, sont comme ces garçons qui parlent beaucoup, qui laissent espérer, et qui au moment venu n'agissent pas. N'y a rien de plus déprimant ! Ne sont pas comme vous, ont oublié que la vie sourit aux audacieux, mon chou !

- Oh baby, je vois que vous comprenez vite ! Passons maintenant à Ce qu'il faut faire. Trois bouts de ficelle encore, mais un maximum d'imagination ! You Tube, Tough Love, Howlin' Jaws, exactement le même groupe ! Un des meilleurs, je me répète.

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- Damie ! Je ne comprends pas ! C'est le même plan, la pochette du disque – fond bleu et eux trois devant - et leur air bébête, des garçons qui gardent leurs mains dans leurs poches, je croyais que ça n'existait pas, heureusement que vous n'êtes pas comme cela Damie ! Oh regardez, il y en a un qui bouge ! Et le deuxième sort une cigarette de sa poche, il fume, et l'autre qui mord dans une chocolatine. Tiens il part ! Oh, il revient avec sa guitare. Oh, un micro et le grand devant qui chante et la batterie qui passe à toute vitesse dans le fond ! On se croirait dans un dessin animé ! M'a fait un signe, le brun ! Et sa grosse contrebasse qui prend toute la place ! Et le blond qui gratte le dos de sa guitare, il exagère ! Le batteur qui se lève pour claquer ses baguettes comme une gueule de crocodile, celui-là on dirait qu'il fait du skate ! C'est fini ! c'est trop injuste ! Ne reste plus que le fond bleu du disque ! Non, ils reviennent et ils bombent le titre du morceau ! Quel style, et ces casquettes à hélice ! Génial ! Génialissime ! On ne s'ennuie pas une seconde. Des garçons que l'on pressent entreprenants rien qu'à les regarder bouger. Et si rock !

- Oh baby, je sens que la leçon est comprise !

- Je suis toute émoustillée, avec trois bouts de ficelles, et leur agitation de spermatozoïdes affolés ! J'ai tout compris. J'vous fais une bise Monsieur le Professeur ! Vraiment le meilleur enseignant que je n'ai jamais eu. Quelle leçon ! En moins de dix minutes ! Désolée pour ce soir, je suis sûre que vous comprenez, mais franchement auprès des Howlin' Jaws, vous n'êtes pas de taille à lutter ! je file à l'aéroport, faut que je trouve un avion pour Paris au plus vite ! N'ai plus qu'un problème à régler, quel est celui qui agitera ma culotte à la fin de mon clip ! Plus besoin d'éléphants puisque j'ai les Howlin' Jaws !


Damie Chad.


Epilogrr ! L'amour c'est souvent dur !
Love is tough !

 

*

Trouvé par hasard en farfouillant le bac à soldes de la Fnac. Ristourne de quatre-vingt pour cent. A ce niveau-là la moindre des élégances consisterait à l'offrir gratuitement aux amateurs. Mais la loi du commerce est sans appel. Il n'y a pas de petits bénéfices, un euro est un euro. Pas de pitié pour le canard boiteux de la poésie. Pas de chance, en plus celui-ci, il boite des deux pattes. L'est sorti en janvier 2015 et la maison d'édition a été placée en liquidation judiciaire en 2015. Bien fait pour elle, depuis Marseille, elle s'obstinait à maintenir des collections de poésie coréenne, marocaine, roumaine et autres nations tout aussi incertaines. L'aurait été trop cher de l'envoyer au pilon. En plus, ce genre d'ouvrage ne s'inscrit pas dans la politique de l'entreprise. Rayon littérature en peau de chagrin. Organisation de l'inculture généralisée.
Le titre m'a attiré. Mais le nom de l'auteur encore plus. Avais reçu dans les années quatre-vingt un tapuscrit de sa part, qui relatait un voyage en Grèce. Très bien. Donc j'ai pris. L'a fait son chemin depuis, l'est devenu médecin, enseignant, journaliste, l'a rédigé une pléthore de livres sur la santé – genre de bouquins que je ne regarde jamais pour ne pas me découvrir atteint de maladies dont j'ignorais jusqu'à l'existence – et d'autres sur la future indépendance de la Corse, bon sang ne saurait mentir.

 

CROQUIS ROCK & ROLL
ANGE-MATHIEU MEZZADRI

Autres Temps Editions / Janvier 2015

 

Couverture un peu spartiate. Blanche mais qui permet au titre de se détacher. Croquis en petit et Rock'n'roll en très gros. On ne triche pas sur l'annonce de la marchandise. Pour les lecteurs distraits, on a rajouté Poésie Rock en-dessous. A peine tournez-vous la page de garde que vous êtes averti, vaudrait mieux lire avec les oreilles, les frères Mezzadri ont enregistré une version studio avec guitare, basse, harmonica et percussions.

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Acte 1 : la démesure de Led Zeppelin et le chamanisme de Jim Morrison. La griffe du  Lizard King indubitable. Le royaume et les Seigneurs. Mais une catastrophe que le chanteur des Doors n'a pas connue est survenue. Les temps de la fascination sont révolus. Les envahisseurs ont remporté la partie. Les débris de l'empire sont aux mains des esclaves. Les marchands ont raflé la mise. Ne reste plus que le rêve dévasté des grandeurs passées. Ici l'on abat les enfants comme l'on musèle les songes. La révolte éclate comme une outre de sang, intérieure dans les cerveaux, extérieure dans la réalité brisée du monde. Rien n'est sûr sauf l'assurance qu'une plus grande violence sera nécessaire pour ouvrir le cycle des innocentes cruautés.
Acte 2 : en hommage à Patti Smith. En tant que poétesse des détresses. Le poëte déserte le rêve afin d'entrer de plein fouet dans la laideur du monde. Tout se vend, le sexe et les impressions. Les mots de la poésie sont des prostitués. Ne procurent plus de plaisir. Seulement du dégoût de soi-même. Les deux sonnets croisés au cours de la lecture étaient signe d'égide baudelairienne. Détours insidieux par les frères humains. Aussi décevants que nous-mêmes. Comment croire à une échappatoire collective. Il vaudrait mieux saigner tous nos semblables, comme des gorets. Le rock est mort. L'infatuation de nous-mêmes aussi. Le rêve du retour des dieux s'altère en cauchemar de hordes barbares. Orgies de sangs et blêmitudes de spermes. L'on ne s'échappe pas plus du labyrinthe êtral que des rues géographiques de la Modernité.
Acte 3 : Le pire est pour la fin. Un squelette de vers reptatifs de quelques syllabes collés au bord des pages. Une prodigieuse ritournelle du malheur. Une violence qui n'est pas s'en rappeler la force des alexandrins d'airain d'un Leconte de Lisle. Les romains ont dilapidé le temple. Le Dieu perdu est encore là mais pour combien de temps ? Ne subsiste plus rien des grands idéaux ni des barreaux de fer. La liberté est un désert de glace en bout duquel triomphe la mort. Notre seul héritage. Vous pouvez appeler cela l'espoir qui fait vivre.

Une poésie qui ne triche pas avec son titre. Porteuse de la violence du rock'n'roll. De tous les recueils de poésie rock qui m'est arrivé de lire en langue française, c'est bien le plus fort, le plus violent. Un monde impitoyable à l'image des stances électriques et diluviennes du Blue Öyster Cult. Enté sur les Doors oui, mais qui retrouve aussi les orgues tempétueuses de la grande lyrique du dix-neuvième siècle ce qui lui évite de se perdre dans les eaux désséchées des facilités de ce surréalisme de bas-étage qui est la tarte à la crème de la poésie contemporaine. Ange-Mathieu Mezzadri entrechoque les os des mots. Leur a arraché la chair juteuse et parfumée qui les habillait. L'en devient pratiquement poétiquement incorrect. Trop de violences, trop de brutalités, trop de fureurs. Pour nos contemporains. Peuple d'ilotes sans autres maîtres qu'eux-mêmes. Poésie sans rémission.


Damie Chad.

 

 

 

 

 

 

09/03/2016

KR'TNT ! ¤ 272 : BRETT SMILEY / NINA ANTONIA / CRASHBIRDS / HOWLIN' JAWS / BARNY AND THE RHYTHM ALL STARS / HEAVY METAL / LANGSTON HUGHES / W. C. HANDY

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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LIVRAISON 272

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

10 / 03 / 2016

 
BRETT SMILEY / NINA ANTONIA

JOHNNY THUNDERS

CRASHBIRDS / HOWLIN'JAWS

BARNY AND THE RYTHM ALL STARS

HEAVY METAL

LANGSTON HUGHES / W. C. HANDY

 

SMILEY SMILE

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Brett Smiley est mort deux jours avant David Bowie. Ils présentaient de sacrés points communs : on avait là les deux plus beaux glamsters des années soixante-dix. Ils étaient tous les deux beaux comme des demi-dieux felliniens - But Smiley made Ziggy look like a bricklayer - Ils écrivaient leurs propres chansons et le monde semblait leur appartenir, tant il est vrai que le monde appartient aux âmes conquérantes.

L’un est passé à la postérité, l’autre a sombré dans l’oubli. Bowie est mort adulé par la presse people et Brett n’a eu pour seul et unique éloge funèbre qu’une info relayée par quelques connaisseurs avisés. Bowie a rempli les poches de la presse bon chic bon genre et Brett a rejoint sa place naturelle : le néant.

Brett Smiley est passé complètement inaperçu dans l’histoire du rock anglais. Cet Américain ramené à Londres par Andrew Loog Oldham aurait pu plaire au grand public. En tous les cas, il réussit à plaire à Nina Antonia. Elle ne le vit qu’une seule fois à la télé, dans les années soixante-dix. Il chantait «Space Age». Cette gamine de Liverpool se passionnait alors pour les New York Dolls. Brett la fascina au point qu’elle allait lui consacrer un livre. Et quel livre ! C’est un véritable tour de force, puisqu’elle n’a quasiment rien à dire sur Brett Smiley. Il n’existe même pas d’album officiel, à peine une petite compile sortie chez RPM et déjà épuisée. En tous les cas, pas de quoi construire une biographie, au sens où on l’entend généralement.

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Mais ce petit livre vous envoûtera. Nina y raconte sa propre histoire, en parallèle avec celle de Brett. Curieusement, l’histoire de Nina se révèle mille fois plus passionnante que celle de Brett qui est l’histoire classique d’un raté du rock qui descend aux enfers. Quand on entre dans ce double récit, on passe par ces stades divers que sont la consternation (oh la pauvre, elle n’a rien à dire, alors elle nous barbe avec ses souvenirs d’enfance), le rejet (en plus elle se croit drôle avec ses anecdotes familiales, alors qu’en Angleterre, c’est d’une effarante banalité), la colère (oh mais cette histoire de Brett Smiley, c’est une véritable arnaque, puisqu’il n’y a pas d’histoire), la stupéfaction (elle étire ses phrases pour grossir ses paragraphes, non mais regardez-moi ça, c’est du corps 14, une daube pareille, on l’écrit en huit jours !), pour finir par la fascination, car Nina nous raconte de quelle façon sa propre vie a basculé. Et là, on ne lâche plus la seconde moitié du livre. C’est un véritable coup de maître.

C’est un livre-rateau-qu’on-prend-dans-la-figure. Il se trouvait dans l’herbe, on ne le voyait pas, on a marché dessus et paf, le manche en pleine gueule. C’est un procédé qu’avait utilisé Flaubert pour «Madame Bovary», mais en fin de récit.

Nina était foutue. Elle avait quitté sa conne de mère pour aller vivre avec un certain Justin. Amoureuse, tout bêtement. Justin se voulait écrivain, mais il n’arrivait à rien. En prime il disparaissait des semaines entières. Cette pauvre Nina tolérait ça. Comme dans un mauvais roman de Zola, elle se fit engrosser et mit au monde sa fille, Bella Donna. Pourquoi Bella ? Parce que Justin avait deux idoles, Bela Lugosi et Jim Morrison. Bien sûr, le ménage n’avait aucune ressource et les avis d’expulsion se succédaient. Justin disparaissait parfois des mois entiers. Elle n’osait pas poser de questions. Elle ne se préoccupait que d’une chose : nourrir sa fille. Comme elle admirait Johnny Thunders, elle commença à écrire quelques pages, qu’elle envoya chez des éditeurs. Un grenouilleur des bas étage installé à Portobello la fit venir pour lui expliquer que Johnny Thunders, ça ne valait pas un clou. Elle ressortit complètement démoralisée de son rendez-vous et alla traîner dans la rue. Elle stoppa net devant la vitrine d’un disquaire. Au fond de la pièce trônait un poster de Johnny Thunders. Elle fit des pieds et des mains pour avoir le poster, mais il n’était pas à vendre. Pour la consoler, le vendeur lui sortit du bac un EP des Heartbreakers qui venait de sortir. Elle rentra chez elle en miettes. Puis elle vit les flics embarquer Justin. Un commissaire de police finit par lui expliquer que Justin était déjà marié ailleurs et qu’il profitait de plusieurs sources d’allocations pour financer sa méthadone. Nina descendit aux enfers, mais le patron de Jungle Records, où elle était entrée pour demander le poster, réussit à la contacter pour lui dire qu’il voulait absolument voir ce qu’elle écrivait sur Johnny Thunders.

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Une fois arrivé au fond de l’abîme, alors qu’aucun espoir n’est plus permis, il arrive parfois qu’une petite lueur apparaisse. Le sel de la vie ? Allez savoir. En tous les cas, une chose est sûre, on ne vit que deux fois.

Du coup, ce petit livre «rock» raconte deux histoires dont l’une est fascinante, celle de Nina Antonia, bien sûr. Mais en même temps, elle nous sert Brett Smiley sur un plateau d’argent. On est aux antipodes de ces pseudo-bios rock écrites par des journalistes, celles qu’on voit garnir les rayons chez Smith. On peut parler ici de littérature. Oui, Nina Antonia navigue à un autre niveau. Comme Houellebecq, elle met de la viande dans son livre, et c’est la viande de sa vie. Du coup, c’est elle la rock star. Elle a la puissance et le souffle des grands écrivains de langue anglaise. On pense évidemment à Thomas Hardy qui fut le chantre des destins brisés - crac, comme la branche qu’on brise sur le genou - Mais Nina est encore plus forte que le vieux moustachu, puisqu’elle ressuscite en livrant d’un coup deux élégies sublimes, la sienne, celle de Brett et même une troisième puisqu’on assiste en direct à la gestation du Johnny Thunders qu’elle commença à écrire avec RIEN, dans la pire des situations. À ma connaissance, personne n’avait encore réussi un coup pareil.

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C’est vrai qu’on passe un peu à travers l’histoire de Brett Smiley, mais par contre, on ne passe à travers ses chansons. Si on apprécie le glam, on se régale. Ce disque sorti chez RPM est stu-pé-fiant de qualité. On ne comprend pas que l’association de deux surdoués comme Brett et Andrew n’ait pas fonctionné. Les morceaux de Brett Smiley sont tout simplement désarmants de classe et de qualité. On a là du glam musclé à outrance, l’archétype du Swingin London des enfers du paradis. L’une des photos de la pochette attire l’attention : avec son petit regard en coin, Brett a un faux air de Brian Jones jeune. Et ça va commencer à chauffer très sérieusement avec «Space Age». Brett y vise la belle aventure cosmique - Outside the space age - Son «April In Paris» ne doit rien à celui qu’on connaît tous. Il y vise la perversion glam maximale, il vise l’excellence du mijauré, et il faut voir comme c’est tendu, serré, dense, coloré, produit, raffiné et enjoué, nettement plus impressionnant que les chansons d’«Hunky Dory», car on y retrouve une ambition harmonique démesurée qui évoquerait bien celle des Easybeats. Avec «Solitaire» (une compo de Neil Sedaka), on atteint une sorte de nadir, car la voix pure de Brett se noie dans l’ouate humide du mix, avec un rendu voluptueux. On pense à une sorte de prélassement dans des draps pas bien nets et à l’anti-extase malsaine de fins de nuits dangereuses. Brett chante avec la voix d’un agneau de lait et il atteint à une sorte de splendeur stoïque, fascinante de véracité. Il brille d’un éclat faible dans l’écrin d’un certain dévoiement, celui d’un backstage de boîte de traves : vous ne savez sans doute pas à quel point on y vénère Piaf et la beauté pure. Il enchaîne avec un «Va Va Va Voom» absolument dévastateur. Pourquoi «Va Va Va Voom» n’est pas devenu un hit mondial, on ne le saura jamais. Le cut se dote de toutes ces gares où transitent les plaisirs de sens. Steve Marriott y joue des riffs exacerbés. On reste au royaume du glam avec «Run For The Sun». Brett y pousse des ah de janissaire - I wanna I wanna - dans l’enfer d’une orchestration outrancière à la Oldham. Il tape même dans le Wanna Hold Your Hand des Beatles, c’est joué à la grosse attaque, quasiment à la Ronson, avec des clap-hands à la volée et Oldham gave le cut de son comme une oie. On retrouve quasiment les mêmes ingrédients dans «Pre-Colombian Love», mais encore une fois, tout est bien sur ce disque.

Quand on sort du disque, on retourne au livre pour relire quelques passages, et se replonger dans ces portraits extraordinaires, comme par exemple celui d’Andrew Loog Oldham - Still in his late twenties, he was iceberg cool - qui débarque à Detroit pour produire un groupe Motown appelé Sunday Funnies. C’est là qu’il va rencontrer Brett. Le parallèle avec Mickie Most est flagrant, car c’est aussi de passage à Detroit qu’il découvrit les Pleasure Seakers et donc Suzi Quatro qu’il réussit à convaincre de revenir avec lui à Londres SANS les autres filles du groupe. Nina raconte qu’à ce moment-là, Oldham venait de faire faillite - By the time he showed up in Detroit, Oldham’s office consisted of his briefcase - Mais ça ne l’empêcha pas de tout miser sur Brett qu’il emmena enregistrer à Nashville et au Record Plant, à New York. Puis après la parution du single «Va Va Va Voom», Nina raconte qu’Andrew et son chauffeur sillonnaient Londres pour aller déposer le single chez les disquaires - The white Mercedes did the rounds of the record shops, as he personnaly checked stocks of the 45 in London - La Mercedes fantôme fait plusieurs apparitions dans ce récit, et on sent chez Nina le souffle littéraire d’un MacOrlan. Elle fait d’ailleurs énormément de clins d’yeux à de grands auteurs - Beautiful Brett could evoke both Zelda and F. Scott Fitzgerald - mais aussi Oscar Wilde, ce qui semble logique quand un personnage comme Andrew Loog Oldham rôde dans les parages. Andrew traîne Brett dans tous les clubs de Londres - the boss and the blonde - mais Brett souffre d’inconsistance chronique - The best he could hope for was obliteration in a bottle of Johnnie Walker - Andrew demande à Mankowitz (célèbre pour la pochette de Between The Buttons) de faire le portrait de Brett et Nina en profite pour saluer la mémoire de Brian Jones - an enviable young man about town, with no hint of the nightmares to come, save for his prematurely aged eyes - Et c’est ce portrait de Brett par Mankowitz qu’on voit sur la pochette de la compile RPM. Et puis un jour, lassé d’attendre la parution de son album, Brett appelle Andrew pour lui dire qu’il en a assez - It was incomprehensible how quietly it ended - C’est là que Brett va faire la seconde grande rencontre de sa vie, l’héro. En parlant des Heartbreakers, Nina fait part de sa réticence à adhérer à ce culte de l’héro qu’incarna si bien Johnny Thunders - In this bitter new season of death defying machismo and heroin fetichism I secretly missed glam - Ce qui nous conduit à l’un des sommets de ce petit livre, les deux trois jours que passe Nina avec Johnny Thunders qu’elle est chargée d’héberger chez elle.

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Oh, il n’y a rien de dramatique dans ces quelques pages, mais au contraire des passages assez hilarants. Elle doit aller le récupérer dans un hôtel. La chambre est dans un état terrifiant et des seringues traînent partout. La seule solution est de partir discrètement. Mais il y un escalier à descendre pour sortir - Momentarily distracted while he lit a cigarette, Johnny let go the case which noisily clattered down the stairs at high speed, narrowly missing an elderly couple - Quand Nina doit aller faire des courses au supermarket, Johnny l’accompagne - I just hadn’t expected that he’d go to the supermarket in his pyjamas - Fantastique évocation d’un beau souvenir. C’est là où on reconnaît les vrais auteurs. Elle termine ce passage avec un hommage vibrant - By 1986 Johnny Thunders was already an anachronism. He existed beyond the music business establishment, was an exile, an outsider, the last son of true rebel culture - Et la fin du livre plaira beaucoup aux âmes sensibles.

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La bibliographie de Nina Antonia comprend les deux ouvrages définitifs sur les New York Dolls et Johnny Thunders, ainsi qu’une fascinante bio de Peter Perrett.

Signé : Cazengler, brett épaisse

Brett Smiley. Disparu le 8 janvier 2016

Brett Smiley. Breathlessly Brett. RPM Records 2003

Nina Antonia. The Prettiest Star. Whatever Happened To Brett Smiley ? SAF Publishing 2005

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05 / 03 / 2016 / MONTREUIL

LE CHINOIS

CRASHBIRDS / HOWLIN' JAWS

BARNY AND THE RYTHM ALL STARS

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Silence absolu. Pas un mot. Manifestement elle fait la tête. J'essaie de parlementer : « Sûr hier, l'on a avalé mille kilomètres sans s'arrêter, et les flocons de neige qui tournoient autour de nous, ce n'est pas très engageant, mais enfin ce n'est pas très loin, juste quatre-vingts bornes, d'habitude tu roucoules de plaisir ! » Rien, elle ne répond pas. En règle générale les meufs renfrognées qui ne mouftent pas et qui jouent les mijaurées, je leur apprends à sourire à grands coups de satons dans le buffet, mais là ce n'est pas pareil. Celle-là je l'aime. Heureusement la psychologie féminine n'a pas de secret pour moi, j'adopte ma perfide voix numéro 4 de bellâtre énamouré : «  Tu sais chérie, c'est important pour moi, trois groupes, et pas des chiffes molles qui gobent les mouches – là je glisse l'argument - tomahawk percutant - culpabilisateur – moi qui croyais te faire plaisir en t'emmenant à un concert de rock'n'roll ! » Le détonateur choc, irrésistible. Alors que pour la cinquante-troisième fois, en désespoir de cause, je tire sur le starter, le moteur de la meuf-meuf mobile pousse un rugissement de tigre, sous le capot pistons et cardans hululent comme les cadrans des douze pendules de Théodule.

C'est parti pour Montreuil, direction Le Chinois. Local qui pour une fois porte bien son nom. Suffit de traverser la rue pour chiner à votre guise sur les stands brocante vintage et création réunis sous la halle à côté de l'exposition de motos autour desquelles nous retrouvons comme par hasard les membres des Loners de Lagny-sur-Marne... Les chinoiseries s'enchaînent, Mister B and I sommes réquisitionnés d'office, comme au bon vieux temps des colonies et des coolies sur le port de Shangai, pour transporter le matos des Howlin' Jaws.


CRASHBIRDS

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Sont sur scène. L'on a déjà eu un petit aperçu sonore qui nous a mis en appétit puisque l'on a eu la chance d'assister à la fin de leur balance. Mais maintenant, ça balance encore plus dur. Ne sont que deux sur le plateau, mais ne craignez rien. Ils assurent comme des aigles royaux. Pierre Lehoulier est à la lead guitar, cheveux sur les épaules, barbiche en pointe méphistophélique, à moitié assis sur son tabouret. Delphine Viane est à la guitare acoustique, debout devant le micro. Pas de batterie, Pierre s'en charge, martèle du pied les caisses amplifiées disposées devant lui.

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Pierre n'a pas touché ses cordes qu'une rythmique d'acier embrase l'air. C'est Delphine sur son acoustique qui nous assène ses tringles de fer sur le dos. Comment fait-elle avec son acoustique dont elle a operculé la bouche ? Y a sûrement un delay sous rocke dans l'ampli, en tout cas, ça cartonne sec. Et lorsque Pierre s'en vient tresser une mèche fumante de dynamite dans le siroco brûlant qui se lève, vous avez intérêt à courir vers les abris. Trop tard. Delphine n'a pas dit son dernier mot. D'ailleurs c'est dès qu'elle prononce le premier que votre cœur s'affaisse. Belle, grande, tenue noire qui accentue la blancheur de son teint, chevelure aux reflets de feu, walkyrie wagnérienne dans ses bottes, de son corps irradie une fabuleuse puissance de guerrière invincible. Ce n'est pas la force qui est avec elle, c'est la voix. Une voix qui domine le tumulte des guitares. Même lorsqu'elle s'éloigne du micro. Ne crie pas, ne hurle pas, elle clame le blues. Peut tenir une note très longtemps sans s'essouffler, et puis monter encore plus haut sans se briser dans le cristal des aigus en bout de course.

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Pierre est à la forge, sa jambe est comme indépendante de sa volonté, marque le rythme, scande les cadences démoniaques, mais son attention est ailleurs. Sur sa guitare. Lui il sourit. Ce sont ses doigts qui travaillent. Ils suent le gros blues qui tue. La lie grasse du delta et la hargne du Texas. Plus la saleté métaphysique de la vie. L'en sort un gros son de rock et de roll graisseux, le big beat que rien n'arrête. Vous êtes toujours surpris de la fin du morceau. L'on n'étrangle pas un crotale, on le décapite d'un coup de caillou meurtrier. Delphine fait semblant de chercher un accord pendant que Pierre talque sa main gauche, poudre blanche et volatile, les seuls moments de candeur du set, qui repart inexorablement.

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Le blues inextinguible, le rock intraitable, pas de fioriture, des modulation de fréquence post-mortem et traumatologiques, difficile de choisir dans ce couple démoniaque, si vous restez fixé sur le jeu de Pierre qui passe ses longs solos comme d'autres descendent en radeau les Missouri breaks, vous perdez de vue Delphine qui rabat le rythme sur ses cordes implacables sans oublier de laisser tonner sa voix parmi le déluge.

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Un rock dur, violent sans concession, qui ne vous laisse pas respirer une demi-seconde. Toute la noirceur du monde qui vous tombe dessus, la voûte d'une mine de charbon qui s'écroule sur vous et vous engloutit. Les choses noires, informes et infâmes que vous tenez sous clef au fond le plus secret du coffre-fort de votre âme se réveillent et s'agitent. Dans les tourbières de vos cauchemars remontent les vases putrides des désirs inavouables. Crashbirds plane sur vous telle la menace hideuse de ptérodactyles affamés. Dans la salle hypnotisée plus personne ne bouge, un set fascinant, cassant comme une arrête de silex qui détient dans ses entrailles l'incendie sacré.


INTERMEDE 1

Les Crahsbirds quittent la scène sous des applaudissements nourris. Ont convaincu et forcé le respect de toute la large partie des personnes présentes qui ne sont pas des adeptes inconditionnels de leur rock noir. Me précipite pour acheter leur disque que je vous chroniquerai la semaine prochaine. La suite est un peu fatigante. Les danseurs s'emparent de l'espace. Virevoltent sous les flonflons d'une musique tonitruante. Préfèrerais un peu de silence qui permettrait d'échanger. Une éclaircie, les Howlin' montent sur scène, juste pour les réglages. Très rapides. En moins de dix minutes, ils expédient la balance et disparaissent dans les coulisses. Mister B me regarde avec commisération, cette manière d'envisager le rock comme une danse de salon, nous désole. Et c'est reparti pour d'interminables tours de piste...


HOWLIN'JAWS

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Meilleurs à chaque prestation. Le public a doublé. Notre deuxième constatation nous paraît être la conséquence logique de la première. J'ai de la chance, suis placé tout devant l'estrade, juste sous le manche de la guitare de Lucas, si par hasard il m'avait d'un geste inconsidéré mais fatal fendu l'occiput je ne l'aurais point regretté. A quitter ce monde autant que ce soit en un concert de braise.

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Le triangle maudit des Howlin' est fin prêt. Djivan a même changé sa chemise hawaïenne à fond noir qu'il arborait jusques à lors par le sweatshirt rayé réglementaire. Dans l'excitation, certains – je ne donnerai pas les noms – ont oublié de se coiffer de leur célèbre couvre-chef à hélice. Ne leur aurait pas été d'un grand secours car ce soir ils ont adopté l'allure des turbo-jets.

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Non, vous n'avez pas mis les doigts dans la prise, ce sont les Jaws qui ont électrifié votre chaise. Le rockab comme je l'aime, un peu garage, un soupçon vintage, et une coloration sixties qui en fait des tonnes. Ce soir il est manifeste que les Howlin' ont envie de mordre. Baptiste est dans l'angle, pas le mort, le vif. Tout à l'heure quand Lucas aura cassé une corde et que Djivan se lancera dans un mid-tempo hillbilly, il psalmodiera dans son micro une espèce d'imitation de scat trombone qui arrachera des cris de joie à la foule. Mais sinon, servira à ses deux complices un tapis volant de peau de tambour qui leur permettra de se laisser glisser sur ce coussin d'air gonflé à l'hydrogène explosif comme s'ils empruntaient les toboggans de l'Enfer.

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Pantalon rouge pour Djivan et grosse mama en sa robe de bois teintée de chêne astrakan blanc, se penche sur sa hanche mais ne la culbute point, l'est un gentleman, ne la tape pas, ne la tabasse pas, ne la slappe pas, par manque de temps, la paume de la main en crochet jamais totalement ouvert, il tire les cordes, juste ce qu'il faut, caresse sans cesse répétée pour produire ce son de fond dont il sculpte de sa main droite tout le long du manche de fulgurantes modulations. L'est aussi chargé du chant, ni gras, ni guttural, qui coule de source, jaillissant et rebondissant à profusion.

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Lucas le lynx n'est plus que la partie émergée de sa guitare. L'est tant dans son jeu qu'il semble que les rôles sont inversés et que c'est l'instrument qui joue du guitariste. L'a ensorcelé, n'est plus qu'un zombie hypnotisé qui exprime des émotions qui lui sont communiquées par des vertus chamaniques dont la compréhension nous échappe. Lucas est devenu l'esprit animal qui vibre selon des inflexions venues d'ailleurs. L'est le félin sauvage qui s'est incarné en lui. Possédé par une force qui le submerge, avance, recule, par mouvements saccadés, qu'il ne maîtrise plus, descend dans la foule, remonte sur scène, faut voir son visage, les émotions qui circulent sous sa peau et modèlent l'apparence de sa chair. L'est traversé par des haines extatiques, des foudres de fierté, des abîmes de surpuissance nietzschéennes, des furies de tendresses et des houles de perversion. N'est plus Lucas, l'est la bête totem du rock and roll, la plénitude royale du guépard, le sourire carnassier du glavial embusqué.

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Les Howlin' se sont surpassés. Dans la salle, c'est le grand frisson.

 

INTERMEDE 0

Nous échappons au supplice chinois. Doit exister un dieu des rockers quelque part dans l'empyrée, point d'exhibition de danseurs ! Juste le temps aux Howlin' de dégager leur matériel que déjà les Stars du rythme occupent le tableau. Ouf !

 

BARNY AND THE RYTHM ALL STARS

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Sont tous là. Pedro Lena au fond derrière les drums, Claude Placet sur notre droite, Renaud Can sur notre gauche, tourné vers sa contrebasse de laquelle nous ne voyons que le dos. Moment d'émotion et longue ovation, ce n'est pas Carl, mais Barny le fils. Le temps n'est pas aux regrets. Mais à la ferveur.

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Tous les yeux sont rivés sur Barny, classe innée, une impression de force sereine, mais l'on devine la lave qui bouillonne à l'intérieur, red blue jean and tunique blanche à liserets rouges, guitare haute, tenue près du cœur, manche tendu droit telle une bôme d'artimont qui incline et fasèye notre attention. Brutalement comme la coque qui coupe à la lame, Guitar Picker en introduction, titre culte et symbolique du rockab, rythmique cochranesque et envolée de l'orchestre.

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Ce n'est pas que les autres ne font rien, c'est que Barny fait tout. Comprenez-moi bien, les Rhythm sont inimitables, irremplaçables, une des meilleures formation du pays. Et de bien d'autres endroits aussi. Chez ces All Stars, tout est parfait, un batteur qui a un jeu d'une complexité imaginative comme l'on en voit peu. Semble toujours vouloir se prouver qu'il peut encore faire mieux, plus sec, davantage sur le temps et un écho encore plus plein, une perfection qui cherche à se dépasser.

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Ne regardez pas le guitariste. Vous allez en crever de jalousie. L'a cette placidité des gens qui sont sûrs d'eux-mêmes. Le geste chirurgical. Ni trop, ni moindre. Déplace le petit doigt et ça suffit pour changer la face du monde. Un pilier que le doute n'ébranle pas. Comprend à la seconde ce que les autres lui demandent. L'en a un petit côté protecteur, veille sur le gamin comme sur la prunelle de ses yeux.

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Malgré ces deux chênes séculaires à ses côtés, Renaud n'a même pas peur. L'insuffle le groove, cette mobilité qui donne le souffle et permet les grandes foulées. L'huile dans les rouages et l'essence dans le moteur. Impose la cohésion et emporte les galops. Les Rhythm c'est la machine gagnante de la formation rockab par excellence. Même les ricains de Wild Record s'en étaient aperçus.

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Barny aurait pu se contenter de l'héritage. Se prélasser sur le siège arrière et laisser les trois soutiers continuer leur boulot habituel. C'eût été trahir l'esprit de Carl et peut-être même se renier soi-même. Barny a repris le micro et la rythmique, mais avec cette envie folle de continuer en allant plus loin, plus vite, plus fort. Et derrière lui, l'on a compris non pas le challenge, mais la nécessité d'avancer encore et encore. Avec Mister B l'on a déjà vu les All Stars plusieurs fois, mais nous ne les avions jamais entendus jouer avec une telle vélocité, un tel impact.

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Barny leur a communiqué sa fougue, sa jeunesse, se hargne. Reprend les titres de Carl, plus ceux qu'il avait écrit pour lui, plus les nouveaux pour le prochain disque. Très symbolique ce Run Away adressé à Carl, cette course folle en avant vers d'autres pâturages, d'autres passages.

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Ce fut une folie totale. Young and Wild, I Got the Bull by the Horn, Crazy Beat, Slipped my Mouth, chaque titre au fer rouge, Barny survolté, porté par la salle elle-même transportée par sa puissance vocale. Rien à voir avec un tour de chant classique, plutôt une ordalie initiatique vite devenue collective, Barny, le Rhythm All Stars, et le public. Un instant magique et important. Une renaissance.

Deux rappels, un triomphe, une soirée pas tout à fait comme les autres.

RETOUR

La Teuf-teuf nous ramène au bercail. «  Putain ! Je ne regrette pas cette soirée » laisse échapper Mister B après un long silence. Il est inutile de rajouter autre chose.

Damie Chad.

( Photos sur FB CRASHBIRDS ne correspondent pas au concert

Photos HOWLIN' et BARNY de SERGIO PHOTOSTOCK )

*


De loin c'est beau comme le missel des dimanches de Tante Ursule. La couverture n'est pas en cuir – nous ne sommes plus au dix-neuvième siècle – mais c'est relié de fort carton presque aussi épais que le blindage d'un char Sherman. Y en a toute une pile rutilante sur le comptoir du libraire. Un format qui appelle la main ( je n'ai pas dit chapardeuse ) et l'éclat du neuf. Mazette ! C'est du sérieux ! L'Intelligence Artificielle et L'Univers, pour les deux premiers titres. Tiens c'est une série. Le nouveau Que Sais-je ? Le troisième volume un tantinet plus accrocheur. Les Requins. Le livre qui vous dévore ! Déjà mieux que les gentils dauphins ! J'ouvre le quatrième et pousse un cri d'horreur. Le même que celui dont s'égosille le personnage aux longs cheveux noirs et sales sur la couverture. Erreur sur toute la ligne ! Ce n'est pas un livre pieux mais un grimoire sataniste. Un livret belzébutique, le bréviaire des pèlerins du Hellfest.

 

LE HEAVY METAL

JACQUES DE PIERPONT / HERVE BOURHIS

( La petite Bédéthèque des savoirs /

Le Lombard / Mars 2016 )

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Bourhis Hervé, nos services de renseignements ont déjà situé les troubles agissements de ce personnage depuis longtemps, l'a dans un passé récent commis quelques albums BD sur les Beatles, l'histoire du rock et les mythiques singles de notre musique adorée. Un Belge ne marche pas, il dégringole nous a prévenu Charles Baudelaire. Pas de chance pour nous, faudrait être flamand ou wallon pour connaître Jacques de Pierpont qui durant vingt ans a abreuvé les oreilles des belgitéennes peuplades nordiques de stridences rock and rolliennes non homologuées sur les antennes de la RTBF.

Résumer quarante ans d'un mouvement musical aussi tendancial ( et tendancieux ) que le heavy metal en moins de soixante pages – de Coven à Massive Scar Era - n'est pas une mince affaire. C'est là où le découpage graphique de Bourhis sauve l'affaire. Deux couleurs ultra dominantes, le noir et le rouge. La mort et le sang. L'anarchie et la violence. Le taureau et la cape. Des lettrages qui rappellent les atroces tracts trotskistes des adhérents de la quatrième internationale, des reprises salopégées de pochettes, des mini-dazibaos éparpillés en un savant désordre de symboles cultes et de vignettes iconiques. Un dessin aussi bruyant qu'une intro au larsen du Blue Oyster Cult.

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Pour le texte, ils ont préféré le fragment héraclitéen aux vastes périodes cicéroniennes. Maximum de renseignements en un minimum de mots. Z'en ont collé un peu partout, style post-it sur le frigo. Des dactylographiés impeccables pour les notules explicatives et des similitudes de script pour les aspects un peu plus déjantés. Pouvez lire dans tous les sens. Un livre ne commence, ni ne finit, nous avertissait Mallarmé, tout au plus fait-il semblant. Alors nos deux héros nous ont pondu un récit éclaté, mais chronologique. Des couloirs numérotés dans l'ordre, mais chacun d'eux se dispatchant en petit labyrinthe.

Mais comme le signale un proverbe japonais, ce n'est pas la baguette qui fait le riz. Reste maintenant à apprécier le potage au nid de vautours. Le genre même de bouquin qui vous bouscule le fessier entre deux tabourets. Ou vous êtes un fan absolu de Hard Rock et de Heavy Metal et vous pensez qu'un minimum de deux cent cinquante sept groupes essentiels et indispensables manquent à l'appel... ou vous faites partie de ces légions de damnés qui n'avez jamais écouté de votre vie un seul disque de cette satanée musique, mais qui désirez en acquérir un kit vital de survie pour impressionner les petits copains de votre fillette de douze ans, et vous vous apercevez que vous vous êtes engagé fort imprudemment en un monde parallèle infini qui exige autant d'érudition que l'étude des manuscrits de la Mer Morte...

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Les rockers sont de grands enfants, ils adorent qu'on leur raconte l'histoire qu'ils connaissent déjà par cœur. En gros vous n'apprendrez rien – rien de nouveau sous le soleil de Satan le rocker – mais à chaque page vous auriez dix pages de commentaires à rajouter. Aspect extérieur classieux, esthétique intérieure faussement crade réussie, se lit d'un trait, contenu honnête, moins encombrant que les vingt-cinq volumes de l'Encyclopédia Universalis, le genre de bouquin indispensable que vous ne rouvrirez jamais. Mais que vous regretterez de ne pas avoir volé.

Un petit défaut tout de même, faute de bande-son, cet opuscule risque de ne pas faire grand bruit. Un comble pour du heavy metal.

Damie Chad.

 


HARLEM BLUES

LANGSTON HUGHES

ET LA POETIQUE DE LA

RENAISSANCE AFRO-AMERICAINE


CHRISTINE DUALE


( Coll : Etudes Afro-Diasporiques

L'HARMATTAN / Octobre 2015 )

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Cet ouvrage de Christine Dualé est avant tout une étude de L'Ingénu de Harlem de Langston Hughes dans laquelle elle se livre à une analyse des propos de Jesse B. Simple. Le lecteur de KR'TNT qui n'a pas manqué d'apprendre par cœur la chronique que nous avons consacrée à cet ouvrage ( voir notre livraison 271 ) ne se trouvera donc pas en terra incognita. Toutefois, toulousaine professeur d'université de civilisation et de culture américaines, spécialisée en le domaine des littératures noires, Mlle Dualé nous apporte des pistes de recherches les plus prometteuses.

La Renaissance de Harlem fut avant tout littéraire. Certes elle fut portée par la virulence musicale noire, vaudeville, blues, jazz, comédies et revues de Broadway, mais il ne faut pas confondre la puissance vectorielle des souffles, des notes, et des cris avec la puissance atomique des mots qui percutent les carapaces les plus épaisses de la bêtise humaine. La musique incline, mais la littérature détermine.


LES PRECURSEURS

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Jean Toomer est un des piliers fondateurs de la Renaissance Noire. En 1923, son roman Cane sera le premier livre noir publié par un éditeur blanc. Toomer révolutionne l'écriture noire, l'est le premier à s'affranchir des stéréotypes bien-pensants de l'idéologie œcuménique blanche. Tous les noirs ne sont pas de bons Oncles Tom en leur case à barreaux. Sont simplement des hommes avec leur terrible ambivalence humaine. Ne valent pas moins que les blancs, mais pas mieux non plus. Un peu comme les petits blancs d'Erskine Caldwell.

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Honneur aux poëtes. C'est en 1922 que Claude Mc Kay parvient à la célébrité avec son recueil Harlem Shadows. McKay est un personnage qui vaut le détour. Son parcours n'est pas sans rappeler et annoncer, toute proportion historiale gardée, celui de Malcom X, avec une jeunesse militante et révolutionnaire ( pro-communiste ) et un retour décevant vers la religion ( catholique )... C'est McKay qui permettra la publication de The Weary Blues de Langston Hughes en 1926, qui suit de peu celle Colour ( 1925 ) de Countee Cullen. Mais alors que Countee Cullen se définit principalement en tant que poète, s'inscrivant ainsi dans la chaîne culturelle dominante, celle qui part d'Orphée pour s'épanouir dans toutes les ramifications de la grande littérature universelle, Langston Hughes se revendique de sa négritude afro-américaine dans tout son déploiement historial. Deux attitudes divergentes, Cullen cherchant à prouver que le poète noir ne se différencie en aucune manière de tout autre poète de n'importe quelle race, n'importe quelle langue, n'importe quel pays, Langston choisissant d'être la voix de son peuple. Non pas pour en devenir le leader mais pour servir de caisse de résonance et de diffusion à son expressivité.

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ALLER SIMPLE

L'analyse du personnage de Jesse B. Simple de Christine Dualé, quoique beaucoup plus fouillée, ne diffère pas sur le fond de la nôtre. Toutefois elle apporte de nombreux détails éclairants. Ainsi elle connaît sur le bout des doigts la composition sociologique des différents quartiers d'Harlem. Ce n'est pas un hasard si telle discussion se passe dans tel bar ou dans un autre. Les lieux sont connotés, toute géographie est traversée de strates historiales dont il faut savoir démêler le faisceau.

De même, de nombreuses conversations qu'un lecteur averti prendra pour une joute oratoire des mieux réussies mais un tantinet gratuite, repose sur de profonds conflits qui ont divisé la communauté noire. Jesse n'exprime pas toujours ses propres idées, prend fait et cause, ou se refuse à apporter son approbation à des problématiques qui ont secoué the colored people durant le deuxième quart du vingtième siècle.

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L'intégration à quel prix ? C'est ainsi que nous pourrions résumer toutes les impatiences de Jesse. Simple est fatigué de l'inertie des choses. La situation du peuple noir ne s'améliore que très lentement. Les hommes de bonne volonté qui cherchent à arrondir les angles sont-ils les plus sages ? La question, pour la formuler selon notre modernité, n'est pas d'être convaincu qu'un autre monde est possible, mais des manières adéquates pour donner à l'urgence de cette possibilité, toute son imminence. Jesse ne rêve pas d'un futur merveilleux, veut simplement le matérialiser en tant qu'ici et maintenant. Bientôt est un mot qui a pris trop de retard.

Simple n'en est pas encore aux temps des barricades, même si au détours d'une phrase, il admet, comme si la chose était si évidente qu'il ne convient même pas d'en parler, qu'il a participé aux émeutes de 1964. Grand art de Langston Hughes. Ces histoires de Simple à première vue fonctionnent comme des intermèdes comiques au théâtre. Vous arrachent le sourire. Mais Hughes les concocte à la manière des marmites que les anarchistes du siècle dix-neuf emplissaient de poudre noire. Elles ne vous enflamment pas la gueule en une gerbe de feu orangé comme un cocktail molotov, mais elles vous montent en pression comme une précieuse et pulvérisante cocote-minute. Pour l'explosion finale, faudra attendre. Que votre colère soit au maximum. Le poussin noir de la révolte n'est pas encore sorti de l'œuf, mais la nécessité de casser la coquille devient impérative.

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NUITS BLEUES

Christine Dualé dit très souvent le plus grand bien de la traduction de F. J. Roy, nous voudrions bien la suivre sur ce chemin, mais elle possède un savoir que nous ne partageons guère. L'est comme notre Cat Zengler préféré, lit la langue anglo-américaine avec une facilité déconcertante. Vous avez sué durant deux heures et usé deux dictionnaires pour traduire une malheureuse phrase, qu'elle vous dévoile le délicat travail crypto-musical opéré par Langston Hughes. Vous explique le jeu des sonorités, les glissements de sens intraduisibles, les allusions poétiques inconnues, bref elle vous déchiffre et vous offre la recette complète de l'alchimie philologique de l'écriture langstonienne. Un peu décourageant et très enrageant : vous vous apercevez que Lire Hughes en traduction c'est comme si vous regardiez un film d'Eric Rohmer, sans le son. Vous ne perdez pas tout, mais l'essentiel vous échappe. Le superflu aussi d'ailleurs, jugez ainsi du rien qui vous échoit. Langston Hughes tourne sept fois sa plume dans l'encre noire et marécageuse du blues avant d'écrire le moindre mot, de composer le plus minuscule des paragraphes. N'écrit pas en anglais mais en la langue mère de notre musique préférée : le rock and roll.

Damie Chad.


LE DUR CHEMIN DE LA GLOIRE

PORTRAITS DE

NOIRS AMERICAINS


LANGSTON HUGHES


( Nouveaux horizons / 1954 )

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Rassurez-vous, c'est le dernier livre de Langston Hughes paru en français. En ma possession, car il existe de-ci de-là des broutilles éparpillées aux quatre coins d'éditions souvent introuvables. Plus un recueil de poèmes – un très bel objet poétique - que j'ai eu entre les mains voici très longtemps et dont je n'ai jamais retrouvé la trace, malgré de longues recherches dans les catalogues de la Bibliothèque Nationale...

Un livre qui répond au concept de fierté noire cher à Langston Hughes. Nous présente dix-sept portraits de noirs qui furent des sommités en leur domaine, littéraire, sportif, scientifique, journaliste... Sauf l'avant-dernier de Marian Anderson la cantatrice, tous sont rangés par ordre chronologique, de la poétesse Phillis Wheatley – touchante figure - née en 1753, au joueur de base-ball Jackie Robinson qui vit le jour en 1919. Rappelons que Langston Hughes naquit en 1902. Et Barak Obama en 1961. Cela pour montrer le chemin parcouru en deux siècles. Est toutefois encore loin d'être terminé.

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En une courte préface, Langston Hughes rappelle que tous les noirs américains ne sont pas des descendants d'esclaves. Des noms de noirs libres figurent dans les équipages des premières caravelles des Espagnols... Certains combattirent les Anglais au début de la Révolution Américaine. En furent mal récompensés...

Ce qui est sûr, c'est que la plupart des rares noirs dont les capacités furent reconnues par les blancs ont chèrement payé – et physiquement et psychologiquement – leur ascension sociale. L'on note toutefois qu'au fur et à mesure que l'on avance dans le dix-neuvième siècle les conditions s'améliorent quelque peu : d'effroyables elles deviennent extrêmement dures. L'on ne peut parler de réel progrès.


WILLIAM CHRISTOPHER HANDY

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De tous les portraits dressés par Hughes nous ne nous intéresserons qu'a William Christopher Handy ( 1873 – 1958 ) que nous avons déjà rencontré plusieurs fois dans KR'TNT ! sous le nom de W. C. Handy. Le père du blues, comme l'on se plaît à le nommer dans les chapitres introductifs des livres spécialisés dans l'Histoire du Blues. L'immortel créateur de Memphis Blues – le premier blues – et du standard encore plus célèbre, le fameux Saint-Louis Blues. L'on aime magnifier sa réussite sociale, ces dizaines de milliers de sheets – partitions sur feuilles volantes – vendues d'un bout à l'autre de l'Amérique. L'on ne retient souvent que l'anecdote de W. C. Handy sur un quai de gare entendant par hasard un pauvre ouvrier noir gratter sur une vieille guitare un air que revenu chez lui Handy se dépêchera de noter, devenant ainsi l'inventeur – terme qui désigne les trouveurs de trésor – du blues.

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A croire que le hasard fait bien les choses. Langston Hughes remet les évènements en perspective. L'histoire commence bien – une fois n'est pas coutume – Handy eut une enfance modeste mais privilégiée, son père est pasteur - ce qui inclut une toute relative aisance - et sereinement heureuse en pleine campagne prés de Florence, ( Sweet Home ? ) Alabama. Eut la chance d'aller à l'école et d'avoir un maître qui enseignait chaque matin gammes, hymnes religieux et airs de Wagner, Verdi et Bizet... Première modulation négative à douze ans : son père lui fait ramener au magasin la guitare qu'il s'est achetée avec l'argent de ses jobs. Dieu ne tolère pas la musique profane. Son paternel enfonce les clous dans le cercueil symbolique dans lequel il préfèrerait l'enterrer plutôt que de le voir devenir musicien...

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Le gamin persévère malgré l'animosité parentale. Un cirque de passage lui permet d'acquérir un cornet à pistons d'occasion, il suit les répétitions de l'orchestre, et à quinze ans commence à courir les routes avec divers compagnons musicaux et d'infortune. L'arrive à Saint-Louis où il connaît la dèche, dort à la sauvette dans les champs, les gares, sur le bord du Mississippi, pourchassé par les flics et la faim... La chance finira par lui sourire lorsqu'il entrera dans la troupe des Menestrels Noirs du Mahara, restera quatre ans avec eux à parcourir les Etats-Unis et le Canada... Grâce à ses talents de compositeur et de soliste, les Ménestrels sont devenus un big band de quarante deux musiciens, interprétant des œuvres que nous qualifierons de pseudo-symphoniques.

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A trente ans Handy se fixe à Memphis. Prend un virage dans sa tête : il abandonne la musique « classique » pour composer des airs inspirés par tout ce qu'il a entendu sur la route durant quinze ans, tous ces musiciens anonymes, blancs et noirs, qui s'adonnent d'instinct à ce que l'on appelle la musique populaire. Compose une mélodie pour l'élection du futur maire Mr Trump, une fois celui-ci élu, il la rebaptise Memphis Blues. Elle rapportera des milliers de banknotes. Aux éditeurs, à qui il l'a vendue... pour cinquante dollars.

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La leçon sera bénéfique : ne commettra plus la même erreur. A Memphis, dans Beale Street, à quarante ans en 1913, il crée sa nouvelle œuvre, le fameux Saint Louis Blues qui lui emmènera gloire et fortune. La mélodie est remplie de l'amertume, de la détresse, et de la tristesse des ses années d'errance... En Europe, Stravinsky, Honneger, Milhaud, Debussy entendront cette complainte du blues qui ensemencera leur écriture... Aux States Gershwin s'en souviendra lors de la composition de Porgy and Bess...

Handy écrira des dizaines d'autres morceaux, deviendra une sommité de la composition et de l'édition musicale, recevra honneurs et reconnaissance... Mais nous sommes loin de l'anecdote du voyageur qui capte presque par inadvertance un air gratouillé - vraisemblablement slidé - par un malheureux hobo. Handy n'a pas récupéré ce qui ne lui appartenait pas. Avait préalablement acquis la dure expérience qui lui permit de reconnaître le chant altéré de son peuple.

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La vie bleue est toujours moins rose qu'il n'y paraît au premier abord. Grande leçon langstonienne.

Damie Chad.

 

 

 

22/02/2016

KR'TNT ! ¤ 270 : KEITH RICHARDS OVERDOSE / HOWLIN' JAWS / NELSON CARRERA + SCOUNDRELS / YANN THE CORRUP TED / JAKE CALYPSO / LES ENNUIS COMMENCENT / NAKHT / FALLEN EIGHT

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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LIVRAISON 270

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

25 / 02 / 2016

 
KEITH RICHARDS OVERDOSE

NELSON CARRERA & THE SCOUDRELS

YANN THE CORRUP TED / JAKE CALYPSO

LES ENNUIS COMMENCENT / NAKHT

FALLEN EIGHT / HOWLIN' JAWS

 

04 / 12 / 2015

L'ESCALE / LE HAVRE ( 76 )

KEITH RICHARDS OVERDOSE

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UNE BONNE DOSE DE KEITH

RICHARDS OVERDOSE

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Ça remonte au temps où Born Bad se trouvait encore rue Keller. Deux choses vous mettaient en transe : le mur des nouveautés et bien sûr les bacs à thèmes : garage, surf, soul, punk, blues et rockabilly. On y piochait un mélange de nouveautés pointues et d’occases de rêve à 13 euros. Born Bad était pour ceux qui avaient fréquenté Rock On à Londres la suite logique. Et pendant qu’on farfouillait dans les bacs, Iwan passait des disques. Il passait bien sûr des trucs intéressants et les oreilles des lapins blancs se dressaient. Franchement, il régnait dans cette boutique une ambiance idéale. Pour les petits rockers de banlieue, c’était tout simplement la caverne d’Ali-Baba.

Un jour, alors que je sortais des bacs des beaux pressages américains de Dick Dale et toute une série d’occases des Chesterfield Kings, j’entendis un truc encore plus terrible que ce qu’on entendait habituellement, du garage-punk, mais avec un son sourd auquel nous n’étions pas habitués. Direction le comptoir.

— C’est qui qu’on entend ?

Il montre la pochette, avec la photo en noir et blanc. Je n’en reviens pas !

— Keith Richards Overdose ? Ça alors ! Le vieux Keef il a de l’humour !

— Mais non, c’est pas Keef, c’est des Marseillais !

— Quoi ? Des Français avec un son pareil ?

— Oui des anciens Hatepinks !

— Fantastique ! Il est à vendre ?

— T’as de la chance, il en reste un...

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L’album est solide, c’est le moins qu’on puisse dire ! Les Marseillais naviguent au même niveau que leurs compatriotes les Cowboys, dans les couches de son plein et dans le bon bal des influences. Ils nous happent dès «Rocking At The House Of Blue Lights» avec un punk-rock sourd et torride, bombasté à la vieille mode. On retrouve ce sourdisme de son dans «Chain Reaction Honey», et ça vire crampsy sans prévenir, avec une basse qui mène le binz par le bout du nez. C’est un excellent disque d’attaque frontale, comme le confirme «Hot Blood». On pense à l’album des Loyalties, perdu dans le fog de l’underground anglais - Hot blood I love you so ! - On reste dans la belle attaque avec «Skinny Jeans», torché à la belle énergie des ouh et des ah ! Le rock des KRO est d’une incroyable solidité. On retrouve chez eux toute la belle niaque des Cowboys From Outerspace. Cet album est vraiment excitant, bardé de gros climats pathogènes et d’excès d’oh yeah ! «Never Been Good With Math» est joué à l’excès de jus Gun Club/Gallon Drunk et noyé au plus profond des pires torpeurs atmosphériques. De l’autre côté, on trouve une reprise bien enlevée de «Hippy Hippy Shake» puis un stupéfiant «Walking The Frog», punkoïde au possible - Oh c’mon ! - C’est une vraie fournaise ! Les Overdoses pataugent dans l’excellence de la démence et ils font monter la mayo des c’mon jusqu’à l’apothéose. Avec «Try This», on se croirait chez les Who de «Live At Leeds» ! Ils nous plaquent carrément les accords de «Substitute» ! Encore une fameuse pétaudière avec «Scatman» et ils referment la marche avec un faramineux «1234 & Again» chanté au bon boogaloo et terrible de présence indigène.

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Les années passent et voilà que se produit un petit événement. Oh, ça ne fera pas la une des journaux, mais c’est un petit événement quand même. D’autant plus important qu’il est double. On apprend en effet la réouverture de l’Escale, un bon bar rock du Havre avec au programme nos amis marseillais. Il n’en faut pas davantage pour renouer avec ce vieux sentiment d’excitation qu’on éprouve chaque fois qu’un bon concert est annoncé. Le boss de l’Escale a refait sa salle à neuf et c’est presque devenu luxueux. Endroit idéal pour un groupe garage comme Keith Richards Overdose. Et petite cerise sur le gâteau, la salle est pleine.

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Sur scène, les Marseillais offrent un surprenant mélange de stonesy et de garage-punk, le tout bien soutenu au beat. Avec son maillot rayé et son ancre de marine tatouée sur le bras, le chanteur renvoie à l’univers visuel des Dolls, d’autant qu’il joue sur une grosse White Falcon, comme jadis Sylvain Sylvain. Le parallèle avec les Dolls est flagrant, et on repense à cette assurance qu’affichaient Sylvain et Johnny Thunders, lorsqu’ils plaquaient leurs accords en tordant leurs bouches, eh oui, ils savaient au plus profond d’eux-mêmes (deep inside their hearts) qu’ils jouaient dans le meilleur groupe de rock du monde, à l’époque. On retrouve la trace de cette assurance chez le Marseillais, car il semble véritablement possédé lorsqu’il claque ses accords en hurlant ses refrains. Ce mec est un pur rock’n’roll animal, un porteur de flambeau, l’héritier d’une lignée de puristes qui remonte aux Dolls et aux early Stones.

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Ce mec sait ruisseler comme Little Richard et montrer son cul comme Iggy Stooge. Il peut faire le con sur scène, sauter dans le public, il a derrière lui une section rythmique infaillible et un transfuge des mighty Holy Curse en support guitaristique. Leur objectif semble se limiter à offrir un bon set de rock aux Havrais, ce qui est en soi le plus louable des objectifs. C’est aussi l’occasion de vérifier une fois de plus que l’avenir du rock se trouve dans les bars, plutôt que dans les stades.

KEITH RICHARDS OVERDOSE, HOWLIN' JAWS, NELSON CARRERA AND THE SCOUNDRELS . YANN THE CORRUP TED,  JAKE CALYPSO / LES ENNUIS COMMENCENT, NAKHT, FALLEN EIGHT

Le deuxième album des Marseillais vient de paraître sur Closer, avec une pochette ornée du Jolly Rodger des junkies : un crâne et deux seringues croisées en guise de tibias. Joli titre : «Kryptonite Is Alright». Ils attaquent avec «If I Was You», ce slow super frotteur qui fit des ravages pendant le set du Havre. On pense bien sûr au slow super-frotteur des Oblivians. L’ensemble de l’album est très rock’n’roll. La plupart des cuts sont montés sur des structures classiques, mais si on ne retrouve pas le son du premier album, on croise au coin du bois la belle tension qui faisait son charme. Ils ornent «Ton Punk Rock De Vieille» d’un beau solo suspensif et bouclent la face avec «Fifteen Sixteen», amené au parti-pris de stonesy et doté d’un beau background dollsy. Ce cut inspiré vaut pour le hit du disque, d’autant qu’on sent battre sous la peau le pouls des Dolls. De l’autre côté se niche un fantastique balladif intitulé «So You Say You Lost Your Baby» et on tombe plus loin sur l’excellent «Hold Me Tony», nerveux et bien goulu. On voit bien qu’ils cherchent leur voie sans trop se casser la tête. Ils bouclent avec un «Worse Things I Could Do To You» servi sur un plateau par l’intro de basse du grand Nasser. Ce cut fit lui aussi quelques ravages lors du set, car il fonctionne à l’insidieuse.

Signé : Cazengler, aux verres dose

Keith Richards Overdose. L’Escale. Le Havre (76). 4 décembre 2015

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Keith Richards Overdose. ST. Scanner Records 2011

Keith Richards Overdose. Krytonite Is Alright. Closer Records 2015

19 – 02 – 2016
ROCK'N'BOAT

LA PATACHE / PONT DE L'ALMA

 

HOWLIN' JAWS /

 

NELSON CARRERA & THE SCOUNDRELS

YANN THE CORRUPTED

 JAKE CALYPSO

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Finissons de faire les zouaves, dare-dare au Pont de l'Alma, pour prendre à l'abordage La Patache à l'attache le long du quai. D'abord franchir la muraille de Chine des touristes made in Hong Kong qui rejoignent leur car, ensuite s'engouffrer au galop dans le navire amiral du rockabilly. Pas le temps de le parcourir jusqu'à la poupe pour saluer amis et connaissances que Bernard Soufflet l'organisateur de l'évènement présente déjà les Howlin' Jaws. Comme un rocker normalement constitué ne rate jamais un gig des Howlin' je me faufile au premier rang. Non sans difficulté, car il y a du monde.


HOWLIN'JAWS

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Même si vous ne les connaissez pas, je vous donne le truc pour les reconnaître. Sont le seul groupe du monde à arborer fièrement une casquette à hélice – allusion hélicoïdale à la structure de l'ADN, ou apparition du complexe de l'hélicoptère à ajouter aux analyses freudiennes ? : les savants n'ont pas encore résolu le problème – sur la tête. Le grand sur votre droite, incliné sur sa contrebasse c'est Djivan, he's the one in his red blue-jean, au fond au milieu, baguette à la main, non ce n'est pas le chef d'orchestre, c'est la batteur Mathieu qui ne croit qu'en ce sur quoi il cogne ( dur ). Enfin the last but not the least, c'est Lucas (grave) penché sur son instrument, l'esquire exquis de la squier guitar. Avant de lâcher les fauves, je vous explique le comportement de ces félins. Comptez dix minutes de déchaînement absolu. Vous êtes en train de sortir votre portable de la poche pour alerter les autorités, lorsque tout se calme, comme par magie. Silence absolu. Apparemment nos lascars ont quelque chose de plus important à faire. C'est au choix. Ou Djivan, ou Lucas. Il tire son peigne de sa poche arrière et entreprend de lisser ses cheveux en arrière. Ne poussent pas le vice jusqu'à se regarder dans une glace, et c'est brusquement reparti pour un quart d'heure de pur bonheur. Pour ceux qui aiment le grabuge au mètre cube.

Quatre groupes, alors autant mettre la barre au plus haut tout de suite. Les Howlin' détestent les gradations lentes. Appliquent un principe des plus simples, en dix secondes vous devez être au maximum. Ensuite, toujours en rajouter. Ne jamais baisser en intensité. Pour bien montrer qui ils sont, ils tapent en majorité dans leur répertoire original. Ils sont les Howlin, aux dents longues, et le public ne manque pas de mordre à l'hameçon.

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Djivan est au chant et Mathieu au tambour. Lucas est partout. Les deux acolytes lui fournissent la toile, écrue, épaisse, une véritable voile de clipper taillée pour les vents d'orage, et c'est Lucas qui dessine dessus les têtes de mort et les sabres d'abordage. Pirate au long cours qui ne fait pas de prisonnier. N'est à l'aise que dans les combats rapprochés. Bondit sur le devant de la scène et vous tire quelques boulets juste dans la soute à munitions pour vous faire sauter le caisson. C'est un retors, vous a toujours l'intervention de trop, celle qui vous fait chavirer de joie, la lame du poignard qui pénètre droit dans votre coeur sans crier gare. Et Djivan qui ricane des chants de matelots à vous glacer d'horreur l'âme de Baudelaire. Derrière Mathieu crashe boume et hue comme un forcené. Impulse le rythme, droit à la lame, ne pas faiblir, ne pas mollir, lorsque l'on a déchaîné la tempête faut assumer. Et il assomme à tour de bras. Djivan déchire the big mamamita – elle va mourir mais il s'en soucie comme de son premier radeau.

Revoilà Lucas, on ne l'avait pas oublié avec ces notes qui nous déchirent le cerveau sans pitié, ce gars il est dangereux, il vous trépane jusqu'au bulbe rachidien et vous l'applaudissez des deux mains comme un zombie stupide. Les Howlin n'ont pas cassé la baraque, ils ont réduit les planches en poudre. Et plus ils vous dézinguent plus la masse des spectateurs s'appesantit sur le devant de la scène.

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Difficile de rêver mieux comme entrée en matière. C'est comme pour Le Vaisseau Fantôme de Wagner l'on risque de ne se souvenir que du prélude. Les Jaws nous ont pulvérisés. Un set d'une intensité incroyable. Sans bla-bla, sans chiquet, trois musiciens et leur musique. Le problème pour les hypothétiques lecteurs qui n'aimeraient pas, c'est qu'ils ne jouent que du rock and roll. Vous n'êtes pas obligés d'apprécier. Ni d'être parfaits. Evidemment les Howlin' Jaws, eux ils sont parfaits. Tant pis pour vous, tant mieux pour eux.

Quand ils ont quitté la scène il y avait de quoi écrire un livre rien qu'à décrire les yeux brillants d'adrénaline de l'assistance stupéfaite et ravie.


NELSON CARRERA

AND THE SCOUNDRELS

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Pas évident de passer après une telle tornade. Les Howlin' c'est du rockag électrifié à mort comme une chaise dans un pénitencier américain, Nelson Carrera c'est le hillbilly des collines, agreste et rural. Faut être un sorcier pour de telles transitions. Pas le genre de défi qui peut apeurer Nelson. Mais ce n'est pas aux renards que vous apprenez à voler les poules. Les Scoundrels ne sont pas des demi-sels. Des pros : Jorge le Taiseux qui ne regarde que sa contrebasse, faut entendre comme il l'a fait chanter, Pascal l'Efficace aux drums et à la barbichette, inutile de se retourner vers lui, vous suivrait jusqu'en enfer, et Raphaël à la gâchette facile. Un coup d'oeil de Nelson et c'est parti pour la chevauchée sans pitié. Vous vouliez savoir ce que c'est qu'une guitare électrique, Raph vous fait la démonstration. N'allez pas vous plaindre à votre mère après. Il sera trop tard. D'autant plus que Nelson sur sa rythmique il vous mène les frères Jesse James à l'attaque de la banque sans état d'âme.

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En plus Nelson, il a une arme même pas secrète, une voix d'or. C'est presque trop facile. Enrageant, vous pouvez toujours essayer devant le lavabo. S'en sert comme un brigand pour fracturer la porte de votre sensibilité. Cinq titres à tout berzingue pour montrer ce dont les Scoundrels sont capables et puis l'on part vers la campagne country, les contreforts des Appalaches, le rock d'avant le rock. Un enchantement. Nous tient sous le charme, Nelson, ne nous lâchera plus. Les titres défilent sous les acclamations, un hommage à Carl des Rhythm All Stars, qui nous manque. Charlie Feathers, Johnny Horton, les grands noms, la discographie idéale, interprétée par un combo de rêve. Ne savez plus où donner de la tête, Jorge qui résonne, Pascal qui façonne, Raph qui cisèle et Nelson qui module tout en expédiant le tout sur une rythmique d'enfer. C'est en cela que réside le mystère, une pêche d'enfer et une voix qui explore les moindres sinuosités de la nostalgie. Nelson sous sa couronne de cheveux blancs est le barde du hillbilly, nous administre une leçon de bel canto rockab. Après lui pouvez aller vous rhabiller. C'est du cousu d'or fin. De la belle ouvrage rehaussée de la pourpre incendiaire de la guitare de Raph.

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Chante longtemps sous les vivats du public. On s'y laisserait prendre, l'on passerait toute la soirée avec. Mais Bernard Soufflet regarde sa montre. C'en est fini de cette oasis de fraîcheur dans ce monde de brute. Nelson et son band de malandrins ont une fois de plus réussi leur coup. Une douceur enlevée, une tendresse enfiévrée, et hop, ils sont déjà repartis. Mais ils emportent tout ce que vous avez de meilleur en vous. Un rêve d'Amérique que vous ne referez jamais tout seul avec une même intensité. Faudra attendre que Nelson Carrera et ses boys repassent près de chez vous.


YANN THE CORRUP TED

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Attention l'on change de scène. L'on est dans le gang des outlaws. Chevauchée dans les rangs des rebelles. Le devant de la scène est squatté par un bataillon de teds. Texas est à la basse, placide, l'en a vu d'autres, le fiston a intérêt à assurer à la guitare. Jacky Lee et son incroyable dégaine – c'est fou comme ses favoris en lames de faux qui se rapprochent de ses lèvres lui confèrent une terrible dignité - attend les dernières accordailles de la balance, ne sera jamais parfaitement établie, la voix de Yann étant trop souvent reculée par rapport à sa guitare. Dommage car le set fut infernal.

Du début à la fin. Facile à résumer, une rythmique de fer. Intangible. Avec un crescendo irrésistible. Morceau après morceau. Ce n'est pas que l'on joue obligatoirement plus fort, c'est que l'on confère davantage d'intensité à chaque fois. Musique très physique avec une terrible implication personnelle. A la moitié du set, les fans n'y tiennent plus et montent danser sur scène. Chacun s'approprie le morceau, le mime, de la voix et du corps, d'une guitare imaginaire.

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Yann a cherché l'efficacité. Maximum de classiques beaucoup de Flyin' Saucers et de Charlie Feathers. Tout le monde connaît les titres et se laisse dériver et hypnotiser par le tempo d'acier. Trois infatigables. Sont pour le développement durable mais pas pour économiser l'énergie. Texas file les lignes de basse comme s'il pêchait au gros. Pas des truites vagabondes. Du cachalot bagarreur. Mes yeux sont rivés sur les doigts de Yan qui scandent le rythme sur des cordes fines et coupantes comme des noeuds coulants. Jacky Lee est fascinant. En mouvement perpétuel. L'abat des coups tranchants comme des cognées de bûcheron sur l'entaille des arbres. Pas d'écho, pas de rebond, pas de volume ouaté, sec comme une branche d'arbre qui casse d'un bruit net sous votre pied. Ou le déclic d'un piège à loup sur votre jambe. A la fin du set, l'est un signe qui ne trompe pas, fait jouer ses poignets pour en chasser la rigidité robotique. Une frappe d'une vigueur étonnante. Chaque coup retentissant dans sa propre solitude sonore sans jamais mordre sur le suivant ou le précédent. Un mouvement d'horlogerie pour une cadence inexorable.

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Auront droit à un rappel, exigé par le public. On ne pouvait pas les laisser comme cela. Nous aurons droit à un Train Kept A Rollin démentiel. Perso j'ai une préférence pour leur interprétation de Born To Be A Rolling Stone de Gene Vincent, un titre rarement choisi dont ils ont bousculé avec bonheur l'orchestration. Finissent dans un charivari festif des plus agréables. Ont réussi à corrompre le public. L'est vrai que les rochers, quand on leur propose du rock qui dévaste le périmètre de leur entendement, ont l'âme vénale. Drapés dans leur enthousiasme les Teds sont toujours les Teds. Egaux à eux-mêmes. Ne déçoivent pas. Sont vivants.


JAKE CALYPSO

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L'est attendu comme le messie. Pas celui qui marche sur l'eau, celui qui bondit de rock en rock sur les rochers qui affleurent. Thierry révèle sa nature méticuleuse, range son boîtier à lunettes dans son sac, vérifie sa monnaie dans la poche du pantalon, vous le regardez et vous vous dites, on en a encore pour une demi-heure. Guillaume ramasse sa contrebasse, Christophe passe sa bandoulière, Hervé trifouille sa guitare. Prend subitement deux décisions lourdes de conséquence. D'abord il enlève sa veste jaune pour arborer une chemise d'un rouge-orangé à faire hurler de joie les photographes, puis d'un geste large il jette au fond de la scène le fil et le scotch qui relie sa guitare à l'ampli. Prend la parole et résume la situation d'une phrase lapidaire à la Jules César dans La Guerre des Gaules. «  Pas de jack, pas de répétition, pas de balance ! ».

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Retenez-les. Trop tard c'est parti. Christophe Gillet plante les premières banderilles, se propulse en avant à chaque riff, le pied catapulté en hauteur comme à la savate. Sous sa casquette plate Guillaume maltraite son encombrant, et Loison à qui il ne faut pas en promettre se met à glousser au micro comme une pintade quand le goupil se faufile dans le poulailler. La salle chavire et caquette comme la fameuse poule d'Henri IV que l'on viendrait chercher pour la glisser dans le pot idoine. Thierry bat la démesure du fou tranquillou dans un mouchoir de poche. Le mec qui ne s'affole jamais. Dans le tintamarre qui va suivre, se contentera d'esquisser de temps en temps un sourire sardonique. Il est l'oeil de l'ouragan. Le moteur immobile de la roue folle du karma humain qui tourne à toute vitesse. Loison se mue en Shiva, le dieu aux mille bras. S'est débarrassé de sa bandoulière, tient sa cithare acoustique coincée comme une oiselle sous son aisselle, ce qui lui donne une belle prestance à la Elvis. Ce qui tombe à pic, puisqu'il est en train de revisiter son dernier CD, downtown à Memphis qu'il a enregistré avec son band dans les studios Sun. Un truc que je ne comprendrai jamais, comment fait-il ce diable d'homme, cet agité du bocal, pour vous restituer le son dans sa pureté absolue ! Bien sûr, l'a son gilet de sauvetage, le Chris qui vous turlupine tout ce que vous voulez sur sa guitare. Tout en étant atteint d'une tarentulite aigüe. Avec Guillaume plié de rire en deux, tel un Ganesh facétieux, sur son engin – sans pour autant pédaler dans la choucroute d'un quart de ton – moi j'aurais comme un doute. Mais non Loison, c'est en même temps la pureté foncière du rockab et l'Actor's Studio. Vous en donne le maximum pour le prix minimum. Eloge de la gratuité de la folie. Romantisme débridé et échevelé. Grogne, ronce, babatise et attise sans cesse le public. Ne sont plus seulement quatre mousquetaires sur scène, le régiment du public les suit et les précède. Deux cents gosiers chantent en choeur avec Loison. A chacun son petit délire, perso je suis en train de jouer des tablas sur la contrebasse de Guillaume quand ma voisine me tire par la manche pour me passer un demi-verre de bière éventée. What is it ? Je ne suis pas celui pour qui vous me prenez ! Mais non, elle vient de déboucher une bouteille de Sky et je suis désigné pour passer à Jake sans jack un graal de Jack, ce nectar suprême des Dieux. C'est que Loison, il faut le ravitailler en plein vol, l'est d'ailleurs en train de voler au travers de la salle sur le bout de nos bras. D'autres se vautrent sur la scène, certains caressent le visage d'Hervé maintenant gisant sur le dos, ça hurle de tous les côtés, des excités inventent de nouvelles danses, Loison refait un petit tour à vol d'oiseau, revient en courant, glisse sur une flaque de bière et emporte au sol une danseuse, un flip flap arrière à vous briser la colonne vertébrale dont Noureev n'a jamais osé rêver. Au sourire ravi de cette cavalière si rapidement jetée à terre, l'on pourrait parler de choc amoureux.

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Mais Hervé est déjà sur scène – au-dessus des eaux de la Seine – chante le désespoir du blues – un blues de peaux rouges criards et ravagés à l'eau de feu - en faisant le poirier sur la batterie de Thierry qui n'est pas ému pour une demi-cacahouète par cette pirouette. Jette sa chemise dans la foule, s'enfuit en coulisses. Mais on ne stoppe un pandémonium aussi facilement qu'un go-fast sur une autoroute. Il se fait tard. Bernard Soufflet octroie un rappel, tout de suite transformé en trois morceaux par Mister Loison. Je préfère ne pas vous raconter, vous m'en voudriez toute la vie de n'avoir pas été là. Bref, un set de folie. Merci à nos quatre héros.

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RETOUR

L'on s'éclipse à toute vitesse. Comment l'on a regagné la Teuf-teuf à l'autre bout de Paris, sans métro, je vous le conterai un autre jour. Mais la journée a été tellement bonne que l'on n'a pas ressenti cela comme une galère. En plus j'ai ramené, un petit vingt-cinq centimètres inédit de Gene Vincent qui vient juste de sortir; tra-la-la-la-lère !

Damie Chad.

( Photos fb des artistes : Sergio Photostock / Rey Fonzareli / Olvier Navet )

 

LES ENNUIS COMMENCENT

LOVE-O-RAMA

FLIGHT OF THE TAIKONAUTS GUITAR / THE FRENCH PLAYBOYS MOTORCYCLE BOYS / DON'T TELL ME YOUR TROUBLES / MARWINE TAGADA / JOHNNY'S DEAD / WHEN ELVIS WAS THE KING / 2000 YEARS FROM HOME / I ATE MY BURGER ( TWO DAYS LATER ) / THE GODSPELL ACCORDING TO A. A. NEWCOMBE / TEENAGE QUEEN / OFF THE BUNCH / SOLLACARO 2:45 PM

 
Atomic Ben : Vocal, guitar / Gus Psycho Picasso : double bass / HUGO SLIM KIDD : Drums / Arno Cole Hicks : guitars /

Benislav Bridgen : organ piano / Jezebel Rock : Arrangements

Methanol Production / Buzz Buzz Records

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Fly of The Taikonauts Guitar fanfares de guitares, apachien ou appalachien ? Un rumble des familles dirions-nous pour mettre tout le monde d'accord, oui ça sonne plus américain qu'anglais, mais voyez-vous c'est la poule aux oeufs d'or française qui nous a pondu cette petite merveille. The French Playboys Motorcycle Boys après la poulette made in France ceux qui portent un aigle sur le dos, cavalerie de chevaux d'acier, c'est Ben qui chevauche en tête, super girl sur le porte-bagage, bagarres et cavalcades à foison, c'est chromé comme un aileron de Triumph, la route des légendes, l'autoroute de la mythologie rock, Don't Tell Me Your Trouble conseil d'un ami à l'ami, ne dépose pas tes valises de problèmes dans mon living-room, j'en ai des malles pleines, les nanas deviennent merveilleuses dès qu'elles se sont enfuies, alors écoute ce camaïeu musical, cet entremêlement de batterie ponctuée de guitares et la voix de Ben qui sautille sur les obstacles, y a trop de bon rock and roll dans le monde pour s'ennuyer dans la vie. Marwine tagada elle est sucrée comme une fraise tagada arrosée de sucre candy, la petite Marwine, avec ses sourires de crocodile vous la croqueriez sans rémission. Les Ennuis vous présentent la poussinette idéale, le rêve dont on dreame toutes les nuits et dont vous vous interdisez la cueillette, avec des chœurs féminins à vous conduire tout droit en enfer. Ne craigniez rien, à peine avalée vous en dégustez dix autres aussi sweetest dans le paquet de la vie, suffit de remettre dix fois de suite la piste 4. Attention terriblement addictif. Johnny's Dead changement de climat, l'est des êtres plus inquiétants que Marwine, le rythme obsédant du morceau, vous incite à la plus grande des prudences, attention l'Amitié est encore plus dangereux que l'Amour. Johnny le zombie n'est pas le copain idéal, mais l'est irrésistible comme tous les bad boys. Une version des Bras en Croix de Johnny mis au goût du jour dans le retour des morts-vivants. Le malheur c'est tout comme pour Marwine, vous allez y revenir au moins vingt fois de suite pour en goûter tout l'humour noir. Attention le noir prédomine. Et ces notes éthérées de strato comme un avion qui se perd dans le brouillard... When Elvis Was The King quand Elvis s'insinue dans votre âme et friture tout votre feedback. Le rock est une drogue destructrice, façonne votre pensée et dicte vos déviances. Jeune et jolie, mais déjà en mode survivance. Parce qu'Elvis est le roi. Et que personne ne peut rien y faire. L'est des cauchemars dont on refuse de sortir, l'on y est trop bien. Chant phantomatique de Ben qui vous atomise. 2000 Years From Home quand la réalité est trop lourde à porter vaut mieux sauter dans le fuselage de l'orgue et s'enfuir à l'autre bout de l'univers. Avec les Stones en trip dans le cockpit, l'on est sûr de ne pas s'ennuyer. I Ate My Burger ( Two Days Later ) retour sur terre, attention c'est encore plus terrible qu'un voyage dans l'espace, les fins de soirée sont parfois dures à achever, surtout au petit matin, quand on a sniffé filles, rock and roll et cocaïne dans les intraveineuses de la rage de vivre. Difficile de retrouver son assiette. Et même de retrouver son burger dans son assiette. The Godspell according to A. A. Newcombe le même sujet que le précédent, mais en plus sombre. Un massacre. Ne plus survivre dans la mythologie mais dans la réalité de la vie. Pouvez prier Jésus et tous les diables de l'enfer, les filles s'éloignent... Teenage Queen le réel perdu, vous revivez votre vie en kaléidoscope avec les titres de Gene Vincent en bande son. Une fois ouvert le livre de la nostalgie rock ne se referme jamais. Rêve de vampire qui éprouve une folle envie de fraises tagadas. Off The Bunch reprise de la course en tête. Soyons clair, dans la tête du perdant. Magnifique si vous voulez, mais ne vaut mieux pas donner un titre au tableau en peau de chagrin. Portrait de Dorian très gris sombre. Spellacaro 2: 45 PM instrumental sous-titré Death in the afternoon. Tout un programme. Tout le programme. Quand vous abattez l'as de pique au poker menteur de la vie, faites attention que ce ne soit pas le Johnny Ace.


Waouh ! C'est des français qui ont fait un truc de ce calibre ? Se foutent de notre gueule : chantent en anglais mais prennent soin de glisser le mot french dans les lyrics. De tous les disques rock parus en France, c'est vraisemblablement celui qui s'inscrit le mieux dans l'imaginaire rock national. Lisez les notes de la pochette si vous voulez confirmation.

A se procurer d'urgence si vous êtes fan de rock an roll. Même si en fait c'est un disque de blues, le disque de blues, le plus déchirant éclos sur le terreau national. Bourré d'humour dynamite, une production des plus soignées, des musicos au summum de leur art et un chanteur époustouflant. Tout en finesse. Mais en prime, tout ce que l'on ne dit pas, tout ce que l'on tait par pudeur, pour ne pas ennuyer les voisins, ce désespoir qui vous saisit à la gorge lorsque vous passez la frontière du mi-temps de la vie, la pente du déclin. La pochette annonce la couleur : couleur bleu-gris du soir qui descend. Le renard de l'existence vous subtilise toujours le fromage de la vie, à vous le corbeau déplumé même si vous possédez le plus beau love-O-ramage du pays...

Musicalement c'est une merveille. Un groupe de mambo-rockabilly qui ne court plus après les vieilles lunes de l'adoration perpétuelle, mais qui tient par-dessus tout à se démarquer du troupeau de la meute suiveuse par son aspect créateur. Les seuls vrais loups encore sauvages sont les solitaires.

Citez-moi cinq disques français qui atteignent à ce niveau, et je vous remercierai. Perso, je n'en connais que trois. Commencez par quérir et chérir celui-ci.

Damie Chad.

 


NAKHT / ARTEFACT

INTERLUDE / ARTEFACT / OUR DESTINY / NEW BREATH / FALLEN LIFE

Danny : Vocals / Chris : guitar / Alexis : Guitar / Clément : bass / Damien : drums

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Désolée la terre. Astre mort. Ecrasée par l'immensité spatiale des nues. Avec au centre d'un anneau saturnien trop parfait pour ne pas être inquiétant, l'apparition de l'oeuf germinatif planétaire culminant selon les contreforts d'une mastaba pyramidale rudimentaire. Presque un visage en croissant de lune renversé en filigrane. Taisez-vous, une oreille runique nous écoute. Avons-nous jamais été seuls depuis l'extinction génocidaires des terribles lézards. Très belle pochette du premier EP de Nakht.


Interlude destruction finale. Juste le commencement d'un autre cycle. Des voix éparses agonisantes dans la poussière du bruit. Et une autre qui émerge de sa toute férocité barbare. La musique comme une fin de règne, le bruit comme la fureur d'un monde nouveau émergeant. L'on ne brise pas la coquille du magma stellaire sans tuer les derniers hommelettes que nous sommes. Juste un interlude. Artefact la suite de l'histoire de la bête qui nage dans le fétus humain. Mais c'est nous qui sommes le produit de cette gestation germinative. Nous croyions être de êtres vivants, nous ne sommes que des constructions aléatoires du vivant cellulaire. La coupure du triangle et les grognements du cochon qui nous dévore de l'intérieur. Nous sommes la crotte du cosmos. La merde puante des dieux. Enfoncez-vous cela dans le crâne à coups de pelles avant de creuser la tombe de vos illusions. Crash final. Our Destiny s'annonce mal, l'oracle n'est pas très optimiste nous promet tous les malheurs de l'univers cosmique. Nous sommes les résidus du bidet intergalactique. Assomption finale dans les vertiges de la brutalité. New Breath une respiration brontausaurique. Hosannah sur les cistres et les encensoirs comme disait Mallarmé. Je vous apporte la bonne nouvelle. Tout va mal et rien n'ira pour le mieux. L'horizon s'éclaircit. Pas la peine non plus d'entreprendre la danse votive du feu primordial. Le soleil n'est pas mort. Il n'a jamais existé. C'est ce que l'on appelle l'espoir. Fallen Life la vie nous est tombée dessus comme la nielle dans un champ de blé, comme la mort sur un cimetière. Les voix se sont tues à jamais. Plus de plaintes, plus de de menaces. Nous avons triomphé. Nous sommes devenus un oubli objectal. Tous les objectifs sont atteints.

Musique de cataclysme. Crépuscule des hommes. Nakht frappe fort. Lot de consolation sur le disque : Le scarabée hexagrammique de l'immortalité, le triomphe des insectes. Quinze minutes pour apprendre à survivre en devenant insectivore. Le secret des Dieux en barres chaucolocaustées empoisonnées. Prémonition de la catastrophe à venir. Guerre du feu nucléaire posthistorique. Oreilles fragiles s'abstenir.

N'a qu'à acheter. Nakht.

Damie Chad.

 


FALLEN EIGHT / RISE & GROW

REBORN / COME FROM THE SKY / FINAL SHOT / BREATH OF THE AGE / LIGHT / WORST NIGHTMARE

Clem : vocals / Medy : lead guitar / Joffrey : bass / Florian : guitar / JP : drum

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Pochette comme une main tendue au néant. Parmi le chaos des étoiles la rosée se dépose sur la fleur miraculeuse. Poussez et croissez. Ainsi parle Fallen Eight. Sur le volet intérieur, l'effigie des apôtres de la bonne nouvelle. Celle de la germination aristotélicienne qui assure les mystères de l'advenue de l'Être. Taisent l'autre côté du décor, la corruption de toute rose en son déclin.

Reborn cri primal de l'enfant qui vient de naître. Rassurez-vous si l'avenir s'annonce radieux, l'accouchement s'est mal passé. L'enfant en porte les stigmates de la plus grande des violences. Parfois l'amour engendre des monstres. Fallen Eight c'est un peu wagnérien, la voix qui hurle que tout est beau et les leitmotives des orages désirés qui hantent la musique. Come From The Sky tout ce qui tombe du ciel n'est pas obligatoirement bon. L'est des bébés dragons qui deviennent insupportables dès qu'ils grandissent. Tout est dans la façon d'entrevoir les choses. L'explosion atomique à moitié réussie ou à moitié ratée. Dans les deux cas, c'est volontairement catastrophique. Final Shot parfois il ne faut pas hésiter. Faut tuer le chien avant que sa morsure ne vous enrage. Une seule balle suffit. Mais débat de conscience en votre âme corrodée par les illusions des prophéties ambigües. Musique pressante et oppressante. Dialogue partitif de guitares. Les voix se sont tues. Mélodies du bonheur empoisonnées. Breath Of The Ages déferlement des âges anciens dans votre âme vous aboyez comme un chien sous la lune louvienne et solitaire. Sans doute y a-t-il quelque chose à dire, mais encore faut-il savoir quoi. Crier ne suffirait-il pas ? Fallen Eight s'emballe. Hurlements et tambours de la colère. Restez seul avec votre solitude. Vous ne pourrez jamais être en plus mauvaise compagnie. Light La lumière est au bout du chemin comme la terreur au bout de la nuit. La clarté n'est que l'envers de l'obscurité. La distance entre les deux est millimétrique. Un pas sur le côté et la lumière vous aveugle, la nuit reposera votre vue. C'est ainsi que les aveugles deviennent voyant. Inversion des valeurs ? Worst Nightmare le pire est toujours certain. Mais c'est sur le fumier de la décomposition qu'éclosent les plus belles fleurs. Un monde pétri de brutalité décompositoire engendre le plus doux des parfums. Fallen Eight emprunte la voie sèche, celle qui allie la plus véloce des rapidités à la plus grande efficacité. La grande déferlante du limon régénérateur.

Une voix magnifique, les orgues de la tendresse et la philharmonique de la rébellion. Théâtralité extrême du choc émotionnel. Servie sur le coussin rugueux d'une orchestration sans défaut. Beauté parfaite. Roses carnivores aux épines acérées et cancéreuses. A cueillir sans retenue.

Damie Chad.