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14/01/2015

KR'TNT ! ¤ 218. RIKKHA / HOT SLAP / IAN McLAGAN / SCORES / PULSE LAG / JUDGE / IDA COX / SARA MARTIN / VULVES A BARREAUX

 

KR'TNT ! ¤ 218

KEEP ROCKIN' TIL NEXT TIME

A ROCK LIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

15 / 01 / 2015

RIKKHA ( + HOT SLAP ) / IAN McLAGAN ( + SMALL FACES + FACE and OTHERS ) / SCORES / JUDGE / PULSE LAG

IDA COX / SARA MARTIN / VULVES A BARREAUX /

 

Le Trois Pièces. Rouen (76). 24 / 10 / 14

Rikkha

UN RIKKHA SINON RIEN

 

C’est exactement ce que je répondis au barman qui me demandait ce que je voulais boire. Et pour la bonne forme, j’ajoutai :

— Double et sans glaçons, s’il te plaît !

J’étais tranquille j’étais peinard, accoudé au comptoir, quand un type est arrivé et a posé un cahier ouvert sur le tabouret voisin. On pouvait y lire une liste de morceaux et ce qui attira mon attention, ce fut le dernier titre de la liste : «I Wanna Be Your Dog».

— Oh, c’est un joli morceau, fis-je en direction du type qui se tenait tout près.

Il portait une casquette de gavroche, un perfecto et il arborait un sourire extrêmement communicatif. Il indiqua qu’il y avait d’autres morceaux intéressants dans la set-list.

— Ça ? Fis-je en désignant «Personal Jesus» ?

— Oui, mais c’est la version de Johnny Cash, pas la version originale. Il y a aussi ce morceau, c’est Nirvana.

— Ah pas mal, vous avez un rayon d’action plutôt élargi. Mais vous êtes qui ?

— On est Rikkha, le groupe qui joue ce soir.

 

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Comme j’avais vaguement entendu dire qu’il s’agissait d’un groupe de glam avec une «chanteuse provocatrice», je lui répondis :

— Ah, vous êtes un groupe de glam ?

— Mmmm, non, ce n’est pas vraiment ça. Je dirais plutôt qu’on fait du garage.

Puis il expliqua que le groupe était basé à Belleville et qu’il marchait vraiment bien en Californie. Il me présenta la petite brune qui l’accompagnait au bar.

— Salut, je suis Marylin, la bassiste du groupe !

Ils étaient tous les deux éminemment sympathiques.

— Désolé, je suis venu pour voir les Hop Slap qui jouent en première partie. Mais du coup je vais peut-être rester pour vous voir jouer.

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Joli set des Hot Slap, emmenés par un chanteur guitariste jeune et plutôt brillant, parfaitement à l’aise sur les échappées en solo entre deux riffs classiques. L’élégance de son jeu tape à l’œil. Pas besoin d’être guitariste pour comprendre que ce petit mec est fabuleusement doué. C’est battu bien sec et soutenu au slap par Dédé qui ne vit que pour le slap. Il rigole en permanence, tellement il est heureux d’être sur scène, exactement comme Steve Diggle des Buzzcocks. Le trio joue un set de reprises sans prétention, uniquement des morceaux connus, mais justement, c’est ce qui fait leur force et leur fraîcheur, on claque des doigts en permanence. Ils enfilent les classiques comme des perles, ceux d’Eddie Cochran et de Carl Perkins. Attention à leur reprise de «Matchbox», une monstruosité primitive que Dédé jouait déjà dans une mouture précédente du groupe. Ils joueront à la soirée Rockers Kulture du 16 janvier, comme d’ailleurs les Blue Tears, l’autre figure de proue de la petite scène rockab locale.

 

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Je remontai au bar pour une séance de réhydratation et fus surpris de trouver l’endroit plein comme un œuf. Visiblement, Rikkha jouissait d’une énorme réputation. Comment allait-on faire entrer toute cette foule dans la petite cave où se produisent les groupes ? Je pris mon courage à deux mains et redescendis les marches gluantes du minuscule escalier taillé dans la pierre. En bas, nous avions ce qu’il faut bien appeler une étuve. Le gaillard rencontré au bar était déjà sur scène, affublé d’un Stetson et d’un pantalon de cuir noir. Il tenait une guitare blanche, mais comme on ne pouvait pas approcher du premier rang, je ne pus vérifier qu’il s’agissait d’une Mosrite. Marylin se tenait de l’autre côté de la scène campée devant un ampli basse plus haut qu’elle et derrière était assis un batteur noir au look de jazzman, du genre vétéran qui aurait très bien pu accompagner Chet Baker. Et au beau milieu de la scène se tenait une grande femme brune vêtue d’un étrange costume de majorette. Elle posait sur la foule un regard extrêmement bienveillant. Et Rikkha prit très vite sa vitesse de croisière et se mit à chauffer une salle comble qui n’avait vraiment pas besoin de ça. Cette femme d’une classe insolente chantait merveilleusement juste. Elle savait poser sa voix en affichant un sourire permanent. Une présence extraordinaire ! Soudain, on fit le rapprochement avec Queen Adreena, car le travail que faisait le guitariste bellevillois pour cette impressionnante chanteuse ressemblait à s’y méprendre à celui que fit en son temps Crispin Grey pour Katie Jane Garside, et qui consistait à tailler pour une chanteuse hors normes un écrin sur mesure. Ils rendirent un hommage spectaculaire aux Cramps avec une morceau intitulé «My Baby’s Got The Devil». Était-ce la chaleur qui dilatait les cervelles, toujours est-il que la pression des harangues du public devint intolérable. Derrière, des mecs certainement plus avinés que je ne l’étais criaient «À poil !» en permanence, à tel point que la chanteuse les invita à se déshabiller sur le champ, pour essayer d’avoir la paix. Chou blanc. Ils remirent ça de plus belle. C’est là que je pris la décision de l’arrachage, comme on dit dans les opérations de commando. J’eus un mal fou à regagner la rue, tellement la foule était dense. Jamais les gens qui assistaient aux concerts de Queen Adreena ne se sont comportés ainsi, et pourtant, cette folle géniale de Katie Jane a fini plus d’un set à poil, sans qu’on ne lui eut rien demandé.

 

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Voilà, ce sont les limites du principe cavistique. L’ambiance peut être géniale ou détestable, il suffit d’un rien pour que ça bascule d’un côté ou de l’autre. L’ultra-condensé peut démultiplier l’impact d’un groupe ou au contraire le ruiner. Il se peut très bien que Rikkha se soit accommodé de ces gauloiseries, mais c’est dommage, car ils méritaient de jouer dans de meilleures conditions.

 

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Je fus profondément intrigué par ce groupe atypique. Une rapide enquête sur le net me permit de découvrir que le gaillard de Belleville s’appelait Seb le Bison et la chanteuse Juliette Dragon. Vu l’épaisseur des personnages et leur côté théâtral (au sens du Théâtre de la Cruauté dont parle Tav Falco quand il évoque les débuts des Cramps), il ne pouvait s’agir que d’un fantastique clin d’œil mythologique à Lux Interior & Ivy Poison. Il ne restait plus qu’à dénicher les disques. Quelques jours plus tard, j’étais de retour à Paris pour un concert et comme il restait du temps avant le début du set, je fis un raid éclair chez un disquaire. Je sortis d’une pile de maxis les deux mini-LPs de Rikkha, «Kitten On Wheels» et «Covers». Wow !

 

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Eh oui, les albums sont excellents. C’est exactement ce que je redoutais. On retrouve «My Baby’s Got The Devil» sur «Kitten On Wheels», crampsy en diable, doté du meilleur beat des catacombes et dégoulinant d’un jus d’inspiration verdâtre. Essayez de sonner comme les Cramps, vous verrez, ce n’est pas si facile. Chez Rikkha, pas de problème, on dirait même qu’ils ont fait ça toute leur vie. On trouve deux autres merveilles sidérantes sur ce mini-LP au look de papier peint : le morceau titre et «Burlesqu(e) Blues». Fantastique énormité cavalante que ce «Kitten On Wheels», c’est là que Juliette Dragon miaule, comme elle le fit pendant le concert. Le cut est brillant, doté d’un bel entrain. Rikkha vous mettra du baume au cœur car on sent une démarche originale et c’est là tout ce qu’on doit attendre d’un groupe de rock français. Kitten est monté sur un beat impeccable et on sent chez eux un goût prononcé pour la grosse allure. Ces gens-là savent pulser un aéroplane, comme dirait Alex Chilton. «Burlesqu(e) Blues» est un enchantement. Voilà une belle giclée d’atmosphère traînarde menée au petit fouettage de peaux. Il règne dans cet instro une sacrée ambiance d’anticipation. Pas de doute, non seulement ces gens-là sont doués, mais ils sont aussi affamés de modernité.

 

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Beau choix de reprises pour «Covers» et notamment le fameux «Personal Jesus» sur lequel Juliette Dragon pousse des cris. Ils tentent de prendre la reprise à l’insidieuse, mais on reste trop attaché à la version de Johnny Cash. S’ensuit la reprise de Nirvana, «About A Girl», qu’ils chantent à deux voix, avec une belle dose d’exaspération. Et là, ça devient admirable de punkitude. Ils ont un gros son et une vision claire de ce que doit être une reprise de ce calibre. On entend derrière un beau martellement d’unijambiste de bas-fonds digne d’Eugene Sue, oui, car le son gronde sous la terre comme une menace. Juliette Dragon bat tous les records d’exaspération et flirte avec le génie. Quel panache ! Du coup, ce mini-LP devient particulièrement excitant. Ils tapent en face B dans Charlie Feathers - via les Cramps - avec une reprise de «I Can’t Hardly Stand It». Ils nous font la scie des Cramps, et une fois de plus, c’est admirable de justesse. Juliette Dragon enfonce bien son coin dans l’angle du vieux rockab pour le plier à sa volonté. D’évidence, ils sont hantés par les fièvres de l’inspiration. Nouveau coup de génie avec la reprise du «Chick Habbits» d’April March qui rendait en son temps hommage à Serge Gainsbourg. La version de Rikkha est habilement enlevée. Juliette Dragon chante comme une petite dévergondée qui gère très mal le virage de l’adolescence et Seb le Bison fait planer son solo comme une menace d’acier noir sur la ville. Et c’est sacrément bien battu. On assiste pétrifié au retour de la menace d’ailes déployées là-bas, dans le fond du crépuscule olivâtre. Wow, baby, quelle stupeur ! On est à la fois chez Tarentino et chez Blake & Mortimer. Ils bouclent leur affaire avec un hommage à Link Wray. «Genocide» sonne comme une nouvelle menace. Elle plane au dessus de la ville qui est vide, car tous les habitants se sont enfuis, gagnés par l’épouvante.

 

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Puis on découvre qu’il existe aussi un album, paru l’an dernier : «Nuit Fatale». Commandez-le directement sur le site de Rikkha et Seb le Bison joindra à l’envoi une jolie carte postale. Vous le verrez photographié au pied de la colline d’Hollywood en compagnie de Juliette Dragon. L’album est un peu moins dense en qualité que les deux mini-LP, mais il y a tout de même de quoi s’occuper les deux oreilles et alimenter cette mythologie naissante. Juliette Dragon chante le morceau titre en Français et on revient très vite au garage avec «Pretty Girl», plus garagiste que le roi. Seb le Bison chante du menton et Juliette Dragon vole à son secours. On se croirait dans un film d’action kitsch, mais avec du très gros son. Puis Juliette attaque «Lullaby» d’une voix de femme très mûre et elle enchaîne avec un fantastique hommage aux femmes qui s’intitule «Les Femmes» - Belles de jour belles de nuit des trottoirs des faubourgs - la chose est extrêmement bien écrite, ça sonne comme un vieux hit de Juliette Gréco - Les femmes sont belles ! - et c’est accompagné de jolis cris d’à-propos. Voilà où se niche l’ampleur de Rikkha. En face B, on retrouve le même genre de cocktail entêtant, avec un «Road Movie» porté par un beau beat garage dévoré de distorse, un «Spank Me» dans lequel Juliette Dragon fait sa racoleuse, bien encadrée par le son et le jeu fin des baguettes du grand Funk Aphobia. Puis ils orientalisent l’ambiance avec un «Libre» au chat perché. Un calibre se balade dans le texte. Très belle pièce que ce «Shemale» chanté très laid-back derrière un mur du son. Seb le Bison monte des structures pontées ambitieuses. C’est probablement le hit de l’album, car très insidieux et imparable côté son, inspiré jusqu’à l’os du genou. Souvenez-vous de ce qui disait Eole à ses augures : le souffle vaut tout l’or du monde.

 

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Signé : Cazengler, ric et rikkha

 

Rikkha. Le Trois Pièces. Rouen (76). 24 octobre 2014

 

Rikkha. Kitten On Wheels. Idaiyan 2010

 

Rikkha. Covers. Le Bison 2011

 

Rikkha. Nuit Fatale. Le Bison/Idayian 2013

 

McLagan à être connu

 

(Part one)

 

 

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Puisque Mac vient d’avoir l’indélicatesse de casser sa pipe, profitons de l’occasion pour évoquer ses talents d’écrivain. Son recueil de mémoires est un chef-d’œuvre qui rivalise de grandeur épique avec «Give The Anarchist A Cigarette» (Mick Farren) et «The Dark Stuff» (Nick Kent). «All The Rage» est très certainement l’un des meilleurs ouvrages consacrés à l’histoire du rock anglais. Mac y raconte sa vie de gnome avec un talent fou. L’amorce de son récit relève du coup de génie : il évoque l’odeur du bois verni de l’orgue Hammond. On le sait, les odeurs sont de véritables machines à remonter le temps. Avec un naturel confondant, il nous raconte l’arrivée chez lui de son premier orgue Hammond, prêté pour deux semaines à l’essai par le marchand d’instruments du quartier : «Ils vinrent installer avec beaucoup de précautions un orgue Hammond L101 en noyer tout neuf. Il y avait aussi un banc en noyer vernis comme l’orgue, une notice explicative, des câbles de connexion et une énorme cabine Leslie 147 qui remplissait toute la pièce. Vous auriez vu ma bouille !» Les parents de Mac sont affreusement pauvres, mais au bout des deux semaines, ils décident de conserver l’orgue Hammond et de contracter un emprunt pour en financer l’acquisition. Ils ont bien vu que le petit Mac était dingue de l’instrument, alors il n’était pas question de le lui retirer. Mac bénéficia donc de l’immense privilège d’avoir pour parents des êtres bienveillants.

 

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Les vies des rockers s’apparentent le plus souvent à des contes, et tout particulièrement celle de Ian McLagan. Dans son cas, on peut même parler d’un véritable conte de fée.

Comme par enchantement - pluie d’étoiles à la Walt Disney - il se trouve au bon endroit au bon moment, puisqu’il voit les Stones sur scène en 1963. Pour lui, c’est déjà le plus grand groupe de rock du monde : «Brian Jones et Keith Richards étaient assis sur des tabourets de chaque côté de Mick Jagger qui gesticulait au dessus de nos têtes. Keith jouait des gimmicks et Brian jouait au bottleneck. Ian Stewart qu’on appelait Stu jouait du piano et on ne l’entendait pas. Mais quand ça se calmait un peu côté guitares, on l’entendait jouer ses accords de blues, ce qui donnait à leur son un petit côté Chicago blues. Sur la basse bizarre qu’il avait construite, Bill Wyman sortait un son pouet-pouet qui caracolait dans l’écho du plafond, bien soutenu par le drumming ferroviaire de Charlie Watts.» Mac fit aussi à cette époque la connaissance de son futur pote Rod the Mod, qui était alors le chanteur du groupe de Cyril Davies, Blues Incorporated : «Davies fit venir sur scène un Mod maigrichon qui avait un gros nez et une coiffure bouffante. Il portait un costume à trois boutons et des boots à talons hauts. Je le voyais pour la première fois et il se mit à secouer la tête, à chanter et à hurler - c’était un peu trop aigu pour mes oreilles, mais je dois bien reconnaître que ce mec avait une sacrée voix.»

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Toute sa vie, Mac a eu la chance de pouvoir rencontrer ses idoles. Alors qu’il jouait de l’orgue dans les Muleskinners (son premier groupe), il accompagna Howlin’ Wolf alors en tournée anglaise ! «C’était un énorme bonhomme. Quand il entra par la porte, vêtu d’un manteau en tweed qui lui descendait jusqu’aux chevilles, il semblait boucher la lumière. C’était lui, le légendaire Howlin’ Wolf de Chicago ! Derrière lui, Hubert souriait.» Sur le sujet Wolf, Mac se montre délicieusement intarissable : «C’était un régal de jouer avec Wolf. Sur scène, il foutait la trouille aux gens. Il se penchait sur le public et hurlait comme un loup. Il n’y avait rien de plus excitant que de jouer ‘Smokestack Lightning’ avec lui. Il rugissait en chantant. Personne ne pouvait chanter comme Wolf. Mais il pouvait aussi chanter d’une voix douce. Il savait aussi souffler dans un harmo.»

Très vite Mac commence à injecter ici et là les expressions qui font la substantifique moelle de son récit. Il parle le slang des Mods et balance des expressions rageuses du type : «It wasn’t unusual to play two shows in one night then considering that the audience were high as kites anyway, pills being all the rage.» (Il nous arrivait fréquemment de jouer deux fois dans la soirée. Les gens étaient complètement allumés car ils gobaient des tas de pilules). Cette langue est celle de l’énergie. C’est l’overdrive qu’on tire au tableau de bord d’une Triumph TR4 et qui fait bondir la carlingue.

 

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Mac se souvient très bien du coup de fil qui a changé sa vie : «C’était le premier novembre 1965 et le téléphone sonna à 10 h du matin :

— Hounslow 7353 !

— Is Ian McLagan at home ?

L’homme qui parlait à l’autre bout du fil avait un gros accent gras de Manchester.

— Er, yes.

— This is Don Arden. I’d like to talk to him about a job !»

Don Arden fila rendez-vous à Mac le jour même, mais à 18 h, mais il ne donna aucune précision sur le job en question. Donc gros suspense. Mac imaginait que Don Arden allait lui proposer un poste d’organiste dans l’un des groupes de son écurie. Les Nashville Teens ? Wow ! Il n’osait même pas en rêver. Alors, pour tromper l’attente, il alla se sustenter dans un pub : «While I wolfed down the crisps and sipped my beer - Alors que je morphalais les chips et que je sifflais ma bière, j’essayais de comprendre ce qui m’arrivait.»

Don Arden lui proposa tout simplement de remplacer Jimmy Winston dans les Small Faces, car il correspondait beaucoup mieux, d’un strict point de vue physiologique, aux trois autres compères. Cette crapule de Don Arden mit à la disposition des Small Faces une Jaguar et Bill Corbett, un chauffeur chargé de les conduire aux concerts et surtout de ramasser les recettes des ventes de billets : «La première année, on a joué absolument partout dans le Royaume-Uni. On voyageait dans la Jag Mark 10 pilotée par Bill Corbett.» Mac évoque avec nostalgie les souvenirs de cette tourbillonnante première année : «Pendant que Bill Corbett nous conduisait à l’hôtel, on parlait des disques qu’on aimait bien et des influences qu’on avait en commun, Muddy Waters, Booker T. & The MG’s, Ray Charles, Tamla Motown et toute l’écurie Stax. On savait qu’on allait bien s’entendre. On trimballait des tonnes de singles, mais ceux qu’on écoutait le plus étaient ‘Tracks Of My Tears’ de Smokey Robinson & The Miracles, ‘Hideway’ de Freddie King, ‘Green Onions’ de Booker T et ‘Rescue Me’ de Fontella Bass.»

Comme les Small Faces étaient essentiellement un gang de gamins, il existait un rite initiatique d’admission : «Deux jours après mon arrivée dans le groupe, Steve qui était assis à l’avant de la Jaguar me demanda l’air de rien si je voulais fumer. Je lui dis oui et il me tendit un immense spliff à trois feuilles. J’en tirai quelques taffes et c’est là que je fus officiellement admis dans les Small Faces.» C’est vrai qu’à l’époque, tout le monde fumait, même les profs dans les bahuts. «Comme on fumait du hash en permanence et qu’on avalait des quantités industrielles de pilules, on avait des problèmes de peau. On était devenus des espèces de branleurs boutonneux - spotty wimps - et nos lèvres étaient gercées. Sauf Kenney qui rentrait régulièrement chez lui manger un bon plat et qui dormait un peu plus que nous.» Eh oui, les Small Faces ne sont encore que des morpions.

Mac narre si bien ses aventures dans le Swingin’ London qu’on a l’impression de faire partie de la bande, notamment quand vient le moment d’aller faire une descente dans les boutiques de fringues de Carnaby Street. Oh les beaux Shetlands à torsades ! Ah les super liquettes à cols boutonnés ! Oh et ces mocassins blancs ! Ah ces beaux Levi-Strauss en velours côtelé de toutes les couleurs ! Pour mieux les amadouer, Don Arden leur avait ouvert un compte dans deux ou trois boutiques de fringues à la mode. Stevie ramassait des piles entières de liquettes et expliquait à Mac choqué par un tel sans gêne qu’il se remboursait ainsi de l’argent que Don Arden leur volait. Eh oui, Stevie Marriott n’était pas dupe de ce gluant paternalisme. Les Small Faces avaient des tubes dans les charts britanniques, ils vendaient des centaines de milliers de disques, ils jouaient à guichets fermés partout dans le Royaume-Uni, mais, curieusement, ils n’avaient pas un penny en poche. D’ailleurs, leurs parents s’en inquiétèrent. Pour les calmer le jeu, Don Arden les convoqua dans son bureau et leur plongea brutalement le museau dans la réalité :

— Bon alors, vous souhaitez vraiment que je distribue tout cet argent à vos garçons pour qu’ils aillent s’acheter des tas de drogues et qu’ils tournent mal, comme ces autres voyous, là, les Rolling Stones ?

— Oh non, monsieur Arden ! Vous devez absolument empêcher ça !

— Alors rassurez-vous et dormez sur vos deux oreilles, mes amis, car c’est ex-ac-te-ment ce que je fais ! Pas d’argent, pas de drogues, c’est enfantin, n’est-ce pas ? Oh, mais vous prendrez bien un petit cigare, mes amis... Attention ! On ne dit jamais non à Don Arden !

Don Arden veillait sur les Small Faces avec une sorte de paternalisme cupide, comme le rappelle Mac : «Kenney avait 16 ans, Steve 18 et Ronnie 19, et quand bien même j’avais 20 ans au moment où je rejoignis le groupe, Don Arden nous demandait de l’appeler Uncle Don, et donc il nous traitait comme des mômes.»

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Malgré cet aspect déplaisant, le conte de fée se poursuit avec une rencontre magique, celle de David Crosby. C’est l’année où les Byrds débarquent pour leur première tournée anglaise. Ahuri, Mac découvre que les Californiens sont fans des Small Faces : «David Crosby qui portait une cape en daim était le Brian Jones du groupe, le mec gentil et charmant qui venait nous voir dans notre loge pour nous offrir quelque chose à fumer.

— On t’admire beaucoup, disait David en pointant son gros doigt sur moi.

— Quoi ? Moi ?

La grosse figure de Crosby semblait rayonner.

— Mais oui, pomme de terre ! Dans ‘Eight Miles High’ il y a une ligne qui te concerne, toi et les autres !»

Évidemment, Croz racontait des conneries, car la phrase - In places/ Small faces unbound - ne visait pas forcément le groupe.

 

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Grâce à Mac, on voyage au cœur de l’histoire du rock anglais. Vous auriez souhaité approcher Ronnie Lane ? Rien de plus simple : «Plonk était mon pote. Marrant, comme surnom, Plonk, non ? La plupart des gens croient que ça vient du bruit qu’il faisait quand il jouait de la basse. D’autres croient qu’on le surnommait ainsi parce qu’il buvait du pinard. Mais non, rien à voir avec tout ça. Il avait une grosse queue, c’est tout !» Vous auriez souhaité passer une soirée avec Roy Orbison ? : «The Big O était un type charmant originaire de Wink, au Texas. Il avait survécu à des drames personnels épouvantables et pourtant il pouvait être extrêmement drôle. Un soir, dans un petit hôtel du Nord de l’Angleterre, on fit un concours à celui qui tenait le mieux l’alcool : on s’est tous retrouvés complètement rôtis sous la table, sauf lui.»

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Une autre rencontre déterminante dans la vie du petit Mac : celle d’Andrew Loog Oldham qui «rachète» les Small Faces à Don Arden pour lancer son label Immediate : «Il semblait ne porter pour tout vêtement que son rictus de camé et ses lunettes à verres teintés. Il arriva un soir chez Ronnie qui habitait à Spear Mews dans une Rolls-Royce conduite par un chauffeur.» Oldham utilise grosso-modo les mêmes ficelles que Don Arden, mais il alloue aux Small Faces un crédit temps de studio illimité, ce qui est à l’époque considéré comme un véritable luxe. Grâce à ce crédit, les Small Faces vont développer un son et devenir l’un des trois meilleurs groupes anglais. Nous voilà donc au cœur de l’âge d’or des Small Faces et Mac nous raconte l’enregistrement de «Tin Soldier» : «Steve emprunta ma Fender Telecaster, parce qu’il voulait tirer la troisième corde pour l’intro et il ne pouvait pas faire ça sur sa Gretsch. Chaque fois que je réécoute ce morceau, j’en ai la chair de poule. Le numéro que fait Stevie au chant me fout à chaque coup des frissons, spécialement pendant le final. J’en ai les larmes aux yeux, tellement c’est puissant. Ce fut un big hit en décembre 67, numéro 9 dans les charts anglais.»

Et comme tous les autres groupes à succès de cette époque, les Small Faces s’embarquent pour une tournée down under, c’est-à-dire en Australie. «Les Australiens ont une curieuse façon de vous recevoir. Ils passent dans l’allée centrale de l’avion et vous aspergent la figure d’insecticide. Mais ça, ce n’était rien à côté de ce qui allait suivre. Un type était chargé de nous présenter aux journalistes :

— Voici les membres du groupe Small Faces, en provenance de la vieille Angleterre. Voici de gauche à droite Steve Marriott, Ronnie Lane, Kenney Jones et Ian McLagan. Ian, est-il vrai que vous êtes un drogué ?

— Oh, fuck off, lui répondis-je calmement.»

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Tout le monde sait que «Ogden’s Nut Gone Flake» est l’un des grands albums classiques du rock anglais. C’est même l’album des Small Faces qui s’est le mieux vendu et qui fut numéro un. Figurez-vous qu’à l’époque nos quatre héros n’ont jamais touché un penny sur les ventes de ce disque. «We were paid absolutely nothing !» Ils devront attendre 28 ans pour que Decca daigne leur verser les royalties qu’on leur devait. Entre le songwriting et le publishing, Mac estime qu’on leur devait de 10 à 15 millions de livres. Oh une bagatelle ! Mais cette histoire est d’une telle banalité... Les neuf dixièmes des musiciens anglais célèbres dans les sixties se sont fait plumer à vif. Comme dirait l’oncle Albert, on ne va tout de même pas les plaindre ! On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, ce serait trop facile !

 

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L’un des grands copains du petit Mac, c’est bien évidemment Keith Moon, l’un des plus grands déconneurs de l’histoire des déconneurs. Dans son livre, Mac évoque quelques gags, histoire de nous rappeler à quel point Moony était un mec drôle : «Il avait une poupée gonflable, une vraie, avec un soutien-gorge et des bas résille. Il passa les jambes de la poupée par la fenêtre pour attirer l’attention des passants. Puis il glissa sa tête entre les cuisses gainées de résille et se mit à hurler dans un micro :

— Au secouuuurs ! Ahhh ! Au viol ! Lâche-moi ! criait-il d’une voix suraiguë.»

 

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C’est parce qu’il est proche de Moony qu’il devient proche de Kim qui est alors Miss Moon. Blonde et mignonne, Kim est un ancien top model. Elle ne supporte plus les crises de jalousie de Moony et les coups qui vont avec. Alors, elle tombe amoureuse du petit Mac qui est amoureux d’elle. Ils ne se quitteront plus. Kim disparaîtra la première, huit ans avant Mac.

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Comme dans tous les contes de fées, un épisode dramatique vient rompre le doux ronron. Un jour, Steve Marriott informe ses copains d’une décision qu’il vient de prendre : «Il était très calme. Il nous annonça qu’il montait un groupe avec Peter Frampton et que pour lui les Small Faces, c’était classé. Peter était dans la pièce et il était assez mal à l’aise. Pour ma part, j’étais anéanti. Mais ce fut dix mille fois pire pour Ronnie qui était son meilleur ami. En plus, ils composaient ensemble. On s’est regardés en silence. Il n’y avait rien à ajouter. Happy New Year and fuck you, Steve !» Et pour lutter contre la douleur qui revient l’oppresser à la seule évocation de ce souvenir, Mac ressort l’une de ses formules magiques : «We headed for the red-light district for a night of nis, nuf and reeb, or beer, fun and sin.» Pour noyer leur immense chagrin, ils sont allés ce soir-là dans le quartier des putes se livrer à tous les excès.

Car enfin, il s’agissait bien d’une trahison. Et c’est bien pire dans une relation d’amitié de ce type que dans une relation sentimentale avec une femme. Et c’est pour ça que tous les fans des Small Faces ont détesté cette pauvre crêpe de Frampton. Bon d’accord Humble Pie, mais ce n’est pas lui. Humble Pie, c’est Marriott.

 

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Comment Mac et ses deux amis ont-ils réussi à survivre à un coup pareil ? En formant les Faces avec le copain Ronnie et le copain Rod the Mod. Ils se sont retrouvés comme par miracle entre gens de bonne compagnie : «Oh we were the boys for a drink all right, and that’s no error. A more convivial bunch you’re unlikely to meet !» Oui, ce sont des gens qui sont capables de picoler toute la nuit. Pas d’équipe plus conviviale que celle-ci ! Mac a le génie des formules. Il écrit comme il parle, son anglais roule en classe cockney. Quand il lâche une formule de ce calibre, on a chaque fois l’impression qu’il met le turbo, avec «Rolling Over» en bande son. Imbattable. Le petit Mac est un géant.

 

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Et là, paf, nouvelle tranche d’histoire du rock anglais avec les Faces, du mythe à la pelle, des compos géniales de Plonk Lane et la voix de Rod The Mod ! Mais que pouvait-on espérer de mieux à ce moment-là ? «Les Small Faces étaient quatre mecs qui ne vivaient que pour la musique et pour s’amuser, et les Faces étaient cinq mecs qui fonctionnaient exactement de la même façon - for music and fun.» Mais là on entre dans un autre genre de délire, puisque cette fois l’argent coule à flots. Rod the Mod collectionnait les voitures de sport les plus chères au monde : «Il venait de signer un contrat solo avec Mercury, et il avait posé une condition : il voulait une Marcos, qui était en 1969 la voiture de sport la plus chère et la plus flashy.» Et du coup, les autres s’y mettent aussi. «Ronnie Lane qui ne s’intéressait pas aux bagnoles s’acheta une Mercedes 190 SL couleur argent, Woody s’offrit une Jaguar XK150 rouge de 1959. C’était un monstre qui n’avait pas d’embrayage synchro, aussi Woody devait-il faire un double-débrayage chaque fois qu’il voulait passer une vitesse, ce qui, même pour un pilote expérimenté, pouvait s’avérer délicat. Mais Woody s’en sortait plutôt bien. Kenney se paya une MG blanche et moi Triumph TR6 vert-gazon.» Keith Moon faisait lui aussi collection de voitures : «Pour s’amuser (il ne conduisait pas), il avait une Rolls-Royce couleur lilas pour les déplacements quotidiens et une autre Rolls pour les occasions plus prestigieuses. Il avait aussi une Cobra AC, une Ferrari, une Mercedes, un hot-rod Chrysler, un hovercraft et une camionnette de laitier décorée avec du papier peint.»

Le conte de fée se remet en route et on est vraiment content pour le petit Mac.

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Alors bien sûr, il est intarissable sur la période fastueuse des Faces : «Ronnie pouffait comme un poisson-lune, il traversait la scène en tous sens, il faisait son Ronnie Lane Shuffle, jouait des basslines mélodiques sur lesquelles reposaient tous nos morceaux et chantait merveilleusement bien. Dans mon coin, je passais mon temps à embêter Kenney, à me frotter sur l’orgue Hammond, à claquer les touches du Stenway, à boire des verres et à fumer des Pall Mall. On était heureux. Voilà comment ça se passait. C’était la vraie vie - These were the days and this was the life !» Formule magique.

 

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Mac réalise un autre rêve en rencontrant l’une de ses idoles, l’organiste Billy Preston : «Après une party on est retournés au Record Plant. Cette nuit-là, Billy Preston que l’idolâtrais s’y trouvait. Je possédais tous ses albums, depuis ‘The Most Exciting Organ Ever’ paru en 1964 sur lequel se trouvait le fantastique ‘Billy’s Bag’. Il avait accompagné Mahalia Jackson, Sam Cooke, Little Richard et Ray Charles. Il est certainement l’un des organistes les plus doués du monde.» Il explique aussi que Steve Marriott faillit jouer dans les Stones. «Le premier choix de Keith était Steve Marriott, mais ça ne pouvait pas marcher car il y aurait eu deux chanteurs dans les Stones et Steve n’aurait jamais accepté de rester à l’arrière-plan.» Et c’est par les Stones que le malheur revient, car ils vont mettre le grappin sur Woody et du coup Rod ne se sent plus : «Quand les Stones empruntèrent Woody, il devint atrocement opportuniste, il ne vivait que pour les scoops, il voulait avoir sa photo à la une des journaux, il voulait qu’on retire l’échelle aux autres parce que s’il fallait n’en sauver qu’un, ce devait être lui. Et ça recommençait. Une fois de plus, on se retrouvait le bec dans l’eau. Merry Christmas, Rod.»

Sentant le coup venir, Ronnie Lane avait anticipé en quittant les Faces pour monter Slim Chance et changer de mode de vie.

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Eh oui, trahis, une fois de plus, et par Woody avalé tout cru par les Stones, et par Rod qui avait hypocritement mené sa carrière solo en parallèle de celle des Faces et qui avait su conserver pour sa pomme les meilleurs morceaux. Le conte de fée venait de reprendre un sacré coup sur la tête.

La vie reprend son cours, et à son tour Mac est avalé par les Stones qui ont besoin d’un mec aux claviers. Il devient un familier de Keith et rapporte une scène bien croustillante : «Keith sortit de la salle de bain et je vis qu’il s’était rafraîchi. Je lui dis :

— Blimey, tu as meilleure mine. Tu as pris une douche et tu as pu te raser ?

En guise de sourire, il fit une grimace malsaine.

— C’est l’effet que te fera un bon shoot d’héro, Mac, lâcha-t-il en croassant de rire.»

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À une époque, Mac s’installa avec Kim dans la maison de Keith Moon située à Malibu, en Californie. Auparavant, cette maison avait appartenu à Levon Helm. Dans le piano de Levon Helm, Mac découvrit une énorme réserve de coke. Wow ! «Je ne pense pas que c’était la réserve de Keith Moon, car il n’était pas du genre à stocker les drogues. Un jour Woody lui donna un gramme de coke juste avant d’aller à une émission de radio. Keith éclata de rire, ouvrit le paquet et se versa la poudre sur le visage, grognant comme un porc et hurlant de rire.» Le voisin de Keith Moon n’était autre que Steve McQueen. «Steve McQueen n’était pas un voisin très communicatif, loin de là, d’autant que le court séjour de Keith l’avait complètement traumatisé. Il n’avait vraiment pas envie de fréquenter un autre musicien anglais.» Et là, Mac raconte comment Keith s’y est pris pour traumatiser le pauvre Steve McQueen : en sautant en moto par dessus sa clôture pour rééditer l’exploit de La Grande Évasion, ou en arrivant à l’improviste chez McQueen complètement soûl et à poil. Grâce à Moony, Mac n’a jamais pu faire la connaissance de Steve McQueen. 

Cahin caha, le conte de fée se remet en route, car voilà que Mac se retrouve embrigadé dans l’un des projets les plus fascinants de l’histoire du rock, les New Barbarians, un groupe monté par Keith et Woody : «En plus de Bobby Keys et moi, ils enrôlèrent Zigaboo Modeliste, le batteur des Meters et Stanley Clarke à la basse. Cette formation semblait incongrue pour jouer un répertoire de rock, mais le projet fut une réussite.»

Évidemment, c’est l’époque où tout le monde sniffe de la coke et Mac n’est pas avare de détails : «On arrivait en studio quelques heures après l’heure fixée pour le rendez-vous, on papotait un peu, on sniffait deux ou trois lignes, on rigolait, on jouait un peu, on fumait un spliff, on sirotait un verre, on sniffait une autre ligne, on jouait un autre morceau jusqu’au moment où Keith en avait assez. De toute façon, on avait tout sniffé. Les jours devinrent des nuits et les nuits devinrent des jours. Au bout de quelques semaines à ce rythme, on est allés à Toronto en avion pour le premier concert.» «Bobby nous surprit tous car il avait acheté à un dealer colombien un sac de coke qui était de la taille d’un Big Mac. Mais ce n’était pas la coke habituelle, celle qu’on sniffe. C’était de la freebase mais comme on ne parvenait pas à la dissoudre dans l’eau, on a dû la fumer. Pour nous tous, c’était la première fois. On a fumé, on a joué et on a continué de fumer toute la nuit.» Sur le chapitre, Mac est intarissable : «On a eu du mal à décrocher de cette merde. Je pense que c’était encore pire que l’héro, parce qu’avec l’héro, on pouvait planer, mais avec la freebase, c’était beaucoup plus compliqué.»

Mac a fini par s’installer définitivement au Texas. Voici une petite anecdote concernant la tombe de Buddy Holly : «Bobby, Johnny et moi on a passé la matinée à chercher la tombe de Buddy dans le cimetière, mais on ne l’a jamais trouvée. Alors on est allés boire une bière chez Stubb. Au mur, il y avait un écriteau qui disait : ‘Ici on ne gueule pas et on parle poliment’. Ce qui est drôle, c’est que le juke-box était rempli de singles de Jimmy Reed, de Muddy Waters et d’Howling Wolf, des gens qui étaient d’une vulgarité sans nom.»

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Mac aura l’occasion de revenir à Buddy Holly avec une autre idole à lui : Bob Dylan - qu’il aura d’ailleurs le privilège d’accompagner - «On se mit à parler de Buddy Holly et Bob me raconta qu’il le vit une fois sur scène quand il était très jeune. Comme je suis fan de Buddy, je lui demandai des détails.

— Oh il était complètement fascinant. On aurait dit qu’il avait un halo lumineux au dessus de la tête.»

Et comme dans tous les contes de fées, les gentils finissent par serrer la pince des méchants. Mac accepte de revoir Rod Stewart et de l’accompagner. Il profite des retrouvailles pour le chambrer gentiment : «On a passé une bonne soirée. C’était comme au bon vieux temps, sauf que cette fois, c’est lui qui a payé les verres.»

À la fin de son récit, Mac récupère l’orgue Hammond que cette crapule de Rod avait emplâtré, au moment de la dissolution des Faces. Et bien sûr, l’odeur du bois vernis lui rappelle quelque chose...  

Signé : Cazengler, adepte de la pensée laganienne

Disparu le 3 décembre 2014

Ian ‘Mac’ McLagan. All The Rage. Pan Books 1998

TREMPLIN JEUNES TALENTS

DU FESTIVAL NOTOWN 15

10 / 01 / 15SALLE DES FETES DE NEMOURS

PULSE LAG / JUDGE / SCORES

Nemours mon amour de toujours. Gros mensonge, la teuf-teuf n'y a jamais les roues et l'herbe y repousse sans difficulté sur les bas côtés de la route. M'étonne pas que l'on y ait installé un Musée de la Préhistoire, à la largeur de la départementale, à ses virages limités à 30 kilomètres heure, elle doit au moins remonter à l'Epipaléolithique. L'en faut plus pour arrêter un rocker. Même pas peur de la pluie battante qui engorge les essuie-glaces.

Tout noir et tout désert. Une jeune dame encombrée de sacs et de deux féroces et frétillants molosses de vingt centimètres au garrot m'indique le chemin. Un seul espace éclairé dans la nuit sombre - le phare dans la tempête qui signale au navigateur solitaire un havre inespéré - ça fourmille de monde, de loin cela ressemble à la galerie marchande d'une grande surface. Mais non, c'est bien la Salle des Fêtes de Nemours.

Convivial. Un groupe d'enfants à l'étage qui termine un goûter, des familles attablées autour de tables de café, un bar improvisé qui sert du jus d'orange et de la bière en des gobelets de plastique et pas mal de jeunes qui discutent entre eux. D'accord ils sont vides mais les gradins aux sièges rutilants sont surprenants, avec devant un espace aussi grand qu'une aire d'autoroute, et une scène magistrale. De quoi accueillir une représentation du Ring de Wagner sans problème. Sont une dizaine d'instrumentistes à essayer une hypothétique balance dans laquelle une double-croche ne retrouverait pas sa portée, mais sortent au bout d'un quart d'heure visiblement satisfaits. L'on reconnaît les membres de Natural Respect ( voir KR'TNT 205 and 215 ) qui courent de tous les côtés à l'écoute de capricieux retours. Ne jouent pas ce soir, sont ici en tant que membres de l'Association MusiQafon qui patronne ce tremplin de jeunes talents.

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LA SCALA

Pas de décrochage dans l'espace-temps, nous ne sommes pas dans le temple de l'art lyrique italien mais bien à Nemours. La Scala est une école de musique qui présente ses jeunes pousses. La salle s'est remplie de familles venues encourager les premières prestations scéniques de leurs rejetons. Je vous rassure pas de solo flûtes traversières joué de travers, ni de duos de violons violés par de pervers enthousiasmes juvéniles. Sont une douzaine de jeunes – filles et garçons mélangés - qui vont se succéder derrière batterie et guitares électriques. Ni Elvin Jones, ni Charlie Christian mais il faut un début à tout. Ils ont aussi deux chanteuses - une brune et un blonde – une très à l'aise dans son corps et l'autre beaucoup trop statique – mais toutes deux douées d'une belle voix. En solo, et puis ensemble sur le Come Together des Beatles, et surtout cette très belle version de Mustang Sally qui soulève l'enthousiasme de la salle. Léa au chant, et sa complice au choeur, l'orchestre par derrière jouant très funk. Prometteur.

JUDGE

Premier groupe du tremplin. Un petit laïus d'introduction à chaque nouveau concurrent n'aurait pas été superfétatoire. Ne sont pas encore installés qu'une cinquantaine de fans se pressent devant la scène. C'est le groupe local. Judge ! Bénéficie d'un fort avantage. Auront à peine terminé leur set que toute la cohorte d'admirateurs se déplacera d'un seul bloc vers le bar pour annoncer qu'ils votent pour eux. Puis le devoir accompli, très peu sportivement, ils s'évanouiront dans la nature, n'ayant même pas le savoir-vivre d'écouter les concurrents. Belle mentalité !

Vont essayer de faire du bruit. De l'esbroufe. Un chanteur qui bondit sur place comme s'il était monté sur ressort. Un peu démagogique. Sûr d'avoir gagné la partie avant d'avoir remporté la victoire. Produisent un sous-hard-punky sans imagination. En place, mais qui ne vous emporte pas. On ne les condamnera pas aux galères mais on aimerait les revoir sortir ce qu'ils ont dans le ventre face à de véritables enjeux. Judge partial.

PULSE LAG

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Ne reste plus grand monde. Les familles qui accompagnaient les impétrants de la Scala se sont aussi retirées. Les Pulse Lag ont du souci à se faire dans cette assemblée raréfiée. Je ne donne pas cher de leur peau. En plus j'ai entendu dire que c'est un groupe de reggae. Vous connaissez mes préventions. Sont trois sur cette grande scène. Guitare, basse et chanteuse. Minimum vital de survie non garanti. Vont se battre comme des lions. Margot est au micro. Un naturel étonnant, détonnant. Longue chevelure bouclée et belle voix très rhythm and blues. Attire les regards. Et les oreilles. L'est comme chez elle. Pas une once apparente de trac. Aussi détendue que vous sur le sofa du salon. Ce qu'il y a de terrible c'est que lorsqu'elle ne chante pas, elle ne fait rien de précis, se retire au fond de la scène, esquisse quelques pas de danse devant Thomas le bassiste, mais ça suffit. N'a pas besoin d'en rajouter. Ce que l'on appelle une indéniable présence. De ces personnes qui n'ont qu'à paraître pour être l'être-là de leur présence au monde, dixit Heidegger.

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C'est sur I Shot The Sheriff - mais quand est-ce que quelqu'un finira par le descendre d'une bonne balle entre les deux yeux ce satané marshall, qu'on en termine une fois pour toute avec son insupportable balancement mi-figue mi-raisin – que j'ai commencé à zieuter les musiciens. C'est qu'il devenait indubitable qu'ils travaillaient dur. Chacun dans son coin. Mais aux entrelacements qu'ils peaufinaient, l'était clair qu'ils pédalaient ferme. Et pas dans la choucroute. Ensemble. Pas besoin d'une section de cuivres pour donner l'impression d'un volume sonore. Une trame si serrée que d'abord j'ai eu l'impression qu'ils échangeaient leur rôle, Thomas le bassiste jouant en lead et Théo guitare se chargeant des bases de basse. Mais non, c'est simplement l'occupation illico de tout espace de silence laissé par n'importe lequel des deux complices et son comblement automatique par l'autre, qui produisait ce jeu serré à l'extrême, les cordes frappées si fort qu'elles résonnaient comme des tambours. Très funk, mais aussi très rock. Grâce à Théo. Ramassé sur sa gretsch, plus introverti mais qui réussit à impacter des notes très courtes mais dont la résonance se continue alors qu'il est déjà passé à la suivante. Le genre de ponctuation à la BB King, incisive mais maintenue, non dépourvue de lyrisme.

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Entente entre les trois. Chaque fois que Margot reprend le micro, ils savent assurer le back-ground, fauves dans la cage mais les flancs nerveux. Et Margot qui évite de chanter dessus. Pose sa voix non pour dominer mais donner plus de force à la dentelle que ses deux acolytes tricotent. Les applaudissements sont de plus en plus nourris à chaque fin de morceau. Ont su captiver le public. De la belle ouvrage.

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Sont de Fontainebleau. Après les frimeurs précédents, cela fait du bien se savoir qu'il existe encore de vrais musiciens. Un régal.

( Les photos prises sur le FB des artistes ne correspondent pas au concert )

SCORES

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J'ai voté pour eux. Ils ont la puissance et le savoir-faire. Nous les avons déjà rencontrés Au Cri De La Betterave ( Voir KR'TNT ! 201 du 18 / 09 / 14 ), ont confirmé l'impression qu'ils nous avaient laissée. A tel point que lorsque le dernier morceau a été annoncé j'ai cru que c'était une plaisanterie. Sont passés comme un verre d'eau de feu. Une brûlure au fer rouge et puis plus rien. Dix-huit ans, un disque, une quarantaine de concerts, sont sur les rails, l'on sent une marge de progression et le désir de persévérer dans une si enthousiasmante aventure.

Utilisent le plateau. Benjamin se saisit du micro et le fait tournoyer à deux mains comme une hache d'abordage. Rideau diluvien de guitares et cascade de drumin'fou. C'est parti, comme un jet de flèches enflammées. Pas de temps calmes. I'm a hero. Sinon rien. L'on devient ce que l'on désire et nos cinq lascars ne nous lâcheront plus. Jusqu'au final éblouissant avec ce guitariste fou qui passe et repasse devant la haie d'honneur que le public forme devant la scène. N'oublie pas de monter dans les gradins avant de rejoindre sa place pour les dernières giboulées électriques.

Une attaque indienne. Une charge de cavalerie et puis le vide. This is the end. Tout le monde se regarde d'un air entendu. La pointure au-dessus. C'est ça le rock. Pas besoin de ronds de jambes. Des preuves et c'est tout. C'était un tremplin, et l'on a vu une fusée décoller...

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( Photo concert au pub ADK / Photo balance : Nemours )

PERSPECTIVES

Pour les résultats une annonce micro nous apprend qu'  « évidemment » Judge a gagné. L'affaire était entendue d'avance. Même sur les champs de course quand le résultat est connu avant le départ on s'y prend mieux. Judge est donc retenu pour le sixième festival Notown qui aura lieu au mois de septembre prochain, au même endroit... Ne reste plus à Scores qu'à remballer leur matériel et à repartir sagement vers Melun.

Soirée un peu décevante. Autant il nous semble important de chroniquer les jeunes groupes locaux car ils sont le futur de notre musique, autant faudrait-il jouer le jeu avec un minimum d'honnêteté » organisationnelle...

Y a quand même des choses qui réchauffent le coeur, la journaliste de L'Est Eclair du Gâtinais qui a assisté consciencieusement à toute la soirée, alors que d'habitude ses collègues se contentent de dix minutes symboliques de présence et de bâcler deux photos à toute vitesse, et ce groupe de jeunes étudiantes venues présenter et récolter des fonds pour le projet Ecodrom pour la perpétuation d'un camp de roms dans la ville de Montreuil. Le genre d'initiative qui ne fait pas l'unanimité parmi la population. C'est la loi, s'en prendre d'abord aux plus faibles, aux plus pauvres. C'est moins dangereux que de se confronter aux plus puissants, aux plus riches. Quoi qu'il en soit dans tous les cas adoptez l'attitude la plus nettement rock and roll !

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Damie Chad.

IDA COX

IDACOX'S LAWDY LAWDY BLUES / MEAN PAPA TURN YOUR KEY / MISERY BLUES / BLUE KENTUCKY BLUES / LONESOME BLUES / LONG DISTANCE BLUES / COFFIN BLUES / RAMBLING BLUES / WORN DOWN DADY / YOU STOLE MY MAN /

SARA MARTIN

DEATH STING ME BLUES / MISTREATIN'MAN BLUES

BYG RECORDS / 529073

 

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Volume 23 de la collection Archive Of Jazz mise en oeuvre dès 1968 par le french label Byg. Rappelons que Byg permit l'éclosion de tout un pan de la pop-music française en éditant les premiers disques d'Alice, d'Ame Son, de Alan Jack Civilization ( voir KR'TNT ! 214 du 23 / 12 / 14 ) et participa à la reconnaissance de la New Thing au travers de sa série Byg Actuel... Les amateurs de rock and roll n'oublieront pas que c'est Jean-Luc Young ( le Y de Byg ) qui fonda en 1974, en Angleterre, le label Charly responsable de multiples rééditions de rockabilly.

Archive Of Jazz est principalement consacrée au jazz. Celui du début, New Orleans, Armstrong, Sidney Bechett mais aussi King Oliver, Jelly Roll Morton, Johnny Dodds... ces toutes premières décennies où les frontières entre les genres étaient moins marquées qu'aujourd'hui. Blues, jazz, minstrel, dans les années vingt tout cela fusionnait en s'extirpant l'un de l'autre... Une époque d'une richesse musicale exceptionnelle, dont le souvenir est peu à peu recouvert par des montagnes tout aussi fastueuses de productions beaucoup plus récentes.

L'on se souvient de Bessie Smith mais presque plus d'Ida Cox. Peut-être parce que leur destin fut un peu similaire et que la postérité se débarrasse des doublons. Naît en 1896 ( ? ) dans une plantation du Tennessee, enfance pauvre, chante à l'église, tous les poncifs qui s'accumulent... A quatorze ans, elle est déjà sur la route avec the White and Clark's Black & Tan Minstrels – tournées de vaudeville – l'équivalent de nos opérettes - chants, danses, sketches - mais pas avec le même genre de musique – comportant notamment des numéros de Blackfaces ( voir KR'TNT ! 143 du 09 / 05 / 13 ), sera aussi engagée – tout comme Bessie – dans The Rabbit Foot Minstrels, la troupe la plus célèbre de ce type de spectacles. Dix années à courir la route et le cachet. Cela vous forge le caractère. Ida Cox apprendra à se défendre. Deviendra une des premières femmes noires maîtresse de son destin : financièrement indépendante et beaucoup plus libre que ses consœurs. Son troisième mariage avec Jesse Crump pianiste de son état lui permettra d'atteindre à un équilibre existentiel qui manqua à Bessie. Ida n'est pas seulement interprète elle écrit et compose de nombreux morceaux, parfois en compagnie de Jesse, plus tard dans les années trente ils monteront leur propre spectacle ce qui permettra à Ida de ne pas disparaître lorsque la mode des chanteuses de blues s'estompera. Elle cessera ses activités en 1945 non sans avoir entre temps enregistré avec Charlie Christian, Lionnel Hampton et Lester Young. La grande Dame se permettra même deux come back réussis... disparaîtra de ce monde cruel en 1967.

 

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Le succès de Crazy Blues, premier titre de blues enregistré en 1920 par Mamie Smith, lança la carrière d'Ida Cox. Le label Paramount qui recherche sa poule noire aux oeufs d'or lui fera enregistré trente-neuf disques entre 1923 et 1929... ce trente-trois tours regroupe dix titres, des plus célèbres, des plus poignants.

Ce qui frappe dès les premières mesures c'est la fanfare de l'orchestration. L'on est loin de la pauvreté spartiate du delta. Fanfare épanouie des vents, cornet et clarinette vous nasillent dans les oreilles. C'est Ida qui calme le jeu, sa voix est une couleuvre indolente au rythme de laquelle les musiciens se courbent. En épousent le phrasé, savent la mettre en sourdine dès qu'elle apparaît, quelques trémolos pour prolonger ses suspensions, l'on a l'impression d'assister à l'éclosion de ce que l'on appellera plus tard le jazz en train de s'extraire du joyeux foutoir des rues de News Orleans. L'a une Ida derrière la tête, se place comme si elle était chargée des solis, les musicos relégués dans les marges, se contentant d'assurer le service derrière la table. Prenez le Lonesome Blues, l'incomparable clarinette de Johnny Dodds arrive sans cesse après, elle emplit les alvéoles de miel, mais ce faisant elle ne fait que suivre le mouvement, la reine bourdonne en avant, et plane au-dessus de la mêlée. Inaccessible. Il est indéniable que sur Long Distance Blues, les musiciens ne tiennent pas la distance malgré tous leurs efforts, Dodds essayant de la devancer en piquant des sprints fous de clarinette, Kaiser Marshall tentant de segmenter la piste de sa caisse claire, Lovin Austin installant des syncopes de piano bastringue dans chaque ligne droite, rien n'y fait, suffit que la diva Ida ouvre la bouche pour passer la ligne en vainqueur. Question blues, c'est un peu remue-ménage.

Coffin Blues ouvre la deuxième face, Jesse Crump est à l'orgue – cela s'impose pour un enterrement – et c'est Tommy Ladnier qui sonne la trompette du jugement dernier. Au phrasé d'Ida l'on comprend que l'heure est grave. A la place du macchabée dans le cercueil, je me lèverai de là et prendrait la poudre d'escampette. C'est d'ailleurs ce qu'ils font dans le morceau suivant, le Ramblin' Man se défile les jambes à son cou. Un saxo merveilleux dont on n'a pas conservé le nom sur You Stole My Man, mais Miss Cox reprend l'avantage sur le Death Sting Me The Blues, sa voix claironne et bêle, comme le mouton que l'on mène à l'abattoir. A vous glacer le sang.

SARA MARTIN

 

Deux morceaux de Sara Martin, une autre classic blues singer comme on les étiquette dans les encyclopédies, toujours le même trajet, naît dans le Kentucky en 1884, fait ses griffes dans le vaudeville, et enregistrement dès 1922, joue notamment avec Fats Waller et King Oliver, mais dès 1928 elle n'enregistre plus et au début des années trente elle abandonne le métier pour se reconvertir dans la gestion d'une maison de retraite. Elle se contente alors de chanter à l'occasion du gospel à l'Eglise. Les voies du dieu miséricordieux étant impénétrables elle s'effondre victime d'un accident vasculaire cérébral en 1955... C'est en 2014 – je rappelle que nous sommes tout juste en 2015 - qu'elle aura enfin droit à une pierre tombale digne de ce nom, et donc mémoriale, pour laquelle en sa cité natale et létale de Louisville fut ouverte une souscription. A la laquelle les citoyens de la ville ne durent contribuer que fort modestement, car il fallut un heureux concours de circonstances et une chaîne d'amitiés entre amateurs de blues et de jazz pour qu'elle puisse bénéficier d'une stèle au rancart dans une entreprise funéraire... Mieux vaut en rire, et relire Tandis Que J'Agonise de William Faulkner pour se remonter le moral. Je ne sais pas si vous avez remarqué mais avec ces vieux chanteurs de blues, l'humour est souvent noir.

 

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Sara Martin était une chanteuse expressive, son art est resté très proche de celui du vaudeville, grosse voix pour attirer l'attention du public, beaux costumes un peu exagérés pour faire sourire, et interprétations mélodramatiques pour toucher les cordes les plus sensibles des coeurs compatissants...

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Même décor mais avec changement. Un vocal plus plein accompagné d'un cornet – celui de King Oliver – davantage théâtralisé, le tuba s'amuse comme un fou, l'on se croirait presque dans Pierre Et Le Loup. La musique n'est plus pensée comme un accompagnement mais comme un arrangement. L'on recherche l'effet. L'on cligne de l'oeil – au sens où l'entendait Nietzsche – vers l'auditeur. L'on a l'impression qu'une dizaine d'années séparent ces deux plages de celles d'Ida Cox tant l'enregistrement paraît plus au point, et la manière de chanter plus moderne. Accrochez-vous à la voix, laissez de côté les oripeaux des concertistes, indubitablement captivante mais impérieuse et sûre de son fait. C'est elle qui mène le jeu. C'est bien Madame qui chante le blues, avec un M doublement majuscule. Très beau contrepoint de piano – tellement discret que l'on n'entend plus que lui - de Clarence Williams, sur Mistreatin' Man Blues qui apporte la nostalgie, bien que rieuse, du blues. Nous dirions qu'en tant que chanteuse de blues Sara Martin est davantage chanteuse que bues.

DU BLUES

Comme l'on n'a pas l'habitude d'en entendre. En gestation dans la matrice jazz. D'avant l'apparition du rhythm and blues et du rock and roll. Comme un fleuve qui remonte vers sa source perdue. Une musique en osmose avec les vieux negro-spiritual, mais qui après avoir traversé les exaltations solaires de l'existence, rentre à pieds dans la grande douleur, l'immense tristesse indépassable du vouloir vivre shopenhauerien.

Damie Chad.

VULVES A BARREAUX

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Jusqu'où pourrait vous mener votre amour immodéré du sexe féminin ? En prison. Réponse lapidaire qui vous en débouche un coin, mais c'est la vérité vraie comme disent les enfants. L'histoire se passe en 2015, en Ariège. Les lecteurs assidus de KR'TNT ! connaissent un peu l'histoire, nous y avons consacré plusieurs notules et un feuilleton de quatorze épisodes ( voir livraisons 154, 155, 156, 157, 160, 161, 162, 163, 164, 165, 166 ). Nous résumons pour les nouveaux venus. Tout d'abord le malfrat : Claudius de Blanc Cap affabuloscopeur de profession ( individu dangereux par définition ) qui depuis sa centrale de production, sise en la riante vallée de la charmante bourgade du Mas d'Azil ( 09 ), reste en proie à une idée fixe. La vulve, élément typique de la morphologie féminine qu'il s'est mis à dessiner un peu partout et à objectiver sous forme de pierres vulvères. Que de tristes affidés se sont chargés de répandre aux quatre coins de la planète. Si vous cherchez bien, vous en trouverez sur la majorité des pays des cinq continents.

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N'a pas eu de chance notre Claudius. N'a pas été lâchement assassiné de quelques rafales bien senties de kalachnikov en plein boulot dans son fameux Affabuloscope par un groupe d'islamistes ulcérés par ses publiques et insistantes représentations du deuxième ( ici rangé par ordre décroissantd'importance ) sexe. L'on se serait alors tous levés pour défendre la sacro-sainte liberté d'expression. Non les cellules dormantes des terroristes n'ont pas eu à se réveiller. Nos hommes politiques très vite relayés par notre justice nationale ont entrepris de faire taire ce dessinateur au burin un peu trop érectif.

 

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Un jour ( dans un roman d'épouvante on aurait écrit «  Par une sombre nuit assassine » ), notre Claudius – peut-être inspiré par son prénom césario-impérial – a donc franchi le rubis des cons. S'est permis de dessiner quelques signes valvuliens sur la grotte du Mas d'Azil. Ce n'était pas tout à fait idiot – rappelez-vous ce que Freud a écrit sur la caverne en tant que représentation symbolique des souterrains de velours, pour parler comme Lou Reed - tout le monde sait que déjà il y a trente mille ans les hommes préhistoriques s'amusaient à représenter la grande déesse par son attribut si caractéristique. Mais c'est là qu'il déclencha l'ire des autorités. Ce fut la goutte d'eau qui fut ressentie par les élites départementales comme un flot d'urine fétide.

Les érotologues peuvent aller se rhabiller. Malgré les apparences les dessins de Claudius ne frappaient pas sous la ceinture de chasteté. Cognaient là où ça fait mal. Au portefeuille. Voulaient simplement dénoncer la politique artistique du département qui dépensait des dizaines de milliers d'euros complaisamment versés à quelques Hartistes Hofficiels afin qu'ils créassent quelques pustules de non-art moderne contempourri officiel dans le célèbre et rocheux site préhistorique du Mas d'Azil.

On lui eût pardonné ses graffitis jugés pornographiques sur les galets de l'Arize, mais là il avait brisé un tabou, renversé un totem, raillé les Saints Elus qui nous gouvernent ! Eût-il conchié en séance plénière sur la table des délibérations démocratiques départementales qu'il n'aurait pas commis de crime plus irréparable. Il était temps de lui interdire l'innocente pratique de la représentation graphique.

Bref Claudius de Blanc Cap fut condamné le 13 août 2013 à plus de 6000 euros d'amende, à 60 heures de Travaux d'Intérêt Gsais-plus-quoi, plus une prime de deux mois de prison avec sursis. Les faits incriminés remontant au 19 juillet 2013, l'on peut juger de la célérité dont savent faire preuve les services de Gendarmerie et de Justice, dès que le respect de la liberté d'expression est en jeu.

Pour les 6000 et quelques euros d'amende, faudrait attendre que l'industrie de l'épandage de pierres vulvaires commençât à devenir une lucrative occupation... Pour les TIG, l'on proposa à Claudius de réaliser ses soixante heures de travaux gratis et réparateurs à la commune voisine de Les Bordes sur Arize. C'est ici que la réalité bascule dans l'effroyable, et que commence la séquence du mort vivant.

FERNAND ICRES

 

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C'est le nom du mort vivant. Mort et bien mort, depuis l'an de grâce 1888. Un individu dument répertorié dans les annales de la poésie française. Fut un des animateurs du cabaret du Chat Noir d'Aristide Bruant, publia quelques livres notamment un recueil de poèmes étonnant, Les Fauves, dont je ne saurais que vous recommander la lecture, était ami avec Laurent Thailhade, Charles Cros et Maurice Rollinat, bref fit partie de ces troublions post-baudelairiens, de ces sans-classe du Parnasse, de ces jusqu'au-boutistes décadents, de ces proto-symbolistes, bref de ces groupes tant soit peu anarchisants, un peu oubliés aujourd'hui mais qui constituèrent une phalange non négligeable de la grande lyrique française, Arthur Rimbaud en fut un des membres les plus éminents. D'origine ariégeoise Fernand Icres s'en vint mourir de phtisie galopante en son natal département à l'âge de trente deux ans...

 

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Claudius de Blanc Cap ne s'y est pas trompé. Ce poète oublié était un frère. La tombe de Fernand Icres ayant disparu, notre distingué vulvanophile prit la peine d'ériger, à ses frais, dans le cimetière des Bordes sur Arize une simple plaque granitique à son nom... Que se passa-t-il ? La commune des Bordes sur Arize était-elle la moins poétique de toute la France ? Toujours est-il que la stèle disparut... Comment voulez-vous que Claudius acceptât de travailler pour une municipalité qui ne respecte pas le souvenir des poètes ?

RETOUR A LA REALITE

L'attendait un peu d'ouverture d'esprit de la justice de son pays, cette France Terre des Arts, de liberté, de pensée et de création, dont on entend tant vanter les mérites ces derniers jours sur tous les médias. Il n'en fut rien. Bref devant son intransigeance poétique, il est question que sa condamnation en appel devienne effective. La commission devait se réunir le 7 janvier de cette année. Nous attendons sa décision. Nous sommes inquiets. Nous n'aimerions pas que nos institutions se fassent remarquer par une décision qui enverrait un créateur en prison. Cela ne serait pas digne. Un signe fâcheux, un précédent malheureux, que les contempteurs de la République ne sauraient manquer d'utiliser. Pour un peu on en viendrait à penser que notre régime quasi bananier se rapprocherait des théocraties ayathollesques. Affaire à suivre.

Damie Chad.

 

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