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03/10/2018

KR'TNT ! 387 : GENE VINCENT-MICK FARREN / DALE HAWKINS / ISAAC HAYES / THE CACTUS CANDIES / EDDIE AND THE HEAD-STARTS / JAKE CALYPSO AND HIS RED HOT / THE CLASH / ROCKAMBOLESQUES ( 2 )

KR'TNT !

KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

LIVRAISON 387

A ROCKLIT PRODUCTION

LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

04 / 10 / 2018

GENE VINCENT-MICK FARREN / DALE HAWKINS

ISAAC HAYES / CACTUS CANDIES

EDDIE AND THE HEAD-STARTS

JAKE CALYPSO AND HIS RED HOT

CLASH / ROCKAMBOLESQUES ( 2 )

TEXTE + PHOTOS SUR :

http://chroniquesdepourpre.hautetfort.com/…/chronique-de-...

 

La mort solitaire de Gene Vincent

Oh maman, maman

Cette fois je m’en vais, c’est sûr

Cette fois je vais en enfer

Comme on me l’a toujours prédit

 

Mon ulcère saigne

Et ma jambe me fait mal

Le whisky ne me soulage pas

Et la morphine non plus

Et dehors, autour de la caravane

Il y a un monde que je ne comprends pas

 

Ils ont changé les règles, maman

Ils ont enlevé les ailerons de voitures

Et Jim Morrison porte mes vieilles fringues

On est en 1971, Maman, pas en 1957

Be-Bop-A-Lula reçoit l’aide sociale, maman

Elle a deux gosses horribles et une bouteille de sédatif

Elle va se taper des chauffeurs routiers à la sortie de Bakersfield

Dans la cabine d’un semi-remorque blanc

Dix dollars la pipe

Fais gaffe au levier de vitesse, ma poule

Fais gaffe, entends-tu

 

Il y a un gros nuage de fumée qui s’élève, maman

Juste au-dessus de ma tête

La fumée des Lucky Strike

Avec leur vieux paquet rouge et blanc

Les autres appellent, maman

Ceux qui étaient là avant

Hank Williams murmure

Hank dit qu’il veut me payer un coup

Et Eddie Cochran a écrit une nouvelle chanson

Il veut me la jouer sur sa guitare noire

 

Je vais m’en aller, maman

Je m’en vais bientôt

 

Il y a une femme qui attend

Elle porte une robe rouge

Cette ancienne Putain de Babylone

Elle m’attend pour me mettre dans son lit

Cette ancienne Putain de Babylone

Elle m’attend pour m’emmener

 

Je jure, maman

Je jure devant Dieu

Si j’en réchappe

Je serai un homme meilleur

Je suis foutu, maman

Je ne vais pas passer à travers

Je suis foutu, maman

Je sens que mon ulcère saigne

Je suis foutu, maman

J’ai déjà du sang dans la bouche

J’étais un roi, maman

J’étais un roi

Le Roi du Mal

Le roi de la putain de jungle

Et ils m’ont mis dans une cage

Je me souviens très bien

Ils disaient que j’étais saoul à «American Bandstand»

Ils disaient que j’étais communiste

J’ai été chassé par Dick Clark

Et une bande de connards qui s’appelaient tous Bobby

 

J’avais des Cadillacs, maman

Tu as déjà entendu dire que les communistes avaient des Cadillacs ?

Une Cadillac pour chaque jour de la semaine

Et une Corvette blanche pour le dimanche

Mais maintenant

Il ne reste plus qu’une seule Cadillac

Celle qui est noire et longue et en plastique

Le corbillard, maman

C’est la seule Cadillac pour mon avenir

Le cimetière est tout près de la voie rapide, maman

Un terrain qui serait désertique

S’ils ne l’arrosaient pas

Vingt-trois heures par jour

Le cimetière est tout près de la voie rapide, maman

On ne peut pas le rater

Prends à gauche et suis l’odeur du diesel

Continue le long de la 118

Et tu entres dans le comté de Ventura

 

Oh maman, maman, tu ne peux pas le rater

C’est impossible que tu rates ce cimetière

 

MICK FARREN

Extrait de The Lonesome Death Of Gene Vincent... And 44 Others Poems And Lyrics

Écrit en 1992, publié pour la première fois en 1995

Traduction de Patrick Cazengler

 

Que dalle pour Dale

Billy Poore a très bien connu Dale Hawkins, ce crazy rockabilly cat originaire de Louisiane que Leonard Chess signa sur son label en 1957. Ce vieux renard de Leonard voyait Sam surfer sur Sun avec Elvis, alors il lui fallait vite un rockab et de fut Dale. Et hop, une petite quinzaine de 45 et un album vite fait. C’est avec «Susie Q» qu’il créa la sensation, comme chacun sait. James Burton qui allait plus tard rejoindre Ricky puis Elvis jouait sur ce classique indétrônable paru en 1957, ce qui ne nous rajeunit pas.

Pourtant, les historiens du rockab n’accordent jamais de chapitre à Dale. Que dalle pour Dale. On le cite pourtant à tire-larigot, Dale est toujours dans des packages à droite et à gauche, sur scène avec tous les moutons de Panurge de la vague rockab, tout le monde vante les vertus de «Susie Q», mais le seul à lui consacrer un quart de page, c’est Billy Poore, et encore, il apparaît sous le titre : Other Artists from the late fifties. Même pas de photo. Sans doute n’y a-t-il pas grand chose à raconter sur Dale, tout au moins pas autant de choses que sur Jerry Lee ou Elvis. Billy Poore insiste beaucoup sur la qualité de «Little Pig» et «See You Soon Baboon», mais ces vaillants hits rockab se noient dans la masse d’alors. Son cousin Ronnie Hawkins eut plus de chance.

Dans une interview datant de 1986, Dale raconte qu’il traînait du côté de Shreveport en Louisiane quand il était gosse. Il bossait chez un disquaire - I was into a lot of blues - Eh oui, forcément, la Louisiane est le berceau de ce qu’on appelle le raw blues, celui de Slim Harpo et de Lightning Slim. Dale appréciait beaucoup le son de Scotty Moore, mais il avait déjà son son en Louisiane, that came from our heavy blues influence. Il avait même de riff de Susie Q en tête depuis un bon moment. Et puis un jour, il va l’enregistrer dans le studio d’une station de radio à Shreveport. Il envoie la bande à Leonard le renard. Il attend la réponse. Les semaines passent. Alors Dale envoie une copie de la bande à Jerry Wexler, chez Atlantic. Wexler voit immédiatement le hit potentiel, et fait savoir à Leonard le renard qu’il a intérêt à se magner le train - Chess had better do something or get off the pot - Voyant approcher les grosses pattes de Wexler, Leonard le renard se hâte de sortir le 45. Dale est très fier de son little record - Our little record, it sounded so much like Louisiana - Oui Dale dit sa fierté - The overall sound was our own, though, from our area of the country. Just a little bit of the blues, man.

«Suzie Q» fait l’ouverture du bal sur l’album Chess Oh Suzy-Q paru en 1958. Pur Chess Sound, admirabilité du beat et solos de rockab pur. Ce n’est pas l’album du siècle, mais Dale y joue la carte rockab. Il swingue son «Juanita» et le chante pointu, et derrière, ça boppe, pas comme à Memphis, mais ça boppe bien quand même. Dale pond encore un hit de juke avec «Little Pig» et en B, il fait son Tarzan dans «See You Soon Baboon», pur jus de comic strip. Il y fait tout rimer en oon - I says okay baboon/ I’m gotta find out soon - ce qui n’est pas facile. On a même droit à un solo de sax à la Lee Allen.

Un autre album Chess est paru en 1976, sous une pochette bordeaux. On y retrouve quasiment les mêmes cuts, «Susie Q», «See You Soon Baboon», «Little Pig», mais aussi des cuts marrants comme «Lulu» (joué au clair de son et au swing de clochettes, bien twisté du bilboquet), «First Love» (pur jus de diction rockab), et en B l’excellent «Wild Wild World» monté au format rock’n’roll classique d’it’s a one for the money. Il reprend aussi le «My Babe» de Big Dix, et comme il a le son Chess, il en profite. Puisqu’on est dans les vieux trucs, on trouvait aussi autrefois dans le commerce un album Argo intitulé My Babe qui propose un choix de cuts déjà parus, comme le morceau titre, ou encore «Lulu», mais on y trouve un «La-Do-Dada» joliment allumé par des shoots de rockab. C’est un fascinant exercice de style d’apparence exotique, mais sacrément développé en interne. En B, il fait une solide reprise du «Ain’t That Lovin’ You baby» de Jimmy Reed. Oh bien sûr, ça ne vaut pas celle de Link Wray, mais ça vaut quand même le détour. Et puis il faut absolument écouter «Back To School Blues», un solide drive de rock d’une grande modernité. C’est peut-être là que Dale fait la différence, comme le fit Bo de son côté. Son drive de rock est infesté de luttes de guitares intestines, c’est extrêmement bien foutu et derrière, on a même des chœurs de filles délurées. Alors si la question est : faut-il écouter Dale Hawkins ?, la réponse est oui, mille fois oui. Et en 1997, Norton s’est fendu d’une autre compile, Darevil. Sur la pochette, Dale gratte sa Gibson, comme d’ailleurs sur la pochette de son premier album Chess. Mais comme souvent chez Norton, ça sent le bric et le broc et les différences de niveaux ne pardonnent pas. On se régale cependant du morceau titre, Carl Adams y passe un killer solo. Il joue avec des doigts en moins et l’histoire de ce mec devient quasiment plus intéressante que celle de Dale qui a pour particularité de s’entourer des meilleurs guitaristes (James Burton et Roy Buchanan, par exemple). On retrouve d’ailleurs Buchanan sur «Superman» qui ouvre le bal de la B. Et qui bat le beurre ? DJ Fontana en personne.

Avec L.A. Memphis & Tyler, Texas paru sur Bell en 1969, on ré-ouvre le chapitre des albums mythiques. Comme on le voit sur la pochette, Dale change de look, il porte une petite frange, un pull blanc et un futal rayé. Comme à l’époque il traîne en Californie, ça s’explique. Attention, c’est un rassemblement de surdoués : James Burton, Ry Cooder et Taj Mahal jouent là-dessus. Dale commence par enregistrer ses basic tracks à L.A., puis il va tout remixer à Memphis, chez Ardent, avec Dan Penn et Spooner, et il apporte une touche finale dans un studio de Tyler au Texas, en compagnie de Mouse & the Traps et de Wayne Carson, le mec qui a composé «The Letter». D’où le morceau titre, «L.A. Memphis & Tyler, Texas» - I’d like to dedicate this song to the great cities where I’ve recorded - Et il attaque le fabuleux folk-rock de «Heavy On My Mind». Ry Cooder et James Burton y croisent le fer de leurs vélocités. Ça donne un groove de guitares clairvoyantes assez unique dans les annales. Dale tape une version d’«Hound Dog» au swamp-rock de classe supérieure. Il prend ça au pied levé, et ça effare, tellement c’est bon, rythmique infernale, très grosse intensité bayoutique, c’est joué en pure démarcation de ligne. Taj Mahal souffle dans son harmo. Trop de gens doués dans les parages, ça se sent. Et ça continue avec l’effarant «Back Street», amené au riff de boogie diabolo. Voilà un instro d’anticipation majeure, cuivré de frais par les Memphis Horns : hypno et beau, nocturne et bien profilé sous le vent du Sud. En B, il la-la-latte gaiement la pop de «La-La La-La», oh oui, il chante soir et matin, il chante sur son chemin, il va de ferme en château, il chante pour du pain et pour de l’eau. Il tape à la suite dans le «Candy Man» de Fred Neil. Ce choix l’honore. Chaque cut relève d’un choix tactile d’une finesse extrême. Bon, ça sonne cousu, mais Dale s’en bat l’œil, il adore le boogie de l’arrière pays et James Burton passe un solo flash. Dale est un bon. La preuve ? «Ruby (Don’t Take Your Love To Town)». Histoire atroce : le mec revient infirme de la guerre et comme il ne peut plus honorer sa femme, elle descend en ville se piquer la ruche et se faire limer. Le mec se dit qu’il est baisé - A fucked up song - Dale lui rend justice. C’est atrocement secoué du cocotier et lourd de conséquences. Il retape dans son vieux héros Jimmy Reed avec «Baby What You Want Me To Do». Dale le pulse à la mam-mam, goin’ up goin’ down, et il termine avec un joli coup de swamp funk, «Little Rain Cloud», co-écrit avec Dan Penn. Dale sort son meilleur falsetto, c’est alarmant de qualité boogy et les filles font aaah-aaah, on a là un pur drive d’intensité cabalistique, un véritable enfonceur de portes ouvertes. Dale adore faire le con.

C’est dans les mémoires de Don Nix que Dale refait surface. Don rencontre Dale au River Bluff hotel de Memphis et le trouve bien agité. En effet, Dale se goinfre d’amphètes. Au point qu’il ne supporte pas le moindre moment de calme - His worst enemy was a dull moment - Dale est à Memphis car il cherche des chansons destinées à Bruce Channel qu’il produit pour le compte de Bell Records et il sait que Don Nix compose. Don gratouille un truc et Dale saute en l’air : «That’s what we need ! Let’s go to Nasvillr and cut it !» Alors Don lui demande : «Quand part-on ?» Dale le regarde d’un air bizarre - Right now, man ! - Avec Dale, les choses ne traînent pas. Et Don raconte le voyage à Nashville - He had a brand new Cadillac Coupe de Ville and drove like a man possessed - Don n’avait encore jamais vu conduire un tel dingue. Le pied au plancher, en train de raconter des tas d’histoires, la bras en l’air. Il sortait des papiers de sa mallette alors que la Cadillac fonçait à 240 à l’heure. En arrivant à Nashville, Don se jure de ne plus jamais monter avec ce dingue et décide de rentrer à Memphis en bus. Ils s’installent pour la nuit dans un motel, mais pas question de dormir, car Dale ne dort pas. Il lit des trucs, en écrit, il marche inlassablement à travers la pièce. Don finit par croire que Dale a peur de s ‘endormir. Comme les gens qui ont peur de ne pas se réveiller, ou de rater un truc. Et le matin, ils entrent en studio à Nashville avec la crème de la crème du gratin dauphinois, dont DJ Fontana. Don se retrouve à produire les chansons d’un mec qui n’est même pas là. Ils enregistrent quatre titres. Quand Don veut savoir en quoi ça part, Dale lui dit que ça n’a pas d’importance, Bruce Channel peut tout chanter. Évidement, aucun des tracks enregistrés ce jour-là ne voient le jour. Puis Dale insiste pour rentrer à Memphis mais Don pose une condition : «I drive !». Okay then.

Quel album que ce Wildcat Tamer paru en 1999 ! On y trouve deux covers énormes, à commencer par l’«Irene» de LeadBelly. Dale revient à son vieux mode boogie de voix tranchante. Il fait une monstrueuse version de ce vieux classique éculé par tant d’abus. Et même une version complètement incendiaire, jouée au meilleur heavy beat d’époque. Il tape aussi dans le «Promised Land» de chickah Chuck. Il rend un somptueux hommage au vieux maître. Il chante à la glotte de tourneboule et joue le Southern boogie rap. Ce blanc chante comme un nègre, c’est dire s’il est bon. Cet album fourmille de merveilles, tiens comme le morceau titre qui ouvre le bal. Dale le prend au drive de rockab explosif. Il allume littéralement son Wildcat. Kenny Brown gratte derrière. Ces mecs sont complètement dingues ! Il revient au heavy blues pour «Going Down The Road». Dale sait de quoi il parle - Ain’t got no home/ But I’m gonna find a dollar bill - Retour à l’énormité avec «Change Game». Ça sonne comme du groove énervé de première nécessité. Ce diable de Dale développe de véritables sur-puissances et nous chante ça à la petite voix pointue. Il a le génie du son. Chaque cut sonne comme un hit. C’mon Kenny ! Alors voilà «Country Girl». Il rappelle Kenny Brown à l’ordre. Encore un slab de pur boogie swingué à la régalade. Kenny et lui tapent plus loin un «Take It Home» à l’énergie des vieux accords, et bien sûr, en vieux pro, Dale finit avec la cerise sur le gâteau, c’est-à-dire «Susie Q», mais une version plus heavy.

Avec Born In Louisiana, Dale nous fait le coup du 25 cm d’île déserte. Toute la B est énorme, emmenée tambour battant par un «Going Down The Road» joué au blues de cabane et claqué au petit coup d’essence mirifique. Dale fouette le delta blues de la Louisiane. Il faut le prendre très au sérieux car ce mélange de bottleneck et de stand-up monte directement au cerveau. On a là un pur chef-d’œuvre de sensibilité louisianaise. Il tape ensuite dans Leadbelly avec un somptueuse cover de «Goodnight Irene». C’est l’une des covers du Lead les plus inspirées qui se puisse imaginer ici bas. Dale lui donne de l’ampleur. Et ça continue avec «Summertime Down In South», pur jus de jigsaw puzzle down the good southern time. Il se pourrait qu’Hot Tuna vienne de là en direct. Ce cut est un enchantement. Avec le morceau titre, Dale frise le Tony Joe White, Il sait trousser un hit underground. Voilà encore une splendeur tendue et bien profilée. En A, on succombe assez facilement au charme de «Someday One Day» qui sonne comme un hit fougueux et immaculé. Dale a de sacrées dispositions. Il chante «Goodnight Sweetheart Goodnight» comme s’il entrait dans Rome en vainqueur, les bras chargés de bracelets. Encore un cut soigné avec «Women That’s What’s Happening». Il traite ça à la clarté de son et balance du bop à qui mieux-mieux. Quelle élégance sensorielle ! Sur ce petit album, tout est soigné au-delà du désirable.

Le dernier album en date de Dale s’appelle Back Down To Louisiana. Une cabane pourrie orne la pochette. À la première écoute, l’album peut paraître improbable, mais il finit par convaincre. On ira même jusqu’à s’exclamer : «Ça c’est du disque !» Dale opère un retour sidérant vers le rockab avec «Bang Bang». Quelle santé de bûcheron ! Dale fait son rockab by the bayou. Même chose avec «Word Song», claqué au boogie des seigneurs du bayou. C’est un nouveau slab de rockab net et sans bavure. Dommage qu’il n’y ait pas de slap. Le hit du disk pourrait bien être «Pretty Little Thing». Dale adore chevaucher son beat. Il sait se tailler un chemin dans la vie. Son boogie vaut vraiment tout l’or du monde. Good Lord, écoutez le gars Dale ! Avec le morceau titre, on reste dans le boogie blues des géants. «New Generation» sonne aussi comme une énorme dégelée de boogie motion. Dale joue ça à la petite distorse de Louisiane. Il a du répondant. Bon d’accord, c’est un son très classique mais pourquoi irait-il inventer la poudre ? Dans le booklet, on voit des photos incroyables : ses chats et deux flingots. On le voit aussi sur une Harley. Avec «Mighty Mississippi», il tape le blues du Missippe. Il connaît toutes les ficelles du Deep South Sound. Dale est l’un des blancs les plus crédibles du cheptel. Il va chercher son blues dans la terre de Louisiane. Il termine avec «Do The Thang», l’un des boogie-rocks dont il s’est fait une spécialité. Il chante ça à l’impavide. On ne croise pas tous les matins des artistes aussi doués que Dale.

Signé : Cazengler, crève la dalle

Dale Hawkins. Oh Suzy-Q. Chess 1958

Dale Hawkins. L.A. Memphis & Tyler, Texas. Bell Records 1969

Dale Hawkins. Dale Hawkins. Chess 1976

Dale Hawkins. My Babe. Argo Records 1986

Dale Hawkins. Daredevil. Norton Records 1997

Dale Hawkins. Wildcat Tamer. Mystic Music & Entertainment 1999

Dale Hawkins. Born In Louisiana. Goofin’ Records 1999

Dale Hawkins. Back Down To Louisiana. Plumtone Music 2006

Don Nix. Memphis Man. Road Stories & Recipes. Shirmer Trade Books 1997

Billy Poore. Rockabilly. A Forty-Year Journey. Hal Leonard Corporation 1998

 

Gousse d’Hayes

 

Quoi de plus juste que de qualifier Isaac Hayes de Spirit Of Memphis ? C’est en tous les cas ce que vient de faire Craft avec un coffret pas trop cher. L’objet se présente au format 45 tours, s’ouvre comme un livre et contient quatre disks encartés séparément dans des folders en carton extrêmement rigides. Collée sur la trois de ouvre, une petite pochette enserre un vrai 45 tours, la réplique d’un single rare. Sur la une, Isaac pose sous la devanture du fameux 926 McLemore Avenue, qui fut à l’origine un cinéma de quartier à l’ancienne. Un fronton proéminent surplombait la rue sur plusieurs mètres. Comme dans tous les lieux de spectacles aux États-Unis, on y composait les titres des films et les noms des artistes en grosses lettres rouges démontables. Au frontispice du 926 McLemore, on pouvait lire Soulsville U.S.A., et posé au dessus comme une statue, le mot STAX en très grosses lettres rouges qui s’éclairaient lorsque la nuit tombait sur la capitale mondiale du rock et de la Soul. Il était donc logique qu’Isaac y trônât.

Quand on tient ce coffret en main, on découvre qu’il vibre. Oui, c’est assez difficile à faire croire et pourtant, c’est vrai, il vibre. Tout ce qui touche à la personne d’Isaac Hayes relève du sacré. En voilà une nouvelle preuve. D’autant plus sacré que Robert Gordon signe le texte d’introduction. Les amateurs de Soul et tous les staxés notoires le savent : Isaac Hayes appartient à la lignée mythique de Memphis, au même titre que le King (Elvis) et the real King (Rufus). Mais Isaac eut plus de veine qu’Elvis, puisqu’il n’avait pas de fucking Colonel sur le dos, et plus de punch que Rufus puisqu’il inventa l’avenir de la Soul.

Histoire prodigieuse que celle de ce messie : il part de rien, de triple zéro, orphelin élevé par ses grand-parents. Mickey Gregory : «In the beginning there was this little destitute kid that his grandmother referred to as Bubba Lee.» (Au commencement, il y avait ce gamin pauvre que sa grand-mère appelait Bubba Lee). Ses grand-parents étaient des sharecroppers, c’est-à-dire les métayers, ceux qui cultivaient la terre pour le compte des anciens esclavagistes et dont la mentalité vis-à-vis des nègres était restée intacte, malgré le treizième amendement qui avait aboli l’esclavage : les sharecroppers vivaient dans le même type de misère abjecte, sans autre horizon que de devoir travailler du matin au soir pour des prunes. Petit, Isaac rêvait de pouvoir entrer dans un lit bien chaud pour dormir, de pouvoir manger un vrai repas et de porter des habits décents. Et quand la «famille» s’installe à Memphis pour essayer de survivre un peu mieux, le petit Isaac dort la nuit dans des carcasses de bagnoles - I slept in junk cars in a garage - Puis la musique entra dans la vie d’Isaac comme l’air du printemps entre dans une maison. Il l’entendait lorsqu’il travaillait dans les champs, il l’entendait à l’église. Comme Aretha, comme Ray, comme Sam, comme Johnnie et comme tous les autres, Isaac chante à l’église et découvre le clavier. Comme nous tous, il entendit des choses à la radio qui allaient bouleverser sa vie. Comme Andre Williams qui grandissait en Alabama, Isaac entendait à la radio la musique des patrons blancs, le hillbilly - I was singing hillbilly before I was singing R&B - Puis il entend Sister Rosetta Tharpe jouer de la guitare électrique. Coup de chance, car à cette époque, la seule musique noire programmée sur les radios était le gospel batch, mais en 1944, le gospel de Sister Tharpe était déjà du rock’n’roll. Isaac découvre ensuite la mythique station WDIA de Memphis, lancée en 1947 par deux blancs et qui devient grâce à Nat D. Williams la première radio destinée au public noir. Là, on ne rigole plus. En 1948, deux DJs de choc font leur entrée sur les ondes : B.B. King et Rufus. Tous les nègres qui vont devenir célèbres écoutent cette radio, de la même façon qu’on écoutait le hit-parade de SLC quand on était ados. Ces émissions ouvraient les portes donnant sur le fameux jardin magique auquel les adultes qui nous pourrissaient la vie avec leurs problèmes de cul et de fric n’avaient pas accès.

Isaac commence à chanter dans des concours et quand des gamines viennent le trouver pour lui demander un autographe, ça le fait bander. Il rêve d’en faire un métier, mais ce n’est pas si simple. Adulte, il se marie et se voit contraint de bosser dans un abattoir pour nourrir sa famille. Il vit l’horreur. Il ne dort plus la nuit - I walked in blood - En 1962, il réussit à entrer dans le petit studio de Chips Moman pour enregistrer avec son copain Sidney Kirk un premier single, «Laura We’re On Our Last Go-Round» qui est, vous l’avez deviné, celui qui est encarté sur la trois de couve du coffret vibrant. Mais à l’époque, Chips n’a pas de distributeur et le single disparaît sans laisser de trace. Isaac retourne bosser aux abattoirs. Back to the Killing Floor.

Il finit par décrocher un job de keyboardist dans le house-band d’un club. Ça lui permet d’aller traîner au 926 McLemore, car c’est là que se retrouvent les musiciens black de Memphis. Oh il n’entre pas encore au studio, mais juste à côté du studio, dans la boutique de disques de Miz Axton, la sœur du patron blanc Jim Stewart, un banquier reconverti dans le r’n’b.

Et c’est là où Isaac va basculer dans la vraie vie. Un certain Floyd Newman cherche un keyboardist. Vous ne connaissez pas Floyd Newman ? C’est logique. Il était ce qu’on pourrait appeler une star locale. Il jouait au Plantation Inn, de l’autre côté du fleuve, à West Memphis, en Arkansas. Le Plantation Inn joua exactement le même rôle que la radio WDIA : un rôle de catalyseur exceptionnel. Tous les pères fondateurs blancs du Memphis Sound passaient leurs nuits au Plantation Inn pour y apprendre la vie, le swing et la Soul. Steve Cropper, Dickinson, Packy Axton et Duck Dunn franchissaient le pont toutes les nuits pour aller s’encanailler et écouter la Soul primitive de Floyd Newman. Le disk 1 du coffret propose d’entendre «Sassy» qui est un modèle de shuffle en forme de wild ride in the Plantation Inn. Et Isaac s’immerge dans le monde magique de la musique : il veut devenir le nouveau Nat King Cole. Il s’en donne les moyens. Floyd Newman dit qu’Isaac connaissait tous les jazz tunes. Floyd dit aussi qu’Isaac a l’oreille absolue : s’il fait tomber une fourchette, il peut dire la note du cling. Floyd s’aperçoit aussi très vite qu’Isaac peut diriger un orchestre et distinguer le son de chaque instrument. Floyd finit par comprendre qu’Isaac est doué de pouvoirs surnaturels - Every note you heard on any of his music came outta his head, every note - Isaac peut dire aux autres musiciens ce qu’ils doivent jouer. Isaac entend la musique de l’univers.

Quand Floyd Newman vient enregistrer «Sassy» chez Stax, Jim Stewart lui demande :

— Dis donc, Floyd, ce mec qui joue du piano avec toi, tu crois que ça l’intéresserait de jouer sur quelques démos ?

Oui, Jim Stewart cherchait quelqu’un pour remplacer Booker T. qui venait de quitter Memphis pour aller finir ses études dans l’Indiana. Ce que Jim Stewart ne savait pas, c’est qu’il venait de faire entrer la poule aux œufs d’or dans la bergerie.

Pour sa première session, Isaac doit accompagner Otis. Il a la trouille, car au fond, il n’est pas vraiment pianiste. Il n’a aucune formation. Il joue tout à l’oreille. Mais Otis est un mec dynamique et tout le monde adore bosser avec lui - It was like a party whenever Otis came to town - Isaac se sent comme dans une nouvelle famille. Pour la première fois de sa vie, il goûte au bonheur d’exister. Mais personne ne sait encore à quel point Isaac est doué. Seul Floyd Newman le sait.

Jim Stewart voit les choses différemment : pour lui, Isaac est un nègre timide qui avance pas à pas et qui ne fait pas de vagues. Stewart va même jusqu’à imaginer qu’Isaac n’était pas conscient de son talent d’arrangeur et d’interprète. Son assistante black Deamie Parker analyse les choses un peu plus finement : pour elle, Isaac veut surtout échapper à la pauvreté - Serious poverty - Alors, oui, il évolue très vite, comme tous les gens pauvres et doués auxquels on donne une chance. Deamie rappelle qu’Isaac ne possédait que deux chemises et des chaussures bricolées qui ressemblaient à des bananes, qu’il avait une famille à nourrir et qu’il se battait pour survivre.

Isaac rencontre chez Stax David Porter, qui participait lui aussi aux concours de chant. Ils étaient même en compétition et ils se respectaient. David bosse chez Stax comme parolier et il cherche un collègue pour composer avec lui. Il lui fait une proposition qui ne se refuse pas : «Hey man, let’s hook up ! Devenons les Holland/Dozier/Holland, les Bacharach/David de Stax !». Et nos deux cocos se mettent à l’ouvrage, et quel ouvrage...

Ils allaient tout simplement composer des hits qui figurent parmi les plus grands hits du XXe siècle, ceux de Sam & Dave ou de Mable John. Et quand on enregistrait leurs chansons, ils dirigeaient les sessions, devenant ainsi producteurs. The Stax Sound, baby, c’est Isaac. Oh les MG’s bien sûr, mais le raw du raw, ce sont bien les hits de Sam & Dave qui l’incarnent. Rien n’est plus viscéralement staxy qu’«Hold On I’m Coming» ou «Soul Man». Pas de partitions, rien de prévu à l’avance. Isaac se mettait au piano et tout le monde commençait à jouer avec lui. C’est exactement ce qui fascina Jerry Wexler qui n’avait encore jamais vu des musiciens de studio jouer aussi librement avec des résultats aussi effarants. Évidemment, tous ces musiciens ne savaient pas lire une partition. Ils jouaient tous au feeling, y compris les cuivres, c’est-à-dire les mythiques Memphis Horns - Most Stax records were arranged as it happened, a spontaneous kind of atmosphere - Il n’y avait pas comme dans tous les autres studios de décompte du temps. C’est l’une des particularités de Memphis : priorité absolue au processus créatif, celui qui rend tout possible. C’est ce que rappelle Robert Gordon dans le texte qui présente un autre coffret, Keep An Eye On The Sky : la magie de Big Star ne fut possible que parce que John Fry ne comptait pas le temps.

Quand en été, le soleil tape dur, le studio Stax est irrespirable, comme d’ailleurs celui de Cosimo à la Nouvelle Orleans. Pour pouvoir continuer à travailler, Cosimo faisait venir un camion de glace pilée. Isaac et ses amis allaient au Lorraine Motel piquer une tête dans la piscine. L’endroit devint une sorte d’annexe de Stax. Bailey leur faisait griller des ailes de poulet et ils attendaient la fraîcheur du soir pour retourner au studio. C’est là, au Lorraine, que Steve Cropper et Eddie Floyd composèrent «Knock On Wood». C’est le Lorraine qu’on voit sur la pochette du fameux Memphis Sol Today de Monsieur Jeffrey Evans et de son groupe, the Gibson Bros. C’est aussi là que Martin Luther King reçut une balle de gros calibre dans la gorge.

Par contre, en hiver, ils se caillaient tous les miches chez Stax : il n’y avait qu’un seul radiateur pour toute cette grand pièce qui était comme on l’a dit une ancienne salle de cinéma. Tout le monde, nous dit Isaac, se regroupait autour du piano et de la batterie qu’on avait installés à côté du radiateur. Mais comme il régnait une bonne ambiance - family - ça ne posait aucun problème.

Lors d’une soirée d’annive, Al Bell, co-boss de Stax, chope Isaac qui est en train de vider une bouteille de champagne et lui dit :

— Ike, let’s do an LP on you !

— Hips !

Pas de problème. Isaac embarque Duck et Al Johnson en studio, Al fait tourner la bande et ça donne Presenting Isaac Hayes. Pas de répète, rien que de l’impro et du feeling un soir de fête bien arrosé. Pur jus d’Isaac. Jazz and funk. Pas de gros succès, mais ça présageait de choses à venir. Et quand victime d’une magouille contractuelle d’Atlantic, Stax perd tout son catalogue, c’est-à-dire la propriété de tous les hits pondus par la family (Sam & Dave, Carla Thomas, Otis, MGs, Eddie Floyd, enfin tout, on imagine l’horreur), Al Bell décide de tout recommencer à zéro, partant du principe que ce qui a été fait une fois peut être refait, et mieux encore : les bloody yankees ont barboté le catalogue, mais pas le plus important, c’est-à-dire les talents. Al Bell décide de frapper un grand coup en faisant paraître 30 albums et trente singles d’un seul coup. Il veut faire de Stax la grosse Bertha de la Soul. Bien vu, Bell. Boom !

Isaac demande s’il peut refaire un album pour faire partie des 30. Al lui dit of course.

— Je peux le faire à mon idée ?

Al lui donne carte blanche. Et ça donne Hot Buttered Soul, le cœur battant du Memphis Sound, l’un des disques les plus révolutionnaires de tous les temps. Quatre cuts, dont une version longue du fabuleux «By The Time I Get To Phoenix» de Jimmy Webb qui met en scène le génie visionnaire d’Isaac Hayes. Plutôt devrait-on parler de conjonction de deux génies, ceux d’Isaac et de Jimmy Webb. C’est d’une beauté qui pourrait échapper au langage. On y entend vraiment battre un cœur, un pendulaire extraordinaire et profond, d’où le vibrant du coffret - And she’ll probably stop at lunch just to give her/ her sweet good thing a call - L’histoire se déroule comme une splendeur visionnaire, Isaac y malaxe à merveille l’axe mélodique de mama-mama, il tient dans le chaud de sa voix toute l’Americana d’anticipation, il chante au sommet du groove le plus charnel qui soit et replonge à plusieurs reprises dans le pathos océanique de Jimmy Webb - I hate to leave you, baby/ Yes I do - et c’est d’une telle puissance que l’envoûtement dure encore. Il dure depuis bientôt cinquante ans. On écoutait et on ré-écoutait alors cette version jusqu’à la nausée. Elle produit aujourd’hui sur les sens le même effet de stupéfaction et d’émerveillement combinés. Isaac raconte que quand il entendit Phoenix pour la première fois, ce fut bien sûr la version de Glen Campbell et il se dit : «God, comme cet homme devait aimer cette femme !» En transposant ce désespoir dans sa vision du monde, Isaac atteignait à l’universalité.

Les quatre disks sont thématiques : le disk 1 compile des choses du Soul Songwriter, le disk 2 les grands singles Volt et Enterprise (sous-marques de Stax) et le disk 3 des reprises. Le disk 4 s’appelle Jam Masters, et curieusement, on passe a travers. Par contre, les trois autres disks se présentent comme des tables de festin royal. Rien qu’à lire les menus, on bave à grands filets. Sur le disk 1 (Soul Songwriter), on tombe très vite sur «Candy» des Astors, co-écrit avec Steve Cropper, une vraie pépite de good time music, gee whiz, les Astors swinguent leur petite pop magique. Ça flirte avec Motown mais ça reste raw dans le son. On repère ensuite très vite la présence de l’immense Johnnie Taylor, celui qui remplaça Sam Cooke dans les Soul Stirrers. Il tape dans le heavy blues avec «I Had A Dream» et rêve que sa baby l’a quitté, tout ça dans une apothéose de chœurs de cuivres. Isaac signe les arrangements. Et pouf, voilà Sam & Dave et leur fameux «Hold On I’m Coming», un hit d’origine triviale, puisque David Porter était parti chier un coup en pleine session et comme Isaac s’impatientait, David lui répondait ça du fond des gogues : Hold on I’m coming ! Comme quoi, parfois la vie... On reste dans les choses très sérieuses avec Mable John, la grande sœur de Little Willie John, descendue à Memphis redémarrer sa carrière après avoir été l’assistante personnelle de Berry Gordy à Detroit. Isaac et David lui ont écrit «Your Good Thing» et Mable s’impose par une fabuleuse présence. C’est l’une des très grandes Soul Sisters d’Amérique. Avec elle Isaac fait du sur-mesure, on a là une compo démente enracinée dans un jazz de cuivres et d’une rare beauté. Avec Carla Thomas, c’est un peu plus compliqué. Elle chante trop sucré, trop Motown et souvent des balladifs insipides. Et pourtant, «B A B Y» sonne comme un vieux jerk de juke - I love to call you baby - On a tous dansé là-dessus au casino de Saint-Valéry ou d’ailleurs. Avec William Bell, on passe à ce qu’il faut bien appeler l’aristocratie de la Soul. William Bell est l’un des piliers de l’early Stax et son «Never Like This Before» n’a jamais pris une seule ride, depuis cinquante ans. C’est un pur Staxy romp, soutenu par les vaillants MGs et notamment un wild drive de Duck. C’est lui qui emporte ce cut au firmament de la Soul. Et puis tout à coup, on tombe sur un single de Charlie Rich, et quel single, baby, puisqu’il s’agit de «When Something Is Wrong With My Baby». On peut bien parler de présence indéniable. Ce mec créait alors de la magie. Il arrivait même à nous faire bouffer de la country. Il transforme ce balladif staxy en pure merveille. On peut dire la même chose du B-side, «Love Is After Me», gros shoot de r’n’b enregistré chez Hi, le concurrent de Stax. Ce disk 1 n’en finit plus de vomir ses énormités, ça repart de plus belle avec cette bouffeuse de son qu’est Judy Clay («You Can’t Run Away From Your Heart»), suivi du «Soul Man» de Sam & Dave, the epitom of Soul. S’ensuivent les Charmels et leur groove énorme digne de Burt («As Long As I’ve Got You»). Encore une solide rasade de Sam & Dave avec cet «I Thank You» incroyablement excédé qui nous amène à l’apothéose du Stax Sound System, c’est à la fois intolérable et indomptable, raw as hell - But you did - Qui se souvient du grand Billy Eckstine, ce Soul Brother qui chantait avec tellement d’autorité ? Ce disk 1 s’achève avec deux bombes qui retombent un peu à plat, vu tout ce qui précède, mais c’est pas grave, on peut quand même les écouter : le «Can’t See You When I Want To» de David Porter et l’effarant «Show Me How» des Emotions. David se répand, dans son cut. Voilà un slowah staxé jusqu’à l’os. Ce diable de David chante jusqu’au bout du bout, mais de façon excessivement inspirée - Cos your loving is so good to me - Il adore la baiser, évidemment. Il exprime l’amour d’une bite noire pour un petit pussy black et c’est très beau, en tous les cas, bien plus beau que les histoires de cul racontées par nos vieux chanteurs de variétés. Oh et puis les Emotions ! Ils se livrent à l’exercice d’une groove d’underworld d’une sensualité ineffable, comme sous-cutanée. Isaac s’associe avec la pulpe du génie sensuel de la blackitude, et même du sexe d’undergut et soudain ça explose de manière orgasmique. Pur jus d’Isaac. Tu ne trouveras jamais ça ailleurs. Inutile de chercher.

Normalement, quand on sort du disk 1, on est sevré pour un bon mois. Le temps de digérer, les réécoutes et accessoirement, les retours à certains des disques pointés par cette compile, comme par exemple l’indispensable Mable John paru chez Ace. Ou encore, les premiers albums de William Bell sur Stax. Mais bon attention, avec ces gens-là, on n’en finirait plus.

Le disk 2 est entièrement centré sur Isaac. Même si on connaît bien ses albums, on écoute cette compile avec un plaisir non feint. Car tout est bien. Isaac fait partie des grands irréprochables de l’histoire de l’humanité. Passé l’extase de Phoenix, on entre dans le lagon d’une œuvre. On peut le voir jouer avec le groove dans «The Mistletoe & Me», comme un géant du Péloponèse, barbe et crâne rasé. Il va chercher des choses extrêmement sophistiquées, il orchestre sa pop outrance, se croit à Broadway et impose sa présence. On se prosterne jusqu’à terre devant «I Stand Accused», il s’y adonne au nec plus ultra de la rêverie intercontinentale, telle qu’elle apparaît parfois dans certains films de Claude Lelouch, il shoote sa Soul à l’emphase de la démesure, il est à la fois loin et près, on sent son haleine chaude dans le cou, quelque chose d’infiniment spirituel se dégage de son art. Il tape dans Burt avec «The Look Of Love» et on réalise un peu mieux à quel point on entre dans un monde artistique vraiment sérieux. Plus rien à voir avec la petite pop. Même quand il fait de la diskö avec «You Can Say Goodbye», Isaac secoue ses chaînes en or et fait rouler ses muscles sous une peau luisante. Il règne sur la terre comme au ciel, il groove la diskö comme s’il enfilait une pouliche, il staxe le son et chante d’une voix rauque, purement sexuelle, c’est bardé d’émois vocaux et de chaleur humaine, il ultra-chante, il peut grimper là-haut comme Dion, Dionne et d’autres. Et quand arrive le fameux «Theme From Shaft», la fascination qu’il exerce monte encore d’un cran, comme si c’était possible. Comme avec Phoenix, il instaure l’intemporalité - Who’s the black guy - Nous voilà au cœur du Soul System, pas loin de Sly et de James Brown, parmi les géants de cette terre.

En général, on décroche après Shaft. Il est humainement impossible d’écouter 22 titres d’Isaac à la suite. C’est à la fois trop dense et trop qualitatif. Ce genre de compile peut assommer un bœuf. D’autant que ça repart de plus belle avec «Do Your Thing», groové par les Bar-Kays. Black is beautiful et grosses nappes de cuivres. Imbattable. Isaac bat tous les records de groovytude avec «Let’s Stay Together» et se paye une bonne tranche de r’n’b avec son pote David dans «Ain’t That Loving You». On les sent capables tous les deux d’éclater la gueule du firmament, rien que pour rigoler. Il nous embarque plus loin dans un groove qu’il faut bien qualifier de magique intitulé «Rolling Down A Mountainside». Forcément, depuis Phoenix, on reste à l’affût. Saura-t-il recréer le même émoi ? Oui, il devient l’espace d’un cut le génie du mountainside. Il ramène les horizons de Phoenix - And I’ll be alrite/ Yeah - Il porte son art au loin, à la syllabe pulsative et nous plonge dans le génie d’un groove harassant, celui du all nite long. Isaac n’en finit plus de faire bander sa Soul. Et voilà «Joy» qui donne son titre à l’album du même nom, comme taillé dans la matière du groove. Il semble qu’une fenêtre s’ouvre sur son monde et qu’il nous y invite. C’est le triomphe du groove. Pas de meilleure manière de qualifier l’art suprême d’Isaac. Il enchaîne avec l’extraordinaire «Wonderful», you-you-you, il n’en finit plus de sécréter de la magie noire, alors ça devient de plus en plus fascinant, son «Wonderful» prend des allures de hit bombastique, mais à dimension universelle. Il nous instrumente ça à gogo, bien sûr. Tout cela finit par devenir définitivement déterminant, une sort d’art total qui s’auto-détermine, it’s wonderful, Isaac fait danser son propre mythe. On se demande si les Beatles sont allés jusque là. Une dernière merveille avec «Someone Made You For Me», une sorte de slowah extravagant de qualité, mais une qualité qui devient intrinsèque, vois-tu, comme filigranée dans la matière du son. C’est un slowah parfait, une sorte de vison unique du romantisme. Isaac se retrouve à la fois seul au monde et immensément puissant.

Dans le coffret, Sam Moore lui rend un hommage terrible en affirmant qu’Isaac fut son gourou et qu’il inventa le Memphis Soul Sound. Sam dit lui devoir tout. Sam dit qu’Isaac montrait tout aux musiciens, à Steve Cropper, aux Memphis Horns, il leur chantait les arrangements, tu-lu-lu-tu-tu et les autres lui obéissaient au doigt et à l’œil, fiers de travailler avec un génie pareil. Comme Sam et Isaac avaient le même surnom, Bubba, Isaac rebaptisa Sam Blessed, c’est-à-dire béni, puis à l’usage ça devient Bless. Sam dit avoir aujourd’hui 81 ans et I truly am blessed, oui il se croit vraiment béni de Dieu, comme le voulait son mentor Isaac. Il ajoute les larmes aux yeux que Bubba lui manque et il espère que tous ceux qui vont acheter ce coffret commémoratif vont découvrir the brillance and the genius of Isaac Lee Hayes.

Des trois disks, le 3 est certainement le plus fascinant. Sa version du «Walk On By» de Burt n’a pas pris une seule ride depuis sa parution en 1969, voici presque cinquante ans. Isaac travaille la matière de la Soul comme l’aurait fait Rodin, c’est quelque chose de très physique qui relève du corps à corps conceptuel. On entend une fois de plus battre le cœur de Stax, très lentement, comme dans Phoenix - If you ever see me walking down the street/ Walk on by - On a là douze minutes de groove magique et de peau noire, porté par des Bar-Kays qui jouent le plus heavy des beats de Stax. Isaac avait tout compris. Il serre la mélodie contre sa poitrine, il l’étreint et la magnifie, il l’humanise et l’universalise - Goodbye/ So please/ Walk on by - On est chez Stax et la Soul brille comme le soleil de l’Égypte ancienne. Il reste chez Burt avec «I Don’t Know What To Do With Myself». Isaac prend Burt dans ses bras et l’embarque dans son univers d’humanité profonde, in the depth of Stax, c’est-à-dire les profondeurs de l’âme noire. Isaac le sauveur sauve la Soul mais aussi Burt qui n’a pas besoin d’être sauvé. Pourtant, ce géant exceptionnel s’intéresse à lui, alors faut-il voir ça comme un signe ? Et ta mélodie, Burt, ne semble-t-elle pas jaillir du buisson ardent ? Isaac tape ensuite dans le mirifique «Man’s Temptation» de Curtis Mayfield. Ça staxe en profondeur et ça prend vite une ampleur sidérante. Nous voilà chez Stax au temps d’Isaac, c’est chargé de son, de chœurs et d’or du temps. C’est chargé de magie et Isaac sublime encore les choses à coups d’octaves mercuriales, il flaubertise son gumbo et sodomise Salambô sous des cascades de diamants soniques. Isaac se bat dans la cage de la beauté pure et arrache ses chaînes en or. Tout aussi exceptionnel voici «The Ten Commandments Of Love». Il entre dans la vulve du groove comme dans du beurre. C’est exactement l’image que renvoie la sensualité du groove et le voilà parti pour limer à longueur d’heures. On monte encore d’un cran dans l’extatique avec une version explosive de «Stormy Monday», ultime hommage à T-Bone Walker. Il chante à l’éclatement des chaînes de l’esclavage, il explose le concept du blues, l’esclave libéré resplendit dans l’éclat des accords de cuivres. C’est admirable d’élévation. Il fait monter le big-band dans l’éclat de sa blackitude. C’est là qu’on réalise pleinement à quel point la musique appartient aux blacks, car aucun blanc ne peut chanter comme Isaac, c’est-à-dire à bras le corps. Si on veut encore se payer un petit coup d’extase vite fait, alors voilà «If Loving You Is Wrong». Isaac sait dérailler quand il faut. Il bouscule sa Soul comme on bouscule la gueuse au printemps, il laisse tomber une chape sur le blues et son timbre de feuleur léonin couronne la cérémonie. Dans un final éblouissant, Isaac emmène son peuple hors d’Égypte.

Signé : Cazengler, l’Isac à main

Isaac Hayes. The Spirit Of Memphis. Box Craft Recordings 2017

29 / 09 /2018 / TROYES

BOP ROCKABILLY PARTY 5

CACTUS CANDIES / EDDIE AND THE HEAD – STARTS

JAKE CALYPSO AND HIS RED HOT

La guerre de Troyes a bien eu lieu. Pas plus tard que hier soir. Puisqu'il faut le nom du coupable je vous le refile : Billy. Un récidiviste. Cinquième fois qu'il remet le couvert. Avec expo de voitures et divers stands d'automne toute l'après-midi. Et puis le soir, concert trois groupes. Réussit son coup à chaque fois, le Billy. Vous transbahute la programmation, la mairie s'exécute, et le peuple du rock exulte.

CACTUS CANDIES

Plung ! Plong ! Pling ! Sont trois mais l'on n'entend qu'elle. Une vieille Kay – OK, l'a dû s'en amarrer des bateaux sur son quai - un peu délabrée, genre j'ai passé douze ans dans la grange avec les termites qui m'ont rangé la couenne du dos mais je sonnerai à merveille le glas de votre enterrement, Max Genouel est à ses côtés, lui tire sur les cordes comme l'on tire sur son précepteur entre les deux yeux, sûr de ne pas le rater, la upright chante haut, vous perce les furoncles de l'âme un par un et vous aimez ses clous de bronze enflammés qui vous embrasent le sang encore plus violemment que l'extase sexuelle. Normalement vous n'avez plus besoin de rien, vous avez atteint à une plénitude musicale qui se suffit à elle-même. Mais de l'autre côté de la scène l'on a décidé de doubler la mise. Hillbilly de mes deux ! Les ploucs marchent toujours par deux, et Jull à la guitare conduit la charrue à double-soc. Commence par trois notes graves et mûres qui ronronnent à la manière des épis d'or que la brise berce voluptueusement, et ses doigts remontent le manche, z'avez l'impression qu'il étrangle des poulets, et leurs corps palpitent un instant dans la lumière du soleil, mais il est déjà redescendu dans la cave sombre des largeurs sonores. Un sacré guitariste, note par note, mais chacune à elle seule contient le monde en elle-même, plus une petite portion de vos rêves personnels. Les boys sont au top. Un régal. Deux, mais abattent le boulot de quinze. Mais que serait-il sans la fermière ! Les mains nues dans sa robe à ramages. Lui suffit qu'elle ouvre la bouche pour que les deux autres disparaissent, que vous oubliez qu'ils existent – c'est terriblement injuste car c'est eux qui emplissent la grange de richesses agrestes – Lil'lOu Horneker se joue de leurs bienfaits, sa voix cabriole, un poulain fou qui saute les barrières et galope dans les prés de luzerne, mais un pur-sang que rien n'effraie, une facilité déconcertante, à l'aise partout, les boys s'y mettent, Jull vous chante trois morceaux la voix encore plus nasillarde qu'un péquenot du South, et Max nous pousse une goualante à la Johnny Cash, le timbre encore plus sépulcral qu'un cimetière abandonné, mais Lil'lOu claironne plus fort qu'un micro de rodéo, chantonne plus doux qu'une ondée printanière, se moque de vous à la manière d'une lanière de fouet, et vous laisse sur votre faim, à tel point qu'entre les quinze secondes qui séparent deux morceaux, vous vous demandez comment elle pourra encore vous surprendre et vous séduire. Un rêve qui devient réalité à chaque fois.

Sans concession. Les Cactus Candies se contentent d'un maigre territoire. A cheval dans l'entre-deux du hillbilly et du rockabilly. Lâchent les Appalaches pour mieux s'agripper aux collines. Tiennent la salle en haleine. Repoussent sans arrêt l'horizon des grandes plaines. Honky Tanks qui foncent et Honky Tonk qui plante la tente. Toutefois sont des sédentaires. Ils ont le country rural, de la même manière que l'on avait le blues dans le Delta. Trichent un peu, car aux instruments vous avez deux cadors aux doigts d'or, savent tricoter et encore plus fricoter ensemble, faut voir, l'on dirait qu'ils s'écrivent des lettres, tu me fais ça et moi je te fais ci, se donnent le temps de se répondre, ils aèrent, laissent du champ, à chaque note le temps de résonner car ils savent que c'est la meilleure manière de vous faire déraisonner. Et Lil'lOu crie au loup, de délicieux frissons vous parcourent la moelle épinière... Ont tenu l'auditoire en haleine, saluent sous une nuée d'applaudissements.

EDDIE AND THE HEAD-STARTS

Même formule. Trio de choc. Contrebasse à droite. La même que celle qui servit aux Cactus Candies. Guitare à notre gauche. Eddie au milieu. Guitare rythmique sur le cœur, œil de velours, allure de caballero, sourire sur les lèvres. Méfiez-vous, commencent tout doux. A pas de puma des Rocky Mountains. Le rythme est comme en dessous. Un feu souterrain qui brûle mais qui ne fume pas. L'air de rien, ça cavale sec, mais ils sont encore dans la retenue, dans l'orthodoxie de ce qui se fait quand on veut s'amuser, sans délirer. Des charmeurs, promettent même de vous faire des bisous si vous achetez leurs disques. Des facétieux à l'air sérieux. Et patatrac, tout se détraque. Eddie commence par taper du talon, comme s'il écrasait un nid de serpents à sonnettes et rien ne va plus. En fait tout va très bien. D'une seconde à l'autre la guitare de Stéphane sonne différemment, il y a deux minutes elle était comme une guitare qui se respecte, sage comme une image, vous ourlait les licks sans un pli, comme Tante Agathe qui repasse vos chemises, brutalement la folie des grandeurs, sans avertissement se met à chanter comme un stradivarius, un orchestre symphonique à elle toute seule, c'est beau comme du Tchaikovsky, vous en met plein les oreilles, une mer infinie miroitante, en plus elle prend de la vitesse, le rythme s'accélère, à la contrebasse Thibaut vous cloue des étoiles dans le ciel, et Eddie s'envole, la voix qui monte et les pieds qui martèlent le sol, I Could Say, I wana Make Love, Speed Limit, la salle prend feu, le plancher brûle, et l'incendie des Head-Starts ravage tout ce qui bouge. Z'ont le rockab qui happe tout ce qui se risque à leur portée, la baleine blanche fonce sur vous, et vous admirez sa force, sa puissance, sa rapidité. Vous la suivriez en enfer et même plus loin encore. Cette voix d'Eddie, du piment enrobé de sucre, délectable et empoisonnée. Vous rend addict à la première bouchée, vous tue à la deuxième et vous ressuscite à la troisième. Un set qui passe trop vite. L'on aimerait arrêter le film, mais non sont pressés, vous emportent avec eux et quand c'est fini, que vous avez eu votre rappel, vous en auriez repris pour une heure de plus, mais non, vous êtes obligés de vous dire que la vie est trop longue et injuste. Une seule certitude consolatrice, tout l'auditoire pense comme vous.

JAKE CALYPSO AND HIS RED HOT

Eddie and the Head-Starts ont salement échauffé les esprits, ambiance chaud-brûlant dès que le Red Hot prend la relève. Clameur et ferveur. Loison ne sort pas de l'oeuf, sait évaluer une ambiance au premier pas sur la scène. Lève les yeux au ciel et déclare que dans cette église il est temps que s'élève la folle et gospelle prière du rockabilly, celle qui serpente dans l'entremêlement de ses racines les plus noires, «  Oh ! Lord ! » hurle-t-il, la salle rugit férocement certaine que l'on ne marche pas sur la queue du serpent du blues impunément, et nous voici au milieu des bayous en train de nourrir les alligators affamés. Le set commence par là où il finit habituellement. Dans la folie chaotique. Tout, tout de suite, et en même temps. Le Red Hot entre en incandescence à l'instant, Christophe Gillet n'est plus Christophe Gillet, l'est un somnambule qui dans une autre vie s'est appelé Christophe Gillet, n'est plus qu'un zombie en apnée qui passe les riffs à la vitesse de la lumière, de l'autre côté de la scène Guillaume Durrieux n'a pas plus de liberté, slappe sur sa basse spasmodiquement, blanc comme un linceul, en insuffisance respiratoire avancée, sont partis pour un marathon, préfèreraient crever sur place que ralentir le tempo une demi-seconde, derrière Thierry Sellier bouscule ses battements, vous vide un tombereau de toms sur les pieds, puis immobilise tout, prend le temps de figer le désastre, ce quart de seconde qui sue l'angoisse entre deux catastrophes soniques, et le monde s'écroule autour de vous, Jake n'est plus avec nous, l'est quelque part ailleurs, dans un tripot ou un clandé de la Nouvelle Orléans, retenu prisonnier volontaire en une bamboula vaudouïque, se nourrit de notre énergie, pour mieux nous la renvoyer. Il chante, mais parfois la bête pousse son groin au travers de son gosier. Les filles sont devant la scène et couinent de plaisir à cet appel animal. L'a sorti son harmonica et nous déchire un blues en miettes. Tape du pied pour implorer l'esprit, et tout le monde hurle, à sa suite, dans un capharnaüm invraisemblable, et Dieu en personne descend sur scène. Même que sa Sainteté se saisit du micro solitaire, le fait tomber de son pied, et l'on entend distinctement qu'il reproduit, pour signaler sa présence spirituelle, exactement le même rythme que vient de marquer le talon calypséen. La salle hulule de joie, et à partir de ce moment-là, ce sont les chiens de la chienlit qui s'emparent des consciences. Car si la loi est la loi, les loas sont les loas. Hervé entre en éruption, saute partout, se colle à Christophe, frères siamois accrochés à leur guitare, Guillaume extatique se plante devant la scène, sommes plusieurs à tambouriner sur sa big mama, Calypso aimerait bien fracasser sa guitare, mais il se retient, de dépit il jettera son harmonica en l'air, lui marchera ( exprès ) dessus lorsqu'il retombe, se roule par terre, rampe sur le dos, se jette la tête en avant sur le ciment de la salle, se relève d'un magnifique roulé-arrière sur scène, s'en va se perdre dans la foule avec l'harmo récupéré, on hurle et on trépigne tous ensemble, autour de lui, le blues n'est à l'origine qu'un cri de reconnaissance qui attend sa réponse, jeu de howler festif, sans fin. A son invite une quinzaine de filles sont montées sur scène, s'empressent autour de lui, paradent toute fières, lascivement, le caressent, le tapotent, lui rentrent sa chemise dans son pantalon, vous le bichonnent comme un coq en pâte, l'en faudrait peu pour qu'elles le déchirent tel un moderne Orphée rockabillyen... Leur échappe de justesse, s'envole et se promène à bout de bras au travers de la foule, revient faire le poirier devant la grosse caisse et puis contre le cordier de la big mama qui s'aplatit comme crêpe dans la poêle à frire, lorsque Guillaume aura tant bien que mal réparé les dégâts, Jake tentera à nouveau l'aventure mais Damien enroule sa contrebasse autour de lui tel un torero qui se dérobe dans une véronique diabolique, transe totale, cinquante fois le Red Hot sonnera le final apocalyptique de la fin du set et cinquante fois Hervé reviendra à l'assaut, le chant collé à l'harmonica comme la bave aux lèvres des épileptiques... Il paraît que le set a pris fin, mais peut-être continue-t-il sans fin en une autre dimension.

Damie Chad.

THE CLASH

LE BRUIT ET LA FUREUR

STEPHANE LETOURNEUR

( OSLO Editions / 2012 )

Précisons-le, je ne suis pas un fan du Clash, je leur ai toujours préféré les Sex Pistols, que voulez-vous en France on a l'esprit dichotomique qui fonctionne un peu, non sur le principe du tiers inclus, mais sur celui beaucoup plus rudimentaire du binaire exclu : exemple : si vous aimez les Rolling Stones vous ne pouvez pas apprécier les Beatles, procédé fortement revendicativement identitaire mais un tantinet schismatique, dans les années soixante en notre doux pays il exista une guerre froide, parfois à crans d'arrêt tirés, entre les partisans de Johnny Hallyday et ceux d'Eddy Mitchell... une fois ceci posé je suis au regret d'apprendre aux amateurs du Clash que ce livre ne leur apportera rien mais que par contre, les natifs des dernières couvées entrant dans l'âge de fer pubère le liront avec intérêt.

Simple, clair, rapide, un petit chapitre ( très court ) sur le premier concert des Pistols, immédiatement suivis de quatre autres consacrés dans l'ordre à Mick Jones, Paul Simonon, Nicky Headon, Joe Strummer, assez bien faits, quatre parcours d'adolescents dans le Londres du début des années 70, l'analyse de quatre personnalités divergentes qui explique en partie les causes qui huit années plus tard présideront à l'éclatement du groupe en voie de convergence, une espèce de point focal du prochain futur inconnu ( le lecteur averti remarquera en l'expression précédente une espèce d'abstraction du concept du no future punk ).

Les trois chapitres suivants s'attardent sur la constitution du groupe, les répétitions, l'importance du manager Bernie Rhodes – ancien bras droit de Malcolm McLaren décidé à jouer sa propre carte – et la mise en place des fondamentaux idéologiques et musicaux du groupe. Révolte et culture noire en seront les deux tétines nourricières. Prédomine d'abord la dénonciation des coercitions sociétales et policières qui a pour conséquence la furieuse envie de kickouter la fourmilière de ce monde injuste, mais à cette exigence punk de refléter par un rock primaire et sans concession la laideur et la violence des conditions existentielles imposées par le système sera amalgamée l'espèce de philosophique indolence revendicative des musiques jamaïcaines des quartiers noirs de Londres, une sorte de blues à contretemps qui privilégie le mou au détriment du dur, la neige par rapport à la grêle – goûtez cette métaphore hivernale pour une musique tropicale - une radicalité qui préfère l'insinuation à la confrontation. L'on n'attaque pas la pierre à coups d'explosifs, ce sont les infiltrations d'eau dans les fissures naturelles qui la feront éclater lorsqu'elle se transformera en glace.

Retour sur les Sex Pistols qui disent des gros mots à la télévision. Débute l'inénarrable épisode de l'Anarchy In the UK Tour – l'on y retrouve Johnny Thunders And The Heartbreakers - les municipalités outrées qui interdisent dix-huit des vingt-cinq concerts, un public pas toujours aussi déchaîné que la légende se plaît à le raconter, la tension qui couve au sein des Pistols qui virent Matlock et font entrer Sid Vicious... en quelques mots au milieu de ce capharnaüm, les Clash paraissent le groupe le plus stable...

The Clash sera le titre éponyme de leur premier album ( 1977 ), en vendront cent mille en import aux States, et flirteront avec le top ten des ventes in the Royal England. Le disque est bien reçu par la critique, la mécanique du succès se met en place. Mais lentement. Si la tournée White Riot qui suit est une réussite, le groupe n'a pas atteint sa stabilité économique, il a tenu à ce que le prix des places et des disques ne soient pas élevés et le contrat en trompe-l'œil de CBS, les obligera à une fuite en avant sempiternelle.

Give 'en Enough Rope, deuxième album ( 1978 ), cornaqué par Sandy Pearlman du Blue Öyster Cult qui parvient à préserver la rudesse de leur style tout en lui donnant un son plus ample aura en un premier temps moins de succès, les paroles se détachent des oripeaux gratuit de la violence punk mais les prestations scéniques qui gagnent en savoir-faire et en intensité coagulera une solide base de fans.

1979 sera l'année faste : le Pearl Harbour Tour sera leur conquête de l'Amérique. Leur triomphe est à mettre en regard avec le split des Sex Pistols qui s'y cassèrent les dents... Mais l'Histoire retiendra surtout la sortie de London Calling, un double album – vendu au prix d'un – qui restera leur titre de gloire. La pochette imitée d'Elvis Presley, le jungle-rythme d'Hateful emprunté à Bo Diddley - qui fit leurs premières partie aux USA – la reprise de Brand New Cadillac de Vince Taylor, est une manière d'afficher sans équivoque une filiation rock, l'aspect politique n'est pas marginalisé, Spanish Bomb évoque la Guerre d'Espagne au travers de la figure de Federico Garcia Lorca, et certains morceaux comme Wrong 'em Boyo présentent une obédience ska indiscutable...

Sandinista ! paraît en 1980. Ce triple album ( vendu au prix de deux ) équivaut au double-blanc de la discographie des Beatles. Un aspect fourre-tout, un parti-pris expérimental, une envie de suivre son inspiration sans vouloir faire du Clash à tout prix, chacun des membres y apporte ses petites pierres... mais l'on y trouve pas vraiment de diamants qui fassent la différence.

Le double-blanc s'avèrera être le chant du cygne des Beatles – pour ma part je juge l'animal salement enroué... Sandinista ! qui se vend mal précipitera les tensions au sein du groupe, fatigues dues aux tournées incessantes pour combler les déficits, la dope n'a pas manqué, et les contradictions autour desquelles le groupe s'était culturellement et musicalement soudés deviennent de plus en plus déstructurantes, le succès gonfle l'affirmation des égos...

L'enregistrement du dernier album s'avèrera difficile. Glyn Jones qui a officié auprès des Stones de la grande période est appelé au secours, son intervention sauvera Combat Rock ( 1982 ) qui sera la meilleure vente du combo, mais c'est trop tard, après sa participation au US Festival organisé par Apple le groupe se désagrège...

Rassurez-vous, le rock n'en est pas mort pour autant !

Damie Chad.

THE CLASH

LA PUNK ATTITUDE

NICK JOHNSTONE

( 2008 / Talents Publishing )

On prend les mêmes et on recommence ! Soyons juste, c'est ce bouquin-ci qui a dû servir de base de données pour le précédent. Le sous-titre est assez putassier, mais le livre est plus intéressant. Un format légèrement plus grand – c'est mieux pour les photos – mais à part les vingt premières pages d'introduction qui retracent l'ensemble de la carrière du groupe, le principe adopté pour les cent trente suivantes se révèle plus émotionnant. Chaque chapitre donne la parole aux protagonistes de la thématique traitée, une mosaïque de mini-témoignages tirés d'interviews accordées à différents médias, que ce soit durant l'épopée elle-même ou plus de vingt ans après, donnent l'impression d'être au cœur des évènements. Nos clashistes ne tirent pas la couverture à eux et ne cherchent pas à faire porter le chapeau au(x) copain(s), sont assez conscients de ce qui leur est arrivé. Ne sont pas dupes de leurs dérives. Ont commencé en groupe à clashs politiques de militants punks imbus de principes éthiques et ont fini par devenir par la force logique des nécessités un groupe à cash soumis aux impératifs financiers. Pas très longtemps, car ils se sont séparés avant que rien ne puisse plus arrêter la mécanique infernale. Strummer et Simonon avouent sans gêne que leur complicité s'est transformée peu à peu en compétition. Se la sont d'abord joués solidaires et puis solitaires. Le melon qui gonfle comme l'on dit à Cavaillon... Ensuite leur a fallu apprendre à vivre comme tout le monde, ont refusé d'être des hasbeens mais n'ont plus connu ce qu'ils avaient été. Plus difficile pour Strummer qui pour de sombres questions de contrats avec EPIC est resté sans pouvoir travailler dans la musique pendant onze ans. Se défend de toute amertume, prend la chose en philosophe. C'est du moins ce qu'il dit. Dans sa caboche je ne pense pas, on peut lire entre les mots que ce fut plus pénible qu'il ne s'en défend. Se sont réconciliés, et ont trouvé cela intelligent et humain... Mick Jones a fondé un autre groupe, Strummer est mort d'un arrêt cardiaque à cinquante ans, Paul Simonon est revenu à sa première passion : la peinture. Une autre vie, une autre mort...

Certes Clash a généré des milliers de groupes, l'on peut toutefois s'interroger sur les bienfaits de la généalogie lorsque U2 se réclame de votre héritage... Le punk hardcore n'aurait-il pas tiré de meilleures leçons de leur trajectoire... Maintenant se pose l'angoissante question : vaut-il mieux finir comme le Clash ou comme les Rolling Stones, trois petits tours et s'en vont à la trappe, ou la longue durée ? Pathos dans les deux cas ? Je vous laisse répondre à votre guise. Tous les chemins du monde ne mènent-ils pas au rock'n'roll !

Damie Chad.

 

ROCKAMBOLESQUES

FEUILLETON HEBDOMADAIRE

( … le lecteur y découvrira les héros des précédentes Chroniques Vulveuses

prêts à tout afin d'assurer la survie du rock'n'roll

en butte à de sombres menaces... )

EPISODE 2 : L'EPOPEE FUNEBRE

( Vivace Vivace )

Je n'ai même pas eu le temps de réveiller Cruchette que le Chef entrait, un paquet de croissants chauds à la main, le visage épanoui du sourire le plus jovial que je ne lui avais jamais vu arborer.

    • Debout là-dedans, bande de fainéants ! Oui Molossa tu peux manger la part de ton maître, je suis sûr que les nouvelles lui couperont l'appétit ! Agent Chad, je devrais vous limoger, chère Cruchette veuillez expliquer à notre cher collègue comment nous avons retrouvé sa trace !

    • C'est vous Chef qui avez préféré le prendre en filature depuis devant son domicile et non depuis Chez Popol, même que vous avez dit '' Avec cet olibrius, il vaut mieux se méfier''.

    • Bref, nous vous avons suivi du début à la fin de vos pérégrinations, nous avons toutefois momentanément suspendu notre action lorsque vous vous êtes arrêté avec votre espèce d'auto-stoppeuse sous le couvert de frondaisons touffues. Je ne tenais pas à ce que l'innocence de Cruchette soit pervertie par la désolante vision de vos agissements virilistes, je parierais douze boîtes de Coronados que selon vos déplorables habitudes vous lui glissâtes votre paluche dans la culotte, oseriez-vous prétendre que je me trompe, agent Chad ?

    • Non Chef, mais ce n'est pas ce que vous croyez, je...

    • Et ça, je ne vais pas le croire non plus !

Et le Chef me lança un paquet de journaux tout frais imprimés, sentant encore l'encre, je n'eus même pas la peine de les ouvrir, la première page me suffisait amplement :

DERNIERE MINUTE

CRIME MONSTRUEUX A SAINT-MALO

C'est en s'assurant que la lumière était bien éteinte dans les toilettes du Centre d'Art Municipal de Saint-Malo, que la concierge Mme Ginette S... avisa étendu sur le carrelage le corps sans vie d'une jeune femme, un couteau planté entre les deux omoplates. Appelé sur les lieux le commissaire Bertulle, eût tôt fait d'identifier la victime : Marie-Odile de Saint-Mirs âgée de 23 ans. Elle tenait encore dans sa main le récépissé de dépôt de l'œuvre qu'elle venait de déposer afin de participer au concours de la Biennale des Arts Conceptuels de Saint-Malo.

L'enquête ne fait que commencer, mais déjà plusieurs témoins ont spontanément déclaré que lors de son arrivée, alors qu'elle se hâtait de descendre d'un véhicule qui l'avait emmenée, le chauffeur – genre petite frappe de banlieue affublée d'un blouson noir – lui aurait hurlé quelques brèves mais violentes menaces.

Une édition spéciale du Matin-Malouin consacrée à cette affaire sera disponible dans les kiosques aux alentours de 12 heures.

    • Chef, c'est horrible, une si belle fille !

    • Mais non agent Chad, c'est fabuleux, nous ne pouvions pas rêver mieux, ce cadavre tombe à point, le Renard est sorti de son terrier. Pourquoi a-t-il frappé cette cette Marie-Odile, nous ne le savons pas. Mais il nous reste à le découvrir. Racontez-nous ce que vous avez fait hier soir.

    • Euh, rien Chef, Marie-Odile est arrivée à deux heures du matin, nous nous sommes couchés tout de suite, je me suis endormi direct, quand je me suis réveillé c'était Cruchette qui dormait à mes côtés.

    • Normal, nous sommes arrivés à cinq heures, tous les hôtels étaient pleins, vous ronfliez à poings fermés, vous étiez seul avec Molossa, j'ai laissé Cruchette s'étendre à côté de vous et je suis allé fumer quelques Coronados sur la plage...

    • Moi ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi Molossa n'a pas aboyé quand Marie-Odile est partie, s'exclama Cruchette.

    • Remarque pertinente, observa le Chef en tirant un Coronado de sa poche. Agent Chad, interdiction de sortir d'ici jusqu'à nouvel ordre, Cruchette allez acheter un costume à cet ostrogoth, ralliement ici à 12 heures, j'emmènerai l'édition spéciale du Malouin-Malin.

EMOTION DU MIDI

L'édition spéciale du Malouin-Matin n'apportait rien de nouveau. A part une déclaration du Président de la République, prononcée d'un ton ému – précisait-on – sur le perron de l'Elysée.

''La France, mère des arts, est touchée dans ce qu'elle a de plus profond, une de ses artistes les plus talentueuses, les plus prometteuses, est fauchée dans le printemps de son existence,lâchement assassinée, en tant que Président de la République Française je serai demain matin sur le parvis du Centre Communal d'Art de Saint-Malo, afin de lui rendre un dernier hommage.''

- Il ne faudra pas rater cet événement décréta Cruchette, ça risque d'être aussi beau que le jubilé de la Reine d'Angleterre.

    • le Service Secret du Rock'n'roll ne saurait rester insensible à un tel drame, opina le Chef, venez Cruchette, une nouvelle robe pour assister à cet hommage me semble indispensable.

L'INSOUTENABLE CEREMONIE

'' Oui nous reprenons l'antenne, pour de bien pénibles moments, nos équipes ont travaillé toute la nuit afin que nos caméras vous permettent d'assister à cet hommage national à Marie-Odile de Saint-Mirs, cette jeune artiste ignominieusement assassinée en sa pleine jeunesse, chers télé-spectateurs, à l'instant une note de media-métrie m'apprend que vous êtes plus de vingt-cinq millions à suivre ce douloureux événement, les Malouins eux non plus n'ont pas manqué ce rendez-vous funèbre, près de trois mille personnes se sont tassées sur la petite place devant le Centre Municipal de Saint-Malo, c'est vraiment toute la population de la ville, au premier plan assis auprès de leurs instituteurs à même la chaussée vous remarquez les enfants des écoles, nos charmantes têtes blondes, l'avenir de la nation, et derrière eux c'est tout le peuple de France dans sa diversité qui se presse dans un silence oppressant, tous les âges sont là, nos anciens comme tout à gauche de votre écran cette vieille dame dans sa robe noire qui tient, l'on devine son ultime compagnon de misère, son pauvre chien en laisse d'une main tout en s'appuyant de l'autre sur sa canne blanche, mais la cité a aussi délégué ses équipages de marin-pêcheurs, des hommes rudes et virils, le visage taillé à la serpe par les embruns, admirez au centre de l'écran ce boucanier, une tête de forban, un cigare au bec, et cette larme silencieuse qui coule sur son visage, par contre la jeunesse n'a pas renoncé à sa fantaisie, ce jeune homme, un peu efféminé dans son costume framboise, à moitié caché derrière son immense carton à dessin, un artiste sûrement, mais voici que les portes du Centre s'ouvrent... la foule retient son souffle, apparaît le cercueil de Marie-Odile de Cinq-Mirs porté par quatre agents municipaux, l'on entend les gémissements de la mère soutenue par son mari et les pleurs de ses deux petites sœurs, quel insoutenable spectacle, ô combien je préfèrerais commenté un match de rugby, mais non la dure réalité est là, le directeur et le jury entier du la Biennale d'Art Conceptuel de Saint-Malo déposent religieusement le dernier chef-d'œuvre de Marie-Odile de Saint-Mars sur un piédestal de verre, un oh d'émerveillement s'élève de la foule qui ne peut retenir la déférence de ses applaudissements, le Président de la République entouré de ses agents de protection en profite pour se glisser devant le micro, une chape de chuchotements respectueux s'abat sur l'assistance : '' Mes chers concitoyens, je ne puis retenir mon émotion, et ma colère, votre présence me rassure, vous avez tous compris qu'en s'attaquant lâchement à une des artistes les plus douées de sa génération promise à une gloire nationale c'est à la France que l'on s'en prend. Mais permettez-moi d'abord, au nom de tous les français de m'adresser d'abord à cette famille éplorée, cette maman qui...'' Mais que se passe-t-il, mon dieu, c'est incroyable, le forban de tout à l'heure s'est rué sur le piédestal, il a déjà l'objet en main, c'est la panique, les enfants pleurent et crient partout, la foule s'éparpille dans tous les sens, mais les hommes de mains du président se précipitent sur lui, il jette en avant l'objet, à l'autre bout de la place le jeune homme au costume framboise le récupère, le forban ne se laisse pas faire, en trois prises de jiu-jitsu il se débarrasse de ses assaillants qu'il envoie rouler à terre, l'enfonce son cigare dans l'œil gauche de son dernier adversaire qui n'y voit plus rien et bat pathétiquement l'air de ses bras impuissants, désordre indescriptible, les gens hurlent, courent, se couchent sur le macadam, le forban a rejoint le jeune homme au costume framboise, ils n'iront pas loin, une voiture de gendarmerie leur coupe la route, un gendarme fait feu sur le jeune homme, son carton à dessin est un véritable bouclier de protection anti-balles, il s'agit bien d'un coup minutieusement monté, vraisemblablement de la mouvance islamiste, des citoyens se précipitent sur le président pour lui faire un rempart de leur corps, mais non il se défend, il n'entend pas fuir au moment du danger, il gesticule, il hurle, traite les policiers d'incapables, pris d'une fureur sacrée, il tape à coups de pieds sur le cercueil, un deuxième véhicule de police bouche l'issue, horreur ! les deux terroristes s'emparent de la vieille dame qui essayait de s'enfuir de toute la vitesse de ses maigres jambes, un policier en civil, regardez son brassard, se précipite, mais le chien bondit sur lui et le mord violemment aux couil..euh... au bas du ventre, il s'écroule sur la chaussée, le forban pose un pistolet sur la tempe de la vielle dame, elle est leur otage, ces bandits ne respectent rien, même pas une handicapée, les policiers désemparés reculent, le jeune homme s'installe au volant de la voiture de police la plus proche, le pirate force la vieille dame à monter, ils s'éloignent à toute vitesse, quel tumulte, quelle horreur, quel scandale, mais il me faut rendre l'antenne pour une coupure publicitaire...''

SOIREE PIZZA

Nous voici revenus dans notre QG. Dans la cuisine Cruchette enfourne quatre pizzas dans le micro-onde... Elle est enchantée de sa participation au grand-jeu de rôle de Saint-Malo. Le Chef examine le chef-d'œuvre de Marie-Odile, à sa mine de béotien dégoûté et au marteau qu'il tient en main, le lecteur comprendra qu'il ne goûte guère les subtilités de l'art conceptuel. Crac ! Le verre cassé, les feuilles arrachées, il s'empare du bristol bleu, le soupèse rêveusement, allume un Coronado, et glisse une lame de cutter dans l'épaisseur du mince carton, bingo, ce sont bien deux feuilles collées l'une sur l'autre, tenez agent Chad, cette gamine a écrit quelque chose dessus, à l'encre bleu-pâle, déchiffrez-moi ces pattes de mouche illisibles. Je lis non sans quelque mal, je pâlis et d'une voix blanche, j'annonce :

AU SECOURS ! ROCK'N'ROLL !

    • Enfin nous voici au cœur du problème – le chef aspire longuement une bouffée de son Coronado – il ne m'étonnerait pas que nous ayons sous peu de la visite.

    • A table ! Les pizzas sont prêtes, triomphe Cruchette dans sa cuisine, je les emmène !

C'est juste à ce moment-là que l'on frappa à la porte.

( A suivre )

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