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13/10/2011

KR'TNT ! ¤ 68. ROCK VINYLS / RODOLPHE

 

KR'TNT ! ¤ 68

KEEP ROCKIN' TIL NEXT TIME

A ROCK LIT PRODUCTION

13 / 10 / 2011

 

 

POCHETTES-SURPRISE !

 

ROCK AND ROLL VINYLS

RODOLPHE

editions stephane bachès

 

 

ROCKDOLPHE !

 

Rodolphe n'est pas un inconnu pour les amateurs de rock'n'roll. Dans notre neuvième livraison du 01 décembre 2009, nous évoquions son travail de scénariste sur l'album Gene Vincent, une légende du rock'n'roll dessiné par Van Linthout. Rodolphe n'est ni exclusif ni monomaniaque dans ses amours. L'a aussi bien contribué à l'album Vinyls Yéyé qui nous livre trois cents pochettes sur les années soixante, de Sheila à Claude François ( oh !oui, je sais c'est dur ), qu'à des monographies sur Blind Lemmon Jefferson et Hank Williams ( oui, je sais c'est beaucoup mieux ) et un imparable collector sur Les Zazous avec Estelle Mayrand, que je n'omettrai de vous recommander chaudement. Nos french zazous s'inscrivant dans la préhistoire généalogique des teddy boys... allez faire un tour sur le site des éditions Nocturnes, vous y retrouverez nos trois dernières friandises, cadenassez toutefois votre carte de crédit, grande risque d'être la tentation.

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Pour faire bon poids bonne mesure nous ajouterons que Rodolphe a cosigné les scénarii de plus de cent cinquante albums de bandes dessinées, notamment pour ne citer qu'une série, les délicieuses aventures de Tom-Tom et Nana. Ne faites pas semblant de ne les avoir jamais lues. Préparez un semi-remorque et espérez qu'il vous couche sur la liste de ses héritiers, Rodolpe est aussi un farouche collectionneur, l'on assure qu'il possède jusqu'à dix mille vinyls rock'n'roll. Je ne les ai pas tous comptés, mais dans son Rock'n'roll Vinyls il nous livre un léger avant-goût de ses trésors en nous en présentant un petit millier, manière de nous faire saliver.

 

Enfin pour ne pas déroger à la sacro-sainte loi qui s'est instituée dans KR'TNT depuis notre reprise post-vacancière, nous ne quitterons pas cette rapide évocation de la personnalité de Rodolphe sans que l'ombre de Buddy Holly ne vienne glisser son oreille dans notre chronique. Comme par un fait exprès, vient de sortir sous la double signature de Max Cabane et Rodolphe, un somptueux livre-disque Le jour où la musique est morte consacré à... Buddy Holly...

 

ROCK'N'ROLL VINYLS

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Facile d'établir un tel bouquin, un format agréable, presque carré, une couve en pied de poule sur un portrait de Gene Vincent, des repros couleurs à toutes les pages. Oui, mais il y a le texte qui va avec, et plus que le commentaire la difficulté surmontée du découpage sur lequel nous reviendrons plus tard. Plus de sept cents vedettes du rock'n'roll, des noms les plus galvaudés comme Elvis the King aux derniers sous-fifres de la série connus des seuls amateurs, comme les Renegates. Certes vous pouvez compter sur l'index général très complet ( attention les seules pages impaires sont numérotées en haut de feuillet à l'extrême-gauche ) mais cela ne vous permettra que de vous perdre davantage dans l'invraisemblable foisonnement discographique des années cinquante.

 

Vous pouvez aussi tenter votre chance en vous fiant à vos propres talents de peintre. Tourbillon de couleurs et débauche d'imagination. La pochette de disque est une figure imposée. Une fois que vous vous êtes rendu compte que vous n'avez pour vous exprimer qu'un carré d'une superficie somme toute modeste et que le texte s'impose de lui-même - nom du chanteur et titres - la part du concepteur est des plus réduites. Rien ne ressemble plus à une pochette de disque qu'une autre pochette, et pourtant chacune d'elle doit surprendre le client hypothétique et aider à précipiter l'achat. Marx parle du fétichisme ( le terme de fétichisation conviendrait mieux à ce processus ) de la marchandise, et naturellement en sous-main le rock'n'roll institue entre vous et vos idoles un rapport marchand des plus banals. Le disque n'est qu'un produit, même s'il permet de libérer votre phantasmagorie personnelle.

 

Rock'n'roll Vinyls ne traite point – ou bien si peu, lorsqu'il évoque les nouvelles parts de marché sécrétées par l'argent de poche des adolescents – de cet aspect du phénomène. Le rock ne se livre à notre unicité qu'en tant que double duplicata - celui de l'enregistrement sonore et celui de la maquette de la pochette - répétés à l'infini. Mais le disque se donne à nous sous la forme d'un objet unique destiné à notre seule personne. A notre époque où la musique tend à se dématérialiser et à être vendue sous le clic d'une captation numérique, nous assistons chez les amateurs de rock à un résurgence du disque Vinyl. Le goût du vintage, le retour à des formes d'édition similaires aux tirages originaux, traduisent cette relation si particulière que l'amateur de rock a longtemps entretenu avec sa musique et ses artistes préférés.

 

Produit commercial le 45 ou le 33 tours fut tout de suite considéré comme un objet transactionnel de médiation et de partage symbolique du fan avec son idole. L'achat ( ou le vol ) d'un 45 fut longtemps entrevu comme une sorte d'allégeance idéologique qui établissait un contact direct entre l'artiste et son supporter. Le troisième larron de l'affaire – l'invisible main du marché agissant - étant volontairement rejeté dans l'ombre de l'anonymat par les deux autres qui s'entendaient à merveille dans cette foire d'échange pécuniaire qui prenait ainsi l'apparence – ô combien plus tribale – d'un troc à sens unique : je te donne mon génie et je prends ton admiration.

 

Ce n'est que plus tard, la première tornade rock étant passée que le fan reconsidèrera le problème. A la fin des années soixante l'on mythifie autant sur les labels que sur les vedettes. Celles-ci ont vieilli et ont été remplacées par de nouveaux venus, le méchant Pelvis s'est transformé en gros joufflu pathétique mais la légende Sun n'en finit pas de briller. La tour Capitol ne sera jamais plus haute dans le coeur des fans qu'après la mort de Gene Vincent.

COLLECTION

 

L'on possédait des disques. L'on se retrouve à la tête d'une collection. Nostalgie des temps révolus et quête infinie d'une totalité débordante. Un pied dans le passé et le deuxième dans le futur de l'impossible closure. La collection est le boulet qui nous empêche de nous évader de nous-mêmes, rocker tu as été, rocker tu resteras, jusqu'à ton dernier souffle car tu n'auras jamais cessé de réaliser ta propre finitude. Être rocker c'est ne jamais être tout à fait soi. Telle est la dure loi du marché objectal et des engagements subjectifs.

 

Le truc terrible avec ce bouquin c'est que comme disait Mallarmé de tous les livres, il ne commence jamais et ne finit nulle part, tout au plus fait-il semblant. Ouvrez-le n'importe où et c'est partout le même refrain, défaitiste : «  Merde ! Je ne ne savais même pas qu'il existait ! » ou moins acrimonique, un soupçon prononcé de fierté dans la voix : «  Putain ! Celui-ci je l'ai ! » .

 

Sacrée lutte de classe entre ce que nous sommes et ce que nous n'avons pas, ou pour être plus précis entre l'être que nous ne sommes pas entièrement et l'avoir qui nous échappe en sa plus grande partie. L'objet vous confronte à votre solitude. Le rocker n'est point un être démocratique. Il est de fait, qu'il s'en défende ou pas, relégué dans la tribu des laissés pour compte. Lumpen pop-létariat !

 

Le rocker est un être tragique. Si vous n'y croyez pas, feuilletez le gâteau jusqu'à la page 34. Ne regardez que les blancs. Je ne parle pas des espaces vides mais des white singers. Parce qu'avec les noirs, c'est tout de même autre chose. Même quand ils rigolent on a un peu l'impression que ces anciens petits-fils d'esclaves font la gueule. Allez savoir pourquoi ! Donc les blancs, au hasard le chapitre précédent. Bill Haley. Tordant. Quoi ce truc désopilant du rock'n'roll ! Vous voulez rire, c'est pas encore tout à fait sorti de la jungle ! Vérifiez que les maquettistes ne prenaient même pas la peine de trouver une photo, foutaient un fond de couleur avec par-dessus des danseurs en ombres chinoises. Se contentaient de jeter pèle-mêle des personnages de bande dessinée sur la surface colorée. Dansons gaiement, y-a de la joie, youpie la vie est belle !

 

IMAGES PARLANTES

 

Puis vous tournez la page et vous tombez sur Elvis. Tire une de ces gueules. Sûr qu'il a une chambre à l'hôtel des coeurs brisés. Et même qu'il aurait toutes les filles du monde à ses pieds qu'il nous offrirait la même trombine. Admirez les pochette de Loving You ( en français ils avaient une traduction un peu plus rock : Amour Frénétique qu'ils avaient sous-titré pour ceux qui ne comprenaient pas l'anglais ), et les photos de Love Me Tender ( en français c'était encore beaucoup plus bath, Le cavalier du Crépuscule, comme quoi le mot à mot n'est pas toujours le plus éloquent ), ne les regardez pas trop tout de même car vous finirez par vous suicider. L'Elvis l'avait pas suivi des cours de sociologie mais il avait tout compris avant les chercheurs et les professeurs. Ne dites pas que l'adolescence est l'âge le plus heureux de la vie. Vous êtes face en un mur. Vous êtes seul. Personne ne vous tend la main et nul ne vous aime tendrement.

 

Le seul truc que vous n'avez pas compris c'est que vous n'êtes pas à l'intérieur des murs de la prison mais à l'extérieur. Votre statut d'adolescent vous en écarte. Comme vous êtes un peu bête, vous faites tout pour rejoindre les internés volontaires que sont les adultes. Quelques pages plus loin, Elvis ne fait plus la gueule. Fini le petit rebelle, sa frimousse vous dessine des sourires d'ange à damner toutes les jolies greluches de la terre. Se déguise en tous les rôles de la planète, militaire, policier, garçon de plage, des trucs qui font de vous un homme. Un vrai. Mais plus un ado. Préfère ne pas évoquer la dernière série, chanteur pour vieille femmes finissantes dans les hôtels cinq étoiles. Qui ne brillent plus.

 

Je me corrige : le rock'n'roll n'est pas une tragédie aléatoire. C'est un drame fatidique.

 

TEXTE MUET

 

Rodolphe ne se la joue pas qu'à moitié. Il donne les photos et il ajoute le texte au paquet cadeau. Double la mise. Une parfaite histoire du rock'n'roll. Si vous ne connaissez pas, c'est le moment d'apprendre. Par coeur. Parce qu'il y a l'essentiel, le nécessaire et le suffisant. Plus l'exploration des recoins obscurs.

 

Plus quelque chose qui est une denrée rare. L'intelligence. Cela vous a un air vaguement chronologique, commence par James Dean et finit par Vince Taylor. Question cimetière un croquemort ne ferait pas mieux. Les tableaux des ancêtres sont dans l'ordre. Millésimés. Enfin presque. Parce qu'il y a des chapitres. Des divisions. Des articulations. Car l'on ne met pas n'importe qui avec n'importe qui. L'on regroupe les familles, l'on restitue les filiations, l'on passe du noir au blanc ( les choses s'éclairent ) et puis du blanc au noir ( le fond de l'air s'obscurcit ) et puis du bleu profond au rose bubble-gum. Le rock'n'roll s'enlise. A peine annoncez-vous atout rock que l'on vous répond arcane pop.

 

Le rock'n'roll est une matière fissible. Mais instable. En avez-vous par chance isolé un atome au fond d'un sillon qu'il est noyé sous une pluie de molécules inconstantes. Recette pâté d'alouette. Un rock, dix chansonnettes. Salement bien roulées d'ailleurs. Du Doo Wop doré sur tranche comme s'il en pleuvait. Avec bien sûr de temps en temps l'imparable pépite. Vous criez rock, fièvres et tourments et l'on vous passe de l'harmonie vocale à damner toutes les chorales du saint paradis.

 

Difficile d'y retrouver ses petits. D'autant plus que la faucheuse s'en vient faire ses coupes sombres. Ne parlons pas des morts symboliques. Ceux qui se sont reniés et ceux qui se sont dévoyés. Rodolphe dit tout mais ne remplit pas les vides. A vous de combler les lacunes. Plus facile qu'il n'y paraît. Le rock'n'roll brûle et puis s'éteint. Haute combustion et basse pression. Tour à tour. L'est passé par ici, faut le chercher ailleurs. Alternance. Le roi abandonne son royaume pour un canasson qui boîte. Deal de singe.

 

Se tenir toujours au centre du carrefour. Entre la voie historiale et les voix de légende. Se taire et ne rien dire. Parler mais ne pas se trahir. Des hauts et des bas. Suffit de citer Bobby Vee pour comprendre : «  Au début, le rock'n'roll avait très mauvaise réputation. Ce qu'on fait aujourd'hui est mieux accepté par les adultes. Peut-être qu'ils se sont habitués, peut-être qu'on a mis pas mal d'eau dans notre vin. »

 

Pas vraiment besoin d'ajouter au message. Clair comme de l'eau de rock. Dans les années cinquante le rock ne fut qu'un tâtonnement généralisé. Coups de génie et coups de bluff. Beaucoup de coups fourrés aussi. Puisque nous sommes le douze octobre nous terminerons Le Blues de l'été. Eddie Cochran et Gene Vincent. Ces deux auraient suffi pour remplir le bouquin. Autour il y eut énormément de bonne musique. Un tas considérable de déchets aussi. Mais surtout tant d'approximations.

 

Le destin rock s'est inscrit en ces deux-là. Fulgurant pour le premier. Désespérant pour le second. A feuilleter ce livre l'on se rend compte que le rock est né sous une mauvaise étoile. C'est là tout son charme. Vénéneux et venimeux.

 

DAMIE CHAD.

 

 

 

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